{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/31-03-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/31-03-2019.html", "title": "31\/03\/2019", "date_published": "2019-03-30T23:25:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:25:22Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Dans l\u2019atelier, il tient le pinceau quelques secondes au-dessus de la toile et il attend, comme s\u2019il devait d\u2019abord laisser revenir un temps d\u2019avant. Ce moment suspendu l\u2019obs\u00e8de depuis des ann\u00e9es : tant que la pointe ne touche pas encore la surface, il a l\u2019impression que tout est l\u00e0 en m\u00eame temps, ce qu\u2019il est, ce qu\u2019il regarde, ses souvenirs, ce qu\u2019il ignore, un monde entier compact\u00e9 dans ce geste \u00e0 venir. Quand enfin il pose le pinceau, il n\u2019a plus vraiment l\u2019impression d\u2019\u00eatre “lui” en train de peindre quelque chose ; pendant quelques instants, il y a juste le mouvement, la main, la toile, la couleur, tout m\u00eal\u00e9. Pour lui, la peinture commence l\u00e0 : dans ce temps bref o\u00f9 la s\u00e9paration entre sujet et objet ne s\u2019est pas encore reform\u00e9e. Il se rend compte apr\u00e8s coup qu\u2019il a travaill\u00e9 longtemps sur ce postulat sans le nommer, en avan\u00e7ant presque \u00e0 l\u2019aveugle, guid\u00e9 par une intuition plus que par une m\u00e9thode. Ce qu\u2019il cherche en peignant lui rappelle ce que les physiciens pr\u00e9tendent chercher dans leurs machines : de quoi est faite la mati\u00e8re, comment circule l\u2019\u00e9nergie, comment l\u2019information se transmet. Il est persuad\u00e9 que ce qui l\u2019informe vraiment quand il peint — ce qui oriente sa main, ses choix, ses refus — vient de tr\u00e8s loin et, en m\u00eame temps, est intact en lui : une sorte de r\u00e9serve sourde qui existe aussi bien dans une feuille, un caillou ou un visage. Cette id\u00e9e le met dans un \u00e9tat proche de l\u2019ivresse. Il se sent encore ivre de peindre, ivre de comprendre, ivre m\u00eame de vivre, alors que la soci\u00e9t\u00e9 le classe d\u00e9sormais dans la cat\u00e9gorie des “seniors”. Dans un autre temps, pense-t-il, il serait juste un bon apprenti ; aujourd\u2019hui des gens l\u2019appellent “ma\u00eetre” dans les ateliers, ce qui le met mal \u00e0 l\u2019aise. Il voit bien ce qu\u2019ils projettent sur ce mot-l\u00e0 : quelqu\u2019un qui sait, qui a trouv\u00e9, qui peut transmettre un savoir stable. Lui ne reconna\u00eet l\u00e0 ni son travail ni sa position int\u00e9rieure. Il a l\u2019impression au contraire de devoir d\u00e9fendre chaque jour cet esprit de d\u00e9butant dont il sent qu\u2019il d\u00e9pend : la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9tonner encore, \u00e0 ne pas savoir ce qu\u2019il fait avant de le faire. D\u00e8s que le “connu” revient — un motif qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9, une solution de composition qui marche \u00e0 tous les coups, un geste de pinceau qu\u2019on attend de lui — il sent monter l\u2019ennui. C\u2019est le “d\u00e9j\u00e0 vu” qui le fait fuir : l\u2019impression de refaire une carte postale de sa propre peinture. Il comprend bien, pourtant, que la plupart des gens n\u2019ont ni le temps ni l\u2019envie d\u2019entrer dans ces d\u00e9tails. Quand ils viennent voir une exposition, ils cherchent surtout un tableau \u00e0 accrocher au-dessus d\u2019un canap\u00e9, quelque chose qui “ira bien avec le mur”. Cet \u00e9cart entre ce qu\u2019il vit devant la toile et ce que beaucoup attendent d\u2019un tableau le remet \u00e0 sa place : cela force une certaine humilit\u00e9. Il continue pourtant \u00e0 parler de peinture, \u00e0 \u00e9crire l\u00e0-dessus, non parce qu\u2019il esp\u00e8re convaincre, mais parce que ces phrases l\u2019aident \u00e0 voir clair dans ce qu\u2019il fait, \u00e0 retrouver son fil quand il se perd. Il pose ces textes comme des petites pierres sur le chemin, sachant \u00e0 quelle vitesse l\u2019\u00e9garement revient et \u00e0 quel point il est aussi n\u00e9cessaire pour chercher autrement. Ce qui le met en route reste d\u2019une simplicit\u00e9 presque enfantine : le plaisir de jouer avec la couleur, la surprise d\u2019une forme qui appara\u00eet sans avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vue, la joie tr\u00e8s simple d\u2019un accord soudain entre ce qu\u2019il sent et ce qui se voit. Il imagine qu\u2019Einstein a d\u00fb ressentir quelque chose de cette sorte en r\u00eavant qu\u2019il chevauche un rayon de lumi\u00e8re, avant que tout cela ne se transforme en \u00e9quations. Il pense \u00e0 Spinoza qui polit ses verres le matin et \u00e9crit l\u2019\u00c9thique l\u2019apr\u00e8s-midi, en suivant une intuition obstin\u00e9e plus qu\u2019un plan de carri\u00e8re. Il se demande si quelque chose de vraiment vivant n\u2019est pas toujours n\u00e9 d\u2019un mouvement de ce genre, d\u2019une intuition tenue assez longtemps pour prendre forme. \u00c0 l\u2019inverse, chaque fois qu\u2019il a vu des projets guid\u00e9s d\u2019abord par l\u2019argent, la revanche ou le besoin d\u2019\u00e9craser les autres, il a aussi vu, t\u00f4t ou tard, ce que cela produit : des \u0153uvres bien faites mais mortes, des syst\u00e8mes qui tiennent par la peur, des vies qui se r\u00e9tr\u00e9cissent. C\u2019est contre cette r\u00e9duction-l\u00e0 qu\u2019il peint, m\u00eame si personne ne le voit vraiment. Quand il reprend le pinceau, il essaie simplement de revenir \u00e0 ce point de d\u00e9part, \u00e0 ce temps minuscule d\u2019avant la s\u00e9paration, et de rester assez longtemps dans cette attention-l\u00e0 pour que quelque chose, sur la toile, t\u00e9moigne que ce moment a exist\u00e9.<\/p>", "content_text": " Dans l\u2019atelier, il tient le pinceau quelques secondes au-dessus de la toile et il attend, comme s\u2019il devait d\u2019abord laisser revenir un temps d\u2019avant. Ce moment suspendu l\u2019obs\u00e8de depuis des ann\u00e9es : tant que la pointe ne touche pas encore la surface, il a l\u2019impression que tout est l\u00e0 en m\u00eame temps, ce qu\u2019il est, ce qu\u2019il regarde, ses souvenirs, ce qu\u2019il ignore, un monde entier compact\u00e9 dans ce geste \u00e0 venir. Quand enfin il pose le pinceau, il n\u2019a plus vraiment l\u2019impression d\u2019\u00eatre \u201clui\u201d en train de peindre quelque chose ; pendant quelques instants, il y a juste le mouvement, la main, la toile, la couleur, tout m\u00eal\u00e9. Pour lui, la peinture commence l\u00e0 : dans ce temps bref o\u00f9 la s\u00e9paration entre sujet et objet ne s\u2019est pas encore reform\u00e9e. Il se rend compte apr\u00e8s coup qu\u2019il a travaill\u00e9 longtemps sur ce postulat sans le nommer, en avan\u00e7ant presque \u00e0 l\u2019aveugle, guid\u00e9 par une intuition plus que par une m\u00e9thode. Ce qu\u2019il cherche en peignant lui rappelle ce que les physiciens pr\u00e9tendent chercher dans leurs machines : de quoi est faite la mati\u00e8re, comment circule l\u2019\u00e9nergie, comment l\u2019information se transmet. Il est persuad\u00e9 que ce qui l\u2019informe vraiment quand il peint \u2014 ce qui oriente sa main, ses choix, ses refus \u2014 vient de tr\u00e8s loin et, en m\u00eame temps, est intact en lui : une sorte de r\u00e9serve sourde qui existe aussi bien dans une feuille, un caillou ou un visage. Cette id\u00e9e le met dans un \u00e9tat proche de l\u2019ivresse. Il se sent encore ivre de peindre, ivre de comprendre, ivre m\u00eame de vivre, alors que la soci\u00e9t\u00e9 le classe d\u00e9sormais dans la cat\u00e9gorie des \u201cseniors\u201d. Dans un autre temps, pense-t-il, il serait juste un bon apprenti ; aujourd\u2019hui des gens l\u2019appellent \u201cma\u00eetre\u201d dans les ateliers, ce qui le met mal \u00e0 l\u2019aise. Il voit bien ce qu\u2019ils projettent sur ce mot-l\u00e0 : quelqu\u2019un qui sait, qui a trouv\u00e9, qui peut transmettre un savoir stable. Lui ne reconna\u00eet l\u00e0 ni son travail ni sa position int\u00e9rieure. Il a l\u2019impression au contraire de devoir d\u00e9fendre chaque jour cet esprit de d\u00e9butant dont il sent qu\u2019il d\u00e9pend : la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9tonner encore, \u00e0 ne pas savoir ce qu\u2019il fait avant de le faire. D\u00e8s que le \u201cconnu\u201d revient \u2014 un motif qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9, une solution de composition qui marche \u00e0 tous les coups, un geste de pinceau qu\u2019on attend de lui \u2014 il sent monter l\u2019ennui. C\u2019est le \u201cd\u00e9j\u00e0 vu\u201d qui le fait fuir : l\u2019impression de refaire une carte postale de sa propre peinture. Il comprend bien, pourtant, que la plupart des gens n\u2019ont ni le temps ni l\u2019envie d\u2019entrer dans ces d\u00e9tails. Quand ils viennent voir une exposition, ils cherchent surtout un tableau \u00e0 accrocher au-dessus d\u2019un canap\u00e9, quelque chose qui \u201cira bien avec le mur\u201d. Cet \u00e9cart entre ce qu\u2019il vit devant la toile et ce que beaucoup attendent d\u2019un tableau le remet \u00e0 sa place : cela force une certaine humilit\u00e9. Il continue pourtant \u00e0 parler de peinture, \u00e0 \u00e9crire l\u00e0-dessus, non parce qu\u2019il esp\u00e8re convaincre, mais parce que ces phrases l\u2019aident \u00e0 voir clair dans ce qu\u2019il fait, \u00e0 retrouver son fil quand il se perd. Il pose ces textes comme des petites pierres sur le chemin, sachant \u00e0 quelle vitesse l\u2019\u00e9garement revient et \u00e0 quel point il est aussi n\u00e9cessaire pour chercher autrement. Ce qui le met en route reste d\u2019une simplicit\u00e9 presque enfantine : le plaisir de jouer avec la couleur, la surprise d\u2019une forme qui appara\u00eet sans avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vue, la joie tr\u00e8s simple d\u2019un accord soudain entre ce qu\u2019il sent et ce qui se voit. Il imagine qu\u2019Einstein a d\u00fb ressentir quelque chose de cette sorte en r\u00eavant qu\u2019il chevauche un rayon de lumi\u00e8re, avant que tout cela ne se transforme en \u00e9quations. Il pense \u00e0 Spinoza qui polit ses verres le matin et \u00e9crit l\u2019\u00c9thique l\u2019apr\u00e8s-midi, en suivant une intuition obstin\u00e9e plus qu\u2019un plan de carri\u00e8re. Il se demande si quelque chose de vraiment vivant n\u2019est pas toujours n\u00e9 d\u2019un mouvement de ce genre, d\u2019une intuition tenue assez longtemps pour prendre forme. \u00c0 l\u2019inverse, chaque fois qu\u2019il a vu des projets guid\u00e9s d\u2019abord par l\u2019argent, la revanche ou le besoin d\u2019\u00e9craser les autres, il a aussi vu, t\u00f4t ou tard, ce que cela produit : des \u0153uvres bien faites mais mortes, des syst\u00e8mes qui tiennent par la peur, des vies qui se r\u00e9tr\u00e9cissent. C\u2019est contre cette r\u00e9duction-l\u00e0 qu\u2019il peint, m\u00eame si personne ne le voit vraiment. Quand il reprend le pinceau, il essaie simplement de revenir \u00e0 ce point de d\u00e9part, \u00e0 ce temps minuscule d\u2019avant la s\u00e9paration, et de rester assez longtemps dans cette attention-l\u00e0 pour que quelque chose, sur la toile, t\u00e9moigne que ce moment a exist\u00e9. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/2-1.jpg?1764113095", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/30-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/30-mars-2019.html", "title": "30 mars 2019", "date_published": "2019-03-30T22:59:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:00:25Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Il y a des soirs o\u00f9 il comprend tr\u00e8s bien pourquoi certains finissent par ha\u00efr l\u2019esp\u00e8ce enti\u00e8re. L\u2019\u00e9cran est allum\u00e9, les images d\u00e9filent : un plateau o\u00f9 l\u2019on commente la derni\u00e8re bavure comme un match de foot, un micro-trottoir sur le th\u00e8me “les Fran\u00e7ais sont-ils\u2026”, une publicit\u00e9 pour des SUV qui escaladent des montagnes imaginaires entre deux reportages sur la s\u00e9cheresse. Il coupe le son, il garde les gestes : bouches qui s\u2019ouvrent, sourires de fa\u00e7ade, haussements d\u2019\u00e9paules bien huil\u00e9s. Par la fen\u00eatre, un sanglier et deux marcassins fouillent les bacs \u00e0 ordures au pied des r\u00e9sidences, renversent un sac, pi\u00e9tinent des barquettes de salade, se roulent presque dans les restes de pizzas. Ils ont l\u2019air b\u00eate, oui, mais ce n\u2019est pas la m\u00eame b\u00eatise : ils n\u2019ont pas construit eux-m\u00eames les piscines turquoises qu\u2019ils d\u00e9vastent. Dans ces moments-l\u00e0, une voix en lui prend le dessus et se met \u00e0 parler tr\u00e8s fort : l\u2019humanit\u00e9 est un amas de stupidit\u00e9 qu\u2019aucun animal n\u2019\u00e9galera jamais, un troupeau qui se croit malin parce qu\u2019il invente des applications pour mesurer ses pas pendant qu\u2019il marche vers le mur. Tout para\u00eet tellement faux, tellement pr\u00e9visible, qu\u2019il imagine sans effort la minorit\u00e9 qui doit se frotter les mains derri\u00e8re le rideau, ceux qui vivent de cette idiotie, qui lui vendent des candidats, des guerres propres, des proph\u00e8tes cl\u00e9s en main. C\u2019est la sensation d\u2019\u00eatre pris dans une machinerie o\u00f9 chacun s\u2019occupe surtout de maintenir la roue qui l\u2019\u00e9crase, en r\u00e2lant juste assez pour croire qu\u2019il r\u00e9siste. Il repense \u00e0 ces gamins partis rejoindre Daesh, \u00e0 leurs visages dans les journaux, aux voisins qui disent “on n\u2019a rien vu venir”, et il se dit que c\u2019est encore la m\u00eame faille qui a servi : besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de croire \u00e0 quelque chose de net, de tranch\u00e9, de pur, besoin d\u2019un ext\u00e9rieur \u00e0 conspuer pour ne pas se dissoudre dans la mollesse. Les fauves en costard qui \u00e9crivent les slogans ont bien compris \u00e7a : que ce soit au nom de Dieu, de la Nation, du March\u00e9 ou de la D\u00e9mocratie, ils savent parler \u00e0 cette cr\u00e9dulit\u00e9-l\u00e0. Il pourrait passer la nuit \u00e0 empiler les preuves, \u00e0 faire la liste de tous les endroits o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 fuit sa responsabilit\u00e9 en se r\u00e9fugiant dans la plainte. C\u2019est facile, d\u2019ailleurs c\u2019est ce qu\u2019il fait quand il est trop fatigu\u00e9 pour autre chose : il maudit “les gens”, “les politiciens”, “les masses”, comme s\u2019il n\u2019en faisait pas partie. C\u2019est confortable, le m\u00e9pris : on peut s\u2019y lover comme dans une couette froide, on n\u2019a plus rien \u00e0 attendre de personne, on se fabrique une lucidit\u00e9 atroce qui a r\u00e9ponse \u00e0 tout. Et puis, quand il regarde d\u2019un peu plus pr\u00e8s, il voit que ce m\u00e9canisme est exactement celui qu\u2019il accuse : la plainte mille fois plus simple que la responsabilit\u00e9. L\u2019humanit\u00e9 irresponsable, c\u2019est un constat qui commence \u00e0 la premi\u00e8re personne. Que fait-il, lui, de sa rage devant l\u2019\u00e9cran ? Il zappe, il peste, il envoie deux phrases assassines sur un r\u00e9seau, puis il retourne \u00e0 sa vie en esp\u00e9rant vaguement que demain sera mieux, exactement comme ceux qu\u2019il traite de moutons. On dit que l\u2019\u00e9cole produit du mouton alors que le monde aurait besoin de loups, mais quand il pousse cette image un peu plus loin, il voit qu\u2019il ne veut ni de l\u2019un ni de l\u2019autre : le loup glorieux qui d\u00e9chire tout n\u2019est qu\u2019un autre r\u00eave de domination, un fantasme de force pure qui finit en meute hyst\u00e9rique. Ce qui manque, ce n\u2019est pas un pr\u00e9dateur de plus, c\u2019est la capacit\u00e9 \u00e0 tenir debout sans se raconter d\u2019histoires. L\u00e0, les mots “peur” et “espoir” commencent \u00e0 se mettre en place. La peur est facile \u00e0 rep\u00e9rer : peur de manquer, de perdre son statut, d\u2019\u00eatre seul, d\u2019\u00eatre malade, d\u2019\u00eatre humili\u00e9. L\u2019espoir est plus tra\u00eetre : espoir d\u2019un grand soir, d\u2019un sauveur, d\u2019un changement venu d\u2019en haut, d\u2019une technologie qui arrangerait tout \u00e7a. Ce sont les deux extr\u00e9mit\u00e9s de la m\u00eame laisse. Tant qu\u2019il tire ce joug-l\u00e0, il reste dans le sillon qu\u2019on a trac\u00e9 pour lui, avec l\u2019impression de faire quelque chose en plus, de “penser contre”. C\u2019est l\u00e0 que ses moments les plus sombres basculent parfois : quand, au lieu de regarder dehors, il sent \u00e0 quel point il a peur, \u00e0 quel point il esp\u00e8re encore, et qu\u2019il voit que la source de son m\u00e9pris est aussi sa l\u00e2chet\u00e9. Ce qui lui reste alors, ce ne sont ni les grands discours sur les ma\u00eetres du monde ni les fantasmes d\u2019insurrection, mais quelque chose de plus d\u00e9risoire et de plus solide : ses fragilit\u00e9s. Celles qu\u2019il passe son temps \u00e0 maquiller pour ne pas avoir l\u2019air vuln\u00e9rable, celles qu\u2019il cache en soci\u00e9t\u00e9 avec des blagues, celles qu\u2019il enfouit sous la col\u00e8re. Quand il arrive \u00e0 ne plus les fuir, \u00e0 les regarder comme elles sont, elles deviennent autre chose qu\u2019une honte : une base. C\u2019est \u00e0 partir d\u2019elles qu\u2019il peut, parfois, ne pas c\u00e9der \u00e0 la peur ni \u00e0 l\u2019espoir, r\u00e9pondre autrement que par la plainte, rester un peu digne devant la b\u00eatise collective sans se hisser au-dessus. Elles ne le rendent pas meilleur que les autres, mais elles lui rappellent qu\u2019il est du m\u00eame mat\u00e9riau, expos\u00e9 aux m\u00eames paniques, aux m\u00eames illusions. L\u00e0, dans cette reconnaissance inconfortable, se joue pour lui une forme de responsabilit\u00e9 : continuer \u00e0 voir la b\u00eatise du monde sans oublier qu\u2019elle commence chez lui, et faire de cette lucidit\u00e9 non pas une arme contre les autres, mais un pont fragile vers ceux qui n\u2019ont pas encore la force de la regarder.<\/p>\n
\nillustration<\/em> barbouillage huile sur toile pb 2019\n<\/small><\/p>",
"content_text": " Il y a des soirs o\u00f9 il comprend tr\u00e8s bien pourquoi certains finissent par ha\u00efr l\u2019esp\u00e8ce enti\u00e8re. L\u2019\u00e9cran est allum\u00e9, les images d\u00e9filent : un plateau o\u00f9 l\u2019on commente la derni\u00e8re bavure comme un match de foot, un micro-trottoir sur le th\u00e8me \u201cles Fran\u00e7ais sont-ils\u2026\u201d, une publicit\u00e9 pour des SUV qui escaladent des montagnes imaginaires entre deux reportages sur la s\u00e9cheresse. Il coupe le son, il garde les gestes : bouches qui s\u2019ouvrent, sourires de fa\u00e7ade, haussements d\u2019\u00e9paules bien huil\u00e9s. Par la fen\u00eatre, un sanglier et deux marcassins fouillent les bacs \u00e0 ordures au pied des r\u00e9sidences, renversent un sac, pi\u00e9tinent des barquettes de salade, se roulent presque dans les restes de pizzas. Ils ont l\u2019air b\u00eate, oui, mais ce n\u2019est pas la m\u00eame b\u00eatise : ils n\u2019ont pas construit eux-m\u00eames les piscines turquoises qu\u2019ils d\u00e9vastent. Dans ces moments-l\u00e0, une voix en lui prend le dessus et se met \u00e0 parler tr\u00e8s fort : l\u2019humanit\u00e9 est un amas de stupidit\u00e9 qu\u2019aucun animal n\u2019\u00e9galera jamais, un troupeau qui se croit malin parce qu\u2019il invente des applications pour mesurer ses pas pendant qu\u2019il marche vers le mur. Tout para\u00eet tellement faux, tellement pr\u00e9visible, qu\u2019il imagine sans effort la minorit\u00e9 qui doit se frotter les mains derri\u00e8re le rideau, ceux qui vivent de cette idiotie, qui lui vendent des candidats, des guerres propres, des proph\u00e8tes cl\u00e9s en main. C\u2019est la sensation d\u2019\u00eatre pris dans une machinerie o\u00f9 chacun s\u2019occupe surtout de maintenir la roue qui l\u2019\u00e9crase, en r\u00e2lant juste assez pour croire qu\u2019il r\u00e9siste. Il repense \u00e0 ces gamins partis rejoindre Daesh, \u00e0 leurs visages dans les journaux, aux voisins qui disent \u201con n\u2019a rien vu venir\u201d, et il se dit que c\u2019est encore la m\u00eame faille qui a servi : besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de croire \u00e0 quelque chose de net, de tranch\u00e9, de pur, besoin d\u2019un ext\u00e9rieur \u00e0 conspuer pour ne pas se dissoudre dans la mollesse. Les fauves en costard qui \u00e9crivent les slogans ont bien compris \u00e7a : que ce soit au nom de Dieu, de la Nation, du March\u00e9 ou de la D\u00e9mocratie, ils savent parler \u00e0 cette cr\u00e9dulit\u00e9-l\u00e0. Il pourrait passer la nuit \u00e0 empiler les preuves, \u00e0 faire la liste de tous les endroits o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 fuit sa responsabilit\u00e9 en se r\u00e9fugiant dans la plainte. C\u2019est facile, d\u2019ailleurs c\u2019est ce qu\u2019il fait quand il est trop fatigu\u00e9 pour autre chose : il maudit \u201cles gens\u201d, \u201cles politiciens\u201d, \u201cles masses\u201d, comme s\u2019il n\u2019en faisait pas partie. C\u2019est confortable, le m\u00e9pris : on peut s\u2019y lover comme dans une couette froide, on n\u2019a plus rien \u00e0 attendre de personne, on se fabrique une lucidit\u00e9 atroce qui a r\u00e9ponse \u00e0 tout. Et puis, quand il regarde d\u2019un peu plus pr\u00e8s, il voit que ce m\u00e9canisme est exactement celui qu\u2019il accuse : la plainte mille fois plus simple que la responsabilit\u00e9. L\u2019humanit\u00e9 irresponsable, c\u2019est un constat qui commence \u00e0 la premi\u00e8re personne. Que fait-il, lui, de sa rage devant l\u2019\u00e9cran ? Il zappe, il peste, il envoie deux phrases assassines sur un r\u00e9seau, puis il retourne \u00e0 sa vie en esp\u00e9rant vaguement que demain sera mieux, exactement comme ceux qu\u2019il traite de moutons. On dit que l\u2019\u00e9cole produit du mouton alors que le monde aurait besoin de loups, mais quand il pousse cette image un peu plus loin, il voit qu\u2019il ne veut ni de l\u2019un ni de l\u2019autre : le loup glorieux qui d\u00e9chire tout n\u2019est qu\u2019un autre r\u00eave de domination, un fantasme de force pure qui finit en meute hyst\u00e9rique. Ce qui manque, ce n\u2019est pas un pr\u00e9dateur de plus, c\u2019est la capacit\u00e9 \u00e0 tenir debout sans se raconter d\u2019histoires. L\u00e0, les mots \u201cpeur\u201d et \u201cespoir\u201d commencent \u00e0 se mettre en place. La peur est facile \u00e0 rep\u00e9rer : peur de manquer, de perdre son statut, d\u2019\u00eatre seul, d\u2019\u00eatre malade, d\u2019\u00eatre humili\u00e9. L\u2019espoir est plus tra\u00eetre : espoir d\u2019un grand soir, d\u2019un sauveur, d\u2019un changement venu d\u2019en haut, d\u2019une technologie qui arrangerait tout \u00e7a. Ce sont les deux extr\u00e9mit\u00e9s de la m\u00eame laisse. Tant qu\u2019il tire ce joug-l\u00e0, il reste dans le sillon qu\u2019on a trac\u00e9 pour lui, avec l\u2019impression de faire quelque chose en plus, de \u201cpenser contre\u201d. C\u2019est l\u00e0 que ses moments les plus sombres basculent parfois : quand, au lieu de regarder dehors, il sent \u00e0 quel point il a peur, \u00e0 quel point il esp\u00e8re encore, et qu\u2019il voit que la source de son m\u00e9pris est aussi sa l\u00e2chet\u00e9. Ce qui lui reste alors, ce ne sont ni les grands discours sur les ma\u00eetres du monde ni les fantasmes d\u2019insurrection, mais quelque chose de plus d\u00e9risoire et de plus solide : ses fragilit\u00e9s. Celles qu\u2019il passe son temps \u00e0 maquiller pour ne pas avoir l\u2019air vuln\u00e9rable, celles qu\u2019il cache en soci\u00e9t\u00e9 avec des blagues, celles qu\u2019il enfouit sous la col\u00e8re. Quand il arrive \u00e0 ne plus les fuir, \u00e0 les regarder comme elles sont, elles deviennent autre chose qu\u2019une honte : une base. C\u2019est \u00e0 partir d\u2019elles qu\u2019il peut, parfois, ne pas c\u00e9der \u00e0 la peur ni \u00e0 l\u2019espoir, r\u00e9pondre autrement que par la plainte, rester un peu digne devant la b\u00eatise collective sans se hisser au-dessus. Elles ne le rendent pas meilleur que les autres, mais elles lui rappellent qu\u2019il est du m\u00eame mat\u00e9riau, expos\u00e9 aux m\u00eames paniques, aux m\u00eames illusions. L\u00e0, dans cette reconnaissance inconfortable, se joue pour lui une forme de responsabilit\u00e9 : continuer \u00e0 voir la b\u00eatise du monde sans oublier qu\u2019elle commence chez lui, et faire de cette lucidit\u00e9 non pas une arme contre les autres, mais un pont fragile vers ceux qui n\u2019ont pas encore la force de la regarder. *illustration* barbouillage huile sur toile pb 2019 ",
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"title": "30 mars 2019_3",
"date_published": "2019-03-29T23:18:00Z",
"date_modified": "2025-11-25T23:19:31Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Il vit depuis des ann\u00e9es dans un de ces immeubles parisiens o\u00f9 les chambres de bonne sont empil\u00e9es comme des bo\u00eetes d\u2019allumettes sous les toits. Au-dessus de lui, un apprenti pianiste r\u00e9p\u00e8te toujours la m\u00eame suite de notes, jour apr\u00e8s jour, avec la r\u00e9gularit\u00e9 d\u2019une machine. D\u2019abord il a compt\u00e9 les intervalles, cherch\u00e9 \u00e0 comprendre ce qu\u2019il jouait, puis il a cess\u00e9 d\u2019\u00e9couter. Maintenant, il alterne entre deux r\u00e9flexes : temp\u00eater en silence contre ce mart\u00e8lement ou acheter des boules Quies \u00e0 la pharmacie du coin. L\u2019ennui, il le voit fonctionner comme \u00e7a : une r\u00e9p\u00e9tition obstin\u00e9e qui finit par produire soit la col\u00e8re, soit la surdit\u00e9. Il se dit que les syst\u00e8mes ne sont pas diff\u00e9rents de son voisin pianiste. On invente un cadre, des r\u00e8gles, un rythme, tout le monde s\u2019y plie, et au bout d\u2019un moment la monotonie devient insupportable. Alors, pour que \u00e7a tienne, ceux qui con\u00e7oivent ces cadres introduisent du hasard comme on glisse une dissonance dans une m\u00e9lodie : un impr\u00e9vu calcul\u00e9, une alerte, un danger, de quoi effrayer un peu, d\u00e9placer l\u2019attention, puis revenir en expliquant \u00e0 quel point il est pr\u00e9cieux que le syst\u00e8me soit l\u00e0. “Vous avez vu pourquoi il faut des fen\u00eatres ? Pour \u00e9viter les courants d\u2019air et les fermer en cas de coup de vent.” On ne rappelle pas que sans fen\u00eatre on \u00e9touffe, on vit dans le noir ; on insiste sur la menace, pas sur l\u2019air ou la lumi\u00e8re. \u00c0 force, les gens finissent par r\u00e9p\u00e9ter ces phrases bancales comme des v\u00e9rit\u00e9s, et lui-m\u00eame se surprend parfois \u00e0 penser en ces termes sans savoir d\u2019o\u00f9 \u00e7a vient. La voiture rouge lui revient souvent comme exemple. Un matin, sans raison claire, l\u2019id\u00e9e s\u2019est impos\u00e9e : il lui “faudrait” ce mod\u00e8le pr\u00e9cis, cette marque, cette couleur. Il n\u2019avait jamais pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 ce type de v\u00e9hicule, le flot d\u2019automobiles lui arrivait en masse anonyme. \u00c0 partir de ce jour-l\u00e0, il ne voit plus qu\u2019elle : la voiture rouge partout, en bas de chez lui, dans les rues adjacentes, sur le p\u00e9riph\u00e9rique, dans les publicit\u00e9s. Ce n\u2019est pas le monde qui a chang\u00e9, c\u2019est son regard qui s\u2019est referm\u00e9 sur un objet devenu soudain indispensable. Il se voit tr\u00e8s bien, au bord de passer commande, persuad\u00e9 qu\u2019il fait un choix libre, alors que quelque chose — une campagne, une conversation, un panneau, un algorithme — a gliss\u00e9 cette envie dans son champ de vision. L\u2019impression d\u2019\u00e9tranget\u00e9 surgit au dernier moment, comme dans ces r\u00eaves o\u00f9 un d\u00e9tail brise d\u2019un coup la coh\u00e9rence apparente du d\u00e9cor. C\u2019est cette m\u00eame impression qui le r\u00e9veille, le matin, quand il se rend compte que tout ce qu\u2019il prenait pour “son” d\u00e9sir ne tient qu\u2019\u00e0 un l\u00e9ger r\u00e9glage du cadre. Depuis, elle ne le quitte plus tout \u00e0 fait. D\u00e8s qu\u2019il sent ce malaise monter, ce sentiment d\u2019\u00eatre un rat qui tourne dans un labyrinthe con\u00e7u par d\u2019autres, il essaie de casser la trajectoire. Il sort acheter quatre pains au chocolat qu\u2019il mange en marchant, sans raison de f\u00eate ni d\u2019occasion, juste pour contrarier la logique des bonnes r\u00e9solutions. Ou bien il prend sa voiture, pas rouge, et roule jusqu\u2019\u00e0 un coin de campagne qu\u2019il ne conna\u00eet pas, gare le v\u00e9hicule au hasard et marche une heure, deux heures, sans objectif pr\u00e9cis. D\u2019autres fois, il s\u2019assoit et \u00e9crit un texte comme celui-ci au lieu de faire ce qu\u2019il “devrait” faire \u00e0 cette heure-l\u00e0. Ce ne sont pas des actes h\u00e9ro\u00efques, il le sait, mais c\u2019est sa mani\u00e8re de construire des contrepoids \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des contrepoids qu\u2019on lui a pr\u00e9par\u00e9s. Quand le piano recommence au-dessus de sa t\u00eate et que la s\u00e9quence de notes red\u00e9marre, il ferme les yeux et se demande si c\u2019est lui ou le syst\u00e8me qui d\u00e9raille en premier.<\/p>",
"content_text": " Il vit depuis des ann\u00e9es dans un de ces immeubles parisiens o\u00f9 les chambres de bonne sont empil\u00e9es comme des bo\u00eetes d\u2019allumettes sous les toits. Au-dessus de lui, un apprenti pianiste r\u00e9p\u00e8te toujours la m\u00eame suite de notes, jour apr\u00e8s jour, avec la r\u00e9gularit\u00e9 d\u2019une machine. D\u2019abord il a compt\u00e9 les intervalles, cherch\u00e9 \u00e0 comprendre ce qu\u2019il jouait, puis il a cess\u00e9 d\u2019\u00e9couter. Maintenant, il alterne entre deux r\u00e9flexes : temp\u00eater en silence contre ce mart\u00e8lement ou acheter des boules Quies \u00e0 la pharmacie du coin. L\u2019ennui, il le voit fonctionner comme \u00e7a : une r\u00e9p\u00e9tition obstin\u00e9e qui finit par produire soit la col\u00e8re, soit la surdit\u00e9. Il se dit que les syst\u00e8mes ne sont pas diff\u00e9rents de son voisin pianiste. On invente un cadre, des r\u00e8gles, un rythme, tout le monde s\u2019y plie, et au bout d\u2019un moment la monotonie devient insupportable. Alors, pour que \u00e7a tienne, ceux qui con\u00e7oivent ces cadres introduisent du hasard comme on glisse une dissonance dans une m\u00e9lodie : un impr\u00e9vu calcul\u00e9, une alerte, un danger, de quoi effrayer un peu, d\u00e9placer l\u2019attention, puis revenir en expliquant \u00e0 quel point il est pr\u00e9cieux que le syst\u00e8me soit l\u00e0. \u201cVous avez vu pourquoi il faut des fen\u00eatres ? Pour \u00e9viter les courants d\u2019air et les fermer en cas de coup de vent.\u201d On ne rappelle pas que sans fen\u00eatre on \u00e9touffe, on vit dans le noir ; on insiste sur la menace, pas sur l\u2019air ou la lumi\u00e8re. \u00c0 force, les gens finissent par r\u00e9p\u00e9ter ces phrases bancales comme des v\u00e9rit\u00e9s, et lui-m\u00eame se surprend parfois \u00e0 penser en ces termes sans savoir d\u2019o\u00f9 \u00e7a vient. La voiture rouge lui revient souvent comme exemple. Un matin, sans raison claire, l\u2019id\u00e9e s\u2019est impos\u00e9e : il lui \u201cfaudrait\u201d ce mod\u00e8le pr\u00e9cis, cette marque, cette couleur. Il n\u2019avait jamais pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 ce type de v\u00e9hicule, le flot d\u2019automobiles lui arrivait en masse anonyme. \u00c0 partir de ce jour-l\u00e0, il ne voit plus qu\u2019elle : la voiture rouge partout, en bas de chez lui, dans les rues adjacentes, sur le p\u00e9riph\u00e9rique, dans les publicit\u00e9s. Ce n\u2019est pas le monde qui a chang\u00e9, c\u2019est son regard qui s\u2019est referm\u00e9 sur un objet devenu soudain indispensable. Il se voit tr\u00e8s bien, au bord de passer commande, persuad\u00e9 qu\u2019il fait un choix libre, alors que quelque chose \u2014 une campagne, une conversation, un panneau, un algorithme \u2014 a gliss\u00e9 cette envie dans son champ de vision. L\u2019impression d\u2019\u00e9tranget\u00e9 surgit au dernier moment, comme dans ces r\u00eaves o\u00f9 un d\u00e9tail brise d\u2019un coup la coh\u00e9rence apparente du d\u00e9cor. C\u2019est cette m\u00eame impression qui le r\u00e9veille, le matin, quand il se rend compte que tout ce qu\u2019il prenait pour \u201cson\u201d d\u00e9sir ne tient qu\u2019\u00e0 un l\u00e9ger r\u00e9glage du cadre. Depuis, elle ne le quitte plus tout \u00e0 fait. D\u00e8s qu\u2019il sent ce malaise monter, ce sentiment d\u2019\u00eatre un rat qui tourne dans un labyrinthe con\u00e7u par d\u2019autres, il essaie de casser la trajectoire. Il sort acheter quatre pains au chocolat qu\u2019il mange en marchant, sans raison de f\u00eate ni d\u2019occasion, juste pour contrarier la logique des bonnes r\u00e9solutions. Ou bien il prend sa voiture, pas rouge, et roule jusqu\u2019\u00e0 un coin de campagne qu\u2019il ne conna\u00eet pas, gare le v\u00e9hicule au hasard et marche une heure, deux heures, sans objectif pr\u00e9cis. D\u2019autres fois, il s\u2019assoit et \u00e9crit un texte comme celui-ci au lieu de faire ce qu\u2019il \u201cdevrait\u201d faire \u00e0 cette heure-l\u00e0. Ce ne sont pas des actes h\u00e9ro\u00efques, il le sait, mais c\u2019est sa mani\u00e8re de construire des contrepoids \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des contrepoids qu\u2019on lui a pr\u00e9par\u00e9s. Quand le piano recommence au-dessus de sa t\u00eate et que la s\u00e9quence de notes red\u00e9marre, il ferme les yeux et se demande si c\u2019est lui ou le syst\u00e8me qui d\u00e9raille en premier. ",
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"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " \n Il y a des matins o\u00f9 je vois tr\u00e8s bien le couloir. Je m\u2019assois devant l\u2019ordinateur, j\u2019ouvre le navigateur, et le monde se pr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 d\u00e9coup\u00e9 pour moi : les m\u00eames sites dans les raccourcis, les m\u00eames vid\u00e9os sur la droite, les m\u00eames playlists “mix pour vous” qui me resservent, avec une gentillesse insistante, ce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 aim\u00e9. Si je laisse faire, je n\u2019ai plus qu\u2019\u00e0 glisser le doigt : l\u2019algorithme se charge de la journ\u00e9e. Il sait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 quelle heure je vais faiblir, quand je cliquerai sur “une petite vid\u00e9o de plus”, quand je retournerai lire les m\u00eames trois journaux pour v\u00e9rifier que rien n\u2019a chang\u00e9. Il se nourrit de mes manies comme d\u2019un vieux troupeau docile.<\/p>\n Ce matin-l\u00e0, quelque chose m\u2019agace dans cette soumission automatique. La page d\u2019accueil me propose encore un article sur la cr\u00e9ativit\u00e9, deux publicit\u00e9s de pinceaux, une vid\u00e9o de “peintre viral” qui transforme un mur en coucher de soleil sponsoris\u00e9. Je clique par r\u00e9flexe, une seconde, et puis je me vois, litt\u00e9ralement, avancer dans le couloir. Je ferme l\u2019onglet. Je tape trois lettres au hasard dans la barre d\u2019adresse, un mot qui ne veut rien dire pour moi, pour voir ce que le syst\u00e8me fera de \u00e7a. La page qui sort n\u2019a aucun lien avec mes habitudes, aucun rapport avec la peinture ni avec les textes, \u00e7a parle d\u2019un village perdu et d\u2019un vieil instrument de musique disparu. Ce n\u2019est pas passionnant, mais c\u2019est autre chose. C\u2019est l\u00e0 que je sens tr\u00e8s concr\u00e8tement de quoi il s\u2019agit quand je parle d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 : pas un grand geste h\u00e9ro\u00efque, juste un micro-d\u00e9placement volontaire hors des rails, un refus de donner au logiciel ce qu\u2019il attend, m\u00eame dans un d\u00e9tail minuscule.<\/p>\n La libert\u00e9, dans ces moments-l\u00e0, n\u2019a rien du grand mot qu\u2019on brandit sur une pancarte. C\u2019est plut\u00f4t une crispation intime : remarquer que ma main va vers le m\u00eame bouton, que mon cerveau r\u00e9clame la m\u00eame dose d\u2019images, et dire non, une fois, juste pour voir ce qui se passe. Si je m\u2019\u00e9coute parler de “libert\u00e9” sans ce type de geste, je sais que je rejoue seulement un vieux num\u00e9ro appris, un h\u00e9ritage inconscient. La libert\u00e9 ne se cherche pas, elle se constate, brutalement, une seconde, quand on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019on vient de sortir du trac\u00e9 pr\u00e9vu.<\/p>\n Les algorithmes sont efficaces parce qu\u2019ils ne nous interdisent rien. Ils arrangent simplement nos habitudes pour qu\u2019elles deviennent confortables, et qu\u2019il n\u2019y ait plus de raison de bouger. Ils jouent sur notre somnambulisme. On croit “\u00eatre dans l\u2019instant pr\u00e9sent” parce qu\u2019on d\u00e9file des contenus \u00e0 la cha\u00eene, mais cet instant pr\u00e9sent ressemble beaucoup \u00e0 une anesth\u00e9sie : une succession de stimuli qui \u00e9vitent soigneusement de nous laisser le temps de voir ce que nos actes produisent. Or il faut du temps brut pour sentir les cons\u00e9quences : le temps que met une d\u00e9cision pour d\u00e9ferler sur une vie, que met une habitude pour devenir prison.<\/p>\n Les couloirs d\u2019abattage sont faits pour \u00e7a : on y conduit les b\u00eates vite, sans leur laisser le temps de flairer o\u00f9 elles vont. Les autoroutes aussi : on roule droit, on n\u2019a presque plus \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, on croit gagner du temps, on perd seulement la possibilit\u00e9 de bifurquer. Devenir impr\u00e9visible, pour moi, ce n\u2019est pas faire n\u2019importe quoi \u00e0 chaque seconde, c\u2019est apprendre \u00e0 voir ces couloirs, ces glissi\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9 qui ne sont pas l\u00e0 pour nous prot\u00e9ger mais pour nous canaliser, et d\u00e9cider, de temps en temps, de sauter par-dessus, m\u00eame si on se retrouve dans les ronces.<\/p>\n En peinture, c\u2019est l\u00e0 que je le comprends le mieux. Chaque fois que je me mets devant une toile, la tentation est grande de refaire ce que je sais faire, ce qui “marche”, ce qui a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9ci\u00e9. Le geste r\u00e9clame son sillon. Si je ne fais pas attention, c\u2019est l\u2019\u00e9quivalent exact de l\u2019algorithme : je me recommande \u00e0 moi-m\u00eame mes anciennes solutions. Alors j\u2019essaie autre chose : changer de format, de main, de couleur, commencer par ce que je d\u00e9teste, saboter le r\u00e9flexe qui me dit “\u00e7a, tu ma\u00eetrises”. C\u2019est d\u00e9sagr\u00e9able, \u00e7a demande de la solitude, une certaine dose d\u2019humour pour accepter de rater, et surtout un refus d\u2019\u00e9couter en boucle la m\u00eame petite voix rassurante. Devenir impr\u00e9visible, ce n\u2019est pas fuir le temps, ce n\u2019est pas se r\u00e9fugier dans une bulle d\u2019instant pr\u00e9sent, c\u2019est au contraire accepter la dur\u00e9e, le d\u00e9lai, les cons\u00e9quences, et malgr\u00e9 tout refuser le couloir qu\u2019on me d\u00e9signe. Consid\u00e9rer chaque toile, chaque journ\u00e9e, comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re, et soi-m\u00eame comme quelqu\u2019un qu\u2019on n\u2019a pas encore enti\u00e8rement apprivois\u00e9.<\/p>",
"content_text": " Il y a des matins o\u00f9 je vois tr\u00e8s bien le couloir. Je m\u2019assois devant l\u2019ordinateur, j\u2019ouvre le navigateur, et le monde se pr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 d\u00e9coup\u00e9 pour moi : les m\u00eames sites dans les raccourcis, les m\u00eames vid\u00e9os sur la droite, les m\u00eames playlists \u201cmix pour vous\u201d qui me resservent, avec une gentillesse insistante, ce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 aim\u00e9. Si je laisse faire, je n\u2019ai plus qu\u2019\u00e0 glisser le doigt : l\u2019algorithme se charge de la journ\u00e9e. Il sait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 quelle heure je vais faiblir, quand je cliquerai sur \u201cune petite vid\u00e9o de plus\u201d, quand je retournerai lire les m\u00eames trois journaux pour v\u00e9rifier que rien n\u2019a chang\u00e9. Il se nourrit de mes manies comme d\u2019un vieux troupeau docile. Ce matin-l\u00e0, quelque chose m\u2019agace dans cette soumission automatique. La page d\u2019accueil me propose encore un article sur la cr\u00e9ativit\u00e9, deux publicit\u00e9s de pinceaux, une vid\u00e9o de \u201cpeintre viral\u201d qui transforme un mur en coucher de soleil sponsoris\u00e9. Je clique par r\u00e9flexe, une seconde, et puis je me vois, litt\u00e9ralement, avancer dans le couloir. Je ferme l\u2019onglet. Je tape trois lettres au hasard dans la barre d\u2019adresse, un mot qui ne veut rien dire pour moi, pour voir ce que le syst\u00e8me fera de \u00e7a. La page qui sort n\u2019a aucun lien avec mes habitudes, aucun rapport avec la peinture ni avec les textes, \u00e7a parle d\u2019un village perdu et d\u2019un vieil instrument de musique disparu. Ce n\u2019est pas passionnant, mais c\u2019est autre chose. C\u2019est l\u00e0 que je sens tr\u00e8s concr\u00e8tement de quoi il s\u2019agit quand je parle d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 : pas un grand geste h\u00e9ro\u00efque, juste un micro-d\u00e9placement volontaire hors des rails, un refus de donner au logiciel ce qu\u2019il attend, m\u00eame dans un d\u00e9tail minuscule. La libert\u00e9, dans ces moments-l\u00e0, n\u2019a rien du grand mot qu\u2019on brandit sur une pancarte. C\u2019est plut\u00f4t une crispation intime : remarquer que ma main va vers le m\u00eame bouton, que mon cerveau r\u00e9clame la m\u00eame dose d\u2019images, et dire non, une fois, juste pour voir ce qui se passe. Si je m\u2019\u00e9coute parler de \u201clibert\u00e9\u201d sans ce type de geste, je sais que je rejoue seulement un vieux num\u00e9ro appris, un h\u00e9ritage inconscient. La libert\u00e9 ne se cherche pas, elle se constate, brutalement, une seconde, quand on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019on vient de sortir du trac\u00e9 pr\u00e9vu. Les algorithmes sont efficaces parce qu\u2019ils ne nous interdisent rien. Ils arrangent simplement nos habitudes pour qu\u2019elles deviennent confortables, et qu\u2019il n\u2019y ait plus de raison de bouger. Ils jouent sur notre somnambulisme. On croit \u201c\u00eatre dans l\u2019instant pr\u00e9sent\u201d parce qu\u2019on d\u00e9file des contenus \u00e0 la cha\u00eene, mais cet instant pr\u00e9sent ressemble beaucoup \u00e0 une anesth\u00e9sie : une succession de stimuli qui \u00e9vitent soigneusement de nous laisser le temps de voir ce que nos actes produisent. Or il faut du temps brut pour sentir les cons\u00e9quences : le temps que met une d\u00e9cision pour d\u00e9ferler sur une vie, que met une habitude pour devenir prison. Les couloirs d\u2019abattage sont faits pour \u00e7a : on y conduit les b\u00eates vite, sans leur laisser le temps de flairer o\u00f9 elles vont. Les autoroutes aussi : on roule droit, on n\u2019a presque plus \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, on croit gagner du temps, on perd seulement la possibilit\u00e9 de bifurquer. Devenir impr\u00e9visible, pour moi, ce n\u2019est pas faire n\u2019importe quoi \u00e0 chaque seconde, c\u2019est apprendre \u00e0 voir ces couloirs, ces glissi\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9 qui ne sont pas l\u00e0 pour nous prot\u00e9ger mais pour nous canaliser, et d\u00e9cider, de temps en temps, de sauter par-dessus, m\u00eame si on se retrouve dans les ronces. En peinture, c\u2019est l\u00e0 que je le comprends le mieux. Chaque fois que je me mets devant une toile, la tentation est grande de refaire ce que je sais faire, ce qui \u201cmarche\u201d, ce qui a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9ci\u00e9. Le geste r\u00e9clame son sillon. Si je ne fais pas attention, c\u2019est l\u2019\u00e9quivalent exact de l\u2019algorithme : je me recommande \u00e0 moi-m\u00eame mes anciennes solutions. Alors j\u2019essaie autre chose : changer de format, de main, de couleur, commencer par ce que je d\u00e9teste, saboter le r\u00e9flexe qui me dit \u201c\u00e7a, tu ma\u00eetrises\u201d. C\u2019est d\u00e9sagr\u00e9able, \u00e7a demande de la solitude, une certaine dose d\u2019humour pour accepter de rater, et surtout un refus d\u2019\u00e9couter en boucle la m\u00eame petite voix rassurante. Devenir impr\u00e9visible, ce n\u2019est pas fuir le temps, ce n\u2019est pas se r\u00e9fugier dans une bulle d\u2019instant pr\u00e9sent, c\u2019est au contraire accepter la dur\u00e9e, le d\u00e9lai, les cons\u00e9quences, et malgr\u00e9 tout refuser le couloir qu\u2019on me d\u00e9signe. Consid\u00e9rer chaque toile, chaque journ\u00e9e, comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re, et soi-m\u00eame comme quelqu\u2019un qu\u2019on n\u2019a pas encore enti\u00e8rement apprivois\u00e9. ",
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"id": "https:\/\/ledibbouk.net\/26-mars-2019.html",
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"title": "26 mars 2019",
"date_published": "2019-03-26T19:44:00Z",
"date_modified": "2025-11-25T19:45:29Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Ce matin-l\u00e0, j\u2019ouvre l\u2019ordinateur comme d\u2019habitude, sans intention particuli\u00e8re, juste ce geste devenu r\u00e9flexe : poser la tasse de caf\u00e9 \u00e0 droite, cliquer sur l\u2019ic\u00f4ne du navigateur, attendre que la page d\u2019accueil sorte ses cartes postales color\u00e9es, deux ou trois headlines anxiog\u00e8nes, un peu de m\u00e9t\u00e9o, un peu de promos, rien qui accroche vraiment, jusqu\u2019\u00e0 ce que je tombe sur le post du D\u00e9lesteur, perdu au milieu, une simple phrase en noir sur fond blanc, “je vais me mettre en retrait quelque temps, vous ne me verrez plus ici”, sans accusation, sans col\u00e8re, avec cette mani\u00e8re s\u00e8che et polie qu\u2019il avait toujours, et d\u2019un coup je sens quelque chose se contracter, pas une grande \u00e9motion, plut\u00f4t une petite crispation dans la nuque, comme si quelqu\u2019un venait d\u2019\u00e9teindre une lampe au fond du couloir sans pr\u00e9venir, alors je clique sur son nom, le r\u00e9flexe idiot du lecteur qui se dit qu\u2019il va bien trouver la blague, un second degr\u00e9, mais la page met longtemps \u00e0 se charger, trop longtemps, et quand enfin elle s\u2019affiche, il ne reste presque rien, une poign\u00e9e de posts r\u00e9cents, quelques phrases neutres, les textes les plus ac\u00e9r\u00e9s ont disparu, aucune archive, aucune colonne “plus ancien”, juste ce message en haut “certains contenus ne sont plus disponibles car ils ne respectent pas les r\u00e8gles de la communaut\u00e9”, la formule standardis\u00e9e qui ne dit rien et qui dit tout, je scrolle, je remonte, je descends, je v\u00e9rifie l\u2019URL, comme si j\u2019avais fait une faute de frappe dans son nom, mais non, c\u2019est bien lui, seulement lui sans lui, une coquille vid\u00e9e, un pseudo avec son avatar encore l\u00e0, et plus grand-chose derri\u00e8re, alors je bascule dans un autre onglet, j\u2019ouvre Google, j\u2019\u00e9cris “D\u00e9lesteur + po\u00e8mes + chroniques”, je lance la recherche, les premiers r\u00e9sultats sont des boutiques, des coachs, des “comment all\u00e9ger votre vie en 5 \u00e9tapes”, des vid\u00e9os “d\u00e9tox num\u00e9rique” avec des miniatures souriantes, son blog appara\u00eet en cinqui\u00e8me position, en dessous de la ligne de flottaison, je clique, la page se charge, banni\u00e8re famili\u00e8re, mais certains textes renvoient maintenant un message d\u2019erreur, “404, cette page n\u2019existe plus”, comme si on avait arrach\u00e9 des pages au milieu d\u2019un cahier, je reviens en arri\u00e8re, j\u2019essaie via le cache, via l\u2019onglet “images”, je tombe sur des captures d\u2019\u00e9cran faites par d\u2019autres, des bribes, des citations isol\u00e9es, rien de continu, plus de fil. Il avait \u00e9crit il y a quelques semaines un billet o\u00f9 il racontait les avertissements re\u00e7us, des mails automatiques qui commen\u00e7aient tous par “nous comprenons l\u2019importance de la libert\u00e9 d\u2019expression, mais\u2026” suivis d\u2019une liste de formulations lisses, “propos susceptibles de heurter”, “contexte insuffisant”, “risque de mauvaise interpr\u00e9tation”, j\u2019avais lu \u00e7a en diagonale, comme on lit les plaintes d\u2019un type qu\u2019on croit increvable, je m\u2019\u00e9tais dit “il exag\u00e8re un peu, ils ne vont pas le virer pour \u00e7a”, et ce matin je me retrouve avec cette page nettoy\u00e9e comme un trottoir apr\u00e8s un march\u00e9, plus une caisse, plus une \u00e9pluchure, seulement des traces humides. Pendant que j\u2019essaie de remonter ce qui manque, une notification poppe dans un coin de l\u2019\u00e9cran pour me rappeler une “r\u00e9union valeurs et \u00e9thique” \u00e0 laquelle je suis cens\u00e9 me connecter \u00e0 dix heures, visioconf\u00e9rence obligatoire, cam\u00e9ra recommand\u00e9e, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu le programme, un PowerPoint avec un sch\u00e9ma en forme de cercle, au centre un joli mot, “respect”, autour des segments pastel “inclusion”, “diversit\u00e9”, “dialogue”, et un slide final qui parle de “tol\u00e9rance z\u00e9ro pour les comportements extr\u00eames”, je sais d\u2019avance qu\u2019on nous expliquera que l\u2019entreprise est un espace de libert\u00e9 et en m\u00eame temps un lieu o\u00f9 certaines paroles ne peuvent pas \u00eatre tol\u00e9r\u00e9es, l\u2019\u00e9quilibre, toujours l\u2019\u00e9quilibre, on ne dit jamais qui d\u00e9cide ce qui est “extr\u00eame”, on parle de “processus”, de “comit\u00e9”, de “r\u00e9f\u00e9rent”, jamais de quelqu\u2019un avec un visage. Je repense \u00e0 cette histoire de barycentre qu\u2019on m\u2019avait enseign\u00e9e en cours de physique, le point o\u00f9 se concentre le poids, celui qui te permet de tenir debout, et je regarde mon \u00e9cran comme un plateau o\u00f9 les poids sont d\u00e9plac\u00e9s sans cesse, un peu plus de vid\u00e9os de chats d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un peu moins de textes corrosifs de l\u2019autre, le curseur bouge sans bruit, personne ne vient me dire “ceci est interdit”, on me montre simplement autre chose, on glisse ce que j\u2019aimais lire hors du champ, jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019oublie presque que \u00e7a existait. Pour v\u00e9rifier que je ne fabule pas, j\u2019ouvre le site d\u2019une radio, je tape “Desproges” dans la barre de recherche des podcasts : quelques extraits tr\u00e8s courts, montage “best of” pour un hommage encadr\u00e9, mais les chroniques les plus m\u00e9chantes sont introuvables, m\u00eame exercice avec “Henri Tachan”, presque rien, deux vieilles \u00e9missions de nuit, L\u00e9o Ferr\u00e9, pareil, quelques chansons inoffensives, le reste enterr\u00e9 dans des archives payantes ou compl\u00e8tement absent, je commence \u00e0 sentir non pas de la col\u00e8re, mais une fatigue lourde, comme si je voyais les endroits o\u00f9 on a mis des plaques de pl\u00e2tre, \u00e7a ne se voit pas au premier coup d\u2019\u0153il, mais tu sais qu\u2019il y avait une porte l\u00e0, autrefois. Je retourne sur l\u2019onglet du D\u00e9lesteur, je relis son dernier message, “je pr\u00e9f\u00e8re partir avant qu\u2019on me r\u00e9duise \u00e0 un profil acceptable”, et cette phrase me reste dans la gorge, parce que je sais ce que \u00e7a veut dire “profil acceptable”, je le vois tous les jours d\u00e9roul\u00e9 sous mon pouce, ces contenus “inspirants”, “bienveillants”, “responsables” qui ont pris la place des autres, je me rends compte que j\u2019ai cliqu\u00e9 moi-m\u00eame des dizaines de fois sur des vid\u00e9os inoffensives parce que j\u2019\u00e9tais trop fatigu\u00e9 pour chercher autre chose, j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9puration par simple lassitude. Je me surprends \u00e0 faire un geste ridicule, presque clandestin : je copie-colle un de ses vieux textes retrouv\u00e9 dans une archive russe, je l\u2019ouvre dans un fichier texte, je l\u2019enregistre sur le disque dur sous un nom banal, “liste_courses_03”, comme si quelqu\u2019un allait venir fouiller mon ordinateur pour v\u00e9rifier que je ne stocke pas d\u2019\u00e9crits impurs, je souris de moi-m\u00eame et en m\u00eame temps je n\u2019arrive pas \u00e0 faire autrement, j\u2019ai besoin de garder au moins \u00e7a, quelques lignes, une voix, quelque chose qui r\u00e9siste \u00e0 l\u2019effacement. L\u2019heure de la r\u00e9union approche, une fen\u00eatre s\u2019ouvre pour me rappeler que la session va commencer, avec son bouton bleu “Rejoindre”, je regarde alternativement ce bouton et le petit onglet o\u00f9 clignote encore l\u2019ic\u00f4ne de la plateforme d\u2019o\u00f9 le D\u00e9lesteur vient de dispara\u00eetre, j\u2019ai le choix entre participer \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019un centre qui se dit neutre ou rester \u00e0 fouiller des traces, mais la v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est que je vais cliquer sur “Rejoindre”, comme tout le monde, je couperai peut-\u00eatre la cam\u00e9ra, je ferai semblant d\u2019\u00e9couter, et le soir venu, si je retape son nom, il y a de bonnes chances que je ne trouve d\u00e9j\u00e0 plus rien de nouveau, seulement le vide poli qu\u2019on laisse apr\u00e8s avoir \u00e9vacu\u00e9 les “g\u00eaneurs”, et je me demande vaguement combien de temps il faudra encore pour que je m\u2019habitue tout \u00e0 fait \u00e0 cette propret\u00e9-l\u00e0.<\/p>",
"content_text": " Ce matin-l\u00e0, j\u2019ouvre l\u2019ordinateur comme d\u2019habitude, sans intention particuli\u00e8re, juste ce geste devenu r\u00e9flexe : poser la tasse de caf\u00e9 \u00e0 droite, cliquer sur l\u2019ic\u00f4ne du navigateur, attendre que la page d\u2019accueil sorte ses cartes postales color\u00e9es, deux ou trois headlines anxiog\u00e8nes, un peu de m\u00e9t\u00e9o, un peu de promos, rien qui accroche vraiment, jusqu\u2019\u00e0 ce que je tombe sur le post du D\u00e9lesteur, perdu au milieu, une simple phrase en noir sur fond blanc, \u201cje vais me mettre en retrait quelque temps, vous ne me verrez plus ici\u201d, sans accusation, sans col\u00e8re, avec cette mani\u00e8re s\u00e8che et polie qu\u2019il avait toujours, et d\u2019un coup je sens quelque chose se contracter, pas une grande \u00e9motion, plut\u00f4t une petite crispation dans la nuque, comme si quelqu\u2019un venait d\u2019\u00e9teindre une lampe au fond du couloir sans pr\u00e9venir, alors je clique sur son nom, le r\u00e9flexe idiot du lecteur qui se dit qu\u2019il va bien trouver la blague, un second degr\u00e9, mais la page met longtemps \u00e0 se charger, trop longtemps, et quand enfin elle s\u2019affiche, il ne reste presque rien, une poign\u00e9e de posts r\u00e9cents, quelques phrases neutres, les textes les plus ac\u00e9r\u00e9s ont disparu, aucune archive, aucune colonne \u201cplus ancien\u201d, juste ce message en haut \u201ccertains contenus ne sont plus disponibles car ils ne respectent pas les r\u00e8gles de la communaut\u00e9\u201d, la formule standardis\u00e9e qui ne dit rien et qui dit tout, je scrolle, je remonte, je descends, je v\u00e9rifie l\u2019URL, comme si j\u2019avais fait une faute de frappe dans son nom, mais non, c\u2019est bien lui, seulement lui sans lui, une coquille vid\u00e9e, un pseudo avec son avatar encore l\u00e0, et plus grand-chose derri\u00e8re, alors je bascule dans un autre onglet, j\u2019ouvre Google, j\u2019\u00e9cris \u201cD\u00e9lesteur + po\u00e8mes + chroniques\u201d, je lance la recherche, les premiers r\u00e9sultats sont des boutiques, des coachs, des \u201ccomment all\u00e9ger votre vie en 5 \u00e9tapes\u201d, des vid\u00e9os \u201cd\u00e9tox num\u00e9rique\u201d avec des miniatures souriantes, son blog appara\u00eet en cinqui\u00e8me position, en dessous de la ligne de flottaison, je clique, la page se charge, banni\u00e8re famili\u00e8re, mais certains textes renvoient maintenant un message d\u2019erreur, \u201c404, cette page n\u2019existe plus\u201d, comme si on avait arrach\u00e9 des pages au milieu d\u2019un cahier, je reviens en arri\u00e8re, j\u2019essaie via le cache, via l\u2019onglet \u201cimages\u201d, je tombe sur des captures d\u2019\u00e9cran faites par d\u2019autres, des bribes, des citations isol\u00e9es, rien de continu, plus de fil. Il avait \u00e9crit il y a quelques semaines un billet o\u00f9 il racontait les avertissements re\u00e7us, des mails automatiques qui commen\u00e7aient tous par \u201cnous comprenons l\u2019importance de la libert\u00e9 d\u2019expression, mais\u2026\u201d suivis d\u2019une liste de formulations lisses, \u201cpropos susceptibles de heurter\u201d, \u201ccontexte insuffisant\u201d, \u201crisque de mauvaise interpr\u00e9tation\u201d, j\u2019avais lu \u00e7a en diagonale, comme on lit les plaintes d\u2019un type qu\u2019on croit increvable, je m\u2019\u00e9tais dit \u201cil exag\u00e8re un peu, ils ne vont pas le virer pour \u00e7a\u201d, et ce matin je me retrouve avec cette page nettoy\u00e9e comme un trottoir apr\u00e8s un march\u00e9, plus une caisse, plus une \u00e9pluchure, seulement des traces humides. Pendant que j\u2019essaie de remonter ce qui manque, une notification poppe dans un coin de l\u2019\u00e9cran pour me rappeler une \u201cr\u00e9union valeurs et \u00e9thique\u201d \u00e0 laquelle je suis cens\u00e9 me connecter \u00e0 dix heures, visioconf\u00e9rence obligatoire, cam\u00e9ra recommand\u00e9e, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu le programme, un PowerPoint avec un sch\u00e9ma en forme de cercle, au centre un joli mot, \u201crespect\u201d, autour des segments pastel \u201cinclusion\u201d, \u201cdiversit\u00e9\u201d, \u201cdialogue\u201d, et un slide final qui parle de \u201ctol\u00e9rance z\u00e9ro pour les comportements extr\u00eames\u201d, je sais d\u2019avance qu\u2019on nous expliquera que l\u2019entreprise est un espace de libert\u00e9 et en m\u00eame temps un lieu o\u00f9 certaines paroles ne peuvent pas \u00eatre tol\u00e9r\u00e9es, l\u2019\u00e9quilibre, toujours l\u2019\u00e9quilibre, on ne dit jamais qui d\u00e9cide ce qui est \u201cextr\u00eame\u201d, on parle de \u201cprocessus\u201d, de \u201ccomit\u00e9\u201d, de \u201cr\u00e9f\u00e9rent\u201d, jamais de quelqu\u2019un avec un visage. Je repense \u00e0 cette histoire de barycentre qu\u2019on m\u2019avait enseign\u00e9e en cours de physique, le point o\u00f9 se concentre le poids, celui qui te permet de tenir debout, et je regarde mon \u00e9cran comme un plateau o\u00f9 les poids sont d\u00e9plac\u00e9s sans cesse, un peu plus de vid\u00e9os de chats d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un peu moins de textes corrosifs de l\u2019autre, le curseur bouge sans bruit, personne ne vient me dire \u201cceci est interdit\u201d, on me montre simplement autre chose, on glisse ce que j\u2019aimais lire hors du champ, jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019oublie presque que \u00e7a existait. Pour v\u00e9rifier que je ne fabule pas, j\u2019ouvre le site d\u2019une radio, je tape \u201cDesproges\u201d dans la barre de recherche des podcasts : quelques extraits tr\u00e8s courts, montage \u201cbest of\u201d pour un hommage encadr\u00e9, mais les chroniques les plus m\u00e9chantes sont introuvables, m\u00eame exercice avec \u201cHenri Tachan\u201d, presque rien, deux vieilles \u00e9missions de nuit, L\u00e9o Ferr\u00e9, pareil, quelques chansons inoffensives, le reste enterr\u00e9 dans des archives payantes ou compl\u00e8tement absent, je commence \u00e0 sentir non pas de la col\u00e8re, mais une fatigue lourde, comme si je voyais les endroits o\u00f9 on a mis des plaques de pl\u00e2tre, \u00e7a ne se voit pas au premier coup d\u2019\u0153il, mais tu sais qu\u2019il y avait une porte l\u00e0, autrefois. Je retourne sur l\u2019onglet du D\u00e9lesteur, je relis son dernier message, \u201cje pr\u00e9f\u00e8re partir avant qu\u2019on me r\u00e9duise \u00e0 un profil acceptable\u201d, et cette phrase me reste dans la gorge, parce que je sais ce que \u00e7a veut dire \u201cprofil acceptable\u201d, je le vois tous les jours d\u00e9roul\u00e9 sous mon pouce, ces contenus \u201cinspirants\u201d, \u201cbienveillants\u201d, \u201cresponsables\u201d qui ont pris la place des autres, je me rends compte que j\u2019ai cliqu\u00e9 moi-m\u00eame des dizaines de fois sur des vid\u00e9os inoffensives parce que j\u2019\u00e9tais trop fatigu\u00e9 pour chercher autre chose, j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9puration par simple lassitude. Je me surprends \u00e0 faire un geste ridicule, presque clandestin : je copie-colle un de ses vieux textes retrouv\u00e9 dans une archive russe, je l\u2019ouvre dans un fichier texte, je l\u2019enregistre sur le disque dur sous un nom banal, \u201cliste_courses_03\u201d, comme si quelqu\u2019un allait venir fouiller mon ordinateur pour v\u00e9rifier que je ne stocke pas d\u2019\u00e9crits impurs, je souris de moi-m\u00eame et en m\u00eame temps je n\u2019arrive pas \u00e0 faire autrement, j\u2019ai besoin de garder au moins \u00e7a, quelques lignes, une voix, quelque chose qui r\u00e9siste \u00e0 l\u2019effacement. L\u2019heure de la r\u00e9union approche, une fen\u00eatre s\u2019ouvre pour me rappeler que la session va commencer, avec son bouton bleu \u201cRejoindre\u201d, je regarde alternativement ce bouton et le petit onglet o\u00f9 clignote encore l\u2019ic\u00f4ne de la plateforme d\u2019o\u00f9 le D\u00e9lesteur vient de dispara\u00eetre, j\u2019ai le choix entre participer \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019un centre qui se dit neutre ou rester \u00e0 fouiller des traces, mais la v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est que je vais cliquer sur \u201cRejoindre\u201d, comme tout le monde, je couperai peut-\u00eatre la cam\u00e9ra, je ferai semblant d\u2019\u00e9couter, et le soir venu, si je retape son nom, il y a de bonnes chances que je ne trouve d\u00e9j\u00e0 plus rien de nouveau, seulement le vide poli qu\u2019on laisse apr\u00e8s avoir \u00e9vacu\u00e9 les \u201cg\u00eaneurs\u201d, et je me demande vaguement combien de temps il faudra encore pour que je m\u2019habitue tout \u00e0 fait \u00e0 cette propret\u00e9-l\u00e0. 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"image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/elsa-wolinski-on-peut-tuer-des-hommes-pas-des-idees.jpg?1764099885",
"tags": ["Autofiction et Introspection"]
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"id": "https:\/\/ledibbouk.net\/25-mars-2019.html",
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"title": "25 mars 2019",
"date_published": "2019-03-25T19:34:00Z",
"date_modified": "2025-11-25T19:35:28Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " La nuit est tomb\u00e9e sur la petite rue en pente. Depuis la fen\u00eatre de la cuisine, il voit les fa\u00e7ades align\u00e9es, les balcons \u00e9teints, les containers verts au bout de l\u2019impasse. Il tient une tasse de caf\u00e9 ti\u00e8de entre les mains quand un renard surgit du coin de l\u2019immeuble, museau bas, queue dans l\u2019axe. L\u2019animal traverse la chauss\u00e9e sans se presser, trottine jusqu\u2019aux poubelles, renifle le bord d\u2019un sac, tire doucement avec les dents. Le plastique c\u00e8de dans un petit craquement sec, une bo\u00eete de conserve roule sur le trottoir, tinte contre le b\u00e9ton. Le renard s\u2019arr\u00eate, rel\u00e8ve la t\u00eate, ses yeux accrochent un instant la lumi\u00e8re de la fen\u00eatre, puis il replonge dans son inspection lente, container apr\u00e8s container, comme s\u2019il faisait sa tourn\u00e9e habituelle.<\/p>\n Une vieille histoire remonte : un renard pris dans un pi\u00e8ge \u00e0 dents de fer, la patte coinc\u00e9e. La nuit, les tiraillements, puis les crocs qui entament la chair, qui tranchent tendons et peau pour se d\u00e9gager au matin en boitant, la patte laiss\u00e9e au fond du pi\u00e8ge. Plus jeune, \u00e7a lui donnait presque de l\u2019orgueil d\u2019y penser : mieux vaut perdre un morceau que rester pris. Sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son coude, une enveloppe ouverte laisse d\u00e9passer une feuille dactylographi\u00e9e : la r\u00e9siliation de son contrat, d\u00e9pos\u00e9e au bureau quelques jours plus t\u00f4t. Dans le salon, un carton de livres entam\u00e9 attend pr\u00e8s de la porte, d\u00e9j\u00e0 scotch\u00e9 sur un c\u00f4t\u00e9. Il sait qu\u2019il partira bient\u00f4t, qu\u2019il changera d\u2019adresse, de trajets, de t\u00eates crois\u00e9es dans l\u2019escalier.<\/p>\n Il pense \u00e0 toutes ces fois o\u00f9 il a “tir\u00e9” de la m\u00eame mani\u00e8re : une ville laiss\u00e9e derri\u00e8re lui, un travail l\u00e2ch\u00e9 net, des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone supprim\u00e9s sans explication. L\u2019image du renard lui servait de pansement : mieux valait boiter un peu que tourner en rond dans une cage. Il se regarde maintenant, pieds nus sur le carrelage, tasse froide dans la main, devant cette fen\u00eatre qu\u2019il refermera bient\u00f4t comme tant d\u2019autres.<\/p>\n En bas, le renard a fini de fouiller. Il secoue la t\u00eate, s\u2019\u00e9broue, dispara\u00eet derri\u00e8re un muret comme s\u2019il connaissait par c\u0153ur chaque recoin du quartier. Une autre histoire lui revient, plus floue : celle des pigeons voyageurs que l\u2019on emporte loin, tr\u00e8s loin, qu\u2019on l\u00e2che dans un ciel inconnu et qui retrouvent malgr\u00e9 tout le m\u00eame toit, le m\u00eame perchoir, guid\u00e9s par une boussole qu\u2019on ne sait pas nommer. Leur valeur tient \u00e0 ce retour-l\u00e0. Il imagine un pigeon qui, un jour, verrait un autre toit, une autre cour, et ne reviendrait pas. Il regarde l\u2019enveloppe, le carton, la rue noire o\u00f9 plus rien ne bouge. Il ne sait pas s\u2019il ressemble davantage \u00e0 ce renard qui ne s\u2019approche jamais trop des maisons, pr\u00eat \u00e0 filer au moindre bruit, ou \u00e0 un pigeon qui aurait perdu l\u2019adresse de son point de d\u00e9part. Il avale une gorg\u00e9e de caf\u00e9 froid, pose la tasse dans l\u2019\u00e9vier, \u00e9teint la lumi\u00e8re de la cuisine et laisse la fen\u00eatre ouverte encore un moment, au cas o\u00f9 l\u2019animal repasserait.<\/p>",
"content_text": " La nuit est tomb\u00e9e sur la petite rue en pente. Depuis la fen\u00eatre de la cuisine, il voit les fa\u00e7ades align\u00e9es, les balcons \u00e9teints, les containers verts au bout de l\u2019impasse. Il tient une tasse de caf\u00e9 ti\u00e8de entre les mains quand un renard surgit du coin de l\u2019immeuble, museau bas, queue dans l\u2019axe. L\u2019animal traverse la chauss\u00e9e sans se presser, trottine jusqu\u2019aux poubelles, renifle le bord d\u2019un sac, tire doucement avec les dents. Le plastique c\u00e8de dans un petit craquement sec, une bo\u00eete de conserve roule sur le trottoir, tinte contre le b\u00e9ton. Le renard s\u2019arr\u00eate, rel\u00e8ve la t\u00eate, ses yeux accrochent un instant la lumi\u00e8re de la fen\u00eatre, puis il replonge dans son inspection lente, container apr\u00e8s container, comme s\u2019il faisait sa tourn\u00e9e habituelle. Une vieille histoire remonte : un renard pris dans un pi\u00e8ge \u00e0 dents de fer, la patte coinc\u00e9e. La nuit, les tiraillements, puis les crocs qui entament la chair, qui tranchent tendons et peau pour se d\u00e9gager au matin en boitant, la patte laiss\u00e9e au fond du pi\u00e8ge. Plus jeune, \u00e7a lui donnait presque de l\u2019orgueil d\u2019y penser : mieux vaut perdre un morceau que rester pris. Sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son coude, une enveloppe ouverte laisse d\u00e9passer une feuille dactylographi\u00e9e : la r\u00e9siliation de son contrat, d\u00e9pos\u00e9e au bureau quelques jours plus t\u00f4t. Dans le salon, un carton de livres entam\u00e9 attend pr\u00e8s de la porte, d\u00e9j\u00e0 scotch\u00e9 sur un c\u00f4t\u00e9. Il sait qu\u2019il partira bient\u00f4t, qu\u2019il changera d\u2019adresse, de trajets, de t\u00eates crois\u00e9es dans l\u2019escalier. Il pense \u00e0 toutes ces fois o\u00f9 il a \u201ctir\u00e9\u201d de la m\u00eame mani\u00e8re : une ville laiss\u00e9e derri\u00e8re lui, un travail l\u00e2ch\u00e9 net, des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone supprim\u00e9s sans explication. L\u2019image du renard lui servait de pansement : mieux valait boiter un peu que tourner en rond dans une cage. Il se regarde maintenant, pieds nus sur le carrelage, tasse froide dans la main, devant cette fen\u00eatre qu\u2019il refermera bient\u00f4t comme tant d\u2019autres. En bas, le renard a fini de fouiller. Il secoue la t\u00eate, s\u2019\u00e9broue, dispara\u00eet derri\u00e8re un muret comme s\u2019il connaissait par c\u0153ur chaque recoin du quartier. Une autre histoire lui revient, plus floue : celle des pigeons voyageurs que l\u2019on emporte loin, tr\u00e8s loin, qu\u2019on l\u00e2che dans un ciel inconnu et qui retrouvent malgr\u00e9 tout le m\u00eame toit, le m\u00eame perchoir, guid\u00e9s par une boussole qu\u2019on ne sait pas nommer. Leur valeur tient \u00e0 ce retour-l\u00e0. Il imagine un pigeon qui, un jour, verrait un autre toit, une autre cour, et ne reviendrait pas. Il regarde l\u2019enveloppe, le carton, la rue noire o\u00f9 plus rien ne bouge. Il ne sait pas s\u2019il ressemble davantage \u00e0 ce renard qui ne s\u2019approche jamais trop des maisons, pr\u00eat \u00e0 filer au moindre bruit, ou \u00e0 un pigeon qui aurait perdu l\u2019adresse de son point de d\u00e9part. Il avale une gorg\u00e9e de caf\u00e9 froid, pose la tasse dans l\u2019\u00e9vier, \u00e9teint la lumi\u00e8re de la cuisine et laisse la fen\u00eatre ouverte encore un moment, au cas o\u00f9 l\u2019animal repasserait. ",
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"title": "24 mars 2019",
"date_published": "2019-03-24T17:25:00Z",
"date_modified": "2025-11-25T19:28:28Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Il est au milieu du salon, un tournevis dans la main, une \u00e9tag\u00e8re d\u00e9mont\u00e9e pos\u00e9e en morceaux par terre. Sa femme a pos\u00e9 le carton contre le mur le matin m\u00eame, avec un “\u00e7a serait bien si on pouvait la fixer aujourd\u2019hui”. Il a r\u00e9pondu oui sans r\u00e9fl\u00e9chir. Maintenant, une vis refuse d\u2019entrer dans le trou pr\u00e9vu, le bois s\u2019effrite un peu autour, le tournevis ripe. Il jure, pas tr\u00e8s fort au d\u00e9but, puis plus fort, comme si la vis le provoquait. Sa femme passe la t\u00eate par la porte, demande si tout va bien, repart aussit\u00f4t quand il l\u00e2che un “oui, oui” trop sec. Il sent la chaleur monter dans sa nuque, la vieille col\u00e8re qui arrive avec le bruit du m\u00e9tal.<\/p>\n Dans sa t\u00eate, il entend la voix de son p\u00e8re. Ce n\u2019est m\u00eame pas une phrase enti\u00e8re, plut\u00f4t un ton, une tension dans les consonnes : “bouge-toi”, “secoue-toi un peu”, “tu peux pas te d\u00e9p\u00eacher ?”. Il le revoit un dimanche, la cuisine transform\u00e9e en atelier, la table recouverte de journaux, une lampe d\u00e9mont\u00e9e au milieu. Sa m\u00e8re avait demand\u00e9 “tu peux t\u2019en occuper, toi qui es bricoleur”, et son p\u00e8re avait pris le r\u00f4le comme on met un costume trop serr\u00e9. Il transpirait d\u00e8s la premi\u00e8re difficult\u00e9, fouillait dans une caisse de clous en pestant, envoyait l\u2019outil valser si quelque chose coin\u00e7ait. Le moindre d\u00e9rapage d\u2019ampoule, le moindre fil mal coinc\u00e9 devenait une affaire d\u2019honneur. Quand un clou se tordait, le regard cherchait vite un coupable. Souvent, c\u2019\u00e9tait lui qui se tenait l\u00e0, trop pr\u00e8s.<\/p>\n Il s\u2019arr\u00eate, aujourd\u2019hui, tournevis en l\u2019air, se rend compte qu\u2019il est en train de parler tout seul, \u00e0 voix haute, contre la vis, contre l\u2019\u00e9tag\u00e8re, contre “ces trucs de merde mal foutus”. Il se cogne le doigt, le tournevis lui \u00e9chappe, tape le parquet. La douleur lui arrache un juron. Dans le geste, il reconna\u00eet le bras de son p\u00e8re qui lan\u00e7ait la scie sur la table quand la lame cassait. \u00c7a le fait presque rire et \u00e7a l\u2019agace encore plus.<\/p>\n Son grand-p\u00e8re lui revient par fragments. Un mur de parpaings dans le jardin, pench\u00e9 d\u00e8s le lendemain. Un pilier de portail qui regarde la rue de travers. Lui, avec sa Gitane au coin des l\u00e8vres, qui dit “\u00e7a tiendra bien comme \u00e7a, on n\u2019y pendra pas un piano”. Et si quelqu\u2019un osait remarquer que le mur n\u2019\u00e9tait pas droit, il soufflait la fum\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9, levait les yeux, l\u00e2chait : “on verra bien, va, viens plut\u00f4t boire un coup”. Puis il disparaissait un jour “acheter des allumettes” et on ne le revoyait pas avant longtemps.<\/p>\n Il se remet \u00e0 genoux devant l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Il respire un peu, change de vis, prend une m\u00e8che plus fine. Il sait qu\u2019il ne paiera pas un artisan pour \u00e7a, qu\u2019il finira de toute fa\u00e7on par y arriver. La premi\u00e8re vis rentre, la seconde suit. La crise retombe comme un soufflet. Sa femme repasse plus tard, s\u2019appuie au chambranle, regarde l\u2019\u00e9tag\u00e8re enfin fix\u00e9e. Elle dit que \u00e7a tient bien, que ce sera pratique pour les livres. Elle ne parle pas des mots qu\u2019elle a entendus tout \u00e0 l\u2019heure depuis la cuisine. Elle l\u2019a vu cent fois s\u2019\u00e9nerver sur un gond, sur un robinet, puis finir le travail en silence, obstin\u00e9.<\/p>\n Il range les outils dans une caisse en plastique, en vrac, comme son p\u00e8re avant lui. En refermant le couvercle, il pense, sans se l\u2019avouer tout de suite, \u00e0 deux tombes loin d\u2019ici, dans un cimeti\u00e8re o\u00f9 il ne va presque jamais. Il essuie une trace de poussi\u00e8re sur la planche, pousse l\u00e9g\u00e8rement sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re pour v\u00e9rifier que \u00e7a ne bouge pas. Le soir, il passe devant en allant \u00e9teindre la lumi\u00e8re, touche une des vis du bout du doigt comme pour v\u00e9rifier encore. Dans le m\u00e9tal froid, dans ce petit rond brillant plant\u00e9 dans le bois, il sent remonter quelque chose qui ressemble \u00e0 un salut, discret, adress\u00e9 \u00e0 ceux qui tapaient trop fort avant lui.<\/p>",
"content_text": " Il est au milieu du salon, un tournevis dans la main, une \u00e9tag\u00e8re d\u00e9mont\u00e9e pos\u00e9e en morceaux par terre. Sa femme a pos\u00e9 le carton contre le mur le matin m\u00eame, avec un \u201c\u00e7a serait bien si on pouvait la fixer aujourd\u2019hui\u201d. Il a r\u00e9pondu oui sans r\u00e9fl\u00e9chir. Maintenant, une vis refuse d\u2019entrer dans le trou pr\u00e9vu, le bois s\u2019effrite un peu autour, le tournevis ripe. Il jure, pas tr\u00e8s fort au d\u00e9but, puis plus fort, comme si la vis le provoquait. Sa femme passe la t\u00eate par la porte, demande si tout va bien, repart aussit\u00f4t quand il l\u00e2che un \u201coui, oui\u201d trop sec. Il sent la chaleur monter dans sa nuque, la vieille col\u00e8re qui arrive avec le bruit du m\u00e9tal. Dans sa t\u00eate, il entend la voix de son p\u00e8re. Ce n\u2019est m\u00eame pas une phrase enti\u00e8re, plut\u00f4t un ton, une tension dans les consonnes : \u201cbouge-toi\u201d, \u201csecoue-toi un peu\u201d, \u201ctu peux pas te d\u00e9p\u00eacher ?\u201d. Il le revoit un dimanche, la cuisine transform\u00e9e en atelier, la table recouverte de journaux, une lampe d\u00e9mont\u00e9e au milieu. Sa m\u00e8re avait demand\u00e9 \u201ctu peux t\u2019en occuper, toi qui es bricoleur\u201d, et son p\u00e8re avait pris le r\u00f4le comme on met un costume trop serr\u00e9. Il transpirait d\u00e8s la premi\u00e8re difficult\u00e9, fouillait dans une caisse de clous en pestant, envoyait l\u2019outil valser si quelque chose coin\u00e7ait. Le moindre d\u00e9rapage d\u2019ampoule, le moindre fil mal coinc\u00e9 devenait une affaire d\u2019honneur. Quand un clou se tordait, le regard cherchait vite un coupable. Souvent, c\u2019\u00e9tait lui qui se tenait l\u00e0, trop pr\u00e8s. Il s\u2019arr\u00eate, aujourd\u2019hui, tournevis en l\u2019air, se rend compte qu\u2019il est en train de parler tout seul, \u00e0 voix haute, contre la vis, contre l\u2019\u00e9tag\u00e8re, contre \u201cces trucs de merde mal foutus\u201d. Il se cogne le doigt, le tournevis lui \u00e9chappe, tape le parquet. La douleur lui arrache un juron. Dans le geste, il reconna\u00eet le bras de son p\u00e8re qui lan\u00e7ait la scie sur la table quand la lame cassait. \u00c7a le fait presque rire et \u00e7a l\u2019agace encore plus. Son grand-p\u00e8re lui revient par fragments. Un mur de parpaings dans le jardin, pench\u00e9 d\u00e8s le lendemain. Un pilier de portail qui regarde la rue de travers. Lui, avec sa Gitane au coin des l\u00e8vres, qui dit \u201c\u00e7a tiendra bien comme \u00e7a, on n\u2019y pendra pas un piano\u201d. Et si quelqu\u2019un osait remarquer que le mur n\u2019\u00e9tait pas droit, il soufflait la fum\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9, levait les yeux, l\u00e2chait : \u201con verra bien, va, viens plut\u00f4t boire un coup\u201d. Puis il disparaissait un jour \u201cacheter des allumettes\u201d et on ne le revoyait pas avant longtemps. Il se remet \u00e0 genoux devant l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Il respire un peu, change de vis, prend une m\u00e8che plus fine. Il sait qu\u2019il ne paiera pas un artisan pour \u00e7a, qu\u2019il finira de toute fa\u00e7on par y arriver. La premi\u00e8re vis rentre, la seconde suit. La crise retombe comme un soufflet. Sa femme repasse plus tard, s\u2019appuie au chambranle, regarde l\u2019\u00e9tag\u00e8re enfin fix\u00e9e. Elle dit que \u00e7a tient bien, que ce sera pratique pour les livres. Elle ne parle pas des mots qu\u2019elle a entendus tout \u00e0 l\u2019heure depuis la cuisine. Elle l\u2019a vu cent fois s\u2019\u00e9nerver sur un gond, sur un robinet, puis finir le travail en silence, obstin\u00e9. Il range les outils dans une caisse en plastique, en vrac, comme son p\u00e8re avant lui. En refermant le couvercle, il pense, sans se l\u2019avouer tout de suite, \u00e0 deux tombes loin d\u2019ici, dans un cimeti\u00e8re o\u00f9 il ne va presque jamais. Il essuie une trace de poussi\u00e8re sur la planche, pousse l\u00e9g\u00e8rement sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re pour v\u00e9rifier que \u00e7a ne bouge pas. Le soir, il passe devant en allant \u00e9teindre la lumi\u00e8re, touche une des vis du bout du doigt comme pour v\u00e9rifier encore. Dans le m\u00e9tal froid, dans ce petit rond brillant plant\u00e9 dans le bois, il sent remonter quelque chose qui ressemble \u00e0 un salut, discret, adress\u00e9 \u00e0 ceux qui tapaient trop fort avant lui. ",
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"id": "https:\/\/ledibbouk.net\/22-mars-2019.html",
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"title": "22 mars 2019",
"date_published": "2019-03-22T17:03:00Z",
"date_modified": "2025-11-25T17:04:08Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Sur la porte de la salle des f\u00eates, l\u2019affiche est d\u00e9j\u00e0 scotch\u00e9e de travers. En haut, en lettres rouges, le mot “Kamasutra” accroche l\u2019\u0153il ; en bas, plus petit, son nom, parmi d\u2019autres. Le responsable de l\u2019office de tourisme a dit en rigolant que “\u00e7a ferait venir du monde, coquin mais culturel”, puis il est parti “g\u00e9rer la communication”. Lui, il est rest\u00e9 dedans avec un escabeau bancal et une caisse de crochets. Il est \u00e0 genoux pour fixer une cimaise trop basse quand une femme en gilet bleu passe la serpilli\u00e8re \u00e0 quelques centim\u00e8tres de ses genoux. Sur son badge, il lit “technicienne de surface”. Elle lui raconte qu\u2019avant on disait femme de m\u00e9nage, que \u00e7a lui allait bien, que maintenant \u00e7a fait plus chic mais que la fiche de paye n\u2019a pas chang\u00e9. Il sourit, resserre un fil nylon qui lui entaille les doigts. Dans un coin, deux institutrices installent des rang\u00e9es de chaises pour les enfants. Elles cochent des cases sur un formulaire plastifi\u00e9 o\u00f9 il distingue “techniciens de l\u2019\u00e9ducation”. Sur une table, coinc\u00e9e entre deux piles de programmes, une affiche plastifi\u00e9e annonce “Exposition de techniciens de la cr\u00e9ation”. Il la retourne pour ne plus la voir.<\/p>\n Le responsable arrive en retard, chemise trop blanche, parfum sucr\u00e9. Il parle vite, de “valoriser les artistes du territoire”, de “faire vivre la culture”. Il demande s\u2019il a bien pr\u00e9vu des prix “accessibles”, parce qu\u2019ici “les gens n\u2019ont pas les moyens” et qu\u2019ils ont l\u2019habitude d\u2019Ikea et des plateformes. Il cite un site de vente en ligne, sort son t\u00e9l\u00e9phone, montre des images qui d\u00e9filent du bout du doigt. “Pour ce format, on est plut\u00f4t dans ces eaux-l\u00e0, vous voyez.” Il pense \u00e0 l\u2019argent l\u00e2ch\u00e9 pour figurer dans un catalogue de cotations que personne n\u2019ouvrira ici, \u00e0 la rubrique o\u00f9 son nom est coinc\u00e9 entre deux inconnus. Il range le t\u00e9l\u00e9phone dans sa poche comme on ravale quelque chose. L\u2019autre encha\u00eene sur “l\u2019opportunit\u00e9”, “la visibilit\u00e9”, “la chance d\u2019exposer dans un lieu institutionnel”, pr\u00e9cise qu\u2019il n\u2019y aura pas de r\u00e9mun\u00e9ration mais “un beau buffet, d\u00e9j\u00e0, et une belle affiche”. \u00c0 ses pieds, la technicienne de surface frotte une tache qui ne part pas.<\/p>\n Le soir du vernissage, il tient un verre en plastique qui colle un peu aux doigts. Les \u00e9lus font le tour de la salle, s\u2019arr\u00eatent devant chaque toile, l\u00e2chent des phrases interchangeables. L\u2019un s\u2019attarde sur le panneau d\u2019entr\u00e9e, plaisante sur le titre : “Alors, vous nous montrez toutes les positions ce soir ?” \u00c7a rit autour. Il rit aussi, trop fort pour lui, pas assez pour eux. Il pense \u00e0 la position dans laquelle il s\u2019est retrouv\u00e9 tout l\u2019apr\u00e8s-midi, \u00e0 moiti\u00e9 couch\u00e9 sur l\u2019escabeau pour accrocher un grand format que l\u2019\u00e9lu vient de qualifier de “tr\u00e8s d\u00e9coratif”. Un homme en blouson de cuir s\u2019approche d\u2019une toile, la regarde longtemps, demande le prix. Il annonce une somme qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 descendue plusieurs fois. L\u2019autre fronce les sourcils, dit qu\u2019il a vu “un peu la m\u00eame chose moins cher sur Internet”, sort son t\u00e9l\u00e9phone, fait d\u00e9filer des paysages, des nus, des abstractions, avec les tarifs align\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9. “Pour ce genre-l\u00e0, c\u2019est plut\u00f4t \u00e7a, normalement.” Il propose une r\u00e9duction sans r\u00e9fl\u00e9chir. L\u2019homme range son t\u00e9l\u00e9phone, promet de “repasser plus tard”, dispara\u00eet vers le buffet.<\/p>\n Plus tard, alors que la salle se vide, l\u2019\u00e9lu l\u00e8ve encore une fois son verre “\u00e0 nos artistes et \u00e0 tous les techniciens qui font vivre la culture chez nous”. Les applaudissements claquent. Il sent son propre bras se lever m\u00e9caniquement, le verre au-dessus de la t\u00eate. La technicienne de surface attend que tout le monde sorte pour reprendre sa serpilli\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 elle l\u2019avait laiss\u00e9e. Elle lui glisse qu\u2019elle viendra voir les tableaux “un autre jour, quand ce sera calme”. Il lui dit qu\u2019elle n\u2019aura qu\u2019\u00e0 en choisir un petit si quelque chose lui pla\u00eet. Elle sourit sans r\u00e9pondre, pousse son chariot vers le fond de la salle.<\/p>\n Le dimanche suivant, il est sous un barnum blanc au march\u00e9 du village, entre le fromager et le charcutier. Le sol est humide, \u00e7a sent le lait chaud, le gras, le caf\u00e9. Sur la table, quelques petits formats, des dessins \u00e0 l\u2019encre, des prix \u00e9crits au feutre sur des bouts de carton. Les gens s\u2019arr\u00eatent, prennent une tranche de saucisson, jettent un \u0153il aux images, disent “c\u2019est joli”, reposent, en prennent un autre. Une vieille dame s\u2019attarde sur un dessin avec une maison et un arbre, demande si c\u2019est ici. Il r\u00e9pond vaguement, propose qu\u2019elle le prenne et paie “comme elle peut”. Elle sort des pi\u00e8ces, les compte avec soin, glisse le dessin dans un sac en toile avec ses l\u00e9gumes. Le fromager lui propose d\u2019\u00e9changer un dessin contre un gros morceau de tomme, le charcutier ajoute un pot de p\u00e2t\u00e9 “pour la route”. Il accepte, range la toile sous la table, essuie ses doigts sur un vieux torchon. En repliant le barnum, en empilant les cadres dans le coffre de sa voiture, il sent encore sous ses ongles l\u2019odeur de graisse et de feutre, et \u00e7a lui para\u00eet au moins aussi tenable que la lumi\u00e8re des n\u00e9ons de la salle des f\u00eates.\n\nillustration<\/em> image prise sur le net \n<\/small><\/p>",
"content_text": " Sur la porte de la salle des f\u00eates, l\u2019affiche est d\u00e9j\u00e0 scotch\u00e9e de travers. En haut, en lettres rouges, le mot \u201cKamasutra\u201d accroche l\u2019\u0153il ; en bas, plus petit, son nom, parmi d\u2019autres. Le responsable de l\u2019office de tourisme a dit en rigolant que \u201c\u00e7a ferait venir du monde, coquin mais culturel\u201d, puis il est parti \u201cg\u00e9rer la communication\u201d. Lui, il est rest\u00e9 dedans avec un escabeau bancal et une caisse de crochets. Il est \u00e0 genoux pour fixer une cimaise trop basse quand une femme en gilet bleu passe la serpilli\u00e8re \u00e0 quelques centim\u00e8tres de ses genoux. Sur son badge, il lit \u201ctechnicienne de surface\u201d. Elle lui raconte qu\u2019avant on disait femme de m\u00e9nage, que \u00e7a lui allait bien, que maintenant \u00e7a fait plus chic mais que la fiche de paye n\u2019a pas chang\u00e9. Il sourit, resserre un fil nylon qui lui entaille les doigts. Dans un coin, deux institutrices installent des rang\u00e9es de chaises pour les enfants. Elles cochent des cases sur un formulaire plastifi\u00e9 o\u00f9 il distingue \u201ctechniciens de l\u2019\u00e9ducation\u201d. Sur une table, coinc\u00e9e entre deux piles de programmes, une affiche plastifi\u00e9e annonce \u201cExposition de techniciens de la cr\u00e9ation\u201d. Il la retourne pour ne plus la voir. Le responsable arrive en retard, chemise trop blanche, parfum sucr\u00e9. Il parle vite, de \u201cvaloriser les artistes du territoire\u201d, de \u201cfaire vivre la culture\u201d. Il demande s\u2019il a bien pr\u00e9vu des prix \u201caccessibles\u201d, parce qu\u2019ici \u201cles gens n\u2019ont pas les moyens\u201d et qu\u2019ils ont l\u2019habitude d\u2019Ikea et des plateformes. Il cite un site de vente en ligne, sort son t\u00e9l\u00e9phone, montre des images qui d\u00e9filent du bout du doigt. \u201cPour ce format, on est plut\u00f4t dans ces eaux-l\u00e0, vous voyez.\u201d Il pense \u00e0 l\u2019argent l\u00e2ch\u00e9 pour figurer dans un catalogue de cotations que personne n\u2019ouvrira ici, \u00e0 la rubrique o\u00f9 son nom est coinc\u00e9 entre deux inconnus. Il range le t\u00e9l\u00e9phone dans sa poche comme on ravale quelque chose. L\u2019autre encha\u00eene sur \u201cl\u2019opportunit\u00e9\u201d, \u201cla visibilit\u00e9\u201d, \u201cla chance d\u2019exposer dans un lieu institutionnel\u201d, pr\u00e9cise qu\u2019il n\u2019y aura pas de r\u00e9mun\u00e9ration mais \u201cun beau buffet, d\u00e9j\u00e0, et une belle affiche\u201d. \u00c0 ses pieds, la technicienne de surface frotte une tache qui ne part pas. Le soir du vernissage, il tient un verre en plastique qui colle un peu aux doigts. Les \u00e9lus font le tour de la salle, s\u2019arr\u00eatent devant chaque toile, l\u00e2chent des phrases interchangeables. L\u2019un s\u2019attarde sur le panneau d\u2019entr\u00e9e, plaisante sur le titre : \u201cAlors, vous nous montrez toutes les positions ce soir ?\u201d \u00c7a rit autour. Il rit aussi, trop fort pour lui, pas assez pour eux. Il pense \u00e0 la position dans laquelle il s\u2019est retrouv\u00e9 tout l\u2019apr\u00e8s-midi, \u00e0 moiti\u00e9 couch\u00e9 sur l\u2019escabeau pour accrocher un grand format que l\u2019\u00e9lu vient de qualifier de \u201ctr\u00e8s d\u00e9coratif\u201d. Un homme en blouson de cuir s\u2019approche d\u2019une toile, la regarde longtemps, demande le prix. Il annonce une somme qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 descendue plusieurs fois. L\u2019autre fronce les sourcils, dit qu\u2019il a vu \u201cun peu la m\u00eame chose moins cher sur Internet\u201d, sort son t\u00e9l\u00e9phone, fait d\u00e9filer des paysages, des nus, des abstractions, avec les tarifs align\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9. \u201cPour ce genre-l\u00e0, c\u2019est plut\u00f4t \u00e7a, normalement.\u201d Il propose une r\u00e9duction sans r\u00e9fl\u00e9chir. L\u2019homme range son t\u00e9l\u00e9phone, promet de \u201crepasser plus tard\u201d, dispara\u00eet vers le buffet. Plus tard, alors que la salle se vide, l\u2019\u00e9lu l\u00e8ve encore une fois son verre \u201c\u00e0 nos artistes et \u00e0 tous les techniciens qui font vivre la culture chez nous\u201d. Les applaudissements claquent. Il sent son propre bras se lever m\u00e9caniquement, le verre au-dessus de la t\u00eate. La technicienne de surface attend que tout le monde sorte pour reprendre sa serpilli\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 elle l\u2019avait laiss\u00e9e. Elle lui glisse qu\u2019elle viendra voir les tableaux \u201cun autre jour, quand ce sera calme\u201d. Il lui dit qu\u2019elle n\u2019aura qu\u2019\u00e0 en choisir un petit si quelque chose lui pla\u00eet. Elle sourit sans r\u00e9pondre, pousse son chariot vers le fond de la salle. Le dimanche suivant, il est sous un barnum blanc au march\u00e9 du village, entre le fromager et le charcutier. Le sol est humide, \u00e7a sent le lait chaud, le gras, le caf\u00e9. Sur la table, quelques petits formats, des dessins \u00e0 l\u2019encre, des prix \u00e9crits au feutre sur des bouts de carton. Les gens s\u2019arr\u00eatent, prennent une tranche de saucisson, jettent un \u0153il aux images, disent \u201cc\u2019est joli\u201d, reposent, en prennent un autre. Une vieille dame s\u2019attarde sur un dessin avec une maison et un arbre, demande si c\u2019est ici. Il r\u00e9pond vaguement, propose qu\u2019elle le prenne et paie \u201ccomme elle peut\u201d. Elle sort des pi\u00e8ces, les compte avec soin, glisse le dessin dans un sac en toile avec ses l\u00e9gumes. Le fromager lui propose d\u2019\u00e9changer un dessin contre un gros morceau de tomme, le charcutier ajoute un pot de p\u00e2t\u00e9 \u201cpour la route\u201d. Il accepte, range la toile sous la table, essuie ses doigts sur un vieux torchon. En repliant le barnum, en empilant les cadres dans le coffre de sa voiture, il sent encore sous ses ongles l\u2019odeur de graisse et de feutre, et \u00e7a lui para\u00eet au moins aussi tenable que la lumi\u00e8re des n\u00e9ons de la salle des f\u00eates. *illustration* image prise sur le net ",
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"id": "https:\/\/ledibbouk.net\/21-mars-2019.html",
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"title": "21 mars 2019",
"date_published": "2019-03-21T10:57:00Z",
"date_modified": "2025-11-25T11:02:35Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " La nuit a \u00e9t\u00e9 mauvaise. Il se retourne dans le lit, regarde le plafond devenir gris, renonce \u00e0 dormir et s\u2019assoit au bord du matelas. Dans sa t\u00eate, \u00e7a tangue encore. Il se voit sur un bateau dont il ne sait pas tr\u00e8s bien le nom, un m\u00e9lange de drakkar et de Santa Maria, planches sombres, cordages qui grincent. Au petit matin, il est accoud\u00e9 au bastingage, les doigts coll\u00e9s au bois humide. L\u2019air sent le sel et la sueur froide de l\u2019\u00e9quipage. Devant, la ligne d\u2019horizon est encore vide, puis une masse sombre se d\u00e9tache lentement du ciel. On annonce la terre. Son ventre se noue, moiti\u00e9 soulagement, moiti\u00e9 peur de ce qu\u2019il va trouver. Quand il descend dans la chaloupe, ses jambes tremblent autant \u00e0 cause du roulis que de la fatigue. Il pose enfin le pied sur un sol qui ne bouge pas, un sable clair mouill\u00e9 de petites flaques, et il a le vertige comme si la plage oscillait encore. Derri\u00e8re lui, les hommes tra\u00eenent des caisses, regardent autour, attendent des ordres sans trop parler. Il avance, les bottes aspir\u00e9es par endroits, la chemise coll\u00e9e dans le dos. La “jungle” commence quelques m\u00e8tres plus loin, pas une carte postale, plut\u00f4t un mur de feuillages lourds, de branches basses qui lui griffent le visage, d\u2019insectes qui bourdonnent pr\u00e8s des oreilles. Il s\u2019y enfonce parce qu\u2019il a dit qu\u2019il irait voir plus loin. Au bout d\u2019un moment, il ne sait plus si cela fait des heures ou des jours qu\u2019il marche. La lumi\u00e8re lui tombe par plaques sur les \u00e9paules, l\u2019air est humide, le tissu frotte au m\u00eame endroit sur sa nuque. Il grimpe enfin sur une hauteur, les jambes dures, la bouche p\u00e2teuse, se retourne et voit l\u2019eau de partout. L\u2019\u00eelot qu\u2019il croyait \u00eatre l\u2019avant-poste d\u2019un continent est entour\u00e9 de mer, sans prolongement. Il s\u2019assoit sur une pierre, sort sa pipe par r\u00e9flexe, la bourre sans la regarder. Le tabac lui laisse au fond de la gorge un go\u00fbt rance. En redescendant vers la plage, il pense d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce qu\u2019il va dire aux hommes. Il leur parle de ravitaillement, d\u2019eau douce, de fruits \u00e0 cueillir, il donne un nom \u00e0 l\u2019endroit pour que \u00e7a ait l\u2019air d\u2019exister vraiment, comme on colle une \u00e9tiquette sur une bo\u00eete vide. Sur le pont, plus tard, il trace des croix sur une carte, invente une position approximative, \u00e9crit “San Salvador” en appuyant fort sur la plume comme si la pression changeait la taille de l\u2019\u00eele. Les marins le regardent faire en silence, l\u2019un d\u2019eux ricane bref quand l\u2019encre bave et d\u00e9tourne aussit\u00f4t la t\u00eate. Ils repartent. Les jours suivants sont une succession de chaleur \u00e9crasante, de grains d\u2019eau lourde, de nuits hach\u00e9es o\u00f9 il se r\u00e9veille en comptant les jours \u00e0 voix basse. Quand enfin une c\u00f4te plus longue appara\u00eet, quand les hommes se mettent \u00e0 crier qu\u2019ils l\u2019ont fait, qu\u2019ils ont atteint les Indes, il rit avec eux, tape dans les mains un peu trop fort, laisse monter une chanson qu\u2019il ne finit pas. Sur le visage d\u2019un des plus vieux marins, il surprend un regard glisser de la c\u00f4te au capitaine, comme s\u2019il pesait la sc\u00e8ne, puis dispara\u00eetre derri\u00e8re un sourire fabriqu\u00e9. Le soir, seul dans sa cabine, il \u00e9tale les papiers sur la table, regarde les lignes qu\u2019il a trac\u00e9es, repense aux vieux r\u00e9cits de Vinland qu\u2019il a lus, aux courants, aux plantes qu\u2019il a vues, \u00e0 la couleur de l\u2019eau. Rien ne s\u2019ajuste vraiment. Il pince les l\u00e8vres, allume sa pipe, regarde la fum\u00e9e se coller au plafond. Quand, plus tard, un des hommes lui rapporte que certains savants, au port, froncent les sourcils, parlent d\u2019erreur, d\u2019autre chose que les Indes, il sent sous ses pieds ce l\u00e9ger d\u00e9calage, comme si le plancher venait de s\u2019abaisser d\u2019un centim\u00e8tre. Il r\u00e9pond qu\u2019on ajustera les cartes, qu\u2019on trouvera d\u2019autres noms, garde la voix ferme, mais ses doigts restent accroch\u00e9s \u00e0 la rambarde une seconde de trop. Dans la chambre encore sombre o\u00f9 il est assis maintenant, loin de la mer, il pense \u00e0 cette travers\u00e9e comme \u00e0 un r\u00eave qui aurait insist\u00e9. Il se l\u00e8ve, va jusqu\u2019\u00e0 la fen\u00eatre, regarde la rue encore vide, revient vers la table. Il ouvre le carnet, \u00e9crit la date dans un coin, puis, sans r\u00e9fl\u00e9chir, commence \u00e0 tracer, au stylo, une forme approximative d\u2019\u00eele au milieu de la page. La pointe accroche le papier, l\u2019encre file un peu, le contour se referme mal. Il repose le stylo. Au centre du carnet ouvert, la petite tache d\u2019encre flotte, seule, sur la carte blanche.<\/p>\n
\nLe mot “amour” lui donne de plus en plus envie de rire jaune. Autour de lui, il voit surtout des gens qui gardent jalousement un petit territoire mental, une parcelle cl\u00f4tur\u00e9e o\u00f9 ils entassent leurs habitudes, leurs blessures, leurs exigences, et qu\u2019ils baptisent “amour” parce que \u00e7a sonne mieux que “propri\u00e9t\u00e9”. Il suffit qu\u2019on mette le pied d\u2019un millim\u00e8tre sur ce terrain pour v\u00e9rifier la solidit\u00e9 de la cl\u00f4ture, poser une question de travers, refuser une \u00e9vidence, et la guerre est d\u00e9clar\u00e9e. Toujours la m\u00eame confusion : on prend le d\u00e9sir pour l\u2019amour, pas seulement le d\u00e9sir physique de l\u2019autre, mais le d\u00e9sir d\u2019avoir raison, d\u2019\u00eatre confirm\u00e9, d\u2019\u00eatre reconnu comme centre de quelque chose. \u00c0 chaque fois qu\u2019on obtient ce qu\u2019on voulait, on se retrouve pourtant un peu plus seul et un peu plus triste, comme apr\u00e8s n\u2019importe quel d\u00e9sir assouvi. Lui, dans ces histoires-l\u00e0, n\u2019a jamais su quoi faire de sa cervelle. Plus il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 l\u2019amour, moins il sait l\u2019habiter. Il a appris, au fil des ann\u00e9es, qu\u2019il vaut mieux se fier \u00e0 une intuition fugace qu\u2019\u00e0 toutes les constructions raisonnables qu\u2019il monte laborieusement pour prouver qu\u2019il ressent “comme il faut”, au bon moment, dans le bon sens. Il se souvient de ces sc\u00e8nes o\u00f9 on lui demandait des preuves, des d\u00e9monstrations : “si tu m\u2019aimais, tu\u2026”, phrases suspendues qu\u2019il n\u2019a jamais su finir, gestes attendus qu\u2019il n\u2019arrivait pas \u00e0 mimer. Il se voyait alors comme un accus\u00e9 mal d\u00e9fendu, assis au banc d\u2019un tribunal dont il n\u2019a pas choisi les r\u00e8gles, somm\u00e9 de produire des pi\u00e8ces \u00e0 conviction qu\u2019il n\u2019a pas, jusqu\u2019au “non-lieu” final, chacun repartant avec sa ranc\u0153ur sous le bras. \u00c0 force, il en est venu \u00e0 conclure qu\u2019il devait \u00eatre rat\u00e9 quelque part, g\u00e9n\u00e9tiquement ou autrement, une anomalie qui ne sait ni adorer correctement les femmes qu\u2019il d\u00e9sire, ni aimer comme il faut un chien, un arbre, un dieu ou une \u0153uvre d\u2019art sans sentir, t\u00f4t ou tard, la fausset\u00e9, l\u2019\u00e9go\u00efsme, l\u2019illusion derri\u00e8re l\u2019\u00e9lan. De cette faille, il a tir\u00e9 une dr\u00f4le de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il appelle la v\u00e9rit\u00e9 : il se m\u00e9fie des \u00e9lans trop pleins, des d\u00e9clarations d\u00e9finitives, des promesses \u00e9ternelles. Le bouddhisme lui parle pour \u00e7a, avec ses phrases qui disent qu\u2019il ne faut croire qu\u2019en ce qu\u2019on a v\u00e9rifi\u00e9 soi-m\u00eame, qu\u2019aucun bouddha ne viendra de l\u2019ext\u00e9rieur. Mais le soir, quand il fait d\u00e9filer le fil de son t\u00e9l\u00e9phone, cette sagesse-l\u00e0 semble tr\u00e8s loin. Sur l\u2019\u00e9cran, \u00e7a clignote de petits c\u0153urs rouges, de mains jointes, de fleurs, de sourires jaunes qui rient ou pleurent. Des gens qu\u2019il conna\u00eet \u00e0 peine publient “amour”, “amour toujours”, “tellement de gratitude”, et sous chaque photo, une procession de signes standardis\u00e9s vient tamponner “j\u2019aime”, “j\u2019adore”, “je compatis” comme on appose un tampon sur un formulaire. Il sent bien que ce n\u2019est pas de l\u2019amour qui circule l\u00e0, mais une adh\u00e9sion, un r\u00e9flexe de ralliement : on clique pour dire “je suis l\u00e0, je ne veux pas \u00eatre exclu du cercle”, on alimente la machine qui vit de ces tours de piste. Pendant qu\u2019il regarde ces c\u0153urs d\u00e9filer, des publicit\u00e9s s\u2019ins\u00e8rent par \u00e0-coups entre deux d\u00e9clarations : un parfum “pour elle”, une bague “pour dire je t\u2019aime”, une appli de rencontre “pour enfin trouver l\u2019amour”, tout un catalogue de besoins fabriqu\u00e9s qui vient se greffer sur le vieux d\u00e9sir d\u2019\u00eatre aim\u00e9. Il voit tr\u00e8s bien le calcul : plus les gens s\u2019agrippent \u00e0 ce besoin-l\u00e0, plus ils sont pr\u00eats \u00e0 payer pour le nourrir, en temps, en argent, en attention. Il se sent partag\u00e9 entre le m\u00e9pris et une forme de tristesse. Il pourrait se contenter de conclure que tout repose sur “l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9 des gens”, tourner le dos et se croire au-dessus, mais il sait qu\u2019il n\u2019est pas diff\u00e9rent : lui aussi a d\u00e9j\u00e0 post\u00e9 une phrase en esp\u00e9rant des c\u0153urs, lui aussi a guett\u00e9 les notifications comme des caresses de substitution. S\u2019il y a m\u00e9chancet\u00e9, elle ne vient pas seulement de la solitude de ceux qui exploitent le syst\u00e8me, elle vient aussi de sa propre incapacit\u00e9, \u00e0 lui, \u00e0 savoir aimer autrement que comme \u00e7a, \u00e0 d\u00e9couvert, sans preuves, sans mise en sc\u00e8ne. C\u2019est l\u00e0, dans cette incapacit\u00e9, dans cette maladresse, que se trouve peut-\u00eatre la seule part d\u2019amour qu\u2019il reconna\u00eet comme vraie : non pas le territoire qu\u2019on d\u00e9fend, ni l\u2019adh\u00e9sion qu\u2019on marchande, mais la fragilit\u00e9 nue qui accepte de ne pas savoir tr\u00e8s bien ce que ce mot veut dire, et qui continue pourtant \u00e0 tendre la main.<\/p>\n