{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-1-compilation.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-1-compilation.html", "title": "Boost 1 compilation", "date_published": "2025-08-30T07:00:00Z", "date_modified": "2026-01-10T08:18:59Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
[sommaire]<\/p>\n
SURVIVRE. \u00c9carter le vivre d’un coup de coude, se retrouver projet\u00e9 dans l’arithm\u00e9tique pure. Balayeurs \u00e0 l’\u0153uvre, \u00e9paves du march\u00e9, se h\u00e2ter si l’on veut subsister. Course ! Sac ED qui voltige, oriflamme de d\u00e9tresse au bout du bras. Fruits g\u00e2t\u00e9s, l\u00e9gumes moribonds. Volupt\u00e9 ineffable de la gratuit\u00e9 quand tout se monnaye. Providence des fins de march\u00e9 ! Quasi-abondance dans la ville qui ran\u00e7onne.<\/p>\n
Trois euros soixante — somme ! Deux euros — fortune ! Calcul permanent, cerveau-comptoir, dix euros-pactole, z\u00e9ro-gouffre b\u00e9ant. Arithm\u00e9tique de guerre o\u00f9 chaque pi\u00e8ce poss\u00e8de un poids de plomb. Mains m\u00e9tamorphos\u00e9es plus v\u00e9loces que la pens\u00e9e. Fureter, trier, raffistoler. Machines de guerre contre l’abandon, contre l’effacement du monde.<\/p>\n
Chambre d’h\u00f4tel meubl\u00e9e, plein Paris, lieu impersonnel : neuf m\u00e8tres carr\u00e9s de territoire conquis. M\u00eame g\u00e9ographie, autres lois physiques. M\u00eames boutiques mais protocole r\u00e9volutionnaire : supputer d’abord, effleurer du regard, d\u00e9camper vite fait. Paris en creux, parcours d’esquive, horaires de fant\u00f4me. Invisible aux radars du recensement, aux statistiques de l’\u00c9tat. Technique de l’effacement volontaire. Traces num\u00e9riques volatilis\u00e9es, argent liquide comme magie pure.<\/p>\n
Manessier l’avait pressenti dans ses toiles ! Favelas qui flambent, architecture de fortune m\u00e9tamorphos\u00e9e en cath\u00e9drale. Survivre c’est peindre sans pinceau, composer avec les vestiges du monde, b\u00e2tir du beau avec du d\u00e9labr\u00e9 ordinaire. Chaque squat devient installation, chaque campement se mue en tableau vivant. Esth\u00e9tique involontaire de la n\u00e9cessit\u00e9 brutale ! Les survivants : plasticiens qui s’ignorent, ma\u00eetres de la palette urbaine !<\/p>\n
R\u00e9cup\u00e9ration chromatique : n\u00e9ons bleus des laveries automatiques, rouge sang des enseignes de tabac, jaune bilieux des r\u00e9verb\u00e8res qui veillent la nuit. Harmonie des \u00e9paves, symphonie visuelle de la d\u00e9ch\u00e9ance organis\u00e9e.<\/p>\n
Kerouac consignait tout sur ses carnets roul\u00e9s ! Pessoa d\u00e9multipliait ses noms comme ses vies ! Cendrars bourlingait de gare en gare ! Survivre c’est \u00e9crire in vivo, \u00e0 la vitesse de l’urgence. Carnet comme bou\u00e9e de sauvetage dans le naufrage quotidien. Transmuer sa pr\u00e9carit\u00e9 en mati\u00e8re litt\u00e9raire premi\u00e8re, l’urgence contre le confort bourgeois.<\/p>\n
\u00c9crire dans le m\u00e9tro sur des tickets de caisse, \u00e9crire sur tout support susceptible de porter trace humaine. Biblioth\u00e8ques refuge — chaleur gracieuse, sommeils dissimul\u00e9s entre Borges et Faulkner, gardiens bienveillants de nos siestes vol\u00e9es. L’\u00e9crit comme territoire libre, pays sans fronti\u00e8res ni passeport.<\/p>\n
Nomadisme originel : feu, chasse, cueillette, abri pr\u00e9caire sous les constellations \u00e9ternelles. Survie urbaine : prol\u00e9tariat, faubourgs, taudis m\u00e9tamorphos\u00e9s en quartiers. Survie num\u00e9rique : gig economy, pr\u00e9carit\u00e9 algorithmique, applications de subsistance. Demain : climat d\u00e9r\u00e9gl\u00e9, intelligence artificielle, effondrement programm\u00e9, nouveaux nomadismes \u00e0 inventer.<\/p>\n
Quatre r\u00e9volutions, m\u00eame combat ancestral.<\/p>\n
Temps d\u00e9laiss\u00e9 ! Ces heures mortes du capitalisme, matins pr\u00e9matur\u00e9s, apr\u00e8s-midis languissants, dimanches b\u00e9ants comme des plaies. Eux cavalent vers leurs morts programm\u00e9es, nous patientons dans l’\u00e9ternit\u00e9 pr\u00e9caire. Heures infinies pour scruter le monde invisible, experts en lenteur, professionnels de l’expectative silencieuse.<\/p>\n
Un seul caf\u00e9, des heures durant. Nous habitons v\u00e9ritablement la ville par nos pas r\u00e9it\u00e9r\u00e9s, nous l’usons jusqu’\u00e0 la corde, nous la connaissons par c\u0153ur.<\/p>\n
Beaut\u00e9 du presque rien ! Acharnement \u00e0 s’en repa\u00eetre, s’en griser comme d’un vin rare. Miroitement sur une flaque d’huile qui devient arc-en-ciel urbain. Papier journal qui voltige — l\u00e9pidopt\u00e8re de l’information morte. Miette de pain sustentant le pigeon qui vous nourrit l’\u0153il et l’\u00e2me.<\/p>\n
Survivre d\u00e9veloppe une esth\u00e9tique du d\u00e9tail microscopique ! Les nantis acqui\u00e8rent du beau pr\u00e9fabriqu\u00e9, nous on le forge dans les rues avec des riens. Firmament aper\u00e7u entre deux immeubles, soleil sur un mur aveugle, effluve de pain \u00e9chapp\u00e9 de la boulangerie matinale.<\/p>\n
Transmutation du plomb quotidien en or pur.<\/p>\n
Bout de fromage partag\u00e9 qui vaut festin de roi. Livre exhum\u00e9 d’une poubelle qui vaut biblioth\u00e8que enti\u00e8re. Conversation avec un inconnu qui vaut universit\u00e9 populaire. Survivre enseigne l’alchimie inverse : r\u00e9v\u00e9ler l’or dissimul\u00e9 dans le plomb du monde !<\/p>\n
Prospecteurs de beaut\u00e9 urbaine, orpailleurs dans la ville-fleuve qui charrie ses merveilles et ses \u00e9paves.<\/p>\n
Exhumer une pi\u00e8ce au fond d’une poche oubli\u00e9e ! All\u00e9gresse pure, euphorie de la trouvaille miraculeuse. Les fortun\u00e9s ne conna\u00eetront jamais cette ivresse-l\u00e0, cette gratitude pour deux euros cinquante qui ressuscitent l’espoir. Pi\u00e8ce de monnaie transmut\u00e9e en p\u00e9pite, billet froiss\u00e9 devenu parchemin pr\u00e9cieux.<\/p>\n
L’argent redevient miracle quotidien au lieu d’abstraction comptable.<\/p>\n
Neuf m\u00e8tres carr\u00e9s — univers complet ! Chaque objet \u00e0 sa place exacte, \u00e9conomie parfaite de l’espace, zen contraint, beaut\u00e9 monacale de l’entrave choisie. Architecte d’int\u00e9rieur de l’essentiel : que conserver, que bannir, que racheter d’occasion.<\/p>\n
Les opulents accumulent leurs n\u00e9vroses, nous on \u00e9pure jusqu’\u00e0 l’os. Survivre r\u00e9v\u00e8le que la f\u00e9licit\u00e9 tient dans un sac plastique, que l’infini loge dans le fini accept\u00e9.<\/p>\n
Quand on r\u00e9siste assez longtemps, mansu\u00e9tude ! Plus question de choix : on conna\u00eet le vivre, le survivre, la mort. Trinit\u00e9 sacr\u00e9e de l’existence consciente. Survivre enseigne la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de l’angoisse bourgeoise — plus rien ne peut v\u00e9ritablement atteindre qui a effleur\u00e9 le fond et su rebondir.<\/p>\n
Presque rien explor\u00e9 jusqu’au noyau ! Croire encore en un cosmos, \u00e0 des hypoth\u00e8ses in\u00e9dites de beaut\u00e9. Survivre m\u00e9tamorphose en cosmonaute de l’ordinaire, explorateur de l’infiniment t\u00e9nu. Chaque d\u00e9tail devient plan\u00e8te habitable, chaque instant se mue en galaxie spiral\u00e9e.<\/p>\n
Astronomes du quotidien ! Ils discernent des constellations dans les l\u00e9zardes du plafond, mappent l’univers depuis leur chambre de bonne.<\/p>\n
Livre exhum\u00e9, acquis d’occasion, emprunt\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8que municipale — peu importe l’origine ! Tous les livres : vaisseaux spatiaux vers d’autres mondes possibles. Carburant : imagination pure. Survivre d\u00e9veloppe une foi particuli\u00e8re dans l’\u00e9crit salvateur. Les mots sustentent quand la nourriture fait d\u00e9faut, nourrissent quand l’estomac crie famine.<\/p>\n
Col\u00e8re apais\u00e9e par la lucidit\u00e9. Faire semblant de vivre, ne point heurter les vivants ordinaires par sa v\u00e9rit\u00e9 nue. Masque social, sourire obligatoire, conversation m\u00e9t\u00e9orologique, camouflage dans la com\u00e9die urbaine.<\/p>\n
Diaphan\u00e9it\u00e9 ! Ange gardien de sa propre inexistence, entre-deux cosmique dans un studio de neuf m\u00e8tres carr\u00e9s.<\/p>\n
Carnet ouvert sur la table bancale. Mots glan\u00e9s dans la rue comme miettes de pain pour les pigeons de l’esprit.<\/p>\n
Demain : poursuivre l’inventaire m\u00e9thodique du presque rien.<\/p>\n
Transmuer la survie en phrases qui survivront aux corps.<\/p>\n
\u00c9crire. Survivre.<\/p>\n
La d\u00e9faite retire son masque : c’est une victoire timide. Une victoire qui n\u2019en revient pas.<\/p>\n
Et pour finir la chaise \u00e9pouse le fondement, bois sans coussin. Et pour finir le livre pos\u00e9 sur les genoux, immobile comme un chat guettant l’oiseau, gueule mi-ouverte. Et pour finir les mains reposent sur la couverture fra\u00eeche et la fra\u00eecheur monte : pulpe des doigts, paume, poignet, avant-bras. Et pour finir parvient \u00e0 l’\u00e9paule qui s’\u00e9meut, s’abaisse, dialogue en silence avec sa cons\u0153ur : abaisse-toi donc aussi ma s\u0153ur. Le buste participe au colloque muet, veut aussi en \u00eatre, fl\u00e9chit mais pas trop. Et pour finir le cr\u00e2ne se sert du regard pour trouver l\u00e0-bas la fissure dans le vieux mur. Le mur au-del\u00e0 de la fen\u00eatre sud. Le mur qui soutient la toiture de l’ancienne \u00e9curie devenue atelier. Une \u00e9curie qui d\u00e9gage encore parfois le soir des odeurs de crottin si touchantes. Quatre murs de pis\u00e9 dont un offre \u00e0 l’\u0153il une fissure sombre comme appui pour maintenir le cr\u00e2ne dans l’axe. Et pour finir parfois la paupi\u00e8re se fait lourde — porte qu’on referme ou qu’on rouvre, quelque chose de battant. Qui bat comme diastole et systole. Qui monte et descend comme la mar\u00e9e. S’il n’y avait pas de mur, s’il n’y avait ni atelier ni \u00e9curie, si c’\u00e9tait la mer avec ses vagues et l’\u0153il qui divague cherchant un appui, une fixit\u00e9 impossible mais d\u00e9j\u00e0 presque gagn\u00e9e par le mot qu’elle inspire. S’il n’y avait que la mer et l’\u0153il s’amusant \u00e0 r\u00eaver l’immobile au milieu du mouvement. Le cr\u00e2ne laisse d\u00e9crocher la m\u00e2choire d’aise, se met \u00e0 renifler. S’il n’y avait que la mer clapotant jusqu’\u00e0 cette ligne d’horizon o\u00f9 le vieux soleil plonge, \u00e9claboussant le bleu-vert d’or et de sang. Les jambes en deviendraient dingues, danseraient la gigue. Les mains se transformeraient en poings pour soulever le corps qui, un instant debout, \u00e9tonn\u00e9 d’\u00eatre debout, s’approcherait de la fen\u00eatre. Pourrait-il y avoir quelque chose de v\u00e9loce pour marquer l’immobile ? Un oiseau qui plane, n’importe quel insecte, mais pas la pluie — trop de bruit et les petits cris \u00e9touff\u00e9s qu’elle pr\u00e9sage. Quelque chose qui rompe l’\u00e9tendue pour l’agrandir encore, dit le cr\u00e2ne toujours \u00e0 chercher avec les yeux \u00e9carquill\u00e9s quelque chose et rien. Quelque chose qui bat comme un c\u0153ur, un rythme — n’allons pas chercher du sentiment l\u00e0-dedans. Pour finir enfin le corps est debout devant le mur mer horizon infini : rien de net rien de flou, cette accommodation de l’entre-deux. La salive reflue, la langue s\u00e8che, un choix entre mouill\u00e9 et sec pour en finir comme font toutes choses ici sans faire d’histoire. Sans faire d’histoire se rasseoir et consid\u00e9rer sto\u00efquement la suite. Il faut que ces choses sans suite aient une suite en apparence, sinon rien. Le corps retrouve sa position de scribe, palimpseste immobile assis sur la chaise. Immobile est toujours une id\u00e9e de vitesse qu’on ne voit pas. Immobile le corps se balance imperceptiblement d’une fesse sur l’autre en qu\u00eate d’un \u00e9quilibre par le d\u00e9s\u00e9quilibre. Imperceptiblement. Au ralenti ou au contraire \u00e0 vitesse que l’\u0153il ne peut capter. Le corps est l\u00e0, le corps n’est plus l\u00e0, il reste encore un peu la chaise, un peu la fen\u00eatre, le mur, la mer, imperceptiblement ou au contraire \u00e0 vitesse que l’\u0153il ni le cr\u00e2ne ne peuvent capter. Le sexe est aussi l\u00e0, il faut bien dire que le sexe fait semblant d’\u00eatre immobile. Il l’est par la force des choses et il r\u00e9siste aussi \u00e0 la force des choses par la force des choses. Le sexe est l\u00e0 dans l’entrejambe, il ne fixe rien d’autre qu’un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel pour ne pas sombrer dans le ridicule de l’avenir ou de la nostalgie. Le sexe a fait le boulot, il est au repos, s’il pouvait il irait s’asseoir avec sa canne \u00e0 p\u00eache au bord du fleuve pour faire semblant de faire quelque chose. Mais son lieu est l’entrejambe, il ne quitte pas son lieu, il reste sentinelle \u00e0 contempler avec l’\u0153il les fissures, sexe et \u0153il compagnons de fissure. La main n’a jamais l\u00e2ch\u00e9 le livre qui s’ouvre \u00e0 nouveau, la paume puise la fra\u00eecheur. L’\u00e9paule r\u00e9pond \u00e0 l’autre pour un redressement auquel le buste se r\u00e9jouit de participer. L’\u0153il d\u00e9rive de la fissure vers l’ombre du cr\u00e9pi. Revient \u00e0 la fissure. De temps en temps descend vers les mains et peine \u00e0 les reconna\u00eetre. L’\u0153il conna\u00eet les mains \u00e0 sa fa\u00e7on qui n’est pas la plus r\u00e9elle. L’\u0153il fabrique une image des mains qu’il conserve comme des bocaux dans l’obscurit\u00e9 d’une cave. Mais l\u00e0, pos\u00e9es sur la couverture fra\u00eeche, ces mains semblent \u00e9trang\u00e8res, presque emprunt\u00e9es. Revient \u00e0 la fissure. Revient aux mains. Revient \u00e0 l’ombre. il n’y a donc rien \u00e0 voir ? se demande silencieusement le cr\u00e2ne. L’oreille n’a pas dit grand-chose pendant tout ce temps, elle devait penser \u00e0 autre chose. Elle \u00e9tait concentr\u00e9e int\u00e9rieurement sur autre chose. Et c’est juste avant la fin du jour, juste avant que la grosse boule de feu tombe dans la fissure et y disparaisse qu’elle guette le bruit final. Est-ce que finir fait du bruit ? L’oreille a des avidit\u00e9s comme le sexe et l’\u0153il, une faim de fin. Les pieds ne bougent pas, ils savent ce que \u00e7a co\u00fbte. Ils restent cois. Et moi alors, dit le livre, je sers \u00e0 quoi ? Toi, dit la bouche sans desserrer les dents, tu seras le mot de la fin.<\/p>\n
Chaque jour depuis la r\u00e9ception de cette proposition j\u2019ai \u00e9crit un texte en y pensant en t\u00e2che de fond. Mais sans trop y penser. Histoire de changer de m\u00e9thode. Puis une fois le dernier texte \u00e9crit ( publi\u00e9 sur mon site \u00e0 vendredi 13 juin dans les carnets autofiction j\u2019ai tout relu, et j\u2019ai seulement pr\u00e9lev\u00e9 des passages qui me semblent utiles pour indiquer un mouvement.<\/p>\n
Je ne suis pas en joie. Je ne suis pas triste non plus. Je suis entre les deux, dans cette zone d\u2019ind\u00e9cision, dans l\u2019entre-deux des \u00e9tats et des gestes. Au beau milieu du d\u00e9s\u0153uvrement, comme un homme debout dans le courant, sans rivage.<\/p>\n
C\u2019est comme si je me retrouvais dans une boucle temporelle. Cette impression se m\u00eale \u00e0 la grisaille de ce jour de pluie. Et si tout \u00e7a n\u2019\u00e9tait qu\u2019un \u00e9ternel recommencement ? Que nous soyons les m\u00eames dont on se souvient puis qu\u2019on oublie ? Nous nous oublierions m\u00eame de fa\u00e7on autonome — ce serait l\u2019unique progr\u00e8s. De recommencement en recommencement, avec \u00e0 p\u00e9riode fixe un \u00e9v\u00e9nement myst\u00e9rieux susceptible de vider la population enti\u00e8re d\u2019une \u00e9poque pour la replacer dans une autre.<\/p>\n
Durant l\u2019entretien avec le m\u00e9decin de la clinique du sommeil, \u00e0 un moment, il y a cette question : voyez-vous des images avant de vous endormir ? J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 ces images avant de r\u00e9pondre qu\u2019il s\u2019agissait de monstres, qu\u2019il s\u2019agissait de l\u2019absurdit\u00e9 la plus absurde d\u00e9guis\u00e9e en monstres au regard froid, glac\u00e9. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s exag\u00e9r\u00e9. [...] Mais \u00e0 cet instant, j\u2019ai compris que je ne faisais encore une fois que m\u2019adresser \u00e0 moi. Et j\u2019ai stopp\u00e9 net.<\/p>\n
Ce n\u2019est pas que c\u2019\u00e9tait faux. C\u2019\u00e9tait m\u00eame plut\u00f4t juste, par moments. Calibr\u00e9. Fluide. Cisel\u00e9. Mais voil\u00e0. Ce n\u2019\u00e9tait pas vivant. Pas vraiment. C\u2019\u00e9tait une forme qui tournait sur elle-m\u00eame. Une \u00e9l\u00e9gance sans h\u00e9matome. Un texte qui avait tout\u2026 sauf une n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n
Dans les r\u00eaves de cette nuit me revient soudain une image, j\u2019avais une voiture blanche, une sorte de petite fourgonnette de couleur blanche. Je l\u2019avais gar\u00e9e quelque part mais je ne savais plus o\u00f9. Je faisais des efforts insens\u00e9s pour tenter de m\u2019en souvenir mais \u00e7a ne marchait pas. Et plus je comprenais que \u00e7a ne marchait pas plus l\u2019effroi m\u2019envahissait. Ce n\u2019\u00e9tait pas de la panique. C\u2019\u00e9tait autre chose de plus glacial. Un constat sans appel que jamais je ne retrouverais mon v\u00e9hicule.<\/p>\n
Au bout du troisi\u00e8me jour de panne, lorsqu\u2019on voit comment les choses s\u2019effondrent doucement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son propre foyer, comment ne pas comprendre la m\u00e9taphore, l\u2019all\u00e9gorie ? Si possible en ajouter pour acc\u00e9l\u00e9rer le d\u00e9sastre. Mettre soi-m\u00eame le site en panne suite \u00e0 une erreur dans le fichier mes_options.php. [...] Non plus un d\u00e9plaisir, non plus une col\u00e8re, ni une rage, juste une forme nouvelle d\u2019indiff\u00e9rence — je dis nouvelle parce que nouvelle dans ce domaine certainement, mais ancienne, archa\u00efque dans le fond, qui consiste \u00e0 toucher le fond des illusions.<\/p>\n
Journ\u00e9e bizarre. Travail sur le code de 5h \u00e0 11h. Mise en page \u00e0 la Beckett. Sobri\u00e9t\u00e9 avant tout. Plus d\u2019images affich\u00e9es dans les cartes. Priorit\u00e9 au texte. [...] Il y a beaucoup trop de choses sur ce site, comme il y a beaucoup trop de choses sur mon plan de travail ici dans le bureau, ou dans l\u2019atelier, comme dans ma t\u00eate.<\/p>\n
En conduisant j\u2019ai pens\u00e9 que ce serait bien que cette voix dans la nuit soit celle de l\u2019insatisfaction chronique. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a en \u00e9coutant S. me dire un de ses regrets qui sonna \u00e0 cet instant comme un reproche, ou que j\u2019ai pris plut\u00f4t comme un reproche qui m\u2019\u00e9tait adress\u00e9 de fa\u00e7on indirecte. J\u2019ai fait le point sur tous les reproches indirects que j\u2019avais d\u00fb essuyer durant une vie enti\u00e8re que j\u2019avais fini par prendre \u00e0 mon compte.<\/p>\n
Et tout \u00e7a finissait par se confondre avec cette voix dans la nuit : elle se tenait assise sur mon ventre et je sentais son poids impressionnant, j\u2019\u00e9tais oppress\u00e9, et je me disais que \u00e7a serait bien qu\u2019elle se l\u00e8ve et que je ne l\u2019entende plus.<\/p>\n
Ce ne serait pas uniquement dans le noir. En plein jour aussi d\u00e9sormais. Tu es sur le chemin de terre pr\u00e8s du Rh\u00f4ne, tu as d\u00e9cid\u00e9 d\u2019avancer. Tu avances. Le corps est lourd, pesant, r\u00e9calcitrant. Et toi tu lui dis d\u2019avancer, un pas apr\u00e8s l\u2019autre. [...] Qui dit d\u2019avancer, demande cette voix derri\u00e8re la voix. [...] Les voix se chamaillent, elles se chamaillent toujours un peu. C\u2019est de la distraction. C\u2019est pour que tu ne voies pas quelque chose derri\u00e8re ces voix.<\/p>\n
Se disperser n\u2019est pas jouer. Mais quelle fatigue. Physique. Se tra\u00eener n\u2019est pas vivre.<\/p>\n
Mais tout est en d\u00e9sordre. Dans ce texte, rien ne colle comme d\u2019habitude. \u00c7a ne prend pas. Peut-\u00eatre m\u00eame que \u00e7a rebute. [...] Et la fatigue qui tape en m\u00eame temps que le soleil, d\u00e9j\u00e0 d\u00e8s 10 h du matin.<\/p>\n
C\u2019est sans doute rat\u00e9 pour aujourd\u2019hui. Une fois de plus. Tu t\u2019es encore mis \u00e0 parler de quelque chose alors que tu ne voulais parler de rien. Mais la prise de conscience arrive vite, presque instantan\u00e9ment. Dans le texte m\u00eame, au moment o\u00f9 il te m\u00e8ne par le bout du nez.<\/p>\n
C\u2019est durant la nuit que les voix s\u2019\u00e9cartent peu \u00e0 peu, d\u2019elles-m\u00eames, comme ayant pris conscience de leur insignifiance. Comme si, bless\u00e9es par cette prise de conscience de leur inutilit\u00e9, elles avaient d\u00e9cid\u00e9 de se taire. De laisser l\u2019\u00e9cho seul de leurs propos encore sous forme d\u2019une pr\u00e9sence dans la chambre.<\/p>\n
La voix qui reste n\u2019\u00e9met pas vraiment de son, mais un flux d\u2019images qui s\u2019\u00e9coule ; ce pourrait \u00eatre un flot de larmes s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un \u0153il qui ne cligne pas, qui affronte le noir qui l\u2019entoure sans entretenir l\u2019espoir d\u2019une clart\u00e9. Un \u0153il grand ouvert sur le noir de la nuit avec ses vieilles peurs comme compagnie.<\/p>\n
Cette voix qui sortait \u00e0 ce moment pr\u00e9cis de ma bouche inventait au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle parlait de ces choses dont elle ne parle jamais. [...] Car \u00e0 cet instant, j\u2019ai compris que je ne faisais encore une fois que m\u2019adresser \u00e0 moi. Et j\u2019ai stopp\u00e9 net.<\/p>\n
\u00c0 Tron\u00e7ay,
\ncar nous sommes ici devant toi,
\nl\u2019\u00e9tang.
\nToi,
\nnomm\u00e9 tant de fois
\nSaint-Bonnet
\npar les vivants.
\nAutrefois Bonet
\nou Bon
\nqui vient de Bonitus
\njadis en langue morte.<\/p>\n
Qui donc arrive,
\net si tu le peux,
\naccueillir
\ndans tes eaux calmes,
\nvastitude
\nd\u2019un coup d\u2019\u0153il ami,
\nvers l\u2019horizon.
\nBerges sablonneuses,
\n\u00e9toiles noires,
\nbois flott\u00e9.
\nL\u00e0.
\n\u00c7a reste l\u00e0.<\/p>\n
Sous le balancement des cimes,
\nsous l’h\u00eatre et le ch\u00eane,
\non se sent bien,
\nl\u2019ombre apr\u00e8s la lumi\u00e8re,
\nivre de mouvement,
\nle corps qui flotte
\net s\u2019allonge.<\/p>\n
Et pour que l’ent\u00eatement
\nne nous surprenne,
\nles charmes,
\nles bouleaux,
\nen retrait,
\nveillent.<\/p>\n
L’\u00e9tendue enti\u00e8re,
\n\u00e0 l’horizon,
\nrectitude calme.
\nObstination de l’eau,
\ndouce,
\n\u00e0 s’\u00e9prendre de l’aplat.
\nLe\u00e7on re\u00e7ue,
\nenfance d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n
Mouvement des roseli\u00e8res,
\n\u00e0 balding\u00e8re,
\nmassettes,
\nroseaux.
\nUne voix,
\ncomprise encore
\npar une partie de nous.
\nPas toute.
\nL’autre se tait.<\/p>\n
Surgissement.
\nPoule d’eau.
\nElle court sur l’onde.
\nVers les pionniers
\nde vase et de sable
\nencore humide,
\nl\u00e0-bas,
\nau sud.<\/p>\n
Ce qu’on voit ici,
\nce qu’on entend,
\nest plus profond que l’air.
\nOn s’en \u00e9tonne,
\non s’en effraie,
\non s’en r\u00e9jouit.<\/p>\n
Toute la journ\u00e9e,
\nnage et jeux.
\nSaveur des mets simples,
\nl’app\u00e9tit qui \u00e9ventre
\ndoucement
\nle panier d’osier.<\/p>\n
La petite musique que \u00e7a dit
\nquand on dit
\ndemain,
\non va \u00e0 Saint-Bonnet.
\nLa t\u00eate inclin\u00e9e de le dire,
\nl\u2019\u0153il qui cligne.
\nNos joies,
\noui,
\nc\u2019est bien les n\u00f4tres.
\nComme une petite musique
\nqu\u2019on ne retient pas.<\/p>\n
Silence de la route.
\nRouler encore.
\nRoute d\u2019H\u00e9risson.
\nSombre silhouette en ruine.
\nLes jaunes qui explosent
\nau soir.
\nVerts profonds
\ndes haies
\net des halliers.<\/p>\n
C’est l’\u00e9t\u00e9.
\nLe grain de groseille
\nqui \u00e9clate sous la dent.
\nLe l\u00e9zard,
\nentre les pierres disjointes.
\nVous \u00eates encore vivants.
\nAlors que nous sommes
\ntous morts.<\/p>\n
Codicille Exercice difficile pour qui veut raconter de mettre tout en \u0153uvre pour ne pas le faire, et, sans doute, mais pas encore le cas ici, d\u2019y parvenir.<\/p>\n
\"Nous entend\u00eemes l\u2019appel des nuits bleues, des nuits de Chine, des nuits tranquilles et des autres, qui ne l\u2019\u00e9taient pas vraiment.
\nNous tend\u00eemes l\u2019oreille.
\nNous f\u00eemes cet effort r\u00e9p\u00e9t\u00e9 : tendre une oreille le matin, une autre le soir.
\nNous pr\u00eemes soin de laisser une pause suffisamment large entre les deux.
\nNous d\u00e9sirions confectionner une caisse de r\u00e9sonance acceptable.\" ( boost#11)<\/p>\n
Nous marchions dans la nuit. Par l\u00e0, sur la route qui m\u00e8ne de Vallon-en-Sully \u00e0 \u00c9pineuil-Le-Fleuriel. Nous, ensemble, ben... pas si s\u00fbr. On disait que \u00e7a resterait dans nos t\u00eates, cette nuit-l\u00e0. P’t’\u00eatre bien qu’oui, p’t’\u00eatre bien qu’non. Un moment comme \u00e7a, \u00e7a s’attrape ou \u00e7a file. On s’en souviendra ou pas. Et \u00e7a reviendra, des ann\u00e9es apr\u00e8s, sans pr\u00e9venir, un coup d’brise ou l’odeur du chemin. La nuit, elle, reste l\u00e0, comme coll\u00e9e au sol. Tout bouge, sauf elle. Et moi, j’pense aux filles, aux sourires crois\u00e9s \u00e0 la f\u00eate. \u00c0 Marie, surtout. Avec sa fa\u00e7on de tourner la t\u00eate quand elle rit. Pourquoi elle est pas l\u00e0 ?<\/p>\n
On avan\u00e7ait, pas trop vite, histoire de pas se disperser. On se disait qu’on \u00e9tait ensemble, mais sans vraiment se regarder. La route, toute droite, silencieuse, \u00e7a donne un c\u00f4t\u00e9 un peu absurde \u00e0 cette marche. On parlait, enfin, on lan\u00e7ait quelques mots, comme \u00e7a. Des trucs qui se perdaient avant de toucher l’autre. Parfois, un rire qui surgit, sans raison, juste pour briser le silence. Et puis, \u00e7a retombe. La nuit reprend ses droits, comme si elle nous faisait comprendre qu’on est pas grand-chose. Moi, j’pense aux bouquins, \u00e0 cette phrase de Rimbaud qui disait qu’on est toujours ailleurs. Peut-\u00eatre qu’on marche pour \u00e7a, pour \u00eatre ailleurs, loin des mots qui nous collent aux pieds.<\/p>\n
Nous \u00e9tions trois. Mais le nous \u00e9tait poreux, h\u00e9sitant. Nous marchions ensemble sans savoir si nous \u00e9tions encore un groupe ou juste trois solitudes se fr\u00f4lant dans l’ombre. La nuit faisait son travail d’\u00e9rosion sur nos mots, sur notre pr\u00e9sence. On ne savait plus tr\u00e8s bien si c’\u00e9tait la route qui avan\u00e7ait ou nous qui reculions. La nuit, c’\u00e9tait ce grand ventre noir qui nous avalait, un peu plus \u00e0 chaque pas. Je pense \u00e0 ce qu’on fera apr\u00e8s. Pas tout de suite, mais plus tard. On va faire quoi ? Chacun de son c\u00f4t\u00e9, on va bouger ou rester ? Ce truc de marcher ensemble, c’est pour nous faire croire qu’on a encore un projet en commun ?<\/p>\n
On \u00e9tait partis de Vallon-en-Sully, avec l’id\u00e9e d\u2019aller jusqu’\u00e0 \u00c9pineuil-Le-Fleuriel. \u00c0 \u00c9pineuil, y a le bal. C’est peut-\u00eatre aussi pour \u00e7a qu’on y va. Sans trop d’espoir. On sait comment \u00e7a se passe. Mais on y va quand m\u00eame, on ne sait jamais. Pourquoi ? Bah, on s’demande encore. C’\u00e9tait plus pour marcher que pour arriver. Faut dire que la nuit, elle ram\u00e8ne tout sur le tapis, les souvenirs, les p’tits tracas, les coups d’gueule qu’on s’est jamais dits. On marche pour pas y penser, mais elle, elle nous rattrape, la nuit. Toujours. Et moi, j’pense aux promesses que j’ai faites, que j’ai pas tenues. Les mots qu’on balance comme \u00e7a, parce que c’est plus facile. Est-ce qu’elle m’attend encore ?<\/p>\n
\u00c0 un moment, y a eu une bifurcation. On est rest\u00e9s sur la ligne droite. Comme si on pouvait faire autre chose. Le vent s’est lev\u00e9, un peu de poussi\u00e8re dans les yeux. On a continu\u00e9, m\u00e9caniquement. Les jambes avan\u00e7aient toutes seules, franchement. \u00c7a devenait presque absurde, cette marche sans fin. Comme si on se d\u00e9tachait de nous-m\u00eames. Et moi, je pense \u00e0 ces lectures, les livres qui parlent de la route, du voyage, et aussi au Grand Maulnes, le dernier bouquin que j’ai lu mais jamais de cette sensation d’\u00eatre plant\u00e9 au milieu de nulle part. On n’est pas des h\u00e9ros de roman, c’est clair. Mais c’est implant\u00e9 certainement, on aimerait.<\/p>\n
Les odeurs changeaient parfois, des relents de terre mouill\u00e9e ou de fum\u00e9e. Signes que le village n’\u00e9tait plus si loin. Mais la nuit persistait, enveloppante. Nous avancions, ensemble ou s\u00e9par\u00e9ment, sans vraiment nous poser la question. La marche \u00e9tait devenue un automatisme. Peut-\u00eatre pour conjurer la peur d’\u00eatre seul, m\u00eame \u00e0 trois. Moi, j’pense \u00e0 ce qui va changer, \u00e0 ce qu’on va faire apr\u00e8s. Est-ce qu’on va vraiment partir un jour, bouger d’ici. J’ai peur que \u00e7a change comme j’ai peur que \u00e7a ne change pas. Que \u00e7a ne change jamais. Des fois l’angoisse surgit et pas des taillis, de partout qu’on soit d\u00e9j\u00e0 bloqu\u00e9s avant m\u00eame d’avoir essay\u00e9.<\/p>\n
Un jour, \u00e7a reviendra, ou peut-\u00eatre jamais. Ce moment, intact ou flou. Comme un vieux r\u00eave qui tra\u00eene, qu’on arrive pas \u00e0 raccrocher. Nous \u00e9tions trois, mais \u00e7a s’effiloche. Chacun de son c\u00f4t\u00e9, mais sur le m\u00eame bout d’chemin. C’\u00e9tait une marche de nuit, une marche de souvenirs, d’un souvenir qu’on n’avait pas encore v\u00e9cu. Nous sommes revenus au petit matin par la m\u00eame route. Nous \u00e9tions fatigu\u00e9s et nous nous sentions vides. Mais c’\u00e9tait un vide qui ne faisait pas de mal. Un vide comme un courant d’air qui passe entre les collines et qui nettoie l’air.<\/p>\n
1.<\/p>\n
La lumi\u00e8re avait vir\u00e9.
\nQuelque chose clochait. Elle brillait trop fort, mais elle ne chauffait rien. On aurait dit un n\u00e9on de salle d\u2019interrogatoire, suspendu au plafond de notre existence.
\nD\u2019abord on s\u2019est dit : panne de courant. Court-circuit dans la perception.
\nMais non. C\u2019\u00e9tait plus vaste.
\nOn a commenc\u00e9 \u00e0 avoir des impressions — ou des intrusions.
\nDes flashs. Une certitude sans preuve : cette lumi\u00e8re \u00e9tait un pi\u00e8ge.
\nUn dispositif de surveillance, peut-\u00eatre. Ou pire : une simulation d\u00e9fectueuse.<\/p>\n
2.<\/p>\n
C\u2019est ainsi que nous s\u00fbmes, par minuscules t\u00e2tonnements successifs, par d\u00e9duction, par hasard aussi — avouons-le — que nous \u00e9tions morts depuis belle lurette.
\nEt que le lieu que nous nommions la vie n\u2019\u00e9tait pas la vie, mais une sorte de nuit, un r\u00eave.
\nParfois un cauchemar.
\nD\u2019autres fois rien.<\/p>\n
3.<\/p>\n
On a arr\u00eat\u00e9 de plaisanter sur les pincements.
\nM\u00eame la douleur semblait cod\u00e9e, enregistr\u00e9e, archiv\u00e9e. Pr\u00e9programm\u00e9e depuis l\u2019ext\u00e9rieur.
\nAlors on ne se pin\u00e7ait plus.
\nNos routines sont devenues pesantes. Les dimanches surtout. Trop de silences suspects. Trop de latence dans les r\u00e9ponses.
\nAlors on a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019exercer \u00e0 la d\u00e9rive. Une technique de d\u00e9sancrage visuel. Fixer un objet — facture impay\u00e9e, vieux tube de rouge \u00e0 l\u00e8vres, bo\u00eete de sardines \u00e9ventr\u00e9e — et attendre que la vision d\u00e9borde, que le cadre l\u00e2che.
\nEt c\u2019est l\u00e0 qu\u2019ils sont apparus.
\nLes morts.
\nAlign\u00e9s derri\u00e8re les vitres, press\u00e9s contre le verre. Des centaines. Des milliers.
\nDes yeux vides, des bouches ouvertes. Pas un son. Comme une mise \u00e0 jour suspendue.
\nOn savait qu\u2019ils \u00e9taient l\u00e0 pour \u00e7a. Pour le d\u00e9cor.
\nAlors on a continu\u00e9 \u00e0 \u00e9largir le champ. Toujours plus.
\nCherchant une faille dans les murs, une fuite dans l\u2019image.
\nOn ne voyait plus les murs. Seulement leur flexibilit\u00e9.
\nEt cette sensation, \u00e9trange, que m\u00eame notre prison n\u2019\u00e9tait qu\u2019un prototype. Un brouillon.
\nQu\u2019elle pouvait se plier.
\nOu se d\u00e9sint\u00e9grer.<\/p>\n
Nous entend\u00eemes l\u2019appel des nuits bleues, des nuits de Chine, des nuits tranquilles et des autres, qui ne l\u2019\u00e9taient pas vraiment.<\/p>\n
Nous tend\u00eemes l\u2019oreille.
\nNous f\u00eemes cet effort r\u00e9p\u00e9t\u00e9 : tendre une oreille le matin, une autre le soir.
\nNous pr\u00eemes soin de laisser une pause suffisamment large entre les deux<\/p>\n
Nous d\u00e9sirions confectionner une caisse de r\u00e9sonance acceptable.<\/p>\n
C\u2019est ainsi que nous s\u00fbmes, par minuscules t\u00e2tonnements successifs, par d\u00e9duction, par hasard aussi — avouons-le — que nous \u00e9tions morts depuis belle lurette.<\/p>\n
Et que le lieu que nous nommions la vie n\u2019\u00e9tait pas la vie, mais une sorte de nuit, un r\u00eave.
\nParfois un cauchemar.
\nD\u2019autres fois rien.<\/p>\n
Nous nous \u00e9baub\u00eemes \u00e0 cette nouvelle, que nous s\u00fbmes, plus tard, n\u2019\u00eatre plus tr\u00e8s fra\u00eeche.
\nD\u2019autres l\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 murmur\u00e9.
\nMais nous n\u2019avions pas entendu.
\nNous n\u2019avions pas \u00e9cout\u00e9,<\/p>\n
pas plus que nous n\u2019\u00e9coutions le chant de la fourmi, ni l\u2019affolement des tiges de rhubarbe face \u00e0 l\u2019\u00e9plucheur, ni le ouf du caillou qui, apr\u00e8s avoir ricoch\u00e9 dix fois, v\u00e9g\u00e9tait mille ans et mille nuits dans la vase.<\/p>\n
Nous nous \u00e9baub\u00eemes le matin.
\nNous nous \u00e9baub\u00eemes le soir.<\/p>\n
Nous pleur\u00e2mes<\/p>\n
nous lament\u00e2mes<\/p>\n
\u00e9tudi\u00e2mes, en passant, la musique des rires et des larmes.<\/p>\n
Mais toujours en laissant du vide entre les deux,<\/p>\n
pour sculpter de grandes carapaces de tortues.<\/p>\n
Tortues qui, dans un futur ant\u00e9rieur, feraient de jolies lyres.
\nOu d\u2019acceptables tambours.
\nOu bien tout simplement de grandes tortues marines, g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9es pour nous raconter de vive voix dans une autre vie semblable \u00e0 la prochaine, la vie des grands fonds marins, la rouille des \u00e9cus oubli\u00e9s, et tout le d\u00e9risoire des cartes approximatives<\/p>\n
Puis nous nous f\u00eemes pousser des ailes, par la seule force du d\u00e9sir et de la crainte entrem\u00eal\u00e9s.<\/p>\n
Nous test\u00e2mes ainsi des paires d\u2019ailes de toute sorte : ailes de mouche, d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, de moustique, d\u2019alouette, de cigogne, de ch\u00e9rubin, de perroquet, de corbeau, de raie mantra et caetera<\/p>\n
Nous volet\u00e2mes ainsi avec application, un peu le matin, un peu le soir.<\/p>\n
Pas trop le midi,<\/p>\n
car le soleil est trop chaud et fait fondre les ombres trop aventureuses, quand il ne les durcit pas.<\/p>\n
Nous aper\u00e7\u00fbmes plusieurs fois la mer infinie. Oh non mais quel formidable ennui !<\/p>\n
Plusieurs fois le d\u00e9sir ardent de la travers\u00e9e s\u2019empara de nous.<\/p>\n
Mais parfois prudents , parfois veules, parfois couards , nous d\u00e9cid\u00e2mes de ne pas br\u00fbler les \u00e9tapes.<\/p>\n
Nous prendrions le temps.<\/p>\n
Nous saisirions le taureau par les cornes.
\nNous ferions grande provision d\u2019huile de coude et de bonne volont\u00e9, de celle qu\u2019on d\u00e9niche sous les pas des vieux chevaux.<\/p>\n
Nous patient\u00e2mes.
\nNous \u00e9tudi\u00e2mes la d\u00e9composition de nos d\u00e9sirs,<\/p>\n
un peu le matin, un peu le soir.<\/p>\n
Entre les deux, nous f\u00eemes un peu de football, un peu de lecture, un peu de travail alimentaire.
\nCar m\u00eame morts, l\u2019habitude d\u2019engloutir a la dent dure.<\/p>\n
Chant 1<\/p>\n
Aller ! o\u00f9 tremble la structure m\u00eame du connu,
\nl\u00e0 o\u00f9 les parois h\u00e9sitent, l\u00e0 o\u00f9 le sol ne consent plus.
\nO\u00f9 le monde, sans bruit, se recompose sous le pas.
\nO\u00f9 ce qui tient, ne tient qu\u2019\u00e0 peu.Je ne suis pas tomb\u00e9.
\nJe n\u2019ai pas boug\u00e9.
\nMais j\u2019ai senti sous moi le manque,
\net \u00e7a m\u2019a travers\u00e9 comme une absence lente.<\/p>\n
Plus loin ! vers les tiges dress\u00e9es,
\nvers les champs r\u00e9guliers du presque rien,
\nvers l\u2019infime vacillement que le vent effleure \u00e0 peine,
\net pourtant : tout y est en attente.J\u2019avance sans marcher.
\nLe paysage ne bouge pas.
\nMais mes yeux savent
\nque je ne suis plus l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais.<\/p>\n
Et au-del\u00e0, les murs qu\u2019on reconstruit,
\nles formes qu\u2019on r\u00e9invente autour d\u2019un verre, d\u2019une lumi\u00e8re, d\u2019un silence.
\nCe n\u2019est pas chez soi, non. Mais c\u2019est l\u00e0.
\nEt parfois, cela suffit.J\u2019ai pos\u00e9 la cuill\u00e8re
\ncomme on tend un pi\u00e8ge \u00e0 la m\u00e9moire.
\nJ\u2019ai laiss\u00e9 la lumi\u00e8re jouer sur les murs
\net j\u2019ai fait semblant d\u2019y croire.<\/p>\n
Se h\u00e2ter, se h\u00e2ter !
\nDe nommer le moment avant qu\u2019il se replie,
\nde tenir la langue avant qu\u2019elle oublie sa place,
\nde saisir l\u2019interstice entre le cri et son ombre.<\/p>\n
J\u2019ai vu le cri se d\u00e9coller de moi.
\nJe ne parlais plus.
\nJ\u2019\u00e9tais ce qui reste
\nquand la voix a fui.<\/p>\n
Aller ! dans la terre, creuser, r\u00e9sister, tomber, recommencer.
\nDans la boue, dans le pli, dans le poids,
\nla terre parle par le corps, et le corps s\u2019en souvient.<\/p>\n
Je me suis allong\u00e9.
\nElle m\u2019a accueilli sans poser de question.
\nJ\u2019ai entendu le lapin, les herbes, la pluie.
\nJ\u2019ai compris qu\u2019elle ne mentait pas.<\/p>\n
Plus loin, plus loin ! l\u00e0 o\u00f9 le mot peur a mille visages,
\nl\u00e0 o\u00f9 l\u2019on craint d\u2019oublier ce que c\u2019\u00e9tait,
\nl\u00e0 o\u00f9 l\u2019ennui sauve, et le silence d\u00e9vore.<\/p>\n
J\u2019ai eu peur de tout.
\nDe moi, des autres, de ne plus sentir.
\nJ\u2019ai eu peur d\u2019avoir peur pour rien.
\nJ\u2019ai eu peur que ce soit tout ce qu\u2019il reste.<\/p>\n
Et au-del\u00e0, les portes.
\nPortes vraies, fausses, entrouvertes, mur\u00e9es, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es.
\nUne infinit\u00e9 de seuils pour un seul passage.
\nOn entre. Toujours.<\/p>\n
Je suis pass\u00e9.
\nJe ne sais plus o\u00f9.
\nJ\u2019ai referm\u00e9, peut-\u00eatre.
\nOu laiss\u00e9 tout ouvert.<\/p>\n
Se h\u00e2ter ! de tenir t\u00eate \u00e0 tout ce qui nous plie,
\nau plafond faux, aux voix molles, aux cravates serr\u00e9es,
\nse h\u00e2ter de devenir mer, de se dissoudre au bon endroit.<\/p>\n
J\u2019ai tenu t\u00eate \u00e0 la chaise.
\nAu couloir devenu oc\u00e9an.
\nJ\u2019ai tenu t\u00eate \u00e0 moi-m\u00eame.
\nEt j\u2019ai perdu. Doucement.<\/p>\n
Et au-del\u00e0, la rue du bout du monde,
\nles \u00e9toiles qui veillent sans se souvenir,
\nles ports qui ne savent plus accueillir,
\nl\u2019instant qui h\u00e9site \u00e0 se nommer.<\/p>\n
Je suis rest\u00e9 l\u00e0,
\nentre deux silences.
\nUn pas dans le vide.
\nEt rien de plus.<\/p>\n
Chant 2<\/p>\n
Aller ! o\u00f9 tremble la structure m\u00eame du connu,
\nl\u00e0 o\u00f9 les parois h\u00e9sitent, l\u00e0 o\u00f9 le sol ne consent plus.
\nO\u00f9 le monde, sans bruit, se recompose sous le pas.
\nO\u00f9 ce qui tient, ne tient qu\u2019\u00e0 peu.<\/p>\n
Je ne suis pas tomb\u00e9.
\nJe n\u2019ai pas boug\u00e9.
\nMais j\u2019ai senti sous moi le manque,
\net \u00e7a m\u2019a travers\u00e9 comme une absence lente.<\/p>\n
Plus loin ! vers les tiges dress\u00e9es,
\nvers les champs r\u00e9guliers du presque rien,
\nvers l\u2019infime vacillement que le vent effleure \u00e0 peine,
\net pourtant : tout y est en attente.<\/p>\n
J\u2019avance sans marcher.
\nLe paysage ne bouge pas.
\nMais mes yeux savent
\nque je ne suis plus l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais.<\/p>\n
Et au-del\u00e0, les murs qu\u2019on reconstruit,
\nles formes qu\u2019on r\u00e9invente autour d\u2019un verre, d\u2019une lumi\u00e8re, d\u2019un silence.
\nCe n\u2019est pas chez soi, non. Mais c\u2019est l\u00e0.
\nEt parfois, cela suffit.<\/p>\n
J\u2019ai pos\u00e9 la cuill\u00e8re
\ncomme on tend un pi\u00e8ge \u00e0 la m\u00e9moire.
\nJ\u2019ai laiss\u00e9 la lumi\u00e8re jouer sur les murs
\net j\u2019ai fait semblant d\u2019y croire.<\/p>\n
Se h\u00e2ter, se h\u00e2ter !
\nDe nommer le moment avant qu\u2019il se replie,
\nde tenir la langue avant qu\u2019elle oublie sa place,
\nde saisir l\u2019interstice entre le cri et son ombre.<\/p>\n
J\u2019ai vu le cri se d\u00e9coller de moi.
\nJe ne parlais plus.
\nJ\u2019\u00e9tais ce qui reste
\nquand la voix a fui.<\/p>\n
Aller ! dans la terre, creuser, r\u00e9sister, tomber, recommencer.
\nDans la boue, dans le pli, dans le poids,
\nla terre parle par le corps, et le corps s\u2019en souvient.<\/p>\n
Je me suis allong\u00e9.
\nElle m\u2019a accueilli sans poser de question.
\nJ\u2019ai entendu le lapin, les herbes, la pluie.
\nJ\u2019ai compris qu\u2019elle ne mentait pas.<\/p>\n
Plus loin, plus loin ! l\u00e0 o\u00f9 le mot peur a mille visages,
\nl\u00e0 o\u00f9 l\u2019on craint d\u2019oublier ce que c\u2019\u00e9tait,
\nl\u00e0 o\u00f9 l\u2019ennui sauve, et le silence d\u00e9vore.<\/p>\n
J\u2019ai eu peur de tout.
\nDe moi, des autres, de ne plus sentir.
\nJ\u2019ai eu peur d\u2019avoir peur pour rien.
\nJ\u2019ai eu peur que ce soit tout ce qu\u2019il reste.<\/p>\n
Et au-del\u00e0, les portes.
\nPortes vraies, fausses, entrouvertes, mur\u00e9es, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es.
\nUne infinit\u00e9 de seuils pour un seul passage.
\nOn entre. Toujours.<\/p>\n
Je suis pass\u00e9.
\nJe ne sais plus o\u00f9.
\nJ\u2019ai referm\u00e9, peut-\u00eatre.
\nOu laiss\u00e9 tout ouvert.<\/p>\n
Se h\u00e2ter ! de tenir t\u00eate \u00e0 tout ce qui nous plie,
\nau plafond faux, aux voix molles, aux cravates serr\u00e9es,
\nse h\u00e2ter de devenir mer, de se dissoudre au bon endroit.<\/p>\n
J\u2019ai tenu t\u00eate \u00e0 la chaise.
\nAu couloir devenu oc\u00e9an.
\nJ\u2019ai tenu t\u00eate \u00e0 moi-m\u00eame.
\nEt j\u2019ai perdu. Doucement.<\/p>\n
Et au-del\u00e0, la rue du bout du monde,
\nles \u00e9toiles qui veillent sans se souvenir,
\nles ports qui ne savent plus accueillir,
\nl\u2019instant qui h\u00e9site \u00e0 se nommer.<\/p>\n
Je suis rest\u00e9 l\u00e0,
\nentre deux silences.
\nUn pas dans le vide.
\nEt rien de plus.<\/p>\n
Codicille<\/p>\n
Il existe, en marge du chant 1 , une autre version.
\nUne voix seconde, discr\u00e8te, fragmentaire, plus expos\u00e9e.
\nDans cette variation \u00e0 deux voix, le texte se d\u00e9double :
\nune voix pousse, l\u2019autre vacille ;
\nl\u2019une scande l\u2019\u00e9lan, l\u2019autre murmure le doute.<\/p>\n
C\u2019est une mani\u00e8re d\u2019ouvrir la consigne, non pour la contourner, mais pour en creuser la respiration.
\nUne parole \u00e0 deux temps, qui dit la travers\u00e9e et la r\u00e9sistance —
\nnon plus comme un seul souffle, mais comme un dialogue int\u00e9rieur,
\nentre le pas d\u00e9cid\u00e9 et le pied qui tremble.<\/p>\n
Ce n\u2019est pas une rupture, c\u2019est un bonus.
\nUn \u00e9cart l\u00e9gitime. Une modulation.
\nUn contre-chant qui s\u2019est impos\u00e9 seul,
\net qui prolonge l\u2019exp\u00e9rience,
\nnon par effet, mais par n\u00e9cessit\u00e9.<\/p>\n
Durant un instant les parois trembl\u00e8rent, tout ce qui \u00e9tait solide le fut beaucoup moins. Non pas qu’on eut besoin de toucher quoique ce soit dans ce p\u00e9rim\u00e8tre, \u00e7a se sentait. Quelque chose qui remontait du sol, ou plut\u00f4t un souvenir de sol. Quelque chose qu\u2019on avait volontairement, ou pas, oubli\u00e9. Une friabilit\u00e9 discr\u00e8te, jusque-l\u00e0 tenue \u00e0 distance, s\u2019insinuait \u00e0 nouveau. Et lorsqu\u2019elle devient \u00e9vidence, on commence \u00e0 recomposer la carte du monde, la sienne en tout cas. L\u2019air se dilate, les formes h\u00e9sitent. Il ne s\u2019agit pas de peur. Plut\u00f4t un trouble inframince, diffus. On se redresse, on veut traverser. Et l\u00e0, quelqu\u2019un \u00e9teint la lumi\u00e8re, la rallume. Le temps d\u2019un geste, le monde revient \u00e0 sa place. Les objets ne bougent pas, mais d\u00e9sormais on sait : tout cela tient \u00e0 peu. Ce qui \u00e9tait connu ne l\u2019est plus<\/p>\n
C\u2019est une ligne, un seuil, une limite. On ne sait pas si on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 franchie. Il y a ce champ, un champ de tiges, infiniment r\u00e9gulier, infiniment fragile. Elles oscillent au moindre souffle. Rien de spectaculaire : juste cette sensation que le sol lui-m\u00eame vacille, tout en tenant. Il suffirait de tr\u00e8s peu pour que \u00e7a bascule. Mais rien ne bascule. On attend. Peut-\u00eatre qu\u2019on a toujours attendu. Le vent est l\u00e9ger, presque fictif. Les tiges se d\u00e9placent sans bruit. Un silence d\u2019avant ou d\u2019apr\u00e8s. On ne sait pas o\u00f9 mettre les pieds. Alors on ne bouge pas. Et pourtant on avance. C\u2019est imperceptible, comme une d\u00e9rive. Le paysage ne change pas, mais l\u2019\u0153il, lui, enregistre un d\u00e9placement. Lent. Obstin\u00e9. Presque invisible. On tient debout. On tient le fil. Mais on sait aussi que tenir n\u2019est pas tout.<\/p>\n
Pas un chez-soi. Mais on fait comme si. On r\u00e9organise les gestes. On pose les objets familiers aux bons endroits. Une cuill\u00e8re, un verre, un livre. L\u2019ensemble flotte un peu, bancal mais suffisant. La lumi\u00e8re joue sur les murs comme si elle les reconnaissait. On ne cherche plus \u00e0 comprendre. On occupe. On s\u2019installe sans y croire. Ce n\u2019est pas chez soi, non. Mais c\u2019est l\u00e0. Et pour un temps, \u00e7a suffit.<\/p>\n
jour 1- \u00c9mergence<\/p>\n
1. D\u2019abord reconna\u00eetre ce qui fut connu sans y penser.
\nL\u2019enfouissement.
\nLa r\u00e9p\u00e9tition des cycles.
\nL\u2019oubli.
\nL\u2019attente.
\nL\u2019oubli de l\u2019attente.
\nMille esp\u00e9rances.
\nMille diversions.
\nSe tenir devant un immense champ de tiges.
\nJeunes pousses tremblantes, vacillantes.
\nUne infinit\u00e9 d\u2019arrachements possibles.<\/p>\n
2. Le croire et le savoir se dressent.
\nMontagnes.
\nGouffres.
\nLa fatigue s\u2019en ressent d\u00e9j\u00e0 d\u2019avance,
\nmais quand m\u00eame y aller.<\/p>\n
3. C\u2019est dans l\u2019horizontal, dans le m\u00e9andre horizontal
\nen serpentant selon sa nature
\nsans la forcer
\nque l\u2019apprentissage de l\u2019inertie s\u2019acquiert.
\nImmense victoire.
\nMais silence.<\/p>\n
4. L\u2019\u00e9talement permet de sentir mieux la vibration,
\nd\u2019en apprendre le souffle,
\nbient\u00f4t un autre seuil
\nentre celui qui sent et ce qui remue en tout
\nsera franchi.
\nPulsation g\u00e9n\u00e9rale
\ndont on ne sortira pas indemne.<\/p>\n
5. Enfin, ce moment plus ou moins long
\nrecr\u00e9er le mur
\nla paroi
\nmais autre.
\nCe ne sera jamais plus
\nce sera toujours pareil.
\nMais on s\u2019y fait.<\/p>\n
Jour 2 \u2013 Contretemps<\/p>\n
Moment o\u00f9 l’on doute du moment, moment d’effroi, moment o\u00f9 jaillit la br\u00fblure du premier ridicule, moment de col\u00e8re moment de peine, sale moment \u00e0 traverser<\/p>\n
Moment o\u00f9 l’ennui nous sauve du moment moment d’un point de vue, moment d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 mais tenace moment du naufrage, des r\u00e9cifs, du phare et de la plage<\/p>\n
Moment o\u00f9 cohabite blanc et noir chaud et froid pour et contre, moment dilatation-repli<\/p>\n
Moment au centre de la terre, encore plus profond d’un moment \u00e0 l’autre, le moment o\u00f9 l’on voit l’\u00e9tendue de l’ennui dans ce m\u00eame moment, avec des stalactites et stalagmites<\/p>\n
Concr\u00e9tion monumentale du moment vers le haut vers le bas o\u00f9 s\u2019\u00e9puise la verticale o\u00f9 le d\u00e9sir n\u2019a plus que l\u2019horizon pour reculer<\/p>\n
Jour 3- moment pivot<\/p>\n
Stop. Sang chair os nerfs et tendons stop !
\nle mot ment mais mieux beaucoup mieux que le moment de v\u00e9rit\u00e9.
\nle mot ment mais en mentant il dit vrai plus que le vrai.
\nMoment de retour au moment pour ce qu’il est : un moment entre deux gouffres.<\/p>\n
Moment du souffle court.
\nMoment du cri r\u00e9prim\u00e9.
\nMoment du silence qu’on roule entre ses dents.
\nMoment de la rage de dent qu’on traverse.
\nMoment \u00e9tudiant la douleur vive de la rage dedans.<\/p>\n
(puis moment plateau)<\/p>\n
Moment d’apaisement.
\nMoment de victoire.
\nMoment de toute puissance.
\nMoment du hourra.
\nMoment o\u00f9 le dehors et le dedans enfin sont tenus \u00e0 distance.<\/p>\n
Jour 4- R\u00e9manence<\/p>\n
Moment suspendu.
\nMoment suspendu dans le suspendu.
\nMoment au bord du dernier \u00e9lan.
\nMoment sans exigence.
\nMoment o\u00f9 la langue ne sait plus s\u2019agencer mais continue d\u2019\u00eatre bouche.<\/p>\n
Un moment n\u2019a plus besoin d\u2019\u00eatre compris.
\nUn moment s\u2019\u00e9prouve \u00e0 rebours.
\nUn moment redescend les escaliers de la parole.
\nUn moment glisse sous la peau des mots.
\nUn moment cherche une place dans l\u2019espace qu\u2019il d\u00e9fait.<\/p>\n
Moment d\u2019absence non vide.
\nMoment pas encore souvenir.
\nMoment qui insiste, mais bas.
\nMoment de rien, mais \u00e0 part.
\nMoment en-de\u00e7\u00e0 du moment.<\/p>\n
Moment qui s\u2019endort en soi.
\nMoment berc\u00e9 par son propre balancement.
\nMoment sans nom qui a eu tant de noms.
\nMoment qui n\u2019est plus un moment.
\nMais qui reste.<\/p>\n
Jour 5- Moments sans suite<\/p>\n
Moment du mot trop net.
\nMoment sans souffle.
\nMoment sans vacillement.
\nMoment machine.<\/p>\n
Moment relu, non pour comprendre,
\nmais pour y trouver ce qui manque.
\nRien.<\/p>\n
Moment qu\u2019aucune voix ne rattrape.
\nMoment r\u00e9duit \u00e0 sa surface.<\/p>\n
Moment qu\u2019on ouvre et qui expose.
\nMoment trop nu pour \u00eatre partag\u00e9.<\/p>\n
Moment qui se referme.
\nNon par sagesse,
\npar instinct<\/p>\n
Moment mur\u00e9.
\nMoment sans suite.
\nMoment o\u00f9 le silence est seul possible.
\nMoment, enfin, de la seule lutte qui vaille :
\nune haine propre
\nune maladresse.<\/p>\n
Boost #07 | deux formes in\u00e9dites de conjuration.<\/p>\n
CONJURATIONS 1<\/p>\n
1. Je sera on, il y aura un top de d\u00e9part, une date, une heure, on sera tous r\u00e9unis ici dans ce m\u00eame point, toutes les lignes de temps seront remises \u00e0 z\u00e9ro, une bonne fois pour toutes. A partir de l\u00e0 on verra si on a envie de dire je \u00e0 nouveau.<\/p>\n
2. Tout sera court il le faudra ce sera dur peu y arriverons et le reste ne gagnera rien par chance.<\/p>\n
3. Je me tairai. La lumi\u00e8re viendra \u00e0 l\u2019heure pr\u00e9vue. Je me tairai.<\/p>\n
4. On saura bient\u00f4t ce que nous saurons bien plus tard ce que nous regretterons de ne pas savoir avant.<\/p>\n
5. L\u2019oiseau chiera. La merde choira. La gravit\u00e9 sera \u00e9lucid\u00e9e. Une fois. Pour toutes.<\/p>\n
6. Tu carabistouilleras avec all\u00e9gresse la l\u00e8che-frite qu’on te tendra en t’implorant de go\u00fbter aux d\u00e9lices de papouilles, non, ce sera peau de balle et balayette, \u00e0 la pire a\u00een\u00e9e tu souhaiteras de trouver la f\u00e8ve de coiffer la coiffe tandis que tu agiteras ta trompe et tes larges oreilles esclave de toi-m\u00eame t’a\u00e9rant avec un masque aquatique et une paire de palmes.<\/p>\n
7. On retournera le matelas. Le monde sera neuf. La fra\u00eecheur p\u00e9n\u00e9trera l\u2019insomnie.<\/p>\n
8. On saura bient\u00f4t ce qu\u2019on saura plus tard. Ce qu\u2019on regrettera de ne pas savoir avant.<\/p>\n
9. Nous reviendrons nous asseoir sur ce banc, il y aura un jeune homme, nous ferons semblant de ne pas le reconna\u00eetre et lui de nous ignorer, le seul moyen de d\u00e9passer la g\u00eane sera de ne rien dire, surtout pas.<\/p>\n
10. Tu bigueuleras, t\u00e9nu, soulogr\u00e8phe. Tu sautilleras jusqu\u2019\u00e0 la nef. Le bouffon tendra sa coiffe. Tu seras \u00e9lu capitaine. Dispens\u00e9 de ramer. Tu diras : Cap au Nord ! Qui m\u2019a piqu\u00e9 mes mitaines ?<\/p>\n
11. Tu carabistouilleras la l\u00e8che-frite. On t\u2019implorera : Capoue. Tu r\u00e9pondras : peau de balle, balayette. \u00c0 la pire a\u00een\u00e9e, la f\u00e8ve, la coiffe. Et toi : trompe agit\u00e9e, palmes aux pieds, esclave de toi-m\u00eame sous masque aquatique.<\/p>\n
12. Tu re-sucreras les fraises. Une fois sera d\u00e9j\u00e0 trop.<\/p>\n
13. Tu t\u2019ent\u00eateras jusqu\u2019\u00e0 perdre la t\u00eate. Enfin : doigt vengeur point\u00e9 vers l\u2019infini. Qui b\u00e2illera avec ta bouche close, l\u00e0-bas, sur la mousse d\u2019une vieille souche.<\/p>\n
Conjurations 2<\/p>\n
D\u00e9boucher le champagne \u00e0 l’arriv\u00e9e des fourmis dans la cuisine,
\nf\u00eater \u00e7a dignement sans aller jusqu’\u00e0 \u00eatre pompette,
\nprendre des nouvelles de la reine,
\nles petits vont-ils bien, et votre \u00e9poux, et votre cour toujours Versailles,
\npuis mettre tout ce monde \u00e0 la porte en disant
\nd\u00e9sol\u00e9 ma patience \u00e0 des limites.<\/p>\n
Se beurrer le front de beurre fondu ti\u00e8di,
\nfaire craquer les phalanges,
\n\u00e9carter les doigts de pied en accord\u00e9on,
\npuis lass\u00e9 reprendre ses vieux oripeaux d’\u00e9pouvantail
\nretrouver ses potes corbeaux.<\/p>\n
Gratter jusqu’\u00e0 l’os la peau de ce vieux r\u00eave ancien,
\nmort depuis des lustres au fond d’un vieux grenier,
\nle voir protester, geindre, ricaner,
\nlaisser tomber sans oublier de se sucer les doigts.<\/p>\n
P\u00e9ter dans la soie,
\ns’en vanter avec un porte-voix
\net descendre l’avenue en amassant derri\u00e8re soi
\nla foule des badauds
\npuis soudain dispara\u00eetre rouge de honte au coin d’une rue.<\/p>\n
L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas.<\/p>\n
Le front s\u2019affaisse, les joues se d\u00e9litent, les paupi\u00e8res h\u00e9sitent entre l\u2019ouverture et l\u2019effondrement. La bouche veut parler, mais elle n\u2019est plus qu\u2019une fente molle d\u2019o\u00f9 ne sortent que des lambeaux de souffle. Le nez, excentr\u00e9, penche dangereusement vers l\u2019oreille, aspir\u00e9 par un vortex invisible. Mais il est l\u00e0. Encore. Il s\u2019accroche. Il ne l\u00e2che rien.<\/p>\n
L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas.<\/p>\n
Trop de plis, trop de creux, trop de failles. La peau est un terrain instable, parcouru de crat\u00e8res et de vagues brusques. L\u2019habitude de la continuit\u00e9 s\u2019efface. Ce qui \u00e9tait hier un regard est aujourd\u2019hui une ride, demain un repli sans nom. Tout glisse, tout fuit, mais lui, il s\u2019agrippe \u00e0 ce qu\u2019il peut. Il cherche une prise, une ancre, un point fixe dans l\u2019avalanche de chair en mouvement.<\/p>\n
L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas.<\/p>\n
Les visages affluent, s\u2019agr\u00e8gent, s\u2019avalent. Il y en a trop. Empil\u00e9s, comprim\u00e9s, \u00e9touff\u00e9s les uns par les autres. Des visages se mangent, s\u2019absorbent, se fondent en une mati\u00e8re ind\u00e9cise. Il tente de se d\u00e9gager, de se d\u00e9tacher de cette masse. Son propre visage n\u2019est plus qu\u2019un souvenir flou, un mirage dans la p\u00e2te humaine qui l\u2019aspire. Mais il refuse la dissolution.<\/p>\n
L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas.<\/p>\n
Il y a l\u2019invasion. De l\u2019int\u00e9rieur, des grimaces s\u2019insinuent, des rictus s\u2019infiltrent, des expressions \u00e9trang\u00e8res s\u2019installent. Une bouche qui n\u2019est pas la sienne s\u2019\u00e9tire l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait rien. Un \u0153il inconnu s\u2019ouvre au creux du menton. Il combat, il repousse, il ferme les portes de sa chair, barricade ses pores, bloque l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Il se d\u00e9fend.<\/p>\n
L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas.<\/p>\n
Et quand tout aura sombr\u00e9, quand il ne restera plus que des fragments \u00e9pars, des lambeaux sans coh\u00e9rence, il y aura encore une r\u00e9sistance. Une lueur dans un regard bris\u00e9. Un spasme de volont\u00e9 dans la chair disloqu\u00e9e. Un dernier vestige qui dira : je suis l\u00e0. Encore.<\/p>\n
L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas.<\/p>\n
Le cri s\u2019est d\u00e9tach\u00e9 de la gorge, mais ce n\u2019\u00e9tait plus une voix humaine. Ce n\u2019\u00e9tait plus rien qui puisse \u00eatre ramen\u00e9 au langage. Une onde. Un r\u00e2le invers\u00e9, aspir\u00e9 par l\u2019invisible. Et pourtant, ce cri ne disparaissait pas. Il se r\u00e9fractait sur lui-m\u00eame, se propageait en dehors du temps et de l\u2019espace, trouvant un point d\u2019ancrage dans la mati\u00e8re. Il devenait autre. Il s\u2019arrachait de sa source, se d\u00e9doublait, s\u2019emplissait d\u2019une pr\u00e9sence qui n\u2019\u00e9tait plus celle du corps qui l\u2019avait \u00e9mis. Son double naissait dans l\u2019ombre projet\u00e9e des parois du souterrain, une silhouette mouvante faite de l\u2019\u00e9cho d\u2019un cri qui ne voulait pas mourir. Une mati\u00e8re vocale qui n\u2019\u00e9tait plus la sienne, plus celle d\u2019aucun organisme. Quelque chose de refoul\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame.<\/p>\n
L\u00e0 o\u00f9 tout s\u2019\u00e9croulait, o\u00f9 la chair s\u2019effondrait sous le poids des si\u00e8cles accumul\u00e9s, l\u2019ombre se d\u00e9tachait lentement. D\u2019abord un frisson, puis la silhouette se coagula, noire sur le b\u00e9ton craquel\u00e9, dans ce labyrinthe o\u00f9 les voix humaines \u00e9taient mortes depuis longtemps. Elle s\u2019extirpait du cri, le d\u00e9chiquetait de l\u2019int\u00e9rieur, le recomposait en un son non terrestre, un \u00e9cho d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 n\u2019avait pas encore pr\u00e9tendu \u00e0 son propre mythe.<\/p>\n
Les bottes marchaient quelque part au-dessus, mais ce n\u2019\u00e9taient plus des bottes humaines. Elles faisaient vibrer la terre comme si l\u2019univers se r\u00e9tractait \u00e0 chaque pas, une pression insoutenable contre les parois de la raison. Les dirigeants l\u00e0-haut, ces entit\u00e9s d\u00e9charn\u00e9es, hurlaient des ordres qui se transformaient en poussi\u00e8re avant d\u2019atteindre la moindre oreille. La langue du pouvoir n\u2019\u00e9tait plus audible, noy\u00e9e dans un ultrason de d\u00e9composition.<\/p>\n
Le double grandissait sur la paroi, d\u2019abord flou comme une r\u00e9miniscence mal encod\u00e9e, puis net, aff\u00fbt\u00e9 comme une lame. Il tournait lentement sa t\u00eate sans visage. Il ne parlait pas. Il ne pensait pas. Il \u00e9tait l\u2019inversion du cri, la n\u00e9gation de toute parole, une pr\u00e9sence qui ne cherchait rien, sinon \u00e0 \u00eatre. Et cela suffisait \u00e0 pulv\u00e9riser tout ce qui se tenait encore debout.<\/p>\n
Le narrateur, s\u2019il en restait un, s\u2019effa\u00e7ait. Sa gorge \u00e9tait une cicatrice d\u2019o\u00f9 ne pouvait sortir qu\u2019un r\u00e2le bris\u00e9. L\u2019ombre \u00e9tait pass\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, derri\u00e8re les murs, infiltrant la structure de la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame, et avec elle, le cri devenait un trou dans le monde. Un vortex invers\u00e9, aspirant le dernier semblant de narration.<\/p>\n
Les murs tremblaient sous l\u2019impulsion du cri, une d\u00e9flagration muette qui parcourait la mati\u00e8re comme un virus \u00e0 la recherche de son h\u00f4te. La structure du r\u00e9el se fissurait lentement, lib\u00e9rant dans l\u2019air une odeur de m\u00e9tal br\u00fbl\u00e9, un go\u00fbt d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 statique sur la langue. On aurait dit que le souterrain lui-m\u00eame essayait d\u2019expulser quelque chose de trop ancien, de trop \u00e9norme pour \u00eatre contenu.<\/p>\n
Et puis, une lueur. Une irisation \u00e9trange, spectrale, suintant des interstices du b\u00e9ton. Ce n\u2019\u00e9tait pas la lumi\u00e8re telle qu\u2019on la connaissait. Ce n\u2019\u00e9tait pas non plus une ombre. C\u2019\u00e9tait l\u2019interstice, la ligne fragile entre la substance et son reflet. L\u00e0, une forme se d\u00e9pliait, longue, ondulante, comme si elle \u00e9tait tiss\u00e9e dans la trame m\u00eame de l\u2019espace.<\/p>\n
Elle se d\u00e9tachait du mur lentement, surgissant du cri lui-m\u00eame, un \u00e9cho mat\u00e9rialis\u00e9 qui refusait de s\u2019\u00e9teindre. Sa texture fluctuait entre le solide et le liquide, entre le tangible et l\u2019illusion. Elle n\u2019avait ni yeux ni bouche, et pourtant elle \u00e9tait l\u00e0, consciente, enti\u00e8rement tiss\u00e9e de ce cri qui ne voulait pas mourir.<\/p>\n
Les murs s\u2019effritaient autour d\u2019elle. Quelque chose se r\u00e9tractait, une force inconnue refaisant surface apr\u00e8s des mill\u00e9naires d\u2019oubli. Ce cri avait travers\u00e9 le temps, s\u2019\u00e9tait imprim\u00e9 dans la structure m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9, et maintenant, il appelait \u00e0 lui son propre double, sa propre essence d\u00e9tach\u00e9e du monde mat\u00e9riel.<\/p>\n
Les bottes continuaient de r\u00e9sonner au-dessus, mais elles semblaient de plus en plus lointaines. Comme si elles n\u2019avaient jamais eu de substance. Comme si elles n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 qu\u2019un vestige, une hallucination collective impos\u00e9e par un syst\u00e8me \u00e0 bout de souffle. Il n\u2019y avait plus de dirigeant, plus d\u2019ordre, plus de structure sociale. Seulement l\u2019ombre grandissante sur la paroi, tiss\u00e9e dans la vibration m\u00eame du cri, pr\u00eate \u00e0 s\u2019effondrer sur le monde.<\/p>\n
Le narrateur n\u2019avait plus de corps. Il \u00e9tait pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, aspir\u00e9 par l\u2019onde. Il n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un regard suspendu dans l\u2019\u00e9ther, un t\u00e9moin d\u2019une apocalypse qui n\u2019avait pas besoin de feu ni de cendres. Une apocalypse de l\u2019\u00eatre, un effondrement du moi, une chute libre dans l\u2019ab\u00eeme o\u00f9 les concepts m\u00eames se dissolvaient.<\/p>\n
Et puis, plus rien. Juste l\u2019\u00e9cho du cri, \u00e9tir\u00e9 \u00e0 l\u2019infini, r\u00e9verb\u00e9rant contre les parois d\u2019un monde qui n\u2019existait plus.<\/p>\n
Mais dans ce vide, une vibration. Une pulsation \u00e0 peine perceptible, suspendue dans la matrice \u00e9teinte du r\u00e9el. Une contraction, un battement primitif. Et puis, une forme embryonnaire, baign\u00e9e dans un \u00e9clat blanc aveuglant, flottant dans un liquide sans origine. Quelque chose renaissait, en attente, tapi dans l\u2019interstice du n\u00e9ant.<\/p>\n
Pas encore. Pas tout de suite. Mais bient\u00f4t.<\/p>\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la lumi\u00e8re sans \u00e9clat du faux plafond\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la moquette trop lisse pour \u00eatre honn\u00eate\n
— tenir t\u00eate aux cadres accroch\u00e9s comme des troph\u00e9es morts\n
— tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019odeur de sueur et de d\u00e9ni\n
— tenir t\u00eate aux regards cireux repus de pouvoir\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la chaise droite, au dos contraint, \u00e0 l\u2019humiliation physique\n
— tenir t\u00eate aux cravates trop serr\u00e9es sur les cous congestionn\u00e9s\n
— tenir t\u00eate au soupir agac\u00e9, au cliquetis du stylo, au raclement de gorge qui juge\n
— tenir t\u00eate au bilan qu\u2019on te tend comme un couperet\n
— tenir t\u00eate au vice-pr\u00e9sident et \u00e0 sa voix sans contours\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la r\u00e9primande sur la tenue vestimentaire\n
— tenir t\u00eate au pr\u00e9sident rubicond et \u00e0 son assentiment pavlovien\n
— tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019envie de s\u2019excuser, de flancher, de ployer\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la posture du coupable, au regard baiss\u00e9, au dos vo\u00fbt\u00e9\n
— tenir t\u00eate aux phrases creuses, aux mots morts, aux verdicts pr\u00e9-\u00e9crits\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la tentation de c\u00e9der au remords de surface\n
— tenir t\u00eate aux illusions du repentir feint\n
— tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019air vici\u00e9, au formol administratif, \u00e0 la pi\u00e8ce close\n
— tenir t\u00eate au d\u00e9cor qui p\u00e8se comme un jugement\n
— tenir t\u00eate au monde qui attend qu\u2019on se couche\n
— tenir t\u00eate au silence de tribunal\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la mar\u00e9e int\u00e9rieure qui monte\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la conque imaginaire coll\u00e9e \u00e0 l\u2019oreille\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la brise qui n\u2019existe pas mais souffle quand m\u00eame\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la mer qui se glisse entre les mots des puissants\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la mouette muette dans la lumi\u00e8re d\u2019un faux soir\n
— tenir t\u00eate au d\u00e9sir de fuir pour de bon\n
— tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019ordre invisible, \u00e0 la voix du dedans qui se l\u00e8ve\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la pi\u00e8ce qui retient, \u00e0 la chaise qui colle, au pouvoir qui assi\u00e8ge\n
— tenir t\u00eate \u00e0 leurs protestations, \u00e0 leurs regards qui vacillent\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la derni\u00e8re phrase, \u00e0 la rupture, au d\u00e9rapage assum\u00e9\n
— tenir t\u00eate au couloir devenu oc\u00e9an\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la ville qui se dissout, \u00e0 l\u2019instant de bascule\n
— tenir t\u00eate \u00e0 la mer qu\u2019on devient<\/p>\n
J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur du noir, \u00e9videmment, mais aussi de ce qu\u2019il ne voyait pas dans la lumi\u00e8re.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de l\u2019abandon avant m\u00eame de savoir ce que c\u2019\u00e9tait, peur de n\u2019\u00eatre pas regard\u00e9, pas appel\u00e9, pas choisi.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur du silence, puis peur du bruit, puis peur du silence \u00e0 nouveau, comme si les deux se passaient le relais pour mieux le broyer.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de l\u2019invisible, mais pas celui des contes ou de Lovecraft, plut\u00f4t celui des chiffres, des algorithmes, des serveurs enfouis dans la terre.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de ne plus rien \u00e9prouver, peur que sa peur elle-m\u00eame soit une illusion.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de la transparence, de l\u2019aseptis\u00e9, du ti\u00e8de, du non-sens maquill\u00e9 en bonheur.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur des phrases trop courtes, des pens\u00e9es trop simples, des slogans en bandouli\u00e8re.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur des biblioth\u00e8ques, de leur promesse intenable, de tout ce qu\u2019il ne lirait jamais.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019avoir cru qu\u2019il fallait tout comprendre.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019avoir oubli\u00e9 comment on avait peur, peur que m\u00eame le mot peur lui \u00e9chappe.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019\u00eatre l\u00e0, sans fonction, sans r\u00f4le, sans mission, juste pr\u00e9sent.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019\u00e9chouer, puis peur de r\u00e9ussir, peur de n\u2019avoir jamais vraiment essay\u00e9.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de son propre corps, de son vieillissement, de sa maladresse, de son inertie.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de Dieu, puis peur de l\u2019absence de Dieu, puis peur de ne m\u00eame plus savoir ce que signifiait ce mot.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur des autres, peur de leurs jugements, peur de leurs attentes, peur d\u2019y r\u00e9pondre \u00e0 c\u00f4t\u00e9.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de rater, puis peur que rater ne veuille plus rien dire.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de n\u2019\u00eatre qu\u2019un reflet, peur d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 vid\u00e9 de lui-m\u00eame sans le savoir.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de la fatigue, peur du trop tard, peur de la r\u00e9p\u00e9tition.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019\u00eatre lucide, puis peur de ne plus l\u2019\u00eatre.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de ne plus jamais \u00eatre touch\u00e9, \u00e9mu, d\u00e9plac\u00e9.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019\u00e9crire, peur de se taire, peur que le langage ne l\u2019abrite plus.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de se souvenir.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de ne plus croire.
\nJ\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019avoir peur pour de bon.<\/p>\n
La porte \u00e9tait basse et noire et derri\u00e8re c\u2019\u00e9tait un couloir de boue o\u00f9 les bottes accrochaient.
\nUne porte en m\u00e9tal blanc s\u2019ouvrait sur une lumi\u00e8re crue et la table d\u2019auscultation.
\nLa porte pivotait \u00e0 moiti\u00e9 et la pi\u00e8ce derri\u00e8re n\u2019\u00e9tait qu\u2019attente et n\u00e9on clignotant.
\nPorte vitr\u00e9e trouble et dans la pi\u00e8ce une odeur d\u2019amidon et des rideaux qu\u2019on ne bouge pas.
\nUne poign\u00e9e ronde et froide et un sol en lino collant avec des papiers froiss\u00e9s sur le bureau.
\nUne porte \u00e0 trois battants et derri\u00e8re les cris d\u2019une t\u00e9l\u00e9 toujours allum\u00e9e.
\nUne porte qui raclait le sol et ouvrait sur une salle \u00e0 manger vide avec une nappe en plastique.
\nJe poussais une porte sans poign\u00e9e et l\u2019int\u00e9rieur sentait la pluie et les chiens.
\nLa porte s\u2019ouvrait \u00e0 l\u2019envers et derri\u00e8re un fauteuil marron pel\u00e9 et une lampe sans ampoule.
\nUne porte qui grin\u00e7ait en continu et dans la pi\u00e8ce des cadres tordus, des chaussures sans paire.
\nUne porte coulissante trop l\u00e9g\u00e8re pour \u00eatre vraie et derri\u00e8re un mur rose et une fissure.
\nUne porte entrouverte laissait passer un filet de voix et derri\u00e8re c\u2019\u00e9tait l\u2019hiver sur le carrelage.
\nUne porte repeinte dix fois et chaque couche racontait un silence et une honte.
\nDerri\u00e8re la porte verte il y avait un banc contre le mur et une cage vide au plafond.
\nJe touchais la porte du bout des doigts et la pi\u00e8ce derri\u00e8re respirait \u00e0 peine.
\nUne porte peinte couleur chair et dans la pi\u00e8ce une table renvers\u00e9e, des miettes, des mouches.
\nPorte d\u2019angle qui tenait mal et dans l\u2019angle un lit en fer, matelas crev\u00e9, couverture qui pue.
\nUne porte en contreplaqu\u00e9 qu\u2019on oublie et derri\u00e8re le silence exact d\u2019un matin sans personne.
\nUne porte identique \u00e0 cent autres et dedans la poussi\u00e8re seule faisait du bruit.
\nUne porte vernie s\u2019ouvrait sur un miroir cass\u00e9 o\u00f9 mon visage n\u2019avait plus ses contours.
\nUne porte si fine qu\u2019elle pliait au vent et derri\u00e8re un \u00e9vier, deux assiettes, rien d\u2019autre.
\nPorte lourde et grise et derri\u00e8re une odeur de linge mouill\u00e9 et de radiateur br\u00fblant.
\nJe pousse une porte et dedans c\u2019est le couloir d\u2019un h\u00f4pital que je n\u2019ai jamais quitt\u00e9.
\nUne porte verte s\u2019ouvre sur un escalier en colima\u00e7on qui descend vers l\u2019eau ou vers rien.
\nUne porte entrouverte encore, et dans la pi\u00e8ce une lumi\u00e8re basse et des ombres sans corps.
\nPorte battante et dans la pi\u00e8ce les murs pleuraient, la peinture s\u2019\u00e9caillait comme une peau.
\nUne porte peinte au pochoir et derri\u00e8re des silhouettes fig\u00e9es dans l\u2019attente de quelque chose.
\nJe repousse une porte ancienne et tout est \u00e0 sa place sauf moi.
\nLa porte de derri\u00e8re n\u2019est pas une sortie, elle ouvre sur un grenier o\u00f9 le silence est repli\u00e9 sur lui-m\u00eame.
\nUne porte sans serrure et derri\u00e8re un rire bref, un frisson, une assiette vide sur la table.
\nPorte pleine et mate et dans l\u2019ombre un manteau suspendu flotte comme un fant\u00f4me.
\nUne porte cadenass\u00e9e qui s\u2019ouvre quand m\u00eame et dedans c\u2019est mon corps allong\u00e9, endormi.
\nPorte de cave et l\u2019humidit\u00e9 s\u2019infiltre jusque dans les phrases qu\u2019on ne dit pas.
\nJe pousse la derni\u00e8re porte et elle donne sur un mur, mais j\u2019entre quand m\u00eame.<\/p>\n
ST1 — La terre, mouvement silencieux<\/p>\n
La terre est un d\u00e9but.
\nLa terre est l\u00e0. \u00c9videmment. Sous nos pieds. Sous les chaussures, sous les roues, sous les corps qui tombent.
\nElle est l\u00e0, pr\u00e9sente, pesante, indiff\u00e9rente. Un tapis solide qui absorbe tout.
\nSol sec, sol mouill\u00e9, sol dur, sol meuble.
\nNoire, brune, ocre, rouge.
\nElle se d\u00e9cline en teintes de fatigue, en strates de patience.
\nElle ne dit rien. Mais elle sent.
\nUne seule odeur. Une odeur de terre. Une \u00e9vidence muette.<\/p>\n
La terre est un ventre vieux qui avale tout.<\/p>\n
ST2 — La langue par et dans la terre<\/p>\n
On gratte, on creuse, on ratisse.
\nOn entaille, on soul\u00e8ve la motte.
\nLes ongles se remplissent de boue, la paume devient rugueuse.
\n\u00c7a colle, \u00e7a tient, \u00e7a ne part pas si facilement.
\nLa terre aime s\u2019accrocher.<\/p>\n
Elle r\u00e9siste sous le fer de la pioche, crisse sous la lame, s\u2019effondre sous la pelle.
\nOn l\u2019ordonne en sillons, on lui assigne un r\u00f4le : ici, les l\u00e9gumes ; l\u00e0, un mur.
\nAilleurs, elle reste ce qu\u2019elle est : compacte, silencieuse, immobile.<\/p>\n
La charrue fend la terre, la herse l\u2019\u00e9miette, le semoir l\u2019ensemence.
\nMais sous tout cela, il y a le mot terre, \u00e0 d\u00e9faire comme dans un jeu de poup\u00e9es russes.<\/p>\n
ST3 — Soi-m\u00eame dans le rapport \u00e0 la terre<\/p>\n
La terre est une m\u00e9moire qui ne parle pas.
\nMais elle marque.
\nSous les ongles, sous les semelles, sur la manche du manteau.
\nM\u00eame apr\u00e8s lavage, elle est l\u00e0.
\nElle p\u00e8se dans la brouette, tire les bras, casse le dos.
\nElle parle dans les corps, plaque un accent au fond de la gorge.<\/p>\n
On croit pouvoir la dire, sans se mouiller.
\nMais elle trahit celui qui fait semblant.
\nElle pr\u00e9f\u00e8re trahir que d\u2019\u00eatre trahie.
\nElle s\u2019effondre sous les pas trop s\u00fbrs.<\/p>\n
Elle est friable quand \u00e7a lui chante, grasse, salope sous la pluie, offerte au soleil.
\nEt puis, apr\u00e8s des ann\u00e9es, elle devient sage comme une image.
\nElle sourit : viens, la soupe est chaude.<\/p>\n
Quand on s\u2019allonge aupr\u00e8s d\u2019elle, c\u2019est alors autre chose :
\nUn creux qui \u00e9pouse le dos, la t\u00eate qui d\u00e9passe, comme \u00e0 la plage.
\nEt tout un monde \u00e0 ras du sol : les herbes qui ondulent, les insectes qui dansent, le linge qui claque.
\nEt le lapin saign\u00e9, d\u00e9pec\u00e9, qui goutte \u00e0 goutte l\u2019emplit de quoi tenir l\u2019hiver.<\/p>\n
La terre est l\u00e0, m\u00eame en ville.
\nSous le b\u00e9ton, dans les nids-de-poule, dans l\u2019odeur de l\u2019orage.
\nOn peut tenter de l\u2019\u00e9viter, elle reste.
\nElle colle aux semelles, s\u2019infiltre dans la bouche.
\nElle r\u00e9siste. Elle fait son travail.
\nUn jour, elle nous reprendra tous.<\/p>\n
ST4 — Dictionnaire de la terre<\/p>\n
La terre est une main qui tient ce qu\u2019on oublie.<\/p>\n
Le hallier : un gros buisson touffu compos\u00e9 de ronces, o\u00f9 se r\u00e9fugie le gibier. On dit aussi broussaille, fourr\u00e9.<\/p>\n
La terre est un livre.
\nOn gratte la page, on tourne la page.
\nStrate apr\u00e8s strate.
\nElle garde les os, les soldats, les anonymes.
\nElle \u00e9galise les abattis.
\nElle pr\u00e9pare un futur souvenir de nous.<\/p>\n
La brande : formation v\u00e9g\u00e9tale de type lande, issue d\u2019une d\u00e9forestation ancienne.<\/p>\n
La terre est une d\u00e9finition impossible.
\nElle est tout ce qui est l\u00e0, ce qui fut, et ce qui sera sans nous.<\/p>\n
Les ruelles serpentent, \u00e9troites, humides, prises dans la touffeur nocturne. Des ombres y passent, \u00e9paules basses, visages burin\u00e9s par le rhum et l\u2019attente. Ici, \u00e0 Stone Town, la nuit exhale ses parfums d\u2019\u00e9pices s\u00e8ches et de pierre oubli\u00e9e.<\/p>\n
Au matin, le port se d\u00e9voile dans une brume jaune. Les boutres y reposent, voiles repli\u00e9es comme des peaux mortes. L\u2019air est dense, charg\u00e9 de sel, de gasoil et d\u2019anciens d\u00e9parts. Quelques hommes veillent, debout dans le jour qui se l\u00e8ve, les traits fig\u00e9s. Ils ne parlent pas. Ils regardent, et leurs yeux, disaient les vieux, brillent « comme la publicit\u00e9 », sans y croire.<\/p>\n
Dans les enchev\u00eatrements de ruelles, temples hindous et mosqu\u00e9es s\u2019adossent. Les minarets pointent un ciel encore laiteux. Les portes sculpt\u00e9es — ferronneries lourdes, bois tann\u00e9s — ferment des cours int\u00e9rieures o\u00f9 la m\u00e9moire suinte, entre les traces d\u2019esclaves et de contrebande. On dirait que les murs ont conserv\u00e9 l\u2019odeur du sang, comme \u00e0 S\u00e9bastopol, disaient-ils.<\/p>\n
Le march\u00e9 de Darajani bruisse. Une rumeur \u00e9paisse, des voix rudes, une tension sous-jacente. Les \u00e9tals d\u00e9bordent : poissons tranch\u00e9s, chairs brillantes, \u00e9pices pourpres, l\u00e9gumes \u00e9clatants. Les mains s\u2019agitent, les prix claquent. Dans la foule, des silhouettes voil\u00e9es traversent, leur pas s\u00fbr, gestes souples, regard \u00e0 peine fuyant. Elles ne craignent rien.<\/p>\n
La nuit revient sur les Forodhani Gardens. Une \u00e0 une, les lanternes s\u2019allument, trouant la p\u00e9nombre. Le vent ram\u00e8ne les odeurs de grillades et d\u2019algues. Entre les cargos modernes, les boutres glissent, lents, spectres d\u2019un monde qui ne s\u2019est jamais \u00e9teint. L\u2019oc\u00e9an chuchote \u00e0 voix basse.<\/p>\n
Le Palais des Merveilles se tient l\u00e0, massif, ses balcons de fer dessinant l\u2019\u00e9pure d\u2019un th\u00e9\u00e2tre vide. La fa\u00e7ade luit un instant, puis s\u2019\u00e9teint. Le b\u00e2timent semble contenir tout ce qui fut, tout ce qui ment. C\u2019est une coulisse pour drames sans spectateurs.<\/p>\n
Et la rue du bout du monde ? Elle ne m\u00e8ne nulle part. Elle s\u2019ach\u00e8ve ici, dans cet entrelacs d\u2019odeurs, de silences et d\u2019attentes. Entre deux temps, entre deux ports. On ne sait plus si l\u2019on vient ou si l\u2019on part. Le ciel, lui, s\u2019en fiche : les \u00e9toiles veillent sans m\u00e9moire.<\/p>", "content_text": "[sommaire] {{{Boost #15 | survivre}}} SURVIVRE. \u00c9carter le vivre d'un coup de coude, se retrouver projet\u00e9 dans l'arithm\u00e9tique pure. Balayeurs \u00e0 l'\u0153uvre, \u00e9paves du march\u00e9, se h\u00e2ter si l'on veut subsister. Course ! Sac ED qui voltige, oriflamme de d\u00e9tresse au bout du bras. Fruits g\u00e2t\u00e9s, l\u00e9gumes moribonds. Volupt\u00e9 ineffable de la gratuit\u00e9 quand tout se monnaye. Providence des fins de march\u00e9 ! Quasi-abondance dans la ville qui ran\u00e7onne. Trois euros soixante \u2014 somme ! Deux euros \u2014 fortune ! Calcul permanent, cerveau-comptoir, dix euros-pactole, z\u00e9ro-gouffre b\u00e9ant. Arithm\u00e9tique de guerre o\u00f9 chaque pi\u00e8ce poss\u00e8de un poids de plomb. Mains m\u00e9tamorphos\u00e9es plus v\u00e9loces que la pens\u00e9e. Fureter, trier, raffistoler. Machines de guerre contre l'abandon, contre l'effacement du monde. Chambre d'h\u00f4tel meubl\u00e9e, plein Paris, lieu impersonnel : neuf m\u00e8tres carr\u00e9s de territoire conquis. M\u00eame g\u00e9ographie, autres lois physiques. M\u00eames boutiques mais protocole r\u00e9volutionnaire : supputer d'abord, effleurer du regard, d\u00e9camper vite fait. Paris en creux, parcours d'esquive, horaires de fant\u00f4me. Invisible aux radars du recensement, aux statistiques de l'\u00c9tat. Technique de l'effacement volontaire. Traces num\u00e9riques volatilis\u00e9es, argent liquide comme magie pure. Manessier l'avait pressenti dans ses toiles ! Favelas qui flambent, architecture de fortune m\u00e9tamorphos\u00e9e en cath\u00e9drale. Survivre c'est peindre sans pinceau, composer avec les vestiges du monde, b\u00e2tir du beau avec du d\u00e9labr\u00e9 ordinaire. Chaque squat devient installation, chaque campement se mue en tableau vivant. Esth\u00e9tique involontaire de la n\u00e9cessit\u00e9 brutale ! Les survivants : plasticiens qui s'ignorent, ma\u00eetres de la palette urbaine ! R\u00e9cup\u00e9ration chromatique : n\u00e9ons bleus des laveries automatiques, rouge sang des enseignes de tabac, jaune bilieux des r\u00e9verb\u00e8res qui veillent la nuit. Harmonie des \u00e9paves, symphonie visuelle de la d\u00e9ch\u00e9ance organis\u00e9e. Kerouac consignait tout sur ses carnets roul\u00e9s ! Pessoa d\u00e9multipliait ses noms comme ses vies ! Cendrars bourlingait de gare en gare ! Survivre c'est \u00e9crire in vivo, \u00e0 la vitesse de l'urgence. Carnet comme bou\u00e9e de sauvetage dans le naufrage quotidien. Transmuer sa pr\u00e9carit\u00e9 en mati\u00e8re litt\u00e9raire premi\u00e8re, l'urgence contre le confort bourgeois. \u00c9crire dans le m\u00e9tro sur des tickets de caisse, \u00e9crire sur tout support susceptible de porter trace humaine. Biblioth\u00e8ques refuge \u2014 chaleur gracieuse, sommeils dissimul\u00e9s entre Borges et Faulkner, gardiens bienveillants de nos siestes vol\u00e9es. L'\u00e9crit comme territoire libre, pays sans fronti\u00e8res ni passeport. Nomadisme originel : feu, chasse, cueillette, abri pr\u00e9caire sous les constellations \u00e9ternelles. Survie urbaine : prol\u00e9tariat, faubourgs, taudis m\u00e9tamorphos\u00e9s en quartiers. Survie num\u00e9rique : gig economy, pr\u00e9carit\u00e9 algorithmique, applications de subsistance. Demain : climat d\u00e9r\u00e9gl\u00e9, intelligence artificielle, effondrement programm\u00e9, nouveaux nomadismes \u00e0 inventer. Quatre r\u00e9volutions, m\u00eame combat ancestral. Temps d\u00e9laiss\u00e9 ! Ces heures mortes du capitalisme, matins pr\u00e9matur\u00e9s, apr\u00e8s-midis languissants, dimanches b\u00e9ants comme des plaies. Eux cavalent vers leurs morts programm\u00e9es, nous patientons dans l'\u00e9ternit\u00e9 pr\u00e9caire. Heures infinies pour scruter le monde invisible, experts en lenteur, professionnels de l'expectative silencieuse. Un seul caf\u00e9, des heures durant. Nous habitons v\u00e9ritablement la ville par nos pas r\u00e9it\u00e9r\u00e9s, nous l'usons jusqu'\u00e0 la corde, nous la connaissons par c\u0153ur. Beaut\u00e9 du presque rien ! Acharnement \u00e0 s'en repa\u00eetre, s'en griser comme d'un vin rare. Miroitement sur une flaque d'huile qui devient arc-en-ciel urbain. Papier journal qui voltige \u2014 l\u00e9pidopt\u00e8re de l'information morte. Miette de pain sustentant le pigeon qui vous nourrit l'\u0153il et l'\u00e2me. Survivre d\u00e9veloppe une esth\u00e9tique du d\u00e9tail microscopique ! Les nantis acqui\u00e8rent du beau pr\u00e9fabriqu\u00e9, nous on le forge dans les rues avec des riens. Firmament aper\u00e7u entre deux immeubles, soleil sur un mur aveugle, effluve de pain \u00e9chapp\u00e9 de la boulangerie matinale. Transmutation du plomb quotidien en or pur. Bout de fromage partag\u00e9 qui vaut festin de roi. Livre exhum\u00e9 d'une poubelle qui vaut biblioth\u00e8que enti\u00e8re. Conversation avec un inconnu qui vaut universit\u00e9 populaire. Survivre enseigne l'alchimie inverse : r\u00e9v\u00e9ler l'or dissimul\u00e9 dans le plomb du monde ! Prospecteurs de beaut\u00e9 urbaine, orpailleurs dans la ville-fleuve qui charrie ses merveilles et ses \u00e9paves. Exhumer une pi\u00e8ce au fond d'une poche oubli\u00e9e ! All\u00e9gresse pure, euphorie de la trouvaille miraculeuse. Les fortun\u00e9s ne conna\u00eetront jamais cette ivresse-l\u00e0, cette gratitude pour deux euros cinquante qui ressuscitent l'espoir. Pi\u00e8ce de monnaie transmut\u00e9e en p\u00e9pite, billet froiss\u00e9 devenu parchemin pr\u00e9cieux. L'argent redevient miracle quotidien au lieu d'abstraction comptable. Neuf m\u00e8tres carr\u00e9s \u2014 univers complet ! Chaque objet \u00e0 sa place exacte, \u00e9conomie parfaite de l'espace, zen contraint, beaut\u00e9 monacale de l'entrave choisie. Architecte d'int\u00e9rieur de l'essentiel : que conserver, que bannir, que racheter d'occasion. Les opulents accumulent leurs n\u00e9vroses, nous on \u00e9pure jusqu'\u00e0 l'os. Survivre r\u00e9v\u00e8le que la f\u00e9licit\u00e9 tient dans un sac plastique, que l'infini loge dans le fini accept\u00e9. Quand on r\u00e9siste assez longtemps, mansu\u00e9tude ! Plus question de choix : on conna\u00eet le vivre, le survivre, la mort. Trinit\u00e9 sacr\u00e9e de l'existence consciente. Survivre enseigne la relativit\u00e9 g\u00e9n\u00e9rale de l'angoisse bourgeoise \u2014 plus rien ne peut v\u00e9ritablement atteindre qui a effleur\u00e9 le fond et su rebondir. Presque rien explor\u00e9 jusqu'au noyau ! Croire encore en un cosmos, \u00e0 des hypoth\u00e8ses in\u00e9dites de beaut\u00e9. Survivre m\u00e9tamorphose en cosmonaute de l'ordinaire, explorateur de l'infiniment t\u00e9nu. Chaque d\u00e9tail devient plan\u00e8te habitable, chaque instant se mue en galaxie spiral\u00e9e. Astronomes du quotidien ! Ils discernent des constellations dans les l\u00e9zardes du plafond, mappent l'univers depuis leur chambre de bonne. Livre exhum\u00e9, acquis d'occasion, emprunt\u00e9 \u00e0 la biblioth\u00e8que municipale \u2014 peu importe l'origine ! Tous les livres : vaisseaux spatiaux vers d'autres mondes possibles. Carburant : imagination pure. Survivre d\u00e9veloppe une foi particuli\u00e8re dans l'\u00e9crit salvateur. Les mots sustentent quand la nourriture fait d\u00e9faut, nourrissent quand l'estomac crie famine. Col\u00e8re apais\u00e9e par la lucidit\u00e9. Faire semblant de vivre, ne point heurter les vivants ordinaires par sa v\u00e9rit\u00e9 nue. Masque social, sourire obligatoire, conversation m\u00e9t\u00e9orologique, camouflage dans la com\u00e9die urbaine. Diaphan\u00e9it\u00e9 ! Ange gardien de sa propre inexistence, entre-deux cosmique dans un studio de neuf m\u00e8tres carr\u00e9s. Carnet ouvert sur la table bancale. Mots glan\u00e9s dans la rue comme miettes de pain pour les pigeons de l'esprit. Demain : poursuivre l'inventaire m\u00e9thodique du presque rien. Transmuer la survie en phrases qui survivront aux corps. \u00c9crire. Survivre. La d\u00e9faite retire son masque : c'est une victoire timide. Une victoire qui n\u2019en revient pas. {{{Boost #14 | et pour finir }}} Et pour finir la chaise \u00e9pouse le fondement, bois sans coussin. Et pour finir le livre pos\u00e9 sur les genoux, immobile comme un chat guettant l'oiseau, gueule mi-ouverte. Et pour finir les mains reposent sur la couverture fra\u00eeche et la fra\u00eecheur monte : pulpe des doigts, paume, poignet, avant-bras. Et pour finir parvient \u00e0 l'\u00e9paule qui s'\u00e9meut, s'abaisse, dialogue en silence avec sa cons\u0153ur : abaisse-toi donc aussi ma s\u0153ur. Le buste participe au colloque muet, veut aussi en \u00eatre, fl\u00e9chit mais pas trop. Et pour finir le cr\u00e2ne se sert du regard pour trouver l\u00e0-bas la fissure dans le vieux mur. Le mur au-del\u00e0 de la fen\u00eatre sud. Le mur qui soutient la toiture de l'ancienne \u00e9curie devenue atelier. Une \u00e9curie qui d\u00e9gage encore parfois le soir des odeurs de crottin si touchantes. Quatre murs de pis\u00e9 dont un offre \u00e0 l'\u0153il une fissure sombre comme appui pour maintenir le cr\u00e2ne dans l'axe. Et pour finir parfois la paupi\u00e8re se fait lourde \u2014 porte qu'on referme ou qu'on rouvre, quelque chose de battant. Qui bat comme diastole et systole. Qui monte et descend comme la mar\u00e9e. S'il n'y avait pas de mur, s'il n'y avait ni atelier ni \u00e9curie, si c'\u00e9tait la mer avec ses vagues et l'\u0153il qui divague cherchant un appui, une fixit\u00e9 impossible mais d\u00e9j\u00e0 presque gagn\u00e9e par le mot qu'elle inspire. S'il n'y avait que la mer et l'\u0153il s'amusant \u00e0 r\u00eaver l'immobile au milieu du mouvement. Le cr\u00e2ne laisse d\u00e9crocher la m\u00e2choire d'aise, se met \u00e0 renifler. S'il n'y avait que la mer clapotant jusqu'\u00e0 cette ligne d'horizon o\u00f9 le vieux soleil plonge, \u00e9claboussant le bleu-vert d'or et de sang. Les jambes en deviendraient dingues, danseraient la gigue. Les mains se transformeraient en poings pour soulever le corps qui, un instant debout, \u00e9tonn\u00e9 d'\u00eatre debout, s'approcherait de la fen\u00eatre. Pourrait-il y avoir quelque chose de v\u00e9loce pour marquer l'immobile ? Un oiseau qui plane, n'importe quel insecte, mais pas la pluie \u2014 trop de bruit et les petits cris \u00e9touff\u00e9s qu'elle pr\u00e9sage. Quelque chose qui rompe l'\u00e9tendue pour l'agrandir encore, dit le cr\u00e2ne toujours \u00e0 chercher avec les yeux \u00e9carquill\u00e9s quelque chose et rien. Quelque chose qui bat comme un c\u0153ur, un rythme \u2014 n'allons pas chercher du sentiment l\u00e0-dedans. Pour finir enfin le corps est debout devant le mur mer horizon infini : rien de net rien de flou, cette accommodation de l'entre-deux. La salive reflue, la langue s\u00e8che, un choix entre mouill\u00e9 et sec pour en finir comme font toutes choses ici sans faire d'histoire. Sans faire d'histoire se rasseoir et consid\u00e9rer sto\u00efquement la suite. Il faut que ces choses sans suite aient une suite en apparence, sinon rien. Le corps retrouve sa position de scribe, palimpseste immobile assis sur la chaise. Immobile est toujours une id\u00e9e de vitesse qu'on ne voit pas. Immobile le corps se balance imperceptiblement d'une fesse sur l'autre en qu\u00eate d'un \u00e9quilibre par le d\u00e9s\u00e9quilibre. Imperceptiblement. Au ralenti ou au contraire \u00e0 vitesse que l'\u0153il ne peut capter. Le corps est l\u00e0, le corps n'est plus l\u00e0, il reste encore un peu la chaise, un peu la fen\u00eatre, le mur, la mer, imperceptiblement ou au contraire \u00e0 vitesse que l'\u0153il ni le cr\u00e2ne ne peuvent capter. Le sexe est aussi l\u00e0, il faut bien dire que le sexe fait semblant d'\u00eatre immobile. Il l'est par la force des choses et il r\u00e9siste aussi \u00e0 la force des choses par la force des choses. Le sexe est l\u00e0 dans l'entrejambe, il ne fixe rien d'autre qu'un pr\u00e9sent perp\u00e9tuel pour ne pas sombrer dans le ridicule de l'avenir ou de la nostalgie. Le sexe a fait le boulot, il est au repos, s'il pouvait il irait s'asseoir avec sa canne \u00e0 p\u00eache au bord du fleuve pour faire semblant de faire quelque chose. Mais son lieu est l'entrejambe, il ne quitte pas son lieu, il reste sentinelle \u00e0 contempler avec l'\u0153il les fissures, sexe et \u0153il compagnons de fissure. La main n'a jamais l\u00e2ch\u00e9 le livre qui s'ouvre \u00e0 nouveau, la paume puise la fra\u00eecheur. L'\u00e9paule r\u00e9pond \u00e0 l'autre pour un redressement auquel le buste se r\u00e9jouit de participer. L'\u0153il d\u00e9rive de la fissure vers l'ombre du cr\u00e9pi. Revient \u00e0 la fissure. De temps en temps descend vers les mains et peine \u00e0 les reconna\u00eetre. L'\u0153il conna\u00eet les mains \u00e0 sa fa\u00e7on qui n'est pas la plus r\u00e9elle. L'\u0153il fabrique une image des mains qu'il conserve comme des bocaux dans l'obscurit\u00e9 d'une cave. Mais l\u00e0, pos\u00e9es sur la couverture fra\u00eeche, ces mains semblent \u00e9trang\u00e8res, presque emprunt\u00e9es. Revient \u00e0 la fissure. Revient aux mains. Revient \u00e0 l'ombre. il n'y a donc rien \u00e0 voir ? se demande silencieusement le cr\u00e2ne. L'oreille n'a pas dit grand-chose pendant tout ce temps, elle devait penser \u00e0 autre chose. Elle \u00e9tait concentr\u00e9e int\u00e9rieurement sur autre chose. Et c'est juste avant la fin du jour, juste avant que la grosse boule de feu tombe dans la fissure et y disparaisse qu'elle guette le bruit final. Est-ce que finir fait du bruit ? L'oreille a des avidit\u00e9s comme le sexe et l'\u0153il, une faim de fin. Les pieds ne bougent pas, ils savent ce que \u00e7a co\u00fbte. Ils restent cois. Et moi alors, dit le livre, je sers \u00e0 quoi ? Toi, dit la bouche sans desserrer les dents, tu seras le mot de la fin. {{{Boost #13 | Voix}}} Chaque jour depuis la r\u00e9ception de cette proposition j\u2019ai \u00e9crit un texte en y pensant en t\u00e2che de fond. Mais sans trop y penser. Histoire de changer de m\u00e9thode. Puis une fois le dernier texte \u00e9crit ( publi\u00e9 sur mon site \u00e0 vendredi 13 juin dans les carnets autofiction j\u2019ai tout relu, et j\u2019ai seulement pr\u00e9lev\u00e9 des passages qui me semblent utiles pour indiquer un mouvement. Je ne suis pas en joie. Je ne suis pas triste non plus. Je suis entre les deux, dans cette zone d\u2019ind\u00e9cision, dans l\u2019entre-deux des \u00e9tats et des gestes. Au beau milieu du d\u00e9s\u0153uvrement, comme un homme debout dans le courant, sans rivage. C\u2019est comme si je me retrouvais dans une boucle temporelle. Cette impression se m\u00eale \u00e0 la grisaille de ce jour de pluie. Et si tout \u00e7a n\u2019\u00e9tait qu\u2019un \u00e9ternel recommencement ? Que nous soyons les m\u00eames dont on se souvient puis qu\u2019on oublie ? Nous nous oublierions m\u00eame de fa\u00e7on autonome \u2014 ce serait l\u2019unique progr\u00e8s. De recommencement en recommencement, avec \u00e0 p\u00e9riode fixe un \u00e9v\u00e9nement myst\u00e9rieux susceptible de vider la population enti\u00e8re d\u2019une \u00e9poque pour la replacer dans une autre. Durant l\u2019entretien avec le m\u00e9decin de la clinique du sommeil, \u00e0 un moment, il y a cette question : voyez-vous des images avant de vous endormir ? J\u2019ai repens\u00e9 \u00e0 ces images avant de r\u00e9pondre qu\u2019il s\u2019agissait de monstres, qu\u2019il s\u2019agissait de l\u2019absurdit\u00e9 la plus absurde d\u00e9guis\u00e9e en monstres au regard froid, glac\u00e9. C\u2019\u00e9tait tr\u00e8s exag\u00e9r\u00e9. [...] Mais \u00e0 cet instant, j\u2019ai compris que je ne faisais encore une fois que m\u2019adresser \u00e0 moi. Et j\u2019ai stopp\u00e9 net. Ce n\u2019est pas que c\u2019\u00e9tait faux. C\u2019\u00e9tait m\u00eame plut\u00f4t juste, par moments. Calibr\u00e9. Fluide. Cisel\u00e9. Mais voil\u00e0. Ce n\u2019\u00e9tait pas vivant. Pas vraiment. C\u2019\u00e9tait une forme qui tournait sur elle-m\u00eame. Une \u00e9l\u00e9gance sans h\u00e9matome. Un texte qui avait tout\u2026 sauf une n\u00e9cessit\u00e9. Dans les r\u00eaves de cette nuit me revient soudain une image, j\u2019avais une voiture blanche, une sorte de petite fourgonnette de couleur blanche. Je l\u2019avais gar\u00e9e quelque part mais je ne savais plus o\u00f9. Je faisais des efforts insens\u00e9s pour tenter de m\u2019en souvenir mais \u00e7a ne marchait pas. Et plus je comprenais que \u00e7a ne marchait pas plus l\u2019effroi m\u2019envahissait. Ce n\u2019\u00e9tait pas de la panique. C\u2019\u00e9tait autre chose de plus glacial. Un constat sans appel que jamais je ne retrouverais mon v\u00e9hicule. Au bout du troisi\u00e8me jour de panne, lorsqu\u2019on voit comment les choses s\u2019effondrent doucement \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son propre foyer, comment ne pas comprendre la m\u00e9taphore, l\u2019all\u00e9gorie ? Si possible en ajouter pour acc\u00e9l\u00e9rer le d\u00e9sastre. Mettre soi-m\u00eame le site en panne suite \u00e0 une erreur dans le fichier mes_options.php. [...] Non plus un d\u00e9plaisir, non plus une col\u00e8re, ni une rage, juste une forme nouvelle d\u2019indiff\u00e9rence \u2014 je dis nouvelle parce que nouvelle dans ce domaine certainement, mais ancienne, archa\u00efque dans le fond, qui consiste \u00e0 toucher le fond des illusions. Journ\u00e9e bizarre. Travail sur le code de 5h \u00e0 11h. Mise en page \u00e0 la Beckett. Sobri\u00e9t\u00e9 avant tout. Plus d\u2019images affich\u00e9es dans les cartes. Priorit\u00e9 au texte. [...] Il y a beaucoup trop de choses sur ce site, comme il y a beaucoup trop de choses sur mon plan de travail ici dans le bureau, ou dans l\u2019atelier, comme dans ma t\u00eate. En conduisant j\u2019ai pens\u00e9 que ce serait bien que cette voix dans la nuit soit celle de l\u2019insatisfaction chronique. J\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a en \u00e9coutant S. me dire un de ses regrets qui sonna \u00e0 cet instant comme un reproche, ou que j\u2019ai pris plut\u00f4t comme un reproche qui m\u2019\u00e9tait adress\u00e9 de fa\u00e7on indirecte. J\u2019ai fait le point sur tous les reproches indirects que j\u2019avais d\u00fb essuyer durant une vie enti\u00e8re que j\u2019avais fini par prendre \u00e0 mon compte. Et tout \u00e7a finissait par se confondre avec cette voix dans la nuit : elle se tenait assise sur mon ventre et je sentais son poids impressionnant, j\u2019\u00e9tais oppress\u00e9, et je me disais que \u00e7a serait bien qu\u2019elle se l\u00e8ve et que je ne l\u2019entende plus. Ce ne serait pas uniquement dans le noir. En plein jour aussi d\u00e9sormais. Tu es sur le chemin de terre pr\u00e8s du Rh\u00f4ne, tu as d\u00e9cid\u00e9 d\u2019avancer. Tu avances. Le corps est lourd, pesant, r\u00e9calcitrant. Et toi tu lui dis d\u2019avancer, un pas apr\u00e8s l\u2019autre. [...] Qui dit d\u2019avancer, demande cette voix derri\u00e8re la voix. [...] Les voix se chamaillent, elles se chamaillent toujours un peu. C\u2019est de la distraction. C\u2019est pour que tu ne voies pas quelque chose derri\u00e8re ces voix. Se disperser n\u2019est pas jouer. Mais quelle fatigue. Physique. Se tra\u00eener n\u2019est pas vivre. Mais tout est en d\u00e9sordre. Dans ce texte, rien ne colle comme d\u2019habitude. \u00c7a ne prend pas. Peut-\u00eatre m\u00eame que \u00e7a rebute. [...] Et la fatigue qui tape en m\u00eame temps que le soleil, d\u00e9j\u00e0 d\u00e8s 10 h du matin. C\u2019est sans doute rat\u00e9 pour aujourd\u2019hui. Une fois de plus. Tu t\u2019es encore mis \u00e0 parler de quelque chose alors que tu ne voulais parler de rien. Mais la prise de conscience arrive vite, presque instantan\u00e9ment. Dans le texte m\u00eame, au moment o\u00f9 il te m\u00e8ne par le bout du nez. C\u2019est durant la nuit que les voix s\u2019\u00e9cartent peu \u00e0 peu, d\u2019elles-m\u00eames, comme ayant pris conscience de leur insignifiance. Comme si, bless\u00e9es par cette prise de conscience de leur inutilit\u00e9, elles avaient d\u00e9cid\u00e9 de se taire. De laisser l\u2019\u00e9cho seul de leurs propos encore sous forme d\u2019une pr\u00e9sence dans la chambre. La voix qui reste n\u2019\u00e9met pas vraiment de son, mais un flux d\u2019images qui s\u2019\u00e9coule ; ce pourrait \u00eatre un flot de larmes s\u2019il s\u2019agissait d\u2019un \u0153il qui ne cligne pas, qui affronte le noir qui l\u2019entoure sans entretenir l\u2019espoir d\u2019une clart\u00e9. Un \u0153il grand ouvert sur le noir de la nuit avec ses vieilles peurs comme compagnie. Cette voix qui sortait \u00e0 ce moment pr\u00e9cis de ma bouche inventait au fur et \u00e0 mesure qu\u2019elle parlait de ces choses dont elle ne parle jamais. [...] Car \u00e0 cet instant, j\u2019ai compris que je ne faisais encore une fois que m\u2019adresser \u00e0 moi. Et j\u2019ai stopp\u00e9 net. {{{Boost #12 | Saint-Bonnet}}} \u00c0 Tron\u00e7ay, car nous sommes ici devant toi, l\u2019\u00e9tang. Toi, nomm\u00e9 tant de fois Saint-Bonnet par les vivants. Autrefois Bonet ou Bon qui vient de Bonitus jadis en langue morte. Qui donc arrive, et si tu le peux, accueillir dans tes eaux calmes, vastitude d\u2019un coup d\u2019\u0153il ami, vers l\u2019horizon. Berges sablonneuses, \u00e9toiles noires, bois flott\u00e9. L\u00e0. \u00c7a reste l\u00e0. Sous le balancement des cimes, sous l'h\u00eatre et le ch\u00eane, on se sent bien, l\u2019ombre apr\u00e8s la lumi\u00e8re, ivre de mouvement, le corps qui flotte et s\u2019allonge. Et pour que l'ent\u00eatement ne nous surprenne, les charmes, les bouleaux, en retrait, veillent. L'\u00e9tendue enti\u00e8re, \u00e0 l'horizon, rectitude calme. Obstination de l'eau, douce, \u00e0 s'\u00e9prendre de l'aplat. Le\u00e7on re\u00e7ue, enfance d\u00e9j\u00e0. Mouvement des roseli\u00e8res, \u00e0 balding\u00e8re, massettes, roseaux. Une voix, comprise encore par une partie de nous. Pas toute. L'autre se tait. Surgissement. Poule d'eau. Elle court sur l'onde. Vers les pionniers de vase et de sable encore humide, l\u00e0-bas, au sud. Ce qu'on voit ici, ce qu'on entend, est plus profond que l'air. On s'en \u00e9tonne, on s'en effraie, on s'en r\u00e9jouit. Toute la journ\u00e9e, nage et jeux. Saveur des mets simples, l'app\u00e9tit qui \u00e9ventre doucement le panier d'osier. La petite musique que \u00e7a dit quand on dit demain, on va \u00e0 Saint-Bonnet. La t\u00eate inclin\u00e9e de le dire, l\u2019\u0153il qui cligne. Nos joies, oui, c\u2019est bien les n\u00f4tres. Comme une petite musique qu\u2019on ne retient pas. Silence de la route. Rouler encore. Route d\u2019H\u00e9risson. Sombre silhouette en ruine. Les jaunes qui explosent au soir. Verts profonds des haies et des halliers. C'est l'\u00e9t\u00e9. Le grain de groseille qui \u00e9clate sous la dent. Le l\u00e9zard, entre les pierres disjointes. Vous \u00eates encore vivants. Alors que nous sommes tous morts. Codicille Exercice difficile pour qui veut raconter de mettre tout en \u0153uvre pour ne pas le faire, et, sans doute, mais pas encore le cas ici, d\u2019y parvenir. {{{Boost #11ter| Nous marchions dans la nuit}}} \"Nous entend\u00eemes l\u2019appel des nuits bleues, des nuits de Chine, des nuits tranquilles et des autres, qui ne l\u2019\u00e9taient pas vraiment. Nous tend\u00eemes l\u2019oreille. Nous f\u00eemes cet effort r\u00e9p\u00e9t\u00e9 : tendre une oreille le matin, une autre le soir. Nous pr\u00eemes soin de laisser une pause suffisamment large entre les deux. Nous d\u00e9sirions confectionner une caisse de r\u00e9sonance acceptable.\" ( boost#11) Nous marchions dans la nuit. Par l\u00e0, sur la route qui m\u00e8ne de Vallon-en-Sully \u00e0 \u00c9pineuil-Le-Fleuriel. Nous, ensemble, ben... pas si s\u00fbr. On disait que \u00e7a resterait dans nos t\u00eates, cette nuit-l\u00e0. P't'\u00eatre bien qu'oui, p't'\u00eatre bien qu'non. Un moment comme \u00e7a, \u00e7a s'attrape ou \u00e7a file. On s'en souviendra ou pas. Et \u00e7a reviendra, des ann\u00e9es apr\u00e8s, sans pr\u00e9venir, un coup d'brise ou l'odeur du chemin. La nuit, elle, reste l\u00e0, comme coll\u00e9e au sol. Tout bouge, sauf elle. Et moi, j'pense aux filles, aux sourires crois\u00e9s \u00e0 la f\u00eate. \u00c0 Marie, surtout. Avec sa fa\u00e7on de tourner la t\u00eate quand elle rit. Pourquoi elle est pas l\u00e0 ? On avan\u00e7ait, pas trop vite, histoire de pas se disperser. On se disait qu'on \u00e9tait ensemble, mais sans vraiment se regarder. La route, toute droite, silencieuse, \u00e7a donne un c\u00f4t\u00e9 un peu absurde \u00e0 cette marche. On parlait, enfin, on lan\u00e7ait quelques mots, comme \u00e7a. Des trucs qui se perdaient avant de toucher l'autre. Parfois, un rire qui surgit, sans raison, juste pour briser le silence. Et puis, \u00e7a retombe. La nuit reprend ses droits, comme si elle nous faisait comprendre qu'on est pas grand-chose. Moi, j'pense aux bouquins, \u00e0 cette phrase de Rimbaud qui disait qu'on est toujours ailleurs. Peut-\u00eatre qu'on marche pour \u00e7a, pour \u00eatre ailleurs, loin des mots qui nous collent aux pieds. Nous \u00e9tions trois. Mais le nous \u00e9tait poreux, h\u00e9sitant. Nous marchions ensemble sans savoir si nous \u00e9tions encore un groupe ou juste trois solitudes se fr\u00f4lant dans l'ombre. La nuit faisait son travail d'\u00e9rosion sur nos mots, sur notre pr\u00e9sence. On ne savait plus tr\u00e8s bien si c'\u00e9tait la route qui avan\u00e7ait ou nous qui reculions. La nuit, c'\u00e9tait ce grand ventre noir qui nous avalait, un peu plus \u00e0 chaque pas. Je pense \u00e0 ce qu'on fera apr\u00e8s. Pas tout de suite, mais plus tard. On va faire quoi ? Chacun de son c\u00f4t\u00e9, on va bouger ou rester ? Ce truc de marcher ensemble, c'est pour nous faire croire qu'on a encore un projet en commun ? On \u00e9tait partis de Vallon-en-Sully, avec l'id\u00e9e d\u2019aller jusqu'\u00e0 \u00c9pineuil-Le-Fleuriel. \u00c0 \u00c9pineuil, y a le bal. C'est peut-\u00eatre aussi pour \u00e7a qu'on y va. Sans trop d'espoir. On sait comment \u00e7a se passe. Mais on y va quand m\u00eame, on ne sait jamais. Pourquoi ? Bah, on s'demande encore. C'\u00e9tait plus pour marcher que pour arriver. Faut dire que la nuit, elle ram\u00e8ne tout sur le tapis, les souvenirs, les p'tits tracas, les coups d'gueule qu'on s'est jamais dits. On marche pour pas y penser, mais elle, elle nous rattrape, la nuit. Toujours. Et moi, j'pense aux promesses que j'ai faites, que j'ai pas tenues. Les mots qu'on balance comme \u00e7a, parce que c'est plus facile. Est-ce qu'elle m'attend encore ? \u00c0 un moment, y a eu une bifurcation. On est rest\u00e9s sur la ligne droite. Comme si on pouvait faire autre chose. Le vent s'est lev\u00e9, un peu de poussi\u00e8re dans les yeux. On a continu\u00e9, m\u00e9caniquement. Les jambes avan\u00e7aient toutes seules, franchement. \u00c7a devenait presque absurde, cette marche sans fin. Comme si on se d\u00e9tachait de nous-m\u00eames. Et moi, je pense \u00e0 ces lectures, les livres qui parlent de la route, du voyage, et aussi au Grand Maulnes, le dernier bouquin que j'ai lu mais jamais de cette sensation d'\u00eatre plant\u00e9 au milieu de nulle part. On n'est pas des h\u00e9ros de roman, c'est clair. Mais c'est implant\u00e9 certainement, on aimerait. Les odeurs changeaient parfois, des relents de terre mouill\u00e9e ou de fum\u00e9e. Signes que le village n'\u00e9tait plus si loin. Mais la nuit persistait, enveloppante. Nous avancions, ensemble ou s\u00e9par\u00e9ment, sans vraiment nous poser la question. La marche \u00e9tait devenue un automatisme. Peut-\u00eatre pour conjurer la peur d'\u00eatre seul, m\u00eame \u00e0 trois. Moi, j'pense \u00e0 ce qui va changer, \u00e0 ce qu'on va faire apr\u00e8s. Est-ce qu'on va vraiment partir un jour, bouger d'ici. J'ai peur que \u00e7a change comme j'ai peur que \u00e7a ne change pas. Que \u00e7a ne change jamais. Des fois l'angoisse surgit et pas des taillis, de partout qu'on soit d\u00e9j\u00e0 bloqu\u00e9s avant m\u00eame d'avoir essay\u00e9. Un jour, \u00e7a reviendra, ou peut-\u00eatre jamais. Ce moment, intact ou flou. Comme un vieux r\u00eave qui tra\u00eene, qu'on arrive pas \u00e0 raccrocher. Nous \u00e9tions trois, mais \u00e7a s'effiloche. Chacun de son c\u00f4t\u00e9, mais sur le m\u00eame bout d'chemin. C'\u00e9tait une marche de nuit, une marche de souvenirs, d'un souvenir qu'on n'avait pas encore v\u00e9cu. Nous sommes revenus au petit matin par la m\u00eame route. Nous \u00e9tions fatigu\u00e9s et nous nous sentions vides. Mais c'\u00e9tait un vide qui ne faisait pas de mal. Un vide comme un courant d'air qui passe entre les collines et qui nettoie l'air. {{{Boost #11bis | triptyque}}} 1. La lumi\u00e8re avait vir\u00e9. Quelque chose clochait. Elle brillait trop fort, mais elle ne chauffait rien. On aurait dit un n\u00e9on de salle d\u2019interrogatoire, suspendu au plafond de notre existence. D\u2019abord on s\u2019est dit : panne de courant. Court-circuit dans la perception. Mais non. C\u2019\u00e9tait plus vaste. On a commenc\u00e9 \u00e0 avoir des impressions \u2014 ou des intrusions. Des flashs. Une certitude sans preuve : cette lumi\u00e8re \u00e9tait un pi\u00e8ge. Un dispositif de surveillance, peut-\u00eatre. Ou pire : une simulation d\u00e9fectueuse. 2. C\u2019est ainsi que nous s\u00fbmes, par minuscules t\u00e2tonnements successifs, par d\u00e9duction, par hasard aussi \u2014 avouons-le \u2014 que nous \u00e9tions morts depuis belle lurette. Et que le lieu que nous nommions la vie n\u2019\u00e9tait pas la vie, mais une sorte de nuit, un r\u00eave. Parfois un cauchemar. D\u2019autres fois rien. 3. On a arr\u00eat\u00e9 de plaisanter sur les pincements. M\u00eame la douleur semblait cod\u00e9e, enregistr\u00e9e, archiv\u00e9e. Pr\u00e9programm\u00e9e depuis l\u2019ext\u00e9rieur. Alors on ne se pin\u00e7ait plus. Nos routines sont devenues pesantes. Les dimanches surtout. Trop de silences suspects. Trop de latence dans les r\u00e9ponses. Alors on a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019exercer \u00e0 la d\u00e9rive. Une technique de d\u00e9sancrage visuel. Fixer un objet \u2014 facture impay\u00e9e, vieux tube de rouge \u00e0 l\u00e8vres, bo\u00eete de sardines \u00e9ventr\u00e9e \u2014 et attendre que la vision d\u00e9borde, que le cadre l\u00e2che. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019ils sont apparus. Les morts. Align\u00e9s derri\u00e8re les vitres, press\u00e9s contre le verre. Des centaines. Des milliers. Des yeux vides, des bouches ouvertes. Pas un son. Comme une mise \u00e0 jour suspendue. On savait qu\u2019ils \u00e9taient l\u00e0 pour \u00e7a. Pour le d\u00e9cor. Alors on a continu\u00e9 \u00e0 \u00e9largir le champ. Toujours plus. Cherchant une faille dans les murs, une fuite dans l\u2019image. On ne voyait plus les murs. Seulement leur flexibilit\u00e9. Et cette sensation, \u00e9trange, que m\u00eame notre prison n\u2019\u00e9tait qu\u2019un prototype. Un brouillon. Qu\u2019elle pouvait se plier. Ou se d\u00e9sint\u00e9grer. {{{Boost#11 | partir \u00e0 veau-l'eau}}} Nous entend\u00eemes l\u2019appel des nuits bleues, des nuits de Chine, des nuits tranquilles et des autres, qui ne l\u2019\u00e9taient pas vraiment. Nous tend\u00eemes l\u2019oreille. Nous f\u00eemes cet effort r\u00e9p\u00e9t\u00e9 : tendre une oreille le matin, une autre le soir. Nous pr\u00eemes soin de laisser une pause suffisamment large entre les deux Nous d\u00e9sirions confectionner une caisse de r\u00e9sonance acceptable. C\u2019est ainsi que nous s\u00fbmes, par minuscules t\u00e2tonnements successifs, par d\u00e9duction, par hasard aussi \u2014 avouons-le \u2014 que nous \u00e9tions morts depuis belle lurette. Et que le lieu que nous nommions la vie n\u2019\u00e9tait pas la vie, mais une sorte de nuit, un r\u00eave. Parfois un cauchemar. D\u2019autres fois rien. Nous nous \u00e9baub\u00eemes \u00e0 cette nouvelle, que nous s\u00fbmes, plus tard, n\u2019\u00eatre plus tr\u00e8s fra\u00eeche. D\u2019autres l\u2019avaient d\u00e9j\u00e0 murmur\u00e9. Mais nous n\u2019avions pas entendu. Nous n\u2019avions pas \u00e9cout\u00e9, pas plus que nous n\u2019\u00e9coutions le chant de la fourmi, ni l\u2019affolement des tiges de rhubarbe face \u00e0 l\u2019\u00e9plucheur, ni le ouf du caillou qui, apr\u00e8s avoir ricoch\u00e9 dix fois, v\u00e9g\u00e9tait mille ans et mille nuits dans la vase. Nous nous \u00e9baub\u00eemes le matin. Nous nous \u00e9baub\u00eemes le soir. Nous pleur\u00e2mes nous lament\u00e2mes \u00e9tudi\u00e2mes, en passant, la musique des rires et des larmes. Mais toujours en laissant du vide entre les deux, pour sculpter de grandes carapaces de tortues. Tortues qui, dans un futur ant\u00e9rieur, feraient de jolies lyres. Ou d\u2019acceptables tambours. Ou bien tout simplement de grandes tortues marines, g\u00e9n\u00e9tiquement modifi\u00e9es pour nous raconter de vive voix dans une autre vie semblable \u00e0 la prochaine, la vie des grands fonds marins, la rouille des \u00e9cus oubli\u00e9s, et tout le d\u00e9risoire des cartes approximatives Puis nous nous f\u00eemes pousser des ailes, par la seule force du d\u00e9sir et de la crainte entrem\u00eal\u00e9s. Nous test\u00e2mes ainsi des paires d\u2019ailes de toute sorte : ailes de mouche, d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re, de moustique, d\u2019alouette, de cigogne, de ch\u00e9rubin, de perroquet, de corbeau, de raie mantra et caetera Nous volet\u00e2mes ainsi avec application, un peu le matin, un peu le soir. Pas trop le midi, car le soleil est trop chaud et fait fondre les ombres trop aventureuses, quand il ne les durcit pas. Nous aper\u00e7\u00fbmes plusieurs fois la mer infinie. Oh non mais quel formidable ennui ! Plusieurs fois le d\u00e9sir ardent de la travers\u00e9e s\u2019empara de nous. Mais parfois prudents , parfois veules, parfois couards , nous d\u00e9cid\u00e2mes de ne pas br\u00fbler les \u00e9tapes. Nous prendrions le temps. Nous saisirions le taureau par les cornes. Nous ferions grande provision d\u2019huile de coude et de bonne volont\u00e9, de celle qu\u2019on d\u00e9niche sous les pas des vieux chevaux. Nous patient\u00e2mes. Nous \u00e9tudi\u00e2mes la d\u00e9composition de nos d\u00e9sirs, un peu le matin, un peu le soir. Entre les deux, nous f\u00eemes un peu de football, un peu de lecture, un peu de travail alimentaire. Car m\u00eame morts, l\u2019habitude d\u2019engloutir a la dent dure. {{{Boos#10 | versets renvers\u00e9s d\u00e9vers\u00e9s}}} Chant 1 Aller ! o\u00f9 tremble la structure m\u00eame du connu, l\u00e0 o\u00f9 les parois h\u00e9sitent, l\u00e0 o\u00f9 le sol ne consent plus. O\u00f9 le monde, sans bruit, se recompose sous le pas. O\u00f9 ce qui tient, ne tient qu\u2019\u00e0 peu.Je ne suis pas tomb\u00e9. Je n\u2019ai pas boug\u00e9. Mais j\u2019ai senti sous moi le manque, et \u00e7a m\u2019a travers\u00e9 comme une absence lente. Plus loin ! vers les tiges dress\u00e9es, vers les champs r\u00e9guliers du presque rien, vers l\u2019infime vacillement que le vent effleure \u00e0 peine, et pourtant : tout y est en attente.J\u2019avance sans marcher. Le paysage ne bouge pas. Mais mes yeux savent que je ne suis plus l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais. Et au-del\u00e0, les murs qu\u2019on reconstruit, les formes qu\u2019on r\u00e9invente autour d\u2019un verre, d\u2019une lumi\u00e8re, d\u2019un silence. Ce n\u2019est pas chez soi, non. Mais c\u2019est l\u00e0. Et parfois, cela suffit.J\u2019ai pos\u00e9 la cuill\u00e8re comme on tend un pi\u00e8ge \u00e0 la m\u00e9moire. J\u2019ai laiss\u00e9 la lumi\u00e8re jouer sur les murs et j\u2019ai fait semblant d\u2019y croire. Se h\u00e2ter, se h\u00e2ter ! De nommer le moment avant qu\u2019il se replie, de tenir la langue avant qu\u2019elle oublie sa place, de saisir l\u2019interstice entre le cri et son ombre. J\u2019ai vu le cri se d\u00e9coller de moi. Je ne parlais plus. J\u2019\u00e9tais ce qui reste quand la voix a fui. Aller ! dans la terre, creuser, r\u00e9sister, tomber, recommencer. Dans la boue, dans le pli, dans le poids, la terre parle par le corps, et le corps s\u2019en souvient. Je me suis allong\u00e9. Elle m\u2019a accueilli sans poser de question. J\u2019ai entendu le lapin, les herbes, la pluie. J\u2019ai compris qu\u2019elle ne mentait pas. Plus loin, plus loin ! l\u00e0 o\u00f9 le mot peur a mille visages, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on craint d\u2019oublier ce que c\u2019\u00e9tait, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019ennui sauve, et le silence d\u00e9vore. J\u2019ai eu peur de tout. De moi, des autres, de ne plus sentir. J\u2019ai eu peur d\u2019avoir peur pour rien. J\u2019ai eu peur que ce soit tout ce qu\u2019il reste. Et au-del\u00e0, les portes. Portes vraies, fausses, entrouvertes, mur\u00e9es, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Une infinit\u00e9 de seuils pour un seul passage. On entre. Toujours. Je suis pass\u00e9. Je ne sais plus o\u00f9. J\u2019ai referm\u00e9, peut-\u00eatre. Ou laiss\u00e9 tout ouvert. Se h\u00e2ter ! de tenir t\u00eate \u00e0 tout ce qui nous plie, au plafond faux, aux voix molles, aux cravates serr\u00e9es, se h\u00e2ter de devenir mer, de se dissoudre au bon endroit. J\u2019ai tenu t\u00eate \u00e0 la chaise. Au couloir devenu oc\u00e9an. J\u2019ai tenu t\u00eate \u00e0 moi-m\u00eame. Et j\u2019ai perdu. Doucement. Et au-del\u00e0, la rue du bout du monde, les \u00e9toiles qui veillent sans se souvenir, les ports qui ne savent plus accueillir, l\u2019instant qui h\u00e9site \u00e0 se nommer. Je suis rest\u00e9 l\u00e0, entre deux silences. Un pas dans le vide. Et rien de plus. Chant 2 Aller ! o\u00f9 tremble la structure m\u00eame du connu, l\u00e0 o\u00f9 les parois h\u00e9sitent, l\u00e0 o\u00f9 le sol ne consent plus. O\u00f9 le monde, sans bruit, se recompose sous le pas. O\u00f9 ce qui tient, ne tient qu\u2019\u00e0 peu. Je ne suis pas tomb\u00e9. Je n\u2019ai pas boug\u00e9. Mais j\u2019ai senti sous moi le manque, et \u00e7a m\u2019a travers\u00e9 comme une absence lente. Plus loin ! vers les tiges dress\u00e9es, vers les champs r\u00e9guliers du presque rien, vers l\u2019infime vacillement que le vent effleure \u00e0 peine, et pourtant : tout y est en attente. J\u2019avance sans marcher. Le paysage ne bouge pas. Mais mes yeux savent que je ne suis plus l\u00e0 o\u00f9 j\u2019\u00e9tais. Et au-del\u00e0, les murs qu\u2019on reconstruit, les formes qu\u2019on r\u00e9invente autour d\u2019un verre, d\u2019une lumi\u00e8re, d\u2019un silence. Ce n\u2019est pas chez soi, non. Mais c\u2019est l\u00e0. Et parfois, cela suffit. J\u2019ai pos\u00e9 la cuill\u00e8re comme on tend un pi\u00e8ge \u00e0 la m\u00e9moire. J\u2019ai laiss\u00e9 la lumi\u00e8re jouer sur les murs et j\u2019ai fait semblant d\u2019y croire. Se h\u00e2ter, se h\u00e2ter ! De nommer le moment avant qu\u2019il se replie, de tenir la langue avant qu\u2019elle oublie sa place, de saisir l\u2019interstice entre le cri et son ombre. J\u2019ai vu le cri se d\u00e9coller de moi. Je ne parlais plus. J\u2019\u00e9tais ce qui reste quand la voix a fui. Aller ! dans la terre, creuser, r\u00e9sister, tomber, recommencer. Dans la boue, dans le pli, dans le poids, la terre parle par le corps, et le corps s\u2019en souvient. Je me suis allong\u00e9. Elle m\u2019a accueilli sans poser de question. J\u2019ai entendu le lapin, les herbes, la pluie. J\u2019ai compris qu\u2019elle ne mentait pas. Plus loin, plus loin ! l\u00e0 o\u00f9 le mot peur a mille visages, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on craint d\u2019oublier ce que c\u2019\u00e9tait, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019ennui sauve, et le silence d\u00e9vore. J\u2019ai eu peur de tout. De moi, des autres, de ne plus sentir. J\u2019ai eu peur d\u2019avoir peur pour rien. J\u2019ai eu peur que ce soit tout ce qu\u2019il reste. Et au-del\u00e0, les portes. Portes vraies, fausses, entrouvertes, mur\u00e9es, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es. Une infinit\u00e9 de seuils pour un seul passage. On entre. Toujours. Je suis pass\u00e9. Je ne sais plus o\u00f9. J\u2019ai referm\u00e9, peut-\u00eatre. Ou laiss\u00e9 tout ouvert. Se h\u00e2ter ! de tenir t\u00eate \u00e0 tout ce qui nous plie, au plafond faux, aux voix molles, aux cravates serr\u00e9es, se h\u00e2ter de devenir mer, de se dissoudre au bon endroit. J\u2019ai tenu t\u00eate \u00e0 la chaise. Au couloir devenu oc\u00e9an. J\u2019ai tenu t\u00eate \u00e0 moi-m\u00eame. Et j\u2019ai perdu. Doucement. Et au-del\u00e0, la rue du bout du monde, les \u00e9toiles qui veillent sans se souvenir, les ports qui ne savent plus accueillir, l\u2019instant qui h\u00e9site \u00e0 se nommer. Je suis rest\u00e9 l\u00e0, entre deux silences. Un pas dans le vide. Et rien de plus. Codicille Il existe, en marge du chant 1 , une autre version. Une voix seconde, discr\u00e8te, fragmentaire, plus expos\u00e9e. Dans cette variation \u00e0 deux voix, le texte se d\u00e9double : une voix pousse, l\u2019autre vacille ; l\u2019une scande l\u2019\u00e9lan, l\u2019autre murmure le doute. C\u2019est une mani\u00e8re d\u2019ouvrir la consigne, non pour la contourner, mais pour en creuser la respiration. Une parole \u00e0 deux temps, qui dit la travers\u00e9e et la r\u00e9sistance \u2014 non plus comme un seul souffle, mais comme un dialogue int\u00e9rieur, entre le pas d\u00e9cid\u00e9 et le pied qui tremble. Ce n\u2019est pas une rupture, c\u2019est un bonus. Un \u00e9cart l\u00e9gitime. Une modulation. Un contre-chant qui s\u2019est impos\u00e9 seul, et qui prolonge l\u2019exp\u00e9rience, non par effet, mais par n\u00e9cessit\u00e9. {{{Boost #09 | ritournelle}}} Durant un instant les parois trembl\u00e8rent, tout ce qui \u00e9tait solide le fut beaucoup moins. Non pas qu'on eut besoin de toucher quoique ce soit dans ce p\u00e9rim\u00e8tre, \u00e7a se sentait. Quelque chose qui remontait du sol, ou plut\u00f4t un souvenir de sol. Quelque chose qu\u2019on avait volontairement, ou pas, oubli\u00e9. Une friabilit\u00e9 discr\u00e8te, jusque-l\u00e0 tenue \u00e0 distance, s\u2019insinuait \u00e0 nouveau. Et lorsqu\u2019elle devient \u00e9vidence, on commence \u00e0 recomposer la carte du monde, la sienne en tout cas. L\u2019air se dilate, les formes h\u00e9sitent. Il ne s\u2019agit pas de peur. Plut\u00f4t un trouble inframince, diffus. On se redresse, on veut traverser. Et l\u00e0, quelqu\u2019un \u00e9teint la lumi\u00e8re, la rallume. Le temps d\u2019un geste, le monde revient \u00e0 sa place. Les objets ne bougent pas, mais d\u00e9sormais on sait : tout cela tient \u00e0 peu. Ce qui \u00e9tait connu ne l\u2019est plus C\u2019est une ligne, un seuil, une limite. On ne sait pas si on l\u2019a d\u00e9j\u00e0 franchie. Il y a ce champ, un champ de tiges, infiniment r\u00e9gulier, infiniment fragile. Elles oscillent au moindre souffle. Rien de spectaculaire : juste cette sensation que le sol lui-m\u00eame vacille, tout en tenant. Il suffirait de tr\u00e8s peu pour que \u00e7a bascule. Mais rien ne bascule. On attend. Peut-\u00eatre qu\u2019on a toujours attendu. Le vent est l\u00e9ger, presque fictif. Les tiges se d\u00e9placent sans bruit. Un silence d\u2019avant ou d\u2019apr\u00e8s. On ne sait pas o\u00f9 mettre les pieds. Alors on ne bouge pas. Et pourtant on avance. C\u2019est imperceptible, comme une d\u00e9rive. Le paysage ne change pas, mais l\u2019\u0153il, lui, enregistre un d\u00e9placement. Lent. Obstin\u00e9. Presque invisible. On tient debout. On tient le fil. Mais on sait aussi que tenir n\u2019est pas tout. Pas un chez-soi. Mais on fait comme si. On r\u00e9organise les gestes. On pose les objets familiers aux bons endroits. Une cuill\u00e8re, un verre, un livre. L\u2019ensemble flotte un peu, bancal mais suffisant. La lumi\u00e8re joue sur les murs comme si elle les reconnaissait. On ne cherche plus \u00e0 comprendre. On occupe. On s\u2019installe sans y croire. Ce n\u2019est pas chez soi, non. Mais c\u2019est l\u00e0. Et pour un temps, \u00e7a suffit. {{{Boost #08 | moments, travers\u00e9es du temps}}} jour 1- \u00c9mergence 1. D\u2019abord reconna\u00eetre ce qui fut connu sans y penser. L\u2019enfouissement. La r\u00e9p\u00e9tition des cycles. L\u2019oubli. L\u2019attente. L\u2019oubli de l\u2019attente. Mille esp\u00e9rances. Mille diversions. Se tenir devant un immense champ de tiges. Jeunes pousses tremblantes, vacillantes. Une infinit\u00e9 d\u2019arrachements possibles. 2. Le croire et le savoir se dressent. Montagnes. Gouffres. La fatigue s\u2019en ressent d\u00e9j\u00e0 d\u2019avance, mais quand m\u00eame y aller. 3. C\u2019est dans l\u2019horizontal, dans le m\u00e9andre horizontal en serpentant selon sa nature sans la forcer que l\u2019apprentissage de l\u2019inertie s\u2019acquiert. Immense victoire. Mais silence. 4. L\u2019\u00e9talement permet de sentir mieux la vibration, d\u2019en apprendre le souffle, bient\u00f4t un autre seuil entre celui qui sent et ce qui remue en tout sera franchi. Pulsation g\u00e9n\u00e9rale dont on ne sortira pas indemne. 5. Enfin, ce moment plus ou moins long recr\u00e9er le mur la paroi mais autre. Ce ne sera jamais plus ce sera toujours pareil. Mais on s\u2019y fait. Jour 2 \u2013 Contretemps Moment o\u00f9 l'on doute du moment, moment d'effroi, moment o\u00f9 jaillit la br\u00fblure du premier ridicule, moment de col\u00e8re moment de peine, sale moment \u00e0 traverser Moment o\u00f9 l'ennui nous sauve du moment moment d'un point de vue, moment d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 mais tenace moment du naufrage, des r\u00e9cifs, du phare et de la plage Moment o\u00f9 cohabite blanc et noir chaud et froid pour et contre, moment dilatation-repli Moment au centre de la terre, encore plus profond d'un moment \u00e0 l'autre, le moment o\u00f9 l'on voit l'\u00e9tendue de l'ennui dans ce m\u00eame moment, avec des stalactites et stalagmites Concr\u00e9tion monumentale du moment vers le haut vers le bas o\u00f9 s\u2019\u00e9puise la verticale o\u00f9 le d\u00e9sir n\u2019a plus que l\u2019horizon pour reculer Jour 3- moment pivot Stop. Sang chair os nerfs et tendons stop ! le mot ment mais mieux beaucoup mieux que le moment de v\u00e9rit\u00e9. le mot ment mais en mentant il dit vrai plus que le vrai. Moment de retour au moment pour ce qu'il est : un moment entre deux gouffres. Moment du souffle court. Moment du cri r\u00e9prim\u00e9. Moment du silence qu'on roule entre ses dents. Moment de la rage de dent qu'on traverse. Moment \u00e9tudiant la douleur vive de la rage dedans. (puis moment plateau) Moment d'apaisement. Moment de victoire. Moment de toute puissance. Moment du hourra. Moment o\u00f9 le dehors et le dedans enfin sont tenus \u00e0 distance. Jour 4- R\u00e9manence Moment suspendu. Moment suspendu dans le suspendu. Moment au bord du dernier \u00e9lan. Moment sans exigence. Moment o\u00f9 la langue ne sait plus s\u2019agencer mais continue d\u2019\u00eatre bouche. Un moment n\u2019a plus besoin d\u2019\u00eatre compris. Un moment s\u2019\u00e9prouve \u00e0 rebours. Un moment redescend les escaliers de la parole. Un moment glisse sous la peau des mots. Un moment cherche une place dans l\u2019espace qu\u2019il d\u00e9fait. Moment d\u2019absence non vide. Moment pas encore souvenir. Moment qui insiste, mais bas. Moment de rien, mais \u00e0 part. Moment en-de\u00e7\u00e0 du moment. Moment qui s\u2019endort en soi. Moment berc\u00e9 par son propre balancement. Moment sans nom qui a eu tant de noms. Moment qui n\u2019est plus un moment. Mais qui reste. Jour 5- Moments sans suite Moment du mot trop net. Moment sans souffle. Moment sans vacillement. Moment machine. Moment relu, non pour comprendre, mais pour y trouver ce qui manque. Rien. Moment qu\u2019aucune voix ne rattrape. Moment r\u00e9duit \u00e0 sa surface. Moment qu\u2019on ouvre et qui expose. Moment trop nu pour \u00eatre partag\u00e9. Moment qui se referme. Non par sagesse, par instinct Moment mur\u00e9. Moment sans suite. Moment o\u00f9 le silence est seul possible. Moment, enfin, de la seule lutte qui vaille : une haine propre une maladresse. Boost #07 | deux formes in\u00e9dites de conjuration. CONJURATIONS 1 1. Je sera on, il y aura un top de d\u00e9part, une date, une heure, on sera tous r\u00e9unis ici dans ce m\u00eame point, toutes les lignes de temps seront remises \u00e0 z\u00e9ro, une bonne fois pour toutes. A partir de l\u00e0 on verra si on a envie de dire je \u00e0 nouveau. 2. Tout sera court il le faudra ce sera dur peu y arriverons et le reste ne gagnera rien par chance. 3. Je me tairai. La lumi\u00e8re viendra \u00e0 l\u2019heure pr\u00e9vue. Je me tairai. 4. On saura bient\u00f4t ce que nous saurons bien plus tard ce que nous regretterons de ne pas savoir avant. 5. L\u2019oiseau chiera. La merde choira. La gravit\u00e9 sera \u00e9lucid\u00e9e. Une fois. Pour toutes. 6. Tu carabistouilleras avec all\u00e9gresse la l\u00e8che-frite qu'on te tendra en t'implorant de go\u00fbter aux d\u00e9lices de papouilles, non, ce sera peau de balle et balayette, \u00e0 la pire a\u00een\u00e9e tu souhaiteras de trouver la f\u00e8ve de coiffer la coiffe tandis que tu agiteras ta trompe et tes larges oreilles esclave de toi-m\u00eame t'a\u00e9rant avec un masque aquatique et une paire de palmes. 7. On retournera le matelas. Le monde sera neuf. La fra\u00eecheur p\u00e9n\u00e9trera l\u2019insomnie. 8. On saura bient\u00f4t ce qu\u2019on saura plus tard. Ce qu\u2019on regrettera de ne pas savoir avant. 9. Nous reviendrons nous asseoir sur ce banc, il y aura un jeune homme, nous ferons semblant de ne pas le reconna\u00eetre et lui de nous ignorer, le seul moyen de d\u00e9passer la g\u00eane sera de ne rien dire, surtout pas. 10. Tu bigueuleras, t\u00e9nu, soulogr\u00e8phe. Tu sautilleras jusqu\u2019\u00e0 la nef. Le bouffon tendra sa coiffe. Tu seras \u00e9lu capitaine. Dispens\u00e9 de ramer. Tu diras : Cap au Nord ! Qui m\u2019a piqu\u00e9 mes mitaines ? 11. Tu carabistouilleras la l\u00e8che-frite. On t\u2019implorera : Capoue. Tu r\u00e9pondras : peau de balle, balayette. \u00c0 la pire a\u00een\u00e9e, la f\u00e8ve, la coiffe. Et toi : trompe agit\u00e9e, palmes aux pieds, esclave de toi-m\u00eame sous masque aquatique. 12. Tu re-sucreras les fraises. Une fois sera d\u00e9j\u00e0 trop. 13. Tu t\u2019ent\u00eateras jusqu\u2019\u00e0 perdre la t\u00eate. Enfin : doigt vengeur point\u00e9 vers l\u2019infini. Qui b\u00e2illera avec ta bouche close, l\u00e0-bas, sur la mousse d\u2019une vieille souche. Conjurations 2 D\u00e9boucher le champagne \u00e0 l'arriv\u00e9e des fourmis dans la cuisine, f\u00eater \u00e7a dignement sans aller jusqu'\u00e0 \u00eatre pompette, prendre des nouvelles de la reine, les petits vont-ils bien, et votre \u00e9poux, et votre cour toujours Versailles, puis mettre tout ce monde \u00e0 la porte en disant d\u00e9sol\u00e9 ma patience \u00e0 des limites. Se beurrer le front de beurre fondu ti\u00e8di, faire craquer les phalanges, \u00e9carter les doigts de pied en accord\u00e9on, puis lass\u00e9 reprendre ses vieux oripeaux d'\u00e9pouvantail retrouver ses potes corbeaux. Gratter jusqu'\u00e0 l'os la peau de ce vieux r\u00eave ancien, mort depuis des lustres au fond d'un vieux grenier, le voir protester, geindre, ricaner, laisser tomber sans oublier de se sucer les doigts. P\u00e9ter dans la soie, s'en vanter avec un porte-voix et descendre l'avenue en amassant derri\u00e8re soi la foule des badauds puis soudain dispara\u00eetre rouge de honte au coin d'une rue. {{{Boost #06 | n'abandonne pas.}}} L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas. Le front s\u2019affaisse, les joues se d\u00e9litent, les paupi\u00e8res h\u00e9sitent entre l\u2019ouverture et l\u2019effondrement. La bouche veut parler, mais elle n\u2019est plus qu\u2019une fente molle d\u2019o\u00f9 ne sortent que des lambeaux de souffle. Le nez, excentr\u00e9, penche dangereusement vers l\u2019oreille, aspir\u00e9 par un vortex invisible. Mais il est l\u00e0. Encore. Il s\u2019accroche. Il ne l\u00e2che rien. L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas. Trop de plis, trop de creux, trop de failles. La peau est un terrain instable, parcouru de crat\u00e8res et de vagues brusques. L\u2019habitude de la continuit\u00e9 s\u2019efface. Ce qui \u00e9tait hier un regard est aujourd\u2019hui une ride, demain un repli sans nom. Tout glisse, tout fuit, mais lui, il s\u2019agrippe \u00e0 ce qu\u2019il peut. Il cherche une prise, une ancre, un point fixe dans l\u2019avalanche de chair en mouvement. L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas. Les visages affluent, s\u2019agr\u00e8gent, s\u2019avalent. Il y en a trop. Empil\u00e9s, comprim\u00e9s, \u00e9touff\u00e9s les uns par les autres. Des visages se mangent, s\u2019absorbent, se fondent en une mati\u00e8re ind\u00e9cise. Il tente de se d\u00e9gager, de se d\u00e9tacher de cette masse. Son propre visage n\u2019est plus qu\u2019un souvenir flou, un mirage dans la p\u00e2te humaine qui l\u2019aspire. Mais il refuse la dissolution. L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas. Il y a l\u2019invasion. De l\u2019int\u00e9rieur, des grimaces s\u2019insinuent, des rictus s\u2019infiltrent, des expressions \u00e9trang\u00e8res s\u2019installent. Une bouche qui n\u2019est pas la sienne s\u2019\u00e9tire l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait rien. Un \u0153il inconnu s\u2019ouvre au creux du menton. Il combat, il repousse, il ferme les portes de sa chair, barricade ses pores, bloque l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. Il se d\u00e9fend. L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas. Et quand tout aura sombr\u00e9, quand il ne restera plus que des fragments \u00e9pars, des lambeaux sans coh\u00e9rence, il y aura encore une r\u00e9sistance. Une lueur dans un regard bris\u00e9. Un spasme de volont\u00e9 dans la chair disloqu\u00e9e. Un dernier vestige qui dira : je suis l\u00e0. Encore. L\u2019habitant de la face en d\u00e9sordre n\u2019abandonne pas. {{{Boost #05 | au bout du cri }}} Le cri s\u2019est d\u00e9tach\u00e9 de la gorge, mais ce n\u2019\u00e9tait plus une voix humaine. Ce n\u2019\u00e9tait plus rien qui puisse \u00eatre ramen\u00e9 au langage. Une onde. Un r\u00e2le invers\u00e9, aspir\u00e9 par l\u2019invisible. Et pourtant, ce cri ne disparaissait pas. Il se r\u00e9fractait sur lui-m\u00eame, se propageait en dehors du temps et de l\u2019espace, trouvant un point d\u2019ancrage dans la mati\u00e8re. Il devenait autre. Il s\u2019arrachait de sa source, se d\u00e9doublait, s\u2019emplissait d\u2019une pr\u00e9sence qui n\u2019\u00e9tait plus celle du corps qui l\u2019avait \u00e9mis. Son double naissait dans l\u2019ombre projet\u00e9e des parois du souterrain, une silhouette mouvante faite de l\u2019\u00e9cho d\u2019un cri qui ne voulait pas mourir. Une mati\u00e8re vocale qui n\u2019\u00e9tait plus la sienne, plus celle d\u2019aucun organisme. Quelque chose de refoul\u00e9 par la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame. L\u00e0 o\u00f9 tout s\u2019\u00e9croulait, o\u00f9 la chair s\u2019effondrait sous le poids des si\u00e8cles accumul\u00e9s, l\u2019ombre se d\u00e9tachait lentement. D\u2019abord un frisson, puis la silhouette se coagula, noire sur le b\u00e9ton craquel\u00e9, dans ce labyrinthe o\u00f9 les voix humaines \u00e9taient mortes depuis longtemps. Elle s\u2019extirpait du cri, le d\u00e9chiquetait de l\u2019int\u00e9rieur, le recomposait en un son non terrestre, un \u00e9cho d\u2019une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9 n\u2019avait pas encore pr\u00e9tendu \u00e0 son propre mythe. Les bottes marchaient quelque part au-dessus, mais ce n\u2019\u00e9taient plus des bottes humaines. Elles faisaient vibrer la terre comme si l\u2019univers se r\u00e9tractait \u00e0 chaque pas, une pression insoutenable contre les parois de la raison. Les dirigeants l\u00e0-haut, ces entit\u00e9s d\u00e9charn\u00e9es, hurlaient des ordres qui se transformaient en poussi\u00e8re avant d\u2019atteindre la moindre oreille. La langue du pouvoir n\u2019\u00e9tait plus audible, noy\u00e9e dans un ultrason de d\u00e9composition. Le double grandissait sur la paroi, d\u2019abord flou comme une r\u00e9miniscence mal encod\u00e9e, puis net, aff\u00fbt\u00e9 comme une lame. Il tournait lentement sa t\u00eate sans visage. Il ne parlait pas. Il ne pensait pas. Il \u00e9tait l\u2019inversion du cri, la n\u00e9gation de toute parole, une pr\u00e9sence qui ne cherchait rien, sinon \u00e0 \u00eatre. Et cela suffisait \u00e0 pulv\u00e9riser tout ce qui se tenait encore debout. Le narrateur, s\u2019il en restait un, s\u2019effa\u00e7ait. Sa gorge \u00e9tait une cicatrice d\u2019o\u00f9 ne pouvait sortir qu\u2019un r\u00e2le bris\u00e9. L\u2019ombre \u00e9tait pass\u00e9e de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, derri\u00e8re les murs, infiltrant la structure de la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame, et avec elle, le cri devenait un trou dans le monde. Un vortex invers\u00e9, aspirant le dernier semblant de narration. Les murs tremblaient sous l\u2019impulsion du cri, une d\u00e9flagration muette qui parcourait la mati\u00e8re comme un virus \u00e0 la recherche de son h\u00f4te. La structure du r\u00e9el se fissurait lentement, lib\u00e9rant dans l\u2019air une odeur de m\u00e9tal br\u00fbl\u00e9, un go\u00fbt d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 statique sur la langue. On aurait dit que le souterrain lui-m\u00eame essayait d\u2019expulser quelque chose de trop ancien, de trop \u00e9norme pour \u00eatre contenu. Et puis, une lueur. Une irisation \u00e9trange, spectrale, suintant des interstices du b\u00e9ton. Ce n\u2019\u00e9tait pas la lumi\u00e8re telle qu\u2019on la connaissait. Ce n\u2019\u00e9tait pas non plus une ombre. C\u2019\u00e9tait l\u2019interstice, la ligne fragile entre la substance et son reflet. L\u00e0, une forme se d\u00e9pliait, longue, ondulante, comme si elle \u00e9tait tiss\u00e9e dans la trame m\u00eame de l\u2019espace. Elle se d\u00e9tachait du mur lentement, surgissant du cri lui-m\u00eame, un \u00e9cho mat\u00e9rialis\u00e9 qui refusait de s\u2019\u00e9teindre. Sa texture fluctuait entre le solide et le liquide, entre le tangible et l\u2019illusion. Elle n\u2019avait ni yeux ni bouche, et pourtant elle \u00e9tait l\u00e0, consciente, enti\u00e8rement tiss\u00e9e de ce cri qui ne voulait pas mourir. Les murs s\u2019effritaient autour d\u2019elle. Quelque chose se r\u00e9tractait, une force inconnue refaisant surface apr\u00e8s des mill\u00e9naires d\u2019oubli. Ce cri avait travers\u00e9 le temps, s\u2019\u00e9tait imprim\u00e9 dans la structure m\u00eame de la r\u00e9alit\u00e9, et maintenant, il appelait \u00e0 lui son propre double, sa propre essence d\u00e9tach\u00e9e du monde mat\u00e9riel. Les bottes continuaient de r\u00e9sonner au-dessus, mais elles semblaient de plus en plus lointaines. Comme si elles n\u2019avaient jamais eu de substance. Comme si elles n\u2019avaient \u00e9t\u00e9 qu\u2019un vestige, une hallucination collective impos\u00e9e par un syst\u00e8me \u00e0 bout de souffle. Il n\u2019y avait plus de dirigeant, plus d\u2019ordre, plus de structure sociale. Seulement l\u2019ombre grandissante sur la paroi, tiss\u00e9e dans la vibration m\u00eame du cri, pr\u00eate \u00e0 s\u2019effondrer sur le monde. Le narrateur n\u2019avait plus de corps. Il \u00e9tait pass\u00e9 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, aspir\u00e9 par l\u2019onde. Il n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un regard suspendu dans l\u2019\u00e9ther, un t\u00e9moin d\u2019une apocalypse qui n\u2019avait pas besoin de feu ni de cendres. Une apocalypse de l\u2019\u00eatre, un effondrement du moi, une chute libre dans l\u2019ab\u00eeme o\u00f9 les concepts m\u00eames se dissolvaient. Et puis, plus rien. Juste l\u2019\u00e9cho du cri, \u00e9tir\u00e9 \u00e0 l\u2019infini, r\u00e9verb\u00e9rant contre les parois d\u2019un monde qui n\u2019existait plus. Mais dans ce vide, une vibration. Une pulsation \u00e0 peine perceptible, suspendue dans la matrice \u00e9teinte du r\u00e9el. Une contraction, un battement primitif. Et puis, une forme embryonnaire, baign\u00e9e dans un \u00e9clat blanc aveuglant, flottant dans un liquide sans origine. Quelque chose renaissait, en attente, tapi dans l\u2019interstice du n\u00e9ant. Pas encore. Pas tout de suite. Mais bient\u00f4t. {{{Boost #04 | Tenir une conque contre son oreille }}} \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la lumi\u00e8re sans \u00e9clat du faux plafond \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la moquette trop lisse pour \u00eatre honn\u00eate \u2014 tenir t\u00eate aux cadres accroch\u00e9s comme des troph\u00e9es morts \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019odeur de sueur et de d\u00e9ni \u2014 tenir t\u00eate aux regards cireux repus de pouvoir \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la chaise droite, au dos contraint, \u00e0 l\u2019humiliation physique \u2014 tenir t\u00eate aux cravates trop serr\u00e9es sur les cous congestionn\u00e9s \u2014 tenir t\u00eate au soupir agac\u00e9, au cliquetis du stylo, au raclement de gorge qui juge \u2014 tenir t\u00eate au bilan qu\u2019on te tend comme un couperet \u2014 tenir t\u00eate au vice-pr\u00e9sident et \u00e0 sa voix sans contours \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la r\u00e9primande sur la tenue vestimentaire \u2014 tenir t\u00eate au pr\u00e9sident rubicond et \u00e0 son assentiment pavlovien \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019envie de s\u2019excuser, de flancher, de ployer \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la posture du coupable, au regard baiss\u00e9, au dos vo\u00fbt\u00e9 \u2014 tenir t\u00eate aux phrases creuses, aux mots morts, aux verdicts pr\u00e9-\u00e9crits \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la tentation de c\u00e9der au remords de surface \u2014 tenir t\u00eate aux illusions du repentir feint \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019air vici\u00e9, au formol administratif, \u00e0 la pi\u00e8ce close \u2014 tenir t\u00eate au d\u00e9cor qui p\u00e8se comme un jugement \u2014 tenir t\u00eate au monde qui attend qu\u2019on se couche \u2014 tenir t\u00eate au silence de tribunal \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la mar\u00e9e int\u00e9rieure qui monte \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la conque imaginaire coll\u00e9e \u00e0 l\u2019oreille \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la brise qui n\u2019existe pas mais souffle quand m\u00eame \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la mer qui se glisse entre les mots des puissants \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la mouette muette dans la lumi\u00e8re d\u2019un faux soir \u2014 tenir t\u00eate au d\u00e9sir de fuir pour de bon \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 l\u2019ordre invisible, \u00e0 la voix du dedans qui se l\u00e8ve \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la pi\u00e8ce qui retient, \u00e0 la chaise qui colle, au pouvoir qui assi\u00e8ge \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 leurs protestations, \u00e0 leurs regards qui vacillent \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la derni\u00e8re phrase, \u00e0 la rupture, au d\u00e9rapage assum\u00e9 \u2014 tenir t\u00eate au couloir devenu oc\u00e9an \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la ville qui se dissout, \u00e0 l\u2019instant de bascule \u2014 tenir t\u00eate \u00e0 la mer qu\u2019on devient {{{Boost #03 | Quelles peurs ?}}} J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur du noir, \u00e9videmment, mais aussi de ce qu\u2019il ne voyait pas dans la lumi\u00e8re. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de l\u2019abandon avant m\u00eame de savoir ce que c\u2019\u00e9tait, peur de n\u2019\u00eatre pas regard\u00e9, pas appel\u00e9, pas choisi. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur du silence, puis peur du bruit, puis peur du silence \u00e0 nouveau, comme si les deux se passaient le relais pour mieux le broyer. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de l\u2019invisible, mais pas celui des contes ou de Lovecraft, plut\u00f4t celui des chiffres, des algorithmes, des serveurs enfouis dans la terre. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de ne plus rien \u00e9prouver, peur que sa peur elle-m\u00eame soit une illusion. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de la transparence, de l\u2019aseptis\u00e9, du ti\u00e8de, du non-sens maquill\u00e9 en bonheur. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur des phrases trop courtes, des pens\u00e9es trop simples, des slogans en bandouli\u00e8re. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur des biblioth\u00e8ques, de leur promesse intenable, de tout ce qu\u2019il ne lirait jamais. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019avoir cru qu\u2019il fallait tout comprendre. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019avoir oubli\u00e9 comment on avait peur, peur que m\u00eame le mot peur lui \u00e9chappe. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019\u00eatre l\u00e0, sans fonction, sans r\u00f4le, sans mission, juste pr\u00e9sent. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019\u00e9chouer, puis peur de r\u00e9ussir, peur de n\u2019avoir jamais vraiment essay\u00e9. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de son propre corps, de son vieillissement, de sa maladresse, de son inertie. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de Dieu, puis peur de l\u2019absence de Dieu, puis peur de ne m\u00eame plus savoir ce que signifiait ce mot. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur des autres, peur de leurs jugements, peur de leurs attentes, peur d\u2019y r\u00e9pondre \u00e0 c\u00f4t\u00e9. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de rater, puis peur que rater ne veuille plus rien dire. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de n\u2019\u00eatre qu\u2019un reflet, peur d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 vid\u00e9 de lui-m\u00eame sans le savoir. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de la fatigue, peur du trop tard, peur de la r\u00e9p\u00e9tition. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019\u00eatre lucide, puis peur de ne plus l\u2019\u00eatre. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de ne plus jamais \u00eatre touch\u00e9, \u00e9mu, d\u00e9plac\u00e9. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019\u00e9crire, peur de se taire, peur que le langage ne l\u2019abrite plus. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de se souvenir. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur de ne plus croire. J\u2019imagine qu\u2019il a eu peur d\u2019avoir peur pour de bon. {{{Boost#02 | Le texte et la faille}}} La porte \u00e9tait basse et noire et derri\u00e8re c\u2019\u00e9tait un couloir de boue o\u00f9 les bottes accrochaient. Une porte en m\u00e9tal blanc s\u2019ouvrait sur une lumi\u00e8re crue et la table d\u2019auscultation. La porte pivotait \u00e0 moiti\u00e9 et la pi\u00e8ce derri\u00e8re n\u2019\u00e9tait qu\u2019attente et n\u00e9on clignotant. Porte vitr\u00e9e trouble et dans la pi\u00e8ce une odeur d\u2019amidon et des rideaux qu\u2019on ne bouge pas. Une poign\u00e9e ronde et froide et un sol en lino collant avec des papiers froiss\u00e9s sur le bureau. Une porte \u00e0 trois battants et derri\u00e8re les cris d\u2019une t\u00e9l\u00e9 toujours allum\u00e9e. Une porte qui raclait le sol et ouvrait sur une salle \u00e0 manger vide avec une nappe en plastique. Je poussais une porte sans poign\u00e9e et l\u2019int\u00e9rieur sentait la pluie et les chiens. La porte s\u2019ouvrait \u00e0 l\u2019envers et derri\u00e8re un fauteuil marron pel\u00e9 et une lampe sans ampoule. Une porte qui grin\u00e7ait en continu et dans la pi\u00e8ce des cadres tordus, des chaussures sans paire. Une porte coulissante trop l\u00e9g\u00e8re pour \u00eatre vraie et derri\u00e8re un mur rose et une fissure. Une porte entrouverte laissait passer un filet de voix et derri\u00e8re c\u2019\u00e9tait l\u2019hiver sur le carrelage. Une porte repeinte dix fois et chaque couche racontait un silence et une honte. Derri\u00e8re la porte verte il y avait un banc contre le mur et une cage vide au plafond. Je touchais la porte du bout des doigts et la pi\u00e8ce derri\u00e8re respirait \u00e0 peine. Une porte peinte couleur chair et dans la pi\u00e8ce une table renvers\u00e9e, des miettes, des mouches. Porte d\u2019angle qui tenait mal et dans l\u2019angle un lit en fer, matelas crev\u00e9, couverture qui pue. Une porte en contreplaqu\u00e9 qu\u2019on oublie et derri\u00e8re le silence exact d\u2019un matin sans personne. Une porte identique \u00e0 cent autres et dedans la poussi\u00e8re seule faisait du bruit. Une porte vernie s\u2019ouvrait sur un miroir cass\u00e9 o\u00f9 mon visage n\u2019avait plus ses contours. Une porte si fine qu\u2019elle pliait au vent et derri\u00e8re un \u00e9vier, deux assiettes, rien d\u2019autre. Porte lourde et grise et derri\u00e8re une odeur de linge mouill\u00e9 et de radiateur br\u00fblant. Je pousse une porte et dedans c\u2019est le couloir d\u2019un h\u00f4pital que je n\u2019ai jamais quitt\u00e9. Une porte verte s\u2019ouvre sur un escalier en colima\u00e7on qui descend vers l\u2019eau ou vers rien. Une porte entrouverte encore, et dans la pi\u00e8ce une lumi\u00e8re basse et des ombres sans corps. Porte battante et dans la pi\u00e8ce les murs pleuraient, la peinture s\u2019\u00e9caillait comme une peau. Une porte peinte au pochoir et derri\u00e8re des silhouettes fig\u00e9es dans l\u2019attente de quelque chose. Je repousse une porte ancienne et tout est \u00e0 sa place sauf moi. La porte de derri\u00e8re n\u2019est pas une sortie, elle ouvre sur un grenier o\u00f9 le silence est repli\u00e9 sur lui-m\u00eame. Une porte sans serrure et derri\u00e8re un rire bref, un frisson, une assiette vide sur la table. Porte pleine et mate et dans l\u2019ombre un manteau suspendu flotte comme un fant\u00f4me. Une porte cadenass\u00e9e qui s\u2019ouvre quand m\u00eame et dedans c\u2019est mon corps allong\u00e9, endormi. Porte de cave et l\u2019humidit\u00e9 s\u2019infiltre jusque dans les phrases qu\u2019on ne dit pas. Je pousse la derni\u00e8re porte et elle donne sur un mur, mais j\u2019entre quand m\u00eame. {{{Boost#01| La terre}}} ST1 \u2014 La terre, mouvement silencieux La terre est un d\u00e9but. La terre est l\u00e0. \u00c9videmment. Sous nos pieds. Sous les chaussures, sous les roues, sous les corps qui tombent. Elle est l\u00e0, pr\u00e9sente, pesante, indiff\u00e9rente. Un tapis solide qui absorbe tout. Sol sec, sol mouill\u00e9, sol dur, sol meuble. Noire, brune, ocre, rouge. Elle se d\u00e9cline en teintes de fatigue, en strates de patience. Elle ne dit rien. Mais elle sent. Une seule odeur. Une odeur de terre. Une \u00e9vidence muette. La terre est un ventre vieux qui avale tout. ST2 \u2014 La langue par et dans la terre On gratte, on creuse, on ratisse. On entaille, on soul\u00e8ve la motte. Les ongles se remplissent de boue, la paume devient rugueuse. \u00c7a colle, \u00e7a tient, \u00e7a ne part pas si facilement. La terre aime s\u2019accrocher. Elle r\u00e9siste sous le fer de la pioche, crisse sous la lame, s\u2019effondre sous la pelle. On l\u2019ordonne en sillons, on lui assigne un r\u00f4le : ici, les l\u00e9gumes ; l\u00e0, un mur. Ailleurs, elle reste ce qu\u2019elle est : compacte, silencieuse, immobile. La charrue fend la terre, la herse l\u2019\u00e9miette, le semoir l\u2019ensemence. Mais sous tout cela, il y a le mot terre, \u00e0 d\u00e9faire comme dans un jeu de poup\u00e9es russes. ST3 \u2014 Soi-m\u00eame dans le rapport \u00e0 la terre La terre est une m\u00e9moire qui ne parle pas. Mais elle marque. Sous les ongles, sous les semelles, sur la manche du manteau. M\u00eame apr\u00e8s lavage, elle est l\u00e0. Elle p\u00e8se dans la brouette, tire les bras, casse le dos. Elle parle dans les corps, plaque un accent au fond de la gorge. On croit pouvoir la dire, sans se mouiller. Mais elle trahit celui qui fait semblant. Elle pr\u00e9f\u00e8re trahir que d\u2019\u00eatre trahie. Elle s\u2019effondre sous les pas trop s\u00fbrs. Elle est friable quand \u00e7a lui chante, grasse, salope sous la pluie, offerte au soleil. Et puis, apr\u00e8s des ann\u00e9es, elle devient sage comme une image. Elle sourit : viens, la soupe est chaude. Quand on s\u2019allonge aupr\u00e8s d\u2019elle, c\u2019est alors autre chose : Un creux qui \u00e9pouse le dos, la t\u00eate qui d\u00e9passe, comme \u00e0 la plage. Et tout un monde \u00e0 ras du sol : les herbes qui ondulent, les insectes qui dansent, le linge qui claque. Et le lapin saign\u00e9, d\u00e9pec\u00e9, qui goutte \u00e0 goutte l\u2019emplit de quoi tenir l\u2019hiver. La terre est l\u00e0, m\u00eame en ville. Sous le b\u00e9ton, dans les nids-de-poule, dans l\u2019odeur de l\u2019orage. On peut tenter de l\u2019\u00e9viter, elle reste. Elle colle aux semelles, s\u2019infiltre dans la bouche. Elle r\u00e9siste. Elle fait son travail. Un jour, elle nous reprendra tous. ST4 \u2014 Dictionnaire de la terre La terre est une main qui tient ce qu\u2019on oublie. Le hallier : un gros buisson touffu compos\u00e9 de ronces, o\u00f9 se r\u00e9fugie le gibier. On dit aussi broussaille, fourr\u00e9. La terre est un livre. On gratte la page, on tourne la page. Strate apr\u00e8s strate. Elle garde les os, les soldats, les anonymes. Elle \u00e9galise les abattis. Elle pr\u00e9pare un futur souvenir de nous. La brande : formation v\u00e9g\u00e9tale de type lande, issue d\u2019une d\u00e9forestation ancienne. La terre est une d\u00e9finition impossible. Elle est tout ce qui est l\u00e0, ce qui fut, et ce qui sera sans nous. {{{#Boost #00 | 6\u00b010' Latitude sud, oc\u00e9an Indien.}}} Les ruelles serpentent, \u00e9troites, humides, prises dans la touffeur nocturne. Des ombres y passent, \u00e9paules basses, visages burin\u00e9s par le rhum et l\u2019attente. Ici, \u00e0 Stone Town, la nuit exhale ses parfums d\u2019\u00e9pices s\u00e8ches et de pierre oubli\u00e9e. Au matin, le port se d\u00e9voile dans une brume jaune. Les boutres y reposent, voiles repli\u00e9es comme des peaux mortes. L\u2019air est dense, charg\u00e9 de sel, de gasoil et d\u2019anciens d\u00e9parts. Quelques hommes veillent, debout dans le jour qui se l\u00e8ve, les traits fig\u00e9s. Ils ne parlent pas. Ils regardent, et leurs yeux, disaient les vieux, brillent \u00ab comme la publicit\u00e9 \u00bb, sans y croire. Dans les enchev\u00eatrements de ruelles, temples hindous et mosqu\u00e9es s\u2019adossent. Les minarets pointent un ciel encore laiteux. Les portes sculpt\u00e9es \u2014 ferronneries lourdes, bois tann\u00e9s \u2014 ferment des cours int\u00e9rieures o\u00f9 la m\u00e9moire suinte, entre les traces d\u2019esclaves et de contrebande. On dirait que les murs ont conserv\u00e9 l\u2019odeur du sang, comme \u00e0 S\u00e9bastopol, disaient-ils. Le march\u00e9 de Darajani bruisse. Une rumeur \u00e9paisse, des voix rudes, une tension sous-jacente. Les \u00e9tals d\u00e9bordent : poissons tranch\u00e9s, chairs brillantes, \u00e9pices pourpres, l\u00e9gumes \u00e9clatants. Les mains s\u2019agitent, les prix claquent. Dans la foule, des silhouettes voil\u00e9es traversent, leur pas s\u00fbr, gestes souples, regard \u00e0 peine fuyant. Elles ne craignent rien. La nuit revient sur les Forodhani Gardens. Une \u00e0 une, les lanternes s\u2019allument, trouant la p\u00e9nombre. Le vent ram\u00e8ne les odeurs de grillades et d\u2019algues. Entre les cargos modernes, les boutres glissent, lents, spectres d\u2019un monde qui ne s\u2019est jamais \u00e9teint. L\u2019oc\u00e9an chuchote \u00e0 voix basse. Le Palais des Merveilles se tient l\u00e0, massif, ses balcons de fer dessinant l\u2019\u00e9pure d\u2019un th\u00e9\u00e2tre vide. La fa\u00e7ade luit un instant, puis s\u2019\u00e9teint. Le b\u00e2timent semble contenir tout ce qui fut, tout ce qui ment. C\u2019est une coulisse pour drames sans spectateurs. Et la rue du bout du monde ? Elle ne m\u00e8ne nulle part. Elle s\u2019ach\u00e8ve ici, dans cet entrelacs d\u2019odeurs, de silences et d\u2019attentes. Entre deux temps, entre deux ports. On ne sait plus si l\u2019on vient ou si l\u2019on part. Le ciel, lui, s\u2019en fiche : les \u00e9toiles veillent sans m\u00e9moire. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/cco-st-bonnet.jpg?1759216525", "tags": ["Ateliers d'\u00e9criture"] } ] }