L’oeil dans la vitre
Je suis venu ici pour fuir.
C’est ainsi que j’ai présenté les choses à mon éditeur : un besoin de calme, de recul, de "se concentrer sur l’essentiel". Il avait hoché la tête avec un sérieux feint, mais cela m’importait peu.
La commande était claire : écrire une biographie de Philippe Descola. Le projet me semblait vertigineux, écrasant. Trop immense. Chaque tentative pour poser des mots sur l’homme, sur sa pensée, se fracassait contre le vide.
Je me suis réfugié dans ce hameau du Cher, un endroit où les collines ondulent sans fin, comme figées dans un éternel soupir. Les maisons y sont grises, tassées, silencieuses. Ici, l’automne ne semble pas passer : il stagne, il s’étire, il enveloppe tout de sa lumière grise et humide.
Je marche beaucoup.
C’est une habitude que j’ai prise, une sorte de rituel. Les chemins bordés de haies vives sentent la terre retournée, le bois mouillé, les feuilles mortes. Parfois, au détour d’un champ, une cheminée fume, et cette odeur âcre m’évoque l’enfance — non pas celle que j’ai vécue, mais une autre, rêvée, celle que j’aurais voulu avoir.
Un jour, je découvre la maison.
Elle se dresse à la lisière d’un marais, cachée en partie par des ronces qui semblent s’agripper à ses murs comme des griffes désespérées. Les pierres sont noires, rongées par le temps et l’humidité. Le toit s’affaisse. Pourtant, une fenêtre, unique, brille au centre de la façade.
Elle est trop propre.
C’est la première chose que je remarque, et cette pensée me dérange. La vitre reflète la lumière d’une manière qui semble presque hostile, comme si elle me défiait. Je m’arrête. Je regarde.
Les jours passent.
Je reviens, sans même m’en rendre compte. Mes pas me mènent toujours à cette maison, à cette fenêtre. Je ne fais que l’observer, de loin. Chaque fois, je me dis qu’il faudrait rentrer, reprendre mon travail, mais mes jambes s’ancrent au sol.
Un jour, je remarque un détail.
Un arbre, tordu comme une vieille main, se dresse près de la maison. Ses branches, maigres et blafardes, semblent se tendre vers la fenêtre. Elles ne bougent pas, même sous le vent.
Les rêves commencent.
Ils ne sont d’abord qu’une brume, diffuse, sans contours. Puis viennent les corridors : étroits, suintants, où les murs semblent vibrer sous une respiration sourde. À chaque pas, des ombres furtives s’agglutinent, des murmures indistincts surgissent, mêlés à un bourdonnement sourd, presque organique.
Une lumière apparaît.
Vacillante, lointaine, elle flotte comme une étoile mourante. Elle ne m’appelle pas, et pourtant, je m’approche. Mais à chaque fois, elle recule, s’échappe, s’efface. Je me réveille en sursaut, la gorge sèche, le cœur battant.
Puis, tout a changé.
Les rêves m’ont happé, m’ont emporté dans un espace immense, infini, où il n’y avait ni haut ni bas, seulement des lignes qui se déformaient, des perspectives impossibles. La lumière, cette lumière, était partout. Elle perçait mon esprit d’éclats insoutenables, comme si elle cherchait à exposer quelque chose que je refusais de voir.
Un souvenir a surgi.
Le visage de ma mère, dans un jardin d’hiver, me tenant la main. Mais tout était faux : sa peau était froide, son sourire figé, et la lumière blanche autour d’elle semblait grésiller, comme une flamme sur le point de s’éteindre.
Les jours se fondent dans une répétition absurde.
Chaque matin, je sors, je marche. Le sentier jusqu’à la maison est devenu une obsession, une nécessité.
Le silence autour d’elle est étrange.
Pas un oiseau, pas un bruissement. L’air lui-même semble retenu, comme si le temps suspendait son souffle.
Une nuit, j’y suis retourné.
L’air était lourd, chargé d’une odeur âcre, celle du bois brûlé. La brume s’élevait en volutes épaisses, s’accrochant à mes jambes, ralentissant ma marche.
La fenêtre brillait faiblement.
Non, elle pulsait, comme un cœur à l’agonie. Je m’approchai, hésitant. À chaque pas, le sol s’enfonçait légèrement sous mes pieds, comme une terre détrempée par des siècles de pluie.
Ma main toucha la vitre.
Elle était tiède, vibrante, presque vivante. Puis, sans bruit, un souffle glacé s’en échappa. Une odeur indescriptible m’envahit : terre mouillée, décomposition, mais aussi une fraîcheur minérale, comme si l’air avait traversé des cavernes oubliées.
La lumière s’intensifia.
Elle s’élargit, s’éleva, jusqu’à remplir tout mon champ de vision. Une pulsation sourde montait du sol, résonnait dans ma chair, faisait vibrer mes os comme un tambour.
Je tombai à genoux.
Ce que j’ai vu alors... je ne saurais le décrire. Ce n’était pas une image, mais une impression, une déchirure dans la réalité. Un espace infini, strié de lignes mouvantes, où des formes titanesques ondulaient sans jamais émerger complètement. Une force immense, muette, pesait sur moi, me scrutait, m’écrasait de son silence.
Puis tout s’est arrêté.
La lumière s’est éteinte. La fenêtre est redevenue un rectangle noir, vide, impersonnel.
Je me suis relevé, tremblant.
Je me suis éloigné sans me retourner. Mais depuis, je sais qu’elle est là, qu’elle attend.
Et moi, je ne pourrai pas résister longtemps.
Vous avez aimé cet article ? Soutenez Le Dibbouk en m'offrant un café.
Did you enjoy this article? Support the project by buying me a coffee.
Pour continuer
fictions
40 coups de couteau version 2
première version de 2022 ici english version C’est une chance qu’on ne filme pas les procès. Une chance pour moi, en tout cas, puisque je viens de trouver du travail. Un petit journal local avait besoin d’un dessinateur judiciaire pour l’affaire qui a agité toute la ville — il y a un ou deux ans maintenant, je ne me souviens plus très bien. Un quadragénaire a poignardé sa maîtresse quarante fois et passe ce matin en cour d’assises. C’est une chance qu’on ne filme presque jamais les procès, parce que si c’était le cas, la monstruosité glisserait dans une forme de pathos si proche de la banalité crue que ce serait insupportable. Cela n’ajouterait rien à la bêtise humaine, et n’en rehausserait certainement pas la grandeur. L’aspect purement documentaire nous laisserait au bord du vide, désemparés, simplement parce qu’on s’est habitués à assimiler l’image animée à la réalité. J’ai préparé mon matériel : quelques tubes d’aquarelle, ma palette de voyage, deux pinceaux, ma planche à dessin et une liasse de papier. Je suis maintenant installé un peu en retrait, au premier rang. J’observe l’homme au box des accusés. C’est un homme ordinaire. Il pourrait très bien être moi. Des cheveux qui se font clairsemés, une bouche sensuelle, de petits yeux qui peinent à s’ouvrir complètement sur le monde. Le procureur énonce les faits d’une voix pompeuse — la voix de la République, j’imagine —, et je le croque rapidement, en pensant à mon confrère Daumier. Puis vient le tour de l’avocate de la défense, une blonde dont les gestes amples libèrent des nuages de Chanel n°5 dans l’air. Je la dessine dans le même esprit. L’accusation et la défense me paraissent n’être que des personnages de Guignol, si chers à la ville où se tient le procès. « Accusé, levez-vous. Avez-vous quelque chose à déclarer ? » demande le président, un petit homme sec, tranchant comme un gourdin. « Je ne pouvais pas vivre sans elle. » Un léger murmure parcourt la salle d’audience. Quarante coups de couteau pour cette seule raison doivent paraître absolument insupportables à l’assistance. Personnellement, je n’en suis pas loin de trouver cela risible. Complètement ridicule. S’il n’y avait pas eu de cadavre, ce le serait entièrement. Ridicule. Le mot fait dévier mon crayon soudain vers la caricature ; j’exagère. Heureusement, la peinture permet ensuite de rétablir l’équilibre, d’apporter cette touche de réalisme que les lecteurs aiment. Je me demande si je pourrais moi-même commettre un tel acte. À bien y réfléchir, ne l’ai-je pas déjà commis ? Virtuellement, du moins. À l’époque où j’avais son âge et où l’idée de perdre la femme que j’aimais me hantait jour et nuit. Ce qui n’est plus le cas. Vingt ans plus tard, on en sait un peu plus sur les raisons du désespoir, sur ce qu’on appelle l’amour, aussi. Et pourtant, on ne tue plus les gens comme ça par amour une fois passé quarante ans. Sans doute parce qu’on a compris entre-temps que ce n’était pas de l’amour du tout. On réalise à quel point on a été pathétique, et on n’a plus qu’une envie : se terrer et se taire, écrasé par sa propre bêtise. L’orgueil et la vanité — ces faux amours qu’on découvre en soi les rongent aussi sûrement que de l’acide. « Georges ? C’est toi ? » Une femme me saisit la manche dans la cage d’escalier. Je reconnais la voix aussitôt, me retourne, et vois une vieille dame qui me sourit. « Ah. C’est toi », dis-je, comme on capitule après une défaite, la queue entre les jambes. « Ça fait combien de temps ? » dit-elle. « Vingt ans au moins… » « Vingt ans, oui », réponds-je, en essayant de rendre cela aussi évasif que possible. Et je pense à toutes ces années comme à autant de coups de couteau que moi aussi, j’avais portés à quelque chose — sans doute à une part de moi-même que j’avais crue sacrée autrefois. « Je suis pressé », dis-je soudain, malgré moi. « Il faut que j’y aille. » Et je m’en vais comme ça, sans me retourner, en serrant les dents si fort que j’ai l’impression qu’elles pourraient se briser.|couper{180}
fictions
Forty Stab Wounds
french version It’s a stroke of luck that trials can’t be filmed. A stroke of luck for me, at least, since I’ve just found a job. A small local paper needed a courtroom sketch artist for the case that stirred up the whole town—one or two years ago now, I can’t quite remember. A man in his forties stabbed his mistress forty times and is being tried this morning. It’s a stroke of luck that trials are almost never filmed, because if they were, monstrosity would slip into a kind of pathos so close to crude banality it would be unbearable. It wouldn’t add anything to human stupidity, and it certainly wouldn’t elevate its grandeur. The purely documentary aspect would leave us standing at the edge of a void, helplessly confused, simply because we’ve grown used to equating moving images with reality. I prepared my gear : a few tubes of watercolor, my travel palette, two brushes, my drawing board, and a stack of paper. I’m now seated slightly back, in the front row. I observe the man in the defendant’s box. He’s an ordinary man. He could easily be me. Thinning hair, a sensual mouth, small eyes that struggle to open fully onto the world. The prosecutor recites the facts in a pompous voice—the voice of the Republic, I imagine—and I sketch him quickly, thinking of my colleague Daumier. Then it’s the defense attorney’s turn, a blonde woman whose sweeping gestures release clouds of Chanel No. 5 into the air. I sketch her in the same spirit. The prosecution and the defense strike me as nothing more than characters from a Guignol puppet show, so dear to the city where the trial is taking place. “Defendant, please stand. Do you have anything to say ?” asks the judge, a small dry man, sharp as a club. “I couldn’t live without her.” A faint murmur runs through the courtroom. Forty stab wounds for that reason alone must seem absolutely unbearable to the audience. Personally, I’m not far from finding it laughable. Completely ridiculous. If there weren’t a corpse involved, it would be entirely ridiculous. Ridiculous. The word sends my pencil drifting suddenly toward caricature ; I exaggerate. Fortunately, paint allows you to restore balance afterward, to bring in that realistic touch readers like. I wonder whether I could commit such an act myself. Come to think of it, haven’t I already committed it ? Virtually, that is. Back when I was his age and the idea of losing the woman I loved haunted me day and night. Which is no longer the case. Twenty years later, you know a little more about the reasons behind despair, about what people call love, too. And yet you don’t kill people like that out of love once you’ve passed forty. Probably because by then you’ve understood that it wasn’t love at all. You realize how thoroughly pathetic you were, and all you want is to crawl underground and shut up, overwhelmed by how stupid you’ve been. Pride and vanity—those false loves you discover in yourself corrode them as surely as acid. “Georges ? Is that you ?” A woman grabs my sleeve in the stairwell. I recognize the voice at once, turn around, and see an old woman smiling at me. “Oh. It’s you,” I say, the way one surrenders after a defeat, tail between his legs. “How long has it been ?” she says. “Twenty years at least…” “Twenty years, yes,” I reply, trying to make it sound as evasive as possible. And I think of all those years as so many knife blows I, too, had driven into something—probably a part of myself I once believed to be sacred. “I’m in a hurry,” I say suddenly, despite myself. “I have to go.” And I leave just like that, without turning back, clenching my teeth hard enough to feel like they might crack.|couper{180}
fictions
How to Disappear (Notes on Failure)
French version The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced enthusiasm. He had assumed that by drawing a line—clear, final—he would fade into the anonymous background hum of ordinary lives. Instead, he stepped straight into a harsh spotlight. The harder he tried to disappear, the more carefully he was observed. He stopped answering calls. The phone responded by ringing more often. He ignored his emails. People began looking for him, insisting, knocking. He wanted to erase himself, but the world seemed oddly invested in his continued presence, as if his withdrawal were a personal affront. This was not the old world, the one that allowed for dignified silences and tactful absences. This was a world that interpreted disappearance as attitude. Withdrawal as performance. Algorithms noticed. Notifications multiplied. Social networks tilted their heads slightly and stared. They wanted to know. Where he was. What he was doing. Why he had gone quiet. The silence he had imagined as shelter was being treated as a statement. Why didn’t he want to interact anymore ? The question circulated. Not addressed to him—he had closed every door—but passed around him. Among friends. At work. Online. Explanations bloomed. Burnout. Illness. Arrogance. A bid for attention disguised as refusal. His absence was efficiently outsourced to speculation. The less he said, the more fluent everyone else became. That might have been the worst part. The noise. The impressive amount of noise produced by a single man doing nothing. They watched his windows. Waited for movement, for proof of life. One day a neighbor crossed a line and tried to pull him back into the fold. You know, people are worried. You should go out, talk to someone, reconnect. It’s not healthy to isolate yourself like this. He did not respond. The neighbor insisted, mildly wounded by the silence. That was the beginning. Concern. Invitations. Gentle pressure. Then instructions. He had believed the world merely wanted participation. Gradually he understood this was naïve. The world wanted compliance. One day he closed the shutters for good. He got rid of his phone, his computer, every device designed to make him reachable. At last, he thought, this was it. Disappearance. Clean. Earned. The world disagreed. Slightly offended, it slipped in through the cracks. A noise in the building. A letter in the mailbox. A YouTube channel where people discussed him—casually, confidently. The world, he realized, was not something you could ignore. It behaved more like a many-headed animal. Cut one connection, another appeared, curious and intact. Gradually he yielded to the opposing forces that kept him in motion while going nowhere. He became a tired leaf, endlessly agitated by the stillness of trees. Worse, he noticed he was interacting again. Not dramatically. Nothing worth confessing. A photo he liked without thinking. A comment posted automatically. A message answered because ignoring it suddenly felt excessive. Just once, he told himself. But each small gesture carried him further from the vow he had made so carefully : to withdraw. It came in like a tide. Calm. Reasonable. Then overwhelming. He participated despite himself. His mind advised retreat while his fingers kept moving, tapping out emojis, short replies, phrases of polite emptiness. Once begun, the process was remarkably efficient. At first it was only likes. Tiny, meaningless acknowledgments. And yet each one registered as a loss. A brief handshake with the world he had meant to abandon. Then came comments. Neutral praise. Professional encouragement. Great work. Amazing project. You’re inspiring. He found himself writing things he did not believe, to people he had barely noticed. More disturbing still, the praise came back. Warm. Excessive. Thanks for your support. You’re such an inspiration. He expected disgust. What he felt was something closer to relief. The approval touched a part of him he had hoped was no longer active. A part that still wanted to be seen. He would have liked to claim immunity. He was not immune. He was sinking comfortably. He continued telling himself that he remained above it all. Detached. Clear-eyed. But the arithmetic was simple : the higher he aimed, the lower he went. Each harmless interaction drew him further into this life of small gestures, reciprocal flattery, and quietly shared illusions. Eventually he understood the rule. Here, any attempt to rise is interpreted as an invitation to fall. Those who try to escape the world end up deeply involved in its management. Those who disdain the crowd end up serving it. The world, it turned out, had never supported full withdrawal. So he stopped resisting. He replied. He commented. He liked everything. He shared gifs. And before long, he noticed a mild but undeniable satisfaction. Perhaps he had never wanted detachment. Perhaps it was only a story he told himself to feel different. Better. Perhaps this was life here : agreeing to descend, again and again— and managing to smile while doing it.|couper{180}
