{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/01-janvier-2026.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/01-janvier-2026.html", "title": "01 janvier 2026", "date_published": "2026-01-01T08:40:53Z", "date_modified": "2026-01-01T08:40:53Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Silence pesant<\/strong><\/p>\n Je ne sais pas tr\u00e8s bien comment en parler sans donner l\u2019impression d\u2019en faire une th\u00e9orie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive apr\u00e8s une phrase de trop. Dans cette pi\u00e8ce, rien ne change, la lumi\u00e8re non plus, et malgr\u00e9 tout quelque chose se resserre. Je sens la poitrine plus haute, le souffle plus court. Je me demande toujours si j\u2019invente ce resserrement, si je le projette, ou si ce silence a vraiment une consistance. Je n\u2019ai pas de preuve. J\u2019ai le corps.<\/p>\n Je me dis parfois que tous les silences se valent, que c\u2019est juste l\u2019absence de mots. Et puis non. Il y a le silence de cette salle d\u2019attente. Les chaises, le prospectus pli\u00e9, le radiateur qui se d\u00e9clenche puis retombe, et moi qui me surprends \u00e0 \u00e9couter ce qui ne se dit pas. Personne ne parle ; ou bien quelques mots tombent, s\u2019\u00e9teignent aussit\u00f4t, trop l\u00e9gers pour tenir. Je ne sais pas si ce silence vient de la peur, de la politesse, de la fatigue, ou d\u2019un accord tacite : ne pas ajouter ma propre inqui\u00e9tude \u00e0 celle des autres. Il est plein de micro-gestes : un raclement de gorge retenu, une jambe qui bouge sans raison, une respiration trop audible, un regard qui se fixe sur un point pour \u00e9viter celui d\u2019en face. Je me demande si j\u2019invente cette densit\u00e9, si j\u2019ai besoin de la sentir pour donner une forme \u00e0 l\u2019attente. Pourtant le corps r\u00e9pond : nuque raide, mains inutiles, souffle compt\u00e9.<\/p>\n Et puis il y a d\u2019autres silences, plus simples, moins dramatiques, quand on n\u2019a rien \u00e0 ajouter, quand on ne veut pas forcer. Je n\u2019arrive pas \u00e0 les classer, je peux juste les reconna\u00eetre.<\/p>\n Ce qui me trouble, c\u2019est qu\u2019en pr\u00e9sence de quelqu\u2019un, le silence semble rarement neutre. Il peut vouloir dire « j\u2019attends », ou « je n\u2019y arrive pas », ou « je te laisse », ou « je ne veux pas ». Parfois je me trompe compl\u00e8tement. Parfois je crois que l\u2019autre comprend et je vois bien que non. Je me contente de noter que \u00e7a passe avant les mots : par le regard, par le rythme, par le souffle, par la posture. Une compr\u00e9hension imm\u00e9diate, et une marge \u00e9norme d\u2019erreur.<\/p>\n Quand j\u2019\u00e9cris, c\u2019est encore plus visible. Il y a des phrases qui sortent toutes seules, des r\u00e9flexes. Et puis il y a celles qui r\u00e9sistent. Celles-l\u00e0 me font douter : est-ce que je cherche vraiment, ou est-ce que je retarde, est-ce que je m\u2019\u00e9coute trop, est-ce que je dramatise ? Je coupe, je reviens, je laisse un blanc. J\u2019attends. Je ne suis pas certain que le silence « pr\u00e9pare » quelque chose, mais je sais qu\u2019il est le seul endroit o\u00f9 la phrase change de direction.<\/p>\n Je repense alors \u00e0 Merleau-Ponty. Pas pour m\u2019abriter derri\u00e8re lui, plut\u00f4t pour mettre un nom sur une sensation. L\u2019id\u00e9e, si je la comprends bien, c\u2019est que le silence n\u2019est pas l\u2019envers du langage : il en fait partie. Parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d\u2019un fond muet et y retourne. \u00c7a me para\u00eet juste, certains jours. D\u2019autres jours, je trouve \u00e7a trop propre, trop s\u00fbr.<\/p>\n Je reste avec une \u00e9vidence fragile : parler, c\u2019est \u00eatre-au-monde avec le corps. Se taire, ce n\u2019est pas sortir du monde. C\u2019est y \u00eatre autrement. Et il y a des moments o\u00f9 le silence, au lieu de manquer, tient tout — m\u00eame si je ne sais pas exactement ce qu\u2019il tient.<\/p>",
"content_text": " **Silence pesant** Je ne sais pas tr\u00e8s bien comment en parler sans donner l\u2019impression d\u2019en faire une th\u00e9orie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive apr\u00e8s une phrase de trop. Dans cette pi\u00e8ce, rien ne change, la lumi\u00e8re non plus, et malgr\u00e9 tout quelque chose se resserre. Je sens la poitrine plus haute, le souffle plus court. Je me demande toujours si j\u2019invente ce resserrement, si je le projette, ou si ce silence a vraiment une consistance. Je n\u2019ai pas de preuve. J\u2019ai le corps. Je me dis parfois que tous les silences se valent, que c\u2019est juste l\u2019absence de mots. Et puis non. Il y a le silence de cette salle d\u2019attente. Les chaises, le prospectus pli\u00e9, le radiateur qui se d\u00e9clenche puis retombe, et moi qui me surprends \u00e0 \u00e9couter ce qui ne se dit pas. Personne ne parle ; ou bien quelques mots tombent, s\u2019\u00e9teignent aussit\u00f4t, trop l\u00e9gers pour tenir. Je ne sais pas si ce silence vient de la peur, de la politesse, de la fatigue, ou d\u2019un accord tacite : ne pas ajouter ma propre inqui\u00e9tude \u00e0 celle des autres. Il est plein de micro-gestes : un raclement de gorge retenu, une jambe qui bouge sans raison, une respiration trop audible, un regard qui se fixe sur un point pour \u00e9viter celui d\u2019en face. Je me demande si j\u2019invente cette densit\u00e9, si j\u2019ai besoin de la sentir pour donner une forme \u00e0 l\u2019attente. Pourtant le corps r\u00e9pond : nuque raide, mains inutiles, souffle compt\u00e9. Et puis il y a d\u2019autres silences, plus simples, moins dramatiques, quand on n\u2019a rien \u00e0 ajouter, quand on ne veut pas forcer. Je n\u2019arrive pas \u00e0 les classer, je peux juste les reconna\u00eetre. Ce qui me trouble, c\u2019est qu\u2019en pr\u00e9sence de quelqu\u2019un, le silence semble rarement neutre. Il peut vouloir dire \u00ab j\u2019attends \u00bb, ou \u00ab je n\u2019y arrive pas \u00bb, ou \u00ab je te laisse \u00bb, ou \u00ab je ne veux pas \u00bb. Parfois je me trompe compl\u00e8tement. Parfois je crois que l\u2019autre comprend et je vois bien que non. Je me contente de noter que \u00e7a passe avant les mots : par le regard, par le rythme, par le souffle, par la posture. Une compr\u00e9hension imm\u00e9diate, et une marge \u00e9norme d\u2019erreur. Quand j\u2019\u00e9cris, c\u2019est encore plus visible. Il y a des phrases qui sortent toutes seules, des r\u00e9flexes. Et puis il y a celles qui r\u00e9sistent. Celles-l\u00e0 me font douter : est-ce que je cherche vraiment, ou est-ce que je retarde, est-ce que je m\u2019\u00e9coute trop, est-ce que je dramatise ? Je coupe, je reviens, je laisse un blanc. J\u2019attends. Je ne suis pas certain que le silence \u00ab pr\u00e9pare \u00bb quelque chose, mais je sais qu\u2019il est le seul endroit o\u00f9 la phrase change de direction. Je repense alors \u00e0 Merleau-Ponty. Pas pour m\u2019abriter derri\u00e8re lui, plut\u00f4t pour mettre un nom sur une sensation. L\u2019id\u00e9e, si je la comprends bien, c\u2019est que le silence n\u2019est pas l\u2019envers du langage : il en fait partie. Parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d\u2019un fond muet et y retourne. \u00c7a me para\u00eet juste, certains jours. D\u2019autres jours, je trouve \u00e7a trop propre, trop s\u00fbr. Je reste avec une \u00e9vidence fragile : parler, c\u2019est \u00eatre-au-monde avec le corps. Se taire, ce n\u2019est pas sortir du monde. C\u2019est y \u00eatre autrement. Et il y a des moments o\u00f9 le silence, au lieu de manquer, tient tout \u2014 m\u00eame si je ne sais pas exactement ce qu\u2019il tient. ",
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