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Carnets | août

3 août 2019

J’étais encore gamin quand je voyais surgir le visage arborant de longues et fines moustaches soignées du peintre Dali pour me vanter la folie que lui procurait la marque de chocolat Lanvin, je n’étais pas plus âgé quand Fernandel Don Camillo vantait une célèbre marque de nouilles et que, d’ailleurs, ma mère ne manquait pas d’en acheter. Et j’arrivais au bord de l’âge adulte lorsque le chanteur Serge Gainsbourg, enfilant son personnage de Gainsbarre, brûla devant les yeux ahuris des Français un bifton de 500 francs pour expliquer ce qu’il gagnait une fois que le fisc avait prélevé son « dû ». Ces images, je les ai conservées soigneusement dans un recoin de ma cervelle et puis, plus tard, quand j’ai appris par Shakespeare que l’existence n’était qu’un théâtre, j’ai trouvé l’idée intéressante mais je n’étais pas encore en mesure d’effectuer des liens avec mes souvenirs télévisuels. Pour que la connaissance parvienne à maturité le savoir ne sert à rien contre l’expérience de la réalité. Comme je l’ai probablement dit déjà, j’ai été, pendant longtemps, contre l’usage des réseaux sociaux, n’en comprenant guère l’intérêt, trouvant même cela superficiel et vain jusqu’à ce que je me retrouve avec un stock imposant de toiles dans le fond de mon atelier et que je me décide à les sortir pour les montrer et pour, si possible, me désencombrer. Être peintre aujourd’hui nécessite, si toutefois on veut vivre de sa peinture, de la montrer le plus largement possible. C’est donc un peu à contre-cœur que je me suis décidé à ouvrir un compte Facebook, mais comme on dit « nécessité fait foi ». La première chose qu’on m’a demandé de remplir fut mon « profil ». Et lorsque je réfléchis à ce terme si particulier, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi les créateurs du site ont décidé de nommer cette présentation de soi ainsi. Ce n’est pas une image de face qu’on nous réclame mais un « profil ». Apparaître sous un profil, c’est la plupart du temps vouloir qu’il soit le meilleur possible suivant les intentions qui dirigent nos actions. J’avoue ne pas avoir tout de suite pensé à cela en remplissant, sans oublier de maugréer un peu, ce fameux profil. Depuis, je me suis pris sérieusement au jeu et je ne cesse de brouiller les pistes par les divers contenus que je propose quotidiennement. Il y a trois pôles sur lesquels je travaille : la peinture bien sûr, la narration d’événements réels ou imaginaires, et quelques avis sur la politique et la philosophie. Ce qui est intéressant finalement, c’est de me rendre compte à nouveau de ma volonté farouche de rester dans l’éclectisme apparent aussi bien en peinture, dans l’écriture, et dans mes inspirations philosophiques parfois colorées de bouddhisme, de soufisme, quand ce n’est pas de mécanique quantique. Dans le fond, peu importe qui est vraiment Patrick Blanchon, ce qui compte, c’est seulement sous quel profil il va apparaître. Dali, dans ses exagérations, se prenait pour Dieu, et je peux comprendre qu’à force de se tripoter le génie on puisse se déclencher mécaniquement un orgasme mystique… Mais hélas je sais aussi désormais que l’impression de toute-puissance n’est là que pour masquer une impuissance profonde ou un « je-m’en-foutisme fondamental ». Peut-être qu’entre la pub pour le chocolat, les nouilles et la provocation gainsbourienne il existe quantité de personnages encore à créer afin de faire comprendre à soi et aux autres que « je » subis les règles de la fiction, comme tout le monde, celles que l’on me propose et celles que je veux bien accepter. reprise novembre 2025 Enfant, je voyais Dali surgir à la télévision, ses moustaches comme des antennes, pour vendre du chocolat Lanvin en expliquant à quel point ça le rendait fou. Un peu plus tard, Fernandel, en Don Camillo domestiqué, vantait des nouilles que ma mère achetait sans discuter. À l’approche de l’âge adulte, c’est Gainsbourg en Gainsbarre qui brûlait un billet de 500 francs en direct pour montrer ce qu’il lui restait après le fisc. Ces trois images, je les ai gardées longtemps dans un coin de la tête sans savoir quoi en faire : un peintre transformé en logo, un curé de cinéma recyclé en bonimenteur, un chanteur qui joue au martyr fiscal en brûlant ce que les autres comptent à la pièce. Plus tard seulement, en tombant sur la phrase de Shakespeare sur le théâtre du monde, j’ai cru tenir une clé : tout ça n’était que scène. Mais entre le savoir et l’expérience, il m’a fallu des années. Quand j’ai fini par ouvrir un compte Facebook, ce n’était pas par goût de la modernité, c’était parce que l’atelier se remplissait de toiles invendues. Pour vivre de la peinture, il fallait « montrer ». J’ai donc cédé, à contre-cœur, en me disant que « nécessité fait foi », et le premier écran que le site m’a opposé m’a demandé de remplir mon « profil ». Le mot m’a arrêté plus que je ne l’ai reconnu. On ne me demandait pas qui j’étais, mais sous quel angle j’acceptais d’apparaître. J’ai écrit quelques lignes en maugréant, une bio qui me semblait déjà fausse au moment où je la tapais : peintre, un peu ceci, un peu cela, quelques références, deux ou trois poses. Puis j’ai commencé à poster et, très vite, j’ai découvert que je prenais goût au jeu. Je disais que je voulais « brouiller les pistes », mais je tournais toujours autour des mêmes trois centres : montrer des tableaux, raconter des épisodes plus ou moins réels, lâcher de temps à autre un avis sur la politique ou la philosophie. L’éclectisme dont je me flattais n’était qu’un style de profil : un peintre qui lit, qui pense, qui médite vaguement en citant le bouddhisme, le soufisme ou la mécanique quantique. Je croyais me dérober, je me fabriquais un personnage. Dans ce personnage, il y avait quelque chose de Dali se prenant pour Dieu en direct, sûr que sa moindre grimace valait concept. Je me suis souvent surpris à tripoter mentalement mon « génie » en espérant déclencher, moi aussi, une espèce d’orgasme mystique à la vue de mes publications. Avec le temps, j’ai compris que cette impression de toute-puissance – multiplier les images, les avis, les anecdotes – servait surtout à couvrir une impuissance plus triviale : la difficulté à rester là, sans rôle, devant la toile ou devant la page, sans public supposé. Entre la pub pour le chocolat, les nouilles, le billet brûlé et mon profil Facebook, la distance est moins grande que je ne le croyais. Je ne fais que décliner, à ma petite échelle, la même règle : accepter de jouer dans la fiction qu’on me propose ou que je bricole moi-même. La seule différence, c’est que maintenant je vois un peu mieux le dispositif. Je sais que chaque fois que je remplis un « profil », je découpe mon visage, je choisis mon côté, et je laisse le reste dans l’ombre. En résumé : cette dernière version nous montre un type qui, en 2019, est déjà très conscient des mises en scène (pub, théâtre, profil), déjà pris dedans, déjà tenté par le rôle du peintre éclectique qui plane un peu au-dessus, et en même temps déjà porteur de la lucidité qui permettra plus tard de démonter ce numéro. Tu n’étais pas aveugle ; tu étais à moitié complice, à moitié critique. Et c’est exactement ce mélange-là qu’on voit remonter maintenant.|couper{180}

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Carnets | août

02 août 2019

D’après une trouvaille de nos chercheurs sur le ciboulot, nous posséderions toute une collection de récepteurs doués de la faculté de produire en nous la même sensation que lorsque nous fumons du cannabis. En tant qu’usine chimique autonome, notre corps recèle encore de nombreux prodiges qui ne sont enseignés par aucune école et que nous devons apprendre par nous-mêmes. Donc on peut se mettre à fumer du cannabis pour créer facilement cet état si on ne sait pas le mettre en route soi-même. On se rend à un coin de rue, on donne une somme et on repart avec son petit bout de shit enveloppé dans de l’alu en continuant à croire que la sensation merveilleuse d’être « stone » ne peut être produite que par un facteur extérieur. Le problème, c’est que nos chercheurs en ciboulot nous apprennent aussi qu’au bout de 30 jours à ce régime, la faculté de prendre des décisions s’amenuise. Nous sommes alors victimes d’un manque de réflexe, qui peut provoquer des accidents pour nous-mêmes ou d’autres. Vouloir légaliser le cannabis, comme il en est parfois question et comme cela a déjà été réalisé dans certains pays, c’est s’engager vers un effondrement pour les consommateurs à plus ou moins long terme. Je n’imagine pas que le chauffeur du bus qui m’emporte vers mon travail fume du cannabis, même chose pour mon médecin, mon chirurgien, mon dentiste… bref, tous ceux pour qui la prise de décision est une nécessité de chaque instant. Si on se pose la question « Mais à qui profite vraiment la légalisation du cannabis ? » ce n’est pas aux consommateurs, pas aux vendeurs non plus dont le petit commerce va péricliter en entraînant bien sûr une nouvelle orientation soit vers des drogues plus dures, soit vers la violence. Le seul bénéficiaire, vraiment, finalement, sera l’État, qui pourra prélever son impôt sur l’ignorance générale et sous couvert de démocratisation bien entendu. Mais revenons à cette histoire de récepteurs que nous possédons pour créer l’état particulier que recherchent les fumeurs de cannabis. Dans le fond, que recherchons-nous sinon une ivresse ? Cette ivresse, en tant que peintre, je la connais bien et je suis capable de vous en parler un peu afin de vous donner une piste. Quand je peins, je pénètre dans l’instant, il n’y a plus de notion du temps, je ne suis plus soumis à l’entropie générale et je retrouve sous toutes les pelures d’oignons cette formidable présence/absence que constitue le fait d’être au monde. Cette sensation d’ivresse, je la retrouve quand je marche dans la rue et que je porte mon attention sur tout ce qui m’entoure en taisant mes pensées. Cette sensation d’ivresse, je la retrouve quand je plonge mon regard au fond d’un regard et que je m’émerveille de comprendre que l’autre et moi ne faisons qu’un et deux et la suite innombrable de toutes les manifestations de l’être. Ce peut être dans l’œil d’un oiseau, dans celui d’un chat, dans celui d’un poisson, peu importe, l’être est toujours là partout où mon regard se pose. Et cela fait bien longtemps que j’ai renoncé à tous les facteurs extérieurs dont je croyais avoir besoin pour pénétrer dans cette ivresse. *Reprise novembre 2025* En 2019, j’écrivais que « notre corps, usine chimique autonome, recèle des récepteurs capables de produire la même sensation que lorsque nous fumons du cannabis ». Je parlais de « chercheurs sur le ciboulot », de « faculté de décision qui s’amenuise au bout de trente jours », de chauffeurs de bus et de dentistes que je ne voulais surtout pas imaginer stone. À l’époque, ça me semblait sérieux, presque responsable. Aujourd’hui, je vois surtout un type qui se rassure en parlant comme un petit ministère de la santé portatif. Je ne dis nulle part si j’ai fumé, comment, avec qui, ce que ça m’a fait. Je m’installe directement au-dessus des autres : les consommateurs, les vendeurs, l’État, les pauvres types qui vont « péricliter ». Je sais pour eux. Moi, je suis déjà ailleurs. Cet « ailleurs », je le nomme « ivresse » et je le pose du côté de la peinture. Là encore, en 2019, ça me paraissait élégant : refuser la drogue pour lui préférer l’atelier, la marche, le regard. Je parlais d’« entropie générale », de « présence/absence », d’« être au monde » avec des mots qui m’impressionnaient moi-même. Ce que je ne disais pas, c’est à quel point j’avais peur de lâcher prise. Je me méfiais du joint comme d’un coup de gomme sur la seule chose à laquelle je tenais : ma capacité à décider, à tenir la barre. Alors j’ai fabriqué cette petite théorie : il y aurait les autres, qui se déresponsabilisent avec le cannabis, et moi, peintre lucide, capable d’atteindre l’ivresse par la seule intensité de mon regard. Relu aujourd’hui, ce texte m’apprend moins sur le cannabis que sur cette posture-là. Je vois quelqu’un qui ne supporte pas l’idée d’être comme tout le monde, qui préfère imaginer des chauffeurs de bus drogués plutôt que regarder sa propre manière d’échapper à ce qu’il ressent. Je vois aussi un homme qui, déjà, pressent que quelque chose en lui réclame une forme d’ivresse, mais qui tient absolument à la qualifier de « bonne » : la peinture, la marche, les yeux des chats, les poissons, tout sauf admettre qu’il est traversé par la même faim que ceux qu’il admoneste. Si je réécris ce texte maintenant, ce n’est pas pour donner mon avis sur la légalisation. C’est pour noter ceci : en 2019, j’avais besoin du cannabis comme repoussoir pour me fabriquer un rôle, celui du peintre qui plane propre. Ce rôle m’a servi un temps. Il m’a aussi empêché de voir à quel point je n’avais aucune sympathie pour moi-même ni pour les autres, dès qu’il était question de faiblesse, de fuite, de béquilles. Aujourd’hui, je ne sais toujours pas quoi penser du cannabis, mais je commence à voir le ton que je prends quand j’essaie de penser à la place des autres. C’est déjà un progrès : je n’ai plus envie d’écrire des sermons déguisés en méditations sur l’ivresse.|couper{180}

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Carnets | août

1 août 2019

Cette voix ne va pas. Elle me fait mal. Elle touche en moi quelque chose de souffrant, que je ne veux pas entendre. Pour m’extraire de cette vulnérabilité, je choisis la solution la plus simple : je dis que sa voix est fausse. C’est plus facile comme ça. Ça ne rend pas le geste moins lâche, simplement plus clair. Le fait d’en prendre conscience maintenant devrait me suffire. Au lieu de ça, je m’en afflige. « Non, voilà comme elle est », écrit Michaux. Je n’en suis pas là. Ces textes ne sont pas « aboutis ». Je ne sais même plus ce que ce mot peut vouloir dire. Tout ce que je repère désormais, ce sont leurs faux-plis, leurs fuites, leurs arrangements avec ce que j’appelle maintenant la réalité. Je triche en tentant de réécrire des conneries sur des conneries. Je fais tout le contraire de ce que je fais en peinture. Ces textes avaient disparu ; je suis allé les repêcher dans une vieille sauvegarde. Je n’ai pas su les laisser morts. Ou alors je peux prendre les choses autrement : mesurer à quel point je ne me porte aucune sympathie. Ce manque de sympathie n'est même pas une tragédie, c'est tout simplement puéril. En vérité, je ne pousse pas les textes à bout, je me pousse moi, et c’est moi qui lâche le premier. Quant à ce que j’appelle ma ténacité, mon obstination, j’ai bien peur que ce soit simplement une obstination bornée à persister dans la même erreur.|couper{180}