{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/31-03-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/31-03-2019.html", "title": "31\/03\/2019", "date_published": "2019-03-30T23:25:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:25:22Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Dans l\u2019atelier, il tient le pinceau quelques secondes au-dessus de la toile et il attend, comme s\u2019il devait d\u2019abord laisser revenir un temps d\u2019avant. Ce moment suspendu l\u2019obs\u00e8de depuis des ann\u00e9es : tant que la pointe ne touche pas encore la surface, il a l\u2019impression que tout est l\u00e0 en m\u00eame temps, ce qu\u2019il est, ce qu\u2019il regarde, ses souvenirs, ce qu\u2019il ignore, un monde entier compact\u00e9 dans ce geste \u00e0 venir. Quand enfin il pose le pinceau, il n\u2019a plus vraiment l\u2019impression d\u2019\u00eatre “lui” en train de peindre quelque chose ; pendant quelques instants, il y a juste le mouvement, la main, la toile, la couleur, tout m\u00eal\u00e9. Pour lui, la peinture commence l\u00e0 : dans ce temps bref o\u00f9 la s\u00e9paration entre sujet et objet ne s\u2019est pas encore reform\u00e9e. Il se rend compte apr\u00e8s coup qu\u2019il a travaill\u00e9 longtemps sur ce postulat sans le nommer, en avan\u00e7ant presque \u00e0 l\u2019aveugle, guid\u00e9 par une intuition plus que par une m\u00e9thode. Ce qu\u2019il cherche en peignant lui rappelle ce que les physiciens pr\u00e9tendent chercher dans leurs machines : de quoi est faite la mati\u00e8re, comment circule l\u2019\u00e9nergie, comment l\u2019information se transmet. Il est persuad\u00e9 que ce qui l\u2019informe vraiment quand il peint — ce qui oriente sa main, ses choix, ses refus — vient de tr\u00e8s loin et, en m\u00eame temps, est intact en lui : une sorte de r\u00e9serve sourde qui existe aussi bien dans une feuille, un caillou ou un visage. Cette id\u00e9e le met dans un \u00e9tat proche de l\u2019ivresse. Il se sent encore ivre de peindre, ivre de comprendre, ivre m\u00eame de vivre, alors que la soci\u00e9t\u00e9 le classe d\u00e9sormais dans la cat\u00e9gorie des “seniors”. Dans un autre temps, pense-t-il, il serait juste un bon apprenti ; aujourd\u2019hui des gens l\u2019appellent “ma\u00eetre” dans les ateliers, ce qui le met mal \u00e0 l\u2019aise. Il voit bien ce qu\u2019ils projettent sur ce mot-l\u00e0 : quelqu\u2019un qui sait, qui a trouv\u00e9, qui peut transmettre un savoir stable. Lui ne reconna\u00eet l\u00e0 ni son travail ni sa position int\u00e9rieure. Il a l\u2019impression au contraire de devoir d\u00e9fendre chaque jour cet esprit de d\u00e9butant dont il sent qu\u2019il d\u00e9pend : la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9tonner encore, \u00e0 ne pas savoir ce qu\u2019il fait avant de le faire. D\u00e8s que le “connu” revient — un motif qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9, une solution de composition qui marche \u00e0 tous les coups, un geste de pinceau qu\u2019on attend de lui — il sent monter l\u2019ennui. C\u2019est le “d\u00e9j\u00e0 vu” qui le fait fuir : l\u2019impression de refaire une carte postale de sa propre peinture. Il comprend bien, pourtant, que la plupart des gens n\u2019ont ni le temps ni l\u2019envie d\u2019entrer dans ces d\u00e9tails. Quand ils viennent voir une exposition, ils cherchent surtout un tableau \u00e0 accrocher au-dessus d\u2019un canap\u00e9, quelque chose qui “ira bien avec le mur”. Cet \u00e9cart entre ce qu\u2019il vit devant la toile et ce que beaucoup attendent d\u2019un tableau le remet \u00e0 sa place : cela force une certaine humilit\u00e9. Il continue pourtant \u00e0 parler de peinture, \u00e0 \u00e9crire l\u00e0-dessus, non parce qu\u2019il esp\u00e8re convaincre, mais parce que ces phrases l\u2019aident \u00e0 voir clair dans ce qu\u2019il fait, \u00e0 retrouver son fil quand il se perd. Il pose ces textes comme des petites pierres sur le chemin, sachant \u00e0 quelle vitesse l\u2019\u00e9garement revient et \u00e0 quel point il est aussi n\u00e9cessaire pour chercher autrement. Ce qui le met en route reste d\u2019une simplicit\u00e9 presque enfantine : le plaisir de jouer avec la couleur, la surprise d\u2019une forme qui appara\u00eet sans avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vue, la joie tr\u00e8s simple d\u2019un accord soudain entre ce qu\u2019il sent et ce qui se voit. Il imagine qu\u2019Einstein a d\u00fb ressentir quelque chose de cette sorte en r\u00eavant qu\u2019il chevauche un rayon de lumi\u00e8re, avant que tout cela ne se transforme en \u00e9quations. Il pense \u00e0 Spinoza qui polit ses verres le matin et \u00e9crit l\u2019\u00c9thique l\u2019apr\u00e8s-midi, en suivant une intuition obstin\u00e9e plus qu\u2019un plan de carri\u00e8re. Il se demande si quelque chose de vraiment vivant n\u2019est pas toujours n\u00e9 d\u2019un mouvement de ce genre, d\u2019une intuition tenue assez longtemps pour prendre forme. \u00c0 l\u2019inverse, chaque fois qu\u2019il a vu des projets guid\u00e9s d\u2019abord par l\u2019argent, la revanche ou le besoin d\u2019\u00e9craser les autres, il a aussi vu, t\u00f4t ou tard, ce que cela produit : des \u0153uvres bien faites mais mortes, des syst\u00e8mes qui tiennent par la peur, des vies qui se r\u00e9tr\u00e9cissent. C\u2019est contre cette r\u00e9duction-l\u00e0 qu\u2019il peint, m\u00eame si personne ne le voit vraiment. Quand il reprend le pinceau, il essaie simplement de revenir \u00e0 ce point de d\u00e9part, \u00e0 ce temps minuscule d\u2019avant la s\u00e9paration, et de rester assez longtemps dans cette attention-l\u00e0 pour que quelque chose, sur la toile, t\u00e9moigne que ce moment a exist\u00e9.<\/p>", "content_text": " Dans l\u2019atelier, il tient le pinceau quelques secondes au-dessus de la toile et il attend, comme s\u2019il devait d\u2019abord laisser revenir un temps d\u2019avant. Ce moment suspendu l\u2019obs\u00e8de depuis des ann\u00e9es : tant que la pointe ne touche pas encore la surface, il a l\u2019impression que tout est l\u00e0 en m\u00eame temps, ce qu\u2019il est, ce qu\u2019il regarde, ses souvenirs, ce qu\u2019il ignore, un monde entier compact\u00e9 dans ce geste \u00e0 venir. Quand enfin il pose le pinceau, il n\u2019a plus vraiment l\u2019impression d\u2019\u00eatre \u201clui\u201d en train de peindre quelque chose ; pendant quelques instants, il y a juste le mouvement, la main, la toile, la couleur, tout m\u00eal\u00e9. Pour lui, la peinture commence l\u00e0 : dans ce temps bref o\u00f9 la s\u00e9paration entre sujet et objet ne s\u2019est pas encore reform\u00e9e. Il se rend compte apr\u00e8s coup qu\u2019il a travaill\u00e9 longtemps sur ce postulat sans le nommer, en avan\u00e7ant presque \u00e0 l\u2019aveugle, guid\u00e9 par une intuition plus que par une m\u00e9thode. Ce qu\u2019il cherche en peignant lui rappelle ce que les physiciens pr\u00e9tendent chercher dans leurs machines : de quoi est faite la mati\u00e8re, comment circule l\u2019\u00e9nergie, comment l\u2019information se transmet. Il est persuad\u00e9 que ce qui l\u2019informe vraiment quand il peint \u2014 ce qui oriente sa main, ses choix, ses refus \u2014 vient de tr\u00e8s loin et, en m\u00eame temps, est intact en lui : une sorte de r\u00e9serve sourde qui existe aussi bien dans une feuille, un caillou ou un visage. Cette id\u00e9e le met dans un \u00e9tat proche de l\u2019ivresse. Il se sent encore ivre de peindre, ivre de comprendre, ivre m\u00eame de vivre, alors que la soci\u00e9t\u00e9 le classe d\u00e9sormais dans la cat\u00e9gorie des \u201cseniors\u201d. Dans un autre temps, pense-t-il, il serait juste un bon apprenti ; aujourd\u2019hui des gens l\u2019appellent \u201cma\u00eetre\u201d dans les ateliers, ce qui le met mal \u00e0 l\u2019aise. Il voit bien ce qu\u2019ils projettent sur ce mot-l\u00e0 : quelqu\u2019un qui sait, qui a trouv\u00e9, qui peut transmettre un savoir stable. Lui ne reconna\u00eet l\u00e0 ni son travail ni sa position int\u00e9rieure. Il a l\u2019impression au contraire de devoir d\u00e9fendre chaque jour cet esprit de d\u00e9butant dont il sent qu\u2019il d\u00e9pend : la capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019\u00e9tonner encore, \u00e0 ne pas savoir ce qu\u2019il fait avant de le faire. D\u00e8s que le \u201cconnu\u201d revient \u2014 un motif qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 trait\u00e9, une solution de composition qui marche \u00e0 tous les coups, un geste de pinceau qu\u2019on attend de lui \u2014 il sent monter l\u2019ennui. C\u2019est le \u201cd\u00e9j\u00e0 vu\u201d qui le fait fuir : l\u2019impression de refaire une carte postale de sa propre peinture. Il comprend bien, pourtant, que la plupart des gens n\u2019ont ni le temps ni l\u2019envie d\u2019entrer dans ces d\u00e9tails. Quand ils viennent voir une exposition, ils cherchent surtout un tableau \u00e0 accrocher au-dessus d\u2019un canap\u00e9, quelque chose qui \u201cira bien avec le mur\u201d. Cet \u00e9cart entre ce qu\u2019il vit devant la toile et ce que beaucoup attendent d\u2019un tableau le remet \u00e0 sa place : cela force une certaine humilit\u00e9. Il continue pourtant \u00e0 parler de peinture, \u00e0 \u00e9crire l\u00e0-dessus, non parce qu\u2019il esp\u00e8re convaincre, mais parce que ces phrases l\u2019aident \u00e0 voir clair dans ce qu\u2019il fait, \u00e0 retrouver son fil quand il se perd. Il pose ces textes comme des petites pierres sur le chemin, sachant \u00e0 quelle vitesse l\u2019\u00e9garement revient et \u00e0 quel point il est aussi n\u00e9cessaire pour chercher autrement. Ce qui le met en route reste d\u2019une simplicit\u00e9 presque enfantine : le plaisir de jouer avec la couleur, la surprise d\u2019une forme qui appara\u00eet sans avoir \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vue, la joie tr\u00e8s simple d\u2019un accord soudain entre ce qu\u2019il sent et ce qui se voit. Il imagine qu\u2019Einstein a d\u00fb ressentir quelque chose de cette sorte en r\u00eavant qu\u2019il chevauche un rayon de lumi\u00e8re, avant que tout cela ne se transforme en \u00e9quations. Il pense \u00e0 Spinoza qui polit ses verres le matin et \u00e9crit l\u2019\u00c9thique l\u2019apr\u00e8s-midi, en suivant une intuition obstin\u00e9e plus qu\u2019un plan de carri\u00e8re. Il se demande si quelque chose de vraiment vivant n\u2019est pas toujours n\u00e9 d\u2019un mouvement de ce genre, d\u2019une intuition tenue assez longtemps pour prendre forme. \u00c0 l\u2019inverse, chaque fois qu\u2019il a vu des projets guid\u00e9s d\u2019abord par l\u2019argent, la revanche ou le besoin d\u2019\u00e9craser les autres, il a aussi vu, t\u00f4t ou tard, ce que cela produit : des \u0153uvres bien faites mais mortes, des syst\u00e8mes qui tiennent par la peur, des vies qui se r\u00e9tr\u00e9cissent. C\u2019est contre cette r\u00e9duction-l\u00e0 qu\u2019il peint, m\u00eame si personne ne le voit vraiment. Quand il reprend le pinceau, il essaie simplement de revenir \u00e0 ce point de d\u00e9part, \u00e0 ce temps minuscule d\u2019avant la s\u00e9paration, et de rester assez longtemps dans cette attention-l\u00e0 pour que quelque chose, sur la toile, t\u00e9moigne que ce moment a exist\u00e9. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/2-1.jpg?1764113095", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/30-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/30-mars-2019.html", "title": "30 mars 2019", "date_published": "2019-03-30T22:59:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:00:25Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il y a des soirs o\u00f9 il comprend tr\u00e8s bien pourquoi certains finissent par ha\u00efr l\u2019esp\u00e8ce enti\u00e8re. L\u2019\u00e9cran est allum\u00e9, les images d\u00e9filent : un plateau o\u00f9 l\u2019on commente la derni\u00e8re bavure comme un match de foot, un micro-trottoir sur le th\u00e8me “les Fran\u00e7ais sont-ils\u2026”, une publicit\u00e9 pour des SUV qui escaladent des montagnes imaginaires entre deux reportages sur la s\u00e9cheresse. Il coupe le son, il garde les gestes : bouches qui s\u2019ouvrent, sourires de fa\u00e7ade, haussements d\u2019\u00e9paules bien huil\u00e9s. Par la fen\u00eatre, un sanglier et deux marcassins fouillent les bacs \u00e0 ordures au pied des r\u00e9sidences, renversent un sac, pi\u00e9tinent des barquettes de salade, se roulent presque dans les restes de pizzas. Ils ont l\u2019air b\u00eate, oui, mais ce n\u2019est pas la m\u00eame b\u00eatise : ils n\u2019ont pas construit eux-m\u00eames les piscines turquoises qu\u2019ils d\u00e9vastent. Dans ces moments-l\u00e0, une voix en lui prend le dessus et se met \u00e0 parler tr\u00e8s fort : l\u2019humanit\u00e9 est un amas de stupidit\u00e9 qu\u2019aucun animal n\u2019\u00e9galera jamais, un troupeau qui se croit malin parce qu\u2019il invente des applications pour mesurer ses pas pendant qu\u2019il marche vers le mur. Tout para\u00eet tellement faux, tellement pr\u00e9visible, qu\u2019il imagine sans effort la minorit\u00e9 qui doit se frotter les mains derri\u00e8re le rideau, ceux qui vivent de cette idiotie, qui lui vendent des candidats, des guerres propres, des proph\u00e8tes cl\u00e9s en main. C\u2019est la sensation d\u2019\u00eatre pris dans une machinerie o\u00f9 chacun s\u2019occupe surtout de maintenir la roue qui l\u2019\u00e9crase, en r\u00e2lant juste assez pour croire qu\u2019il r\u00e9siste. Il repense \u00e0 ces gamins partis rejoindre Daesh, \u00e0 leurs visages dans les journaux, aux voisins qui disent “on n\u2019a rien vu venir”, et il se dit que c\u2019est encore la m\u00eame faille qui a servi : besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de croire \u00e0 quelque chose de net, de tranch\u00e9, de pur, besoin d\u2019un ext\u00e9rieur \u00e0 conspuer pour ne pas se dissoudre dans la mollesse. Les fauves en costard qui \u00e9crivent les slogans ont bien compris \u00e7a : que ce soit au nom de Dieu, de la Nation, du March\u00e9 ou de la D\u00e9mocratie, ils savent parler \u00e0 cette cr\u00e9dulit\u00e9-l\u00e0. Il pourrait passer la nuit \u00e0 empiler les preuves, \u00e0 faire la liste de tous les endroits o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 fuit sa responsabilit\u00e9 en se r\u00e9fugiant dans la plainte. C\u2019est facile, d\u2019ailleurs c\u2019est ce qu\u2019il fait quand il est trop fatigu\u00e9 pour autre chose : il maudit “les gens”, “les politiciens”, “les masses”, comme s\u2019il n\u2019en faisait pas partie. C\u2019est confortable, le m\u00e9pris : on peut s\u2019y lover comme dans une couette froide, on n\u2019a plus rien \u00e0 attendre de personne, on se fabrique une lucidit\u00e9 atroce qui a r\u00e9ponse \u00e0 tout. Et puis, quand il regarde d\u2019un peu plus pr\u00e8s, il voit que ce m\u00e9canisme est exactement celui qu\u2019il accuse : la plainte mille fois plus simple que la responsabilit\u00e9. L\u2019humanit\u00e9 irresponsable, c\u2019est un constat qui commence \u00e0 la premi\u00e8re personne. Que fait-il, lui, de sa rage devant l\u2019\u00e9cran ? Il zappe, il peste, il envoie deux phrases assassines sur un r\u00e9seau, puis il retourne \u00e0 sa vie en esp\u00e9rant vaguement que demain sera mieux, exactement comme ceux qu\u2019il traite de moutons. On dit que l\u2019\u00e9cole produit du mouton alors que le monde aurait besoin de loups, mais quand il pousse cette image un peu plus loin, il voit qu\u2019il ne veut ni de l\u2019un ni de l\u2019autre : le loup glorieux qui d\u00e9chire tout n\u2019est qu\u2019un autre r\u00eave de domination, un fantasme de force pure qui finit en meute hyst\u00e9rique. Ce qui manque, ce n\u2019est pas un pr\u00e9dateur de plus, c\u2019est la capacit\u00e9 \u00e0 tenir debout sans se raconter d\u2019histoires. L\u00e0, les mots “peur” et “espoir” commencent \u00e0 se mettre en place. La peur est facile \u00e0 rep\u00e9rer : peur de manquer, de perdre son statut, d\u2019\u00eatre seul, d\u2019\u00eatre malade, d\u2019\u00eatre humili\u00e9. L\u2019espoir est plus tra\u00eetre : espoir d\u2019un grand soir, d\u2019un sauveur, d\u2019un changement venu d\u2019en haut, d\u2019une technologie qui arrangerait tout \u00e7a. Ce sont les deux extr\u00e9mit\u00e9s de la m\u00eame laisse. Tant qu\u2019il tire ce joug-l\u00e0, il reste dans le sillon qu\u2019on a trac\u00e9 pour lui, avec l\u2019impression de faire quelque chose en plus, de “penser contre”. C\u2019est l\u00e0 que ses moments les plus sombres basculent parfois : quand, au lieu de regarder dehors, il sent \u00e0 quel point il a peur, \u00e0 quel point il esp\u00e8re encore, et qu\u2019il voit que la source de son m\u00e9pris est aussi sa l\u00e2chet\u00e9. Ce qui lui reste alors, ce ne sont ni les grands discours sur les ma\u00eetres du monde ni les fantasmes d\u2019insurrection, mais quelque chose de plus d\u00e9risoire et de plus solide : ses fragilit\u00e9s. Celles qu\u2019il passe son temps \u00e0 maquiller pour ne pas avoir l\u2019air vuln\u00e9rable, celles qu\u2019il cache en soci\u00e9t\u00e9 avec des blagues, celles qu\u2019il enfouit sous la col\u00e8re. Quand il arrive \u00e0 ne plus les fuir, \u00e0 les regarder comme elles sont, elles deviennent autre chose qu\u2019une honte : une base. C\u2019est \u00e0 partir d\u2019elles qu\u2019il peut, parfois, ne pas c\u00e9der \u00e0 la peur ni \u00e0 l\u2019espoir, r\u00e9pondre autrement que par la plainte, rester un peu digne devant la b\u00eatise collective sans se hisser au-dessus. Elles ne le rendent pas meilleur que les autres, mais elles lui rappellent qu\u2019il est du m\u00eame mat\u00e9riau, expos\u00e9 aux m\u00eames paniques, aux m\u00eames illusions. L\u00e0, dans cette reconnaissance inconfortable, se joue pour lui une forme de responsabilit\u00e9 : continuer \u00e0 voir la b\u00eatise du monde sans oublier qu\u2019elle commence chez lui, et faire de cette lucidit\u00e9 non pas une arme contre les autres, mais un pont fragile vers ceux qui n\u2019ont pas encore la force de la regarder.<\/p>\n

\nillustration<\/em> barbouillage huile sur toile pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Il y a des soirs o\u00f9 il comprend tr\u00e8s bien pourquoi certains finissent par ha\u00efr l\u2019esp\u00e8ce enti\u00e8re. L\u2019\u00e9cran est allum\u00e9, les images d\u00e9filent : un plateau o\u00f9 l\u2019on commente la derni\u00e8re bavure comme un match de foot, un micro-trottoir sur le th\u00e8me \u201cles Fran\u00e7ais sont-ils\u2026\u201d, une publicit\u00e9 pour des SUV qui escaladent des montagnes imaginaires entre deux reportages sur la s\u00e9cheresse. Il coupe le son, il garde les gestes : bouches qui s\u2019ouvrent, sourires de fa\u00e7ade, haussements d\u2019\u00e9paules bien huil\u00e9s. Par la fen\u00eatre, un sanglier et deux marcassins fouillent les bacs \u00e0 ordures au pied des r\u00e9sidences, renversent un sac, pi\u00e9tinent des barquettes de salade, se roulent presque dans les restes de pizzas. Ils ont l\u2019air b\u00eate, oui, mais ce n\u2019est pas la m\u00eame b\u00eatise : ils n\u2019ont pas construit eux-m\u00eames les piscines turquoises qu\u2019ils d\u00e9vastent. Dans ces moments-l\u00e0, une voix en lui prend le dessus et se met \u00e0 parler tr\u00e8s fort : l\u2019humanit\u00e9 est un amas de stupidit\u00e9 qu\u2019aucun animal n\u2019\u00e9galera jamais, un troupeau qui se croit malin parce qu\u2019il invente des applications pour mesurer ses pas pendant qu\u2019il marche vers le mur. Tout para\u00eet tellement faux, tellement pr\u00e9visible, qu\u2019il imagine sans effort la minorit\u00e9 qui doit se frotter les mains derri\u00e8re le rideau, ceux qui vivent de cette idiotie, qui lui vendent des candidats, des guerres propres, des proph\u00e8tes cl\u00e9s en main. C\u2019est la sensation d\u2019\u00eatre pris dans une machinerie o\u00f9 chacun s\u2019occupe surtout de maintenir la roue qui l\u2019\u00e9crase, en r\u00e2lant juste assez pour croire qu\u2019il r\u00e9siste. Il repense \u00e0 ces gamins partis rejoindre Daesh, \u00e0 leurs visages dans les journaux, aux voisins qui disent \u201con n\u2019a rien vu venir\u201d, et il se dit que c\u2019est encore la m\u00eame faille qui a servi : besoin d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de croire \u00e0 quelque chose de net, de tranch\u00e9, de pur, besoin d\u2019un ext\u00e9rieur \u00e0 conspuer pour ne pas se dissoudre dans la mollesse. Les fauves en costard qui \u00e9crivent les slogans ont bien compris \u00e7a : que ce soit au nom de Dieu, de la Nation, du March\u00e9 ou de la D\u00e9mocratie, ils savent parler \u00e0 cette cr\u00e9dulit\u00e9-l\u00e0. Il pourrait passer la nuit \u00e0 empiler les preuves, \u00e0 faire la liste de tous les endroits o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 fuit sa responsabilit\u00e9 en se r\u00e9fugiant dans la plainte. C\u2019est facile, d\u2019ailleurs c\u2019est ce qu\u2019il fait quand il est trop fatigu\u00e9 pour autre chose : il maudit \u201cles gens\u201d, \u201cles politiciens\u201d, \u201cles masses\u201d, comme s\u2019il n\u2019en faisait pas partie. C\u2019est confortable, le m\u00e9pris : on peut s\u2019y lover comme dans une couette froide, on n\u2019a plus rien \u00e0 attendre de personne, on se fabrique une lucidit\u00e9 atroce qui a r\u00e9ponse \u00e0 tout. Et puis, quand il regarde d\u2019un peu plus pr\u00e8s, il voit que ce m\u00e9canisme est exactement celui qu\u2019il accuse : la plainte mille fois plus simple que la responsabilit\u00e9. L\u2019humanit\u00e9 irresponsable, c\u2019est un constat qui commence \u00e0 la premi\u00e8re personne. Que fait-il, lui, de sa rage devant l\u2019\u00e9cran ? Il zappe, il peste, il envoie deux phrases assassines sur un r\u00e9seau, puis il retourne \u00e0 sa vie en esp\u00e9rant vaguement que demain sera mieux, exactement comme ceux qu\u2019il traite de moutons. On dit que l\u2019\u00e9cole produit du mouton alors que le monde aurait besoin de loups, mais quand il pousse cette image un peu plus loin, il voit qu\u2019il ne veut ni de l\u2019un ni de l\u2019autre : le loup glorieux qui d\u00e9chire tout n\u2019est qu\u2019un autre r\u00eave de domination, un fantasme de force pure qui finit en meute hyst\u00e9rique. Ce qui manque, ce n\u2019est pas un pr\u00e9dateur de plus, c\u2019est la capacit\u00e9 \u00e0 tenir debout sans se raconter d\u2019histoires. L\u00e0, les mots \u201cpeur\u201d et \u201cespoir\u201d commencent \u00e0 se mettre en place. La peur est facile \u00e0 rep\u00e9rer : peur de manquer, de perdre son statut, d\u2019\u00eatre seul, d\u2019\u00eatre malade, d\u2019\u00eatre humili\u00e9. L\u2019espoir est plus tra\u00eetre : espoir d\u2019un grand soir, d\u2019un sauveur, d\u2019un changement venu d\u2019en haut, d\u2019une technologie qui arrangerait tout \u00e7a. Ce sont les deux extr\u00e9mit\u00e9s de la m\u00eame laisse. Tant qu\u2019il tire ce joug-l\u00e0, il reste dans le sillon qu\u2019on a trac\u00e9 pour lui, avec l\u2019impression de faire quelque chose en plus, de \u201cpenser contre\u201d. C\u2019est l\u00e0 que ses moments les plus sombres basculent parfois : quand, au lieu de regarder dehors, il sent \u00e0 quel point il a peur, \u00e0 quel point il esp\u00e8re encore, et qu\u2019il voit que la source de son m\u00e9pris est aussi sa l\u00e2chet\u00e9. Ce qui lui reste alors, ce ne sont ni les grands discours sur les ma\u00eetres du monde ni les fantasmes d\u2019insurrection, mais quelque chose de plus d\u00e9risoire et de plus solide : ses fragilit\u00e9s. Celles qu\u2019il passe son temps \u00e0 maquiller pour ne pas avoir l\u2019air vuln\u00e9rable, celles qu\u2019il cache en soci\u00e9t\u00e9 avec des blagues, celles qu\u2019il enfouit sous la col\u00e8re. Quand il arrive \u00e0 ne plus les fuir, \u00e0 les regarder comme elles sont, elles deviennent autre chose qu\u2019une honte : une base. C\u2019est \u00e0 partir d\u2019elles qu\u2019il peut, parfois, ne pas c\u00e9der \u00e0 la peur ni \u00e0 l\u2019espoir, r\u00e9pondre autrement que par la plainte, rester un peu digne devant la b\u00eatise collective sans se hisser au-dessus. Elles ne le rendent pas meilleur que les autres, mais elles lui rappellent qu\u2019il est du m\u00eame mat\u00e9riau, expos\u00e9 aux m\u00eames paniques, aux m\u00eames illusions. L\u00e0, dans cette reconnaissance inconfortable, se joue pour lui une forme de responsabilit\u00e9 : continuer \u00e0 voir la b\u00eatise du monde sans oublier qu\u2019elle commence chez lui, et faire de cette lucidit\u00e9 non pas une arme contre les autres, mais un pont fragile vers ceux qui n\u2019ont pas encore la force de la regarder. *illustration* barbouillage huile sur toile pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_20190318_085049_1_.jpg?1764111572", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/30-mars-2019_3.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/30-mars-2019_3.html", "title": "30 mars 2019_3", "date_published": "2019-03-29T23:18:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:19:31Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il vit depuis des ann\u00e9es dans un de ces immeubles parisiens o\u00f9 les chambres de bonne sont empil\u00e9es comme des bo\u00eetes d\u2019allumettes sous les toits. Au-dessus de lui, un apprenti pianiste r\u00e9p\u00e8te toujours la m\u00eame suite de notes, jour apr\u00e8s jour, avec la r\u00e9gularit\u00e9 d\u2019une machine. D\u2019abord il a compt\u00e9 les intervalles, cherch\u00e9 \u00e0 comprendre ce qu\u2019il jouait, puis il a cess\u00e9 d\u2019\u00e9couter. Maintenant, il alterne entre deux r\u00e9flexes : temp\u00eater en silence contre ce mart\u00e8lement ou acheter des boules Quies \u00e0 la pharmacie du coin. L\u2019ennui, il le voit fonctionner comme \u00e7a : une r\u00e9p\u00e9tition obstin\u00e9e qui finit par produire soit la col\u00e8re, soit la surdit\u00e9. Il se dit que les syst\u00e8mes ne sont pas diff\u00e9rents de son voisin pianiste. On invente un cadre, des r\u00e8gles, un rythme, tout le monde s\u2019y plie, et au bout d\u2019un moment la monotonie devient insupportable. Alors, pour que \u00e7a tienne, ceux qui con\u00e7oivent ces cadres introduisent du hasard comme on glisse une dissonance dans une m\u00e9lodie : un impr\u00e9vu calcul\u00e9, une alerte, un danger, de quoi effrayer un peu, d\u00e9placer l\u2019attention, puis revenir en expliquant \u00e0 quel point il est pr\u00e9cieux que le syst\u00e8me soit l\u00e0. “Vous avez vu pourquoi il faut des fen\u00eatres ? Pour \u00e9viter les courants d\u2019air et les fermer en cas de coup de vent.” On ne rappelle pas que sans fen\u00eatre on \u00e9touffe, on vit dans le noir ; on insiste sur la menace, pas sur l\u2019air ou la lumi\u00e8re. \u00c0 force, les gens finissent par r\u00e9p\u00e9ter ces phrases bancales comme des v\u00e9rit\u00e9s, et lui-m\u00eame se surprend parfois \u00e0 penser en ces termes sans savoir d\u2019o\u00f9 \u00e7a vient. La voiture rouge lui revient souvent comme exemple. Un matin, sans raison claire, l\u2019id\u00e9e s\u2019est impos\u00e9e : il lui “faudrait” ce mod\u00e8le pr\u00e9cis, cette marque, cette couleur. Il n\u2019avait jamais pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 ce type de v\u00e9hicule, le flot d\u2019automobiles lui arrivait en masse anonyme. \u00c0 partir de ce jour-l\u00e0, il ne voit plus qu\u2019elle : la voiture rouge partout, en bas de chez lui, dans les rues adjacentes, sur le p\u00e9riph\u00e9rique, dans les publicit\u00e9s. Ce n\u2019est pas le monde qui a chang\u00e9, c\u2019est son regard qui s\u2019est referm\u00e9 sur un objet devenu soudain indispensable. Il se voit tr\u00e8s bien, au bord de passer commande, persuad\u00e9 qu\u2019il fait un choix libre, alors que quelque chose — une campagne, une conversation, un panneau, un algorithme — a gliss\u00e9 cette envie dans son champ de vision. L\u2019impression d\u2019\u00e9tranget\u00e9 surgit au dernier moment, comme dans ces r\u00eaves o\u00f9 un d\u00e9tail brise d\u2019un coup la coh\u00e9rence apparente du d\u00e9cor. C\u2019est cette m\u00eame impression qui le r\u00e9veille, le matin, quand il se rend compte que tout ce qu\u2019il prenait pour “son” d\u00e9sir ne tient qu\u2019\u00e0 un l\u00e9ger r\u00e9glage du cadre. Depuis, elle ne le quitte plus tout \u00e0 fait. D\u00e8s qu\u2019il sent ce malaise monter, ce sentiment d\u2019\u00eatre un rat qui tourne dans un labyrinthe con\u00e7u par d\u2019autres, il essaie de casser la trajectoire. Il sort acheter quatre pains au chocolat qu\u2019il mange en marchant, sans raison de f\u00eate ni d\u2019occasion, juste pour contrarier la logique des bonnes r\u00e9solutions. Ou bien il prend sa voiture, pas rouge, et roule jusqu\u2019\u00e0 un coin de campagne qu\u2019il ne conna\u00eet pas, gare le v\u00e9hicule au hasard et marche une heure, deux heures, sans objectif pr\u00e9cis. D\u2019autres fois, il s\u2019assoit et \u00e9crit un texte comme celui-ci au lieu de faire ce qu\u2019il “devrait” faire \u00e0 cette heure-l\u00e0. Ce ne sont pas des actes h\u00e9ro\u00efques, il le sait, mais c\u2019est sa mani\u00e8re de construire des contrepoids \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des contrepoids qu\u2019on lui a pr\u00e9par\u00e9s. Quand le piano recommence au-dessus de sa t\u00eate et que la s\u00e9quence de notes red\u00e9marre, il ferme les yeux et se demande si c\u2019est lui ou le syst\u00e8me qui d\u00e9raille en premier.<\/p>", "content_text": " Il vit depuis des ann\u00e9es dans un de ces immeubles parisiens o\u00f9 les chambres de bonne sont empil\u00e9es comme des bo\u00eetes d\u2019allumettes sous les toits. Au-dessus de lui, un apprenti pianiste r\u00e9p\u00e8te toujours la m\u00eame suite de notes, jour apr\u00e8s jour, avec la r\u00e9gularit\u00e9 d\u2019une machine. D\u2019abord il a compt\u00e9 les intervalles, cherch\u00e9 \u00e0 comprendre ce qu\u2019il jouait, puis il a cess\u00e9 d\u2019\u00e9couter. Maintenant, il alterne entre deux r\u00e9flexes : temp\u00eater en silence contre ce mart\u00e8lement ou acheter des boules Quies \u00e0 la pharmacie du coin. L\u2019ennui, il le voit fonctionner comme \u00e7a : une r\u00e9p\u00e9tition obstin\u00e9e qui finit par produire soit la col\u00e8re, soit la surdit\u00e9. Il se dit que les syst\u00e8mes ne sont pas diff\u00e9rents de son voisin pianiste. On invente un cadre, des r\u00e8gles, un rythme, tout le monde s\u2019y plie, et au bout d\u2019un moment la monotonie devient insupportable. Alors, pour que \u00e7a tienne, ceux qui con\u00e7oivent ces cadres introduisent du hasard comme on glisse une dissonance dans une m\u00e9lodie : un impr\u00e9vu calcul\u00e9, une alerte, un danger, de quoi effrayer un peu, d\u00e9placer l\u2019attention, puis revenir en expliquant \u00e0 quel point il est pr\u00e9cieux que le syst\u00e8me soit l\u00e0. \u201cVous avez vu pourquoi il faut des fen\u00eatres ? Pour \u00e9viter les courants d\u2019air et les fermer en cas de coup de vent.\u201d On ne rappelle pas que sans fen\u00eatre on \u00e9touffe, on vit dans le noir ; on insiste sur la menace, pas sur l\u2019air ou la lumi\u00e8re. \u00c0 force, les gens finissent par r\u00e9p\u00e9ter ces phrases bancales comme des v\u00e9rit\u00e9s, et lui-m\u00eame se surprend parfois \u00e0 penser en ces termes sans savoir d\u2019o\u00f9 \u00e7a vient. La voiture rouge lui revient souvent comme exemple. Un matin, sans raison claire, l\u2019id\u00e9e s\u2019est impos\u00e9e : il lui \u201cfaudrait\u201d ce mod\u00e8le pr\u00e9cis, cette marque, cette couleur. Il n\u2019avait jamais pr\u00eat\u00e9 attention \u00e0 ce type de v\u00e9hicule, le flot d\u2019automobiles lui arrivait en masse anonyme. \u00c0 partir de ce jour-l\u00e0, il ne voit plus qu\u2019elle : la voiture rouge partout, en bas de chez lui, dans les rues adjacentes, sur le p\u00e9riph\u00e9rique, dans les publicit\u00e9s. Ce n\u2019est pas le monde qui a chang\u00e9, c\u2019est son regard qui s\u2019est referm\u00e9 sur un objet devenu soudain indispensable. Il se voit tr\u00e8s bien, au bord de passer commande, persuad\u00e9 qu\u2019il fait un choix libre, alors que quelque chose \u2014 une campagne, une conversation, un panneau, un algorithme \u2014 a gliss\u00e9 cette envie dans son champ de vision. L\u2019impression d\u2019\u00e9tranget\u00e9 surgit au dernier moment, comme dans ces r\u00eaves o\u00f9 un d\u00e9tail brise d\u2019un coup la coh\u00e9rence apparente du d\u00e9cor. C\u2019est cette m\u00eame impression qui le r\u00e9veille, le matin, quand il se rend compte que tout ce qu\u2019il prenait pour \u201cson\u201d d\u00e9sir ne tient qu\u2019\u00e0 un l\u00e9ger r\u00e9glage du cadre. Depuis, elle ne le quitte plus tout \u00e0 fait. D\u00e8s qu\u2019il sent ce malaise monter, ce sentiment d\u2019\u00eatre un rat qui tourne dans un labyrinthe con\u00e7u par d\u2019autres, il essaie de casser la trajectoire. Il sort acheter quatre pains au chocolat qu\u2019il mange en marchant, sans raison de f\u00eate ni d\u2019occasion, juste pour contrarier la logique des bonnes r\u00e9solutions. Ou bien il prend sa voiture, pas rouge, et roule jusqu\u2019\u00e0 un coin de campagne qu\u2019il ne conna\u00eet pas, gare le v\u00e9hicule au hasard et marche une heure, deux heures, sans objectif pr\u00e9cis. D\u2019autres fois, il s\u2019assoit et \u00e9crit un texte comme celui-ci au lieu de faire ce qu\u2019il \u201cdevrait\u201d faire \u00e0 cette heure-l\u00e0. Ce ne sont pas des actes h\u00e9ro\u00efques, il le sait, mais c\u2019est sa mani\u00e8re de construire des contrepoids \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame des contrepoids qu\u2019on lui a pr\u00e9par\u00e9s. Quand le piano recommence au-dessus de sa t\u00eate et que la s\u00e9quence de notes red\u00e9marre, il ferme les yeux et se demande si c\u2019est lui ou le syst\u00e8me qui d\u00e9raille en premier. 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\nLe mot “amour” lui donne de plus en plus envie de rire jaune. Autour de lui, il voit surtout des gens qui gardent jalousement un petit territoire mental, une parcelle cl\u00f4tur\u00e9e o\u00f9 ils entassent leurs habitudes, leurs blessures, leurs exigences, et qu\u2019ils baptisent “amour” parce que \u00e7a sonne mieux que “propri\u00e9t\u00e9”. Il suffit qu\u2019on mette le pied d\u2019un millim\u00e8tre sur ce terrain pour v\u00e9rifier la solidit\u00e9 de la cl\u00f4ture, poser une question de travers, refuser une \u00e9vidence, et la guerre est d\u00e9clar\u00e9e. Toujours la m\u00eame confusion : on prend le d\u00e9sir pour l\u2019amour, pas seulement le d\u00e9sir physique de l\u2019autre, mais le d\u00e9sir d\u2019avoir raison, d\u2019\u00eatre confirm\u00e9, d\u2019\u00eatre reconnu comme centre de quelque chose. \u00c0 chaque fois qu\u2019on obtient ce qu\u2019on voulait, on se retrouve pourtant un peu plus seul et un peu plus triste, comme apr\u00e8s n\u2019importe quel d\u00e9sir assouvi. Lui, dans ces histoires-l\u00e0, n\u2019a jamais su quoi faire de sa cervelle. Plus il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 l\u2019amour, moins il sait l\u2019habiter. Il a appris, au fil des ann\u00e9es, qu\u2019il vaut mieux se fier \u00e0 une intuition fugace qu\u2019\u00e0 toutes les constructions raisonnables qu\u2019il monte laborieusement pour prouver qu\u2019il ressent “comme il faut”, au bon moment, dans le bon sens. Il se souvient de ces sc\u00e8nes o\u00f9 on lui demandait des preuves, des d\u00e9monstrations : “si tu m\u2019aimais, tu\u2026”, phrases suspendues qu\u2019il n\u2019a jamais su finir, gestes attendus qu\u2019il n\u2019arrivait pas \u00e0 mimer. Il se voyait alors comme un accus\u00e9 mal d\u00e9fendu, assis au banc d\u2019un tribunal dont il n\u2019a pas choisi les r\u00e8gles, somm\u00e9 de produire des pi\u00e8ces \u00e0 conviction qu\u2019il n\u2019a pas, jusqu\u2019au “non-lieu” final, chacun repartant avec sa ranc\u0153ur sous le bras. \u00c0 force, il en est venu \u00e0 conclure qu\u2019il devait \u00eatre rat\u00e9 quelque part, g\u00e9n\u00e9tiquement ou autrement, une anomalie qui ne sait ni adorer correctement les femmes qu\u2019il d\u00e9sire, ni aimer comme il faut un chien, un arbre, un dieu ou une \u0153uvre d\u2019art sans sentir, t\u00f4t ou tard, la fausset\u00e9, l\u2019\u00e9go\u00efsme, l\u2019illusion derri\u00e8re l\u2019\u00e9lan. De cette faille, il a tir\u00e9 une dr\u00f4le de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il appelle la v\u00e9rit\u00e9 : il se m\u00e9fie des \u00e9lans trop pleins, des d\u00e9clarations d\u00e9finitives, des promesses \u00e9ternelles. Le bouddhisme lui parle pour \u00e7a, avec ses phrases qui disent qu\u2019il ne faut croire qu\u2019en ce qu\u2019on a v\u00e9rifi\u00e9 soi-m\u00eame, qu\u2019aucun bouddha ne viendra de l\u2019ext\u00e9rieur. Mais le soir, quand il fait d\u00e9filer le fil de son t\u00e9l\u00e9phone, cette sagesse-l\u00e0 semble tr\u00e8s loin. Sur l\u2019\u00e9cran, \u00e7a clignote de petits c\u0153urs rouges, de mains jointes, de fleurs, de sourires jaunes qui rient ou pleurent. Des gens qu\u2019il conna\u00eet \u00e0 peine publient “amour”, “amour toujours”, “tellement de gratitude”, et sous chaque photo, une procession de signes standardis\u00e9s vient tamponner “j\u2019aime”, “j\u2019adore”, “je compatis” comme on appose un tampon sur un formulaire. Il sent bien que ce n\u2019est pas de l\u2019amour qui circule l\u00e0, mais une adh\u00e9sion, un r\u00e9flexe de ralliement : on clique pour dire “je suis l\u00e0, je ne veux pas \u00eatre exclu du cercle”, on alimente la machine qui vit de ces tours de piste. Pendant qu\u2019il regarde ces c\u0153urs d\u00e9filer, des publicit\u00e9s s\u2019ins\u00e8rent par \u00e0-coups entre deux d\u00e9clarations : un parfum “pour elle”, une bague “pour dire je t\u2019aime”, une appli de rencontre “pour enfin trouver l\u2019amour”, tout un catalogue de besoins fabriqu\u00e9s qui vient se greffer sur le vieux d\u00e9sir d\u2019\u00eatre aim\u00e9. Il voit tr\u00e8s bien le calcul : plus les gens s\u2019agrippent \u00e0 ce besoin-l\u00e0, plus ils sont pr\u00eats \u00e0 payer pour le nourrir, en temps, en argent, en attention. Il se sent partag\u00e9 entre le m\u00e9pris et une forme de tristesse. Il pourrait se contenter de conclure que tout repose sur “l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9 des gens”, tourner le dos et se croire au-dessus, mais il sait qu\u2019il n\u2019est pas diff\u00e9rent : lui aussi a d\u00e9j\u00e0 post\u00e9 une phrase en esp\u00e9rant des c\u0153urs, lui aussi a guett\u00e9 les notifications comme des caresses de substitution. S\u2019il y a m\u00e9chancet\u00e9, elle ne vient pas seulement de la solitude de ceux qui exploitent le syst\u00e8me, elle vient aussi de sa propre incapacit\u00e9, \u00e0 lui, \u00e0 savoir aimer autrement que comme \u00e7a, \u00e0 d\u00e9couvert, sans preuves, sans mise en sc\u00e8ne. C\u2019est l\u00e0, dans cette incapacit\u00e9, dans cette maladresse, que se trouve peut-\u00eatre la seule part d\u2019amour qu\u2019il reconna\u00eet comme vraie : non pas le territoire qu\u2019on d\u00e9fend, ni l\u2019adh\u00e9sion qu\u2019on marchande, mais la fragilit\u00e9 nue qui accepte de ne pas savoir tr\u00e8s bien ce que ce mot veut dire, et qui continue pourtant \u00e0 tendre la main.<\/p>\n

\n<\/p>", "content_text": " Le mot \u201camour\u201d lui donne de plus en plus envie de rire jaune. Autour de lui, il voit surtout des gens qui gardent jalousement un petit territoire mental, une parcelle cl\u00f4tur\u00e9e o\u00f9 ils entassent leurs habitudes, leurs blessures, leurs exigences, et qu\u2019ils baptisent \u201camour\u201d parce que \u00e7a sonne mieux que \u201cpropri\u00e9t\u00e9\u201d. Il suffit qu\u2019on mette le pied d\u2019un millim\u00e8tre sur ce terrain pour v\u00e9rifier la solidit\u00e9 de la cl\u00f4ture, poser une question de travers, refuser une \u00e9vidence, et la guerre est d\u00e9clar\u00e9e. Toujours la m\u00eame confusion : on prend le d\u00e9sir pour l\u2019amour, pas seulement le d\u00e9sir physique de l\u2019autre, mais le d\u00e9sir d\u2019avoir raison, d\u2019\u00eatre confirm\u00e9, d\u2019\u00eatre reconnu comme centre de quelque chose. \u00c0 chaque fois qu\u2019on obtient ce qu\u2019on voulait, on se retrouve pourtant un peu plus seul et un peu plus triste, comme apr\u00e8s n\u2019importe quel d\u00e9sir assouvi. Lui, dans ces histoires-l\u00e0, n\u2019a jamais su quoi faire de sa cervelle. Plus il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 l\u2019amour, moins il sait l\u2019habiter. Il a appris, au fil des ann\u00e9es, qu\u2019il vaut mieux se fier \u00e0 une intuition fugace qu\u2019\u00e0 toutes les constructions raisonnables qu\u2019il monte laborieusement pour prouver qu\u2019il ressent \u201ccomme il faut\u201d, au bon moment, dans le bon sens. Il se souvient de ces sc\u00e8nes o\u00f9 on lui demandait des preuves, des d\u00e9monstrations : \u201csi tu m\u2019aimais, tu\u2026\u201d, phrases suspendues qu\u2019il n\u2019a jamais su finir, gestes attendus qu\u2019il n\u2019arrivait pas \u00e0 mimer. Il se voyait alors comme un accus\u00e9 mal d\u00e9fendu, assis au banc d\u2019un tribunal dont il n\u2019a pas choisi les r\u00e8gles, somm\u00e9 de produire des pi\u00e8ces \u00e0 conviction qu\u2019il n\u2019a pas, jusqu\u2019au \u201cnon-lieu\u201d final, chacun repartant avec sa ranc\u0153ur sous le bras. \u00c0 force, il en est venu \u00e0 conclure qu\u2019il devait \u00eatre rat\u00e9 quelque part, g\u00e9n\u00e9tiquement ou autrement, une anomalie qui ne sait ni adorer correctement les femmes qu\u2019il d\u00e9sire, ni aimer comme il faut un chien, un arbre, un dieu ou une \u0153uvre d\u2019art sans sentir, t\u00f4t ou tard, la fausset\u00e9, l\u2019\u00e9go\u00efsme, l\u2019illusion derri\u00e8re l\u2019\u00e9lan. De cette faille, il a tir\u00e9 une dr\u00f4le de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il appelle la v\u00e9rit\u00e9 : il se m\u00e9fie des \u00e9lans trop pleins, des d\u00e9clarations d\u00e9finitives, des promesses \u00e9ternelles. Le bouddhisme lui parle pour \u00e7a, avec ses phrases qui disent qu\u2019il ne faut croire qu\u2019en ce qu\u2019on a v\u00e9rifi\u00e9 soi-m\u00eame, qu\u2019aucun bouddha ne viendra de l\u2019ext\u00e9rieur. Mais le soir, quand il fait d\u00e9filer le fil de son t\u00e9l\u00e9phone, cette sagesse-l\u00e0 semble tr\u00e8s loin. Sur l\u2019\u00e9cran, \u00e7a clignote de petits c\u0153urs rouges, de mains jointes, de fleurs, de sourires jaunes qui rient ou pleurent. Des gens qu\u2019il conna\u00eet \u00e0 peine publient \u201camour\u201d, \u201camour toujours\u201d, \u201ctellement de gratitude\u201d, et sous chaque photo, une procession de signes standardis\u00e9s vient tamponner \u201cj\u2019aime\u201d, \u201cj\u2019adore\u201d, \u201cje compatis\u201d comme on appose un tampon sur un formulaire. Il sent bien que ce n\u2019est pas de l\u2019amour qui circule l\u00e0, mais une adh\u00e9sion, un r\u00e9flexe de ralliement : on clique pour dire \u201cje suis l\u00e0, je ne veux pas \u00eatre exclu du cercle\u201d, on alimente la machine qui vit de ces tours de piste. Pendant qu\u2019il regarde ces c\u0153urs d\u00e9filer, des publicit\u00e9s s\u2019ins\u00e8rent par \u00e0-coups entre deux d\u00e9clarations : un parfum \u201cpour elle\u201d, une bague \u201cpour dire je t\u2019aime\u201d, une appli de rencontre \u201cpour enfin trouver l\u2019amour\u201d, tout un catalogue de besoins fabriqu\u00e9s qui vient se greffer sur le vieux d\u00e9sir d\u2019\u00eatre aim\u00e9. Il voit tr\u00e8s bien le calcul : plus les gens s\u2019agrippent \u00e0 ce besoin-l\u00e0, plus ils sont pr\u00eats \u00e0 payer pour le nourrir, en temps, en argent, en attention. Il se sent partag\u00e9 entre le m\u00e9pris et une forme de tristesse. Il pourrait se contenter de conclure que tout repose sur \u201cl\u2019imb\u00e9cillit\u00e9 des gens\u201d, tourner le dos et se croire au-dessus, mais il sait qu\u2019il n\u2019est pas diff\u00e9rent : lui aussi a d\u00e9j\u00e0 post\u00e9 une phrase en esp\u00e9rant des c\u0153urs, lui aussi a guett\u00e9 les notifications comme des caresses de substitution. S\u2019il y a m\u00e9chancet\u00e9, elle ne vient pas seulement de la solitude de ceux qui exploitent le syst\u00e8me, elle vient aussi de sa propre incapacit\u00e9, \u00e0 lui, \u00e0 savoir aimer autrement que comme \u00e7a, \u00e0 d\u00e9couvert, sans preuves, sans mise en sc\u00e8ne. C\u2019est l\u00e0, dans cette incapacit\u00e9, dans cette maladresse, que se trouve peut-\u00eatre la seule part d\u2019amour qu\u2019il reconna\u00eet comme vraie : non pas le territoire qu\u2019on d\u00e9fend, ni l\u2019adh\u00e9sion qu\u2019on marchande, mais la fragilit\u00e9 nue qui accepte de ne pas savoir tr\u00e8s bien ce que ce mot veut dire, et qui continue pourtant \u00e0 tendre la main. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/femme-en-rouge-2.jpg?1764111932", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/27-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/27-mars-2019.html", "title": "27 mars 2019", "date_published": "2019-03-27T22:43:00Z", "date_modified": "2025-11-25T22:45:12Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il y a des matins o\u00f9 je vois tr\u00e8s bien le couloir. Je m\u2019assois devant l\u2019ordinateur, j\u2019ouvre le navigateur, et le monde se pr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 d\u00e9coup\u00e9 pour moi : les m\u00eames sites dans les raccourcis, les m\u00eames vid\u00e9os sur la droite, les m\u00eames playlists “mix pour vous” qui me resservent, avec une gentillesse insistante, ce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 aim\u00e9. Si je laisse faire, je n\u2019ai plus qu\u2019\u00e0 glisser le doigt : l\u2019algorithme se charge de la journ\u00e9e. Il sait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 quelle heure je vais faiblir, quand je cliquerai sur “une petite vid\u00e9o de plus”, quand je retournerai lire les m\u00eames trois journaux pour v\u00e9rifier que rien n\u2019a chang\u00e9. Il se nourrit de mes manies comme d\u2019un vieux troupeau docile.<\/p>\n

Ce matin-l\u00e0, quelque chose m\u2019agace dans cette soumission automatique. La page d\u2019accueil me propose encore un article sur la cr\u00e9ativit\u00e9, deux publicit\u00e9s de pinceaux, une vid\u00e9o de “peintre viral” qui transforme un mur en coucher de soleil sponsoris\u00e9. Je clique par r\u00e9flexe, une seconde, et puis je me vois, litt\u00e9ralement, avancer dans le couloir. Je ferme l\u2019onglet. Je tape trois lettres au hasard dans la barre d\u2019adresse, un mot qui ne veut rien dire pour moi, pour voir ce que le syst\u00e8me fera de \u00e7a. La page qui sort n\u2019a aucun lien avec mes habitudes, aucun rapport avec la peinture ni avec les textes, \u00e7a parle d\u2019un village perdu et d\u2019un vieil instrument de musique disparu. Ce n\u2019est pas passionnant, mais c\u2019est autre chose. C\u2019est l\u00e0 que je sens tr\u00e8s concr\u00e8tement de quoi il s\u2019agit quand je parle d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 : pas un grand geste h\u00e9ro\u00efque, juste un micro-d\u00e9placement volontaire hors des rails, un refus de donner au logiciel ce qu\u2019il attend, m\u00eame dans un d\u00e9tail minuscule.<\/p>\n

La libert\u00e9, dans ces moments-l\u00e0, n\u2019a rien du grand mot qu\u2019on brandit sur une pancarte. C\u2019est plut\u00f4t une crispation intime : remarquer que ma main va vers le m\u00eame bouton, que mon cerveau r\u00e9clame la m\u00eame dose d\u2019images, et dire non, une fois, juste pour voir ce qui se passe. Si je m\u2019\u00e9coute parler de “libert\u00e9” sans ce type de geste, je sais que je rejoue seulement un vieux num\u00e9ro appris, un h\u00e9ritage inconscient. La libert\u00e9 ne se cherche pas, elle se constate, brutalement, une seconde, quand on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019on vient de sortir du trac\u00e9 pr\u00e9vu.<\/p>\n

Les algorithmes sont efficaces parce qu\u2019ils ne nous interdisent rien. Ils arrangent simplement nos habitudes pour qu\u2019elles deviennent confortables, et qu\u2019il n\u2019y ait plus de raison de bouger. Ils jouent sur notre somnambulisme. On croit “\u00eatre dans l\u2019instant pr\u00e9sent” parce qu\u2019on d\u00e9file des contenus \u00e0 la cha\u00eene, mais cet instant pr\u00e9sent ressemble beaucoup \u00e0 une anesth\u00e9sie : une succession de stimuli qui \u00e9vitent soigneusement de nous laisser le temps de voir ce que nos actes produisent. Or il faut du temps brut pour sentir les cons\u00e9quences : le temps que met une d\u00e9cision pour d\u00e9ferler sur une vie, que met une habitude pour devenir prison.<\/p>\n

Les couloirs d\u2019abattage sont faits pour \u00e7a : on y conduit les b\u00eates vite, sans leur laisser le temps de flairer o\u00f9 elles vont. Les autoroutes aussi : on roule droit, on n\u2019a presque plus \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, on croit gagner du temps, on perd seulement la possibilit\u00e9 de bifurquer. Devenir impr\u00e9visible, pour moi, ce n\u2019est pas faire n\u2019importe quoi \u00e0 chaque seconde, c\u2019est apprendre \u00e0 voir ces couloirs, ces glissi\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9 qui ne sont pas l\u00e0 pour nous prot\u00e9ger mais pour nous canaliser, et d\u00e9cider, de temps en temps, de sauter par-dessus, m\u00eame si on se retrouve dans les ronces.<\/p>\n

En peinture, c\u2019est l\u00e0 que je le comprends le mieux. Chaque fois que je me mets devant une toile, la tentation est grande de refaire ce que je sais faire, ce qui “marche”, ce qui a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9ci\u00e9. Le geste r\u00e9clame son sillon. Si je ne fais pas attention, c\u2019est l\u2019\u00e9quivalent exact de l\u2019algorithme : je me recommande \u00e0 moi-m\u00eame mes anciennes solutions. Alors j\u2019essaie autre chose : changer de format, de main, de couleur, commencer par ce que je d\u00e9teste, saboter le r\u00e9flexe qui me dit “\u00e7a, tu ma\u00eetrises”. C\u2019est d\u00e9sagr\u00e9able, \u00e7a demande de la solitude, une certaine dose d\u2019humour pour accepter de rater, et surtout un refus d\u2019\u00e9couter en boucle la m\u00eame petite voix rassurante. Devenir impr\u00e9visible, ce n\u2019est pas fuir le temps, ce n\u2019est pas se r\u00e9fugier dans une bulle d\u2019instant pr\u00e9sent, c\u2019est au contraire accepter la dur\u00e9e, le d\u00e9lai, les cons\u00e9quences, et malgr\u00e9 tout refuser le couloir qu\u2019on me d\u00e9signe. Consid\u00e9rer chaque toile, chaque journ\u00e9e, comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re, et soi-m\u00eame comme quelqu\u2019un qu\u2019on n\u2019a pas encore enti\u00e8rement apprivois\u00e9.<\/p>", "content_text": " Il y a des matins o\u00f9 je vois tr\u00e8s bien le couloir. Je m\u2019assois devant l\u2019ordinateur, j\u2019ouvre le navigateur, et le monde se pr\u00e9sente d\u00e9j\u00e0 d\u00e9coup\u00e9 pour moi : les m\u00eames sites dans les raccourcis, les m\u00eames vid\u00e9os sur la droite, les m\u00eames playlists \u201cmix pour vous\u201d qui me resservent, avec une gentillesse insistante, ce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 aim\u00e9. Si je laisse faire, je n\u2019ai plus qu\u2019\u00e0 glisser le doigt : l\u2019algorithme se charge de la journ\u00e9e. Il sait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 quelle heure je vais faiblir, quand je cliquerai sur \u201cune petite vid\u00e9o de plus\u201d, quand je retournerai lire les m\u00eames trois journaux pour v\u00e9rifier que rien n\u2019a chang\u00e9. Il se nourrit de mes manies comme d\u2019un vieux troupeau docile. Ce matin-l\u00e0, quelque chose m\u2019agace dans cette soumission automatique. La page d\u2019accueil me propose encore un article sur la cr\u00e9ativit\u00e9, deux publicit\u00e9s de pinceaux, une vid\u00e9o de \u201cpeintre viral\u201d qui transforme un mur en coucher de soleil sponsoris\u00e9. Je clique par r\u00e9flexe, une seconde, et puis je me vois, litt\u00e9ralement, avancer dans le couloir. Je ferme l\u2019onglet. Je tape trois lettres au hasard dans la barre d\u2019adresse, un mot qui ne veut rien dire pour moi, pour voir ce que le syst\u00e8me fera de \u00e7a. La page qui sort n\u2019a aucun lien avec mes habitudes, aucun rapport avec la peinture ni avec les textes, \u00e7a parle d\u2019un village perdu et d\u2019un vieil instrument de musique disparu. Ce n\u2019est pas passionnant, mais c\u2019est autre chose. C\u2019est l\u00e0 que je sens tr\u00e8s concr\u00e8tement de quoi il s\u2019agit quand je parle d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 : pas un grand geste h\u00e9ro\u00efque, juste un micro-d\u00e9placement volontaire hors des rails, un refus de donner au logiciel ce qu\u2019il attend, m\u00eame dans un d\u00e9tail minuscule. La libert\u00e9, dans ces moments-l\u00e0, n\u2019a rien du grand mot qu\u2019on brandit sur une pancarte. C\u2019est plut\u00f4t une crispation intime : remarquer que ma main va vers le m\u00eame bouton, que mon cerveau r\u00e9clame la m\u00eame dose d\u2019images, et dire non, une fois, juste pour voir ce qui se passe. Si je m\u2019\u00e9coute parler de \u201clibert\u00e9\u201d sans ce type de geste, je sais que je rejoue seulement un vieux num\u00e9ro appris, un h\u00e9ritage inconscient. La libert\u00e9 ne se cherche pas, elle se constate, brutalement, une seconde, quand on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019on vient de sortir du trac\u00e9 pr\u00e9vu. Les algorithmes sont efficaces parce qu\u2019ils ne nous interdisent rien. Ils arrangent simplement nos habitudes pour qu\u2019elles deviennent confortables, et qu\u2019il n\u2019y ait plus de raison de bouger. Ils jouent sur notre somnambulisme. On croit \u201c\u00eatre dans l\u2019instant pr\u00e9sent\u201d parce qu\u2019on d\u00e9file des contenus \u00e0 la cha\u00eene, mais cet instant pr\u00e9sent ressemble beaucoup \u00e0 une anesth\u00e9sie : une succession de stimuli qui \u00e9vitent soigneusement de nous laisser le temps de voir ce que nos actes produisent. Or il faut du temps brut pour sentir les cons\u00e9quences : le temps que met une d\u00e9cision pour d\u00e9ferler sur une vie, que met une habitude pour devenir prison. Les couloirs d\u2019abattage sont faits pour \u00e7a : on y conduit les b\u00eates vite, sans leur laisser le temps de flairer o\u00f9 elles vont. Les autoroutes aussi : on roule droit, on n\u2019a presque plus \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, on croit gagner du temps, on perd seulement la possibilit\u00e9 de bifurquer. Devenir impr\u00e9visible, pour moi, ce n\u2019est pas faire n\u2019importe quoi \u00e0 chaque seconde, c\u2019est apprendre \u00e0 voir ces couloirs, ces glissi\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9 qui ne sont pas l\u00e0 pour nous prot\u00e9ger mais pour nous canaliser, et d\u00e9cider, de temps en temps, de sauter par-dessus, m\u00eame si on se retrouve dans les ronces. En peinture, c\u2019est l\u00e0 que je le comprends le mieux. Chaque fois que je me mets devant une toile, la tentation est grande de refaire ce que je sais faire, ce qui \u201cmarche\u201d, ce qui a \u00e9t\u00e9 appr\u00e9ci\u00e9. Le geste r\u00e9clame son sillon. Si je ne fais pas attention, c\u2019est l\u2019\u00e9quivalent exact de l\u2019algorithme : je me recommande \u00e0 moi-m\u00eame mes anciennes solutions. Alors j\u2019essaie autre chose : changer de format, de main, de couleur, commencer par ce que je d\u00e9teste, saboter le r\u00e9flexe qui me dit \u201c\u00e7a, tu ma\u00eetrises\u201d. C\u2019est d\u00e9sagr\u00e9able, \u00e7a demande de la solitude, une certaine dose d\u2019humour pour accepter de rater, et surtout un refus d\u2019\u00e9couter en boucle la m\u00eame petite voix rassurante. Devenir impr\u00e9visible, ce n\u2019est pas fuir le temps, ce n\u2019est pas se r\u00e9fugier dans une bulle d\u2019instant pr\u00e9sent, c\u2019est au contraire accepter la dur\u00e9e, le d\u00e9lai, les cons\u00e9quences, et malgr\u00e9 tout refuser le couloir qu\u2019on me d\u00e9signe. Consid\u00e9rer chaque toile, chaque journ\u00e9e, comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re, et soi-m\u00eame comme quelqu\u2019un qu\u2019on n\u2019a pas encore enti\u00e8rement apprivois\u00e9. 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Ce matin-l\u00e0, j\u2019ouvre l\u2019ordinateur comme d\u2019habitude, sans intention particuli\u00e8re, juste ce geste devenu r\u00e9flexe : poser la tasse de caf\u00e9 \u00e0 droite, cliquer sur l\u2019ic\u00f4ne du navigateur, attendre que la page d\u2019accueil sorte ses cartes postales color\u00e9es, deux ou trois headlines anxiog\u00e8nes, un peu de m\u00e9t\u00e9o, un peu de promos, rien qui accroche vraiment, jusqu\u2019\u00e0 ce que je tombe sur le post du D\u00e9lesteur, perdu au milieu, une simple phrase en noir sur fond blanc, “je vais me mettre en retrait quelque temps, vous ne me verrez plus ici”, sans accusation, sans col\u00e8re, avec cette mani\u00e8re s\u00e8che et polie qu\u2019il avait toujours, et d\u2019un coup je sens quelque chose se contracter, pas une grande \u00e9motion, plut\u00f4t une petite crispation dans la nuque, comme si quelqu\u2019un venait d\u2019\u00e9teindre une lampe au fond du couloir sans pr\u00e9venir, alors je clique sur son nom, le r\u00e9flexe idiot du lecteur qui se dit qu\u2019il va bien trouver la blague, un second degr\u00e9, mais la page met longtemps \u00e0 se charger, trop longtemps, et quand enfin elle s\u2019affiche, il ne reste presque rien, une poign\u00e9e de posts r\u00e9cents, quelques phrases neutres, les textes les plus ac\u00e9r\u00e9s ont disparu, aucune archive, aucune colonne “plus ancien”, juste ce message en haut “certains contenus ne sont plus disponibles car ils ne respectent pas les r\u00e8gles de la communaut\u00e9”, la formule standardis\u00e9e qui ne dit rien et qui dit tout, je scrolle, je remonte, je descends, je v\u00e9rifie l\u2019URL, comme si j\u2019avais fait une faute de frappe dans son nom, mais non, c\u2019est bien lui, seulement lui sans lui, une coquille vid\u00e9e, un pseudo avec son avatar encore l\u00e0, et plus grand-chose derri\u00e8re, alors je bascule dans un autre onglet, j\u2019ouvre Google, j\u2019\u00e9cris “D\u00e9lesteur + po\u00e8mes + chroniques”, je lance la recherche, les premiers r\u00e9sultats sont des boutiques, des coachs, des “comment all\u00e9ger votre vie en 5 \u00e9tapes”, des vid\u00e9os “d\u00e9tox num\u00e9rique” avec des miniatures souriantes, son blog appara\u00eet en cinqui\u00e8me position, en dessous de la ligne de flottaison, je clique, la page se charge, banni\u00e8re famili\u00e8re, mais certains textes renvoient maintenant un message d\u2019erreur, “404, cette page n\u2019existe plus”, comme si on avait arrach\u00e9 des pages au milieu d\u2019un cahier, je reviens en arri\u00e8re, j\u2019essaie via le cache, via l\u2019onglet “images”, je tombe sur des captures d\u2019\u00e9cran faites par d\u2019autres, des bribes, des citations isol\u00e9es, rien de continu, plus de fil. Il avait \u00e9crit il y a quelques semaines un billet o\u00f9 il racontait les avertissements re\u00e7us, des mails automatiques qui commen\u00e7aient tous par “nous comprenons l\u2019importance de la libert\u00e9 d\u2019expression, mais\u2026” suivis d\u2019une liste de formulations lisses, “propos susceptibles de heurter”, “contexte insuffisant”, “risque de mauvaise interpr\u00e9tation”, j\u2019avais lu \u00e7a en diagonale, comme on lit les plaintes d\u2019un type qu\u2019on croit increvable, je m\u2019\u00e9tais dit “il exag\u00e8re un peu, ils ne vont pas le virer pour \u00e7a”, et ce matin je me retrouve avec cette page nettoy\u00e9e comme un trottoir apr\u00e8s un march\u00e9, plus une caisse, plus une \u00e9pluchure, seulement des traces humides. Pendant que j\u2019essaie de remonter ce qui manque, une notification poppe dans un coin de l\u2019\u00e9cran pour me rappeler une “r\u00e9union valeurs et \u00e9thique” \u00e0 laquelle je suis cens\u00e9 me connecter \u00e0 dix heures, visioconf\u00e9rence obligatoire, cam\u00e9ra recommand\u00e9e, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu le programme, un PowerPoint avec un sch\u00e9ma en forme de cercle, au centre un joli mot, “respect”, autour des segments pastel “inclusion”, “diversit\u00e9”, “dialogue”, et un slide final qui parle de “tol\u00e9rance z\u00e9ro pour les comportements extr\u00eames”, je sais d\u2019avance qu\u2019on nous expliquera que l\u2019entreprise est un espace de libert\u00e9 et en m\u00eame temps un lieu o\u00f9 certaines paroles ne peuvent pas \u00eatre tol\u00e9r\u00e9es, l\u2019\u00e9quilibre, toujours l\u2019\u00e9quilibre, on ne dit jamais qui d\u00e9cide ce qui est “extr\u00eame”, on parle de “processus”, de “comit\u00e9”, de “r\u00e9f\u00e9rent”, jamais de quelqu\u2019un avec un visage. Je repense \u00e0 cette histoire de barycentre qu\u2019on m\u2019avait enseign\u00e9e en cours de physique, le point o\u00f9 se concentre le poids, celui qui te permet de tenir debout, et je regarde mon \u00e9cran comme un plateau o\u00f9 les poids sont d\u00e9plac\u00e9s sans cesse, un peu plus de vid\u00e9os de chats d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un peu moins de textes corrosifs de l\u2019autre, le curseur bouge sans bruit, personne ne vient me dire “ceci est interdit”, on me montre simplement autre chose, on glisse ce que j\u2019aimais lire hors du champ, jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019oublie presque que \u00e7a existait. Pour v\u00e9rifier que je ne fabule pas, j\u2019ouvre le site d\u2019une radio, je tape “Desproges” dans la barre de recherche des podcasts : quelques extraits tr\u00e8s courts, montage “best of” pour un hommage encadr\u00e9, mais les chroniques les plus m\u00e9chantes sont introuvables, m\u00eame exercice avec “Henri Tachan”, presque rien, deux vieilles \u00e9missions de nuit, L\u00e9o Ferr\u00e9, pareil, quelques chansons inoffensives, le reste enterr\u00e9 dans des archives payantes ou compl\u00e8tement absent, je commence \u00e0 sentir non pas de la col\u00e8re, mais une fatigue lourde, comme si je voyais les endroits o\u00f9 on a mis des plaques de pl\u00e2tre, \u00e7a ne se voit pas au premier coup d\u2019\u0153il, mais tu sais qu\u2019il y avait une porte l\u00e0, autrefois. Je retourne sur l\u2019onglet du D\u00e9lesteur, je relis son dernier message, “je pr\u00e9f\u00e8re partir avant qu\u2019on me r\u00e9duise \u00e0 un profil acceptable”, et cette phrase me reste dans la gorge, parce que je sais ce que \u00e7a veut dire “profil acceptable”, je le vois tous les jours d\u00e9roul\u00e9 sous mon pouce, ces contenus “inspirants”, “bienveillants”, “responsables” qui ont pris la place des autres, je me rends compte que j\u2019ai cliqu\u00e9 moi-m\u00eame des dizaines de fois sur des vid\u00e9os inoffensives parce que j\u2019\u00e9tais trop fatigu\u00e9 pour chercher autre chose, j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9puration par simple lassitude. Je me surprends \u00e0 faire un geste ridicule, presque clandestin : je copie-colle un de ses vieux textes retrouv\u00e9 dans une archive russe, je l\u2019ouvre dans un fichier texte, je l\u2019enregistre sur le disque dur sous un nom banal, “liste_courses_03”, comme si quelqu\u2019un allait venir fouiller mon ordinateur pour v\u00e9rifier que je ne stocke pas d\u2019\u00e9crits impurs, je souris de moi-m\u00eame et en m\u00eame temps je n\u2019arrive pas \u00e0 faire autrement, j\u2019ai besoin de garder au moins \u00e7a, quelques lignes, une voix, quelque chose qui r\u00e9siste \u00e0 l\u2019effacement. L\u2019heure de la r\u00e9union approche, une fen\u00eatre s\u2019ouvre pour me rappeler que la session va commencer, avec son bouton bleu “Rejoindre”, je regarde alternativement ce bouton et le petit onglet o\u00f9 clignote encore l\u2019ic\u00f4ne de la plateforme d\u2019o\u00f9 le D\u00e9lesteur vient de dispara\u00eetre, j\u2019ai le choix entre participer \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019un centre qui se dit neutre ou rester \u00e0 fouiller des traces, mais la v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est que je vais cliquer sur “Rejoindre”, comme tout le monde, je couperai peut-\u00eatre la cam\u00e9ra, je ferai semblant d\u2019\u00e9couter, et le soir venu, si je retape son nom, il y a de bonnes chances que je ne trouve d\u00e9j\u00e0 plus rien de nouveau, seulement le vide poli qu\u2019on laisse apr\u00e8s avoir \u00e9vacu\u00e9 les “g\u00eaneurs”, et je me demande vaguement combien de temps il faudra encore pour que je m\u2019habitue tout \u00e0 fait \u00e0 cette propret\u00e9-l\u00e0.<\/p>", "content_text": " Ce matin-l\u00e0, j\u2019ouvre l\u2019ordinateur comme d\u2019habitude, sans intention particuli\u00e8re, juste ce geste devenu r\u00e9flexe : poser la tasse de caf\u00e9 \u00e0 droite, cliquer sur l\u2019ic\u00f4ne du navigateur, attendre que la page d\u2019accueil sorte ses cartes postales color\u00e9es, deux ou trois headlines anxiog\u00e8nes, un peu de m\u00e9t\u00e9o, un peu de promos, rien qui accroche vraiment, jusqu\u2019\u00e0 ce que je tombe sur le post du D\u00e9lesteur, perdu au milieu, une simple phrase en noir sur fond blanc, \u201cje vais me mettre en retrait quelque temps, vous ne me verrez plus ici\u201d, sans accusation, sans col\u00e8re, avec cette mani\u00e8re s\u00e8che et polie qu\u2019il avait toujours, et d\u2019un coup je sens quelque chose se contracter, pas une grande \u00e9motion, plut\u00f4t une petite crispation dans la nuque, comme si quelqu\u2019un venait d\u2019\u00e9teindre une lampe au fond du couloir sans pr\u00e9venir, alors je clique sur son nom, le r\u00e9flexe idiot du lecteur qui se dit qu\u2019il va bien trouver la blague, un second degr\u00e9, mais la page met longtemps \u00e0 se charger, trop longtemps, et quand enfin elle s\u2019affiche, il ne reste presque rien, une poign\u00e9e de posts r\u00e9cents, quelques phrases neutres, les textes les plus ac\u00e9r\u00e9s ont disparu, aucune archive, aucune colonne \u201cplus ancien\u201d, juste ce message en haut \u201ccertains contenus ne sont plus disponibles car ils ne respectent pas les r\u00e8gles de la communaut\u00e9\u201d, la formule standardis\u00e9e qui ne dit rien et qui dit tout, je scrolle, je remonte, je descends, je v\u00e9rifie l\u2019URL, comme si j\u2019avais fait une faute de frappe dans son nom, mais non, c\u2019est bien lui, seulement lui sans lui, une coquille vid\u00e9e, un pseudo avec son avatar encore l\u00e0, et plus grand-chose derri\u00e8re, alors je bascule dans un autre onglet, j\u2019ouvre Google, j\u2019\u00e9cris \u201cD\u00e9lesteur + po\u00e8mes + chroniques\u201d, je lance la recherche, les premiers r\u00e9sultats sont des boutiques, des coachs, des \u201ccomment all\u00e9ger votre vie en 5 \u00e9tapes\u201d, des vid\u00e9os \u201cd\u00e9tox num\u00e9rique\u201d avec des miniatures souriantes, son blog appara\u00eet en cinqui\u00e8me position, en dessous de la ligne de flottaison, je clique, la page se charge, banni\u00e8re famili\u00e8re, mais certains textes renvoient maintenant un message d\u2019erreur, \u201c404, cette page n\u2019existe plus\u201d, comme si on avait arrach\u00e9 des pages au milieu d\u2019un cahier, je reviens en arri\u00e8re, j\u2019essaie via le cache, via l\u2019onglet \u201cimages\u201d, je tombe sur des captures d\u2019\u00e9cran faites par d\u2019autres, des bribes, des citations isol\u00e9es, rien de continu, plus de fil. Il avait \u00e9crit il y a quelques semaines un billet o\u00f9 il racontait les avertissements re\u00e7us, des mails automatiques qui commen\u00e7aient tous par \u201cnous comprenons l\u2019importance de la libert\u00e9 d\u2019expression, mais\u2026\u201d suivis d\u2019une liste de formulations lisses, \u201cpropos susceptibles de heurter\u201d, \u201ccontexte insuffisant\u201d, \u201crisque de mauvaise interpr\u00e9tation\u201d, j\u2019avais lu \u00e7a en diagonale, comme on lit les plaintes d\u2019un type qu\u2019on croit increvable, je m\u2019\u00e9tais dit \u201cil exag\u00e8re un peu, ils ne vont pas le virer pour \u00e7a\u201d, et ce matin je me retrouve avec cette page nettoy\u00e9e comme un trottoir apr\u00e8s un march\u00e9, plus une caisse, plus une \u00e9pluchure, seulement des traces humides. Pendant que j\u2019essaie de remonter ce qui manque, une notification poppe dans un coin de l\u2019\u00e9cran pour me rappeler une \u201cr\u00e9union valeurs et \u00e9thique\u201d \u00e0 laquelle je suis cens\u00e9 me connecter \u00e0 dix heures, visioconf\u00e9rence obligatoire, cam\u00e9ra recommand\u00e9e, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 vu le programme, un PowerPoint avec un sch\u00e9ma en forme de cercle, au centre un joli mot, \u201crespect\u201d, autour des segments pastel \u201cinclusion\u201d, \u201cdiversit\u00e9\u201d, \u201cdialogue\u201d, et un slide final qui parle de \u201ctol\u00e9rance z\u00e9ro pour les comportements extr\u00eames\u201d, je sais d\u2019avance qu\u2019on nous expliquera que l\u2019entreprise est un espace de libert\u00e9 et en m\u00eame temps un lieu o\u00f9 certaines paroles ne peuvent pas \u00eatre tol\u00e9r\u00e9es, l\u2019\u00e9quilibre, toujours l\u2019\u00e9quilibre, on ne dit jamais qui d\u00e9cide ce qui est \u201cextr\u00eame\u201d, on parle de \u201cprocessus\u201d, de \u201ccomit\u00e9\u201d, de \u201cr\u00e9f\u00e9rent\u201d, jamais de quelqu\u2019un avec un visage. Je repense \u00e0 cette histoire de barycentre qu\u2019on m\u2019avait enseign\u00e9e en cours de physique, le point o\u00f9 se concentre le poids, celui qui te permet de tenir debout, et je regarde mon \u00e9cran comme un plateau o\u00f9 les poids sont d\u00e9plac\u00e9s sans cesse, un peu plus de vid\u00e9os de chats d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un peu moins de textes corrosifs de l\u2019autre, le curseur bouge sans bruit, personne ne vient me dire \u201cceci est interdit\u201d, on me montre simplement autre chose, on glisse ce que j\u2019aimais lire hors du champ, jusqu\u2019\u00e0 ce que j\u2019oublie presque que \u00e7a existait. Pour v\u00e9rifier que je ne fabule pas, j\u2019ouvre le site d\u2019une radio, je tape \u201cDesproges\u201d dans la barre de recherche des podcasts : quelques extraits tr\u00e8s courts, montage \u201cbest of\u201d pour un hommage encadr\u00e9, mais les chroniques les plus m\u00e9chantes sont introuvables, m\u00eame exercice avec \u201cHenri Tachan\u201d, presque rien, deux vieilles \u00e9missions de nuit, L\u00e9o Ferr\u00e9, pareil, quelques chansons inoffensives, le reste enterr\u00e9 dans des archives payantes ou compl\u00e8tement absent, je commence \u00e0 sentir non pas de la col\u00e8re, mais une fatigue lourde, comme si je voyais les endroits o\u00f9 on a mis des plaques de pl\u00e2tre, \u00e7a ne se voit pas au premier coup d\u2019\u0153il, mais tu sais qu\u2019il y avait une porte l\u00e0, autrefois. Je retourne sur l\u2019onglet du D\u00e9lesteur, je relis son dernier message, \u201cje pr\u00e9f\u00e8re partir avant qu\u2019on me r\u00e9duise \u00e0 un profil acceptable\u201d, et cette phrase me reste dans la gorge, parce que je sais ce que \u00e7a veut dire \u201cprofil acceptable\u201d, je le vois tous les jours d\u00e9roul\u00e9 sous mon pouce, ces contenus \u201cinspirants\u201d, \u201cbienveillants\u201d, \u201cresponsables\u201d qui ont pris la place des autres, je me rends compte que j\u2019ai cliqu\u00e9 moi-m\u00eame des dizaines de fois sur des vid\u00e9os inoffensives parce que j\u2019\u00e9tais trop fatigu\u00e9 pour chercher autre chose, j\u2019ai particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9puration par simple lassitude. Je me surprends \u00e0 faire un geste ridicule, presque clandestin : je copie-colle un de ses vieux textes retrouv\u00e9 dans une archive russe, je l\u2019ouvre dans un fichier texte, je l\u2019enregistre sur le disque dur sous un nom banal, \u201cliste_courses_03\u201d, comme si quelqu\u2019un allait venir fouiller mon ordinateur pour v\u00e9rifier que je ne stocke pas d\u2019\u00e9crits impurs, je souris de moi-m\u00eame et en m\u00eame temps je n\u2019arrive pas \u00e0 faire autrement, j\u2019ai besoin de garder au moins \u00e7a, quelques lignes, une voix, quelque chose qui r\u00e9siste \u00e0 l\u2019effacement. L\u2019heure de la r\u00e9union approche, une fen\u00eatre s\u2019ouvre pour me rappeler que la session va commencer, avec son bouton bleu \u201cRejoindre\u201d, je regarde alternativement ce bouton et le petit onglet o\u00f9 clignote encore l\u2019ic\u00f4ne de la plateforme d\u2019o\u00f9 le D\u00e9lesteur vient de dispara\u00eetre, j\u2019ai le choix entre participer \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration d\u2019un centre qui se dit neutre ou rester \u00e0 fouiller des traces, mais la v\u00e9rit\u00e9 c\u2019est que je vais cliquer sur \u201cRejoindre\u201d, comme tout le monde, je couperai peut-\u00eatre la cam\u00e9ra, je ferai semblant d\u2019\u00e9couter, et le soir venu, si je retape son nom, il y a de bonnes chances que je ne trouve d\u00e9j\u00e0 plus rien de nouveau, seulement le vide poli qu\u2019on laisse apr\u00e8s avoir \u00e9vacu\u00e9 les \u201cg\u00eaneurs\u201d, et je me demande vaguement combien de temps il faudra encore pour que je m\u2019habitue tout \u00e0 fait \u00e0 cette propret\u00e9-l\u00e0. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/elsa-wolinski-on-peut-tuer-des-hommes-pas-des-idees.jpg?1764099885", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/25-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/25-mars-2019.html", "title": "25 mars 2019", "date_published": "2019-03-25T19:34:00Z", "date_modified": "2025-11-25T19:35:28Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

La nuit est tomb\u00e9e sur la petite rue en pente. Depuis la fen\u00eatre de la cuisine, il voit les fa\u00e7ades align\u00e9es, les balcons \u00e9teints, les containers verts au bout de l\u2019impasse. Il tient une tasse de caf\u00e9 ti\u00e8de entre les mains quand un renard surgit du coin de l\u2019immeuble, museau bas, queue dans l\u2019axe. L\u2019animal traverse la chauss\u00e9e sans se presser, trottine jusqu\u2019aux poubelles, renifle le bord d\u2019un sac, tire doucement avec les dents. Le plastique c\u00e8de dans un petit craquement sec, une bo\u00eete de conserve roule sur le trottoir, tinte contre le b\u00e9ton. Le renard s\u2019arr\u00eate, rel\u00e8ve la t\u00eate, ses yeux accrochent un instant la lumi\u00e8re de la fen\u00eatre, puis il replonge dans son inspection lente, container apr\u00e8s container, comme s\u2019il faisait sa tourn\u00e9e habituelle.<\/p>\n

Une vieille histoire remonte : un renard pris dans un pi\u00e8ge \u00e0 dents de fer, la patte coinc\u00e9e. La nuit, les tiraillements, puis les crocs qui entament la chair, qui tranchent tendons et peau pour se d\u00e9gager au matin en boitant, la patte laiss\u00e9e au fond du pi\u00e8ge. Plus jeune, \u00e7a lui donnait presque de l\u2019orgueil d\u2019y penser : mieux vaut perdre un morceau que rester pris. Sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son coude, une enveloppe ouverte laisse d\u00e9passer une feuille dactylographi\u00e9e : la r\u00e9siliation de son contrat, d\u00e9pos\u00e9e au bureau quelques jours plus t\u00f4t. Dans le salon, un carton de livres entam\u00e9 attend pr\u00e8s de la porte, d\u00e9j\u00e0 scotch\u00e9 sur un c\u00f4t\u00e9. Il sait qu\u2019il partira bient\u00f4t, qu\u2019il changera d\u2019adresse, de trajets, de t\u00eates crois\u00e9es dans l\u2019escalier.<\/p>\n

Il pense \u00e0 toutes ces fois o\u00f9 il a “tir\u00e9” de la m\u00eame mani\u00e8re : une ville laiss\u00e9e derri\u00e8re lui, un travail l\u00e2ch\u00e9 net, des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone supprim\u00e9s sans explication. L\u2019image du renard lui servait de pansement : mieux valait boiter un peu que tourner en rond dans une cage. Il se regarde maintenant, pieds nus sur le carrelage, tasse froide dans la main, devant cette fen\u00eatre qu\u2019il refermera bient\u00f4t comme tant d\u2019autres.<\/p>\n

En bas, le renard a fini de fouiller. Il secoue la t\u00eate, s\u2019\u00e9broue, dispara\u00eet derri\u00e8re un muret comme s\u2019il connaissait par c\u0153ur chaque recoin du quartier. Une autre histoire lui revient, plus floue : celle des pigeons voyageurs que l\u2019on emporte loin, tr\u00e8s loin, qu\u2019on l\u00e2che dans un ciel inconnu et qui retrouvent malgr\u00e9 tout le m\u00eame toit, le m\u00eame perchoir, guid\u00e9s par une boussole qu\u2019on ne sait pas nommer. Leur valeur tient \u00e0 ce retour-l\u00e0. Il imagine un pigeon qui, un jour, verrait un autre toit, une autre cour, et ne reviendrait pas. Il regarde l\u2019enveloppe, le carton, la rue noire o\u00f9 plus rien ne bouge. Il ne sait pas s\u2019il ressemble davantage \u00e0 ce renard qui ne s\u2019approche jamais trop des maisons, pr\u00eat \u00e0 filer au moindre bruit, ou \u00e0 un pigeon qui aurait perdu l\u2019adresse de son point de d\u00e9part. Il avale une gorg\u00e9e de caf\u00e9 froid, pose la tasse dans l\u2019\u00e9vier, \u00e9teint la lumi\u00e8re de la cuisine et laisse la fen\u00eatre ouverte encore un moment, au cas o\u00f9 l\u2019animal repasserait.<\/p>", "content_text": " La nuit est tomb\u00e9e sur la petite rue en pente. Depuis la fen\u00eatre de la cuisine, il voit les fa\u00e7ades align\u00e9es, les balcons \u00e9teints, les containers verts au bout de l\u2019impasse. Il tient une tasse de caf\u00e9 ti\u00e8de entre les mains quand un renard surgit du coin de l\u2019immeuble, museau bas, queue dans l\u2019axe. L\u2019animal traverse la chauss\u00e9e sans se presser, trottine jusqu\u2019aux poubelles, renifle le bord d\u2019un sac, tire doucement avec les dents. Le plastique c\u00e8de dans un petit craquement sec, une bo\u00eete de conserve roule sur le trottoir, tinte contre le b\u00e9ton. Le renard s\u2019arr\u00eate, rel\u00e8ve la t\u00eate, ses yeux accrochent un instant la lumi\u00e8re de la fen\u00eatre, puis il replonge dans son inspection lente, container apr\u00e8s container, comme s\u2019il faisait sa tourn\u00e9e habituelle. Une vieille histoire remonte : un renard pris dans un pi\u00e8ge \u00e0 dents de fer, la patte coinc\u00e9e. La nuit, les tiraillements, puis les crocs qui entament la chair, qui tranchent tendons et peau pour se d\u00e9gager au matin en boitant, la patte laiss\u00e9e au fond du pi\u00e8ge. Plus jeune, \u00e7a lui donnait presque de l\u2019orgueil d\u2019y penser : mieux vaut perdre un morceau que rester pris. Sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de son coude, une enveloppe ouverte laisse d\u00e9passer une feuille dactylographi\u00e9e : la r\u00e9siliation de son contrat, d\u00e9pos\u00e9e au bureau quelques jours plus t\u00f4t. Dans le salon, un carton de livres entam\u00e9 attend pr\u00e8s de la porte, d\u00e9j\u00e0 scotch\u00e9 sur un c\u00f4t\u00e9. Il sait qu\u2019il partira bient\u00f4t, qu\u2019il changera d\u2019adresse, de trajets, de t\u00eates crois\u00e9es dans l\u2019escalier. Il pense \u00e0 toutes ces fois o\u00f9 il a \u201ctir\u00e9\u201d de la m\u00eame mani\u00e8re : une ville laiss\u00e9e derri\u00e8re lui, un travail l\u00e2ch\u00e9 net, des num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone supprim\u00e9s sans explication. L\u2019image du renard lui servait de pansement : mieux valait boiter un peu que tourner en rond dans une cage. Il se regarde maintenant, pieds nus sur le carrelage, tasse froide dans la main, devant cette fen\u00eatre qu\u2019il refermera bient\u00f4t comme tant d\u2019autres. En bas, le renard a fini de fouiller. Il secoue la t\u00eate, s\u2019\u00e9broue, dispara\u00eet derri\u00e8re un muret comme s\u2019il connaissait par c\u0153ur chaque recoin du quartier. Une autre histoire lui revient, plus floue : celle des pigeons voyageurs que l\u2019on emporte loin, tr\u00e8s loin, qu\u2019on l\u00e2che dans un ciel inconnu et qui retrouvent malgr\u00e9 tout le m\u00eame toit, le m\u00eame perchoir, guid\u00e9s par une boussole qu\u2019on ne sait pas nommer. Leur valeur tient \u00e0 ce retour-l\u00e0. Il imagine un pigeon qui, un jour, verrait un autre toit, une autre cour, et ne reviendrait pas. Il regarde l\u2019enveloppe, le carton, la rue noire o\u00f9 plus rien ne bouge. Il ne sait pas s\u2019il ressemble davantage \u00e0 ce renard qui ne s\u2019approche jamais trop des maisons, pr\u00eat \u00e0 filer au moindre bruit, ou \u00e0 un pigeon qui aurait perdu l\u2019adresse de son point de d\u00e9part. Il avale une gorg\u00e9e de caf\u00e9 froid, pose la tasse dans l\u2019\u00e9vier, \u00e9teint la lumi\u00e8re de la cuisine et laisse la fen\u00eatre ouverte encore un moment, au cas o\u00f9 l\u2019animal repasserait. 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Il est au milieu du salon, un tournevis dans la main, une \u00e9tag\u00e8re d\u00e9mont\u00e9e pos\u00e9e en morceaux par terre. Sa femme a pos\u00e9 le carton contre le mur le matin m\u00eame, avec un “\u00e7a serait bien si on pouvait la fixer aujourd\u2019hui”. Il a r\u00e9pondu oui sans r\u00e9fl\u00e9chir. Maintenant, une vis refuse d\u2019entrer dans le trou pr\u00e9vu, le bois s\u2019effrite un peu autour, le tournevis ripe. Il jure, pas tr\u00e8s fort au d\u00e9but, puis plus fort, comme si la vis le provoquait. Sa femme passe la t\u00eate par la porte, demande si tout va bien, repart aussit\u00f4t quand il l\u00e2che un “oui, oui” trop sec. Il sent la chaleur monter dans sa nuque, la vieille col\u00e8re qui arrive avec le bruit du m\u00e9tal.<\/p>\n

Dans sa t\u00eate, il entend la voix de son p\u00e8re. Ce n\u2019est m\u00eame pas une phrase enti\u00e8re, plut\u00f4t un ton, une tension dans les consonnes : “bouge-toi”, “secoue-toi un peu”, “tu peux pas te d\u00e9p\u00eacher ?”. Il le revoit un dimanche, la cuisine transform\u00e9e en atelier, la table recouverte de journaux, une lampe d\u00e9mont\u00e9e au milieu. Sa m\u00e8re avait demand\u00e9 “tu peux t\u2019en occuper, toi qui es bricoleur”, et son p\u00e8re avait pris le r\u00f4le comme on met un costume trop serr\u00e9. Il transpirait d\u00e8s la premi\u00e8re difficult\u00e9, fouillait dans une caisse de clous en pestant, envoyait l\u2019outil valser si quelque chose coin\u00e7ait. Le moindre d\u00e9rapage d\u2019ampoule, le moindre fil mal coinc\u00e9 devenait une affaire d\u2019honneur. Quand un clou se tordait, le regard cherchait vite un coupable. Souvent, c\u2019\u00e9tait lui qui se tenait l\u00e0, trop pr\u00e8s.<\/p>\n

Il s\u2019arr\u00eate, aujourd\u2019hui, tournevis en l\u2019air, se rend compte qu\u2019il est en train de parler tout seul, \u00e0 voix haute, contre la vis, contre l\u2019\u00e9tag\u00e8re, contre “ces trucs de merde mal foutus”. Il se cogne le doigt, le tournevis lui \u00e9chappe, tape le parquet. La douleur lui arrache un juron. Dans le geste, il reconna\u00eet le bras de son p\u00e8re qui lan\u00e7ait la scie sur la table quand la lame cassait. \u00c7a le fait presque rire et \u00e7a l\u2019agace encore plus.<\/p>\n

Son grand-p\u00e8re lui revient par fragments. Un mur de parpaings dans le jardin, pench\u00e9 d\u00e8s le lendemain. Un pilier de portail qui regarde la rue de travers. Lui, avec sa Gitane au coin des l\u00e8vres, qui dit “\u00e7a tiendra bien comme \u00e7a, on n\u2019y pendra pas un piano”. Et si quelqu\u2019un osait remarquer que le mur n\u2019\u00e9tait pas droit, il soufflait la fum\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9, levait les yeux, l\u00e2chait : “on verra bien, va, viens plut\u00f4t boire un coup”. Puis il disparaissait un jour “acheter des allumettes” et on ne le revoyait pas avant longtemps.<\/p>\n

Il se remet \u00e0 genoux devant l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Il respire un peu, change de vis, prend une m\u00e8che plus fine. Il sait qu\u2019il ne paiera pas un artisan pour \u00e7a, qu\u2019il finira de toute fa\u00e7on par y arriver. La premi\u00e8re vis rentre, la seconde suit. La crise retombe comme un soufflet. Sa femme repasse plus tard, s\u2019appuie au chambranle, regarde l\u2019\u00e9tag\u00e8re enfin fix\u00e9e. Elle dit que \u00e7a tient bien, que ce sera pratique pour les livres. Elle ne parle pas des mots qu\u2019elle a entendus tout \u00e0 l\u2019heure depuis la cuisine. Elle l\u2019a vu cent fois s\u2019\u00e9nerver sur un gond, sur un robinet, puis finir le travail en silence, obstin\u00e9.<\/p>\n

Il range les outils dans une caisse en plastique, en vrac, comme son p\u00e8re avant lui. En refermant le couvercle, il pense, sans se l\u2019avouer tout de suite, \u00e0 deux tombes loin d\u2019ici, dans un cimeti\u00e8re o\u00f9 il ne va presque jamais. Il essuie une trace de poussi\u00e8re sur la planche, pousse l\u00e9g\u00e8rement sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re pour v\u00e9rifier que \u00e7a ne bouge pas. Le soir, il passe devant en allant \u00e9teindre la lumi\u00e8re, touche une des vis du bout du doigt comme pour v\u00e9rifier encore. Dans le m\u00e9tal froid, dans ce petit rond brillant plant\u00e9 dans le bois, il sent remonter quelque chose qui ressemble \u00e0 un salut, discret, adress\u00e9 \u00e0 ceux qui tapaient trop fort avant lui.<\/p>", "content_text": " Il est au milieu du salon, un tournevis dans la main, une \u00e9tag\u00e8re d\u00e9mont\u00e9e pos\u00e9e en morceaux par terre. 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Il se cogne le doigt, le tournevis lui \u00e9chappe, tape le parquet. La douleur lui arrache un juron. Dans le geste, il reconna\u00eet le bras de son p\u00e8re qui lan\u00e7ait la scie sur la table quand la lame cassait. \u00c7a le fait presque rire et \u00e7a l\u2019agace encore plus. Son grand-p\u00e8re lui revient par fragments. Un mur de parpaings dans le jardin, pench\u00e9 d\u00e8s le lendemain. Un pilier de portail qui regarde la rue de travers. Lui, avec sa Gitane au coin des l\u00e8vres, qui dit \u201c\u00e7a tiendra bien comme \u00e7a, on n\u2019y pendra pas un piano\u201d. Et si quelqu\u2019un osait remarquer que le mur n\u2019\u00e9tait pas droit, il soufflait la fum\u00e9e sur le c\u00f4t\u00e9, levait les yeux, l\u00e2chait : \u201con verra bien, va, viens plut\u00f4t boire un coup\u201d. Puis il disparaissait un jour \u201cacheter des allumettes\u201d et on ne le revoyait pas avant longtemps. Il se remet \u00e0 genoux devant l\u2019\u00e9tag\u00e8re. Il respire un peu, change de vis, prend une m\u00e8che plus fine. Il sait qu\u2019il ne paiera pas un artisan pour \u00e7a, qu\u2019il finira de toute fa\u00e7on par y arriver. La premi\u00e8re vis rentre, la seconde suit. La crise retombe comme un soufflet. Sa femme repasse plus tard, s\u2019appuie au chambranle, regarde l\u2019\u00e9tag\u00e8re enfin fix\u00e9e. Elle dit que \u00e7a tient bien, que ce sera pratique pour les livres. Elle ne parle pas des mots qu\u2019elle a entendus tout \u00e0 l\u2019heure depuis la cuisine. Elle l\u2019a vu cent fois s\u2019\u00e9nerver sur un gond, sur un robinet, puis finir le travail en silence, obstin\u00e9. Il range les outils dans une caisse en plastique, en vrac, comme son p\u00e8re avant lui. En refermant le couvercle, il pense, sans se l\u2019avouer tout de suite, \u00e0 deux tombes loin d\u2019ici, dans un cimeti\u00e8re o\u00f9 il ne va presque jamais. Il essuie une trace de poussi\u00e8re sur la planche, pousse l\u00e9g\u00e8rement sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re pour v\u00e9rifier que \u00e7a ne bouge pas. Le soir, il passe devant en allant \u00e9teindre la lumi\u00e8re, touche une des vis du bout du doigt comme pour v\u00e9rifier encore. Dans le m\u00e9tal froid, dans ce petit rond brillant plant\u00e9 dans le bois, il sent remonter quelque chose qui ressemble \u00e0 un salut, discret, adress\u00e9 \u00e0 ceux qui tapaient trop fort avant lui. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/outillage-133658-650-325.jpg?1764091522", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/22-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/22-mars-2019.html", "title": "22 mars 2019", "date_published": "2019-03-22T17:03:00Z", "date_modified": "2025-11-25T17:04:08Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Sur la porte de la salle des f\u00eates, l\u2019affiche est d\u00e9j\u00e0 scotch\u00e9e de travers. En haut, en lettres rouges, le mot “Kamasutra” accroche l\u2019\u0153il ; en bas, plus petit, son nom, parmi d\u2019autres. Le responsable de l\u2019office de tourisme a dit en rigolant que “\u00e7a ferait venir du monde, coquin mais culturel”, puis il est parti “g\u00e9rer la communication”. Lui, il est rest\u00e9 dedans avec un escabeau bancal et une caisse de crochets. Il est \u00e0 genoux pour fixer une cimaise trop basse quand une femme en gilet bleu passe la serpilli\u00e8re \u00e0 quelques centim\u00e8tres de ses genoux. Sur son badge, il lit “technicienne de surface”. Elle lui raconte qu\u2019avant on disait femme de m\u00e9nage, que \u00e7a lui allait bien, que maintenant \u00e7a fait plus chic mais que la fiche de paye n\u2019a pas chang\u00e9. Il sourit, resserre un fil nylon qui lui entaille les doigts. Dans un coin, deux institutrices installent des rang\u00e9es de chaises pour les enfants. Elles cochent des cases sur un formulaire plastifi\u00e9 o\u00f9 il distingue “techniciens de l\u2019\u00e9ducation”. Sur une table, coinc\u00e9e entre deux piles de programmes, une affiche plastifi\u00e9e annonce “Exposition de techniciens de la cr\u00e9ation”. Il la retourne pour ne plus la voir.<\/p>\n

Le responsable arrive en retard, chemise trop blanche, parfum sucr\u00e9. Il parle vite, de “valoriser les artistes du territoire”, de “faire vivre la culture”. Il demande s\u2019il a bien pr\u00e9vu des prix “accessibles”, parce qu\u2019ici “les gens n\u2019ont pas les moyens” et qu\u2019ils ont l\u2019habitude d\u2019Ikea et des plateformes. Il cite un site de vente en ligne, sort son t\u00e9l\u00e9phone, montre des images qui d\u00e9filent du bout du doigt. “Pour ce format, on est plut\u00f4t dans ces eaux-l\u00e0, vous voyez.” Il pense \u00e0 l\u2019argent l\u00e2ch\u00e9 pour figurer dans un catalogue de cotations que personne n\u2019ouvrira ici, \u00e0 la rubrique o\u00f9 son nom est coinc\u00e9 entre deux inconnus. Il range le t\u00e9l\u00e9phone dans sa poche comme on ravale quelque chose. L\u2019autre encha\u00eene sur “l\u2019opportunit\u00e9”, “la visibilit\u00e9”, “la chance d\u2019exposer dans un lieu institutionnel”, pr\u00e9cise qu\u2019il n\u2019y aura pas de r\u00e9mun\u00e9ration mais “un beau buffet, d\u00e9j\u00e0, et une belle affiche”. \u00c0 ses pieds, la technicienne de surface frotte une tache qui ne part pas.<\/p>\n

Le soir du vernissage, il tient un verre en plastique qui colle un peu aux doigts. Les \u00e9lus font le tour de la salle, s\u2019arr\u00eatent devant chaque toile, l\u00e2chent des phrases interchangeables. L\u2019un s\u2019attarde sur le panneau d\u2019entr\u00e9e, plaisante sur le titre : “Alors, vous nous montrez toutes les positions ce soir ?” \u00c7a rit autour. Il rit aussi, trop fort pour lui, pas assez pour eux. Il pense \u00e0 la position dans laquelle il s\u2019est retrouv\u00e9 tout l\u2019apr\u00e8s-midi, \u00e0 moiti\u00e9 couch\u00e9 sur l\u2019escabeau pour accrocher un grand format que l\u2019\u00e9lu vient de qualifier de “tr\u00e8s d\u00e9coratif”. Un homme en blouson de cuir s\u2019approche d\u2019une toile, la regarde longtemps, demande le prix. Il annonce une somme qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 descendue plusieurs fois. L\u2019autre fronce les sourcils, dit qu\u2019il a vu “un peu la m\u00eame chose moins cher sur Internet”, sort son t\u00e9l\u00e9phone, fait d\u00e9filer des paysages, des nus, des abstractions, avec les tarifs align\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9. “Pour ce genre-l\u00e0, c\u2019est plut\u00f4t \u00e7a, normalement.” Il propose une r\u00e9duction sans r\u00e9fl\u00e9chir. L\u2019homme range son t\u00e9l\u00e9phone, promet de “repasser plus tard”, dispara\u00eet vers le buffet.<\/p>\n

Plus tard, alors que la salle se vide, l\u2019\u00e9lu l\u00e8ve encore une fois son verre “\u00e0 nos artistes et \u00e0 tous les techniciens qui font vivre la culture chez nous”. Les applaudissements claquent. Il sent son propre bras se lever m\u00e9caniquement, le verre au-dessus de la t\u00eate. La technicienne de surface attend que tout le monde sorte pour reprendre sa serpilli\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 elle l\u2019avait laiss\u00e9e. Elle lui glisse qu\u2019elle viendra voir les tableaux “un autre jour, quand ce sera calme”. Il lui dit qu\u2019elle n\u2019aura qu\u2019\u00e0 en choisir un petit si quelque chose lui pla\u00eet. Elle sourit sans r\u00e9pondre, pousse son chariot vers le fond de la salle.<\/p>\n

Le dimanche suivant, il est sous un barnum blanc au march\u00e9 du village, entre le fromager et le charcutier. Le sol est humide, \u00e7a sent le lait chaud, le gras, le caf\u00e9. Sur la table, quelques petits formats, des dessins \u00e0 l\u2019encre, des prix \u00e9crits au feutre sur des bouts de carton. Les gens s\u2019arr\u00eatent, prennent une tranche de saucisson, jettent un \u0153il aux images, disent “c\u2019est joli”, reposent, en prennent un autre. Une vieille dame s\u2019attarde sur un dessin avec une maison et un arbre, demande si c\u2019est ici. Il r\u00e9pond vaguement, propose qu\u2019elle le prenne et paie “comme elle peut”. Elle sort des pi\u00e8ces, les compte avec soin, glisse le dessin dans un sac en toile avec ses l\u00e9gumes. Le fromager lui propose d\u2019\u00e9changer un dessin contre un gros morceau de tomme, le charcutier ajoute un pot de p\u00e2t\u00e9 “pour la route”. Il accepte, range la toile sous la table, essuie ses doigts sur un vieux torchon. En repliant le barnum, en empilant les cadres dans le coffre de sa voiture, il sent encore sous ses ongles l\u2019odeur de graisse et de feutre, et \u00e7a lui para\u00eet au moins aussi tenable que la lumi\u00e8re des n\u00e9ons de la salle des f\u00eates.\n\nillustration<\/em> image prise sur le net \n<\/small><\/p>", "content_text": " Sur la porte de la salle des f\u00eates, l\u2019affiche est d\u00e9j\u00e0 scotch\u00e9e de travers. En haut, en lettres rouges, le mot \u201cKamasutra\u201d accroche l\u2019\u0153il ; en bas, plus petit, son nom, parmi d\u2019autres. Le responsable de l\u2019office de tourisme a dit en rigolant que \u201c\u00e7a ferait venir du monde, coquin mais culturel\u201d, puis il est parti \u201cg\u00e9rer la communication\u201d. Lui, il est rest\u00e9 dedans avec un escabeau bancal et une caisse de crochets. Il est \u00e0 genoux pour fixer une cimaise trop basse quand une femme en gilet bleu passe la serpilli\u00e8re \u00e0 quelques centim\u00e8tres de ses genoux. Sur son badge, il lit \u201ctechnicienne de surface\u201d. Elle lui raconte qu\u2019avant on disait femme de m\u00e9nage, que \u00e7a lui allait bien, que maintenant \u00e7a fait plus chic mais que la fiche de paye n\u2019a pas chang\u00e9. Il sourit, resserre un fil nylon qui lui entaille les doigts. Dans un coin, deux institutrices installent des rang\u00e9es de chaises pour les enfants. Elles cochent des cases sur un formulaire plastifi\u00e9 o\u00f9 il distingue \u201ctechniciens de l\u2019\u00e9ducation\u201d. Sur une table, coinc\u00e9e entre deux piles de programmes, une affiche plastifi\u00e9e annonce \u201cExposition de techniciens de la cr\u00e9ation\u201d. Il la retourne pour ne plus la voir. Le responsable arrive en retard, chemise trop blanche, parfum sucr\u00e9. Il parle vite, de \u201cvaloriser les artistes du territoire\u201d, de \u201cfaire vivre la culture\u201d. Il demande s\u2019il a bien pr\u00e9vu des prix \u201caccessibles\u201d, parce qu\u2019ici \u201cles gens n\u2019ont pas les moyens\u201d et qu\u2019ils ont l\u2019habitude d\u2019Ikea et des plateformes. Il cite un site de vente en ligne, sort son t\u00e9l\u00e9phone, montre des images qui d\u00e9filent du bout du doigt. \u201cPour ce format, on est plut\u00f4t dans ces eaux-l\u00e0, vous voyez.\u201d Il pense \u00e0 l\u2019argent l\u00e2ch\u00e9 pour figurer dans un catalogue de cotations que personne n\u2019ouvrira ici, \u00e0 la rubrique o\u00f9 son nom est coinc\u00e9 entre deux inconnus. Il range le t\u00e9l\u00e9phone dans sa poche comme on ravale quelque chose. L\u2019autre encha\u00eene sur \u201cl\u2019opportunit\u00e9\u201d, \u201cla visibilit\u00e9\u201d, \u201cla chance d\u2019exposer dans un lieu institutionnel\u201d, pr\u00e9cise qu\u2019il n\u2019y aura pas de r\u00e9mun\u00e9ration mais \u201cun beau buffet, d\u00e9j\u00e0, et une belle affiche\u201d. \u00c0 ses pieds, la technicienne de surface frotte une tache qui ne part pas. Le soir du vernissage, il tient un verre en plastique qui colle un peu aux doigts. Les \u00e9lus font le tour de la salle, s\u2019arr\u00eatent devant chaque toile, l\u00e2chent des phrases interchangeables. L\u2019un s\u2019attarde sur le panneau d\u2019entr\u00e9e, plaisante sur le titre : \u201cAlors, vous nous montrez toutes les positions ce soir ?\u201d \u00c7a rit autour. Il rit aussi, trop fort pour lui, pas assez pour eux. Il pense \u00e0 la position dans laquelle il s\u2019est retrouv\u00e9 tout l\u2019apr\u00e8s-midi, \u00e0 moiti\u00e9 couch\u00e9 sur l\u2019escabeau pour accrocher un grand format que l\u2019\u00e9lu vient de qualifier de \u201ctr\u00e8s d\u00e9coratif\u201d. Un homme en blouson de cuir s\u2019approche d\u2019une toile, la regarde longtemps, demande le prix. Il annonce une somme qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 descendue plusieurs fois. L\u2019autre fronce les sourcils, dit qu\u2019il a vu \u201cun peu la m\u00eame chose moins cher sur Internet\u201d, sort son t\u00e9l\u00e9phone, fait d\u00e9filer des paysages, des nus, des abstractions, avec les tarifs align\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9. \u201cPour ce genre-l\u00e0, c\u2019est plut\u00f4t \u00e7a, normalement.\u201d Il propose une r\u00e9duction sans r\u00e9fl\u00e9chir. L\u2019homme range son t\u00e9l\u00e9phone, promet de \u201crepasser plus tard\u201d, dispara\u00eet vers le buffet. Plus tard, alors que la salle se vide, l\u2019\u00e9lu l\u00e8ve encore une fois son verre \u201c\u00e0 nos artistes et \u00e0 tous les techniciens qui font vivre la culture chez nous\u201d. Les applaudissements claquent. Il sent son propre bras se lever m\u00e9caniquement, le verre au-dessus de la t\u00eate. La technicienne de surface attend que tout le monde sorte pour reprendre sa serpilli\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 elle l\u2019avait laiss\u00e9e. Elle lui glisse qu\u2019elle viendra voir les tableaux \u201cun autre jour, quand ce sera calme\u201d. Il lui dit qu\u2019elle n\u2019aura qu\u2019\u00e0 en choisir un petit si quelque chose lui pla\u00eet. Elle sourit sans r\u00e9pondre, pousse son chariot vers le fond de la salle. Le dimanche suivant, il est sous un barnum blanc au march\u00e9 du village, entre le fromager et le charcutier. Le sol est humide, \u00e7a sent le lait chaud, le gras, le caf\u00e9. Sur la table, quelques petits formats, des dessins \u00e0 l\u2019encre, des prix \u00e9crits au feutre sur des bouts de carton. Les gens s\u2019arr\u00eatent, prennent une tranche de saucisson, jettent un \u0153il aux images, disent \u201cc\u2019est joli\u201d, reposent, en prennent un autre. Une vieille dame s\u2019attarde sur un dessin avec une maison et un arbre, demande si c\u2019est ici. Il r\u00e9pond vaguement, propose qu\u2019elle le prenne et paie \u201ccomme elle peut\u201d. Elle sort des pi\u00e8ces, les compte avec soin, glisse le dessin dans un sac en toile avec ses l\u00e9gumes. Le fromager lui propose d\u2019\u00e9changer un dessin contre un gros morceau de tomme, le charcutier ajoute un pot de p\u00e2t\u00e9 \u201cpour la route\u201d. Il accepte, range la toile sous la table, essuie ses doigts sur un vieux torchon. En repliant le barnum, en empilant les cadres dans le coffre de sa voiture, il sent encore sous ses ongles l\u2019odeur de graisse et de feutre, et \u00e7a lui para\u00eet au moins aussi tenable que la lumi\u00e8re des n\u00e9ons de la salle des f\u00eates. *illustration* image prise sur le net ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/kamasutra3.jpg?1764089209", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/21-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/21-mars-2019.html", "title": "21 mars 2019", "date_published": "2019-03-21T10:57:00Z", "date_modified": "2025-11-25T11:02:35Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

La nuit a \u00e9t\u00e9 mauvaise. Il se retourne dans le lit, regarde le plafond devenir gris, renonce \u00e0 dormir et s\u2019assoit au bord du matelas. Dans sa t\u00eate, \u00e7a tangue encore. Il se voit sur un bateau dont il ne sait pas tr\u00e8s bien le nom, un m\u00e9lange de drakkar et de Santa Maria, planches sombres, cordages qui grincent. Au petit matin, il est accoud\u00e9 au bastingage, les doigts coll\u00e9s au bois humide. L\u2019air sent le sel et la sueur froide de l\u2019\u00e9quipage. Devant, la ligne d\u2019horizon est encore vide, puis une masse sombre se d\u00e9tache lentement du ciel. On annonce la terre. Son ventre se noue, moiti\u00e9 soulagement, moiti\u00e9 peur de ce qu\u2019il va trouver. Quand il descend dans la chaloupe, ses jambes tremblent autant \u00e0 cause du roulis que de la fatigue. Il pose enfin le pied sur un sol qui ne bouge pas, un sable clair mouill\u00e9 de petites flaques, et il a le vertige comme si la plage oscillait encore. Derri\u00e8re lui, les hommes tra\u00eenent des caisses, regardent autour, attendent des ordres sans trop parler. Il avance, les bottes aspir\u00e9es par endroits, la chemise coll\u00e9e dans le dos. La “jungle” commence quelques m\u00e8tres plus loin, pas une carte postale, plut\u00f4t un mur de feuillages lourds, de branches basses qui lui griffent le visage, d\u2019insectes qui bourdonnent pr\u00e8s des oreilles. Il s\u2019y enfonce parce qu\u2019il a dit qu\u2019il irait voir plus loin. Au bout d\u2019un moment, il ne sait plus si cela fait des heures ou des jours qu\u2019il marche. La lumi\u00e8re lui tombe par plaques sur les \u00e9paules, l\u2019air est humide, le tissu frotte au m\u00eame endroit sur sa nuque. Il grimpe enfin sur une hauteur, les jambes dures, la bouche p\u00e2teuse, se retourne et voit l\u2019eau de partout. L\u2019\u00eelot qu\u2019il croyait \u00eatre l\u2019avant-poste d\u2019un continent est entour\u00e9 de mer, sans prolongement. Il s\u2019assoit sur une pierre, sort sa pipe par r\u00e9flexe, la bourre sans la regarder. Le tabac lui laisse au fond de la gorge un go\u00fbt rance. En redescendant vers la plage, il pense d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce qu\u2019il va dire aux hommes. Il leur parle de ravitaillement, d\u2019eau douce, de fruits \u00e0 cueillir, il donne un nom \u00e0 l\u2019endroit pour que \u00e7a ait l\u2019air d\u2019exister vraiment, comme on colle une \u00e9tiquette sur une bo\u00eete vide. Sur le pont, plus tard, il trace des croix sur une carte, invente une position approximative, \u00e9crit “San Salvador” en appuyant fort sur la plume comme si la pression changeait la taille de l\u2019\u00eele. Les marins le regardent faire en silence, l\u2019un d\u2019eux ricane bref quand l\u2019encre bave et d\u00e9tourne aussit\u00f4t la t\u00eate. Ils repartent. Les jours suivants sont une succession de chaleur \u00e9crasante, de grains d\u2019eau lourde, de nuits hach\u00e9es o\u00f9 il se r\u00e9veille en comptant les jours \u00e0 voix basse. Quand enfin une c\u00f4te plus longue appara\u00eet, quand les hommes se mettent \u00e0 crier qu\u2019ils l\u2019ont fait, qu\u2019ils ont atteint les Indes, il rit avec eux, tape dans les mains un peu trop fort, laisse monter une chanson qu\u2019il ne finit pas. Sur le visage d\u2019un des plus vieux marins, il surprend un regard glisser de la c\u00f4te au capitaine, comme s\u2019il pesait la sc\u00e8ne, puis dispara\u00eetre derri\u00e8re un sourire fabriqu\u00e9. Le soir, seul dans sa cabine, il \u00e9tale les papiers sur la table, regarde les lignes qu\u2019il a trac\u00e9es, repense aux vieux r\u00e9cits de Vinland qu\u2019il a lus, aux courants, aux plantes qu\u2019il a vues, \u00e0 la couleur de l\u2019eau. Rien ne s\u2019ajuste vraiment. Il pince les l\u00e8vres, allume sa pipe, regarde la fum\u00e9e se coller au plafond. Quand, plus tard, un des hommes lui rapporte que certains savants, au port, froncent les sourcils, parlent d\u2019erreur, d\u2019autre chose que les Indes, il sent sous ses pieds ce l\u00e9ger d\u00e9calage, comme si le plancher venait de s\u2019abaisser d\u2019un centim\u00e8tre. Il r\u00e9pond qu\u2019on ajustera les cartes, qu\u2019on trouvera d\u2019autres noms, garde la voix ferme, mais ses doigts restent accroch\u00e9s \u00e0 la rambarde une seconde de trop. Dans la chambre encore sombre o\u00f9 il est assis maintenant, loin de la mer, il pense \u00e0 cette travers\u00e9e comme \u00e0 un r\u00eave qui aurait insist\u00e9. Il se l\u00e8ve, va jusqu\u2019\u00e0 la fen\u00eatre, regarde la rue encore vide, revient vers la table. Il ouvre le carnet, \u00e9crit la date dans un coin, puis, sans r\u00e9fl\u00e9chir, commence \u00e0 tracer, au stylo, une forme approximative d\u2019\u00eele au milieu de la page. La pointe accroche le papier, l\u2019encre file un peu, le contour se referme mal. Il repose le stylo. Au centre du carnet ouvert, la petite tache d\u2019encre flotte, seule, sur la carte blanche.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Huile sur toile pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " La nuit a \u00e9t\u00e9 mauvaise. Il se retourne dans le lit, regarde le plafond devenir gris, renonce \u00e0 dormir et s\u2019assoit au bord du matelas. Dans sa t\u00eate, \u00e7a tangue encore. Il se voit sur un bateau dont il ne sait pas tr\u00e8s bien le nom, un m\u00e9lange de drakkar et de Santa Maria, planches sombres, cordages qui grincent. Au petit matin, il est accoud\u00e9 au bastingage, les doigts coll\u00e9s au bois humide. L\u2019air sent le sel et la sueur froide de l\u2019\u00e9quipage. Devant, la ligne d\u2019horizon est encore vide, puis une masse sombre se d\u00e9tache lentement du ciel. On annonce la terre. Son ventre se noue, moiti\u00e9 soulagement, moiti\u00e9 peur de ce qu\u2019il va trouver. Quand il descend dans la chaloupe, ses jambes tremblent autant \u00e0 cause du roulis que de la fatigue. Il pose enfin le pied sur un sol qui ne bouge pas, un sable clair mouill\u00e9 de petites flaques, et il a le vertige comme si la plage oscillait encore. Derri\u00e8re lui, les hommes tra\u00eenent des caisses, regardent autour, attendent des ordres sans trop parler. Il avance, les bottes aspir\u00e9es par endroits, la chemise coll\u00e9e dans le dos. La \u201cjungle\u201d commence quelques m\u00e8tres plus loin, pas une carte postale, plut\u00f4t un mur de feuillages lourds, de branches basses qui lui griffent le visage, d\u2019insectes qui bourdonnent pr\u00e8s des oreilles. Il s\u2019y enfonce parce qu\u2019il a dit qu\u2019il irait voir plus loin. Au bout d\u2019un moment, il ne sait plus si cela fait des heures ou des jours qu\u2019il marche. La lumi\u00e8re lui tombe par plaques sur les \u00e9paules, l\u2019air est humide, le tissu frotte au m\u00eame endroit sur sa nuque. Il grimpe enfin sur une hauteur, les jambes dures, la bouche p\u00e2teuse, se retourne et voit l\u2019eau de partout. L\u2019\u00eelot qu\u2019il croyait \u00eatre l\u2019avant-poste d\u2019un continent est entour\u00e9 de mer, sans prolongement. Il s\u2019assoit sur une pierre, sort sa pipe par r\u00e9flexe, la bourre sans la regarder. Le tabac lui laisse au fond de la gorge un go\u00fbt rance. En redescendant vers la plage, il pense d\u00e9j\u00e0 \u00e0 ce qu\u2019il va dire aux hommes. Il leur parle de ravitaillement, d\u2019eau douce, de fruits \u00e0 cueillir, il donne un nom \u00e0 l\u2019endroit pour que \u00e7a ait l\u2019air d\u2019exister vraiment, comme on colle une \u00e9tiquette sur une bo\u00eete vide. Sur le pont, plus tard, il trace des croix sur une carte, invente une position approximative, \u00e9crit \u201cSan Salvador\u201d en appuyant fort sur la plume comme si la pression changeait la taille de l\u2019\u00eele. 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Le soir, seul dans sa cabine, il \u00e9tale les papiers sur la table, regarde les lignes qu\u2019il a trac\u00e9es, repense aux vieux r\u00e9cits de Vinland qu\u2019il a lus, aux courants, aux plantes qu\u2019il a vues, \u00e0 la couleur de l\u2019eau. Rien ne s\u2019ajuste vraiment. Il pince les l\u00e8vres, allume sa pipe, regarde la fum\u00e9e se coller au plafond. Quand, plus tard, un des hommes lui rapporte que certains savants, au port, froncent les sourcils, parlent d\u2019erreur, d\u2019autre chose que les Indes, il sent sous ses pieds ce l\u00e9ger d\u00e9calage, comme si le plancher venait de s\u2019abaisser d\u2019un centim\u00e8tre. Il r\u00e9pond qu\u2019on ajustera les cartes, qu\u2019on trouvera d\u2019autres noms, garde la voix ferme, mais ses doigts restent accroch\u00e9s \u00e0 la rambarde une seconde de trop. 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Il est assis dans le couloir, sur une chaise en plastique qui grince un peu quand il bouge. Sous ses pieds, le rev\u00eatement mouchet\u00e9 colle l\u00e9g\u00e8rement aux semelles, comme s\u2019il voulait retenir les gens ici. Sur ses genoux, le livre de Beckett est ouvert, pages jaunies, marge griffonn\u00e9e au stylo bille. Il attend qu\u2019on lui dise qu\u2019il peut entrer dans la chambre 218, celle de son p\u00e8re. La t\u00e9l\u00e9 du box d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 laisse filtrer une voix de jeu t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, des “bravo” en carton, un chariot passe en raclant les coins, une infirmi\u00e8re s\u2019excuse \u00e0 mi-voix en \u00e9vitant de le regarder. Il lit une r\u00e9plique, puis une autre, les personnages tournent en rond comme d\u2019habitude, et la phrase tombe, s\u00e8che : “Quand est-ce qu\u2019on va na\u00eetre ?” Il rel\u00e8ve la t\u00eate, fixe un instant la bande de n\u00e9on au plafond, les silhouettes qui traversent le couloir, et la phrase reste l\u00e0, coinc\u00e9e entre le th\u00e9\u00e2tre et cette odeur de javel m\u00eal\u00e9e de soupe refroidie. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9clar\u00e9 “n\u00e9” une fois, se dit-il, quand on l\u2019a sorti de sa m\u00e8re, cri, flash, carton rose ou bleu. Pourtant, en regardant la porte 218, il a l\u2019impression de ne pas avoir pass\u00e9 le cap, de flotter toujours dans un truc ti\u00e8de et visqueux qu\u2019on appelle la vie, o\u00f9 chacun donne des coups d\u2019\u00e9paule pour respirer un peu mieux que le voisin. L\u2019interphone gr\u00e9sille, une voix appelle “la famille de monsieur B\u2026”, il se l\u00e8ve, glisse le marque-page, frappe doucement et entre. Son p\u00e8re est l\u00e0, ratatin\u00e9 dans le lit, menton tombant, yeux mi-clos, tuyau d\u2019oxyg\u00e8ne qui lui entaille les joues, mains pos\u00e9es sur le drap comme celles d\u2019un nourrisson trop fatigu\u00e9 pour les lever. Sur la tablette, une photo plastifi\u00e9e le montre jeune, costume sombre, cheveux noirs liss\u00e9s en arri\u00e8re, sourire large au milieu d\u2019un groupe d\u2019hommes en cravate qui serrent tous la m\u00eame main invisible. Sur l\u2019\u00e9cran accroch\u00e9 en hauteur, un match de foot tourne en sourdine, des maillots minuscules courent sur une pelouse trop verte, la foule est r\u00e9duite \u00e0 un sifflement continu. Il s\u2019assoit sur la chaise \u00e0 c\u00f4t\u00e9, pose le Beckett sur la table, observe ce visage creus\u00e9 qui est cens\u00e9 \u00eatre en fin de course et qui ressemble d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un b\u00e9b\u00e9 \u00e0 qui on aurait vol\u00e9 l\u2019\u00e9lan. Il lui parle de choses simples, de la voisine qui a encore perdu son chat, de la pluie qui n\u2019en finit pas, de l\u2019\u00e9quipe locale qui a gagn\u00e9 aux tirs au but, des broutilles pour remplir l\u2019air. Son p\u00e8re semble somnoler, puis il entrouvre la bouche, laisse passer une phrase r\u00e2peuse : “On est o\u00f9, l\u00e0 ?” Il h\u00e9site une seconde avant de r\u00e9pondre, se contente de dire “\u00e0 l\u2019h\u00f4pital, papa, ils s\u2019occupent de toi”, et voit le vieux visage hocher tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement, comme si cette information suffisait pour l\u2019instant. Sur la table de nuit, un gobelet d\u2019eau \u00e0 moiti\u00e9 plein, une serviette roul\u00e9e, une \u00e9tiquette avec son nom et sa date de naissance imprim\u00e9es en gros. C\u2019est le seul endroit o\u00f9 le mot “n\u00e9” appara\u00eet encore. Il pense aux ann\u00e9es o\u00f9 il a jou\u00e9 des coudes lui aussi, dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation pour se coller contre le radiateur en hiver, plus tard dans l\u2019open space pour r\u00e9cup\u00e9rer le bureau \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la baie vitr\u00e9e, dans les r\u00e9unions pour placer la plaisanterie qui d\u00e9tendrait le chef. \u00c0 chaque fois, l\u2019impression d\u2019\u00eatre enfin arriv\u00e9 quelque part n\u2019a tenu que le temps de se rasseoir. “\u00c7a va, papa ?” demande-t-il plus bas. Son p\u00e8re ouvre un \u0153il, le fixe, remue \u00e0 peine la t\u00eate, r\u00e9p\u00e8te presque sans voix : “On est o\u00f9, l\u00e0 ?” Il lui caresse bri\u00e8vement l\u2019avant-bras par-dessus le drap, comme on rassure un enfant qui se r\u00e9veille en sursaut dans une chambre inconnue. Une aide-soignante entre pour v\u00e9rifier la poche de perfusion, ajuste un bouton, jette un coup d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019\u00e9cran de foot, l\u00e2che “s\u2019ils continuent comme \u00e7a, on va na\u00eetre champions” avec un petit rire vite aval\u00e9. Le mot lui accroche l\u2019oreille. Il serre les l\u00e8vres pour ne pas sourire, regarde la jambe maigre qui d\u00e9passe du drap, la chaussette grise qui baille \u00e0 la cheville. Apr\u00e8s un moment, il se l\u00e8ve, promet qu\u2019il repassera demain, pose la main sur l\u2019avant-bras de son p\u00e8re, sent la peau froide sous ses doigts. Dans le couloir, il croise une jeune femme enceinte qui tient son ventre \u00e0 deux mains, accompagn\u00e9e d\u2019un homme qui v\u00e9rifie son t\u00e9l\u00e9phone toutes les trois secondes. Ils parlent bas, comptent les minutes, tournent en rond devant l\u2019ascenseur. Un cri de b\u00e9b\u00e9 monte d\u2019un \u00e9tage plus bas, aigu, bref, qui d\u00e9coupe un instant le brouillard de bips et d\u2019annonces. Il appuie sur le bouton de l\u2019ascenseur, Beckett coinc\u00e9 sous le bras, et la phrase revient en silence : quand est-ce qu\u2019on va na\u00eetre. En sortant du b\u00e2timent, il s\u2019arr\u00eate sur le trottoir, prend une bouff\u00e9e d\u2019air froid qui lui br\u00fble la gorge. Les voitures passent, un bus freine dans un nuage de vapeur, un gamin traverse en courant, sa m\u00e8re lui crie de faire attention sans l\u00e2cher son sac de courses. Il ouvre le livre \u00e0 la premi\u00e8re page, lit quelques lignes en marchant jusqu\u2019au feu rouge. Les personnages se demandent encore ce qu\u2019ils font l\u00e0. Il rel\u00e8ve la t\u00eate, regarde la ville, les fa\u00e7ades, les fen\u00eatres \u00e9clair\u00e9es, et garde la question pour lui comme on garde un secret qu\u2019on n\u2019est pas s\u00fbr de vouloir r\u00e9soudre.<\/p>\n

\nillustration<\/em> https:\/\/www.festival-automne.com\/edition-1981\/roger-blin-oh-beaux-jours-cycle-samuel-beckett<\/a>\n<\/small><\/p>", "content_text": " Il est assis dans le couloir, sur une chaise en plastique qui grince un peu quand il bouge. Sous ses pieds, le rev\u00eatement mouchet\u00e9 colle l\u00e9g\u00e8rement aux semelles, comme s\u2019il voulait retenir les gens ici. Sur ses genoux, le livre de Beckett est ouvert, pages jaunies, marge griffonn\u00e9e au stylo bille. Il attend qu\u2019on lui dise qu\u2019il peut entrer dans la chambre 218, celle de son p\u00e8re. La t\u00e9l\u00e9 du box d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9 laisse filtrer une voix de jeu t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, des \u201cbravo\u201d en carton, un chariot passe en raclant les coins, une infirmi\u00e8re s\u2019excuse \u00e0 mi-voix en \u00e9vitant de le regarder. Il lit une r\u00e9plique, puis une autre, les personnages tournent en rond comme d\u2019habitude, et la phrase tombe, s\u00e8che : \u201cQuand est-ce qu\u2019on va na\u00eetre ?\u201d Il rel\u00e8ve la t\u00eate, fixe un instant la bande de n\u00e9on au plafond, les silhouettes qui traversent le couloir, et la phrase reste l\u00e0, coinc\u00e9e entre le th\u00e9\u00e2tre et cette odeur de javel m\u00eal\u00e9e de soupe refroidie. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 d\u00e9clar\u00e9 \u201cn\u00e9\u201d une fois, se dit-il, quand on l\u2019a sorti de sa m\u00e8re, cri, flash, carton rose ou bleu. Pourtant, en regardant la porte 218, il a l\u2019impression de ne pas avoir pass\u00e9 le cap, de flotter toujours dans un truc ti\u00e8de et visqueux qu\u2019on appelle la vie, o\u00f9 chacun donne des coups d\u2019\u00e9paule pour respirer un peu mieux que le voisin. L\u2019interphone gr\u00e9sille, une voix appelle \u201cla famille de monsieur B\u2026\u201d, il se l\u00e8ve, glisse le marque-page, frappe doucement et entre. Son p\u00e8re est l\u00e0, ratatin\u00e9 dans le lit, menton tombant, yeux mi-clos, tuyau d\u2019oxyg\u00e8ne qui lui entaille les joues, mains pos\u00e9es sur le drap comme celles d\u2019un nourrisson trop fatigu\u00e9 pour les lever. Sur la tablette, une photo plastifi\u00e9e le montre jeune, costume sombre, cheveux noirs liss\u00e9s en arri\u00e8re, sourire large au milieu d\u2019un groupe d\u2019hommes en cravate qui serrent tous la m\u00eame main invisible. Sur l\u2019\u00e9cran accroch\u00e9 en hauteur, un match de foot tourne en sourdine, des maillots minuscules courent sur une pelouse trop verte, la foule est r\u00e9duite \u00e0 un sifflement continu. Il s\u2019assoit sur la chaise \u00e0 c\u00f4t\u00e9, pose le Beckett sur la table, observe ce visage creus\u00e9 qui est cens\u00e9 \u00eatre en fin de course et qui ressemble d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un b\u00e9b\u00e9 \u00e0 qui on aurait vol\u00e9 l\u2019\u00e9lan. Il lui parle de choses simples, de la voisine qui a encore perdu son chat, de la pluie qui n\u2019en finit pas, de l\u2019\u00e9quipe locale qui a gagn\u00e9 aux tirs au but, des broutilles pour remplir l\u2019air. Son p\u00e8re semble somnoler, puis il entrouvre la bouche, laisse passer une phrase r\u00e2peuse : \u201cOn est o\u00f9, l\u00e0 ?\u201d Il h\u00e9site une seconde avant de r\u00e9pondre, se contente de dire \u201c\u00e0 l\u2019h\u00f4pital, papa, ils s\u2019occupent de toi\u201d, et voit le vieux visage hocher tr\u00e8s l\u00e9g\u00e8rement, comme si cette information suffisait pour l\u2019instant. Sur la table de nuit, un gobelet d\u2019eau \u00e0 moiti\u00e9 plein, une serviette roul\u00e9e, une \u00e9tiquette avec son nom et sa date de naissance imprim\u00e9es en gros. C\u2019est le seul endroit o\u00f9 le mot \u201cn\u00e9\u201d appara\u00eet encore. Il pense aux ann\u00e9es o\u00f9 il a jou\u00e9 des coudes lui aussi, dans la cour de r\u00e9cr\u00e9ation pour se coller contre le radiateur en hiver, plus tard dans l\u2019open space pour r\u00e9cup\u00e9rer le bureau \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la baie vitr\u00e9e, dans les r\u00e9unions pour placer la plaisanterie qui d\u00e9tendrait le chef. \u00c0 chaque fois, l\u2019impression d\u2019\u00eatre enfin arriv\u00e9 quelque part n\u2019a tenu que le temps de se rasseoir. \u201c\u00c7a va, papa ?\u201d demande-t-il plus bas. Son p\u00e8re ouvre un \u0153il, le fixe, remue \u00e0 peine la t\u00eate, r\u00e9p\u00e8te presque sans voix : \u201cOn est o\u00f9, l\u00e0 ?\u201d Il lui caresse bri\u00e8vement l\u2019avant-bras par-dessus le drap, comme on rassure un enfant qui se r\u00e9veille en sursaut dans une chambre inconnue. Une aide-soignante entre pour v\u00e9rifier la poche de perfusion, ajuste un bouton, jette un coup d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019\u00e9cran de foot, l\u00e2che \u201cs\u2019ils continuent comme \u00e7a, on va na\u00eetre champions\u201d avec un petit rire vite aval\u00e9. Le mot lui accroche l\u2019oreille. Il serre les l\u00e8vres pour ne pas sourire, regarde la jambe maigre qui d\u00e9passe du drap, la chaussette grise qui baille \u00e0 la cheville. Apr\u00e8s un moment, il se l\u00e8ve, promet qu\u2019il repassera demain, pose la main sur l\u2019avant-bras de son p\u00e8re, sent la peau froide sous ses doigts. Dans le couloir, il croise une jeune femme enceinte qui tient son ventre \u00e0 deux mains, accompagn\u00e9e d\u2019un homme qui v\u00e9rifie son t\u00e9l\u00e9phone toutes les trois secondes. Ils parlent bas, comptent les minutes, tournent en rond devant l\u2019ascenseur. Un cri de b\u00e9b\u00e9 monte d\u2019un \u00e9tage plus bas, aigu, bref, qui d\u00e9coupe un instant le brouillard de bips et d\u2019annonces. Il appuie sur le bouton de l\u2019ascenseur, Beckett coinc\u00e9 sous le bras, et la phrase revient en silence : quand est-ce qu\u2019on va na\u00eetre. En sortant du b\u00e2timent, il s\u2019arr\u00eate sur le trottoir, prend une bouff\u00e9e d\u2019air froid qui lui br\u00fble la gorge. Les voitures passent, un bus freine dans un nuage de vapeur, un gamin traverse en courant, sa m\u00e8re lui crie de faire attention sans l\u00e2cher son sac de courses. Il ouvre le livre \u00e0 la premi\u00e8re page, lit quelques lignes en marchant jusqu\u2019au feu rouge. Les personnages se demandent encore ce qu\u2019ils font l\u00e0. Il rel\u00e8ve la t\u00eate, regarde la ville, les fa\u00e7ades, les fen\u00eatres \u00e9clair\u00e9es, et garde la question pour lui comme on garde un secret qu\u2019on n\u2019est pas s\u00fbr de vouloir r\u00e9soudre. *illustration* https:\/\/www.festival-automne.com\/edition-1981\/roger-blin-oh-beaux-jours-cycle-samuel-beckett ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/medias_file_w600_h600_fap_1981_th_01_pho1_600.jpg?1764067395", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/19-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/19-mars-2019.html", "title": "19 mars 2019", "date_published": "2019-03-19T10:24:00Z", "date_modified": "2025-11-25T10:24:21Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il \u00e9coute, il observe les jeunes, pas ceux de 20 ans, ceux-l\u00e0, il les voit surtout s\u2019user les pouces sur les manettes, r\u00eaver d\u2019ind\u00e9pendance financi\u00e8re en s\u2019enfilant des Desp\u00e9 ti\u00e8des et des vid\u00e9os YouTube absurdes. Ceux qui l\u2019int\u00e9ressent, ce sont les autres, ceux entre 30 et 40 ans, ceux qui portent encore une sorte d\u2019id\u00e9alisme raide, m\u00e9lange de m\u00e9thode Cou\u00e9 et de ferveur religieuse, de quoi faire briller les yeux du pire mollah s\u2019ils avaient choisi une autre cause. Il se reconna\u00eet en eux par endroits. \u00c0 16 ans, il s\u2019inscrit \u00e0 la Ligue communiste r\u00e9volutionnaire, pas pour renverser le capitalisme, mais pour suivre une militante au buste g\u00e9n\u00e9reux et aux yeux de biche. Il se retrouve dans une arri\u00e8re-salle qui sent le tabac froid et le mauvais caf\u00e9, \u00e9coute des slogans qu\u2019il ne comprend qu\u2019\u00e0 moiti\u00e9, hoche la t\u00eate au bon moment, prend des tracts. Plus tard, il lime ses passe-vues en photo, adopte l\u2019\u00e9thique des \u00e9mules de Cartier-Bresson qui jurent qu\u2019on ne recadre jamais, que seule la prise de vue “juste” m\u00e9rite d\u2019exister. Il s\u2019impose des r\u00e8gles, des mots d\u2019ordre, comme s\u2019il y avait dans la fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 ces dogmes un salut possible. Il id\u00e9alise l\u2019amour aussi, le confond avec l\u2019\u00e9ternit\u00e9, place ses parents, ses amis, ses premiers employeurs sur des pi\u00e9destaux les premiers jours, avant de voir la peinture s\u2019\u00e9cailler. \u00c0 force, il comprend que son id\u00e9alisme n\u2019est qu\u2019un pansement coll\u00e9 de travers sur une jambe de bois. Il n\u2019a jamais la flamme blanche des vrais fanatiques, juste assez de conviction pour entrer dans la salle, pas assez pour y rester. Il regarde aujourd\u2019hui ces hommes et ces femmes qui, le soir, sortent d\u2019un atelier de d\u00e9veloppement personnel, d\u2019un groupe politique, d\u2019une association, avec la m\u00eame fi\u00e8vre dans le regard que les supporters qui sortent d\u2019un stade. Le besoin est le m\u00eame : se sentir port\u00e9 par le bruit du groupe, hurler “allez Bidule” en ch\u0153ur, frissonner ensemble, sentir la couenne vibrer. L\u2019id\u00e9alisme vient combler la fatigue de voir le monde tel qu\u2019il est. Il se demande parfois \u00e0 quel moment la bascule se fait. Quand tout le monde boit \u00e0 la m\u00eame fontaine, r\u00e9p\u00e8te les m\u00eames phrases, il ne reste au lucide qu\u2019\u00e0 tirer son propre seau d\u2019eau \u00e0 l\u2019\u00e9cart, au risque de passer pour fou, ou bien \u00e0 s\u2019exiler en pens\u00e9e, r\u00eaver d\u2019un d\u00e9sert, d\u2019une montagne, d\u2019un ermitage o\u00f9 plus personne ne viendrait lui expliquer comment il faut vivre. Il sait tr\u00e8s bien qu\u2019alors il retomberait dans une case voisine, celle de l\u2019id\u00e9alisme solitaire. Il se demande si l\u2019id\u00e9alisme et le fanatisme ne sont pas tout simplement les deux branches d\u2019un m\u00eame r\u00e9flexe, un moyen de ne pas rire de soi trop longtemps. Il a crois\u00e9 des fanatiques du m\u00e9nage, du rangement, de la propret\u00e9, capables de refaire une table pour un verre pos\u00e9 de travers, de s\u2019angoisser pour une trace sur un \u00e9vier, avec la m\u00eame intensit\u00e9 qu\u2019un croyant pour sa pri\u00e8re manqu\u00e9e. Ils n\u2019avaient rien \u00e0 envier aux d\u00e9vots de telle ou telle religion. Il voit bien que ces obsessions ne sont que des b\u00e9quilles pour crises int\u00e9rieures, pour manque de confiance en soi, en l\u2019autre, en la vie. On s\u2019accroche \u00e0 un support \u2013 un Dieu, une cause, une propret\u00e9 parfaite, une th\u00e9orie de l\u2019art \u2013 comme on s\u2019accroche \u00e0 une rambarde dans un escalier trop raide. Les artistes qu\u2019il fr\u00e9quente ne sont pas mieux lotis. Il les voit se ranger en chapelles, hyperr\u00e9alistes contre abstraits, adorateurs de la nature morte contre fanatiques du mod\u00e8le vivant, sectateurs du flou contre gardiens du net. Chacun parle de singularit\u00e9, mais chacun cherche sa petite tribu, son groupuscule o\u00f9 l\u2019on se congratule et o\u00f9 l\u2019on exclut ce qui ne rentre pas dans la liturgie maison. Au vernissage, il observe ces papillons ivres tournoyer autour de la lumi\u00e8re des projecteurs, se r\u00e9chauffer aux hourras de leur coterie, parler d\u2019“ouvrir des pistes” et de “poser des questions” avec le m\u00eame s\u00e9rieux que d\u2019autres parlent de salut des \u00e2mes. Si l\u2019on s\u2019approche de chacun, si l\u2019on tend l\u2019oreille, les discours se ressemblent : m\u00eame peur d\u2019\u00eatre seul, m\u00eame besoin d\u2019\u00eatre confirm\u00e9 par un petit ch\u0153ur. Id\u00e9alisme et fanatisme ne se donnent pas toujours en spectacle sur les places publiques, ils se glissent dans le quotidien, dans le commerce de quartier, dans la fa\u00e7on de juger le voisin, de choisir un savon ou une exposition. Ils avancent souvent masqu\u00e9s, \u00e0 voix basse, comme ce diable qui, profitant de l\u2019air du temps, a cess\u00e9 de surgir en flammes pour se fondre dans les histoires qu\u2019on se raconte. Il \u00e9coute ces jeunes qui ont troqu\u00e9 Dieu pour le d\u00e9veloppement personnel, le Parti pour la start-up, mais qui parlent avec la m\u00eame ferveur que les vieux croyants. Il se dit que le diable n\u2019a plus besoin de cornes, qu\u2019il suffit d\u00e9sormais de cette petite voix qui propose une id\u00e9e de plus, l\u2019air de rien, au milieu du brouhaha, en expliquant qu\u2019elle vaut bien toutes les autres et qu\u2019apr\u00e8s tout, rien n\u2019existe vraiment, ni lui, ni Dieu, \u00e0 part le besoin d\u2019y croire un peu.<\/p>\n\n*illustration* escalator Photographie noir et blanc \n<\/md>", "content_text": " Il \u00e9coute, il observe les jeunes, pas ceux de 20 ans, ceux-l\u00e0, il les voit surtout s\u2019user les pouces sur les manettes, r\u00eaver d\u2019ind\u00e9pendance financi\u00e8re en s\u2019enfilant des Desp\u00e9 ti\u00e8des et des vid\u00e9os YouTube absurdes. 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Il les voit se ranger en chapelles, hyperr\u00e9alistes contre abstraits, adorateurs de la nature morte contre fanatiques du mod\u00e8le vivant, sectateurs du flou contre gardiens du net. Chacun parle de singularit\u00e9, mais chacun cherche sa petite tribu, son groupuscule o\u00f9 l\u2019on se congratule et o\u00f9 l\u2019on exclut ce qui ne rentre pas dans la liturgie maison. Au vernissage, il observe ces papillons ivres tournoyer autour de la lumi\u00e8re des projecteurs, se r\u00e9chauffer aux hourras de leur coterie, parler d\u2019\u201couvrir des pistes\u201d et de \u201cposer des questions\u201d avec le m\u00eame s\u00e9rieux que d\u2019autres parlent de salut des \u00e2mes. Si l\u2019on s\u2019approche de chacun, si l\u2019on tend l\u2019oreille, les discours se ressemblent : m\u00eame peur d\u2019\u00eatre seul, m\u00eame besoin d\u2019\u00eatre confirm\u00e9 par un petit ch\u0153ur. Id\u00e9alisme et fanatisme ne se donnent pas toujours en spectacle sur les places publiques, ils se glissent dans le quotidien, dans le commerce de quartier, dans la fa\u00e7on de juger le voisin, de choisir un savon ou une exposition. Ils avancent souvent masqu\u00e9s, \u00e0 voix basse, comme ce diable qui, profitant de l\u2019air du temps, a cess\u00e9 de surgir en flammes pour se fondre dans les histoires qu\u2019on se raconte. Il \u00e9coute ces jeunes qui ont troqu\u00e9 Dieu pour le d\u00e9veloppement personnel, le Parti pour la start-up, mais qui parlent avec la m\u00eame ferveur que les vieux croyants. Il se dit que le diable n\u2019a plus besoin de cornes, qu\u2019il suffit d\u00e9sormais de cette petite voix qui propose une id\u00e9e de plus, l\u2019air de rien, au milieu du brouhaha, en expliquant qu\u2019elle vaut bien toutes les autres et qu\u2019apr\u00e8s tout, rien n\u2019existe vraiment, ni lui, ni Dieu, \u00e0 part le besoin d\u2019y croire un peu. *illustration* escalator Photographie noir et blanc ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_8590.jpg?1764066204", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/18-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/18-mars-2019.html", "title": "18 mars 2019", "date_published": "2019-03-18T10:15:00Z", "date_modified": "2025-11-25T10:15:17Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il lui arrive de passer d\u2019un onglet \u00e0 l\u2019autre sans vraiment s\u2019en rendre compte. Sur l\u2019\u00e9cran, en haut, trois pastilles ouvertes : un site de meubles en promo, une plateforme de vente d\u2019art contemporain, une page porno qui s\u2019est lanc\u00e9e toute seule apr\u00e8s la vid\u00e9o pr\u00e9c\u00e9dente. Dans la fen\u00eatre du milieu, un canap\u00e9 gris clair au nom impronon\u00e7able, promesse de confort et de vie rang\u00e9e ; dans la suivante, un tableau d\u00e9crit comme « pi\u00e8ce unique, acrylique sur toile, geste spontan\u00e9 », avec un petit c\u0153ur \u00e0 cliquer ; dans la troisi\u00e8me, un corps nu d\u00e9j\u00e0 pr\u00eat, d\u00e9j\u00e0 cadr\u00e9, d\u00e9j\u00e0 en train de faire ce qu\u2019il est cens\u00e9 faire. Il regarde, scrolle, compare, sans sentir le moment o\u00f9 il passe du canap\u00e9 au tableau, du tableau au sexe. Les trois interfaces se ressemblent : vignettes align\u00e9es, suggestions en bas, historique, boutons « ajouter au panier », « favori », « regarder plus tard ». Il se surprend \u00e0 chercher, pour la peinture, la m\u00eame secousse rapide que pour la vid\u00e9o, quelque chose qui fasse monter un peu le rythme cardiaque, qui co\u00efncide exactement avec ce qu\u2019il croit vouloir au moment o\u00f9 il clique. Quand une image ne lui « parle » pas tout de suite, il la chasse d\u2019un geste du doigt et la plateforme lui en propose une autre, puis une autre encore, inlassable. Au mus\u00e9e, il n\u2019y va presque plus. La derni\u00e8re fois, il avait err\u00e9 devant des toiles anciennes avec la sensation d\u2019\u00eatre revenu dans un grenier poussi\u00e9reux, au milieu de meubles trop lourds. Les autres visiteurs prenaient des photos avec leurs t\u00e9l\u00e9phones, se tenaient \u00e0 distance des cadres, hochaient la t\u00eate d\u2019un air entendu. Lui s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 plant\u00e9 devant un nu acad\u00e9mique, une femme allong\u00e9e sur un drap blanc, \u00e9clair\u00e9e comme il faut, et il avait senti qu\u2019il ne voyait plus rien. Ni d\u00e9sir, ni myst\u00e8re, seulement la superposition de tous les nus d\u00e9j\u00e0 vus en ligne, compress\u00e9s en un seul. \u00c0 la maison, le d\u00e9sir arrive par flux, par colonnes de vignettes, par listes. Quand il ouvre un site d\u2019art, la m\u00eame m\u00e9canique se met en marche : il agrandit une image, la referme, passe \u00e0 la suivante, jusqu\u2019au moment o\u00f9 une peinture lui « fait quelque chose » et il reconna\u00eet aussit\u00f4t cette pouss\u00e9e br\u00e8ve, presque sexuelle, qui lui donne envie de cliquer sur « acheter » avant m\u00eame de savoir o\u00f9 il l\u2019accrocherait. Il imagine parfois une autre mani\u00e8re de faire, un art vendu comme un m\u00e9dicament. Au lieu des grandes salles blanches et des vernissages, la pharmacie du coin, n\u00e9ons, file d\u2019attente, odeur de d\u00e9sinfectant. Entre les pr\u00e9servatifs et les vitamines, un rayon avec des bo\u00eetes de petites images comprim\u00e9es, sur lesquelles on lirait « choc esth\u00e9tique l\u00e9ger », « \u00e9motion forte \u00e0 lib\u00e9ration prolong\u00e9e », « contre-indications : sujets allergiques au doute ». Il entrerait, prendrait sa bo\u00eete d\u2019art comme il prend un anti-inflammatoire, la poserait sur le comptoir avec le reste, paierait, glisserait le tout dans le m\u00eame sac. Le soir, il avalerait sa dose pour voir si quelque chose bouge encore \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ce qui le travaille, c\u2019est le moment d\u2019apr\u00e8s. Quand la vid\u00e9o est termin\u00e9e, l\u2019\u00e9cran retombe en liste, la peau refroidit, la main colle un peu. Quand le colis arrive, qu\u2019il d\u00e9balle la toile, qu\u2019il l\u2019accroche en vitesse au-dessus du canap\u00e9 gris, il sent la m\u00eame petite chute : pendant quelques jours, il passe devant, la regarde, attend confus\u00e9ment que quelque chose se d\u00e9place, puis le tableau se met \u00e0 faire partie du mur. Il continue pourtant d\u2019ouvrir des onglets, de scroller, de comparer, parce qu\u2019il ne sait pas quoi faire d\u2019autre. Il fait partie de ces gens qui sentent bien que ni l\u2019\u00e9jaculation ni le paiement ne r\u00e8glent quoi que ce soit, que derri\u00e8re la fatigue du corps et le coup de carte bleue il reste une zone sombre o\u00f9 le d\u00e9sir tourne en rond, sans cible claire. C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que l\u2019art devrait aller, pense-t-il parfois, dans cet endroit o\u00f9 aucune plateforme ne peut proposer « des \u0153uvres similaires », mais il ne voit pas comment y acc\u00e9der autrement qu\u2019en fermant l\u2019ordinateur et en restant un moment dans le silence, les mains vides.<\/p>\n

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Il regarde, scrolle, compare, sans sentir le moment o\u00f9 il passe du canap\u00e9 au tableau, du tableau au sexe. Les trois interfaces se ressemblent : vignettes align\u00e9es, suggestions en bas, historique, boutons \u00ab ajouter au panier \u00bb, \u00ab favori \u00bb, \u00ab regarder plus tard \u00bb. Il se surprend \u00e0 chercher, pour la peinture, la m\u00eame secousse rapide que pour la vid\u00e9o, quelque chose qui fasse monter un peu le rythme cardiaque, qui co\u00efncide exactement avec ce qu\u2019il croit vouloir au moment o\u00f9 il clique. Quand une image ne lui \u00ab parle \u00bb pas tout de suite, il la chasse d\u2019un geste du doigt et la plateforme lui en propose une autre, puis une autre encore, inlassable. Au mus\u00e9e, il n\u2019y va presque plus. La derni\u00e8re fois, il avait err\u00e9 devant des toiles anciennes avec la sensation d\u2019\u00eatre revenu dans un grenier poussi\u00e9reux, au milieu de meubles trop lourds. Les autres visiteurs prenaient des photos avec leurs t\u00e9l\u00e9phones, se tenaient \u00e0 distance des cadres, hochaient la t\u00eate d\u2019un air entendu. Lui s\u2019\u00e9tait retrouv\u00e9 plant\u00e9 devant un nu acad\u00e9mique, une femme allong\u00e9e sur un drap blanc, \u00e9clair\u00e9e comme il faut, et il avait senti qu\u2019il ne voyait plus rien. Ni d\u00e9sir, ni myst\u00e8re, seulement la superposition de tous les nus d\u00e9j\u00e0 vus en ligne, compress\u00e9s en un seul. \u00c0 la maison, le d\u00e9sir arrive par flux, par colonnes de vignettes, par listes. Quand il ouvre un site d\u2019art, la m\u00eame m\u00e9canique se met en marche : il agrandit une image, la referme, passe \u00e0 la suivante, jusqu\u2019au moment o\u00f9 une peinture lui \u00ab fait quelque chose \u00bb et il reconna\u00eet aussit\u00f4t cette pouss\u00e9e br\u00e8ve, presque sexuelle, qui lui donne envie de cliquer sur \u00ab acheter \u00bb avant m\u00eame de savoir o\u00f9 il l\u2019accrocherait. Il imagine parfois une autre mani\u00e8re de faire, un art vendu comme un m\u00e9dicament. Au lieu des grandes salles blanches et des vernissages, la pharmacie du coin, n\u00e9ons, file d\u2019attente, odeur de d\u00e9sinfectant. Entre les pr\u00e9servatifs et les vitamines, un rayon avec des bo\u00eetes de petites images comprim\u00e9es, sur lesquelles on lirait \u00ab choc esth\u00e9tique l\u00e9ger \u00bb, \u00ab \u00e9motion forte \u00e0 lib\u00e9ration prolong\u00e9e \u00bb, \u00ab contre-indications : sujets allergiques au doute \u00bb. Il entrerait, prendrait sa bo\u00eete d\u2019art comme il prend un anti-inflammatoire, la poserait sur le comptoir avec le reste, paierait, glisserait le tout dans le m\u00eame sac. Le soir, il avalerait sa dose pour voir si quelque chose bouge encore \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Ce qui le travaille, c\u2019est le moment d\u2019apr\u00e8s. Quand la vid\u00e9o est termin\u00e9e, l\u2019\u00e9cran retombe en liste, la peau refroidit, la main colle un peu. Quand le colis arrive, qu\u2019il d\u00e9balle la toile, qu\u2019il l\u2019accroche en vitesse au-dessus du canap\u00e9 gris, il sent la m\u00eame petite chute : pendant quelques jours, il passe devant, la regarde, attend confus\u00e9ment que quelque chose se d\u00e9place, puis le tableau se met \u00e0 faire partie du mur. Il continue pourtant d\u2019ouvrir des onglets, de scroller, de comparer, parce qu\u2019il ne sait pas quoi faire d\u2019autre. Il fait partie de ces gens qui sentent bien que ni l\u2019\u00e9jaculation ni le paiement ne r\u00e8glent quoi que ce soit, que derri\u00e8re la fatigue du corps et le coup de carte bleue il reste une zone sombre o\u00f9 le d\u00e9sir tourne en rond, sans cible claire. C\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 que l\u2019art devrait aller, pense-t-il parfois, dans cet endroit o\u00f9 aucune plateforme ne peut proposer \u00ab des \u0153uvres similaires \u00bb, mais il ne voit pas comment y acc\u00e9der autrement qu\u2019en fermant l\u2019ordinateur et en restant un moment dans le silence, les mains vides. *Illustration* Tableaux inachev\u00e9s , huile sur panneau de bois, pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/dsc_0380.jpg?1764065668", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/17-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/17-mars-2019.html", "title": "17 mars 2019", "date_published": "2019-03-17T09:52:00Z", "date_modified": "2025-11-25T09:55:41Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Tout part d\u2019un malentendu, un de ceux qui ne se voient pas tout de suite. Au d\u00e9but, ils avancent ensemble comme sur une mer calme, on se dit que \u00e7a va tenir, que les petites phrases mal ajust\u00e9es finiront par se rattraper, que “je t\u2019aime” veut dire la m\u00eame chose des deux c\u00f4t\u00e9s. Puis un soir, dans la cuisine, au milieu d\u2019une phrase anodine, il comprend qu\u2019ils ne parlent plus de la m\u00eame chose. Elle dit “je n\u2019en peux plus”, il croit d\u2019abord \u00e0 la fatigue du jour, au travail, avant de voir son regard pos\u00e9 ailleurs, au-dessus de son \u00e9paule, comme si tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9. La discussion ne monte m\u00eame pas en \u00e9clat. Les mots s\u2019empilent mal, se contredisent, s\u2019annulent, et quand la porte se referme derri\u00e8re elle, il reste dans le couloir avec une veste \u00e0 la main, sans avoir eu la pr\u00e9sence d\u2019esprit de la rattraper. Les jours qui suivent sont secs. Le t\u00e9l\u00e9phone pos\u00e9 sur la table, qu\u2019il consulte trop souvent, les messages qu\u2019il ne renvoie pas, les phrases qu\u2019il \u00e9crit puis efface, tout cela l\u2019\u00e9nerve. La tristesse se resserre, tourne, se fixe, et au bout d\u2019un moment c\u2019est de la haine qui remonte, une haine lourde, collante, dirig\u00e9e contre elle, contre lui, contre ce qu\u2019ils ont fabriqu\u00e9 \u00e0 deux. Il repasse en boucle les sc\u00e8nes les plus banales, un repas, une soir\u00e9e, un trajet en voiture, et dans chacune il se d\u00e9couvre des l\u00e2chet\u00e9s minuscules : un silence quand il aurait pu parler, un sourire pour faire passer autre chose, une mani\u00e8re de se d\u00e9filer. \u00c0 force, c\u2019est surtout contre lui qu\u2019il en veut. Les jours s\u2019alignent, les m\u00eames gestes se r\u00e9p\u00e8tent, il va travailler, revient, mange, dort mal. Son visage dans la glace lui para\u00eet \u00e0 la fois bouffi et vid\u00e9. Les souvenirs de la vie \u00e0 deux se mettent eux aussi \u00e0 perdre leurs contours, comme des photos mal d\u00e9velopp\u00e9es : il ne reste plus net que ce qu\u2019il juge idiot, les sc\u00e8nes o\u00f9 il surjouait la confiance, o\u00f9 il croyait encore qu\u2019il suffisait de “vouloir que \u00e7a marche” pour que \u00e7a marche. Un matin, tr\u00e8s t\u00f4t, alors qu\u2019il pense \u00eatre encore en plein milieu de la nuit, un oiseau se met \u00e0 chanter sous la fen\u00eatre. Il ouvre les yeux sans comprendre d\u2019o\u00f9 vient le son, reste un moment immobile sur le lit, puis se surprend \u00e0 suivre le motif en sifflant \u00e0 mi-voix. C\u2019est presque ridicule, mais il continue, le temps d\u2019un refrain. Quelque chose, dans la poitrine, se desserre un peu. Il se l\u00e8ve, pieds nus sur le carrelage froid, traverse le couloir. La cuisine est en d\u00e9sordre, la table encombr\u00e9e, mais la cafeti\u00e8re est l\u00e0, \u00e0 sa place. Il sort le filtre de son emballage, le pose, verse le caf\u00e9 moulu \u00e0 la cuill\u00e8re, tapote l\u00e9g\u00e8rement pour l\u2019\u00e9galiser, remplit le r\u00e9servoir d\u2019eau au robinet en regardant le niveau monter dans le plastique transparent. Il enclenche le bouton. La machine se met \u00e0 vibrer, un grondement sourd d\u2019abord, puis les premi\u00e8res gouttes tombent dans la verseuse, sombres, \u00e9paisses, avec cette odeur qui, d\u2019un coup, remplit la pi\u00e8ce. Il reste debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9, les mains pos\u00e9es sur le bord du plan de travail, \u00e0 regarder le liquide brun monter. Le chant de l\u2019oiseau vient encore par vagues du dehors. Quand la machine s\u2019arr\u00eate, il se sert une tasse, la porte \u00e0 ses l\u00e8vres. Le go\u00fbt est un peu trop fort, l\u00e9g\u00e8rement amer, mais il le boit quand m\u00eame, par petites gorg\u00e9es. Ce n\u2019est pas le bonheur, ce n\u2019est pas une r\u00e9v\u00e9lation, juste un moment pr\u00e9cis o\u00f9 le malheur se tient \u00e0 distance, dans l\u2019autre pi\u00e8ce. Dans la cuisine, il y a lui, l\u2019oiseau, une tasse chaude dans la main, et ce caf\u00e9 qui lui rappelle qu\u2019il est encore capable de se lever, de remplir un r\u00e9servoir, d\u2019attendre que quelque chose infuse.<\/p>\n

\nillustration<\/em> huile sur toile pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Tout part d\u2019un malentendu, un de ceux qui ne se voient pas tout de suite. Au d\u00e9but, ils avancent ensemble comme sur une mer calme, on se dit que \u00e7a va tenir, que les petites phrases mal ajust\u00e9es finiront par se rattraper, que \u201cje t\u2019aime\u201d veut dire la m\u00eame chose des deux c\u00f4t\u00e9s. Puis un soir, dans la cuisine, au milieu d\u2019une phrase anodine, il comprend qu\u2019ils ne parlent plus de la m\u00eame chose. Elle dit \u201cje n\u2019en peux plus\u201d, il croit d\u2019abord \u00e0 la fatigue du jour, au travail, avant de voir son regard pos\u00e9 ailleurs, au-dessus de son \u00e9paule, comme si tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9cid\u00e9. La discussion ne monte m\u00eame pas en \u00e9clat. Les mots s\u2019empilent mal, se contredisent, s\u2019annulent, et quand la porte se referme derri\u00e8re elle, il reste dans le couloir avec une veste \u00e0 la main, sans avoir eu la pr\u00e9sence d\u2019esprit de la rattraper. Les jours qui suivent sont secs. Le t\u00e9l\u00e9phone pos\u00e9 sur la table, qu\u2019il consulte trop souvent, les messages qu\u2019il ne renvoie pas, les phrases qu\u2019il \u00e9crit puis efface, tout cela l\u2019\u00e9nerve. La tristesse se resserre, tourne, se fixe, et au bout d\u2019un moment c\u2019est de la haine qui remonte, une haine lourde, collante, dirig\u00e9e contre elle, contre lui, contre ce qu\u2019ils ont fabriqu\u00e9 \u00e0 deux. Il repasse en boucle les sc\u00e8nes les plus banales, un repas, une soir\u00e9e, un trajet en voiture, et dans chacune il se d\u00e9couvre des l\u00e2chet\u00e9s minuscules : un silence quand il aurait pu parler, un sourire pour faire passer autre chose, une mani\u00e8re de se d\u00e9filer. \u00c0 force, c\u2019est surtout contre lui qu\u2019il en veut. Les jours s\u2019alignent, les m\u00eames gestes se r\u00e9p\u00e8tent, il va travailler, revient, mange, dort mal. Son visage dans la glace lui para\u00eet \u00e0 la fois bouffi et vid\u00e9. Les souvenirs de la vie \u00e0 deux se mettent eux aussi \u00e0 perdre leurs contours, comme des photos mal d\u00e9velopp\u00e9es : il ne reste plus net que ce qu\u2019il juge idiot, les sc\u00e8nes o\u00f9 il surjouait la confiance, o\u00f9 il croyait encore qu\u2019il suffisait de \u201cvouloir que \u00e7a marche\u201d pour que \u00e7a marche. Un matin, tr\u00e8s t\u00f4t, alors qu\u2019il pense \u00eatre encore en plein milieu de la nuit, un oiseau se met \u00e0 chanter sous la fen\u00eatre. Il ouvre les yeux sans comprendre d\u2019o\u00f9 vient le son, reste un moment immobile sur le lit, puis se surprend \u00e0 suivre le motif en sifflant \u00e0 mi-voix. C\u2019est presque ridicule, mais il continue, le temps d\u2019un refrain. Quelque chose, dans la poitrine, se desserre un peu. Il se l\u00e8ve, pieds nus sur le carrelage froid, traverse le couloir. La cuisine est en d\u00e9sordre, la table encombr\u00e9e, mais la cafeti\u00e8re est l\u00e0, \u00e0 sa place. Il sort le filtre de son emballage, le pose, verse le caf\u00e9 moulu \u00e0 la cuill\u00e8re, tapote l\u00e9g\u00e8rement pour l\u2019\u00e9galiser, remplit le r\u00e9servoir d\u2019eau au robinet en regardant le niveau monter dans le plastique transparent. Il enclenche le bouton. La machine se met \u00e0 vibrer, un grondement sourd d\u2019abord, puis les premi\u00e8res gouttes tombent dans la verseuse, sombres, \u00e9paisses, avec cette odeur qui, d\u2019un coup, remplit la pi\u00e8ce. Il reste debout \u00e0 c\u00f4t\u00e9, les mains pos\u00e9es sur le bord du plan de travail, \u00e0 regarder le liquide brun monter. Le chant de l\u2019oiseau vient encore par vagues du dehors. Quand la machine s\u2019arr\u00eate, il se sert une tasse, la porte \u00e0 ses l\u00e8vres. Le go\u00fbt est un peu trop fort, l\u00e9g\u00e8rement amer, mais il le boit quand m\u00eame, par petites gorg\u00e9es. Ce n\u2019est pas le bonheur, ce n\u2019est pas une r\u00e9v\u00e9lation, juste un moment pr\u00e9cis o\u00f9 le malheur se tient \u00e0 distance, dans l\u2019autre pi\u00e8ce. Dans la cuisine, il y a lui, l\u2019oiseau, une tasse chaude dans la main, et ce caf\u00e9 qui lui rappelle qu\u2019il est encore capable de se lever, de remplir un r\u00e9servoir, d\u2019attendre que quelque chose infuse. *illustration* huile sur toile pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/paysage-c3a0-la-tache-jaune.jpg?1764064340", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/16-mars-2019-3601.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/16-mars-2019-3601.html", "title": "16 mars 2019_3", "date_published": "2019-03-16T17:49:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:12:02Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

On me demande souvent : « Vous voulez faire passer un message dans vos tableaux ? » Et \u00e0 chaque fois, c\u2019est le m\u00eame petit vacillement dans la poitrine, comme si on me posait une question dans une langue que je connais mal. Je reste l\u00e0 une seconde, \u00e0 osciller, oui non oui non, ralenti comme un m\u00e9tronome qui aurait perdu son tempo. Je souris, je botte en touche, je fais le clown — c\u2019est pratique, le clown, \u00e7a \u00e9vite de r\u00e9pondre trop vite. Mais la question m\u2019a travaill\u00e9 parce qu\u2019elle en contient une autre : est-ce que l\u2019art est cens\u00e9 \u00eatre un messager ? Je ne crois pas. Quand j\u2019entends “message”, j\u2019entends “engagement”, et l\u2019engagement, chez moi, a l\u2019odeur des serments trop lourds et des slogans qui durcissent. Je n\u2019ai pas envie de peindre pour convaincre, pour d\u00e9noncer, pour pr\u00eacher, ni pour porter au monde une d\u00e9couverte miraculeuse ; le monde continue sa route, avec ou sans mes tableaux. Alors non, je n\u2019ai pas de message \u00e0 d\u00e9livrer. Ce que j\u2019ai, c\u2019est un chemin. Je peins pour me d\u00e9faire de ce que le monde me jette sans arr\u00eat, pas des choses elles-m\u00eames, mais de la fa\u00e7on dont je les tords en moi. Il suffit d\u2019un bruit de rue que je prends pour une menace, d\u2019un regard que j\u2019interpr\u00e8te comme un jugement, d\u2019une journ\u00e9e enti\u00e8re que je lis \u00e0 contre-sens, et je sens la confusion se lever comme une poussi\u00e8re dans les poumons. \u00c0 l\u2019atelier, \u00e7a tombe. Je pose une toile, j\u2019avance, je recule, je recommence, et peu \u00e0 peu les lectures fausses se desserrent, les n\u0153uds l\u00e2chent, le bruit devient bruit, le regard redevient regard. Ce n\u2019est pas une morale, c\u2019est une mise \u00e0 nu. Si quelque chose sort de l\u00e0, ce n\u2019est pas un slogan : c\u2019est une direction vers le silence, vers cette zone o\u00f9 l\u2019on n\u2019a plus besoin d\u2019interpr\u00e9ter tout de travers pour tenir debout. Voil\u00e0 ce que je peux “adresser”, si on veut : un geste pour revenir au r\u00e9el sans l\u2019empoigner. Le reste, qu\u2019on y entende une alerte, une tendresse, un refus, ne m\u2019appartient plus. Je peins d\u2019abord pour que \u00e7a se taise en moi, et si quelqu\u2019un re\u00e7oit quelque chose au passage, tant mieux, mais ce n\u2019\u00e9tait pas le but.<\/p>\n

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Je pense \u00e0 Pollock par le bas, par la poussi\u00e8re. La toile est au sol, grande, offerte, et lui tourne autour comme autour d\u2019un feu. Il ne la domine pas : il l\u2019habite. Les semelles crissent, le genou plie, le buste repart, il s\u2019approche, recule, revient sur ses pas avec la pr\u00e9cision d\u2019un corps qui cherche son propre tempo. Le b\u00e2ton trempe et ressort, charg\u00e9 ; la peinture file en gouttes lourdes, puis en fines \u00e9claboussures, avec cette odeur d\u2019huile \u00e2cre, ce petit bruit mou quand \u00e7a touche, cette seconde o\u00f9 le fil tient dans l\u2019air avant de rompre. Ce qu\u2019il fait n\u2019est pas un dessin, c\u2019est un l\u00e2cher de gravit\u00e9 r\u00e9gl\u00e9 \u00e0 la main, une pluie tenue par le rythme. La t\u00eate ne commande pas, elle suit. Dans l\u2019atelier, les grilles savantes ne valent rien : tout est l\u00e0, dans l\u2019accord imm\u00e9diat entre le mouvement et la mati\u00e8re. Et quand on regarde longtemps, on comprend que la toile garde la trace d\u2019une loi plus ancienne que nos intentions : une r\u00e9p\u00e9tition sans centre, comme une ramure qui se divise et se redivise, obstin\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 saturer l\u2019espace. Ce n\u2019est pas une image de la nature, c\u2019est la nature remise en circuit par un corps humain qui, le temps de peindre, s\u2019est retir\u00e9. Devant ces entrelacs, on cherche d\u2019abord de quoi s\u2019accrocher — une forme, un chemin, une figure — puis \u00e7a c\u00e8de. Il ne reste que cette surface devenue vivante, sans r\u00e9cit, sans visage, et le silence qu\u2019elle impose : un silence qui ne te laisse pas dehors, mais te prend, te garde, et t\u2019oblige \u00e0 regarder encore.<\/p>\n

\nillustration<\/em> \nA visitor to MoMA views Jackson Pollock\u2019s painting « One (Number 31, 1950) » (CHIP EAST\/Reuters\/Corbis)<\/p>\n

<\/small><\/p>", "content_text": " Je pense \u00e0 Pollock par le bas, par la poussi\u00e8re. La toile est au sol, grande, offerte, et lui tourne autour comme autour d\u2019un feu. Il ne la domine pas : il l\u2019habite. Les semelles crissent, le genou plie, le buste repart, il s\u2019approche, recule, revient sur ses pas avec la pr\u00e9cision d\u2019un corps qui cherche son propre tempo. Le b\u00e2ton trempe et ressort, charg\u00e9 ; la peinture file en gouttes lourdes, puis en fines \u00e9claboussures, avec cette odeur d\u2019huile \u00e2cre, ce petit bruit mou quand \u00e7a touche, cette seconde o\u00f9 le fil tient dans l\u2019air avant de rompre. Ce qu\u2019il fait n\u2019est pas un dessin, c\u2019est un l\u00e2cher de gravit\u00e9 r\u00e9gl\u00e9 \u00e0 la main, une pluie tenue par le rythme. La t\u00eate ne commande pas, elle suit. Dans l\u2019atelier, les grilles savantes ne valent rien : tout est l\u00e0, dans l\u2019accord imm\u00e9diat entre le mouvement et la mati\u00e8re. Et quand on regarde longtemps, on comprend que la toile garde la trace d\u2019une loi plus ancienne que nos intentions : une r\u00e9p\u00e9tition sans centre, comme une ramure qui se divise et se redivise, obstin\u00e9e, jusqu\u2019\u00e0 saturer l\u2019espace. Ce n\u2019est pas une image de la nature, c\u2019est la nature remise en circuit par un corps humain qui, le temps de peindre, s\u2019est retir\u00e9. Devant ces entrelacs, on cherche d\u2019abord de quoi s\u2019accrocher \u2014 une forme, un chemin, une figure \u2014 puis \u00e7a c\u00e8de. Il ne reste que cette surface devenue vivante, sans r\u00e9cit, sans visage, et le silence qu\u2019elle impose : un silence qui ne te laisse pas dehors, mais te prend, te garde, et t\u2019oblige \u00e0 regarder encore. *illustration* A visitor to MoMA views Jackson Pollock\u2019s painting \u00ab One (Number 31, 1950) \u00bb (CHIP EAST\/Reuters\/Corbis) ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/pollock_42-17858401.jpg?1764006311", "tags": ["peinture"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/16-mars-2019-3602.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/16-mars-2019-3602.html", "title": "16 mars 2019", "date_published": "2019-03-16T09:19:00Z", "date_modified": "2025-11-25T09:22:14Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

La nuit o\u00f9 il pense donner un coup de volant pour sortir du d\u00e9cor, l\u2019autoroute entre Yverdon et Lausanne est presque vide. Les phares d\u00e9coupent un tunnel jaune devant lui, les catadioptres s\u2019allument un \u00e0 un puis disparaissent derri\u00e8re, la main repose sur le volant, il suffirait de la tourner un peu plus que d\u2019habitude. Sur le tableau de bord, l\u2019aiguille de vitesse reste stable, la radio est allum\u00e9e mais il n\u2019entend plus rien. Il fixe le rail \u00e0 droite, imagine la voiture qui tape, le bruit sourd, la t\u00f4le qui plie, le noir apr\u00e8s. Il met le clignotant, se range sur la bande d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence, coupe le moteur. Ce qui lui vient alors, ce n\u2019est pas le visage de sa femme, ni celui d\u2019un parent, mais son chat gris qui tourne en rond dans l\u2019appartement, deux gamelles vides sur le carrelage. Il reste l\u00e0 \u00e0 respirer dans l\u2019habitacle qui refroidit, regarde ses mains pos\u00e9es sur le volant comme si quelqu\u2019un d\u2019autre conduisait \u00e0 sa place, puis il red\u00e9marre et prend la sortie suivante vers l\u2019h\u00f4pital de Lausanne. Enfant, il l\u00e2che avant la fin. Sur la piste du stade, ses baskets frappent le tartan rouge, l\u2019air lui br\u00fble la gorge au deuxi\u00e8me virage, les autres allongent la foul\u00e9e, lui raccourcit, les cuisses se bloquent. Le prof hurle « on ne s\u2019arr\u00eate pas » depuis la ligne d\u2019arriv\u00e9e, il finit quand m\u00eame en trottinant puis en marchant, la t\u00eate baiss\u00e9e. Plus tard, il veut \u00eatre chanteur. Il se voit sur sc\u00e8ne, projecteurs dans les yeux, mains lev\u00e9es dans la salle, il r\u00e9p\u00e8te des morceaux dans des locaux qui sentent la bi\u00e8re s\u00e9ch\u00e9e et le tabac froid, les micros saturent, le propri\u00e9taire regarde la montre. Les cachets couvrent \u00e0 peine le trajet, les dates s\u2019annulent, les promesses s\u2019\u00e9vaporent, il range les c\u00e2bles et la guitare dans leur housse un soir de plus et sait qu\u2019il ne reviendra pas. \u00c0 Beaubourg, il regarde un type perch\u00e9 sur un banc, Mouna, qui hurle des slogans et des blagues, les passants s\u2019arr\u00eatent, forment un cercle. Le visage de l\u2019homme se d\u00e9forme au fur et \u00e0 mesure que les rires montent, il gesticule, se penche vers la foule, se laisse porter par elle. Lui reste dans le cercle quelques minutes, sent la chaleur des corps derri\u00e8re son dos, puis s\u2019\u00e9loigne. Il comprend qu\u2019il n\u2019a pas envie d\u2019\u00eatre l\u00e0, au centre, \u00e0 d\u00e9pendre de ce vacarme. S\u2019il doit parler, ce sera par \u00e9crit. Il ach\u00e8te des cahiers, il les remplit, il les empile. \u00c0 chaque d\u00e9m\u00e9nagement, il soul\u00e8ve les m\u00eames cartons de feuilles, promet de faire le tri devant le coffre ouvert, les repose sans rien jeter. Un jour, il entre dans une petite boutique boulevard des Filles-du-Calvaire et ach\u00e8te un vieux Nikormat \u00e0 cr\u00e9dit. Il sort avec le bo\u00eetier au cou, commence avec des amis, des vacances, des fa\u00e7ades, puis les visages inconnus le tirent dans la rue. Il se l\u00e8ve plus t\u00f4t, marche seul dans la ville encore mouill\u00e9e, rideaux \u00e0 moiti\u00e9 tir\u00e9s, vitrines \u00e9teintes. Quand il s\u2019offre un Leica avec un 35 mm, la distance se r\u00e9duit pour de bon. Pour remplir le cadre, il doit s\u2019approcher, sentir le parfum bon march\u00e9 d\u2019une femme qui fume \u00e0 l\u2019arr\u00eat de bus, l\u2019haleine d\u2019un homme qui vient de boire un caf\u00e9, la main d\u2019un type qui repousse l\u2019objectif d\u2019un geste sec. Le soir, il d\u00e9veloppe les films dans la salle de bain transform\u00e9e en labo, lumi\u00e8re rouge, cuvettes align\u00e9es sur le bord de la baignoire, odeur du r\u00e9v\u00e9lateur, doigts frip\u00e9s par l\u2019eau. Il tire des photos pour d\u2019autres parce que \u00e7a paie mieux : un couple devant une voiture d\u00e9cor\u00e9e de fleurs, un enfant mal coiff\u00e9 en costume trop grand, des portraits qu\u2019on lui demande de « rendre plus doux ». Un client, un jour, tapote du doigt sur le papier encore humide et dit « l\u00e0, on ne voit pas assez les yeux », et il recommence le tirage. Plus tard, il revend ses Nikon et une partie de son mat\u00e9riel, sent le poids du sac dispara\u00eetre de ses \u00e9paules en descendant l\u2019escalier du labo avec la derni\u00e8re caisse, ferme la porte derri\u00e8re lui. Le boulot de sondages arrive par une annonce. On lui propose d\u2019appeler des gens, de poser les m\u00eames questions, de cocher des cases derri\u00e8re un \u00e9cran. Il dit oui parce qu\u2019il a besoin d\u2019argent. Dans l\u2019open space, les voix se superposent : « selon vous, \u00eates-vous tr\u00e8s satisfait, plut\u00f4t satisfait\u2026 », les t\u00e9l\u00e9phones sonnent, des ventilateurs brassent un air ti\u00e8de. Un soir, au t\u00e9l\u00e9phone, une femme lui r\u00e9pond : « je n\u2019ai pas vraiment d\u2019avis, mettez ce que vous voulez », il clique sur une case sans r\u00e9fl\u00e9chir et passe \u00e0 la suivante. Le matin, pour ne pas se contenter de ces voix-l\u00e0, il se l\u00e8ve avant l\u2019aube, \u00e9crit une heure ou deux dans la cuisine, tasse de caf\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du clavier, puis enfile sa chemise et part. Les pages s\u2019empilent comme les cahiers d\u2019avant, mais sans elles il sait qu\u2019il serait \u00e0 nu dans la journ\u00e9e. Plus tard, il rencontre une femme suisse, ils en ont assez des trajets Lyon\u2013canton, il d\u00e9m\u00e9nage. En Suisse, il prend tous les boulots qui passent pour ne pas \u00eatre ce Fran\u00e7ais qui vit aux crochets des autres. Un hiver, sur un chantier, il passe des journ\u00e9es \u00e0 visser des planches de parquet dans une maison en travaux : odeur de sciure, genoux pos\u00e9s sur une mousse fine, perceuse qui lui vrille les oreilles, dos en feu le soir quand il remonte dans sa voiture. Il mange un sandwich dans le v\u00e9hicule gar\u00e9 en bas, les mains encore pleines de poussi\u00e8re de bois. Quand il d\u00e9croche un poste dans les sondages \u00e0 Lausanne, il respire un peu mieux : salaire correct, horaires fixes, un badge avec son nom. Dans le canton de Vaud, on le traite de « froussemar » en rigolant \u00e0 la pause, il sourit avec les autres. La route Yverdon\u2013Lausanne devient son couloir : tous les jours le m\u00eame ruban, les m\u00eames sorties, la trace plus claire du pneu sur la glissi\u00e8re \u00e0 un endroit pr\u00e9cis, la m\u00eame place sur le parking s\u2019il arrive assez t\u00f4t. Le tas de tickets de p\u00e9age et de re\u00e7us d\u2019essence dans le vide-poche augmente sans qu\u2019il pense \u00e0 les jeter. L\u2019ennui se loge l\u00e0, dans ces gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, dans cette voiture qui sent le m\u00eame d\u00e9sodorisant bon march\u00e9 et la m\u00eame veste humide pos\u00e9e sur le si\u00e8ge. Il essaie de le fendre avec le sexe. Il s\u2019inscrit sur des sites, encha\u00eene quelques rendez-vous. Une chambre d\u2019h\u00f4tel \u00e0 Sion, par exemple : couvre-lit trop color\u00e9, t\u00e9l\u00e9 muette, rideaux \u00e9pais, la femme qu\u2019il conna\u00eet \u00e0 peine qui enl\u00e8ve son soutien-gorge en tournant le dos, le sac de sport pos\u00e9 au pied du lit. Ils parlent peu, se rhabillent vite, se serrent vaguement la main dans le couloir, chacun prend un ascenseur diff\u00e9rent. Sur le chemin du retour, il se regarde dans le r\u00e9troviseur, voit juste un type fatigu\u00e9 qui rentre tard avec une chemise froiss\u00e9e. Les chambres finissent par se ressembler, les corps aussi, et l\u2019id\u00e9e m\u00eame de recommencer le m\u00eame sc\u00e9nario lui donne envie de rentrer directement chez lui. Alors la nuit de l\u2019autoroute arrive. Les phares des rares camions qui le croisent secouent la voiture, il tient le volant, imagine le choc, le basculement hors de la chauss\u00e9e. Le geste est l\u00e0, \u00e0 port\u00e9e de poignet. C\u2019est le chat qui le stoppe net, ce chat gris plant\u00e9 dans sa cuisine, patinant devant une gamelle vide. Ce d\u00e9tail prend toute la place, chasse le reste. Il remet le moteur, prend la bretelle, suit les panneaux « urgences », se gare de travers sur le parking. Dans le hall \u00e9clair\u00e9 au n\u00e9on, il se sent un peu vaciller. Il donne son nom \u00e0 l\u2019accueil, s\u2019assoit sur une chaise en plastique qui colle un peu sous la cuisse, regarde les autres patients sans vraiment les voir. Un num\u00e9ro clignote sur le panneau au mur, un infirmier appelle un nom, ce n\u2019est pas le sien. Il attend qu\u2019on prononce le sien et, en attendant, il fixe les traces de semelles au sol, la corbeille qui d\u00e9borde de gobelets \u00e9cras\u00e9s, le coin d\u2019affiche d\u00e9chir\u00e9 pr\u00e8s de la porte, comme si la suite se trouvait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, dans ces d\u00e9tails.\n\nillustration<\/em> Place Pestalozzi, Yverdon, Chantal Dervey, 24heures.ch\n<\/small><\/p>", "content_text": " La nuit o\u00f9 il pense donner un coup de volant pour sortir du d\u00e9cor, l\u2019autoroute entre Yverdon et Lausanne est presque vide. Les phares d\u00e9coupent un tunnel jaune devant lui, les catadioptres s\u2019allument un \u00e0 un puis disparaissent derri\u00e8re, la main repose sur le volant, il suffirait de la tourner un peu plus que d\u2019habitude. Sur le tableau de bord, l\u2019aiguille de vitesse reste stable, la radio est allum\u00e9e mais il n\u2019entend plus rien. Il fixe le rail \u00e0 droite, imagine la voiture qui tape, le bruit sourd, la t\u00f4le qui plie, le noir apr\u00e8s. Il met le clignotant, se range sur la bande d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence, coupe le moteur. Ce qui lui vient alors, ce n\u2019est pas le visage de sa femme, ni celui d\u2019un parent, mais son chat gris qui tourne en rond dans l\u2019appartement, deux gamelles vides sur le carrelage. Il reste l\u00e0 \u00e0 respirer dans l\u2019habitacle qui refroidit, regarde ses mains pos\u00e9es sur le volant comme si quelqu\u2019un d\u2019autre conduisait \u00e0 sa place, puis il red\u00e9marre et prend la sortie suivante vers l\u2019h\u00f4pital de Lausanne. Enfant, il l\u00e2che avant la fin. Sur la piste du stade, ses baskets frappent le tartan rouge, l\u2019air lui br\u00fble la gorge au deuxi\u00e8me virage, les autres allongent la foul\u00e9e, lui raccourcit, les cuisses se bloquent. Le prof hurle \u00ab on ne s\u2019arr\u00eate pas \u00bb depuis la ligne d\u2019arriv\u00e9e, il finit quand m\u00eame en trottinant puis en marchant, la t\u00eate baiss\u00e9e. Plus tard, il veut \u00eatre chanteur. Il se voit sur sc\u00e8ne, projecteurs dans les yeux, mains lev\u00e9es dans la salle, il r\u00e9p\u00e8te des morceaux dans des locaux qui sentent la bi\u00e8re s\u00e9ch\u00e9e et le tabac froid, les micros saturent, le propri\u00e9taire regarde la montre. Les cachets couvrent \u00e0 peine le trajet, les dates s\u2019annulent, les promesses s\u2019\u00e9vaporent, il range les c\u00e2bles et la guitare dans leur housse un soir de plus et sait qu\u2019il ne reviendra pas. \u00c0 Beaubourg, il regarde un type perch\u00e9 sur un banc, Mouna, qui hurle des slogans et des blagues, les passants s\u2019arr\u00eatent, forment un cercle. Le visage de l\u2019homme se d\u00e9forme au fur et \u00e0 mesure que les rires montent, il gesticule, se penche vers la foule, se laisse porter par elle. Lui reste dans le cercle quelques minutes, sent la chaleur des corps derri\u00e8re son dos, puis s\u2019\u00e9loigne. Il comprend qu\u2019il n\u2019a pas envie d\u2019\u00eatre l\u00e0, au centre, \u00e0 d\u00e9pendre de ce vacarme. S\u2019il doit parler, ce sera par \u00e9crit. Il ach\u00e8te des cahiers, il les remplit, il les empile. \u00c0 chaque d\u00e9m\u00e9nagement, il soul\u00e8ve les m\u00eames cartons de feuilles, promet de faire le tri devant le coffre ouvert, les repose sans rien jeter. Un jour, il entre dans une petite boutique boulevard des Filles-du-Calvaire et ach\u00e8te un vieux Nikormat \u00e0 cr\u00e9dit. Il sort avec le bo\u00eetier au cou, commence avec des amis, des vacances, des fa\u00e7ades, puis les visages inconnus le tirent dans la rue. Il se l\u00e8ve plus t\u00f4t, marche seul dans la ville encore mouill\u00e9e, rideaux \u00e0 moiti\u00e9 tir\u00e9s, vitrines \u00e9teintes. Quand il s\u2019offre un Leica avec un 35 mm, la distance se r\u00e9duit pour de bon. Pour remplir le cadre, il doit s\u2019approcher, sentir le parfum bon march\u00e9 d\u2019une femme qui fume \u00e0 l\u2019arr\u00eat de bus, l\u2019haleine d\u2019un homme qui vient de boire un caf\u00e9, la main d\u2019un type qui repousse l\u2019objectif d\u2019un geste sec. Le soir, il d\u00e9veloppe les films dans la salle de bain transform\u00e9e en labo, lumi\u00e8re rouge, cuvettes align\u00e9es sur le bord de la baignoire, odeur du r\u00e9v\u00e9lateur, doigts frip\u00e9s par l\u2019eau. Il tire des photos pour d\u2019autres parce que \u00e7a paie mieux : un couple devant une voiture d\u00e9cor\u00e9e de fleurs, un enfant mal coiff\u00e9 en costume trop grand, des portraits qu\u2019on lui demande de \u00ab rendre plus doux \u00bb. Un client, un jour, tapote du doigt sur le papier encore humide et dit \u00ab l\u00e0, on ne voit pas assez les yeux \u00bb, et il recommence le tirage. Plus tard, il revend ses Nikon et une partie de son mat\u00e9riel, sent le poids du sac dispara\u00eetre de ses \u00e9paules en descendant l\u2019escalier du labo avec la derni\u00e8re caisse, ferme la porte derri\u00e8re lui. Le boulot de sondages arrive par une annonce. On lui propose d\u2019appeler des gens, de poser les m\u00eames questions, de cocher des cases derri\u00e8re un \u00e9cran. Il dit oui parce qu\u2019il a besoin d\u2019argent. Dans l\u2019open space, les voix se superposent : \u00ab selon vous, \u00eates-vous tr\u00e8s satisfait, plut\u00f4t satisfait\u2026 \u00bb, les t\u00e9l\u00e9phones sonnent, des ventilateurs brassent un air ti\u00e8de. Un soir, au t\u00e9l\u00e9phone, une femme lui r\u00e9pond : \u00ab je n\u2019ai pas vraiment d\u2019avis, mettez ce que vous voulez \u00bb, il clique sur une case sans r\u00e9fl\u00e9chir et passe \u00e0 la suivante. Le matin, pour ne pas se contenter de ces voix-l\u00e0, il se l\u00e8ve avant l\u2019aube, \u00e9crit une heure ou deux dans la cuisine, tasse de caf\u00e9 \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du clavier, puis enfile sa chemise et part. Les pages s\u2019empilent comme les cahiers d\u2019avant, mais sans elles il sait qu\u2019il serait \u00e0 nu dans la journ\u00e9e. Plus tard, il rencontre une femme suisse, ils en ont assez des trajets Lyon\u2013canton, il d\u00e9m\u00e9nage. En Suisse, il prend tous les boulots qui passent pour ne pas \u00eatre ce Fran\u00e7ais qui vit aux crochets des autres. Un hiver, sur un chantier, il passe des journ\u00e9es \u00e0 visser des planches de parquet dans une maison en travaux : odeur de sciure, genoux pos\u00e9s sur une mousse fine, perceuse qui lui vrille les oreilles, dos en feu le soir quand il remonte dans sa voiture. Il mange un sandwich dans le v\u00e9hicule gar\u00e9 en bas, les mains encore pleines de poussi\u00e8re de bois. Quand il d\u00e9croche un poste dans les sondages \u00e0 Lausanne, il respire un peu mieux : salaire correct, horaires fixes, un badge avec son nom. Dans le canton de Vaud, on le traite de \u00ab froussemar \u00bb en rigolant \u00e0 la pause, il sourit avec les autres. La route Yverdon\u2013Lausanne devient son couloir : tous les jours le m\u00eame ruban, les m\u00eames sorties, la trace plus claire du pneu sur la glissi\u00e8re \u00e0 un endroit pr\u00e9cis, la m\u00eame place sur le parking s\u2019il arrive assez t\u00f4t. Le tas de tickets de p\u00e9age et de re\u00e7us d\u2019essence dans le vide-poche augmente sans qu\u2019il pense \u00e0 les jeter. L\u2019ennui se loge l\u00e0, dans ces gestes r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, dans cette voiture qui sent le m\u00eame d\u00e9sodorisant bon march\u00e9 et la m\u00eame veste humide pos\u00e9e sur le si\u00e8ge. Il essaie de le fendre avec le sexe. Il s\u2019inscrit sur des sites, encha\u00eene quelques rendez-vous. Une chambre d\u2019h\u00f4tel \u00e0 Sion, par exemple : couvre-lit trop color\u00e9, t\u00e9l\u00e9 muette, rideaux \u00e9pais, la femme qu\u2019il conna\u00eet \u00e0 peine qui enl\u00e8ve son soutien-gorge en tournant le dos, le sac de sport pos\u00e9 au pied du lit. Ils parlent peu, se rhabillent vite, se serrent vaguement la main dans le couloir, chacun prend un ascenseur diff\u00e9rent. Sur le chemin du retour, il se regarde dans le r\u00e9troviseur, voit juste un type fatigu\u00e9 qui rentre tard avec une chemise froiss\u00e9e. Les chambres finissent par se ressembler, les corps aussi, et l\u2019id\u00e9e m\u00eame de recommencer le m\u00eame sc\u00e9nario lui donne envie de rentrer directement chez lui. Alors la nuit de l\u2019autoroute arrive. Les phares des rares camions qui le croisent secouent la voiture, il tient le volant, imagine le choc, le basculement hors de la chauss\u00e9e. Le geste est l\u00e0, \u00e0 port\u00e9e de poignet. C\u2019est le chat qui le stoppe net, ce chat gris plant\u00e9 dans sa cuisine, patinant devant une gamelle vide. Ce d\u00e9tail prend toute la place, chasse le reste. Il remet le moteur, prend la bretelle, suit les panneaux \u00ab urgences \u00bb, se gare de travers sur le parking. Dans le hall \u00e9clair\u00e9 au n\u00e9on, il se sent un peu vaciller. Il donne son nom \u00e0 l\u2019accueil, s\u2019assoit sur une chaise en plastique qui colle un peu sous la cuisse, regarde les autres patients sans vraiment les voir. Un num\u00e9ro clignote sur le panneau au mur, un infirmier appelle un nom, ce n\u2019est pas le sien. Il attend qu\u2019on prononce le sien et, en attendant, il fixe les traces de semelles au sol, la corbeille qui d\u00e9borde de gobelets \u00e9cras\u00e9s, le coin d\u2019affiche d\u00e9chir\u00e9 pr\u00e8s de la porte, comme si la suite se trouvait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, dans ces d\u00e9tails. *illustration* Place Pestalozzi, Yverdon, Chantal Dervey, 24heures.ch ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/3ll8nlbqkww9zipt1xmwpq.webp?1764062174", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/15-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/15-mars-2019.html", "title": "15 mars 2019", "date_published": "2019-03-15T17:37:00Z", "date_modified": "2025-11-24T17:38:16Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Ce matin, le t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 pendant que je rin\u00e7ais une tasse. La cuisine sentait encore le caf\u00e9 froid et, dehors, la fum\u00e9e des usines tra\u00eenait bas, comme tous les matins o\u00f9 l\u2019air ne d\u00e9cide pas de bouger. L\u2019agent a d\u00e9boul\u00e9 dans mon oreille avec une voix trop vive pour l\u2019heure : un salon “qu\u2019il monte”, un lieu “super”, un public “qui ach\u00e8te”, des gens “qui circulent”, et ce petit rire en bout de phrase qui veut d\u00e9j\u00e0 te mettre dans sa poche. Il parlait vite, en empilant les promesses, et je me suis rendu compte que je cherchais un endroit o\u00f9 poser un mot sans que \u00e7a accroche. Rien. Il encha\u00eenait sur lui-m\u00eame : son parcours, son courage, la mentalit\u00e9 fran\u00e7aise “d\u00e9plorable” pour les artistes, les institutions “\u00e0 la ramasse”, la n\u00e9cessit\u00e9 de “se bouger”. Je l\u2019entendais tourner dans sa propre l\u00e9gende. Il disait “vous voyez” toutes les dix secondes, et chaque “vous voyez” refermait un peu plus la conversation sur son miroir. Pas une question sur mes toiles. Pas un titre, pas une s\u00e9rie, pas m\u00eame un “j\u2019ai regard\u00e9”. Juste son souffle \u00e0 lui. Quand il a annonc\u00e9 la participation financi\u00e8re — “petite”, “symbolique”, “vous comprenez, hein” — j\u2019ai senti le vieux ressort des interm\u00e9diaires se tendre : faire payer l\u2019entr\u00e9e au spectacle de leur appareil. J\u2019ai coup\u00e9 net. Non. Deux syllabes. Il a eu un blanc, puis il est reparti, plus dur : “marketing”, “visibilit\u00e9”, “investir sur soi”, et l\u00e0 il a commenc\u00e9 \u00e0 planter des drapeaux sur la carte comme on lance des confettis : Gen\u00e8ve, New York, Hong Kong. J\u2019entendais la ficelle derri\u00e8re les noms, cette mani\u00e8re de te faire lever la t\u00eate pour que tu oublies o\u00f9 tu mets les pieds. J\u2019ai laiss\u00e9 filer jusqu\u2019au bout, parce que c\u2019\u00e9tait instructif. \u00c0 la fin, il a souffl\u00e9, agac\u00e9 : “on a perdu du temps dans une discussion st\u00e9rile.” J\u2019ai regard\u00e9 l\u2019\u00e9vier, la mousse qui descendait, et j\u2019ai raccroch\u00e9 sans r\u00e9pondre. Je n\u2019ai pas perdu mon temps. J\u2019ai juste vu, une fois de plus, \u00e0 quoi ressemble un agent qui vend sa propre histoire avant d\u2019avoir regard\u00e9 une toile. Et je continuerai de chercher, oui, mais quelqu\u2019un qui commencera par un silence devant le travail, pas par une r\u00e9clame sur lui-m\u00eame.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Carbonis\u00e9, fossilis\u00e9 mais toujours l\u00e0\n<\/small><\/p>", "content_text": " Ce matin, le t\u00e9l\u00e9phone a vibr\u00e9 pendant que je rin\u00e7ais une tasse. La cuisine sentait encore le caf\u00e9 froid et, dehors, la fum\u00e9e des usines tra\u00eenait bas, comme tous les matins o\u00f9 l\u2019air ne d\u00e9cide pas de bouger. L\u2019agent a d\u00e9boul\u00e9 dans mon oreille avec une voix trop vive pour l\u2019heure : un salon \u201cqu\u2019il monte\u201d, un lieu \u201csuper\u201d, un public \u201cqui ach\u00e8te\u201d, des gens \u201cqui circulent\u201d, et ce petit rire en bout de phrase qui veut d\u00e9j\u00e0 te mettre dans sa poche. Il parlait vite, en empilant les promesses, et je me suis rendu compte que je cherchais un endroit o\u00f9 poser un mot sans que \u00e7a accroche. Rien. Il encha\u00eenait sur lui-m\u00eame : son parcours, son courage, la mentalit\u00e9 fran\u00e7aise \u201cd\u00e9plorable\u201d pour les artistes, les institutions \u201c\u00e0 la ramasse\u201d, la n\u00e9cessit\u00e9 de \u201cse bouger\u201d. Je l\u2019entendais tourner dans sa propre l\u00e9gende. Il disait \u201cvous voyez\u201d toutes les dix secondes, et chaque \u201cvous voyez\u201d refermait un peu plus la conversation sur son miroir. Pas une question sur mes toiles. Pas un titre, pas une s\u00e9rie, pas m\u00eame un \u201cj\u2019ai regard\u00e9\u201d. Juste son souffle \u00e0 lui. Quand il a annonc\u00e9 la participation financi\u00e8re \u2014 \u201cpetite\u201d, \u201csymbolique\u201d, \u201cvous comprenez, hein\u201d \u2014 j\u2019ai senti le vieux ressort des interm\u00e9diaires se tendre : faire payer l\u2019entr\u00e9e au spectacle de leur appareil. J\u2019ai coup\u00e9 net. Non. Deux syllabes. Il a eu un blanc, puis il est reparti, plus dur : \u201cmarketing\u201d, \u201cvisibilit\u00e9\u201d, \u201cinvestir sur soi\u201d, et l\u00e0 il a commenc\u00e9 \u00e0 planter des drapeaux sur la carte comme on lance des confettis : Gen\u00e8ve, New York, Hong Kong. J\u2019entendais la ficelle derri\u00e8re les noms, cette mani\u00e8re de te faire lever la t\u00eate pour que tu oublies o\u00f9 tu mets les pieds. J\u2019ai laiss\u00e9 filer jusqu\u2019au bout, parce que c\u2019\u00e9tait instructif. \u00c0 la fin, il a souffl\u00e9, agac\u00e9 : \u201con a perdu du temps dans une discussion st\u00e9rile.\u201d J\u2019ai regard\u00e9 l\u2019\u00e9vier, la mousse qui descendait, et j\u2019ai raccroch\u00e9 sans r\u00e9pondre. Je n\u2019ai pas perdu mon temps. J\u2019ai juste vu, une fois de plus, \u00e0 quoi ressemble un agent qui vend sa propre histoire avant d\u2019avoir regard\u00e9 une toile. Et je continuerai de chercher, oui, mais quelqu\u2019un qui commencera par un silence devant le travail, pas par une r\u00e9clame sur lui-m\u00eame. *illustration* Carbonis\u00e9, fossilis\u00e9 mais toujours l\u00e0 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_20180903_121308_2-2.jpg?1764005860", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/14-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/14-mars-2019.html", "title": "14 mars 2019", "date_published": "2019-03-14T17:31:00Z", "date_modified": "2025-11-24T17:32:24Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Le galeriste que j\u2019esp\u00e8re ne commence pas par compter. Il arrive, il se tient un instant devant les toiles, et je vois \u00e0 sa fa\u00e7on de respirer qu\u2019il a re\u00e7u quelque chose. Pas un verdict, pas un calcul, une secousse simple qui le d\u00e9place. Il ne regarde pas les murs, il regarde ce qui s\u2019est pass\u00e9 l\u00e0. Puis il l\u00e8ve les yeux vers moi comme si le travail l\u2019avait pouss\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la source. Il tend la main, il serre franchement, il cherche moins un pedigree qu\u2019une pr\u00e9sence : qui a fait \u00e7a, avec quel corps, quel ent\u00eatement, quel prix. Je parle du travail avant de parler de moi, parce que je ne suis pas grand-chose d\u2019autre que l\u2019endroit par o\u00f9 il passe. Je dis la mati\u00e8re, l\u2019heure, les reprises, les rat\u00e9s, ce qui a r\u00e9sist\u00e9. Il propose un caf\u00e9. J\u2019accepte. La tasse est chaude contre les paumes, le bruit de la cafeti\u00e8re retombe, et on boit sans se presser de remplir le silence. On s\u2019observe juste assez pour sentir si l\u2019on est en face d\u2019un marchand press\u00e9 ou de quelqu\u2019un qui, avant tout, a besoin d\u2019aimer ce qu\u2019il va d\u00e9fendre. Il y a des questions qui trahissent tout de suite : pas “combien \u00e7a vaut ?”, mais “qu\u2019est-ce qui t\u2019a oblig\u00e9 \u00e0 la faire ?”, “o\u00f9 est-ce que \u00e7a t\u2019a l\u00e2ch\u00e9 ?”, “qu\u2019est-ce que tu ne veux plus tricher l\u00e0-dedans ?”. Je sais alors que je peux avancer. Quand la tasse est vide, il ouvre un carnet, pas pour aligner des acheteurs mais pour noter ce qu\u2019il vient de comprendre. Et s\u2019il est venu jusqu\u2019ici, il se l\u00e8ve et dit simplement : “on va voir”. L\u2019atelier est \u00e0 deux pas, mais je sens mon ventre se contracter comme \u00e0 une premi\u00e8re rencontre. Si je l\u2019aime bien, j\u2019ai peur de faillir ; si je le sens froid, je suis capable de me transformer en guide bavard, en clown prudent. L\u00e0, je n\u2019ai pas besoin. Il regarde lentement. Il s\u2019approche, recule, recommence. Il pose une question pr\u00e9cise sur une zone que moi-m\u00eame je n\u2019avais pas su nommer. \u00c7a me d\u00e9sarme. Je parle alors sans num\u00e9ro de charme, sans boniment : je dis ce que j\u2019ai fait, ce que j\u2019ai rat\u00e9, ce que je poursuis, et il \u00e9coute comme on \u00e9coute quelque chose qu\u2019on veut garder vivant. Je ne sais pas si \u00e7a fera une histoire longue ou une histoire br\u00e8ve, si \u00e7a finira en joie ou en eau de boudin. Je sais seulement que ce premier accord-l\u00e0, m\u00eame fragile, m\u00eame provisoire, s\u2019inscrit comme une origine. Quand \u00e7a tangue ensuite — parce que \u00e7a tangue toujours — je reviendrai \u00e0 ce moment pour mesurer ce qui tient encore entre nous. Le reste, succ\u00e8s ou d\u00e9ception, entrera dans la peinture. C\u2019est tout ce que je demande \u00e0 ce galeriste-l\u00e0 : qu\u2019il commence par aimer, et qu\u2019on voie apr\u00e8s, ensemble, jusqu\u2019o\u00f9 \u00e7a peut aller.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Ambroise Vollard par Picasso \n<\/small><\/p>", "content_text": " Le galeriste que j\u2019esp\u00e8re ne commence pas par compter. Il arrive, il se tient un instant devant les toiles, et je vois \u00e0 sa fa\u00e7on de respirer qu\u2019il a re\u00e7u quelque chose. Pas un verdict, pas un calcul, une secousse simple qui le d\u00e9place. Il ne regarde pas les murs, il regarde ce qui s\u2019est pass\u00e9 l\u00e0. Puis il l\u00e8ve les yeux vers moi comme si le travail l\u2019avait pouss\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 la source. Il tend la main, il serre franchement, il cherche moins un pedigree qu\u2019une pr\u00e9sence : qui a fait \u00e7a, avec quel corps, quel ent\u00eatement, quel prix. Je parle du travail avant de parler de moi, parce que je ne suis pas grand-chose d\u2019autre que l\u2019endroit par o\u00f9 il passe. Je dis la mati\u00e8re, l\u2019heure, les reprises, les rat\u00e9s, ce qui a r\u00e9sist\u00e9. Il propose un caf\u00e9. J\u2019accepte. La tasse est chaude contre les paumes, le bruit de la cafeti\u00e8re retombe, et on boit sans se presser de remplir le silence. On s\u2019observe juste assez pour sentir si l\u2019on est en face d\u2019un marchand press\u00e9 ou de quelqu\u2019un qui, avant tout, a besoin d\u2019aimer ce qu\u2019il va d\u00e9fendre. Il y a des questions qui trahissent tout de suite : pas \u201ccombien \u00e7a vaut ?\u201d, mais \u201cqu\u2019est-ce qui t\u2019a oblig\u00e9 \u00e0 la faire ?\u201d, \u201co\u00f9 est-ce que \u00e7a t\u2019a l\u00e2ch\u00e9 ?\u201d, \u201cqu\u2019est-ce que tu ne veux plus tricher l\u00e0-dedans ?\u201d. Je sais alors que je peux avancer. Quand la tasse est vide, il ouvre un carnet, pas pour aligner des acheteurs mais pour noter ce qu\u2019il vient de comprendre. Et s\u2019il est venu jusqu\u2019ici, il se l\u00e8ve et dit simplement : \u201con va voir\u201d. L\u2019atelier est \u00e0 deux pas, mais je sens mon ventre se contracter comme \u00e0 une premi\u00e8re rencontre. Si je l\u2019aime bien, j\u2019ai peur de faillir ; si je le sens froid, je suis capable de me transformer en guide bavard, en clown prudent. L\u00e0, je n\u2019ai pas besoin. Il regarde lentement. Il s\u2019approche, recule, recommence. Il pose une question pr\u00e9cise sur une zone que moi-m\u00eame je n\u2019avais pas su nommer. \u00c7a me d\u00e9sarme. Je parle alors sans num\u00e9ro de charme, sans boniment : je dis ce que j\u2019ai fait, ce que j\u2019ai rat\u00e9, ce que je poursuis, et il \u00e9coute comme on \u00e9coute quelque chose qu\u2019on veut garder vivant. Je ne sais pas si \u00e7a fera une histoire longue ou une histoire br\u00e8ve, si \u00e7a finira en joie ou en eau de boudin. Je sais seulement que ce premier accord-l\u00e0, m\u00eame fragile, m\u00eame provisoire, s\u2019inscrit comme une origine. Quand \u00e7a tangue ensuite \u2014 parce que \u00e7a tangue toujours \u2014 je reviendrai \u00e0 ce moment pour mesurer ce qui tient encore entre nous. Le reste, succ\u00e8s ou d\u00e9ception, entrera dans la peinture. C\u2019est tout ce que je demande \u00e0 ce galeriste-l\u00e0 : qu\u2019il commence par aimer, et qu\u2019on voie apr\u00e8s, ensemble, jusqu\u2019o\u00f9 \u00e7a peut aller. *illustration* Ambroise Vollard par Picasso ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/b42a9b5f640e44379ad54fbcabf68a81.jpg?1764005514", "tags": ["r\u00e9flexions sur l'art"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/13-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/13-mars-2019.html", "title": "13 mars 2019_2", "date_published": "2019-03-13T17:23:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:11:05Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Back to the trees, criait le vieux, perch\u00e9 haut dans le feuillage, quand il a vu ses cong\u00e9n\u00e8res descendre, un \u00e0 un, avec leurs outils, leurs promesses, leurs petites raisons proprettes. Curiosit\u00e9, confort, avidit\u00e9, mensonge, hypocrisie : les m\u00eames mots d\u00e9guis\u00e9s en progr\u00e8s. Ils n\u2019ont pas \u00e9cout\u00e9. Et nous en sommes l\u00e0. Nous mangeons le plastique que nous fabriquons. Il revient par la mer, par les poissons ouverts sur les \u00e9tals, par les moules gonfl\u00e9es d\u2019eau sale, par l\u2019hu\u00eetre et le bigorneau, par les mammif\u00e8res marins qui d\u00e9rivent avec le ventre plein de fragments transparents. On avale nos propres d\u00e9chets en croyant encore \u00eatre au-dessus du cycle. La nature n\u2019a pas besoin de se venger : elle se contente de renvoyer. Tout ce qu\u2019on jette retombe, et cette fois dans nos bouches. Nous avons conquis la plan\u00e8te comme on m\u00e8ne une rafle, avec l\u2019assurance sacr\u00e9e de celui qui se croit \u00e9lu. On a mis des noms nobles sur des gestes bas. On a parl\u00e9 de civilisation, de mission, d\u2019\u00e9conomie, de destin. Et pendant ce temps-l\u00e0, on a dress\u00e9 les b\u00eates comme on dresse des mines : par milliards. On les parque, on les coupe, on les passe \u00e0 la cha\u00eene, on se sert. Le dimanche, on d\u00e9chire l\u2019agneau tendre au printemps, on essuie la graisse au coin des l\u00e8vres, et on va dormir ensuite comme si cela n\u2019avait pas de poids. Nous appelons \u00e7a normal. Nous appelons \u00e7a humain. Et nous osons encore parler de beaut\u00e9, d\u2019art, de po\u00e9sie, d\u2019amour. « L\u2019amour, c\u2019est l\u2019infini \u00e0 la port\u00e9e des caniches », disait C\u00e9line : il y a dans cette cruaut\u00e9 une lucidit\u00e9 qui g\u00eane. Les tranch\u00e9es l\u2019ont appris avant nous. Ceux qui en sont revenus n\u2019\u00e9taient pas seulement sourds aux obus ; ils \u00e9taient sourds \u00e0 autre chose, \u00e0 la d\u00e9couverte brutale de notre bassesse ordinaire, de ces ordres vides, de ces slogans pour marcher au casse-pipe la t\u00eate haute. Beaucoup se sont tus pour toujours. Rien n\u2019a chang\u00e9 depuis que nous avons quitt\u00e9 les arbres. Ce que nous appelons intelligence sert surtout \u00e0 donner des raisons \u00e0 notre pr\u00e9dation, \u00e0 la polir, \u00e0 lui mettre un costume. Si nous \u00e9tions intelligents autrement, il faudrait se lever, une bonne fois, et dire : assez. Non comme un v\u0153u d\u2019enfant sage, mais comme un r\u00e9flexe de survie. Alors, peut-\u00eatre, on remonterait vers les branches, pas pour y rejouer un \u00e2ge d\u2019or, mais pour retrouver un geste simple : vivre sans se croire s\u00e9par\u00e9s du vivant, respirer dans le m\u00eame monde, et s\u2019y tenir.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Porcs sur une d\u00e9charge \n<\/small><\/p>", "content_text": " Back to the trees, criait le vieux, perch\u00e9 haut dans le feuillage, quand il a vu ses cong\u00e9n\u00e8res descendre, un \u00e0 un, avec leurs outils, leurs promesses, leurs petites raisons proprettes. Curiosit\u00e9, confort, avidit\u00e9, mensonge, hypocrisie : les m\u00eames mots d\u00e9guis\u00e9s en progr\u00e8s. Ils n\u2019ont pas \u00e9cout\u00e9. Et nous en sommes l\u00e0. Nous mangeons le plastique que nous fabriquons. Il revient par la mer, par les poissons ouverts sur les \u00e9tals, par les moules gonfl\u00e9es d\u2019eau sale, par l\u2019hu\u00eetre et le bigorneau, par les mammif\u00e8res marins qui d\u00e9rivent avec le ventre plein de fragments transparents. On avale nos propres d\u00e9chets en croyant encore \u00eatre au-dessus du cycle. La nature n\u2019a pas besoin de se venger : elle se contente de renvoyer. Tout ce qu\u2019on jette retombe, et cette fois dans nos bouches. Nous avons conquis la plan\u00e8te comme on m\u00e8ne une rafle, avec l\u2019assurance sacr\u00e9e de celui qui se croit \u00e9lu. On a mis des noms nobles sur des gestes bas. On a parl\u00e9 de civilisation, de mission, d\u2019\u00e9conomie, de destin. Et pendant ce temps-l\u00e0, on a dress\u00e9 les b\u00eates comme on dresse des mines : par milliards. On les parque, on les coupe, on les passe \u00e0 la cha\u00eene, on se sert. Le dimanche, on d\u00e9chire l\u2019agneau tendre au printemps, on essuie la graisse au coin des l\u00e8vres, et on va dormir ensuite comme si cela n\u2019avait pas de poids. Nous appelons \u00e7a normal. Nous appelons \u00e7a humain. Et nous osons encore parler de beaut\u00e9, d\u2019art, de po\u00e9sie, d\u2019amour. \u00ab L\u2019amour, c\u2019est l\u2019infini \u00e0 la port\u00e9e des caniches \u00bb, disait C\u00e9line : il y a dans cette cruaut\u00e9 une lucidit\u00e9 qui g\u00eane. Les tranch\u00e9es l\u2019ont appris avant nous. Ceux qui en sont revenus n\u2019\u00e9taient pas seulement sourds aux obus ; ils \u00e9taient sourds \u00e0 autre chose, \u00e0 la d\u00e9couverte brutale de notre bassesse ordinaire, de ces ordres vides, de ces slogans pour marcher au casse-pipe la t\u00eate haute. Beaucoup se sont tus pour toujours. Rien n\u2019a chang\u00e9 depuis que nous avons quitt\u00e9 les arbres. Ce que nous appelons intelligence sert surtout \u00e0 donner des raisons \u00e0 notre pr\u00e9dation, \u00e0 la polir, \u00e0 lui mettre un costume. Si nous \u00e9tions intelligents autrement, il faudrait se lever, une bonne fois, et dire : assez. Non comme un v\u0153u d\u2019enfant sage, mais comme un r\u00e9flexe de survie. Alors, peut-\u00eatre, on remonterait vers les branches, pas pour y rejouer un \u00e2ge d\u2019or, mais pour retrouver un geste simple : vivre sans se croire s\u00e9par\u00e9s du vivant, respirer dans le m\u00eame monde, et s\u2019y tenir. *illustration* Porcs sur une d\u00e9charge ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/720360948c45ec0edac76f29fb6b3f30e96549a3.jpg?1764005024", "tags": ["prof\u00e9ration"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/13-03-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/13-03-2019.html", "title": "13\/03\/2019", "date_published": "2019-03-13T17:14:00Z", "date_modified": "2025-11-24T17:19:04Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Un dimanche de fin d\u2019hiver, il y a quelques ann\u00e9es, je suis rest\u00e9 longtemps dans la cuisine sans allumer la lumi\u00e8re. Il devait \u00eatre cinq heures, le radiateur faisait ce cliquetis de m\u00e9tal qui refroidit, et dehors il n\u2019y avait rien d\u2019autre qu\u2019un lampadaire orange qui tremblait dans la vitre. Je ne pensais \u00e0 rien de sp\u00e9cial. Je tenais une tasse encore ti\u00e8de, et d\u2019un coup une id\u00e9e est mont\u00e9e, non pas comme une r\u00e9v\u00e9lation mais comme une inqui\u00e9tude simple : et si tout ce que je fais, tout ce que je pense, disparaissait vraiment ? Pas de trace, pas d\u2019\u00e9cho, pas m\u00eame une poussi\u00e8re de moi quelque part. C\u2019est cette hypoth\u00e8se-l\u00e0 qui m\u2019a fait peur, pas l\u2019autre. Depuis, j\u2019ai beau essayer de la retourner, je retombe toujours sur la m\u00eame question, la seule qui ne se laisse pas ranger : pourquoi y a-t-il quelque chose plut\u00f4t que rien ? Je ne cherche pas une r\u00e9ponse pour briller ni une th\u00e9orie de salon ; je cherche une fa\u00e7on de tenir cette peur sans mentir. Alors je m\u2019accroche \u00e0 cette autre hypoth\u00e8se, plus grande que moi, moins d\u00e9sesp\u00e9rante : qu\u2019il existe un lieu sans horloge, un stock d\u2019empreintes, un r\u00e9servoir commun o\u00f9 rien ne se perd tout \u00e0 fait. Dans ce cas, nos souvenirs ne seraient pas seulement des affaires de nerfs et de chimie. Ils seraient des reprises. On reconna\u00eetrait dans le monde quelque chose qui nous pr\u00e9c\u00e8de, on y retomberait comme sur une marche d\u00e9j\u00e0 connue. Et pourtant, je n\u2019arrive pas \u00e0 y croire tranquille. Une part de moi se dit que j\u2019invente \u00e7a pour ne pas tomber, pour donner une grandeur au manque. L\u2019autre part sait que je n\u2019ai pas le choix : il y a des moments o\u00f9 une phrase, un visage, une couleur vous traversent comme si vous les aviez d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cus ailleurs. Ce qui nous emp\u00eache d\u2019habiter \u00e7a, c\u2019est notre obstination \u00e0 couper le r\u00e9el en tranches : visible contre invisible, vrai contre faux, pens\u00e9e contre acte, pr\u00e9sent contre pass\u00e9 contre futur. \u00c7a nous soulage de mettre des barri\u00e8res, mais c\u2019est peut-\u00eatre exactement ce qui nous rend aveugles. Les Upanishads disent depuis longtemps que tout circule dans une m\u00eame nappe de r\u00e9alit\u00e9, qu\u2019il n\u2019y a pas de murs, seulement des formes provisoires. Je ne vais pas faire comme si ces textes \u00e9taient des preuves scientifiques, ni comme si la physique quantique venait tamponner au “vrai” une intuition spirituelle. Je dis seulement qu\u2019entre des \u00e9poques qui ne se parlent pas, il arrive qu\u2019une m\u00eame nervure remonte. Qu\u2019on n\u2019invente pas tant qu\u2019on se souvient, qu\u2019on ne cr\u00e9e pas ex nihilo mais qu\u2019on tombe sur un fil d\u00e9j\u00e0 tendu, et qu\u2019on le tire. Dans les ann\u00e9es 70, j\u2019ai senti \u00e7a tr\u00e8s fort. Pas parce que c\u2019\u00e9tait une d\u00e9cennie b\u00e9nie, mais parce qu\u2019on a eu, un moment, l\u2019impression que le monde pouvait se d\u00e9plier autrement. Je revois le premier \u00e9cran o\u00f9 j\u2019ai vu une fractale : un petit ordinateur dans une salle municipale, \u00e9cran vert, pixels lents, un type en pull c\u00f4tel\u00e9 qui tapait des lignes de commande et, soudain, une forme qui se r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 l\u2019infini comme une foug\u00e8re qui se regarde dans un miroir. J\u2019\u00e9tais rest\u00e9 plant\u00e9 l\u00e0, bouche s\u00e8che, parce que la plus petite parcelle ressemblait \u00e0 la plus grande, et que \u00e7a faisait \u00e9clater d\u2019un coup la vieille id\u00e9e du morceau isol\u00e9. Le m\u00eame hiver, dans ma chambre, un magn\u00e9tophone gris tournait sur “This Is the End”. La voix de Morrison tra\u00eenait comme une fatigue splendide, et je ne comprenais pas tout, mais je sentais que quelque chose se d\u00e9tachait du monde rigide, que le souple cherchait de l\u2019air. Ce n\u2019\u00e9tait pas la joie, c\u2019\u00e9tait une permission. Puis la vie a repris son pli. Pas besoin d\u2019accuser des ennemis pr\u00e9cis : les syst\u00e8mes se d\u00e9fendent tout seuls. On retombe dans les habitudes, les peurs apprises, les marchandages minuscules, et on appelle \u00e7a le s\u00e9rieux. Je ne crois plus \u00e0 un \u00e2ge d\u2019or \u00e0 port\u00e9e de main. Je ne crois pas non plus \u00e0 une asc\u00e8se h\u00e9ro\u00efque qui nous laverait tous d\u2019un coup : je n\u2019ai aucune le\u00e7on \u00e0 donner aux corps des autres, et je sais trop bien ce que la faim fait aux esprits. Ce que je cherche, c\u2019est plus modeste et plus violent : une mani\u00e8re de rejoindre ce r\u00e9servoir commun sans me raconter d\u2019histoires, sans maquiller le vide avec du vocabulaire. Entre certains yogis et une mystique comme Marthe Robin il y a peut-\u00eatre un fil, oui, mais ce fil ne me promet rien. Il n\u2019est pas une solution universelle, juste une question vivant dans la gorge : comment tenir dans ce monde s\u00e9par\u00e9 tout en sachant qu\u2019il ne l\u2019est pas ? Comment entendre ce qui insiste sous le bruit ? Je n\u2019ai pas de r\u00e9ponse, et c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a le point o\u00f9 \u00e7a devient vrai : je reste dans l\u2019aube de la cuisine, lumi\u00e8re \u00e9teinte, avec cette peur intacte et cette hypoth\u00e8se fragile, et je regarde la tasse refroidir en me demandant ce qu\u2019elle fait l\u00e0, elle aussi, au lieu de rien.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Annales Akashiques huile sur toile, d\u00e9tail, pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Un dimanche de fin d\u2019hiver, il y a quelques ann\u00e9es, je suis rest\u00e9 longtemps dans la cuisine sans allumer la lumi\u00e8re. Il devait \u00eatre cinq heures, le radiateur faisait ce cliquetis de m\u00e9tal qui refroidit, et dehors il n\u2019y avait rien d\u2019autre qu\u2019un lampadaire orange qui tremblait dans la vitre. Je ne pensais \u00e0 rien de sp\u00e9cial. Je tenais une tasse encore ti\u00e8de, et d\u2019un coup une id\u00e9e est mont\u00e9e, non pas comme une r\u00e9v\u00e9lation mais comme une inqui\u00e9tude simple : et si tout ce que je fais, tout ce que je pense, disparaissait vraiment ? Pas de trace, pas d\u2019\u00e9cho, pas m\u00eame une poussi\u00e8re de moi quelque part. C\u2019est cette hypoth\u00e8se-l\u00e0 qui m\u2019a fait peur, pas l\u2019autre. Depuis, j\u2019ai beau essayer de la retourner, je retombe toujours sur la m\u00eame question, la seule qui ne se laisse pas ranger : pourquoi y a-t-il quelque chose plut\u00f4t que rien ? Je ne cherche pas une r\u00e9ponse pour briller ni une th\u00e9orie de salon ; je cherche une fa\u00e7on de tenir cette peur sans mentir. Alors je m\u2019accroche \u00e0 cette autre hypoth\u00e8se, plus grande que moi, moins d\u00e9sesp\u00e9rante : qu\u2019il existe un lieu sans horloge, un stock d\u2019empreintes, un r\u00e9servoir commun o\u00f9 rien ne se perd tout \u00e0 fait. Dans ce cas, nos souvenirs ne seraient pas seulement des affaires de nerfs et de chimie. Ils seraient des reprises. On reconna\u00eetrait dans le monde quelque chose qui nous pr\u00e9c\u00e8de, on y retomberait comme sur une marche d\u00e9j\u00e0 connue. Et pourtant, je n\u2019arrive pas \u00e0 y croire tranquille. Une part de moi se dit que j\u2019invente \u00e7a pour ne pas tomber, pour donner une grandeur au manque. L\u2019autre part sait que je n\u2019ai pas le choix : il y a des moments o\u00f9 une phrase, un visage, une couleur vous traversent comme si vous les aviez d\u00e9j\u00e0 v\u00e9cus ailleurs. Ce qui nous emp\u00eache d\u2019habiter \u00e7a, c\u2019est notre obstination \u00e0 couper le r\u00e9el en tranches : visible contre invisible, vrai contre faux, pens\u00e9e contre acte, pr\u00e9sent contre pass\u00e9 contre futur. \u00c7a nous soulage de mettre des barri\u00e8res, mais c\u2019est peut-\u00eatre exactement ce qui nous rend aveugles. Les Upanishads disent depuis longtemps que tout circule dans une m\u00eame nappe de r\u00e9alit\u00e9, qu\u2019il n\u2019y a pas de murs, seulement des formes provisoires. Je ne vais pas faire comme si ces textes \u00e9taient des preuves scientifiques, ni comme si la physique quantique venait tamponner au \u201cvrai\u201d une intuition spirituelle. Je dis seulement qu\u2019entre des \u00e9poques qui ne se parlent pas, il arrive qu\u2019une m\u00eame nervure remonte. Qu\u2019on n\u2019invente pas tant qu\u2019on se souvient, qu\u2019on ne cr\u00e9e pas ex nihilo mais qu\u2019on tombe sur un fil d\u00e9j\u00e0 tendu, et qu\u2019on le tire. Dans les ann\u00e9es 70, j\u2019ai senti \u00e7a tr\u00e8s fort. Pas parce que c\u2019\u00e9tait une d\u00e9cennie b\u00e9nie, mais parce qu\u2019on a eu, un moment, l\u2019impression que le monde pouvait se d\u00e9plier autrement. Je revois le premier \u00e9cran o\u00f9 j\u2019ai vu une fractale : un petit ordinateur dans une salle municipale, \u00e9cran vert, pixels lents, un type en pull c\u00f4tel\u00e9 qui tapait des lignes de commande et, soudain, une forme qui se r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 l\u2019infini comme une foug\u00e8re qui se regarde dans un miroir. J\u2019\u00e9tais rest\u00e9 plant\u00e9 l\u00e0, bouche s\u00e8che, parce que la plus petite parcelle ressemblait \u00e0 la plus grande, et que \u00e7a faisait \u00e9clater d\u2019un coup la vieille id\u00e9e du morceau isol\u00e9. Le m\u00eame hiver, dans ma chambre, un magn\u00e9tophone gris tournait sur \u201cThis Is the End\u201d. La voix de Morrison tra\u00eenait comme une fatigue splendide, et je ne comprenais pas tout, mais je sentais que quelque chose se d\u00e9tachait du monde rigide, que le souple cherchait de l\u2019air. Ce n\u2019\u00e9tait pas la joie, c\u2019\u00e9tait une permission. Puis la vie a repris son pli. Pas besoin d\u2019accuser des ennemis pr\u00e9cis : les syst\u00e8mes se d\u00e9fendent tout seuls. On retombe dans les habitudes, les peurs apprises, les marchandages minuscules, et on appelle \u00e7a le s\u00e9rieux. Je ne crois plus \u00e0 un \u00e2ge d\u2019or \u00e0 port\u00e9e de main. Je ne crois pas non plus \u00e0 une asc\u00e8se h\u00e9ro\u00efque qui nous laverait tous d\u2019un coup : je n\u2019ai aucune le\u00e7on \u00e0 donner aux corps des autres, et je sais trop bien ce que la faim fait aux esprits. Ce que je cherche, c\u2019est plus modeste et plus violent : une mani\u00e8re de rejoindre ce r\u00e9servoir commun sans me raconter d\u2019histoires, sans maquiller le vide avec du vocabulaire. Entre certains yogis et une mystique comme Marthe Robin il y a peut-\u00eatre un fil, oui, mais ce fil ne me promet rien. Il n\u2019est pas une solution universelle, juste une question vivant dans la gorge : comment tenir dans ce monde s\u00e9par\u00e9 tout en sachant qu\u2019il ne l\u2019est pas ? Comment entendre ce qui insiste sous le bruit ? Je n\u2019ai pas de r\u00e9ponse, et c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a le point o\u00f9 \u00e7a devient vrai : je reste dans l\u2019aube de la cuisine, lumi\u00e8re \u00e9teinte, avec cette peur intacte et cette hypoth\u00e8se fragile, et je regarde la tasse refroidir en me demandant ce qu\u2019elle fait l\u00e0, elle aussi, au lieu de rien. *illustration* Annales Akashiques huile sur toile, d\u00e9tail, pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/annales-akashiques-dc3a9tail.jpg?1764004486", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/11-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/11-mars-2019.html", "title": "11 mars 2019", "date_published": "2019-03-11T17:07:00Z", "date_modified": "2025-11-24T17:09:08Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Sourd aux tentatives de dissuasion qu\u2019elle avait lanc\u00e9es derri\u00e8re lui, il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 une seconde \u00e0 la fen\u00eatre. En face, les usines alignaient leurs toits bas, la vapeur grise montait en rubans courts, et, plus pr\u00e8s, les barres de HLM montraient leurs fa\u00e7ades pass\u00e9es, des balcons mang\u00e9s par la rouille, du linge d\u00e9j\u00e0 pendu malgr\u00e9 l\u2019heure. Tout en bas, la jeune femme traversait vers l\u2019arr\u00eat de bus, silhouette rapide entre deux flaques s\u00e8ches. 7 h 45. « Tu me pourris l\u2019existence », il l\u2019a l\u00e2ch\u00e9 sans se retourner, puis il a attrap\u00e9 sa veste, son sac, et il est sorti. Dans le couloir qui sentait la Javel et le plastique chauff\u00e9, il a pris l\u2019escalier de secours pour \u00e9viter l\u2019ascenseur et les regards. Dehors, le bus arrivait au coin de la rue ; il a acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, le souffle court. Il est mont\u00e9 juste derri\u00e8re elle. Le parfum lui est revenu d\u2019un coup, une poudre douce, un talc un peu sucr\u00e9, quelque chose d\u2019italien peut-\u00eatre, et avec \u00e7a un pan entier de vie : l\u2019\u00e9poque o\u00f9 sa fianc\u00e9e sentait pareil en hiver, quand ils riaient encore au r\u00e9veil. La jeune femme avait ce m\u00eame visage rond, lisse, cette m\u00eame nuque tranquille. Il a suivi du regard la gorge, la naissance de la poitrine, puis la honte l\u2019a rattrap\u00e9 avec sa fatigue : 52 ans, une autre journ\u00e9e \u00e0 tirer, et le sandwich oubli\u00e9 dans le frigo, celui qu\u2019elle avait pr\u00e9par\u00e9 hier en silence. Il a d\u00e9tourn\u00e9 les yeux vers le dehors, \u00e0 travers la vitre sale. Le bus l\u2019a d\u00e9pos\u00e9 plus loin. Il restait la marche jusqu\u2019aux locaux, tout au bout de la zone industrielle. Il aimait ce quart d\u2019heure quand il ne pleuvait pas — et il ne pleuvait pas. Une bande d\u2019herbe mal tondue, deux jeunes arbres, un foss\u00e9 clair : rien, mais assez pour sentir l\u2019air. \u00c0 cette saison, il le savait, les cocons allaient craquer. Sur une branche basse, il a vu la petite colonie d\u2019insectes avancer, patientes, d\u00e9j\u00e0 en train de mordre les feuilles neuves. Il a sorti une cigarette, l\u2019a allum\u00e9e, et il a regard\u00e9 \u00e7a une minute de trop. Ensuite l\u2019usine l\u2019a repris. Machines-outils, odeur d\u2019huile, m\u00e9tal ti\u00e8de. La d\u00e9l\u00e9gation japonaise \u00e9tait l\u00e0 ce jour-l\u00e0 : saluts mesur\u00e9s, phrases courtes, sourires sans marge. Il fallait \u00eatre irr\u00e9prochable, tenir la ligne, effacer tout ce qui d\u00e9passe. Cette contrainte le vidait de lui-m\u00eame pendant quelques heures. Le soir, quand la journ\u00e9e s\u2019est referm\u00e9e, il est all\u00e9 vers la rang\u00e9e d\u2019h\u00f4tels au bord de la zone et a choisi un Formule 1. Carte ins\u00e9r\u00e9e, codes imprim\u00e9s, couloir identique aux autres, chambre \u00e9troite. Il a allum\u00e9 la t\u00e9l\u00e9vision tout de suite, non par plaisir pur mais pour que la voix couvre le reste. Son \u00e9mission commen\u00e7ait. Il s\u2019est assis au bord du lit, chauss\u00e9 encore, et il a laiss\u00e9 le bruit faire le travail.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Fen\u00eatre, Photographie noir et blanc, pb Paris 1980\n<\/small><\/p>", "content_text": " Sourd aux tentatives de dissuasion qu\u2019elle avait lanc\u00e9es derri\u00e8re lui, il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 une seconde \u00e0 la fen\u00eatre. En face, les usines alignaient leurs toits bas, la vapeur grise montait en rubans courts, et, plus pr\u00e8s, les barres de HLM montraient leurs fa\u00e7ades pass\u00e9es, des balcons mang\u00e9s par la rouille, du linge d\u00e9j\u00e0 pendu malgr\u00e9 l\u2019heure. Tout en bas, la jeune femme traversait vers l\u2019arr\u00eat de bus, silhouette rapide entre deux flaques s\u00e8ches. 7 h 45. \u00ab Tu me pourris l\u2019existence \u00bb, il l\u2019a l\u00e2ch\u00e9 sans se retourner, puis il a attrap\u00e9 sa veste, son sac, et il est sorti. Dans le couloir qui sentait la Javel et le plastique chauff\u00e9, il a pris l\u2019escalier de secours pour \u00e9viter l\u2019ascenseur et les regards. Dehors, le bus arrivait au coin de la rue ; il a acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, le souffle court. Il est mont\u00e9 juste derri\u00e8re elle. Le parfum lui est revenu d\u2019un coup, une poudre douce, un talc un peu sucr\u00e9, quelque chose d\u2019italien peut-\u00eatre, et avec \u00e7a un pan entier de vie : l\u2019\u00e9poque o\u00f9 sa fianc\u00e9e sentait pareil en hiver, quand ils riaient encore au r\u00e9veil. La jeune femme avait ce m\u00eame visage rond, lisse, cette m\u00eame nuque tranquille. Il a suivi du regard la gorge, la naissance de la poitrine, puis la honte l\u2019a rattrap\u00e9 avec sa fatigue : 52 ans, une autre journ\u00e9e \u00e0 tirer, et le sandwich oubli\u00e9 dans le frigo, celui qu\u2019elle avait pr\u00e9par\u00e9 hier en silence. Il a d\u00e9tourn\u00e9 les yeux vers le dehors, \u00e0 travers la vitre sale. Le bus l\u2019a d\u00e9pos\u00e9 plus loin. Il restait la marche jusqu\u2019aux locaux, tout au bout de la zone industrielle. Il aimait ce quart d\u2019heure quand il ne pleuvait pas \u2014 et il ne pleuvait pas. Une bande d\u2019herbe mal tondue, deux jeunes arbres, un foss\u00e9 clair : rien, mais assez pour sentir l\u2019air. \u00c0 cette saison, il le savait, les cocons allaient craquer. Sur une branche basse, il a vu la petite colonie d\u2019insectes avancer, patientes, d\u00e9j\u00e0 en train de mordre les feuilles neuves. Il a sorti une cigarette, l\u2019a allum\u00e9e, et il a regard\u00e9 \u00e7a une minute de trop. Ensuite l\u2019usine l\u2019a repris. Machines-outils, odeur d\u2019huile, m\u00e9tal ti\u00e8de. La d\u00e9l\u00e9gation japonaise \u00e9tait l\u00e0 ce jour-l\u00e0 : saluts mesur\u00e9s, phrases courtes, sourires sans marge. Il fallait \u00eatre irr\u00e9prochable, tenir la ligne, effacer tout ce qui d\u00e9passe. Cette contrainte le vidait de lui-m\u00eame pendant quelques heures. Le soir, quand la journ\u00e9e s\u2019est referm\u00e9e, il est all\u00e9 vers la rang\u00e9e d\u2019h\u00f4tels au bord de la zone et a choisi un Formule 1. Carte ins\u00e9r\u00e9e, codes imprim\u00e9s, couloir identique aux autres, chambre \u00e9troite. Il a allum\u00e9 la t\u00e9l\u00e9vision tout de suite, non par plaisir pur mais pour que la voix couvre le reste. Son \u00e9mission commen\u00e7ait. Il s\u2019est assis au bord du lit, chauss\u00e9 encore, et il a laiss\u00e9 le bruit faire le travail. *illustration* Fen\u00eatre, Photographie noir et blanc, pb Paris 1980 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/20190310110405_01.jpg?1764004042", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/09-mars-2019-3594.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/09-mars-2019-3594.html", "title": "09 mars 2019_3", "date_published": "2019-03-09T15:04:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:10:37Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Combien d\u2019amours n\u2019ont \u00e9t\u00e9 que des appels au meurtre, des pactes d\u00e9guis\u00e9s ? On se regarde lourdement, on se caresse avec cette ferveur d\u2019emprunt, on se passe sur la peau des humeurs dont on fait semblant de croire qu\u2019elles disent vrai. Les mains moites, l\u2019odeur de sueur froide du d\u00e9sir quand il se force, les murmures trop s\u00fbrs d\u2019eux, les cris qui percent les tympans plus qu\u2019ils ne touchent le c\u0153ur. Et cette com\u00e9die de mots — « encore », « toujours », « jamais », « donne-moi tout » — comme si la langue pouvait avaler le manque. « Donne-moi tout », c\u2019est exiger l\u2019impossible et appeler \u00e7a amour ; c\u2019est promettre de combler un trou qui ne se comble pas. On incante le vide, on le frotte, on le supplie, et plus on s\u2019acharne, plus il s\u2019\u00e9largit. Je t\u2019aime, je t\u2019aime, je t\u2019adore : \u00e0 peine on le dit qu\u2019on entend d\u00e9j\u00e0 le battement d\u2019ailes au-dessus, les vautours de la croyance, ceux qui se nourrissent de ta foi \u00e0 toi, de ton besoin de faire tenir l\u2019histoire. Alors combien d\u2019amours faut-il traverser comme on traverse des mirages, combien faut-il en abattre en l\u2019autre et en soi pour qu\u2019il reste enfin quelque chose de fragile et vivant — pas une promesse, pas une statue, juste une pr\u00e9sence qui tremble. Et c\u2019est la m\u00eame question devant la toile. Combien de tableaux faut-il salir, ruiner, d\u00e9chirer, pour arr\u00eater de fabriquer de belles images, pour passer \u00e0 travers la surface et toucher ce qui r\u00e9siste ? Combien d\u2019amours, combien de tableaux, avant qu\u2019on comprenne que la totalit\u00e9 n\u2019existe pas, que le « tout » n\u2019est qu\u2019un pi\u00e8ge ? De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de ces fictions, il n\u2019y a peut-\u00eatre pas un secret lumineux, mais un espace nu, sans pompon \u00e0 poursuivre, sans miroir \u00e0 franchir : un silence noir, respirable, o\u00f9 l\u2019on s\u2019assoit enfin, o\u00f9 le corps cesse de tendre les mains, et o\u00f9 \u00e7a tient.<\/p>\n

\nillustration<\/em> fusain sur papier pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Combien d\u2019amours n\u2019ont \u00e9t\u00e9 que des appels au meurtre, des pactes d\u00e9guis\u00e9s ? On se regarde lourdement, on se caresse avec cette ferveur d\u2019emprunt, on se passe sur la peau des humeurs dont on fait semblant de croire qu\u2019elles disent vrai. Les mains moites, l\u2019odeur de sueur froide du d\u00e9sir quand il se force, les murmures trop s\u00fbrs d\u2019eux, les cris qui percent les tympans plus qu\u2019ils ne touchent le c\u0153ur. Et cette com\u00e9die de mots \u2014 \u00ab encore \u00bb, \u00ab toujours \u00bb, \u00ab jamais \u00bb, \u00ab donne-moi tout \u00bb \u2014 comme si la langue pouvait avaler le manque. \u00ab Donne-moi tout \u00bb, c\u2019est exiger l\u2019impossible et appeler \u00e7a amour ; c\u2019est promettre de combler un trou qui ne se comble pas. On incante le vide, on le frotte, on le supplie, et plus on s\u2019acharne, plus il s\u2019\u00e9largit. Je t\u2019aime, je t\u2019aime, je t\u2019adore : \u00e0 peine on le dit qu\u2019on entend d\u00e9j\u00e0 le battement d\u2019ailes au-dessus, les vautours de la croyance, ceux qui se nourrissent de ta foi \u00e0 toi, de ton besoin de faire tenir l\u2019histoire. Alors combien d\u2019amours faut-il traverser comme on traverse des mirages, combien faut-il en abattre en l\u2019autre et en soi pour qu\u2019il reste enfin quelque chose de fragile et vivant \u2014 pas une promesse, pas une statue, juste une pr\u00e9sence qui tremble. Et c\u2019est la m\u00eame question devant la toile. Combien de tableaux faut-il salir, ruiner, d\u00e9chirer, pour arr\u00eater de fabriquer de belles images, pour passer \u00e0 travers la surface et toucher ce qui r\u00e9siste ? Combien d\u2019amours, combien de tableaux, avant qu\u2019on comprenne que la totalit\u00e9 n\u2019existe pas, que le \u00ab tout \u00bb n\u2019est qu\u2019un pi\u00e8ge ? De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de ces fictions, il n\u2019y a peut-\u00eatre pas un secret lumineux, mais un espace nu, sans pompon \u00e0 poursuivre, sans miroir \u00e0 franchir : un silence noir, respirable, o\u00f9 l\u2019on s\u2019assoit enfin, o\u00f9 le corps cesse de tendre les mains, et o\u00f9 \u00e7a tient. *illustration* fusain sur papier pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/stage-fusain-4-2.jpg?1763996661", "tags": [] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/09-03-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/09-03-2019.html", "title": "09 mars 2019_2", "date_published": "2019-03-09T14:54:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:10:13Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Une phrase de Bernard Blier me r\u00e9veille \u00e0 l\u2019aube : l\u2019id\u00e9e obsc\u00e8ne et tr\u00e8s simple qu\u2019on peut coller une fleur dans un trou du cul et appeler \u00e7a un vase. La blague est vieille, mais elle dit exactement ce que je rumine depuis des ann\u00e9es : on appelle de moins en moins un chat un chat. Je repense \u00e0 un stage de communication, ce genre de s\u00e9ance qu\u2019une bo\u00eete finance quand elle sent que \u00e7a craque quelque part. Cette fois-ci, on avait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019audit ; on nous r\u00e9compensait donc. Carlton, salle somptueuse, moquette \u00e9paisse, climatisation r\u00e9gl\u00e9e comme une caresse. Caf\u00e9 servi au millim\u00e8tre, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ce petit chocolat impeccable, douceur obligatoire, anesth\u00e9sie de luxe. Tout \u00e9tait l\u00e0 pour qu\u2019on se tienne sages et reconnaissants. L\u2019animateur est arriv\u00e9 comme un jeune chien de garde d\u00e9guis\u00e9 en sportif. “Je ne suis pas l\u00e0 pour vous fliquer mais pour comprendre”, a-t-il dit, regard franc, voix douce, montre d\u00e9j\u00e0 consult\u00e9e. Puis l\u2019exercice : “Vous \u00eates dans une ville d\u2019Europe. Chacun \u00e9crit un indice sur un papier. Vous le passez \u00e0 vos coll\u00e8gues, ils doivent deviner o\u00f9 vous \u00eates.” Et l\u00e0, festival. On pondait des devinettes de coll\u00e9giens en mal de profondeur : “capitale travers\u00e9e par un fleuve mythique”, “ville o\u00f9 l\u2019on mange une sp\u00e9cialit\u00e9 en forme de n\u0153ud”, “l\u00e0 o\u00f9 un peintre a coup\u00e9 son oreille”. Personne n\u2019\u00e9crivait Paris, Rome, Lisbonne. Personne ne disait le nom. Il a souri, satisfait, comme si on venait de r\u00e9ussir l\u2019exp\u00e9rience sans le savoir : “Vous voyez, vous avez tous donn\u00e9 des indices, aucun n\u2019a donn\u00e9 la r\u00e9ponse.” Voil\u00e0. L\u2019entreprise fonctionne comme \u00e7a. On remplace les choses par des sigles, par des p\u00e9riphrases, par des puzzles dont la solution change selon la m\u00e9t\u00e9o des chefs. M\u00eame un bonjour devient une variable : trop joyeux, suspect ; trop neutre, coupable. On laisse flotter le doute, pas par accident mais par m\u00e9thode. Le langage sert \u00e0 maintenir l\u2019angoisse \u00e0 bonne temp\u00e9rature. Et quand quelqu\u2019un, par erreur ou par fatigue, appelle enfin un chat un chat, la phrase tombe tout de suite, connue de tous : “Ici, si tu dis les choses comme elles sont, c\u2019est que tu veux te faire virer.<\/p>\n

\nIllustration<\/em> Les m\u00e2itres chanteurs, huile sur toile pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Une phrase de Bernard Blier me r\u00e9veille \u00e0 l\u2019aube : l\u2019id\u00e9e obsc\u00e8ne et tr\u00e8s simple qu\u2019on peut coller une fleur dans un trou du cul et appeler \u00e7a un vase. La blague est vieille, mais elle dit exactement ce que je rumine depuis des ann\u00e9es : on appelle de moins en moins un chat un chat. Je repense \u00e0 un stage de communication, ce genre de s\u00e9ance qu\u2019une bo\u00eete finance quand elle sent que \u00e7a craque quelque part. Cette fois-ci, on avait \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 l\u2019audit ; on nous r\u00e9compensait donc. Carlton, salle somptueuse, moquette \u00e9paisse, climatisation r\u00e9gl\u00e9e comme une caresse. Caf\u00e9 servi au millim\u00e8tre, et \u00e0 c\u00f4t\u00e9 ce petit chocolat impeccable, douceur obligatoire, anesth\u00e9sie de luxe. Tout \u00e9tait l\u00e0 pour qu\u2019on se tienne sages et reconnaissants. L\u2019animateur est arriv\u00e9 comme un jeune chien de garde d\u00e9guis\u00e9 en sportif. \u201cJe ne suis pas l\u00e0 pour vous fliquer mais pour comprendre\u201d, a-t-il dit, regard franc, voix douce, montre d\u00e9j\u00e0 consult\u00e9e. Puis l\u2019exercice : \u201cVous \u00eates dans une ville d\u2019Europe. Chacun \u00e9crit un indice sur un papier. Vous le passez \u00e0 vos coll\u00e8gues, ils doivent deviner o\u00f9 vous \u00eates.\u201d Et l\u00e0, festival. On pondait des devinettes de coll\u00e9giens en mal de profondeur : \u201ccapitale travers\u00e9e par un fleuve mythique\u201d, \u201cville o\u00f9 l\u2019on mange une sp\u00e9cialit\u00e9 en forme de n\u0153ud\u201d, \u201cl\u00e0 o\u00f9 un peintre a coup\u00e9 son oreille\u201d. Personne n\u2019\u00e9crivait Paris, Rome, Lisbonne. Personne ne disait le nom. Il a souri, satisfait, comme si on venait de r\u00e9ussir l\u2019exp\u00e9rience sans le savoir : \u201cVous voyez, vous avez tous donn\u00e9 des indices, aucun n\u2019a donn\u00e9 la r\u00e9ponse.\u201d Voil\u00e0. L\u2019entreprise fonctionne comme \u00e7a. On remplace les choses par des sigles, par des p\u00e9riphrases, par des puzzles dont la solution change selon la m\u00e9t\u00e9o des chefs. M\u00eame un bonjour devient une variable : trop joyeux, suspect ; trop neutre, coupable. On laisse flotter le doute, pas par accident mais par m\u00e9thode. Le langage sert \u00e0 maintenir l\u2019angoisse \u00e0 bonne temp\u00e9rature. Et quand quelqu\u2019un, par erreur ou par fatigue, appelle enfin un chat un chat, la phrase tombe tout de suite, connue de tous : \u201cIci, si tu dis les choses comme elles sont, c\u2019est que tu veux te faire virer. *Illustration* Les m\u00e2itres chanteurs, huile sur toile pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/les-maitres-chanteurs-version-1-2048x1865.jpg?1763996069", "tags": ["po\u00e9sie du quotidien", "Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/09-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/09-mars-2019.html", "title": "09 mars 2019", "date_published": "2019-03-09T14:49:00Z", "date_modified": "2025-11-24T14:49:58Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

J\u2019ai longtemps cherch\u00e9 l\u2019\u00e9veil comme on le cherche quand on a grandi avec les promesses de Woodstock et les romans de Hesse, en reniflant Castaneda, en se racontant qu\u2019un jour quelque chose s\u2019ouvrirait d\u2019un coup, avec du souffle et des \u00e9toiles. Puis il a fallu l\u2019euro, un divorce qui m\u2019a fait d\u00e9gager de Suisse, et mon retour \u00e0 un travail que je croyais conna\u00eetre, pour que je rencontre l\u2019\u00e9veil, le seul qui ne se discute pas. C\u2019\u00e9tait un matin ordinaire. Travailler six jours sur sept \u00e9tait devenu un automatisme musculaire : je me levais sans y penser, je me mettais en route comme une machine. Ce matin-l\u00e0, je n\u2019ai pas pu. Les yeux ouverts, le corps immobile, j\u2019ai dit \u00e0 voix haute : non. Puis je me suis tourn\u00e9 pour me rendormir, comme si la seule r\u00e9ponse possible \u00e9tait de dispara\u00eetre sous la couette. L\u2019\u00e9veil a commenc\u00e9 l\u00e0, dans ce refus nu, sans lumi\u00e8re, sans extase. Mon \u00e9pouse est venue me secouer, me rappeler l\u2019heure, le poste, le devoir de tenir la maison debout. Elle a cru \u00e0 une grippe, \u00e0 une fatigue passag\u00e8re. Moi je restais l\u00e0, pas malade au sens habituel, plut\u00f4t vid\u00e9, comme si quelque chose venait de se d\u00e9brancher. Je ne l\u00e9vitais pas, je n\u2019avais aucune r\u00e9v\u00e9lation dor\u00e9e : j\u2019ai pris l\u2019\u00e9vidence en pleine figure. D\u2019abord l\u2019absurde, d\u2019un seul bloc. En vingt secondes j\u2019ai revu ma vie professionnelle comme un film trop rapide : l\u2019odeur de caf\u00e9 ti\u00e8de dans les couloirs, les badges qui bipent, les r\u00e9unions o\u00f9 l\u2019on parle pour ne rien dire, les humiliations gentilles, les ambitions de survie, les soirs o\u00f9 je rentrais avec le cr\u00e2ne creux en me r\u00e9p\u00e9tant que demain serait mieux. Tout \u00e7a a d\u00e9fil\u00e9 et s\u2019est effondr\u00e9 en m\u00eame temps. L\u2019ego d\u2019employ\u00e9 s\u2019est ratatin\u00e9 sur place. Je me suis senti comme un ballon l\u00e2ch\u00e9 trop haut qui retombe au sol, d\u00e9gonfl\u00e9, inutile. Je suis rest\u00e9 deux jours au lit, terrass\u00e9 par cette lucidit\u00e9, \u00e0 essayer de repousser ce qui venait de se produire, par r\u00e9flexe de courage, mais le r\u00e9flexe tournait dans le vide. Le “\u00e7a va passer” n\u2019a pas pass\u00e9. Les mois se sont \u00e9tir\u00e9s, puis les ann\u00e9es. Il m\u2019a \u00e9t\u00e9 impossible de remettre un pied dans cette bo\u00eete : les locaux, les visages, les chefs et sous-chefs, m\u00eame la routine la plus neutre m\u2019\u00e9taient devenus impraticables. J\u2019ai cru d\u2019abord que c\u2019\u00e9tait elle, cette entreprise-l\u00e0. J\u2019en ai tent\u00e9 d\u2019autres. Plus bas, plus haut, ailleurs, en me disant que je trouverais une place respirable. \u00c0 chaque fois la m\u00eame but\u00e9e, la m\u00eame vacuit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. Ce n\u2019\u00e9tait pas le courage qui manquait, c\u2019\u00e9tait la foi dans le s\u00e9rieux de tout \u00e7a. J\u2019ai fini par cesser de me ha\u00efr pour \u00e7a. Je me suis inscrit \u00e0 P\u00f4le emploi, j\u2019ai demand\u00e9 une formation, quarante-huit ans, entour\u00e9 de jeunes \u00e0 l\u2019AFPA, vivant loin de la maison comme un \u00e9tudiant tardif. J\u2019ai appris le jargon, les gestes techniques, les habitudes d\u2019une \u00e9poque qui n\u2019\u00e9tait plus la mienne, et je regardais tout \u00e7a avec une compassion nouvelle, presque douloureuse, pour quiconque se l\u00e8ve le matin pour un poste. L\u2019\u00e9veil continuait, non plus comme un coup de poing, mais comme une pression sourde qui oblige \u00e0 accepter. J\u2019aurais pu me jeter dans l\u2019humanitaire pour donner un sens clair \u00e0 l\u2019utilit\u00e9, mais j\u2019ai eu peur d\u2019un autre mirage. Alors j\u2019ai repris ce qui \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0 depuis toujours : les pinceaux. Je me suis remis \u00e0 peindre sans frein, comme si la seule fa\u00e7on de tenir \u00e9tait de revenir \u00e0 l\u2019enfance, \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 et au silence. L\u2019\u00e9veil ne m\u2019a pas transform\u00e9 en saint ni en magicien. Il m\u2019a ramen\u00e9 \u00e0 ce que je suis, et c\u2019est l\u00e0 que le travail a commenc\u00e9 : regarder le monde qui se d\u00e9fait et se refait sous nos yeux, pleurer sans raison, sourire pour presque rien, et ne plus appeler \u00e7a une faiblesse.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Huile sur toile s\u00e9rie \"petits mondes\" pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " J\u2019ai longtemps cherch\u00e9 l\u2019\u00e9veil comme on le cherche quand on a grandi avec les promesses de Woodstock et les romans de Hesse, en reniflant Castaneda, en se racontant qu\u2019un jour quelque chose s\u2019ouvrirait d\u2019un coup, avec du souffle et des \u00e9toiles. Puis il a fallu l\u2019euro, un divorce qui m\u2019a fait d\u00e9gager de Suisse, et mon retour \u00e0 un travail que je croyais conna\u00eetre, pour que je rencontre l\u2019\u00e9veil, le seul qui ne se discute pas. C\u2019\u00e9tait un matin ordinaire. Travailler six jours sur sept \u00e9tait devenu un automatisme musculaire : je me levais sans y penser, je me mettais en route comme une machine. Ce matin-l\u00e0, je n\u2019ai pas pu. Les yeux ouverts, le corps immobile, j\u2019ai dit \u00e0 voix haute : non. Puis je me suis tourn\u00e9 pour me rendormir, comme si la seule r\u00e9ponse possible \u00e9tait de dispara\u00eetre sous la couette. L\u2019\u00e9veil a commenc\u00e9 l\u00e0, dans ce refus nu, sans lumi\u00e8re, sans extase. Mon \u00e9pouse est venue me secouer, me rappeler l\u2019heure, le poste, le devoir de tenir la maison debout. Elle a cru \u00e0 une grippe, \u00e0 une fatigue passag\u00e8re. Moi je restais l\u00e0, pas malade au sens habituel, plut\u00f4t vid\u00e9, comme si quelque chose venait de se d\u00e9brancher. Je ne l\u00e9vitais pas, je n\u2019avais aucune r\u00e9v\u00e9lation dor\u00e9e : j\u2019ai pris l\u2019\u00e9vidence en pleine figure. D\u2019abord l\u2019absurde, d\u2019un seul bloc. En vingt secondes j\u2019ai revu ma vie professionnelle comme un film trop rapide : l\u2019odeur de caf\u00e9 ti\u00e8de dans les couloirs, les badges qui bipent, les r\u00e9unions o\u00f9 l\u2019on parle pour ne rien dire, les humiliations gentilles, les ambitions de survie, les soirs o\u00f9 je rentrais avec le cr\u00e2ne creux en me r\u00e9p\u00e9tant que demain serait mieux. Tout \u00e7a a d\u00e9fil\u00e9 et s\u2019est effondr\u00e9 en m\u00eame temps. L\u2019ego d\u2019employ\u00e9 s\u2019est ratatin\u00e9 sur place. Je me suis senti comme un ballon l\u00e2ch\u00e9 trop haut qui retombe au sol, d\u00e9gonfl\u00e9, inutile. Je suis rest\u00e9 deux jours au lit, terrass\u00e9 par cette lucidit\u00e9, \u00e0 essayer de repousser ce qui venait de se produire, par r\u00e9flexe de courage, mais le r\u00e9flexe tournait dans le vide. Le \u201c\u00e7a va passer\u201d n\u2019a pas pass\u00e9. Les mois se sont \u00e9tir\u00e9s, puis les ann\u00e9es. Il m\u2019a \u00e9t\u00e9 impossible de remettre un pied dans cette bo\u00eete : les locaux, les visages, les chefs et sous-chefs, m\u00eame la routine la plus neutre m\u2019\u00e9taient devenus impraticables. J\u2019ai cru d\u2019abord que c\u2019\u00e9tait elle, cette entreprise-l\u00e0. J\u2019en ai tent\u00e9 d\u2019autres. Plus bas, plus haut, ailleurs, en me disant que je trouverais une place respirable. \u00c0 chaque fois la m\u00eame but\u00e9e, la m\u00eame vacuit\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9e. Ce n\u2019\u00e9tait pas le courage qui manquait, c\u2019\u00e9tait la foi dans le s\u00e9rieux de tout \u00e7a. J\u2019ai fini par cesser de me ha\u00efr pour \u00e7a. Je me suis inscrit \u00e0 P\u00f4le emploi, j\u2019ai demand\u00e9 une formation, quarante-huit ans, entour\u00e9 de jeunes \u00e0 l\u2019AFPA, vivant loin de la maison comme un \u00e9tudiant tardif. J\u2019ai appris le jargon, les gestes techniques, les habitudes d\u2019une \u00e9poque qui n\u2019\u00e9tait plus la mienne, et je regardais tout \u00e7a avec une compassion nouvelle, presque douloureuse, pour quiconque se l\u00e8ve le matin pour un poste. L\u2019\u00e9veil continuait, non plus comme un coup de poing, mais comme une pression sourde qui oblige \u00e0 accepter. J\u2019aurais pu me jeter dans l\u2019humanitaire pour donner un sens clair \u00e0 l\u2019utilit\u00e9, mais j\u2019ai eu peur d\u2019un autre mirage. Alors j\u2019ai repris ce qui \u00e9tait rest\u00e9 l\u00e0 depuis toujours : les pinceaux. Je me suis remis \u00e0 peindre sans frein, comme si la seule fa\u00e7on de tenir \u00e9tait de revenir \u00e0 l\u2019enfance, \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 et au silence. L\u2019\u00e9veil ne m\u2019a pas transform\u00e9 en saint ni en magicien. Il m\u2019a ramen\u00e9 \u00e0 ce que je suis, et c\u2019est l\u00e0 que le travail a commenc\u00e9 : regarder le monde qui se d\u00e9fait et se refait sous nos yeux, pleurer sans raison, sourire pour presque rien, et ne plus appeler \u00e7a une faiblesse. *illustration* Huile sur toile s\u00e9rie \"petits mondes\" pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/petit-monde-10.jpg?1763995751", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/07-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/07-mars-2019.html", "title": "07 mars 2019", "date_published": "2019-03-07T14:40:00Z", "date_modified": "2025-11-24T14:40:24Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il y a des fronti\u00e8res au possible, on nous les apprend tr\u00e8s t\u00f4t. Au d\u00e9but c\u2019est la famille, l\u2019\u00e9cole, leurs phrases r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sans m\u00eame y penser ; plus tard ce sont d\u2019autres machines qui reprennent le relais, d\u2019autres raisons de rester dans le rang. On finit par s\u2019y tenir comme \u00e0 une cl\u00f4ture famili\u00e8re. Et puis il y a l\u2019impossible. Un territoire qu\u2019on ne vous d\u00e9crit pas, qu\u2019on ne balise pas, que certains sentent d\u2019abord comme un trouble, une \u00e9charde, avant d\u2019y mettre le pied. On y va seul, presque toujours, parce que personne ne peut venir confirmer ce que vous voyez. La vie d\u2019artiste, je l\u2019ai comprise comme \u00e7a : non pas un choix clair, mais une entr\u00e9e par effraction. Il y a eu, enfant, des moments o\u00f9 la fronti\u00e8re a c\u00e9d\u00e9 sans pr\u00e9venir. Un matin \u00e0 l\u2019\u00e9cole, la craie grin\u00e7ait sur le tableau et une fen\u00eatre mal ferm\u00e9e battait dans le vent ; pendant une seconde la salle s\u2019est d\u00e9pli\u00e9e, je voyais tout trop proche et trop loin, et je n\u2019avais plus de nom pour \u00e7a. Un basculement bref, violent, qui ne ressemblait pas \u00e0 une id\u00e9e mais \u00e0 un coup re\u00e7u : le monde s\u2019ouvrait d\u2019un cran, les rep\u00e8res habituels sautaient, et je me retrouvais dans une profondeur sans haut ni bas, sans bon ni mauvais, juste une pr\u00e9sence brute qui happait tout. La premi\u00e8re fois, je n\u2019ai pas compris. J\u2019ai cru que c\u2019\u00e9tait un accident, un vertige. Puis \u00e7a s\u2019est reproduit, comme si quelque chose insistait. Le temps y perdait sa forme, les lieux aussi ; je pouvais \u00eatre au m\u00eame endroit et ailleurs, partout et nulle part, avec cette sensation de point de vue multiple qui renverse la table. Quand je revenais et que j\u2019essayais d\u2019en parler, les adultes souriaient si c\u2019\u00e9tait l\u2019heure tranquille, ou bien ils coupaient court d\u2019un geste parce qu\u2019il y avait mieux \u00e0 faire. Ce double mur — mes d\u00e9couvertes d\u2019un c\u00f4t\u00e9, leur refus d\u2019entendre de l\u2019autre — m\u2019a rendu h\u00e9b\u00e9t\u00e9 longtemps. J\u2019ai appris \u00e0 me taire. J\u2019ai appris le langage commun, celui qui permet de durer dans le possible sans alerter personne : une sorte de mensonge pratique, une mani\u00e8re d\u2019oublier l\u2019oreille trop fine. J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 les possibles qu\u2019on me tendait, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019y habiter, et chaque fois je revenais au bord comme un exil\u00e9 \u00e0 qui l\u2019on montre la porte. J\u2019\u00e9tais un sans-papiers du monde commun : on me le faisait sentir par un regard qui glisse, un hochement de t\u00eate, une porte qui se referme. Alors j\u2019ai compris qu\u2019il n\u2019y avait pas de retour \u00e0 faire. Je me suis tu plus loin encore et j\u2019ai franchi la fronti\u00e8re. En arri\u00e8re, je vois cet enfant qui voulait passer, qui a r\u00e9sist\u00e9 quand tout l\u2019assignait \u00e0 rester ; c\u2019est lui qui m\u2019a men\u00e9 loin. Je l\u2019ai port\u00e9 comme on porte un poids encombrant, jour apr\u00e8s jour. Il m\u2019a \u00e9puis\u00e9, il m\u2019a mis en faute, je l\u2019ai ha\u00ef, j\u2019ai voulu le d\u00e9poser, m\u2019en d\u00e9barrasser, le faire taire \u00e0 coups de raisonnements, parfois le br\u00fbler sous de vieilles hontes. Mais il est rest\u00e9 sur mes \u00e9paules. Et le poids, \u00e0 force de marche, a chang\u00e9 de nature : il s\u2019est all\u00e9g\u00e9, simplement, sans dispara\u00eetre. L\u2019impossible n\u2019est pas un pays o\u00f9 l\u2019on s\u2019installe. Il change sans arr\u00eat, il ne donne aucun rep\u00e8re durable. On y entre d\u2019abord sans savoir, on y reste en acceptant de ne pas se familiariser. Ce qui terrifie, c\u2019est \u00e7a : la perte du sol, la fin des habitudes, l\u2019obligation de recommencer \u00e0 voir. Alors je continue. Pas avec des plumes ou des masques, mais avec ce que j\u2019ai : une main, une attention, et cet enfant toujours l\u00e0, qui n\u2019a jamais cess\u00e9 de traverser.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Photographie exposition sur le chamanisme Mus\u00e9e du quai Branly pb, 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Il y a des fronti\u00e8res au possible, on nous les apprend tr\u00e8s t\u00f4t. Au d\u00e9but c\u2019est la famille, l\u2019\u00e9cole, leurs phrases r\u00e9p\u00e9t\u00e9es sans m\u00eame y penser ; plus tard ce sont d\u2019autres machines qui reprennent le relais, d\u2019autres raisons de rester dans le rang. On finit par s\u2019y tenir comme \u00e0 une cl\u00f4ture famili\u00e8re. Et puis il y a l\u2019impossible. Un territoire qu\u2019on ne vous d\u00e9crit pas, qu\u2019on ne balise pas, que certains sentent d\u2019abord comme un trouble, une \u00e9charde, avant d\u2019y mettre le pied. On y va seul, presque toujours, parce que personne ne peut venir confirmer ce que vous voyez. La vie d\u2019artiste, je l\u2019ai comprise comme \u00e7a : non pas un choix clair, mais une entr\u00e9e par effraction. Il y a eu, enfant, des moments o\u00f9 la fronti\u00e8re a c\u00e9d\u00e9 sans pr\u00e9venir. Un matin \u00e0 l\u2019\u00e9cole, la craie grin\u00e7ait sur le tableau et une fen\u00eatre mal ferm\u00e9e battait dans le vent ; pendant une seconde la salle s\u2019est d\u00e9pli\u00e9e, je voyais tout trop proche et trop loin, et je n\u2019avais plus de nom pour \u00e7a. Un basculement bref, violent, qui ne ressemblait pas \u00e0 une id\u00e9e mais \u00e0 un coup re\u00e7u : le monde s\u2019ouvrait d\u2019un cran, les rep\u00e8res habituels sautaient, et je me retrouvais dans une profondeur sans haut ni bas, sans bon ni mauvais, juste une pr\u00e9sence brute qui happait tout. La premi\u00e8re fois, je n\u2019ai pas compris. J\u2019ai cru que c\u2019\u00e9tait un accident, un vertige. Puis \u00e7a s\u2019est reproduit, comme si quelque chose insistait. Le temps y perdait sa forme, les lieux aussi ; je pouvais \u00eatre au m\u00eame endroit et ailleurs, partout et nulle part, avec cette sensation de point de vue multiple qui renverse la table. Quand je revenais et que j\u2019essayais d\u2019en parler, les adultes souriaient si c\u2019\u00e9tait l\u2019heure tranquille, ou bien ils coupaient court d\u2019un geste parce qu\u2019il y avait mieux \u00e0 faire. Ce double mur \u2014 mes d\u00e9couvertes d\u2019un c\u00f4t\u00e9, leur refus d\u2019entendre de l\u2019autre \u2014 m\u2019a rendu h\u00e9b\u00e9t\u00e9 longtemps. J\u2019ai appris \u00e0 me taire. J\u2019ai appris le langage commun, celui qui permet de durer dans le possible sans alerter personne : une sorte de mensonge pratique, une mani\u00e8re d\u2019oublier l\u2019oreille trop fine. J\u2019ai \u00e9tudi\u00e9 les possibles qu\u2019on me tendait, j\u2019ai essay\u00e9 d\u2019y habiter, et chaque fois je revenais au bord comme un exil\u00e9 \u00e0 qui l\u2019on montre la porte. J\u2019\u00e9tais un sans-papiers du monde commun : on me le faisait sentir par un regard qui glisse, un hochement de t\u00eate, une porte qui se referme. Alors j\u2019ai compris qu\u2019il n\u2019y avait pas de retour \u00e0 faire. Je me suis tu plus loin encore et j\u2019ai franchi la fronti\u00e8re. En arri\u00e8re, je vois cet enfant qui voulait passer, qui a r\u00e9sist\u00e9 quand tout l\u2019assignait \u00e0 rester ; c\u2019est lui qui m\u2019a men\u00e9 loin. Je l\u2019ai port\u00e9 comme on porte un poids encombrant, jour apr\u00e8s jour. Il m\u2019a \u00e9puis\u00e9, il m\u2019a mis en faute, je l\u2019ai ha\u00ef, j\u2019ai voulu le d\u00e9poser, m\u2019en d\u00e9barrasser, le faire taire \u00e0 coups de raisonnements, parfois le br\u00fbler sous de vieilles hontes. Mais il est rest\u00e9 sur mes \u00e9paules. Et le poids, \u00e0 force de marche, a chang\u00e9 de nature : il s\u2019est all\u00e9g\u00e9, simplement, sans dispara\u00eetre. L\u2019impossible n\u2019est pas un pays o\u00f9 l\u2019on s\u2019installe. Il change sans arr\u00eat, il ne donne aucun rep\u00e8re durable. On y entre d\u2019abord sans savoir, on y reste en acceptant de ne pas se familiariser. Ce qui terrifie, c\u2019est \u00e7a : la perte du sol, la fin des habitudes, l\u2019obligation de recommencer \u00e0 voir. Alors je continue. Pas avec des plumes ou des masques, mais avec ce que j\u2019ai : une main, une attention, et cet enfant toujours l\u00e0, qui n\u2019a jamais cess\u00e9 de traverser. *illustration* Photographie exposition sur le chamanisme Mus\u00e9e du quai Branly pb, 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/dsc_1058.webp?1763995186", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/06-03-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/06-03-2019.html", "title": "06 mars 2019_2", "date_published": "2019-03-06T14:31:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:09:31Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Si l\u2019art doit devenir une priorit\u00e9, il faut accepter un manque. La pauvret\u00e9, au sens le plus simple, y oblige : elle coupe les distractions, elle met l\u2019essentiel \u00e0 nu. C\u2019est une asc\u00e8se souvent involontaire, mais elle a cet effet-l\u00e0. Beaucoup d\u2019artistes vendent peu non par posture, mais parce que ce qu\u2019ils font ne se laisse pas avaler tout de suite ; et ceux qui les suivent vraiment ne sont pas toujours les mieux arm\u00e9s financi\u00e8rement, plut\u00f4t ceux pour qui une \u0153uvre compte plus qu\u2019un confort. Le paradoxe, c\u2019est que l\u2019argent finit quand m\u00eame par arriver — pas par amour, par faim. L\u2019app\u00e2t du gain r\u00e9cup\u00e8re les \u0153uvres, les rend visibles, les met sur la place. C\u2019est sale et utile \u00e0 la fois. Sale parce que \u00e7a domestique, utile parce que \u00e7a ouvre des passages. Alors le silence qu\u2019une \u0153uvre porte, ce noyau qui r\u00e9siste au bruit du monde, circule malgr\u00e9 tout. C\u2019est \u00e0 ce silence-l\u00e0 que je fais cr\u00e9dit : non pas un apaisement vague, mais une force lente qui ronge l\u2019effroi et l\u2019aveuglement en nous, jusqu\u2019\u00e0 nous rendre un peu plus vivants.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Voyages ancestraux techniques mixtes pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Si l\u2019art doit devenir une priorit\u00e9, il faut accepter un manque. La pauvret\u00e9, au sens le plus simple, y oblige : elle coupe les distractions, elle met l\u2019essentiel \u00e0 nu. C\u2019est une asc\u00e8se souvent involontaire, mais elle a cet effet-l\u00e0. Beaucoup d\u2019artistes vendent peu non par posture, mais parce que ce qu\u2019ils font ne se laisse pas avaler tout de suite ; et ceux qui les suivent vraiment ne sont pas toujours les mieux arm\u00e9s financi\u00e8rement, plut\u00f4t ceux pour qui une \u0153uvre compte plus qu\u2019un confort. Le paradoxe, c\u2019est que l\u2019argent finit quand m\u00eame par arriver \u2014 pas par amour, par faim. L\u2019app\u00e2t du gain r\u00e9cup\u00e8re les \u0153uvres, les rend visibles, les met sur la place. C\u2019est sale et utile \u00e0 la fois. Sale parce que \u00e7a domestique, utile parce que \u00e7a ouvre des passages. Alors le silence qu\u2019une \u0153uvre porte, ce noyau qui r\u00e9siste au bruit du monde, circule malgr\u00e9 tout. C\u2019est \u00e0 ce silence-l\u00e0 que je fais cr\u00e9dit : non pas un apaisement vague, mais une force lente qui ronge l\u2019effroi et l\u2019aveuglement en nous, jusqu\u2019\u00e0 nous rendre un peu plus vivants. *illustration* Voyages ancestraux techniques mixtes pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/voyages-ancestraux.jpg?1763994657", "tags": ["r\u00e9flexions sur l'art"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/06-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/06-mars-2019.html", "title": "06 mars 2019", "date_published": "2019-03-06T14:27:00Z", "date_modified": "2025-11-24T14:27:48Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Ce qui m\u2019a frapp\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t, et qui n\u2019a fait que se confirmer, c\u2019est que nos proches sont parfois les plus lointains. On vit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux, on les touche, on partage les jours, et pourtant on les conna\u00eet mal, ou plut\u00f4t on les conna\u00eet dans une lumi\u00e8re fixe, celle que l\u2019habitude installe. La proximit\u00e9 fabrique un cadre ; la pudeur aide \u00e0 ne pas le secouer. On s\u2019arrange avec des rep\u00e8res qui nous rassurent. On pr\u00e9f\u00e8re ne pas imaginer un p\u00e8re ou une m\u00e8re capables d\u2019une autre vie que celle qu\u2019on leur a assign\u00e9e, un fr\u00e8re qui ment au point de faire vaciller le sol, une compagne qui, un matin, d\u00e9cide qu\u2019elle ne sera plus la gardienne du foyer mais quelqu\u2019un d\u2019autre, ailleurs, autrement. Ces \u00e9carts-l\u00e0 ne nous blessent pas seulement parce qu\u2019ils sont des \u00e9carts : ils nous privent d\u2019un confort. Et c\u2019est l\u00e0 que la chose devient mauvaise. On croit rejeter la trahison, on rejette surtout l\u2019effondrement de ce qu\u2019on avait pos\u00e9. L\u2019habitude d\u00e9raille, et avec elle un monde entier de certitudes : on s\u2019entend dire “je ne te reconnais plus”, comme si reconna\u00eetre consistait \u00e0 v\u00e9rifier une forme. Alors on fouille le pass\u00e9, on recompte les signes, on cherche la faute d\u2019inattention qui aurait d\u00fb nous pr\u00e9venir. Mais rien ne revient en place. Ce qui s\u2019envole d\u2019abord, ce n\u2019est pas l\u2019amour : c\u2019est la confiance. On ne dit pas “je ne t\u2019aime plus”, on dit “je ne sais plus si je peux te faire confiance”. Et pourtant, au milieu du fracas, on d\u00e9couvre qu\u2019il reste quelque chose qui tient encore \u00e0 l\u2019autre — un geste, une voix, une pr\u00e9sence qui \u00e9chappe \u00e0 la rupture. L\u00e0 vient la vraie question, la seule un peu honteuse : est-ce que j\u2019aime cette personne, ou est-ce que j\u2019aime la forme qu\u2019elle avait dans ma vie ? Quand la forme casse, qu\u2019est-ce qui reste, et est-ce que ce reste suffit \u00e0 appeler \u00e7a aimer.<\/p>\n

\nillustrration<\/em> Entracte, huile sur toile pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Ce qui m\u2019a frapp\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t, et qui n\u2019a fait que se confirmer, c\u2019est que nos proches sont parfois les plus lointains. On vit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019eux, on les touche, on partage les jours, et pourtant on les conna\u00eet mal, ou plut\u00f4t on les conna\u00eet dans une lumi\u00e8re fixe, celle que l\u2019habitude installe. La proximit\u00e9 fabrique un cadre ; la pudeur aide \u00e0 ne pas le secouer. On s\u2019arrange avec des rep\u00e8res qui nous rassurent. On pr\u00e9f\u00e8re ne pas imaginer un p\u00e8re ou une m\u00e8re capables d\u2019une autre vie que celle qu\u2019on leur a assign\u00e9e, un fr\u00e8re qui ment au point de faire vaciller le sol, une compagne qui, un matin, d\u00e9cide qu\u2019elle ne sera plus la gardienne du foyer mais quelqu\u2019un d\u2019autre, ailleurs, autrement. Ces \u00e9carts-l\u00e0 ne nous blessent pas seulement parce qu\u2019ils sont des \u00e9carts : ils nous privent d\u2019un confort. Et c\u2019est l\u00e0 que la chose devient mauvaise. On croit rejeter la trahison, on rejette surtout l\u2019effondrement de ce qu\u2019on avait pos\u00e9. L\u2019habitude d\u00e9raille, et avec elle un monde entier de certitudes : on s\u2019entend dire \u201cje ne te reconnais plus\u201d, comme si reconna\u00eetre consistait \u00e0 v\u00e9rifier une forme. Alors on fouille le pass\u00e9, on recompte les signes, on cherche la faute d\u2019inattention qui aurait d\u00fb nous pr\u00e9venir. Mais rien ne revient en place. Ce qui s\u2019envole d\u2019abord, ce n\u2019est pas l\u2019amour : c\u2019est la confiance. On ne dit pas \u201cje ne t\u2019aime plus\u201d, on dit \u201cje ne sais plus si je peux te faire confiance\u201d. Et pourtant, au milieu du fracas, on d\u00e9couvre qu\u2019il reste quelque chose qui tient encore \u00e0 l\u2019autre \u2014 un geste, une voix, une pr\u00e9sence qui \u00e9chappe \u00e0 la rupture. L\u00e0 vient la vraie question, la seule un peu honteuse : est-ce que j\u2019aime cette personne, ou est-ce que j\u2019aime la forme qu\u2019elle avait dans ma vie ? Quand la forme casse, qu\u2019est-ce qui reste, et est-ce que ce reste suffit \u00e0 appeler \u00e7a aimer. *illustrration* Entracte, huile sur toile pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/entracte.jpg?1763994411", "tags": ["po\u00e9sie du quotidien"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/05-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/05-mars-2019.html", "title": "05 mars 2019", "date_published": "2019-03-05T14:09:00Z", "date_modified": "2025-11-24T14:22:04Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

J\u2019ai toujours aim\u00e9 les arbres et je n\u2019en ai jamais dessin\u00e9 un seul. C\u2019est une anomalie que je tra\u00eene comme on tra\u00eene une lettre non ouverte. Je les regarde depuis longtemps : les \u00e9corces, cartes rugueuses o\u00f9 la pluie, la mousse, les insectes \u00e9crivent des reliefs d\u2019autres mondes ; les branches qui partent du massif vers le fil, s\u2019enchev\u00eatrent, se contredisent, et fabriquent un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 l\u2019\u0153il croit voir des corps, des b\u00eates, selon l\u2019heure et la fatigue. Tout \u00e7a devrait m\u2019avoir port\u00e9 vers le papier, vers la toile. Or quand j\u2019ouvre mes cartons, il n\u2019y a rien. Pas un arbre. Pas m\u00eame une tentative. Cette absence a une pr\u00e9sence nette, comme un trou qu\u2019on contourne sans s\u2019en apercevoir. Je sens qu\u2019il y a l\u00e0 un secret entre eux et moi, pas spectaculaire, plut\u00f4t une retenue ancienne : quelque chose que j\u2019ai gard\u00e9 scell\u00e9 parce que je ne savais pas comment l\u2019approcher. Au bord de ce silence-l\u00e0, un espoir remue, petit, fragile, pas plus assur\u00e9 qu\u2019une graine dans la terre froide. Je ne me promets rien. Je prends juste une direction, comme on demande son chemin \u00e0 quelqu\u2019un qu\u2019on croise : on verra bien si la route existe. Ces derniers temps, je reviens souvent \u00e0 Manessier et \u00e0 Corneille. L\u2019un m\u2019apprend la densit\u00e9 int\u00e9rieure, la lumi\u00e8re qui monte d\u2019une masse sombre ; l\u2019autre, la libert\u00e9 des couleurs et des formes qui s\u2019\u00e9lancent sans se justifier. J\u2019aimerais trouver un pont entre ces deux rives pour que le plaisir de peindre tienne quand il vacille, quand les doutes me font tr\u00e9bucher, quand la perspective se bouche. Et je sais aussi \u00e0 quel point la fatigue adore se d\u00e9guiser en lucidit\u00e9 : “pas d\u2019argent”, “pas le temps”, “pas la force” — des outils pour reculer en ayant l\u2019air raisonnable. La cervelle tourne en rond faute d\u2019air, elle recycle les m\u00eames pens\u00e9es tristes. Il faut sortir. Respirer. Revenir \u00e0 ce qui insiste en dessous. Demain, j\u2019irai marcher dans la for\u00eat. Pas pour un rite, pas pour une belle id\u00e9e : pour \u00eatre l\u00e0, sous les branches, et \u00e9couter ce qu\u2019ils me disent depuis toujours, ces arbres que je pr\u00e9tends aimer. Ils ont toujours parl\u00e9 clair. C\u2019est moi qui \u00e9tais ailleurs. Je veux combler cet oubli-l\u00e0, et voir si, enfin, un arbre accepte de passer par ma main.<\/p>\n


\n

Le mot « d\u00e9natur\u00e9 » me colle \u00e0 la peau ce matin en marchant sur l\u2019\u00eele. Je le sens dans les choses simples : une cl\u00f4ture neuve qui coupe un chemin ancien, un talus rabot\u00e9 proprement, l\u2019odeur de bois frais l\u00e0 o\u00f9 hier il y avait de l\u2019ombre, et ce bruit de moteurs au loin qui tient la place des oiseaux. J\u2019ai beau aimer ce paysage, je le vois comme \u00e0 travers une cicatrice. On tra\u00eene \u00e7a depuis longtemps : au XIXe si\u00e8cle, on a commenc\u00e9 \u00e0 traiter la terre comme une r\u00e9serve \u00e0 vider, et depuis on n\u2019a pas vraiment chang\u00e9 de ligne. La plan\u00e8te se fait au profit, et nous avec. Pourtant nous ne sommes pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la nature : nous sommes dedans. Elle n\u2019est pas un d\u00e9cor, elle est le tissu m\u00eame qui nous porte, qui nous nourrit, qui nous r\u00e8gle. Et ce tissu peut se refermer sans nous. Il peut se d\u00e9barrasser d\u2019une esp\u00e8ce comme d\u2019une fi\u00e8vre. On ne gagnera pas contre elle ; l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019un combat vient d\u2019une peur pu\u00e9rile, d\u2019un vieux r\u00e9flexe de domination. Ce qui me frappe ici, ce n\u2019est pas un r\u00eave de “bon sauvage”. C\u2019est l\u2019inverse : la nostalgie d\u2019un futur qu\u2019on pi\u00e9tine \u00e0 force de vouloir tenir le monde en laisse. On avance hypnotis\u00e9s par nos buts, et pendant ce temps la vie minuscule continue \u00e0 lever sans nous : un bourgeon au bout d\u2019une branche, l\u2019asphod\u00e8le dans un coin de sable, un lilas qui ouvre ses grappes en silence. Il y a une joie pr\u00e9cise \u00e0 sentir son c\u0153ur reprendre le rythme de tout \u00e7a, \u00e0 entendre qu\u2019on n\u2019est pas seul dans sa t\u00eate mais m\u00eal\u00e9 \u00e0 un vivant plus vaste. La m\u00e9chancet\u00e9 et l\u2019ignorance vont ensemble : elles \u00e9paississent une couche sur l\u2019oreille, elles rendent sourd \u00e0 ce qui insiste. Ce matin, sur l\u2019\u00eele, je vois surtout la surdit\u00e9 en train de faire son \u0153uvre, et j\u2019essaie de ne pas y consentir.<\/p>\n

\nillustration<\/em> \u00eele de la plati\u00e8re Saint-Pierre -De-Boeuf \n<\/small><\/p>", "content_text": " J\u2019ai toujours aim\u00e9 les arbres et je n\u2019en ai jamais dessin\u00e9 un seul. C\u2019est une anomalie que je tra\u00eene comme on tra\u00eene une lettre non ouverte. Je les regarde depuis longtemps : les \u00e9corces, cartes rugueuses o\u00f9 la pluie, la mousse, les insectes \u00e9crivent des reliefs d\u2019autres mondes ; les branches qui partent du massif vers le fil, s\u2019enchev\u00eatrent, se contredisent, et fabriquent un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 l\u2019\u0153il croit voir des corps, des b\u00eates, selon l\u2019heure et la fatigue. Tout \u00e7a devrait m\u2019avoir port\u00e9 vers le papier, vers la toile. Or quand j\u2019ouvre mes cartons, il n\u2019y a rien. Pas un arbre. Pas m\u00eame une tentative. Cette absence a une pr\u00e9sence nette, comme un trou qu\u2019on contourne sans s\u2019en apercevoir. Je sens qu\u2019il y a l\u00e0 un secret entre eux et moi, pas spectaculaire, plut\u00f4t une retenue ancienne : quelque chose que j\u2019ai gard\u00e9 scell\u00e9 parce que je ne savais pas comment l\u2019approcher. Au bord de ce silence-l\u00e0, un espoir remue, petit, fragile, pas plus assur\u00e9 qu\u2019une graine dans la terre froide. Je ne me promets rien. Je prends juste une direction, comme on demande son chemin \u00e0 quelqu\u2019un qu\u2019on croise : on verra bien si la route existe. Ces derniers temps, je reviens souvent \u00e0 Manessier et \u00e0 Corneille. L\u2019un m\u2019apprend la densit\u00e9 int\u00e9rieure, la lumi\u00e8re qui monte d\u2019une masse sombre ; l\u2019autre, la libert\u00e9 des couleurs et des formes qui s\u2019\u00e9lancent sans se justifier. J\u2019aimerais trouver un pont entre ces deux rives pour que le plaisir de peindre tienne quand il vacille, quand les doutes me font tr\u00e9bucher, quand la perspective se bouche. Et je sais aussi \u00e0 quel point la fatigue adore se d\u00e9guiser en lucidit\u00e9 : \u201cpas d\u2019argent\u201d, \u201cpas le temps\u201d, \u201cpas la force\u201d \u2014 des outils pour reculer en ayant l\u2019air raisonnable. La cervelle tourne en rond faute d\u2019air, elle recycle les m\u00eames pens\u00e9es tristes. Il faut sortir. Respirer. Revenir \u00e0 ce qui insiste en dessous. Demain, j\u2019irai marcher dans la for\u00eat. Pas pour un rite, pas pour une belle id\u00e9e : pour \u00eatre l\u00e0, sous les branches, et \u00e9couter ce qu\u2019ils me disent depuis toujours, ces arbres que je pr\u00e9tends aimer. Ils ont toujours parl\u00e9 clair. C\u2019est moi qui \u00e9tais ailleurs. Je veux combler cet oubli-l\u00e0, et voir si, enfin, un arbre accepte de passer par ma main. Le mot \u00ab d\u00e9natur\u00e9 \u00bb me colle \u00e0 la peau ce matin en marchant sur l\u2019\u00eele. Je le sens dans les choses simples : une cl\u00f4ture neuve qui coupe un chemin ancien, un talus rabot\u00e9 proprement, l\u2019odeur de bois frais l\u00e0 o\u00f9 hier il y avait de l\u2019ombre, et ce bruit de moteurs au loin qui tient la place des oiseaux. J\u2019ai beau aimer ce paysage, je le vois comme \u00e0 travers une cicatrice. On tra\u00eene \u00e7a depuis longtemps : au XIXe si\u00e8cle, on a commenc\u00e9 \u00e0 traiter la terre comme une r\u00e9serve \u00e0 vider, et depuis on n\u2019a pas vraiment chang\u00e9 de ligne. La plan\u00e8te se fait au profit, et nous avec. Pourtant nous ne sommes pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la nature : nous sommes dedans. Elle n\u2019est pas un d\u00e9cor, elle est le tissu m\u00eame qui nous porte, qui nous nourrit, qui nous r\u00e8gle. Et ce tissu peut se refermer sans nous. Il peut se d\u00e9barrasser d\u2019une esp\u00e8ce comme d\u2019une fi\u00e8vre. On ne gagnera pas contre elle ; l\u2019id\u00e9e m\u00eame d\u2019un combat vient d\u2019une peur pu\u00e9rile, d\u2019un vieux r\u00e9flexe de domination. Ce qui me frappe ici, ce n\u2019est pas un r\u00eave de \u201cbon sauvage\u201d. C\u2019est l\u2019inverse : la nostalgie d\u2019un futur qu\u2019on pi\u00e9tine \u00e0 force de vouloir tenir le monde en laisse. On avance hypnotis\u00e9s par nos buts, et pendant ce temps la vie minuscule continue \u00e0 lever sans nous : un bourgeon au bout d\u2019une branche, l\u2019asphod\u00e8le dans un coin de sable, un lilas qui ouvre ses grappes en silence. Il y a une joie pr\u00e9cise \u00e0 sentir son c\u0153ur reprendre le rythme de tout \u00e7a, \u00e0 entendre qu\u2019on n\u2019est pas seul dans sa t\u00eate mais m\u00eal\u00e9 \u00e0 un vivant plus vaste. La m\u00e9chancet\u00e9 et l\u2019ignorance vont ensemble : elles \u00e9paississent une couche sur l\u2019oreille, elles rendent sourd \u00e0 ce qui insiste. Ce matin, sur l\u2019\u00eele, je vois surtout la surdit\u00e9 en train de faire son \u0153uvre, et j\u2019essaie de ne pas y consentir. *illustration* \u00eele de la plati\u00e8re Saint-Pierre -De-Boeuf ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_20190305_091454.jpg?1763993202", "tags": ["po\u00e9sie du quotidien"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/4-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/4-mars-2019.html", "title": "4 mars 2019_2", "date_published": "2019-03-04T11:38:00Z", "date_modified": "2025-11-25T23:08:50Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il y a un silence qu\u2019on dit g\u00eanant, lourd, insupportable. C\u2019est celui-l\u00e0 que j\u2019ai eu le plus de mal \u00e0 traverser : pas un vide, mais un empilement de bruits que je refusais d\u2019entendre. Des bruits du monde, et des miens, pris de travers, retourn\u00e9s contre moi. Un silence fabriqu\u00e9 \u00e0 force d\u2019esquives, de regards qui fr\u00f4lent sans regarder, d\u2019oreilles qui attrapent un son pour en \u00e9viter dix autres. J\u2019en ai d\u00e9couvert des dizaines comme \u00e7a, et je croyais avancer alors que je brassais de l\u2019eau. Alors j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 tricher plus consciemment : d\u00e9tourner les yeux, d\u00e9tourner l\u2019oreille, changer d\u2019angle, changer de cadence, chercher le beau comme on cherche une chambre fra\u00eeche quand on n\u2019en peut plus de la chaleur. Me reposer, surtout. M\u2019\u00e9vader, beaucoup. J\u2019ai fini par croire que le beau et le silence \u00e9taient parents, intimes, qu\u2019ils allaient ensemble. C\u2019est l\u00e0 que je me suis perdu. La beaut\u00e9, comme le silence, demande du temps, mais ce temps-l\u00e0 peut \u00eatre une fuite : on regarde longtemps un visage, un paysage, un tableau, et on ne voit que le vernis qu\u2019on a besoin d\u2019y poser. Je me souviens d\u2019un soir o\u00f9 je suis rest\u00e9 plant\u00e9 devant la lumi\u00e8re rose sur les vitres d\u2019en face, \u00e0 la trouver “magnifique”, \u00e0 m\u2019y dissoudre, et je n\u2019entendais m\u00eame plus la dispute qui montait de l\u2019appartement du dessous ; j\u2019ai compris plus tard que je m\u2019\u00e9tais servi du ciel pour ne pas \u00e9couter. Il faut une obstination pour sentir la diff\u00e9rence entre une surface bien maquill\u00e9e et ce qui br\u00fble dessous, ce qui d\u00e9range, ce qui ouvre. Je me suis tromp\u00e9 souvent de beaut\u00e9. J\u2019ai pris l\u2019adresse pour une voie, l\u2019habilet\u00e9 pour une v\u00e9rit\u00e9, et c\u2019est en butant contre ma maladresse que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 entendre les mensonges les plus graves : ceux que je me faisais \u00e0 moi-m\u00eame. Aujourd\u2019hui je fais un v\u0153u qui ressemble \u00e0 un pari, pas h\u00e9ro\u00efque, pas d\u00e9coratif : enlever encore ce qui me sert de v\u00eatements illusoires, ces peaux mortes qui amortissent tout, jusqu\u2019\u00e0 n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une \u00e9coute. Devenir silence non pas pour dispara\u00eetre, mais pour cesser de fuir. Je n\u2019aurai peut-\u00eatre pas le temps de “devenir un artiste” au sens o\u00f9 on l\u2019entend. Mais je connais le chemin : il passe par cette nudit\u00e9-l\u00e0, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une fa\u00e7on de tenir t\u00eate au bruit qui me hantait.<\/p>\n

\nillustration<\/em> geisha huile sur toile pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Il y a un silence qu\u2019on dit g\u00eanant, lourd, insupportable. C\u2019est celui-l\u00e0 que j\u2019ai eu le plus de mal \u00e0 traverser : pas un vide, mais un empilement de bruits que je refusais d\u2019entendre. Des bruits du monde, et des miens, pris de travers, retourn\u00e9s contre moi. Un silence fabriqu\u00e9 \u00e0 force d\u2019esquives, de regards qui fr\u00f4lent sans regarder, d\u2019oreilles qui attrapent un son pour en \u00e9viter dix autres. J\u2019en ai d\u00e9couvert des dizaines comme \u00e7a, et je croyais avancer alors que je brassais de l\u2019eau. Alors j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 tricher plus consciemment : d\u00e9tourner les yeux, d\u00e9tourner l\u2019oreille, changer d\u2019angle, changer de cadence, chercher le beau comme on cherche une chambre fra\u00eeche quand on n\u2019en peut plus de la chaleur. Me reposer, surtout. M\u2019\u00e9vader, beaucoup. J\u2019ai fini par croire que le beau et le silence \u00e9taient parents, intimes, qu\u2019ils allaient ensemble. C\u2019est l\u00e0 que je me suis perdu. La beaut\u00e9, comme le silence, demande du temps, mais ce temps-l\u00e0 peut \u00eatre une fuite : on regarde longtemps un visage, un paysage, un tableau, et on ne voit que le vernis qu\u2019on a besoin d\u2019y poser. Je me souviens d\u2019un soir o\u00f9 je suis rest\u00e9 plant\u00e9 devant la lumi\u00e8re rose sur les vitres d\u2019en face, \u00e0 la trouver \u201cmagnifique\u201d, \u00e0 m\u2019y dissoudre, et je n\u2019entendais m\u00eame plus la dispute qui montait de l\u2019appartement du dessous ; j\u2019ai compris plus tard que je m\u2019\u00e9tais servi du ciel pour ne pas \u00e9couter. Il faut une obstination pour sentir la diff\u00e9rence entre une surface bien maquill\u00e9e et ce qui br\u00fble dessous, ce qui d\u00e9range, ce qui ouvre. Je me suis tromp\u00e9 souvent de beaut\u00e9. J\u2019ai pris l\u2019adresse pour une voie, l\u2019habilet\u00e9 pour une v\u00e9rit\u00e9, et c\u2019est en butant contre ma maladresse que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 entendre les mensonges les plus graves : ceux que je me faisais \u00e0 moi-m\u00eame. Aujourd\u2019hui je fais un v\u0153u qui ressemble \u00e0 un pari, pas h\u00e9ro\u00efque, pas d\u00e9coratif : enlever encore ce qui me sert de v\u00eatements illusoires, ces peaux mortes qui amortissent tout, jusqu\u2019\u00e0 n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une \u00e9coute. Devenir silence non pas pour dispara\u00eetre, mais pour cesser de fuir. Je n\u2019aurai peut-\u00eatre pas le temps de \u201cdevenir un artiste\u201d au sens o\u00f9 on l\u2019entend. Mais je connais le chemin : il passe par cette nudit\u00e9-l\u00e0, et c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une fa\u00e7on de tenir t\u00eate au bruit qui me hantait. *illustration* geisha huile sur toile pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/geisha.jpg?1763984240", "tags": ["po\u00e9sie du quotidien", "Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/04-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/04-mars-2019.html", "title": "04 mars 2019", "date_published": "2019-03-04T10:55:00Z", "date_modified": "2025-11-24T10:56:38Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 Jacques Pr\u00e9vert. Ce jour-l\u00e0, au coll\u00e8ge, tout le monde y allait et moi je suis rest\u00e9 \u00e0 la maison avec la varicelle. Je revois encore la sc\u00e8ne \u00e0 l\u2019envers : la cour plus bruyante que d\u2019habitude, les sacs pr\u00eats trop t\u00f4t, les copains qui se poussent pour monter dans le car, et moi d\u00e9j\u00e0 chaud, d\u00e9j\u00e0 marbr\u00e9 de boutons, renvoy\u00e9 chez moi comme un mauvais figurant. J\u2019en ai eu une col\u00e8re triste, une vraie, parce que Pr\u00e9vert, je l\u2019aimais depuis l\u2019enfance. C\u2019\u00e9tait lui dans mes premi\u00e8res r\u00e9citations, ses phrases apprises par c\u0153ur comme on garde une poign\u00e9e de cailloux dans la poche pour se rassurer. Il avait cette fa\u00e7on d\u2019ouvrir un passage quand je ne trouvais plus le ton, quand je me sentais trop serr\u00e9 dans ma t\u00eate ou dans le monde. Tout \u00e7a rendait la varicelle parfaitement mal tomb\u00e9e, une co\u00efncidence cruelle et presque comique : la fi\u00e8vre au moment pr\u00e9cis o\u00f9 j\u2019aurais d\u00fb \u00eatre l\u00e0-bas. La prof de fran\u00e7ais avait rendu tout \u00e7a possible. Je ne me souviens pas d\u2019un grand discours ; je me souviens de sa mani\u00e8re de lire, de s\u2019arr\u00eater sur un mot, de laisser un silence apr\u00e8s, comme si elle nous donnait le droit d\u2019entendre. Elle voulait qu\u2019on aime le fran\u00e7ais et, pour moi, \u00e7a a march\u00e9 parce qu\u2019elle passait par des voix vivantes. Alors j\u2019ai compens\u00e9 comme j\u2019ai pu, coinc\u00e9 au lit. J\u2019ai attrap\u00e9 sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re les Rougon-Macquart, j\u2019ai lu Zola en sueur, par morceaux, comme on traverse un pays trop vaste quand on ne peut pas sortir de sa chambre. Ce n\u2019\u00e9tait pas Pr\u00e9vert, mais \u00e7a \u00e9largissait quand m\u00eame l\u2019air autour de moi : moins de po\u00e9sie, plus de poussi\u00e8re et de graisse humaine, une autre v\u00e9rit\u00e9. Et c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a que je garde aujourd\u2019hui : les po\u00e8tes, les \u00e9crivains, les artistes ne sont pas des d\u00e9corations. Ils servent. Ils te tiennent la t\u00eate hors de l\u2019eau \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 tu n\u2019as pas encore les outils. On aura toujours besoin d\u2019un plombier, oui, et d\u2019un boulanger. Moi, j\u2019ai eu besoin d\u2019un po\u00e8te. Alors merci, Jacques Pr\u00e9vert, m\u00eame sans la poign\u00e9e de main.<\/p>\n

\nillustration<\/em> fusain sur toile 2019 pb\n<\/small><\/p>", "content_text": " Je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 Jacques Pr\u00e9vert. Ce jour-l\u00e0, au coll\u00e8ge, tout le monde y allait et moi je suis rest\u00e9 \u00e0 la maison avec la varicelle. Je revois encore la sc\u00e8ne \u00e0 l\u2019envers : la cour plus bruyante que d\u2019habitude, les sacs pr\u00eats trop t\u00f4t, les copains qui se poussent pour monter dans le car, et moi d\u00e9j\u00e0 chaud, d\u00e9j\u00e0 marbr\u00e9 de boutons, renvoy\u00e9 chez moi comme un mauvais figurant. J\u2019en ai eu une col\u00e8re triste, une vraie, parce que Pr\u00e9vert, je l\u2019aimais depuis l\u2019enfance. C\u2019\u00e9tait lui dans mes premi\u00e8res r\u00e9citations, ses phrases apprises par c\u0153ur comme on garde une poign\u00e9e de cailloux dans la poche pour se rassurer. Il avait cette fa\u00e7on d\u2019ouvrir un passage quand je ne trouvais plus le ton, quand je me sentais trop serr\u00e9 dans ma t\u00eate ou dans le monde. Tout \u00e7a rendait la varicelle parfaitement mal tomb\u00e9e, une co\u00efncidence cruelle et presque comique : la fi\u00e8vre au moment pr\u00e9cis o\u00f9 j\u2019aurais d\u00fb \u00eatre l\u00e0-bas. La prof de fran\u00e7ais avait rendu tout \u00e7a possible. Je ne me souviens pas d\u2019un grand discours ; je me souviens de sa mani\u00e8re de lire, de s\u2019arr\u00eater sur un mot, de laisser un silence apr\u00e8s, comme si elle nous donnait le droit d\u2019entendre. Elle voulait qu\u2019on aime le fran\u00e7ais et, pour moi, \u00e7a a march\u00e9 parce qu\u2019elle passait par des voix vivantes. Alors j\u2019ai compens\u00e9 comme j\u2019ai pu, coinc\u00e9 au lit. J\u2019ai attrap\u00e9 sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re les Rougon-Macquart, j\u2019ai lu Zola en sueur, par morceaux, comme on traverse un pays trop vaste quand on ne peut pas sortir de sa chambre. Ce n\u2019\u00e9tait pas Pr\u00e9vert, mais \u00e7a \u00e9largissait quand m\u00eame l\u2019air autour de moi : moins de po\u00e9sie, plus de poussi\u00e8re et de graisse humaine, une autre v\u00e9rit\u00e9. Et c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a que je garde aujourd\u2019hui : les po\u00e8tes, les \u00e9crivains, les artistes ne sont pas des d\u00e9corations. Ils servent. Ils te tiennent la t\u00eate hors de l\u2019eau \u00e0 un \u00e2ge o\u00f9 tu n\u2019as pas encore les outils. On aura toujours besoin d\u2019un plombier, oui, et d\u2019un boulanger. Moi, j\u2019ai eu besoin d\u2019un po\u00e8te. Alors merci, Jacques Pr\u00e9vert, m\u00eame sans la poign\u00e9e de main. *illustration* fusain sur toile 2019 pb ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/entremc3a9lc3a9.jpg?1763981713", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/03-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/03-mars-2019.html", "title": "03 mars 2019", "date_published": "2019-03-03T10:47:00Z", "date_modified": "2025-11-24T10:47:44Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Quand je la vois arriver en habits de f\u00eate, froufrous, confettis et bras charg\u00e9s de cadeaux, quelque chose se ferme en moi avant m\u00eame que je l\u2019aie salu\u00e9e. Je reconnais ce mouvement : le m\u00eame que le 14 juillet, le m\u00eame que No\u00ebl, ce moment o\u00f9 tout le monde se met \u00e0 parler plus fort, \u00e0 sourire comme si c\u2019\u00e9tait la seule mani\u00e8re d\u2019\u00eatre l\u00e0, et o\u00f9 je me sens aussit\u00f4t au bord de la sortie. Le bonheur, quand il d\u00e9barque avec fanfare, me tombe dessus comme une obligation. Je le d\u00e9sire pourtant, je le d\u00e9sire m\u00eame stupidement : \u00eatre heureux un jour, sentir que \u00e7a tient, que \u00e7a ne tremble pas \u00e0 la premi\u00e8re secousse. Mais d\u00e8s que \u00e7a approche, je prends la tangente. Je l\u2019ai fait avec toutes les chances qui ont travers\u00e9 ma vie : je les ai aim\u00e9es vite, puis quitt\u00e9es plus vite encore, parce que je ne sais pas vivre longtemps dans l\u2019all\u00e9gresse. J\u2019ai besoin d\u2019une porte entreb\u00e2ill\u00e9e, d\u2019un coin d\u2019ombre o\u00f9 me r\u00e9fugier. Elles ont pourtant \u00e9t\u00e9 nombreuses \u00e0 venir. Je me vois encore les recevoir derri\u00e8re ce petit bureau imaginaire o\u00f9 je joue au recruteur s\u00e9rieux : chacune arrive avec sa promesse bien repass\u00e9e. L\u2019une me vendait la s\u00e9curit\u00e9, l\u2019autre une reconnaissance tardive, une troisi\u00e8me l\u2019id\u00e9e d\u2019un monde un peu neuf ; elles avaient toutes un argument, et je savais toujours comment le retourner. L\u2019embarras du choix m\u2019a servi d\u2019alibi : peser le pour et le contre, recommencer les calculs, trouver la faille qui rend la chance contournable. J\u2019ai eu des emballements, des coups de t\u00eate, mais m\u00eame l\u00e0 je gardais au fond une r\u00e9serve de m\u00e9fiance, comme si l\u2019espoir devait rester sous cl\u00e9 pour ne pas m\u2019emporter. Et puis elle est apparue. Rien de spectaculaire. Pas de feux d\u2019artifice, pas d\u2019appel \u00e0 l\u2019enthousiasme. Elle \u00e9tait l\u00e0, simplement, avec une pr\u00e9sence d\u2019enfant qui ne r\u00e9clame pas qu\u2019on applaudisse. La premi\u00e8re fois que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 trop parler, elle a attendu. \u00c7a a suffi. Avec elle, le silence n\u2019\u00e9tait pas un trou \u00e0 combler, c\u2019\u00e9tait un endroit o\u00f9 se tenir. Pas un silence mystique : un silence tranquille, utile, qui nous reposait. Quand elle a parl\u00e9 de projets, j\u2019ai compris que je n\u2019avais jamais rencontr\u00e9 une chance qui ose l\u2019avenir. Les autres apportaient un instant ; elle apportait une suite. Je me suis laiss\u00e9 faire avec une docilit\u00e9 de gamin qu\u2019on sort enfin de son coin. On a commenc\u00e9 petit : Barcelone en hiver. Une date fix\u00e9e, des billets achet\u00e9s, l\u2019affaire verrouill\u00e9e. Au jour venu, partir n\u2019\u00e9tait plus un r\u00eave qui flotte, c\u2019\u00e9tait un sac ferm\u00e9, un quai, un d\u00e9part. L\u00e0-bas, la ville froide nous tenait \u00e9veill\u00e9s, et je sentais un bonheur possible parce qu\u2019il avait une forme. Il y a eu d\u2019autres d\u00e9parts, d\u2019autres dates, d\u2019autres retours ; ce qui compte, c\u2019est le rythme qu\u2019ils installaient, cette mani\u00e8re de tenir la vie par petites avanc\u00e9es. Jusqu\u2019\u00e0 Berlin. Rien de romanesque : un retard, une mauvaise lecture d\u2019horaire, la course inutile dans le hall, les portes qui se ferment sans nous. Je revois son visage \u00e0 elle, non pas furieux, mais cass\u00e9 par une fatigue qui n\u2019\u00e9tait pas la sienne. Je n\u2019ai rien su dire. J\u2019ai compris alors ce qu\u2019elle touchait depuis longtemps : je sais faire un pas, pas une distance. Je peux consentir \u00e0 la chance par \u00e9pisodes, pas par dur\u00e9e. Elle en a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e. Moi, j\u2019ai senti monter une sorte de soulagement qui m\u2019a fait honte sur-le-champ : la pression retombait, l\u2019\u00e9tau des projets se desserrait, l\u2019air revenait dans ma poitrine. La certitude se fissurait. J\u2019allais pouvoir reprendre mes vieilles mani\u00e8res. Aujourd\u2019hui je guette une autre candidate. J\u2019attends la perle rare, oui. Je la vois d\u00e9j\u00e0 se pr\u00e9senter avec ses cadeaux, son air de f\u00eate. Et je sens d\u2019avance le mouvement : le pas de c\u00f4t\u00e9, la main sur la poign\u00e9e, cette seconde o\u00f9 je fais comme si je restais alors que je suis d\u00e9j\u00e0 en train de sortir.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Les chances de ma vie, huile sur toile 2019 pb\n<\/small><\/p>", "content_text": " Quand je la vois arriver en habits de f\u00eate, froufrous, confettis et bras charg\u00e9s de cadeaux, quelque chose se ferme en moi avant m\u00eame que je l\u2019aie salu\u00e9e. Je reconnais ce mouvement : le m\u00eame que le 14 juillet, le m\u00eame que No\u00ebl, ce moment o\u00f9 tout le monde se met \u00e0 parler plus fort, \u00e0 sourire comme si c\u2019\u00e9tait la seule mani\u00e8re d\u2019\u00eatre l\u00e0, et o\u00f9 je me sens aussit\u00f4t au bord de la sortie. Le bonheur, quand il d\u00e9barque avec fanfare, me tombe dessus comme une obligation. Je le d\u00e9sire pourtant, je le d\u00e9sire m\u00eame stupidement : \u00eatre heureux un jour, sentir que \u00e7a tient, que \u00e7a ne tremble pas \u00e0 la premi\u00e8re secousse. Mais d\u00e8s que \u00e7a approche, je prends la tangente. Je l\u2019ai fait avec toutes les chances qui ont travers\u00e9 ma vie : je les ai aim\u00e9es vite, puis quitt\u00e9es plus vite encore, parce que je ne sais pas vivre longtemps dans l\u2019all\u00e9gresse. J\u2019ai besoin d\u2019une porte entreb\u00e2ill\u00e9e, d\u2019un coin d\u2019ombre o\u00f9 me r\u00e9fugier. Elles ont pourtant \u00e9t\u00e9 nombreuses \u00e0 venir. Je me vois encore les recevoir derri\u00e8re ce petit bureau imaginaire o\u00f9 je joue au recruteur s\u00e9rieux : chacune arrive avec sa promesse bien repass\u00e9e. L\u2019une me vendait la s\u00e9curit\u00e9, l\u2019autre une reconnaissance tardive, une troisi\u00e8me l\u2019id\u00e9e d\u2019un monde un peu neuf ; elles avaient toutes un argument, et je savais toujours comment le retourner. L\u2019embarras du choix m\u2019a servi d\u2019alibi : peser le pour et le contre, recommencer les calculs, trouver la faille qui rend la chance contournable. J\u2019ai eu des emballements, des coups de t\u00eate, mais m\u00eame l\u00e0 je gardais au fond une r\u00e9serve de m\u00e9fiance, comme si l\u2019espoir devait rester sous cl\u00e9 pour ne pas m\u2019emporter. Et puis elle est apparue. Rien de spectaculaire. Pas de feux d\u2019artifice, pas d\u2019appel \u00e0 l\u2019enthousiasme. Elle \u00e9tait l\u00e0, simplement, avec une pr\u00e9sence d\u2019enfant qui ne r\u00e9clame pas qu\u2019on applaudisse. La premi\u00e8re fois que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 trop parler, elle a attendu. \u00c7a a suffi. Avec elle, le silence n\u2019\u00e9tait pas un trou \u00e0 combler, c\u2019\u00e9tait un endroit o\u00f9 se tenir. Pas un silence mystique : un silence tranquille, utile, qui nous reposait. Quand elle a parl\u00e9 de projets, j\u2019ai compris que je n\u2019avais jamais rencontr\u00e9 une chance qui ose l\u2019avenir. Les autres apportaient un instant ; elle apportait une suite. Je me suis laiss\u00e9 faire avec une docilit\u00e9 de gamin qu\u2019on sort enfin de son coin. On a commenc\u00e9 petit : Barcelone en hiver. Une date fix\u00e9e, des billets achet\u00e9s, l\u2019affaire verrouill\u00e9e. Au jour venu, partir n\u2019\u00e9tait plus un r\u00eave qui flotte, c\u2019\u00e9tait un sac ferm\u00e9, un quai, un d\u00e9part. L\u00e0-bas, la ville froide nous tenait \u00e9veill\u00e9s, et je sentais un bonheur possible parce qu\u2019il avait une forme. Il y a eu d\u2019autres d\u00e9parts, d\u2019autres dates, d\u2019autres retours ; ce qui compte, c\u2019est le rythme qu\u2019ils installaient, cette mani\u00e8re de tenir la vie par petites avanc\u00e9es. Jusqu\u2019\u00e0 Berlin. Rien de romanesque : un retard, une mauvaise lecture d\u2019horaire, la course inutile dans le hall, les portes qui se ferment sans nous. Je revois son visage \u00e0 elle, non pas furieux, mais cass\u00e9 par une fatigue qui n\u2019\u00e9tait pas la sienne. Je n\u2019ai rien su dire. J\u2019ai compris alors ce qu\u2019elle touchait depuis longtemps : je sais faire un pas, pas une distance. Je peux consentir \u00e0 la chance par \u00e9pisodes, pas par dur\u00e9e. Elle en a \u00e9t\u00e9 bless\u00e9e. Moi, j\u2019ai senti monter une sorte de soulagement qui m\u2019a fait honte sur-le-champ : la pression retombait, l\u2019\u00e9tau des projets se desserrait, l\u2019air revenait dans ma poitrine. La certitude se fissurait. J\u2019allais pouvoir reprendre mes vieilles mani\u00e8res. Aujourd\u2019hui je guette une autre candidate. J\u2019attends la perle rare, oui. Je la vois d\u00e9j\u00e0 se pr\u00e9senter avec ses cadeaux, son air de f\u00eate. Et je sens d\u2019avance le mouvement : le pas de c\u00f4t\u00e9, la main sur la poign\u00e9e, cette seconde o\u00f9 je fais comme si je restais alors que je suis d\u00e9j\u00e0 en train de sortir. *illustration* Les chances de ma vie, huile sur toile 2019 pb ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/les-chances-de-ma-vie-1.jpg?1763981162", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/02-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/02-mars-2019.html", "title": "02 mars 2019", "date_published": "2019-03-02T10:41:00Z", "date_modified": "2025-11-24T10:41:15Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Tout ce qu\u2019il regardait passait par un verre fauss\u00e9, il le voyait maintenant sans d\u00e9tour. Alors il a ferm\u00e9 les yeux. Pas pour tenter une exp\u00e9rience, pas pour se prouver quoi que ce soit : il n\u2019en pouvait plus de regarder et de corriger avant m\u00eame d\u2019avoir pos\u00e9 le moindre trait. Dans l\u2019atelier, plusieurs toiles attendaient, d\u00e9j\u00e0 enduites de gesso noir, mates, s\u00e8ches. Sur la palette, il n\u2019a mis qu\u2019une noix de blanc, \u00e9cras\u00e9e au couteau, tir\u00e9e au solvant jusqu\u2019\u00e0 devenir souple. Il voulait que la main travaille sans l\u2019\u0153il qui surveille, sans l\u2019\u0153il qui invente une solution \u00e0 la place du geste. Une fois, il avait vu une petite chauve-souris tourner sous les poutres, vite, trop vite, battre l\u2019air et se cogner au noir sans trouver l\u2019issue. Il s\u2019\u00e9tait reconnu l\u00e0, dans cette panique de ne pas savoir o\u00f9 aller. Il a pos\u00e9 le pinceau au bord de la toile, assez charg\u00e9, et il l\u2019a laiss\u00e9 partir. Il appuyait puis rel\u00e2chait, suivant la r\u00e9sistance du lin, la mani\u00e8re dont le poignet tient ou l\u00e2che. La sensation dictait. Des stries ont travers\u00e9 la surface, certaines nettes, d\u2019autres \u00e0 peine visibles, des arr\u00eats, des reprises. Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 quand le corps a dit stop, pas quand l\u2019id\u00e9e a dit “\u00e7a suffit”. Il a ouvert les yeux : un champ noir coup\u00e9 de lignes. Il n\u2019a rien ajout\u00e9 sur la palette. Il a frott\u00e9 presque \u00e0 sec pour tirer des gris, un peu de lumi\u00e8re ici, une zone plus lourde l\u00e0, de quoi donner de l\u2019air sans faire appara\u00eetre un motif. Et d\u00e9j\u00e0 il sentait l\u2019ancien r\u00e9flexe : chercher une image, projeter, se rassurer. Fausse route, encore. Il a cherch\u00e9 d\u2019o\u00f9 venait ce besoin. Un soir d\u2019\u00e9t\u00e9 lui est revenu, une terrasse, un ami perdu de vue. La journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 simple, bonne. Puis il avait bascul\u00e9 dans le r\u00f4le. Il parlait trop, il montait sur une caisse invisible pour entra\u00eener l\u2019autre. « \u00c9coute. Le volet qui claque. Le bonbon qu\u2019un gosse d\u00e9balle trop vite. Le vent dans les platanes. La femme qui parle au loin, l\u2019homme qui se tait. Regarde maintenant : les gens qui passent, les regards qui se fr\u00f4lent, les pas sur le trottoir. » Il levait la main, il voulait ouvrir l\u2019espace, il voulait ouvrir l\u2019abondance. Un billet de cent francs est tomb\u00e9 dedans. Sec, lourd, d\u00e9plac\u00e9. Ils ont ri, puis le rire est retomb\u00e9. Eux deux, \u00e0 court de tout depuis des mois, recevant \u00e7a comme un cadeau qui pique. Il a senti une chaleur monter au visage, quelque chose de m\u00eal\u00e9 : gratitude, honte, col\u00e8re. Pendant une seconde il a eu envie d\u2019y voir un signe, de faire de l\u2019histoire avec \u00e7a, et c\u2019est cette envie-l\u00e0 qui l\u2019a glac\u00e9. Ils sont partis du caf\u00e9 vite, loin, comme si on pouvait faire dispara\u00eetre le malaise en changeant de rue. Plus tard, dans l\u2019atelier, il a ferm\u00e9 les yeux encore une fois. La charpente craquait, une souris faisait des allers-retours \u00e0 l\u2019\u00e9tage, la chatte dormait sur la banquette, respiration large, r\u00e9guli\u00e8re. Il a pris le chiffon. Effacer, cette fois, ce n\u2019\u00e9tait pas corriger : c\u2019\u00e9tait renoncer \u00e0 la sc\u00e8ne qu\u2019il allait coller sur la toile pour se distraire du r\u00e9el. Il a tout nettoy\u00e9, il a repris le pinceau, et il s\u2019est remis au travail sans chercher d\u2019autre abondance que celle d\u2019un trait qui ne ment pas.<\/p>\n

\nillustration<\/em> « Only gold does not disappear » Huile sur toile, 2019 pb\n<\/small><\/p>", "content_text": " Tout ce qu\u2019il regardait passait par un verre fauss\u00e9, il le voyait maintenant sans d\u00e9tour. Alors il a ferm\u00e9 les yeux. Pas pour tenter une exp\u00e9rience, pas pour se prouver quoi que ce soit : il n\u2019en pouvait plus de regarder et de corriger avant m\u00eame d\u2019avoir pos\u00e9 le moindre trait. Dans l\u2019atelier, plusieurs toiles attendaient, d\u00e9j\u00e0 enduites de gesso noir, mates, s\u00e8ches. Sur la palette, il n\u2019a mis qu\u2019une noix de blanc, \u00e9cras\u00e9e au couteau, tir\u00e9e au solvant jusqu\u2019\u00e0 devenir souple. Il voulait que la main travaille sans l\u2019\u0153il qui surveille, sans l\u2019\u0153il qui invente une solution \u00e0 la place du geste. Une fois, il avait vu une petite chauve-souris tourner sous les poutres, vite, trop vite, battre l\u2019air et se cogner au noir sans trouver l\u2019issue. Il s\u2019\u00e9tait reconnu l\u00e0, dans cette panique de ne pas savoir o\u00f9 aller. Il a pos\u00e9 le pinceau au bord de la toile, assez charg\u00e9, et il l\u2019a laiss\u00e9 partir. Il appuyait puis rel\u00e2chait, suivant la r\u00e9sistance du lin, la mani\u00e8re dont le poignet tient ou l\u00e2che. La sensation dictait. Des stries ont travers\u00e9 la surface, certaines nettes, d\u2019autres \u00e0 peine visibles, des arr\u00eats, des reprises. Il s\u2019est arr\u00eat\u00e9 quand le corps a dit stop, pas quand l\u2019id\u00e9e a dit \u201c\u00e7a suffit\u201d. Il a ouvert les yeux : un champ noir coup\u00e9 de lignes. Il n\u2019a rien ajout\u00e9 sur la palette. Il a frott\u00e9 presque \u00e0 sec pour tirer des gris, un peu de lumi\u00e8re ici, une zone plus lourde l\u00e0, de quoi donner de l\u2019air sans faire appara\u00eetre un motif. Et d\u00e9j\u00e0 il sentait l\u2019ancien r\u00e9flexe : chercher une image, projeter, se rassurer. Fausse route, encore. Il a cherch\u00e9 d\u2019o\u00f9 venait ce besoin. Un soir d\u2019\u00e9t\u00e9 lui est revenu, une terrasse, un ami perdu de vue. La journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 simple, bonne. Puis il avait bascul\u00e9 dans le r\u00f4le. Il parlait trop, il montait sur une caisse invisible pour entra\u00eener l\u2019autre. \u00ab \u00c9coute. Le volet qui claque. Le bonbon qu\u2019un gosse d\u00e9balle trop vite. Le vent dans les platanes. La femme qui parle au loin, l\u2019homme qui se tait. Regarde maintenant : les gens qui passent, les regards qui se fr\u00f4lent, les pas sur le trottoir. \u00bb Il levait la main, il voulait ouvrir l\u2019espace, il voulait ouvrir l\u2019abondance. Un billet de cent francs est tomb\u00e9 dedans. Sec, lourd, d\u00e9plac\u00e9. Ils ont ri, puis le rire est retomb\u00e9. Eux deux, \u00e0 court de tout depuis des mois, recevant \u00e7a comme un cadeau qui pique. Il a senti une chaleur monter au visage, quelque chose de m\u00eal\u00e9 : gratitude, honte, col\u00e8re. Pendant une seconde il a eu envie d\u2019y voir un signe, de faire de l\u2019histoire avec \u00e7a, et c\u2019est cette envie-l\u00e0 qui l\u2019a glac\u00e9. Ils sont partis du caf\u00e9 vite, loin, comme si on pouvait faire dispara\u00eetre le malaise en changeant de rue. Plus tard, dans l\u2019atelier, il a ferm\u00e9 les yeux encore une fois. La charpente craquait, une souris faisait des allers-retours \u00e0 l\u2019\u00e9tage, la chatte dormait sur la banquette, respiration large, r\u00e9guli\u00e8re. Il a pris le chiffon. Effacer, cette fois, ce n\u2019\u00e9tait pas corriger : c\u2019\u00e9tait renoncer \u00e0 la sc\u00e8ne qu\u2019il allait coller sur la toile pour se distraire du r\u00e9el. Il a tout nettoy\u00e9, il a repris le pinceau, et il s\u2019est remis au travail sans chercher d\u2019autre abondance que celle d\u2019un trait qui ne ment pas. *illustration* \u00ab Only gold does not disappear \u00bb Huile sur toile, 2019 pb ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/only-gold-does-not-desapear-1.jpg?1763980758", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/01-mars-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/01-mars-2019.html", "title": "01 mars 2019", "date_published": "2019-03-01T10:32:00Z", "date_modified": "2025-11-24T10:32:46Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Je voulais voyager, mais tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en place pour que \u00e7a n\u2019arrive pas : pas d\u2019argent, pas de temps, pas d\u2019\u00e9lan quand il aurait fallu. On s\u2019habitue \u00e0 l\u2019id\u00e9e de rester, on appelle \u00e7a prudence ou fatigue, et l\u2019envie, elle, ne dispara\u00eet pas ; elle attend, elle revient par une fente, elle demande un autre passage. La peinture a pris ce r\u00f4le-l\u00e0. Pas un substitut noble, pas un “projet” : une issue de secours. Ce que je n\u2019ai pas vu dehors, je l\u2019ai pouss\u00e9 sur la toile \u00e0 force de retours, d\u2019essais, de ratages. Longtemps, \u00e7a s\u2019est fait dans une sorte de brouillard : cigarettes l\u2019une sur l\u2019autre, \u00e9cran de fum\u00e9e entre l\u2019\u0153il et ce qu\u2019il regardait, entre la main et ce qu\u2019elle posait. J\u2019ai arr\u00eat\u00e9. La pi\u00e8ce a chang\u00e9 de densit\u00e9. Les bords sont plus nets, les couleurs ne flottent plus. La main, surtout, n\u2019a plus ce tremblement discret qui fait croire qu\u2019on “cherche” alors qu\u2019on esquive. Le pinceau tient, le bois est sec contre les doigts, l\u2019huile colle, r\u00e9siste, oblige \u00e0 d\u00e9cider. Je repasse par le noir et le blanc, oui, mais ce n\u2019est pas une \u00e9tape scolaire : c\u2019est l\u2019endroit o\u00f9 je v\u00e9rifie si je suis pr\u00eat \u00e0 voir, sans enjoliver, sans fumer par-dessus. \u00c7a me travaillait depuis longtemps. Le titre est venu avant le reste : “Voyages int\u00e9rieurs”. Je n\u2019ai aucune carte. J\u2019ai juste ce d\u00e9part-l\u00e0, enfin possible, et la responsabilit\u00e9 d\u2019aller jusqu\u2019au bout sans me reculer.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Peinture abirig\u00e8ne pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Je voulais voyager, mais tout \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en place pour que \u00e7a n\u2019arrive pas : pas d\u2019argent, pas de temps, pas d\u2019\u00e9lan quand il aurait fallu. On s\u2019habitue \u00e0 l\u2019id\u00e9e de rester, on appelle \u00e7a prudence ou fatigue, et l\u2019envie, elle, ne dispara\u00eet pas ; elle attend, elle revient par une fente, elle demande un autre passage. La peinture a pris ce r\u00f4le-l\u00e0. Pas un substitut noble, pas un \u201cprojet\u201d : une issue de secours. Ce que je n\u2019ai pas vu dehors, je l\u2019ai pouss\u00e9 sur la toile \u00e0 force de retours, d\u2019essais, de ratages. Longtemps, \u00e7a s\u2019est fait dans une sorte de brouillard : cigarettes l\u2019une sur l\u2019autre, \u00e9cran de fum\u00e9e entre l\u2019\u0153il et ce qu\u2019il regardait, entre la main et ce qu\u2019elle posait. J\u2019ai arr\u00eat\u00e9. La pi\u00e8ce a chang\u00e9 de densit\u00e9. Les bords sont plus nets, les couleurs ne flottent plus. La main, surtout, n\u2019a plus ce tremblement discret qui fait croire qu\u2019on \u201ccherche\u201d alors qu\u2019on esquive. Le pinceau tient, le bois est sec contre les doigts, l\u2019huile colle, r\u00e9siste, oblige \u00e0 d\u00e9cider. Je repasse par le noir et le blanc, oui, mais ce n\u2019est pas une \u00e9tape scolaire : c\u2019est l\u2019endroit o\u00f9 je v\u00e9rifie si je suis pr\u00eat \u00e0 voir, sans enjoliver, sans fumer par-dessus. \u00c7a me travaillait depuis longtemps. Le titre est venu avant le reste : \u201cVoyages int\u00e9rieurs\u201d. Je n\u2019ai aucune carte. J\u2019ai juste ce d\u00e9part-l\u00e0, enfin possible, et la responsabilit\u00e9 d\u2019aller jusqu\u2019au bout sans me reculer. *illustration* Peinture abirig\u00e8ne pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/terre-de-sienne-indigo-rouge2-2.jpg?1763980290", "tags": ["carnet de voyage"] } ] }