{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/les-listes-de-sites-amis.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/les-listes-de-sites-amis.html", "title": "Les listes de sites amis", "date_published": "2026-01-18T15:54:22Z", "date_modified": "2026-01-18T15:55:04Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il fut un temps o\u00f9 les listes de « sites amis » sur Internet m\u2019ont paru aller de soi. J\u2019y voyais un geste simple, presque candide : dire publiquement ce que l\u2019on lisait, ce qui comptait pour nous, les voix avec lesquelles quelque chose se jouait. Une forme d\u2019amiti\u00e9 virtuelle, fragile, mais sinc\u00e8re. J\u2019y ai cru. Et j\u2019en ai fait.<\/p>\n

Sur mes anciens blogs, j\u2019ai constitu\u00e9 ce genre de listes. Tr\u00e8s na\u00efvement, je le reconnais aujourd\u2019hui. J\u2019y mettais des sites que je suivais r\u00e9ellement, parfois depuis longtemps, des personnes que je lisais avec attention, dont les textes m\u2019accompagnaient. Je pensais que la r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00e9tait secondaire, que l\u2019essentiel \u00e9tait le geste : signaler une pr\u00e9sence, un compagnonnage discret, une fid\u00e9lit\u00e9 de lecteur.<\/p>\n

Avec le temps, j\u2019ai compris que ce n\u2019\u00e9tait pas ainsi que ces listes fonctionnaient. Ou plut\u00f4t : que ce n\u2019\u00e9tait pas seulement cela.<\/p>\n

Les listes de sites amis ne sont pas de simples gestes de gratitude ou d\u2019affection. Ce sont aussi — et parfois surtout — des instruments de positionnement. Elles disent moins ce que l\u2019on lit que l\u2019endroit depuis lequel on parle. On y affiche des noms qui rassurent, qui confirment une place, qui ne mettent pas en danger. On se relie \u00e0 ce qui est d\u00e9j\u00e0 reconnu, d\u00e9j\u00e0 l\u00e9gitim\u00e9, d\u00e9j\u00e0 valid\u00e9 ailleurs.<\/p>\n

Ce m\u00e9canisme n\u2019est pas forc\u00e9ment cynique. Il est souvent inconscient. Mais il est r\u00e9el. Citer un \u00e9crivain reconnu, un site install\u00e9, une figure d\u00e9j\u00e0 visible, ne co\u00fbte rien symboliquement. Citer quelqu\u2019un de plus isol\u00e9, plus lat\u00e9ral, plus difficilement classable, c\u2019est s\u2019exposer un peu. Et cette exposition, beaucoup la refusent, m\u00eame sans le formuler.<\/p>\n

C\u2019est l\u00e0 que la phrase « on ne pr\u00eate qu\u2019aux riches » prend tout son sens. Non pas comme une plainte, mais comme un constat. Les liens visibles circulent selon des logiques de s\u00e9curit\u00e9. Ils consolident ce qui l\u2019est d\u00e9j\u00e0. Ils stabilisent des r\u00e9seaux, plus qu\u2019ils ne rendent compte des lectures r\u00e9elles, de la dur\u00e9e, de l\u2019attention silencieuse.<\/p>\n

Ce qui blesse parfois, ce n\u2019est pas de ne pas \u00eatre cit\u00e9. C\u2019est de constater le d\u00e9calage entre une attention v\u00e9cue — des ann\u00e9es de lecture, parfois — et son absence totale de trace publique. Comme si le temps partag\u00e9 n\u2019avait jamais exist\u00e9. Comme si la relation ne comptait que lorsqu\u2019elle \u00e9tait montrable.<\/p>\n

Aujourd\u2019hui, je n\u2019ai plus de liste de sites amis sur ledibbouk. Ce n\u2019est pas un oubli. C\u2019est un choix. Non par amertume, ni par posture, mais parce que je ne crois plus \u00e0 la capacit\u00e9 de ces listes \u00e0 dire quelque chose de juste sur les relations, les lectures, les affinit\u00e9s r\u00e9elles. Elles figent. Elles hi\u00e9rarchisent. Elles transforment des liens mouvants, fragiles, parfois asym\u00e9triques, en vitrines.<\/p>\n

Bien s\u00fbr qu\u2019il existe de l\u2019amiti\u00e9, de la reconnaissance, de la fid\u00e9lit\u00e9 dans les lectures en ligne. Mais elles ne passent pas n\u00e9cessairement par des listes. Elles passent par le temps, par le retour silencieux, par la lecture sans attente de r\u00e9ciprocit\u00e9. Par le fait de continuer \u00e0 lire quelqu\u2019un m\u00eame quand cela ne rapporte rien.<\/p>\n

Les listes de sites amis donnent l\u2019illusion de dire la v\u00e9rit\u00e9 des relations. En r\u00e9alit\u00e9, elles disent surtout ce qui peut \u00eatre montr\u00e9 sans risque. Ce n\u2019est pas rien. Mais ce n\u2019est pas tout. Et ce n\u2019est peut-\u00eatre m\u00eame pas l\u2019essentiel.<\/p>\n

Illustration<\/strong> Lewis Baltz Fa\u00e7ades anonymes, parcs d\u2019activit\u00e9s, b\u00e2timents sans \u00e2me<\/p>", "content_text": " Il fut un temps o\u00f9 les listes de \u00ab sites amis \u00bb sur Internet m\u2019ont paru aller de soi. J\u2019y voyais un geste simple, presque candide : dire publiquement ce que l\u2019on lisait, ce qui comptait pour nous, les voix avec lesquelles quelque chose se jouait. Une forme d\u2019amiti\u00e9 virtuelle, fragile, mais sinc\u00e8re. J\u2019y ai cru. Et j\u2019en ai fait. Sur mes anciens blogs, j\u2019ai constitu\u00e9 ce genre de listes. Tr\u00e8s na\u00efvement, je le reconnais aujourd\u2019hui. J\u2019y mettais des sites que je suivais r\u00e9ellement, parfois depuis longtemps, des personnes que je lisais avec attention, dont les textes m\u2019accompagnaient. Je pensais que la r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00e9tait secondaire, que l\u2019essentiel \u00e9tait le geste : signaler une pr\u00e9sence, un compagnonnage discret, une fid\u00e9lit\u00e9 de lecteur. Avec le temps, j\u2019ai compris que ce n\u2019\u00e9tait pas ainsi que ces listes fonctionnaient. Ou plut\u00f4t : que ce n\u2019\u00e9tait pas seulement cela. Les listes de sites amis ne sont pas de simples gestes de gratitude ou d\u2019affection. Ce sont aussi \u2014 et parfois surtout \u2014 des instruments de positionnement. Elles disent moins ce que l\u2019on lit que l\u2019endroit depuis lequel on parle. On y affiche des noms qui rassurent, qui confirment une place, qui ne mettent pas en danger. On se relie \u00e0 ce qui est d\u00e9j\u00e0 reconnu, d\u00e9j\u00e0 l\u00e9gitim\u00e9, d\u00e9j\u00e0 valid\u00e9 ailleurs. Ce m\u00e9canisme n\u2019est pas forc\u00e9ment cynique. Il est souvent inconscient. Mais il est r\u00e9el. Citer un \u00e9crivain reconnu, un site install\u00e9, une figure d\u00e9j\u00e0 visible, ne co\u00fbte rien symboliquement. Citer quelqu\u2019un de plus isol\u00e9, plus lat\u00e9ral, plus difficilement classable, c\u2019est s\u2019exposer un peu. Et cette exposition, beaucoup la refusent, m\u00eame sans le formuler. C\u2019est l\u00e0 que la phrase \u00ab on ne pr\u00eate qu\u2019aux riches \u00bb prend tout son sens. Non pas comme une plainte, mais comme un constat. Les liens visibles circulent selon des logiques de s\u00e9curit\u00e9. Ils consolident ce qui l\u2019est d\u00e9j\u00e0. Ils stabilisent des r\u00e9seaux, plus qu\u2019ils ne rendent compte des lectures r\u00e9elles, de la dur\u00e9e, de l\u2019attention silencieuse. Ce qui blesse parfois, ce n\u2019est pas de ne pas \u00eatre cit\u00e9. C\u2019est de constater le d\u00e9calage entre une attention v\u00e9cue \u2014 des ann\u00e9es de lecture, parfois \u2014 et son absence totale de trace publique. Comme si le temps partag\u00e9 n\u2019avait jamais exist\u00e9. Comme si la relation ne comptait que lorsqu\u2019elle \u00e9tait montrable. Aujourd\u2019hui, je n\u2019ai plus de liste de sites amis sur ledibbouk. Ce n\u2019est pas un oubli. C\u2019est un choix. Non par amertume, ni par posture, mais parce que je ne crois plus \u00e0 la capacit\u00e9 de ces listes \u00e0 dire quelque chose de juste sur les relations, les lectures, les affinit\u00e9s r\u00e9elles. Elles figent. Elles hi\u00e9rarchisent. Elles transforment des liens mouvants, fragiles, parfois asym\u00e9triques, en vitrines. Bien s\u00fbr qu\u2019il existe de l\u2019amiti\u00e9, de la reconnaissance, de la fid\u00e9lit\u00e9 dans les lectures en ligne. Mais elles ne passent pas n\u00e9cessairement par des listes. Elles passent par le temps, par le retour silencieux, par la lecture sans attente de r\u00e9ciprocit\u00e9. Par le fait de continuer \u00e0 lire quelqu\u2019un m\u00eame quand cela ne rapporte rien. Les listes de sites amis donnent l\u2019illusion de dire la v\u00e9rit\u00e9 des relations. En r\u00e9alit\u00e9, elles disent surtout ce qui peut \u00eatre montr\u00e9 sans risque. Ce n\u2019est pas rien. Mais ce n\u2019est pas tout. Et ce n\u2019est peut-\u00eatre m\u00eame pas l\u2019essentiel. **Illustration** Lewis Baltz Fa\u00e7ades anonymes, parcs d\u2019activit\u00e9s, b\u00e2timents sans \u00e2me ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/ph2001_0150.jpg?1768751659", "tags": ["Technologies et Postmodernit\u00e9", "traces"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/10-decembre-2025.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/10-decembre-2025.html", "title": "10 d\u00e9cembre 2025", "date_published": "2025-12-10T10:02:13Z", "date_modified": "2025-12-10T10:11:34Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Le 8 d\u00e9cembre 2025, j\u2019\u00e9tais connect\u00e9 \u00e0 mon serveur, pr\u00eat \u00e0 s\u00e9lectionner tout le r\u00e9pertoire www, le dossier qui contient l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de mon site, et \u00e0 le supprimer. La fen\u00eatre de Filezilla \u00e9tait ouverte, tous les fichiers list\u00e9s, mon doigt approchait la touche Suppr. \u00c0 ce moment-l\u00e0, une notification est apparue en haut de l\u2019\u00e9cran : nouvelle vid\u00e9o de L.S. J\u2019ai cliqu\u00e9. L.S. pr\u00e9sentait la nouvelle IA de Notion. En l\u2019\u00e9coutant, j\u2019ai imm\u00e9diatement pens\u00e9 qu\u2019on pouvait s\u2019en servir pour faire un livre \u00e0 partir de ce qui dormait d\u00e9j\u00e0 dans les archives. J\u2019ai ouvert Notion, activ\u00e9 l\u2019essai, import\u00e9 un fichier CSV avec mes 3747 articles, lanc\u00e9 la commande. Une heure plus tard, un manuscrit sur l\u2019\u00e9criture \u00e9tait apparu dans une page, compos\u00e9 uniquement de textes que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9s.<\/p>\n

Depuis quelques jours, j\u2019ai du mal \u00e0 croire \u00e0 ce que j\u2019\u00e9cris, ni m\u00eame \u00e0 ce que je lis. Je ferme un livre sur une seule phrase qui sonne faux, je supprime plusieurs pages de carnet pour deux ou trois b\u00e9vues qui me sautent aux yeux. Ce que j\u2019appelle exigence ressemble parfois \u00e0 autre chose, quelque chose de plus ancien. Enfant, je mettais le feu au poulailler, je partais en douce pour des fugues rat\u00e9es, je volais des bonbons \u00e0 l\u2019\u00e9picerie du coin, je mentais, je tapais trop fort sur mon petit fr\u00e8re. \u00c0 chaque fois, la suite \u00e9tait pr\u00e9visible : engueulade, punition, gifles. Au moins, il se passait quelque chose de clair.<\/p>\n

Ce que j\u2019ai appris plus tard, c\u2019est une sanction qui ne fait pas de bruit : le silence. Quand je publie un texte, que je le signale, puis que je regarde les statistiques et que je vois qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 lu trois ou quatre fois, parfois pas du tout, j\u2019appelle \u00e7a la sanction. Ce n\u2019est jamais totalement vide, mais \u00e7a y ressemble. Je n\u2019ai mis ni forum ni lien de contact sur le site ; je me suis arrang\u00e9 pour que la r\u00e9ponse, le plus souvent, soit ce silence-l\u00e0. Il dure, il s\u2019accumule, il finit par compter autant que les textes. Ce soir-l\u00e0, sur l\u2019\u00e9cran, j\u2019avais encore la fen\u00eatre de Suppr ouverte, le manuscrit g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par Notion, et la courbe presque plate de mes visites. Avec \u00e7a, il faut bien continuer \u00e0 \u00e9crire un peu, sans tout effacer.<\/p>\n

illustration<\/strong> Man\u00e8ge \u00e0 Aubervilliers, ann\u00e9es 80, pb<\/p>", "content_text": " Le 8 d\u00e9cembre 2025, j\u2019\u00e9tais connect\u00e9 \u00e0 mon serveur, pr\u00eat \u00e0 s\u00e9lectionner tout le r\u00e9pertoire www, le dossier qui contient l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 de mon site, et \u00e0 le supprimer. La fen\u00eatre de Filezilla \u00e9tait ouverte, tous les fichiers list\u00e9s, mon doigt approchait la touche Suppr. \u00c0 ce moment-l\u00e0, une notification est apparue en haut de l\u2019\u00e9cran : nouvelle vid\u00e9o de L.S. J\u2019ai cliqu\u00e9. L.S. pr\u00e9sentait la nouvelle IA de Notion. En l\u2019\u00e9coutant, j\u2019ai imm\u00e9diatement pens\u00e9 qu\u2019on pouvait s\u2019en servir pour faire un livre \u00e0 partir de ce qui dormait d\u00e9j\u00e0 dans les archives. J\u2019ai ouvert Notion, activ\u00e9 l\u2019essai, import\u00e9 un fichier CSV avec mes 3747 articles, lanc\u00e9 la commande. Une heure plus tard, un manuscrit sur l\u2019\u00e9criture \u00e9tait apparu dans une page, compos\u00e9 uniquement de textes que j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9s. Depuis quelques jours, j\u2019ai du mal \u00e0 croire \u00e0 ce que j\u2019\u00e9cris, ni m\u00eame \u00e0 ce que je lis. Je ferme un livre sur une seule phrase qui sonne faux, je supprime plusieurs pages de carnet pour deux ou trois b\u00e9vues qui me sautent aux yeux. Ce que j\u2019appelle exigence ressemble parfois \u00e0 autre chose, quelque chose de plus ancien. Enfant, je mettais le feu au poulailler, je partais en douce pour des fugues rat\u00e9es, je volais des bonbons \u00e0 l\u2019\u00e9picerie du coin, je mentais, je tapais trop fort sur mon petit fr\u00e8re. \u00c0 chaque fois, la suite \u00e9tait pr\u00e9visible : engueulade, punition, gifles. Au moins, il se passait quelque chose de clair. Ce que j\u2019ai appris plus tard, c\u2019est une sanction qui ne fait pas de bruit : le silence. Quand je publie un texte, que je le signale, puis que je regarde les statistiques et que je vois qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 lu trois ou quatre fois, parfois pas du tout, j\u2019appelle \u00e7a la sanction. Ce n\u2019est jamais totalement vide, mais \u00e7a y ressemble. Je n\u2019ai mis ni forum ni lien de contact sur le site ; je me suis arrang\u00e9 pour que la r\u00e9ponse, le plus souvent, soit ce silence-l\u00e0. Il dure, il s\u2019accumule, il finit par compter autant que les textes. Ce soir-l\u00e0, sur l\u2019\u00e9cran, j\u2019avais encore la fen\u00eatre de Suppr ouverte, le manuscrit g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par Notion, et la courbe presque plate de mes visites. Avec \u00e7a, il faut bien continuer \u00e0 \u00e9crire un peu, sans tout effacer. **illustration** Man\u00e8ge \u00e0 Aubervilliers, ann\u00e9es 80, pb ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/photos_anciennes047.jpg?1765360930", "tags": ["Essai sur la fatigue", "depuis quelle place \u00e9cris-tu ?"] } ] }