{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/histoire-compilation.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/histoire-compilation.html", "title": "Histoire-Compilation", "date_published": "2026-01-10T18:35:24Z", "date_modified": "2026-01-10T18:36:52Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "\n

Contexte<\/h2>\n

Ces textes forment une s\u00e9quence continue d\u2019exercices issus du cycle #boost, saison 2, s\u00e9quence 1 « Histoire » de Fran\u00e7ois Bon.1<\/a> Il s\u2019agit d\u2019un parcours progressif \u00e0 travers les propositions d\u2019atelier, de septembre \u00e0 d\u00e9cembre 2025.<\/p>\n

Le premier texte de la s\u00e9rie, accompagn\u00e9 d\u2019une carte et de rep\u00e8res g\u00e9olocalis\u00e9s, se trouve sur ledibbouk.net et n\u2019est pas reproduit ici.<\/p>\n

La gen\u00e8se : septembre, le moment du trop<\/h2>\n

Les deux textes de septembre posent la question fondamentale : pourquoi raconter des histoires ? Le 22 septembre d\u00e9tourne d\u00e9j\u00e0 la consigne d\u2019atelier. Plut\u00f4t que de raconter une des histoires inventori\u00e9es, il fait parler l\u2019inventaire lui-m\u00eame. La Carte, L\u2019Inventaire, L\u2019Archiviste, Le Silence prennent la parole. Ce sont des voix de la m\u00e9thode, pas des personnages. L\u2019auteur reste muet.<\/p>\n

Le codicille est explicite : « retourner l\u2019atelier contre lui-m\u00eame, \u00e9prouver ce qui pousse encore \u00e0 \u00e9crire, m\u00eame dans ce moment du trop. » C\u2019est une crise d\u2019\u00e9criture mise en sc\u00e8ne comme dispositif. Pas de pathos, juste la m\u00e9canique expos\u00e9e.<\/p>\n

Le 30 septembre poursuit : vingt statues fig\u00e9es place Starom\u011bstsk\u00e1. D\u00e9j\u00e0 la m\u00e9thode de l\u2019inventaire syst\u00e9matique (posture, cheveux, bijoux, expression). Le post-scriptum r\u00e9v\u00e8le le processus : « De cet arbitraire surgit une forme parall\u00e8le, un r\u00e9cit qui se fabrique malgr\u00e9 lui. L\u2019arbitraire en est le narrateur, le v\u00e9ritable personnage. »<\/p>\n

Ce qui s\u2019installe d\u00e8s septembre : accepter l\u2019arbitraire des contraintes comme moteur narratif. Ne pas faire semblant que le r\u00e9cit vient naturellement. Montrer la fabrique.<\/p>\n

22 septembre 2025<\/h2>\n

(\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019auteur, satur\u00e9 de titres, demeure muet. Les t\u00e9moins parlent pour eux-m\u00eames, chacun dans sa solitude. La somme fait la sc\u00e8ne.)<\/p>\n

[La Carte]<\/p>\n

Je suis une carte. On me consulte pour trouver un chemin. J\u2019indique des distances, des pentes, des courbes. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour \u00e7a. Mais on m\u2019utilise pour autre chose : on me surcharge d\u2019histoires, de titres. Je ne reconnais plus mes lignes. Je reste fid\u00e8le \u00e0 ma fonction, orienter, mesurer. Pourtant je deviens illisible.<\/p>\n

[L\u2019Inventaire]<\/p>\n

Un. Deux. Trois. Dix. Vingt. \u00c7a ne s\u2019arr\u00eate pas. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 ouvert pour compter, pour ranger. Mais je gonfle, je m\u2019\u00e9tire, je n\u2019ai plus de bornes. Chaque nouveau titre est un poids. Je ne sais plus si je contiens ou si je me vide. J\u2019\u00e9tais cens\u00e9 aider, je me perds moi-m\u00eame.<\/p>\n

[Le Lecteur}<\/p>\n

Je tombe sur cette liste. Trop longue, trop pleine. J\u2019essaie de suivre, mais je ne sais pas si ces histoires existent. Sont-elles invent\u00e9es pour moi ? Sont-elles r\u00e9elles ? Je doute. Peut-\u00eatre qu\u2019on se moque. Peut-\u00eatre qu\u2019il n\u2019y a rien derri\u00e8re les titres. Je ferme le carnet, je reste inquiet.<\/p>\n

[L\u2019Archiviste]<\/p>\n

J\u2019aligne. Je num\u00e9rote. Je classe par rubriques, par ann\u00e9es, par lieux. Mon r\u00f4le est clair : tenir l\u2019ordre. Mais l\u2019ordre se d\u00e9fait d\u00e8s que j\u2019\u00e9cris. La liste enfle, se d\u00e9double. Je rature, je recopie. Je voudrais contenir, mais je ne fais que rappeler qu\u2019il y a trop. Je ne suis pas s\u00fbr d\u2019\u00eatre utile.<\/p>\n

[Le Silence]<\/p>\n

Je n\u2019ai rien \u00e0 dire. Je suis l\u00e0 autour. Je gonfle dans les blancs. On m\u2019a laiss\u00e9 la place du principal, le mutique. On croit que je soutiens, mais je ne soutiens rien. Je suis le vide au centre. J\u2019attends que quelqu\u2019un me traverse. J\u2019attends, et rien ne vient.<\/p>\n

Post-scriptum<\/strong><\/p>\n

Codicille Dans la premi\u00e8re \u00e9tape (#01), il s\u2019agissait d\u2019\u00e9tablir un inventaire d\u2019histoires li\u00e9es \u00e0 une carte, \u00e0 des lieux. La prolif\u00e9ration de titres qui en est sortie n\u2019avait rien d\u2019un but en soi : c\u2019\u00e9tait une pouss\u00e9e, un exercice m\u00e9canique. La deuxi\u00e8me proposition invite \u00e0 faire parler les t\u00e9moins, \u00e0 laisser surgir leurs voix autour d\u2019une situation. Le choix a \u00e9t\u00e9 de d\u00e9tourner l\u2019exercice : non pas reprendre l\u2019une des histoires de l\u2019inventaire, mais mettre en sc\u00e8ne l\u2019exc\u00e8s m\u00eame de cet inventaire. Pourquoi vouloir raconter tant d\u2019histoires ? Alors prennent la parole ce qui gravite autour : la Carte, l\u2019Inventaire, le Lecteur, l\u2019Archiviste, le Silence. Chacun cherche sa raison d\u2019\u00eatre, souvent sans la trouver. L\u2019auteur, lui, reste muet. Ce n\u2019est plus un jeu, mais une n\u00e9cessit\u00e9 : retourner l\u2019atelier contre lui-m\u00eame, \u00e9prouver ce qui pousse encore \u00e0 \u00e9crire, m\u00eame dans ce moment du trop. {{Illustration}} carte Pierre Alechinsky 1927<\/p>\n

30 septembre 2025<\/h2>\n

20 personnages sur la place Starom\u011bstsk\u00e1<\/strong><\/p>\n

Devant l\u2019horloge astronomique de Prague, l\u2019homme attend l\u2019instant o\u00f9 les automates annonceront une date impossible. La foule est immobile. Voici vingt silhouettes fig\u00e9es.<\/p>\n

L\u2019homme \u00e0 l\u2019horloge<\/p>\n

Debout face au cadran, mains crois\u00e9es dans le dos.<\/p>\n

Cheveux fins rabattus, m\u00e8ches grises brillantes.<\/p>\n

Montre-bracelet \u00e0 l\u2019\u00e9cran noir.<\/p>\n

Expression : fixe.<\/p>\n

La touriste au chapeau<\/p>\n

Appareil photo lev\u00e9, genoux fl\u00e9chis.<\/p>\n

Chapeau de paille au ruban bleu trop serr\u00e9.<\/p>\n

Collier de perles de verre.<\/p>\n

Expression : impatiente.<\/p>\n

Le vieil homme assis<\/p>\n

Sur le rebord de pierre, canne contre la cuisse.<\/p>\n

Calvitie bord\u00e9e d\u2019un duvet blanc \u00e9parpill\u00e9.<\/p>\n

N\u00e9ant.<\/p>\n

Expression : r\u00e9sign\u00e9.<\/p>\n

L\u2019enfant en manteau rouge<\/p>\n

Bras tendus vers le cadran, doigt point\u00e9.<\/p>\n

Cheveux boucl\u00e9s \u00e9chapp\u00e9s de la capuche.<\/p>\n

Bracelet plastique vert fluo.<\/p>\n

Expression : \u00e9merveill\u00e9.<\/p>\n

La femme au t\u00e9l\u00e9phone<\/p>\n

Main sur l\u2019\u00e9cran, l\u2019autre couvrant l\u2019oreille.<\/p>\n

Queue-de-cheval serr\u00e9e, m\u00e8ches \u00e9chapp\u00e9es.<\/p>\n

Bague argent\u00e9e trop grande au pouce.<\/p>\n

Expression : distraite.<\/p>\n

Le couple enlac\u00e9<\/p>\n

Bras nou\u00e9s \u00e0 la taille, regards lev\u00e9s ensemble.<\/p>\n

Cheveux noirs tombant droit ; cr\u00e2ne ras\u00e9 brillant.<\/p>\n

Cha\u00eene dor\u00e9e sous le col.<\/p>\n

Expression : fusionn\u00e9s.<\/p>\n

Le policier en faction<\/p>\n

Droit comme un piquet, mains sur la ceinture.<\/p>\n

Casquette trop large qui glisse.<\/p>\n

N\u00e9ant.<\/p>\n

Expression : rigide.<\/p>\n

La vendeuse de cartes postales<\/p>\n

Accroupie devant sa valise, doigts triant les piles.<\/p>\n

Chignon rapide, m\u00e8ches rebelles.<\/p>\n

Boucles d\u2019oreilles en plastique rose bonbon.<\/p>\n

Expression : affair\u00e9e.<\/p>\n

L\u2019homme au parapluie<\/p>\n

Parapluie ferm\u00e9 comme une canne, point\u00e9 au sol.<\/p>\n

Cheveux poivre et sel plaqu\u00e9s.<\/p>\n

N\u00e9ant.<\/p>\n

Expression : las.<\/p>\n

La jeune fille aux \u00e9couteurs<\/p>\n

Pench\u00e9e en avant, fil blanc courant aux oreilles.<\/p>\n

Carr\u00e9 brun impeccable, raie au milieu.<\/p>\n

Piercing discret, l\u00e9g\u00e8rement de travers.<\/p>\n

Expression : ailleurs.<\/p>\n

Le peintre de rue<\/p>\n

Main suspendue, pinceau encore tremp\u00e9.<\/p>\n

B\u00e9ret tach\u00e9 de couleur, affaiss\u00e9.<\/p>\n

N\u00e9ant.<\/p>\n

Expression : concentr\u00e9.<\/p>\n

L\u2019adolescente aux baskets<\/p>\n

Assise sur le trottoir, bras crois\u00e9s sur les genoux.<\/p>\n

Cheveux auburn en tresse d\u00e9j\u00e0 d\u00e9faites.<\/p>\n

Bracelet de cuir \u00e9lim\u00e9.<\/p>\n

Expression : boudeuse.<\/p>\n

Le joueur d\u2019accord\u00e9on<\/p>\n

Assis sur un tabouret, soufflet entrouvert.<\/p>\n

Calotte noire, cheveux coll\u00e9s aux tempes.<\/p>\n

N\u00e9ant.<\/p>\n

Expression : grave.<\/p>\n

La touriste japonaise<\/p>\n

Sur la pointe des pieds, smartphone au-dessus de la foule.<\/p>\n

Carr\u00e9 impeccable, brillant.<\/p>\n

Montre fine au poignet gauche.<\/p>\n

Expression : concentr\u00e9e.<\/p>\n

Le mendiant<\/p>\n

Accroupi, main tendue, gobelet bleu fendu.<\/p>\n

Cheveux gris emm\u00eal\u00e9s, barbe hirsute.<\/p>\n

N\u00e9ant.<\/p>\n

Expression : implorant.<\/p>\n

La guide au micro<\/p>\n

Bras lev\u00e9 vers la tour, micro coll\u00e9 \u00e0 la bouche.<\/p>\n

Coupe courte, m\u00e8ches blondes h\u00e9riss\u00e9es.<\/p>\n

Pendentif en forme de cl\u00e9, inutile.<\/p>\n

Expression : appliqu\u00e9e.<\/p>\n

Le cycliste arr\u00eat\u00e9<\/p>\n

Un pied au sol, l\u2019autre sur la p\u00e9dale.<\/p>\n

Casque blanc stri\u00e9.<\/p>\n

N\u00e9ant.<\/p>\n

Expression : press\u00e9.<\/p>\n

La m\u00e8re et le landau<\/p>\n

Dos courb\u00e9, mains crisp\u00e9es sur la poign\u00e9e.<\/p>\n

Chignon tir\u00e9, m\u00e8ches coll\u00e9es.<\/p>\n

Boucles rondes en argent terni.<\/p>\n

Expression : \u00e9puis\u00e9e.<\/p>\n

Le serveur en pause<\/p>\n

Tablier roul\u00e9, cigarette au coin des l\u00e8vres.<\/p>\n

Cheveux noirs gomin\u00e9s.<\/p>\n

Montre trop large qui claque au poignet.<\/p>\n

Expression : blas\u00e9.<\/p>\n

Le photographe \u00e0 tr\u00e9pied<\/p>\n

Pli\u00e9 en deux sur son appareil.<\/p>\n

Calvitie nette, nuque rougie.<\/p>\n

N\u00e9ant.<\/p>\n

Expression : absorb\u00e9.<\/p>\n

Cloche, automates. L\u2019heure surgit, fausse, introuvable. La foule reste fig\u00e9e, inventori\u00e9e comme statues d\u2019un instant qui ne s\u2019ach\u00e8ve pas.<\/p>\n

Post-scriptum<\/p>\n

Au d\u00e9part (#01), ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un titre dans un index, un nom pris au hasard parmi d\u2019autres. Rien n\u2019obligeait \u00e0 le reprendre, mais les consignes m\u2019y ont ramen\u00e9. Comme on pose le doigt sur une carte. \u00c0 l\u2019\u00e9tape suivante (#02), il a fallu des voix. Elles sont venues comme si l\u2019histoire les appelait, chacune donnant un fragment, une subjectivit\u00e9. L\u00e0 encore, il s\u2019agissait de d\u00e9passer, de voir l\u2019arbitraire en surplomb. Pour cette troisi\u00e8me proposition , les voix se sont tues. Restent des corps fig\u00e9s, inventori\u00e9s comme statues. Une ob\u00e9issance \u00e0 la contrainte qui dessine malgr\u00e9 moi une continuit\u00e9. Arbitraire, oui. Mais de cet arbitraire surgit une forme parall\u00e8le, un r\u00e9cit qui se construit en suivant les d\u00e9tours impos\u00e9s. Une histoire qui se fabrique malgr\u00e9 elle. L\u2019arbitraire en est le narrateur, le v\u00e9ritable personnage.<\/p>\n

Octobre : les dispositifs formels<\/h2>\n

Le 6 octobre est le texte-pivot. L\u2019Archiviste devient un vrai personnage-m\u00e9thode. Prague revient, mais fragment\u00e9e (trois points sur la carte : Attendre, Rater, Revenir). Osiris appara\u00eet comme figure de la fracture. Les « pourquoi » servent de tracteurs : « s\u2019il ne tire rien, on le coupe. »<\/p>\n

Le texte expose sa propre m\u00e9thode en train de se construire. Les objets pauvres (ticket blanchi, vis, bout d\u2019ongle) font leur poids. La carte num\u00e9rique clignote. La m\u00e9taphore de la d\u00e9panneuse qui tracte l\u2019\u00e9pave est exacte : on ne promet pas que \u00e7a roulera, on gagne juste quelques m\u00e8tres.<\/p>\n

Le principe pos\u00e9 : « enlever plut\u00f4t qu\u2019ajouter. Verbe + objet, pas de glose. »<\/p>\n

Le 13 octobre pousse la m\u00e9thode \u00e0 l\u2019extr\u00eame : vingt vues polyphoniques autour d\u2019un stand de saucisses \u00e0 Prague. Chaque vue est une voix (le r\u00e9verb\u00e8re, Irina au comptoir, la saucisse elle-m\u00eame, le chien, l\u2019horloge). Rien ne hi\u00e9rarchise ces voix. L\u2019affam\u00e9 compte autant que le policier. La d\u00e9mocratie radicale du regard.<\/p>\n

Ce qui frappe : la densit\u00e9 sans surcharge. Chaque vue tient en quelques lignes serr\u00e9es. Pas de d\u00e9veloppement psychologique. Juste la mati\u00e8re : graisse, halo, pav\u00e9s, froid.<\/p>\n

Les 22 et 24 octobre travaillent les sept r\u00eaves avec l\u2019inconnu. Trois ordres de lecture possibles (canonique, alternance dedans\/dehors, logique d\u2019enqu\u00eate). Puis trois versions de certains fragments. Le 24 octobre tente la phrase proustienne : expansion syntaxique maximale, ench\u00e2ssements, ralentissement du temps.<\/p>\n

Le travail visible : comment un m\u00eame mat\u00e9riau (r\u00eaves, inconnu, lieux parisiens) peut-\u00eatre r\u00e9agenc\u00e9, r\u00e9\u00e9crit, \u00e9tir\u00e9 selon des protocoles diff\u00e9rents. Ce n\u2019est plus l\u2019histoire qui compte, c\u2019est la manipulation formelle.<\/p>\n

6 octobre 2025<\/h2>\n

codicille<\/em><\/p>\n

On garde l\u2019outillage court. La carte avec trois points — Attendre, Rater, Revenir. L\u2019Archiviste pour faire le boulot propre : il cote, il retire, il aligne. Trois preuves seulement sur la table : un ticket blanchi, une vis, un bout d\u2019ongle. Le « pourquoi » sert de tracteur : s\u2019il ne tire rien, on le coupe. On avance d\u2019un centim\u00e8tre \u00e0 chaque fois, pas plus.<\/p>\n

Prague, on n\u2019en fait pas des caisses : une seule touche qui reste dans le corps — rugosit\u00e9 de pierre, poussi\u00e8re sous l\u2019ongle — et c\u2019est tout. Kafka, on le laisse hors du nom. Osiris n\u2019est pas un personnage, juste la fa\u00e7on de montrer la fracture. La nuit, on la garde comme liant : elle tient sans demander d\u2019explications. Le jour, c\u2019est pour nommer, pas pour relier.<\/p>\n

\u00c0 chaque passage, enlever plut\u00f4t qu\u2019ajouter. Pas de d\u00e9cors de secours (tasse, cuisine) sauf une fois, nette. Verbe + objet, pas de glose. Ne pas confondre finir et en finir : la h\u00e2te brille, ne tient pas. On tracte l\u2019\u00e9pave, on l\u2019arrache du foss\u00e9, on ne promet pas qu\u2019elle roulera demain.<\/p>\n

La fin, simple : un geste humain qui d\u00e9place un peu — la main sur le seuil — et on coupe l\u00e0. Demain, on revient, on enl\u00e8ve une \u00e9pingle, on laisse le trait d\u00e9passer d\u2019un rien. \u00c7a suffit. La table. Sa rayure en biais. Un fil mal tir\u00e9. Un peu de graphite sur les doigts. Trois feuillets scotch\u00e9s bord \u00e0 bord. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, la carte. Elle respire quand je tourne la molette. Je reste l\u00e0. Je pose une question qui ne cherche pas de r\u00e9ponse. Elle doit seulement tirer. Pourquoi relier ce qui se refuse. Pour emp\u00eacher la panique de se refermer. Pour gagner quelques m\u00e8tres. Pourquoi confondre finir et en finir. Parce que la h\u00e2te ressemble \u00e0 une issue. Elle brille. Elle ne tient pas. Pourquoi rester ici et pas ailleurs. Parce qu\u2019ici je peux peser. Les preuves pauvres font leur poids. J\u2019ai besoin de ce poids, pas d\u2019arguments.<\/p>\n

Feuillet n°2. \u00c9criture nerveuse. Les notes mordent la fibre. Pelures de crayon sur la peau. Il fallait des personnages. J\u2019ai lev\u00e9 la t\u00eate. J\u2019ai vu la carte et ses \u00e9pingles. J\u2019ai pens\u00e9 au lecteur. Il cliquerait. Il voudrait comprendre. Il n\u2019y comprendrait rien. Alors un verbe est venu. Archiver. De ce verbe j\u2019ai fait quelqu\u2019un. L\u2019Archiviste entre sans bruit. Gants fins. R\u00e8gle froide. Il compte. Il coupe. Pourquoi lui maintenant. Parce qu\u2019il faut une main \u00e9trang\u00e8re. Pour toucher ce que je n\u2019ose pas nommer. Il pose des \u00e9tiquettes blanches. Il cote la pi\u00e8ce. Il inscrit au dos des chiffres simples. Latitude. Longitude. Clavicule pr\u00e8s de la rivi\u00e8re. Rotule pr\u00e8s du silo. \u0152il au pied du pont. Langue sur le zinc. Le vieux mythe remonte. Osiris. L\u2019homme en morceaux. Je n\u2019ai que ce corps sous la main. Pourquoi accepter ce dispositif. Pour travailler la fracture \u00e0 ciel ouvert. Renoncer au collage propre.<\/p>\n

Je ne garde que trois points sur la carte. Attendre. Rater. Revenir. « Revenir » clignote. Vide. Pourquoi ce vide attire. Parce que l\u00e0 se prend le crochet. Pas la promesse du trajet. Revenir ne recolle rien. Revenir tracte. Sans garantie. Je pose sur la table trois choses exactes. Un ticket blanchi. 3,60 \u20ac. Date mang\u00e9e. Une vis \u00e0 bois. Un bout d\u2019ongle pris dans la poussi\u00e8re. L\u2019Archiviste les aligne. Il ne dit rien. Je photographie. Je nomme. Pourquoi ces trois-l\u00e0. Parce qu\u2019ils restent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre. Parce qu\u2019ils p\u00e8sent au millim\u00e8tre.<\/p>\n

Je pars avec le troisi\u00e8me exercice. Prague. Starom\u011bstsk\u00e1. L\u2019air humide accroche les joues. Le sucre br\u00fbl\u00e9 reste dans la gorge. Un collier claque. Les pav\u00e9s renvoient un froid gras. Je suis venu pour un cimeti\u00e8re. Je marche vers la place. Pourquoi cet \u00e9cart. Les tombes persistent sous la paupi\u00e8re. Pierre fendue. Lichen sombre. Lettres r\u00e2p\u00e9es. Je regarde l\u2019horloge. Les figures sortent. Rentrent. Sortent encore. Je fige le dehors. Un homme en manteau s\u2019immobilise. Gants. Visage tourn\u00e9 vers rien. Je dis : statue. Pourquoi cette ruse. Pour que dedans cela cesse de bouger. Pour poser \u00e0 plat. Kafka passe sans nom. Un col raide. Un couloir qui s\u2019enroule. Si je le dis, je marche dessus. Je coupe par Pa\u0159\u00ed\u017esk\u00e1. Vitrines propres. Odeur de neuf. Je glisse vers Josefov. Je n\u2019entre pas. Les grilles d\u00e9coupent des cases. Emplacements pr\u00eats pour mes \u00e9pingles. L\u2019Archiviste compte en silence. Ici la clavicule. L\u00e0 la rotule. Plus loin l\u2019\u0153il. L\u2019ordre ment. Il le sait. Moi aussi. Pourquoi ne pas poser la main sur la pierre. Parce qu\u2019elle tremblerait. Je la poserai ailleurs.<\/p>\n

Je m\u2019accorde une seule touche directe. Au coin d\u2019un mur. Je fr\u00f4le un relief de pierre. Rugosit\u00e9 fine. Un peu de poussi\u00e8re sous l\u2019ongle. C\u2019est suffisant. L\u2019odeur qui monte n\u2019appelle rien. Un pas de c\u00f4t\u00e9. Pourquoi si peu. Pour donner un corps \u00e0 l\u2019ombre. Sans faire tableau.<\/p>\n

Je reviens. La table. Le po\u00eale ronfle bas. La r\u00e8gle de l\u2019Archiviste renvoie le froid \u00e0 la paume. Je rouvre le feuillet n°1. Lieu : murs blancs. Porte qui ferme mal. Ampoule nue. Odeur d\u2019eau stagnante. Rien d\u2019\u00e9l\u00e9gant. Tout d\u2019utile. Je prends un feutre fin. Je trace un trait qui traverse les trois feuillets. Il ne s\u2019arr\u00eate pas aux num\u00e9ros. Le feutre accroche la fibre. Le trait vibre. Pourquoi ce geste apaise. Parce qu\u2019il relie en creusant. Pas en coiffant. Le trait croise Osiris. Effleure « d\u00e9membre ». D\u00e9borde sur « Prague ». La continuit\u00e9 vient du trembl\u00e9.<\/p>\n

Je rouvre la carte. Les trois points tiennent. « Attendre » : dix lignes nettes. Une sc\u00e8ne tenue. Pas de morale. « Rater » : une seule phrase. S\u00e8che. « Revenir » : encore vide. Pourquoi attendre. Pour consolider la place du mot. On ne lance pas la d\u00e9panneuse sur terrain gras sans cale. Dehors, un scooter monte. Redescend. Le son d\u00e9cro\u00eet. Remonte. Je tape une ligne dans « Revenir ». Revenir : accepter la nuit comme liant. L\u2019ic\u00f4ne verte s\u2019allume. C\u2019est peu. C\u2019est juste. Pourquoi la technique touche. Parce qu\u2019elle ne juge pas. Elle accorde un « c\u2019est bon » modeste. Suffisant.<\/p>\n

Je ferme l\u2019ordinateur. La pi\u00e8ce gagne un ton. Les trois preuves suffisent \u00e0 tenir un paragraphe. L\u2019Archiviste \u00e9carte la vis. Il la pointe vers moi. Ce n\u2019est pas un ordre. C\u2019est un angle. Pourquoi la nuit plut\u00f4t que le jour. La nuit n\u2019exige pas de forme. Elle tol\u00e8re le joint apparent. Elle tient sans forcer. Le jour r\u00e9clame l\u2019exactitude. Utile pour nommer. Pas pour relier.<\/p>\n

Je reviens aux pourquoi. Je les rep\u00e8se un \u00e0 un. Ils doivent tirer. Pas meubler. Pourquoi garder l\u2019angle mort. Pour ne pas trahir en \u00e9clairant trop. L\u2019ombre pr\u00e9serve ce qui tient mal. Pourquoi taire le nom du p\u00e8re quand il se poste au seuil. Pour que le corps fasse barrage. Sans devenir r\u00e9cit. La lumi\u00e8re reste derri\u00e8re. Le passage demeure passage. Pourquoi la carte. Pour tracter l\u2019\u00e9pave d\u2019un foss\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. Pas pour une vitrine. Chaque pourquoi tire un peu. Deux centim\u00e8tres. Puis rel\u00e2che. Puis reprend. Pas d\u2019emphase. Verbe. Objet.<\/p>\n

Je tends la main vers le feuillet n°2. Sous Osiris, j\u2019ajoute : recoller en laissant visible la fracture. L\u2019Archiviste note la cote. Tourne la cartelette. Souffle la poussi\u00e8re. Le geste a lieu. Ici. Maintenant. L\u2019ancienne confusion perd du terrain. Pourquoi la pr\u00e9cipitation, hier. Peur du morceau manquant. Panique devant le vide. Aujourd\u2019hui, j\u2019accepte. Le vide fait moteur. Il prend le crochet.<\/p>\n

Je pourrais finir sur l\u2019euphorie br\u00e8ve du « point enregistr\u00e9 ». Je garde un contrepoids. Je passe dans le couloir. Froid doux. La porte ferme mal. Une main repose sur le seuil. Paume vers le bas. Elle v\u00e9rifie. Elle ne commande pas. Elle n\u2019emp\u00eache pas. Pourquoi ce geste suffit. Parce qu\u2019il ne raconte pas plus qu\u2019il ne faut. Il d\u00e9place juste assez. Je reviens. Je glisse la vis, le ticket, l\u2019ongle dans une enveloppe brune. Je cote. Je souffle la poussi\u00e8re de la tranche. La nuit entre sans demander. Le trait d\u00e9passe un peu le bord. Cela suffit pour que demain ait un appui.<\/p>\n

13 octobre 2025<\/h2>\n

VUE 01 — LE R\u00c9VERB\u00c8RE Point 17-B. Allumage 16 h 07. C\u00f4ne clair stable. Flux jaune constant sur la cellule blanche. Les braseros respirent dans mon halo, la graisse luit sur la t\u00f4le. Micro-bu\u00e9e sur capot, retomb\u00e9e lente. Personne ne me regarde. Je tiens la place.<\/p>\n

VUE 02 — IRINA AU COMPTOIR Pain. Beurre. \u0152uf. Pince. Oignon. Persil. Huile qui claque. Le TPE bipe, parfois fige neuf secondes, repart. Ticket. Halog\u00e8ne aux joues, doigts froids. Je reconnais manteau rouge, banc, casque. Le gras passe la vitre, revient. « Suivant. » Rythme gard\u00e9.<\/p>\n

VUE 03 — LE COMPAGNON Il caille. Halo jaune. Silhouettes d\u00e9coup\u00e9es. Le grand \u00e0 la t\u00f4le, la petite \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Pas faim. \u00c0 deux on se serait avanc\u00e9s. \u00c9valuer les \u00e9paules, la bi\u00e8re, les voix. L\u00e0 non. Je reste. Les braseros soufflent. La graisse flotte. Je ne bouge pas.<\/p>\n

VUE 04 — LE BLUETOOTH Terrasse, fin d\u00e9cembre. « Oui. Parfait. J\u2019arrive. » Casque blanc. J. gesticule au camion. Vapeur, bip, file. Halog\u00e8ne qui colle aux paupi\u00e8res. « Deux. Moutarde. » 21 h 58 s\u2019allume sur l\u2019horloge. « C\u2019est fait. » Je garde les mains en poche.<\/p>\n

VUE 05 — LA FEMME \u00c0 L\u2019ENFANT ROUGE Poids ti\u00e8de sur la hanche. Je regarde la gu\u00e9rite comme un pr\u00e9. Aplats d\u2019ocre, blanc de vapeur, silhouettes noires. Verre qui condense, goutte qui file. Les braseros soufflent sous l\u2019halog\u00e8ne. Une autre image remonte puis se retire. Je garde les yeux pos\u00e9s.<\/p>\n

VUE 06 — LE POLICIER Position. Axe tabl\u00e9e. Surveillance continue. Halog\u00e8ne OK, braseros stables. Recherche d\u2019anomalie. D\u00e9placements lat\u00e9raux, visibilit\u00e9 r\u00e9duite c\u00f4t\u00e9 tabac. La cellule sert, la file avance. Je couvre la zone chaude. Attente active. Rien \u00e0 signaler, pour l\u2019instant.<\/p>\n

VUE 07 — L\u2019HABITU\u00c9 DU BANC Je viens t\u00f4t pour le rideau qui monte, je reste parfois pour la fermeture. Je mange un chleb\u00ed\u010dek, plut\u00f4t tartine que sandwich. Les braseros respirent, l\u2019odeur de graisse revient m\u00eame sans manger. Je compte les chiens, les couples, pas les heures. Le halo tient tout ensemble.<\/p>\n

VUE 08 — LA CHAISE Poids plein dos, jointure qui racle. Pav\u00e9 bomb\u00e9 sous un pied. On me tire, on me repousse. Le tissu est r\u00eache, humide au travers. Les braseros me s\u00e8chent d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019autre reste froid. 22 h 02 claque \u00e0 l\u2019horloge. Je tiens, mais je grince.<\/p>\n

VUE 09 — LA BOUTEILLE DE GAZ Pression 6,2 bar. Robinet quart de tour. Flamme stable, micro-chute \u00e0 l\u2019ouverture de la porte. Odeur additiv\u00e9e correcte. Film gras en retomb\u00e9e. Secousse inutile, reprise. Je tiens le feu. Je tiendrai la nuit.<\/p>\n

VUE 10 — LE BALAYEUR Papiers gras. Carton humide. Serviettes dures. Rigole prend tout. Friture \u00e0 gauche. Horloge au-dessus. Pav\u00e9s luisants. Je pousse vers la bouche d\u2019\u00e9gout. Barquette coince. Coup de semelle. \u00c7a repart. Halog\u00e8ne sur flaques. Place qui boit.<\/p>\n

VUE 11 — L\u2019OISEAU Quadrillages, flux, ronds d\u2019ombre. La chaleur monte en nappes, se tord. Les voix piquent des pointill\u00e9s. Je fais un tour. Le halo dessine une tache r\u00e9guli\u00e8re. Je reviens. Odeur forte de viande. Je crie deux fois. Personne ne l\u00e8ve la t\u00eate.<\/p>\n

VUE 12 — L\u2019AFFAM\u00c9 Faim, j\u2019ai la dalle jusqu\u2019aux yeux. L\u2019odeur me traverse. Le froid resserre tout. Lumi\u00e8res chaudes, saucisses qui noircissent, patates qui cr\u00e9pitent. Pas un kopek. Je prendrais n\u2019importe quoi. 22 h 06 en bleu sur l\u2019horloge. On dit que Piotr et Irina sont les meilleurs. J\u2019en salive.<\/p>\n

VUE 13 — LE TABAC, EN FACE Rideau presque clos. Odeur de papier froid. La place comme un aquarium. Braseros en m\u00e9duses, halo en plafond. Je connais les t\u00eates par c\u0153ur. Je guette le coll\u00e8gue. Les vapeurs traversent la rue, la graisse laisse un film sur la vitre.<\/p>\n

VUE 14 — LE LIVREUR Main gauche manette, droite caisse. Marche arri\u00e8re, bip. J\u2019aligne contre trottoir. Deux bacs, six pains, trois mayo. Halog\u00e8ne blanc, lunettes embu\u00e9es. Signature, pas le temps. « Bonne soir\u00e9e. » Coup d\u2019\u0153il aux braseros. Chrono relanc\u00e9.<\/p>\n

VUE 15 — LA SAUCISSE Chhhh. Chik. Chhhh. Peau tend, bulle claque. Odeur passe la vitre, revient. Pince me retourne. Chhhh. Un trou d\u2019air, flamme baisse, frisson. Chhhh. Sel pr\u00eat. Moutarde attend. Pain ti\u00e8de. On partira chaude. On ne durera pas.<\/p>\n

VUE 16 — LE CHIEN Nez plein : viande, oignon, farine, sel. Pneus chauds. Main grasse au banc. File sans file. Pav\u00e9 froid sous coussinets. Je respire dedans. Je n\u2019aboie pas. Une miette tombe. 22 h 10. J\u2019attends encore.<\/p>\n

VUE 17 — LE TYPE AU T\u00c9L\u00c9PHONE (AUTRE) Je parle vite. J\u2019avance. « Oui. » File, braseros, halog\u00e8ne qui colle. « C\u2019est sign\u00e9. » Bip du TPE me coupe. « Deux, sans cornichon. » J\u2019avance encore. Je raccroche sans dire au revoir.<\/p>\n

VUE 18 — LA FOULE (CH\u0152UR) On se tasse, on flotte, on se r\u00e9chauffe aux braseros. On lit les prix dans le halo. \u00c7a parle bas, \u00e7a rit, \u00e7a soupire. La graisse brille, la vapeur brouille. On avance d\u2019un pas, on recule d\u2019un demi. On attend ensemble.<\/p>\n

VUE 19 — JE Je lis par morceaux. Halog\u00e8ne, braseros, graisse. Tout se r\u00e9p\u00e8te et se d\u00e9place. Deux micro-accidents ont suffi : TPE gel\u00e9, flamme tomb\u00e9e. La cellule reste, la place cadre. Les voix font le reste. Je me tais.<\/p>\n

VUE 20 — L\u2019HORLOGE 22 h 12. Tic. Pav\u00e9s mouill\u00e9s, halo stable, braseros r\u00e9guliers. 22 h 22. Tic. La vapeur monte droit, se tord. 22 h 30. Tic. La file s\u2019amenuise. Le camion est encore l\u00e0. Fin provisoire.<\/p>\n

22 octobre 2025\nSept r\u00eaves avec un inconnu. M\u00eame mati\u00e8re, trois parcours possibles. Ci-dessous, l\u2019ordre « canonique ». Les deux autres sont propos\u00e9s en option.<\/p>\n

Sifflement \u00b7 Porte \u00b7 Dancing \u00b7 Question \u00b7 Voix \u00b7 Trou noir \u00b7 Atelier<\/p>\n

Parcours canonique Sifflement Porte Dancing Question Voix Trou noir Atelier<\/p>\n

Parcours alternatifs (ouvrir) Alternance dehors\/dedans Porte Dancing Question Voix Trou noir Atelier Sifflement<\/p>\n

Logique d\u2019enqu\u00eate Voix Sifflement Porte Question Dancing Trou noir Atelier<\/p>\n

Sifflement<\/p>\n

Le son \u00e9tait encore lointain, mais suffisant pour me r\u00e9veiller dans le r\u00eave que je faisais ; c\u2019\u00e9tait comme un appel — il fallait que ce soit un appel, un appel ou un signal. Il \u00e9tait temps de s\u2019extraire d\u2019un trop-plein de visions hypnagogiques assommantes. Quelqu\u2019un avait \u00e9mis un sifflement, et pas besoin de chercher longtemps, car ce sifflement m\u2019\u00e9tait familier. Je me relevais comme apr\u00e8s une nuit trop longue, le corps un peu ankylos\u00e9 mais joyeux d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 ainsi ; feignant la surprise, je me dirigeais sans h\u00e2te vers l\u2019origine du son. Porte<\/p>\n

Parfois, il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je n\u2019y peux rien, mon pas ralentit ; \u00e0 moins que l\u2019injonction myst\u00e9rieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de \u00e7a, comme souvent. Enfin, il arrive r\u00e9guli\u00e8rement que je veuille me rendre quelque part et qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue mon corps soit pouss\u00e9 par je ne sais quel courant invisible, entra\u00een\u00e9 comme par force \u00e0 bifurquer contre ma volont\u00e9, encore que je n\u2019en aie pas beaucoup lorsque je d\u00e9ambule ainsi dans la ville. Et c\u2019est ainsi que ce soir-l\u00e0 mes pas m\u2019entra\u00een\u00e8rent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte \u00e9tait une sorte de rem\u00e8de \u00e0 mon errance. Cela ne servirait \u00e0 rien que je frappe \u00e0 cette porte, ni que je sonne. Je sais que, d\u00e9sormais, il n\u2019est plus l\u00e0, plus nulle part dans cette ville ni d\u2019ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j\u2019avais fait le plein, que les niveaux \u00e9taient revenus \u00e0 la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Dancing<\/p>\n

Ce type me fait penser au renard de la fable chantonnant devant son corbeau. Il n\u2019est de toute \u00e9vidence pas roux et moi je n\u2019ai pas de fromage dans le bec. Mais, n\u00e9anmoins, ce soir-l\u00e0 nous entrons dans cet \u00e9tablissement \u00e9trange, un dancing. Presque aussit\u00f4t, il dispara\u00eet dans la p\u00e9nombre au bras de rombi\u00e8res qui lui sont famili\u00e8res. La salle est vraiment sombre, la musique sirupeuse, \u00e7a sent la sueur, le parfum et, je crois bien, encore un peu le tabac. C\u2019est une r\u00eaverie qui doit remonter de loin. Je m\u2019assois \u00e0 une table avec un verre qui arrive comme par enchantement et j\u2019observe les silhouettes, les gens attabl\u00e9s, beaucoup de rombi\u00e8res. Du genre d\u00e9vergond\u00e9es, si vous voulez tout savoir. Je ne suis pas loin du haut-le-c\u0153ur quand, soudain, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, une est l\u00e0 dans l\u2019obscurit\u00e9 et me demande du feu, une cigarette entre les l\u00e8vres. Je me sens vraiment seul et, si je me dis que je vais me r\u00e9veiller, c\u2019est certain, je me r\u00e9veillerai, mais o\u00f9 ? Question<\/p>\n

Nous marchons, lui et moi, dans une rue ; nous parvenons \u00e0 la Butte-aux-Cailles et nous bavardons. C\u2019est une fin d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne ; des oiseaux volent tr\u00e8s haut au-dessus des platanes du boulevard proche, et leurs cris stridents z\u00e8brent l\u2019air. Nous traversons des nappes d\u2019ombre et des clart\u00e9s aveuglantes tout en conversant de choses absolument banales, et soudain ma question reste sans r\u00e9ponse : il a encore disparu. Voix<\/p>\n

Encore une fois, ce cimeti\u00e8re avec ses pierres tombales de guingois, et, tout \u00e0 fait lucidement, je me rendais compte de ma manie, de mon obstination, et je me demandais comment parvenir \u00e0 m\u2019en extraire. « Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 autre chose », me dit la voix famili\u00e8re du plus profond de mon r\u00eave. C\u2019\u00e9tait difficile de penser \u00e0 autre chose \u00e0 cet instant pr\u00e9cis\u00e9ment ; cela demandait une sorte d\u2019effort insens\u00e9, comme celui n\u00e9cessaire pour courir en faisant du surplace ; et surtout, on pouvait, \u00e0 cet instant, prendre conscience de tout le ridicule de cette situation, comme rarement on en avait pris conscience. — C\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien de t\u2019en rendre compte, continua-t-il d\u2019un ton complice. Trou noir<\/p>\n

Dieu merci, j\u2019ai conserv\u00e9 mon carnet de r\u00eaves, que j\u2019entretiens depuis des ann\u00e9es. Il m\u2019arrive encore d\u2019y \u00e9crire, mais seulement les r\u00eaves lucides ; les autres ne m\u2019int\u00e9ressent plus vraiment. Sauf, \u00e9videmment, s\u2019ils font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 lui, quelles que soient, souvent, les voies d\u00e9tourn\u00e9es que le r\u00eave peut prendre pour le faire ressurgir. Nous avions en commun du sang slave. Il n\u2019est alors pas rare que, dans mes r\u00eaves les plus foutraques, j\u2019aie \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans des yourtes mongoles, \u00e0 me gaver de beurre de yak, \u00e0 faire rouler du pied des t\u00eates de mouton avec les gamins du coin. Et il est l\u00e0, il est toujours quelque part, \u00e0 observer la sc\u00e8ne. Des fois je le vois ouvrir la bouche, je crois qu\u2019il va se mettre \u00e0 parler, mais je vois un trou noir qui s\u2019\u00e9largit de plus en plus ; va-t-il crier ? Non : il semble avoir des difficult\u00e9s \u00e0 respirer, il essaie d\u2019aspirer de l\u2019air, puis la bouche se referme et j\u2019entends son rire, tr\u00e8s doux, comme celui de quelqu\u2019un qui, encore une fois, a vaincu la mort. Atelier<\/p>\n

Il a allum\u00e9 le po\u00eale \u00e0 gaz dans l\u2019atelier et la chaleur a progressivement repouss\u00e9 le froid. Il s\u2019est frott\u00e9 les mains puis il a pr\u00e9par\u00e9 son m\u00e9dium \u00e0 peindre ; l\u2019huile \u00e9tait presque gel\u00e9e, lourde et visqueuse. Je l\u2019ai regard\u00e9 faire un long moment ; il \u00e9tait vieux, d\u00e9sormais, pas tr\u00e8s en forme si vous voulez mon avis. Il a pris une nouvelle toile et l\u2019a badigeonn\u00e9e de terre de sienne, dilu\u00e9e avec de l\u2019essence de t\u00e9r\u00e9benthine ; je ne sais pas ce que j\u2019aurais donn\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 pour respirer cette odeur, mais nous en sommes priv\u00e9s, pas plus que nous n\u2019avons chaud ou froid, \u00e0 vrai dire. Tout ce que nous pouvons capter, nous l\u2019attrapons \u00e0 la vol\u00e9e sur la peau des vivants.<\/p>\n

22 octobre 2025<\/h2>\n

Sept r\u00eaves avec un inconnu. Parcours alternatif : alternance dehors\/dedans. M\u00eame mati\u00e8re, autre rythme.<\/p>\n

Porte \u00b7 Dancing \u00b7 Question \u00b7 Voix \u00b7 Trou noir \u00b7 Atelier \u00b7 Sifflement<\/p>\n

Porte<\/strong><\/p>\n

Parfois, il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je n\u2019y peux rien, mon pas ralentit ; \u00e0 moins que l\u2019injonction myst\u00e9rieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de \u00e7a, comme souvent. Enfin, il arrive r\u00e9guli\u00e8rement que je veuille me rendre quelque part et qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue mon corps soit pouss\u00e9 par je ne sais quel courant invisible, entra\u00een\u00e9 comme par force \u00e0 bifurquer contre ma volont\u00e9, encore que je n\u2019en aie pas beaucoup lorsque je d\u00e9ambule ainsi dans la ville. Et c\u2019est ainsi que ce soir-l\u00e0 mes pas m\u2019entra\u00een\u00e8rent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte \u00e9tait une sorte de rem\u00e8de \u00e0 mon errance. Cela ne servirait \u00e0 rien que je frappe \u00e0 cette porte, ni que je sonne. Je sais que, d\u00e9sormais, il n\u2019est plus l\u00e0, plus nulle part dans cette ville ni d\u2019ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j\u2019avais fait le plein, que les niveaux \u00e9taient revenus \u00e0 la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Dancing<\/p>\n

Ce type me fait penser au renard de la fable chantonnant devant son corbeau. Il n\u2019est de toute \u00e9vidence pas roux et moi je n\u2019ai pas de fromage dans le bec. Mais, n\u00e9anmoins, ce soir-l\u00e0 nous entrons dans cet \u00e9tablissement \u00e9trange, un dancing. Presque aussit\u00f4t, il dispara\u00eet dans la p\u00e9nombre au bras de rombi\u00e8res qui lui sont famili\u00e8res. La salle est vraiment sombre, la musique sirupeuse, \u00e7a sent la sueur, le parfum et, je crois bien, encore un peu le tabac. C\u2019est une r\u00eaverie qui doit remonter de loin. Je m\u2019assois \u00e0 une table avec un verre qui arrive comme par enchantement et j\u2019observe les silhouettes, les gens attabl\u00e9s, beaucoup de rombi\u00e8res. Du genre d\u00e9vergond\u00e9es, si vous voulez tout savoir. Je ne suis pas loin du haut-le-c\u0153ur quand, soudain, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, une femme est l\u00e0 dans l\u2019obscurit\u00e9 et me demande du feu, une cigarette entre les l\u00e8vres. Je me sens vraiment seul et, si je me dis que je vais me r\u00e9veiller, c\u2019est certain, je me r\u00e9veillerai, mais o\u00f9 ? Question<\/p>\n

Nous marchons, lui et moi, dans une rue ; nous parvenons \u00e0 la Butte-aux-Cailles et nous bavardons. C\u2019est une fin d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne ; des oiseaux volent tr\u00e8s haut au-dessus des platanes du boulevard proche, et leurs cris stridents z\u00e8brent l\u2019air. Nous traversons des nappes d\u2019ombre et des clart\u00e9s aveuglantes tout en conversant de choses absolument banales, et soudain ma question reste sans r\u00e9ponse : il a encore disparu. Voix<\/p>\n

Encore une fois, ce cimeti\u00e8re avec ses pierres tombales de guingois, et, tout \u00e0 fait lucidement, je me rendais compte de ma manie, de mon obstination, et je me demandais comment parvenir \u00e0 m\u2019en extraire. « Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 autre chose », me dit la voix famili\u00e8re du plus profond de mon r\u00eave. C\u2019\u00e9tait difficile de penser \u00e0 autre chose \u00e0 cet instant pr\u00e9cis\u00e9ment ; cela demandait une sorte d\u2019effort insens\u00e9, comme celui n\u00e9cessaire pour courir en faisant du surplace ; et surtout, on pouvait, \u00e0 cet instant, prendre conscience de tout le ridicule de cette situation, comme rarement on en avait pris conscience. — C\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien de t\u2019en rendre compte, continua-t-il d\u2019un ton complice. Trou noir<\/p>\n

Dieu merci, j\u2019ai conserv\u00e9 mon carnet de r\u00eaves, que j\u2019entretiens depuis des ann\u00e9es. Il m\u2019arrive encore d\u2019y \u00e9crire, mais seulement les r\u00eaves lucides ; les autres ne m\u2019int\u00e9ressent plus vraiment. Sauf, \u00e9videmment, s\u2019ils font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 lui, quelles que soient, souvent, les voies d\u00e9tourn\u00e9es que le r\u00eave peut prendre pour le faire ressurgir. Nous avions en commun du sang slave. Il n\u2019est alors pas rare que, dans mes r\u00eaves les plus foutraques, j\u2019aie \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans des yourtes mongoles, \u00e0 me gaver de beurre de yak, \u00e0 faire rouler du pied des t\u00eates de mouton avec les gamins du coin. Et il est l\u00e0, il est toujours quelque part, \u00e0 observer la sc\u00e8ne. Des fois je le vois ouvrir la bouche, je crois qu\u2019il va se mettre \u00e0 parler, mais je vois un trou noir qui s\u2019\u00e9largit de plus en plus ; va-t-il crier ? Non : il semble avoir des difficult\u00e9s \u00e0 respirer, il essaie d\u2019aspirer de l\u2019air, puis la bouche se referme et j\u2019entends son rire, tr\u00e8s doux, comme celui de quelqu\u2019un qui, encore une fois, a vaincu la mort. Atelier<\/p>\n

Il a allum\u00e9 le po\u00eale \u00e0 gaz dans l\u2019atelier et la chaleur a progressivement repouss\u00e9 le froid. Il s\u2019est frott\u00e9 les mains puis il a pr\u00e9par\u00e9 son m\u00e9dium \u00e0 peindre ; l\u2019huile \u00e9tait presque gel\u00e9e, lourde et visqueuse. Je l\u2019ai regard\u00e9 faire un long moment ; il \u00e9tait vieux, d\u00e9sormais, pas tr\u00e8s en forme si vous voulez mon avis. Il a pris une nouvelle toile et l\u2019a badigeonn\u00e9e de terre de sienne, dilu\u00e9e avec de l\u2019essence de t\u00e9r\u00e9benthine ; je ne sais pas ce que j\u2019aurais donn\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 pour respirer cette odeur, mais nous en sommes priv\u00e9s, pas plus que nous n\u2019avons chaud ou froid, \u00e0 vrai dire. Tout ce que nous pouvons capter, nous l\u2019attrapons \u00e0 la vol\u00e9e sur la peau des vivants. Sifflement<\/p>\n

Le son \u00e9tait encore lointain, mais suffisant pour me r\u00e9veiller dans le r\u00eave que je faisais ; c\u2019\u00e9tait comme un appel — il fallait que ce soit un appel, un appel ou un signal. Il \u00e9tait temps de s\u2019extraire d\u2019un trop-plein de visions hypnagogiques assommantes. Quelqu\u2019un avait \u00e9mis un sifflement, et pas besoin de chercher longtemps, car ce sifflement m\u2019\u00e9tait familier. Je me relevais comme apr\u00e8s une nuit trop longue, le corps un peu ankylos\u00e9 mais joyeux d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 ainsi ; feignant la surprise, je me dirigeais sans h\u00e2te vers l\u2019origine du son.<\/p>\n

24 octobre 2025<\/h2>\n

Apr\u00e8s plusieurs essais infructueux, l\u2019id\u00e9e de lire « Pastiches et M\u00e9langes » aura \u00e9t\u00e9 le d\u00e9clencheur. Je laissai le livre ouvert dans Foliate et Lina Lachgar continuer son r\u00eave, \u00e0 sa fa\u00e7on, — pour commencer d\u2019arpenter le mien. Car ce fut moins la le\u00e7on des pages que leur mani\u00e8re de demeurer entrouvertes, comme une porte laiss\u00e9e sur le palier de la m\u00e9moire, qui me d\u00e9cida \u00e0 sortir ; dehors, la ville s\u2019embuait d\u00e9j\u00e0 d\u2019un flou propice, et je compris qu\u2019il ne fallait pas tant chercher un sujet qu\u2019accepter le fil des retrouvailles : la chaleur bleut\u00e9e d\u2019un po\u00eale \u00e0 gaz dans un atelier o\u00f9 l\u2019huile, presque gel\u00e9e, consent \u00e0 se ti\u00e9dir ; la toile badigeonn\u00e9e de terre de Sienne, promesse d\u2019une lumi\u00e8re \u00e0 venir ; la porte revue rue Germain Pilon, devant laquelle on s\u2019arr\u00eate sans raison ; un dancing trop sombre, o\u00f9 le parfum et la sueur se disputent la musique ; la Butte-aux-Cailles o\u00f9 l\u2019on perd \u00e0 nouveau celui qu\u2019on croyait tenir ; un cimeti\u00e8re aux pierres de guingois dont l\u2019obstination nous ressemble ; puis, plus loin, des yourtes battues par le vent, le th\u00e9 au beurre, le rire doux de celui qui, chaque fois, \u00e9chappe \u00e0 la mort. Je n\u2019avais rien \u00e0 repr\u00e9senter, seulement \u00e0 suivre — pas \u00e0 pas — cette r\u00e9paration discr\u00e8te par laquelle on rend \u00e0 la vie ce qu\u2019on lui a pris : non le commerce des images, mais la pr\u00e9sence qui s\u2019ent\u00eate. Alors je laissai le livre ouvert, et je me mis en route. Bien sur ce n\u2019est pas Proust , c\u2019est ma tentative d\u2019entendre ce qui, chez lui, m\u2019ouvre le passage<\/p>\n

Porte \u00b7 Dancing \u00b7 Question \u00b7 Autoroute Voix \u00b7 Trou noir \u00b7 Atelier \u00b7 Sifflement Repr\u00e9senter<\/p>\n

Porte- Version 1<\/strong>\nParfois, il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je n\u2019y peux rien, mon pas ralentit ; \u00e0 moins que l\u2019injonction myst\u00e9rieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de \u00e7a, comme souvent. Enfin, il arrive r\u00e9guli\u00e8rement que je veuille me rendre quelque part et qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue mon corps soit pouss\u00e9 par je ne sais quel courant invisible, entra\u00een\u00e9 comme par force \u00e0 bifurquer contre ma volont\u00e9, encore que je n\u2019en aie pas beaucoup lorsque je d\u00e9ambule ainsi dans la ville. Et c\u2019est ainsi que ce soir-l\u00e0 mes pas m\u2019entra\u00een\u00e8rent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte \u00e9tait une sorte de rem\u00e8de \u00e0 mon errance. Cela ne servirait \u00e0 rien que je frappe \u00e0 cette porte, ni que je sonne. Je sais que, d\u00e9sormais, il n\u2019est plus l\u00e0, plus nulle part dans cette ville ni d\u2019ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j\u2019avais fait le plein, que les niveaux \u00e9taient revenus \u00e0 la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Je ne sais jamais vraiment ce que je cherche \u00e0 atteindre ou \u00e0 esquiver ; sans doute est-ce cette ignorance, conserv\u00e9e comme un avare conserve son tr\u00e9sor, qui me propulse en avant. Et voici que, tout en r\u00eavant, mes pas me ram\u00e8nent une fois encore devant cette porte alors que j\u2019\u00e9tais parti \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 : je suis revenu par la rue des Abbesses ; il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 descendre vers le boulevard — rejoindre Clichy ne me prendra qu\u2019une bonne demi-heure. Mais \u00e0 peine ai-je vu cette pens\u00e9e surgir que je le vois assis derri\u00e8re la vitre de ce caf\u00e9 qui fait l\u2019angle ; il me voit passer, il me fait un geste de la main ; je ne r\u00e9ponds pas.. Porte- Version 2<\/p>\n

Parfois, il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je n\u2019y peux rien, mon pas ralentit ; \u00e0 moins que l\u2019injonction myst\u00e9rieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de \u00e7a, comme souvent. Enfin, il arrive r\u00e9guli\u00e8rement que je veuille me rendre quelque part et qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue mon corps soit pouss\u00e9 par je ne sais quel courant invisible, entra\u00een\u00e9 comme par force \u00e0 bifurquer contre ma volont\u00e9, encore que je n\u2019en aie pas beaucoup lorsque je d\u00e9ambule ainsi dans la ville. Et c\u2019est ainsi que ce soir-l\u00e0 mes pas m\u2019entra\u00een\u00e8rent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte \u00e9tait une sorte de rem\u00e8de \u00e0 mon errance. Cela ne servirait \u00e0 rien que je frappe \u00e0 cette porte, ni que je sonne. Je sais que, d\u00e9sormais, il n\u2019est plus l\u00e0, plus nulle part dans cette ville ni d\u2019ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j\u2019avais fait le plein, que les niveaux \u00e9taient revenus \u00e0 la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Je ne sais jamais vraiment ce que je cherche \u00e0 atteindre ou \u00e0 esquiver ; sans doute est-ce cette ignorance, conserv\u00e9e comme un avare conserve son tr\u00e9sor, qui me propulse en avant. Et voici que, tout en r\u00eavant, mes pas me ram\u00e8nent une fois encore devant cette porte alors que j\u2019\u00e9tais parti \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 : je suis revenu par la rue des Abbesses ; il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 descendre vers le boulevard — rejoindre Clichy ne me prendra qu\u2019une bonne demi-heure. Mais \u00e0 peine ai-je vu cette pens\u00e9e surgir que je le vois assis derri\u00e8re la vitre de ce caf\u00e9 qui fait l\u2019angle ; il me voit passer, il me fait un geste de la main ; je ne r\u00e9ponds pas, je sais que tout cela fait partie int\u00e9grante du r\u00eave de ma vie. Porte- Version 3— mouvement plus que sens<\/p>\n

Parfois il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je sens — ou crois sentir — que mon pas se ralentit de lui-m\u00eame, comme si la pens\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas l\u2019effet mais d\u00e9j\u00e0 l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 une injonction plus discr\u00e8te, ant\u00e9rieure, qui, en commandant au corps de suspendre son allure, faisait remonter la figure absente ; \u00e0 moins que ce ne soit l\u2019inverse, ou bien un peu des deux, selon cette mani\u00e8re qu\u2019ont nos mouvements dans la rue d\u2019anticiper nos souvenirs et de les feindre, de sorte qu\u2019on ne sait plus si l\u2019on marche parce qu\u2019on se souvient ou si l\u2019on se souvient parce que l\u2019on a, sans savoir pourquoi, ralenti. Il arrive alors, et presque r\u00e9guli\u00e8rement quand je pr\u00e9tends me rendre quelque part — pr\u00e9tention bien faible, car je n\u2019ai gu\u00e8re de volont\u00e9 dans ces d\u00e9ambulations o\u00f9 la ville, avec ses courants invisibles, impose plus qu\u2019elle ne propose —, qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue une force l\u00e9g\u00e8re mais irr\u00e9sistible me pousse \u00e0 bifurquer contre mon dessein, et c\u2019est ainsi que, ce soir-l\u00e0, mes pas me conduisirent rue Germain Pilon o\u00f9 je me retrouvai devant sa porte, laquelle, revue, me semblait tenir lieu de rem\u00e8de \u00e0 mon errance, comme si la simple pr\u00e9sence du battant, de son m\u00e9tal devenu mat \u00e0 force d\u2019\u00eatre touch\u00e9, suffisait \u00e0 remettre en ordre un m\u00e9canisme int\u00e9rieur d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 ; et pourtant je savais qu\u2019il ne servirait \u00e0 rien de frapper ni de sonner, puisqu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0 — plus nulle part dans cette ville, ni d\u2019ailleurs sur cette terre —, et que, malgr\u00e9 cette certitude, le seul fait de m\u2019arr\u00eater l\u00e0, un instant, me laissait repartir avec le sentiment que les niveaux s\u2019\u00e9taient r\u00e9tablis, qu\u2019une r\u00e9serve cach\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 combl\u00e9e et que je pouvais d\u00e9sormais, pour cette fois, aller droit \u00e0 mon but. Je ne sais jamais bien ce que je pr\u00e9tends atteindre ni ce que je cherche \u00e0 \u00e9viter (peut-\u00eatre est-ce justement cette ignorance, gard\u00e9e avec le soin d\u2019un avare, qui me pousse en avant), si bien qu\u2019en r\u00eavant \u00e0 autre chose — ou \u00e0 rien — mes pas me ramen\u00e8rent une fois encore devant la m\u00eame porte, alors que j\u2019\u00e9tais parti dans la direction oppos\u00e9e : j\u2019\u00e9tais revenu par la rue des Abbesses, et il ne me restait plus qu\u2019\u00e0 descendre vers le boulevard — rejoindre Clichy ne me prendrait qu\u2019une bonne demi-heure ; mais \u00e0 peine cette pens\u00e9e se formait-elle, avec la satisfaction un peu na\u00efve des projets modestes, que je le vis, assis derri\u00e8re la vitre du caf\u00e9 d\u2019angle, tel qu\u2019il se tenait autrefois \u00e0 l\u2019abri d\u2019une bu\u00e9e o\u00f9 le dehors se refl\u00e8te, et lui, me voyant passer, leva la main en un signe bref ; je ne r\u00e9pondis pas, non par duret\u00e9 mais par crainte qu\u2019un geste, en c\u00e9dant \u00e0 l\u2019apparition, ne d\u00e9pense irr\u00e9vocablement ce reste de pr\u00e9sence qui, dans certains lieux, survit aux \u00eatres et nous visite. Dancing<\/p>\n

Il est des visages qui, avant m\u00eame qu\u2019on ait pu en distinguer la couleur des yeux ou la nuance des cheveux, se d\u00e9posent en nous avec une analogie si pressante qu\u2019ils ne laissent d\u2019autre recours \u00e0 notre m\u00e9moire que de les rapporter, par une sorte de raccourci fabuleux, \u00e0 quelque figure apprise jadis dans les lectures d\u2019enfance : ainsi cet homme, dont je n\u2019ignorais nullement qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas roux et dont je savais bien aussi que je ne portais pas, quant \u00e0 moi, le moindre fromage au coin des l\u00e8vres, m\u2019\u00e9voqua pourtant, par la seule fa\u00e7on qu\u2019il avait de sourire sans sourire, de hausser la t\u00eate comme pour chanter mieux et de caresser le vide d\u2019un geste onctueux, le renard de la fable quand il feint pour le corbeau, dont il envie la proie, un enthousiasme si d\u00e9bordant qu\u2019il en fait choir ce qu\u2019il n\u2019e\u00fbt pu obtenir par la force ; et je songeai qu\u2019il n\u2019est pas besoin d\u2019\u00eatre roux pour ruser, ni d\u2019avoir un fromage pour \u00eatre vol\u00e9, car il arrive, dans ces soir\u00e9es o\u00f9 l\u2019on se croit prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019ironie, que nous d\u00e9sirions secr\u00e8tement \u00eatre flatt\u00e9s afin d\u2019avoir enfin quelque chose \u00e0 laisser tomber. Ce soir-l\u00e0 nous entr\u00e2mes dans un \u00e9tablissement que je n\u2019eusse su nommer sans un peu de r\u00e9ticence — un dancing — tant ce mot, qui a gard\u00e9 pour moi l\u2019\u00e9clat factice d\u2019une modernit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e, m\u00eale \u00e0 la promesse d\u2019une joie publique la fatigue d\u2019une lumi\u00e8re trop longtemps entretenue ; \u00e0 peine avions-nous franchi la porte vitr\u00e9e, o\u00f9 s\u2019accrochait une bu\u00e9e de parfums, de sueur riante et, me sembla-t-il, de tabac non tout \u00e0 fait abandonn\u00e9 \u00e0 son interdiction, que mon compagnon, comme s\u2019il e\u00fbt r\u00e9pondu \u00e0 un signal convenu, disparut dans la p\u00e9nombre au bras de femmes d\u2019un certain \u00e2ge dont la vivacit\u00e9 appr\u00eat\u00e9e trahissait moins la d\u00e9cence que le d\u00e9sir, et que l\u2019usage, par moquerie ou tendresse, nous fait nommer « rombi\u00e8res », mot injuste peut-\u00eatre, car ces dames, que des \u00e9clats de poudre rendaient neigeuses aux tempes, portaient avec une sorte d\u2019h\u00e9ro\u00efsme obstin\u00e9 l\u2019ombre de leur jeunesse, et leurs rires, trop clairs pour la salle trop sombre, semblaient, par un ent\u00eatement qui m\u2019\u00e9mouvait, vouloir rivaliser avec la musique sirupeuse qui coulait des haut-parleurs comme un sirop sur des fruits trop m\u00fbrs. Il y faisait sombre en effet, mais d\u2019une obscurit\u00e9 habilement travaill\u00e9e, o\u00f9 l\u2019\u0153il, apr\u00e8s avoir t\u00e2tonn\u00e9, finissait par discerner, derri\u00e8re la nappe des volutes, la g\u00e9ographie mouvante des tables basses, des miroirs obliques, des banquettes au similicuir trop neuf, et je m\u2019assis \u00e0 l\u2019une d\u2019elles, moins par d\u00e9cision que parce qu\u2019un serveur, surgissant \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 mon ind\u00e9cision se formulait, d\u00e9posa devant moi un verre que je n\u2019avais pas command\u00e9, comme si le monde, \u00e0 la place de mon d\u00e9sir, s\u2019\u00e9tait charg\u00e9 de me l\u2019assigner, et que le liquide, par sa froideur limpide, me rappela ces boissons des stations baln\u00e9aires que l\u2019on ne boit pas pour \u00e9tancher une soif r\u00e9elle mais pour donner une couleur \u00e0 l\u2019heure. Je regardais alors, dans ce climat d\u2019\u00e9clairage humide, les silhouettes qui passaient et se reconstituaient \u00e0 leur table, les couples aux gestes \u00e9tudi\u00e9s, les hommes dont la main trop pr\u00eate \u00e0 caresser laissait deviner, sous la jovialit\u00e9, la col\u00e8re d\u2019une solitude que personne ne veut nommer, et, surtout, ces nombreuses rombi\u00e8res dont la danse, plus franche que celle des jeunes, avait la sinc\u00e9rit\u00e9 d\u2019une victoire sur la fatigue ; mais il y avait aussi, flottant dans cet air, quelque chose d\u2019\u00e2cre et de sucr\u00e9 ensemble — sueur, parfum, et cette queue de com\u00e8te que laisse le tabac quand il n\u2019est plus tout \u00e0 fait l\u00e0 —, si bien qu\u2019un haut-le-c\u0153ur, d\u2019abord moral puis presque physique, me souleva avec cette brusquerie qui n\u2019est pas tant le signe d\u2019un d\u00e9go\u00fbt que la remont\u00e9e d\u2019un souvenir jadis mal compris. Or, au moment m\u00eame o\u00f9 je me disais que tout cela ressemblait davantage \u00e0 une r\u00eaverie ancienne qu\u2019\u00e0 une sc\u00e8ne pr\u00e9sente — ce qui est peut-\u00eatre la d\u00e9finition de certaines soir\u00e9es : des r\u00eaves dont quelqu\u2019un, par m\u00e9garde, aurait allum\u00e9 la lumi\u00e8re —, je sentis, tout pr\u00e8s de moi, la pr\u00e9sence d\u2019une femme dont je n\u2019avais pas vu venir l\u2019approche, et qui, demeur\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9 comme pour mieux faire ressortir la blancheur de ses dents, me demanda du feu, la cigarette d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9e entre ses l\u00e8vres d\u2019un rouge trop parfait pour \u00eatre naturel ; je cherchai, dans une poche, un briquet qui n\u2019y \u00e9tait pas, puis, dans l\u2019autre, une bo\u00eete d\u2019allumettes dont le frottement fit jaillir cette petite flamme jaune, si modeste et si imp\u00e9rieuse, autour de laquelle, le temps d\u2019un souffle que je crus partager, nos visages s\u2019approch\u00e8rent \u00e0 la distance pr\u00e9cise o\u00f9 l\u2019on se voit sans se regarder. J\u2019eus alors ce sentiment, qui n\u2019est pas toujours triste mais qui, ce soir-l\u00e0, me fut douloureux, d\u2019une solitude si compl\u00e8te que l\u2019attention qu\u2019on vous demande — un feu, un mot, un sourire — para\u00eet, loin de l\u2019amoindrir, la souligner d\u2019un trait plus noir encore, car on comprend qu\u2019on n\u2019a \u00e9t\u00e9 requis que pour un geste, et que notre personne, aussit\u00f4t le geste accompli, retombera dans l\u2019ombre d\u2019o\u00f9 elle avait surgi ; et je me dis, pour ne pas c\u00e9der \u00e0 une \u00e9motion ridicule, que j\u2019allais me r\u00e9veiller — car il arrive, dans les lieux trop compos\u00e9s, qu\u2019on prenne le parti de croire qu\u2019on r\u00eave afin d\u2019excuser l\u2019exc\u00e8s d\u2019irr\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on y respire —, oui, je me r\u00e9veillerais, c\u2019\u00e9tait certain, mais o\u00f9 ? question \u00e0 laquelle la salle ne donnait aucune r\u00e9ponse, sinon cette musique qui, d\u2019\u00eatre trop insistante, finit par se confondre avec le silence, et ce verre, pos\u00e9 devant moi, dont la surface, \u00e0 peine trembl\u00e9e par le passage d\u2019une danseuse, r\u00e9fl\u00e9chissait, comme un petit lac inattendu entre deux rochers, la lumi\u00e8re vacillante d\u2019un monde o\u00f9 l\u2019on danse pour ne pas tomber. Question<\/p>\n

Nous marchions, lui et moi, d\u2019un pas sans h\u00e2te — ce pas un peu tra\u00eenant des fins d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne o\u00f9 la ville semble reprendre son souffle entre deux respirations — et, tandis que la pente discr\u00e8te des rues nous conduisait vers la Butte-aux-Cailles, je me surprenais \u00e0 go\u00fbter cette conversation volontairement pauvre, presque volontairement pauvre, qui a l\u2019air de ne porter sur rien et qui, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela, m\u00e9nage autour d\u2019elle une zone de clart\u00e9 o\u00f9 les souvenirs, \u00e0 l\u2019abri des grandes affirmations, peuvent se recomposer ; au-dessus du boulevard proche, tr\u00e8s haut, l\u00e0 o\u00f9 les platanes finissent par ne plus appartenir qu\u2019au ciel, des oiseaux se tenaient comme des griffures mobiles, et leurs cris, stridents mais non sans une musique d\u2019enfance, z\u00e9braient l\u2019air en longues d\u00e9chirures qui semblaient recoudre aussit\u00f4t ce qu\u2019elles venaient d\u2019ouvrir. Nous traversions, \u00e0 mesure que les fa\u00e7ades renvoyaient ou retenaient la lumi\u00e8re, de larges nappes d\u2019ombre et des clart\u00e9s si blanches qu\u2019elles aveuglaient, et je remarquais — sans oser le dire, de peur d\u2019interrompre un \u00e9quilibre plus fragile que nos paroles — combien le moindre d\u00e9placement de soleil redistribue secr\u00e8tement les fid\u00e9lit\u00e9s : ici une boulangerie soudain dor\u00e9e me rappelait un matin tr\u00e8s ancien, l\u00e0 un mur lav\u00e9 de bleu me rendait, par une association trop rapide pour l\u2019intelligence, la douceur d\u2019un pr\u00e9nom ; nous parlions pourtant de choses absolument banales, le prix des caf\u00e9s, la maladresse de quelqu\u2019un, un livre qu\u2019on remet \u00e0 plus tard, et je ne sais si c\u2019\u00e9tait ma voix qui, cherchant un appui plus ferme, posa une question, ou si la question, n\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame, prit \u00e0 la vol\u00e9e quelques mots pour se v\u00eatir, toujours est-il que, l\u2019ayant formul\u00e9e — je m\u2019en souviens \u00e0 cause d\u2019une vitre qui, \u00e0 cet instant, renvoya notre image comme un reflet d\u2019aquarium —, je n\u2019obtins pas de r\u00e9ponse : la place, \u00e0 mon c\u00f4t\u00e9, s\u2019\u00e9tait vid\u00e9e ; il avait disparu, non pas avec cette brusquerie qui fait sursauter, mais selon ce mode discret qu\u2019ont certaines absences d\u2019emprunter la logique m\u00eame de la lumi\u00e8re, s\u2019absentant d\u2019autant mieux qu\u2019elles semblent vous laisser intact ce qui, un instant plus t\u00f4t, vous entourait. Je demeurai quelques secondes immobile, comme si je pouvais, par une simple suspension du pas, rappeler au pr\u00e9sent celui qui venait de s\u2019en \u00e9carter, puis je fis quelques pas encore dans la rue o\u00f9 l\u2019ombre s\u2019\u00e9paississait d\u00e9j\u00e0 au pied des arbres ; et les oiseaux, tr\u00e8s haut, poursuivaient leurs z\u00e9brures, identiques et pourtant diff\u00e9rentes, si bien que je pensai que la ville, \u00e0 cette heure, organise pour chacun des disparitions sur mesure : on croit perdre quelqu\u2019un, on ne perd que le fil, et cependant ce fil, pour nous, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 la personne. Alors seulement je compris que ma question, rest\u00e9e sans r\u00e9ponse, avait moins cherch\u00e9 sa solution que son destinataire ; mais celui-ci — comme la Butte qui, sans effort, se retire un peu derri\u00e8re soi \u00e0 mesure qu\u2019on croit l\u2019atteindre — s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9 dans une nappe d\u2019ombre contigu\u00eb \u00e0 la n\u00f4tre, et je n\u2019eus d\u2019autre ressource, pour ne pas confondre l\u2019inqui\u00e9tude avec le ridicule, que de reprendre notre pas abandonn\u00e9, de suivre la pente, d\u2019\u00e9couter se d\u00e9faire, au-dessus des platanes, la broderie criarde des oiseaux ; lui avait encore disparu.. Autoroute<\/p>\n

Il me sembla, \u00e0 mesure que je m\u2019\u00e9loignais, que le monde se couvrait d\u2019une bu\u00e9e l\u00e9g\u00e8re, non cette bu\u00e9e grossi\u00e8re des vitres mal essuy\u00e9es mais une vapeur de regard qui, interpos\u00e9e entre la ville et moi, transformait les fa\u00e7ades en plaques h\u00e9sitantes d\u2019une lanterne o\u00f9 les couleurs, n\u2019\u00e9tant plus circonscrites par des contours nets, passaient les unes dans les autres comme si un pinceau trop charg\u00e9 avait d\u00e9cid\u00e9 de prolonger chaque forme au-del\u00e0 d\u2019elle-m\u00eame ; les feux arri\u00e8re des voitures, tra\u00een\u00e9s par la nuit comme par une main distraite, se filaient en rubans rouge\u00e2tres qui, plus qu\u2019ils n\u2019indiquaient une direction, paraissaient tenir lieu du temps m\u00eame, et je me demandais si ce d\u00e9calage — \u00e9tait-ce le monde qui retardait sur ma marche, ou ma marche sur l\u2019heure de la ville ? — ne t\u00e9moignait pas d\u2019une de ces m\u00e9sententes intimes par lesquelles nous savons que la r\u00e9alit\u00e9, pour continuer \u00e0 nous porter, exige parfois qu\u2019on la laisse filer d\u2019un pas et qu\u2019on se contente, comme on dit, de mettre un pied devant l\u2019autre, humble liturgie dont la v\u00e9rit\u00e9, bien que modeste, a la pers\u00e9v\u00e9rance des choses qui ne trompent pas. Or, tandis que je m\u2019appliquais \u00e0 cette exactitude enfantine de la marche, la ville, avec une complaisance presque affectueuse, cessa d\u2019\u00eatre la ville : par cette substitution si propre aux r\u00eaves et aux souvenirs qui, sous pr\u00e9texte de nous reconduire, nous d\u00e9placent, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0, sans franchir d\u2019autre seuil que celui de mon attention, sur une aire d\u2019autoroute — \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt devant une barri\u00e8re de p\u00e9age, car ces lieux, jumeaux par exc\u00e8s de fonction, ont la politesse de se ressembler pour qu\u2019on n\u2019y demeure jamais — ; l\u2019air y gardait ce froid de vent domestiqu\u00e9 que les grands espaces domptent pour eux, des bandes blanches disposaient au sol un ordre dont personne ne s\u2019enorgueillit, et je percevais au loin la rumeur r\u00e9guli\u00e8re des moteurs comme une mer docile \u00e0 laquelle on aurait impos\u00e9 le m\u00e8tre et le second. Je tournai la t\u00eate vers lui : il \u00e9tait l\u00e0, impassible selon cette habitude qui n\u2019\u00e9tait pas tant une figure de son caract\u00e8re qu\u2019un art de sa pr\u00e9sence, car il savait demeurer, visage immobile, \u00e0 la lisi\u00e8re d\u2019un sourire dont les l\u00e8vres ne se chargeaient jamais, et l\u2019on e\u00fbt dit que l\u2019infime haussement d\u2019un sourcil — qui n\u2019avait pas lieu — suffisait \u00e0 faire osciller tout le d\u00e9cor ; si bien que je me surpris \u00e0 penser, sans paradoxes, que Buster Keaton avait peut-\u00eatre emprunt\u00e9 \u00e0 cet homme son comique s\u00e9rieux, non parce qu\u2019ils se seraient jamais crois\u00e9s mais parce que l\u2019un et l\u2019autre, par une \u00e9conomie commune de gestes, faisaient comprendre combien l\u2019immobilit\u00e9, bien tenue, intensifie le mouvement qu\u2019elle traverse. Il semblait, plant\u00e9 l\u00e0, pr\u00e9sent sur le seuil d\u2019un r\u00eave depuis toujours, tel un veilleur qui, connaissant les caprices du sommeil, s\u2019abstient de le brusquer ; et son regard, que je croyais lire, disait, avec cette indulgence o\u00f9 la gravit\u00e9 se dissout sans perdre sa tenue : « tout cela n\u2019est pas bien grave, allez », phrase qu\u2019il ne pronon\u00e7a pas, ou \u00e0 peine, mais qui, comme certaines paroles d\u2019anciens amis qu\u2019on sait par c\u0153ur, m\u2019atteignit d\u2019autant mieux qu\u2019elle paraissait venir de plus loin que lui, et qu\u2019\u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 je l\u2019entendais, je sentais — la bu\u00e9e, les rubans rouges, l\u2019aire aux bandes blanches — que le monde, sans cesser d\u2019\u00eatre flou, redevenait habitable. Voix<\/p>\n

Encore une fois — et je me surpris \u00e0 sourire de cette expression tant elle me semblait faite pour annoncer non la nouveaut\u00e9 mais la reprise fid\u00e8le d\u2019une sc\u00e8ne —, ce cimeti\u00e8re s\u2019ouvrait devant moi avec ses pierres tombales de guingois, inclin\u00e9es comme des navires qui, s\u2019\u00e9tant trop longtemps heurt\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre dans un port trop \u00e9troit, ont fini par se pencher pour se faire place ; et je reconnaissais, avec une lucidit\u00e9 dont l\u2019\u00e2pret\u00e9 me g\u00eanait presque physiquement, la manie qui me ramenait l\u00e0, l\u2019obstination avec laquelle, sous pr\u00e9texte d\u2019honorer une m\u00e9moire, je m\u2019ensevelissais dans le d\u00e9cor m\u00eame de cette m\u00e9moire, comme si l\u2019on pouvait, \u00e0 force de revenir, obtenir de la pierre mouill\u00e9e ce que les vivants n\u2019avaient pas su dire. Il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 commode — c\u2019est la tentation des morales rapides — de dater ce lieu et d\u2019\u00e9pingler son nom, de dire « Prague » pour s\u2019\u00e9pargner la fatigue du souvenir ; mais mon r\u00eave, plus exact que mes lectures, ne me rendait de ce cimeti\u00e8re que l\u2019\u00e9troitesse des all\u00e9es, la superposition des tombes o\u00f9 les caract\u00e8res h\u00e9bra\u00efques, mang\u00e9s de mousse, demeurent lisibles comme les mots qu\u2019on sait par c\u0153ur et qu\u2019on n\u2019a plus besoin de lire, l\u2019odeur de terre humide o\u00f9 le froid a le velours des choses anciennes. Je me disais qu\u2019il fallait, cette fois, m\u2019en extraire (extraire, quel verbe ironique quand le lieu m\u00eame semble vous tenir par dessous les pieds !) et je m\u2019en faisais la recommandation avec une bienveillance peu convaincue : « Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 autre chose », me disait la voix famili\u00e8re, non pas d\u2019un dehors secourable mais du plus profond de mon r\u00eave, comme ces conseils qu\u2019on croit recevoir d\u2019autrui et qu\u2019on sait, si l\u2019on y prend garde, n\u2019\u00eatre que la politesse de nos propres injonctions. Penser \u00e0 autre chose ! c\u2019\u00e9tait demander \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019op\u00e9rer ce que la jambe, parfois, tente dans ces cauchemars o\u00f9 l\u2019on veut courir et o\u00f9 l\u2019on n\u2019avance pas — effort insens\u00e9, par lequel on d\u00e9pense plus de force \u00e0 demeurer en place qu\u2019on n\u2019en mettrait, \u00e0 l\u2019\u00e9tat de veille, pour parcourir une avenue enti\u00e8re — ; et je sentais, au moment m\u00eame o\u00f9 je d\u00e9cidais de « me distraire », combien la distraction, pour \u00eatre efficace, exige que l\u2019objet \u00e0 distraire consente \u00e0 se laisser quitter, ce que mon obsession, avec une courtoisie t\u00eatue, se refusait \u00e0 faire. Alors, au lieu de m\u2019\u00e9vader, je pris de biais la sc\u00e8ne, comme on tourne autour d\u2019une table pour trouver le seul angle d\u2019o\u00f9 l\u2019on voit la t\u00e2che qu\u2019on veut \u00f4ter : je m\u2019avouai, non sans une sorte de honte qui s\u2019all\u00e9geait de se formuler, le ridicule de la situation — ridicule plus rare \u00e0 reconna\u00eetre que la douleur, parce qu\u2019il ne s\u2019impose pas, qu\u2019il faut aller chercher en soi comme un aveu —, et je vis que j\u2019\u00e9tais l\u2019un de ces promeneurs qui, feignant de regarder les pierres, guettent en r\u00e9alit\u00e9 le moment o\u00f9 le lieu les regardera. « C\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien de t\u2019en rendre compte », reprit la voix, d\u2019un ton complice o\u00f9 je crus entendre une sourire — et sans doute \u00e9tait-ce le mien — ; car il arrive qu\u2019entre la compulsion qui nous encha\u00eene et la sagesse qui nous d\u00e9livrerait, la seule voie praticable soit ce mince sentier de lucidit\u00e9 qui ne gu\u00e9rit rien mais emp\u00eache au moins la folie d\u2019usurper le nom du devoir. Alors je restai l\u00e0, un instant, dans ce cimeti\u00e8re qui, parce qu\u2019il \u00e9tait de r\u00eave, reprenait plus fid\u00e8lement que les lieux r\u00e9els la pente des souvenirs, et je laissai, sans les combattre, se disposer autour de moi l\u2019ombre verte des lettres, le frisson des herbes, la pesanteur inclin\u00e9e des pierres ; je compris que s\u2019extraire ne signifiait pas s\u2019arracher mais consentir \u00e0 ne plus demander au lieu ce que le lieu n\u2019a pas re\u00e7u mission de rendre. Et, tandis que la voix — la mienne, la sienne, peu importe — s\u2019\u00e9loignait \u00e0 pas tr\u00e8s l\u00e9gers, je sentis la sc\u00e8ne, comme une page que l\u2019on referme sans bruit, continuer de vivre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, mais plus bas, \u00e0 un niveau o\u00f9 elle ne commanderait plus ma marche. Trou noir<\/p>\n

Dieu merci — et j\u2019entends, en \u00e9crivant ces mots trop simples, l\u2019\u00e9cho reconnaissant de toutes les fois o\u00f9 je les ai pens\u00e9s sans les dire —, j\u2019ai conserv\u00e9 ce carnet de r\u00eaves que je tiens depuis des ann\u00e9es, dont les pages, froiss\u00e9es aux coins, ont pris cette odeur de papier ti\u00e9di par la lampe, m\u00e9lange de mine de crayon et d\u2019ombre, si bien que le simple geste de l\u2019ouvrir, \u00e0 l\u2019heure incertaine o\u00f9 la maison dort encore et o\u00f9 l\u2019on h\u00e9site entre rendre compte d\u2019un songe et se rendormir dans lui, me restitue d\u00e9j\u00e0 quelque chose de ces contr\u00e9es que je crois quitter au moment m\u00eame o\u00f9 j\u2019y reviens ; et s\u2019il m\u2019arrive encore d\u2019y \u00e9crire, c\u2019est surtout pour y noter ces r\u00eaves lucides — ainsi les nomme-t-on, comme si la lucidit\u00e9, qui nous fait tant d\u00e9faut le jour, daignait la nuit nous visiter —, car les autres, dont l\u2019amn\u00e9sie matinale dissout les contours, me touchent moins d\u00e9sormais, sauf lorsque, par des voies d\u00e9tourn\u00e9es (toujours les m\u00eames et toujours nouvelles), ils me reconduisent \u00e0 lui. Nous avions en partage ce sang que d\u2019aucuns disent slave — expression commode pour d\u00e9signer moins une g\u00e9ographie qu\u2019un temp\u00e9rament de m\u00e9lancolie lucide, de gaiet\u00e9 douloureuse —, et peut-\u00eatre est-ce \u00e0 cause de cette parent\u00e9 imaginaire que mes songes les plus extravagants, les plus foutraques dirais-je pour trahir \u00e0 peine leur d\u00e9sordre organis\u00e9, me contraignent \u00e0 pousser, d\u2019un pas \u00e0 la fois r\u00e9ticent et avide, la porte basse d\u2019une yourte mongole, dont le feutre, impr\u00e9gn\u00e9 de graisse et de vent, exhale une chaleur animale o\u00f9 la parole h\u00e9site \u00e0 s\u2019\u00e9lever ; l\u00e0, des enfants rient d\u2019un rire sans raison, leur langue claque contre le palais comme une petite percussion qui rappelle de tr\u00e8s loin le tambour du chamane, et l\u2019on me fait signe, non sans une courtoisie qui a la pudeur du commandement, de boire le th\u00e9 au beurre de yak, lourd et soyeux, qui laisse sur les l\u00e8vres un film de sel et de lait — boisson d\u2019hospitalit\u00e9 dont j\u2019ai l\u2019impression, chaque fois que je la porte \u00e0 ma bouche, qu\u2019elle n\u2019\u00e9tanche pas la soif mais l\u2019augmente d\u2019un degr\u00e9 plus haut, comme ces mers froides qui donnent envie d\u2019un autre oc\u00e9an encore ; et, dehors, au pied d\u2019un ciel que le vent peigne en longues m\u00e8ches, je me surprends, avec les gamins, \u00e0 donner du bout du pied l\u2019impulsion n\u00e9cessaire pour faire rouler, sur la terre tass\u00e9e, des t\u00eates de mouton polies par l\u2019usage, jeu d\u2019une barbarie si candide que la vie, soudain, y para\u00eet moins cruelle que nue, d\u00e9barrass\u00e9e du mensonge qui consiste \u00e0 croire que nous ne d\u00e9pendons pas d\u2019elle. Il est l\u00e0 ; il est toujours quelque part dans ces sc\u00e8nes dont je suis \u00e0 la fois le t\u00e9moin et l\u2019otage, non point au centre comme un h\u00e9ros qui prendrait la lumi\u00e8re, mais \u00e0 la marge, \u00e0 l\u2019ombre du montant de la yourte, pr\u00e8s du foyer o\u00f9 les pierres gardent la m\u00e9moire des flammes, ou au bord d\u2019un plateau o\u00f9 la graisse fig\u00e9e dessine une carte o\u00f9 je feins de lire mon avenir ; il observe, et de cette observation je comprends qu\u2019elle n\u2019est pas surveillance mais veille — nuance par laquelle je reconnais la bont\u00e9 des morts quand ils consentent \u00e0 nous accompagner sans nous contraindre. Parfois, je le vois ouvrir la bouche, et je crois — enfant na\u00eff que je demeure aupr\u00e8s de lui — qu\u2019il va parler ; alors la bouche n\u2019est plus une bouche mais un trou noir, qui s\u2019\u00e9largit doucement, non pour effrayer mais pour montrer (comme on pousse une porte sur un couloir plus sombre) la possibilit\u00e9 d\u2019une absence plus grande que l\u2019absence, et je me dis : « va-t-il crier ? », avec cette impatience inqui\u00e8te qui est le vrai nom de l\u2019amour quand il s\u2019obstine \u00e0 r\u00e9clamer un signe ; mais non, c\u2019est \u00e0 respirer qu\u2019il semble avoir peine, il aspire l\u2019air \u00e0 petits coups discrets, comme s\u2019il s\u2019accoutumait \u00e0 une hauteur nouvelle o\u00f9 l\u2019oxyg\u00e8ne manque, et, tandis que je me penche, pr\u00eat \u00e0 lui pr\u00eater mon souffle, la bouche se referme — ce mouvement est d\u2019une douceur presque comique tant il contredit l\u2019alarme qu\u2019il a provoqu\u00e9e —, et j\u2019entends, venu de tr\u00e8s pr\u00e8s et de tr\u00e8s loin, son rire tr\u00e8s doux, non pas le rire \u00e9clatant qui se montre, mais ce ruissellement de gorge et de poitrine que j\u2019ai tant de fois reconnu dans les cuisines familiales quand il feignait d\u2019avoir perdu la partie pour mieux la gagner ; et ce rire, sans \u00e9clat, triomphe pourtant, comme triomphent les choses qui n\u2019ont pas cherch\u00e9 la victoire : il me dit, sans paroles, que la mort, pour qui sait la fr\u00e9quenter sans la provoquer, se laisse vaincre non par la force mais par une patience d\u2019air et de lumi\u00e8re, comme ces \u00e9tendues australes dont le seul nom — Antarctique — suffit \u00e0 faire bl\u00eamir l\u2019imagination, et qui pourtant, au premier pas pos\u00e9, s\u2019offrent, silencieuses, \u00e0 l\u2019\u00eatre minuscule qui les traverse. Alors je referme mon carnet (ou je crois le refermer, car il demeure ouvert, l\u00e0, dans la chambre dont on a tir\u00e9 les rideaux), et je me promets, pour la prochaine fois, d\u2019\u00eatre plus exact, de noter la texture du feutre, l\u2019angle de la lumi\u00e8re, la saveur du beurre, comme si le soin m\u00e9ticuleux accord\u00e9 aux d\u00e9tails devait retenir le monde qui s\u2019\u00e9loigne ; mais je sais d\u00e9j\u00e0 que, de toutes ces pr\u00e9cisions, il ne me restera que son rire, pareil \u00e0 un fil tr\u00e8s fin qu\u2019on sent sous la pulpe du doigt : on ne le voit presque pas, et c\u2019est pourtant lui qui tient ensemble tout le tissu. Atelier<\/p>\n

Il alluma le po\u00eale \u00e0 gaz de l\u2019atelier — ce petit soleil domestique dont la flamme bleut\u00e9e, si docile au bouton, se donne des grandeurs de foyer — et, \u00e0 mesure que la chaleur, h\u00e9sitante d\u2019abord comme un chat qui n\u2019ose encore occuper le coussin, refoulait le froid log\u00e9 dans les \u00e9paisseurs muettes des toiles appuy\u00e9es contre le mur, il se frotta les mains, non par impatience mais par ce geste ancien o\u00f9 se confondent, chez ceux qui ont beaucoup attendu, l\u2019ustensile et la pri\u00e8re ; puis il pr\u00e9para son m\u00e9dium, un m\u00e9lange d\u2019huile et d\u2019essence qu\u2019il connaissait mieux que ses propres lignes de la main, l\u2019huile presque gel\u00e9e, lourde et visqueuse comme ces heures d\u2019hiver qu\u2019on pousse devant soi et qui reviennent se coller aux bottes, et je le regardai longtemps, longtemps \u00e0 la mesure d\u2019une patience qui fut jadis la sienne avec le monde entier et n\u2019est plus, \u00e0 pr\u00e9sent, que celle qu\u2019il exerce sur des mati\u00e8res inertes pour sauver en elles ce que le monde n\u2019a pas voulu reconna\u00eetre en lui ; il prit une toile neuve, la tendit un peu plus — la cl\u00e9 du ch\u00e2ssis grin\u00e7a comme un souvenir qu\u2019on force — et l\u2019enduisa d\u2019une mince imprimatura de terre de Sienne, cette couleur de pain rassis et de feuilles mortes, dilu\u00e9e d\u2019une t\u00e9r\u00e9benthine dont l\u2019odeur, je le sais, devait monter et s\u2019\u00e9tendre comme un banc de m\u00e9moire, mais \u00e0 laquelle nous n\u2019avons pas acc\u00e8s, car ni la chaleur ni le froid, ni m\u00eame ces fumets nobles des ateliers o\u00f9 la peinture a v\u00e9cu la journ\u00e9e, ne nous parviennent plus : tout ce que nous pouvons saisir d\u00e9sormais, nous le glanons \u00e0 la surface des vivants, sur leur peau o\u00f9 passent, rapides et infalsifiables, les preuves qu\u2019une chose a eu lieu. Il \u00e9tait vieux, \u00e0 pr\u00e9sent — ce « \u00e0 pr\u00e9sent » qui n\u2019a pas la cruaut\u00e9 de l\u2019arithm\u00e9tique mais la ponctualit\u00e9 du miroir —, et pas en forme si l\u2019on veut, avec ce ralentissement des articulations que l\u2019hiver r\u00e9clame en tribut et cette fa\u00e7on, plus nouvelle chez lui, de tenir la palette comme on tient une lettre revenue sans avoir \u00e9t\u00e9 ouverte ; il n\u2019avait pas connu, non, le succ\u00e8s qu\u2019autrefois, dans l\u2019all\u00e9gresse d\u2019un premier vernissage o\u00f9 les bouteilles s\u2019ouvrent avant les regards, il s\u2019\u00e9tait promis de forcer, non pas par vanit\u00e9 tant que par une mission mal formul\u00e9e, presque religieuse, dont il croyait qu\u2019elle r\u00e9parerait quelque chose — quoi ? un tort originel, la n\u00e9gligence des siens, une parole paternelle tomb\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9, la premi\u00e8re toile mal accroch\u00e9e sous une lumi\u00e8re cruelle, ou plus simplement l\u2019injustice, qui est de ce monde, par laquelle on voit des mains moins attentives recevoir des saluts dont les siennes furent priv\u00e9es — ; et pourtant, \u00e0 observer sa figure pench\u00e9e sur la palette, on e\u00fbt dit qu\u2019il poursuivait, contre ceux-l\u00e0 m\u00eames auxquels on pr\u00eate le pouvoir de consacrer, une r\u00e9paration plus secr\u00e8te encore, o\u00f9 l\u2019image qui manqua au jour devrait, par la seule discipline des couches superpos\u00e9es, retrouver le droit d\u2019exister, non dans les regards — car ils ont trahi — mais dans sa propre mati\u00e8re. Dans la p\u00e9nombre ti\u00e8de de l\u2019atelier, o\u00f9 un rai de lumi\u00e8re venu d\u2019un carreau f\u00eal\u00e9 s\u2019allongeait au sol comme un ruban de satin oubli\u00e9 sur un parquet d\u2019autrefois, chaque objet avait l\u2019air de l\u2019attendre : le couteau, aux dents imperceptibles, pour lever la p\u00e2te o\u00f9 l\u2019ombre s\u2019\u00e9paissit ; le chiffon qui garde, dans ses plis, le secret des teintes qu\u2019on n\u2019a jamais os\u00e9 jeter tout \u00e0 fait ; le petit pot de siccatif qui promet aux impatients une acc\u00e9l\u00e9ration du destin ; et, au mur, ces essais, ces \u00e9tudes aux bords effrang\u00e9s, dont l\u2019humble obstination t\u00e9moignait moins d\u2019un \u00e9chec que d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9, comme si la peinture, pour lui, n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 ce par quoi l\u2019on se distingue, mais ce par o\u00f9, une fois dissip\u00e9e l\u2019illusion de « repr\u00e9senter » quelque chose pour autrui, on se refuse simplement \u00e0 \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 sa place par la somme de ses renoncements. Il commen\u00e7a par \u00e9tablir, avec une brosse souple, les grandes masses — un ovale de lumi\u00e8re au centre, deux zones lat\u00e9rales o\u00f9 la terre de Sienne, repouss\u00e9e, acceptait de redevenir air — ; je reconnus dans ce partage initial l\u2019ombre d\u2019un motif ancien, la figure d\u2019un visage peut-\u00eatre, non celui d\u2019un mod\u00e8le pr\u00e9sent mais celui, plus tenace, d\u2019une premi\u00e8re promesse faite \u00e0 soi, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la main va plus vite que la d\u00e9ception et o\u00f9 le monde, en nous refusant, nous pr\u00eate encore de quoi le m\u00e9conna\u00eetre ; et je compris que la mission qu\u2019il disait avoir rat\u00e9e — et qui cimentait, couche apr\u00e8s couche, l\u2019amertume \u00e0 la patience — n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 de « r\u00e9ussir », mot d\u2019\u00e9picerie qui compte les pi\u00e8ces avant de go\u00fbter le pain, mais de r\u00e9parer l\u2019intervalle entre le geste et ce qu\u2019il appelle, faiblement, son d\u00fb : non point l\u2019argent, non point m\u00eame l\u2019estime, mais cette reconnaissance premi\u00e8re, muette et br\u00fblante, qui n\u2019appartient qu\u2019au moment o\u00f9 une forme, d\u2019un seul coup, co\u00efncide avec l\u2019attention qu\u2019on lui a donn\u00e9e. Car il y a des vies — et la sienne en \u00e9tait — pour lesquelles l\u2019\u0153uvre n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 l\u2019occasion d\u2019\u00eatre salu\u00e9 par d\u2019autres mais la seule m\u00e9thode invent\u00e9e pour s\u2019excuser aupr\u00e8s d\u2019un enfant rest\u00e9 l\u00e0, dans le couloir, qu\u2019on a oubli\u00e9 d\u2019appeler quand la table fut servie, et qu\u2019on esp\u00e8re encore rejoindre par la couleur. L\u2019huile, lentement, consentait \u00e0 se ti\u00e9dir ; elle c\u00e9dait \u00e0 la brosse comme ces volont\u00e9s longtemps raides qui, au premier mot juste, se mettent \u00e0 pleurer ; et lui, sans y penser, humectait du bout de la langue sa l\u00e8vre inf\u00e9rieure, de ce tic inoffensif qui servit jadis \u00e0 donner du courage avant les concours et qui, \u00e0 pr\u00e9sent, revenait seulement pour emp\u00eacher sa main d\u2019avancer trop vite ; je le vis poser, d\u2019un geste presque impalpable, une touche plus claire au bord de l\u2019ovale, non pas pour « faire la lumi\u00e8re » — jamais il ne s\u2019y trompa — mais pour tester si le tableau voulait bien, aujourd\u2019hui, accepter d\u2019\u00eatre travers\u00e9, et, comme la p\u00e2te se mit \u00e0 respirer, j\u2019eus l\u2019illusion, un court instant, d\u2019\u00e9prouver la ti\u00e9deur exacte de la pi\u00e8ce et l\u2019ar\u00f4me m\u00e9dicinal de la t\u00e9r\u00e9benthine ; mais rien ne nous parvint, sinon le fr\u00e9missement que je d\u00e9couvrais, comme toujours, \u00e0 la surface de sa peau, sur la tempe o\u00f9 bat une veine fid\u00e8le, sur les doigts un peu gonfl\u00e9s dont les phalanges gardent, \u00e0 force de tenir les pinceaux, un poli d\u2019outil : c\u2019est l\u00e0 seulement — sur la peau des vivants, qui boit et rejette le monde \u00e0 la seconde — que nous attrapons, \u00e0 la vol\u00e9e, ce qu\u2019il en reste pour nous ; si bien que, quand il s\u2019assit, las mais sans se plaindre, pour regarder sa toile de la distance courte o\u00f9 l\u2019\u0153il renonce \u00e0 dominer pour consentir \u00e0 croire, je sus qu\u2019il n\u2019avait pas, ce jour-l\u00e0, rapproch\u00e9 la gloire, mais qu\u2019il avait, de quelques millim\u00e8tres d\u2019huile ambr\u00e9e, referm\u00e9 l\u2019entaille invisible par o\u00f9 s\u2019\u00e9tait enfuie sa premi\u00e8re promesse, et que cette r\u00e9paration — nulle part \u00e9crite, nulle part vue — valait, pour lui, plus que la soudaine faveur de ceux qui, revenant trop tard, apposent un nom sous une lumi\u00e8re qu\u2019ils n\u2019ont pas r\u00e9gl\u00e9e. Sifflement-<\/p>\n

Il me semblait d\u2019abord que le son venait de tr\u00e8s loin — non pas loin dans l\u2019espace, mais dans cette profondeur particuli\u00e8re o\u00f9 se rangent les choses que l\u2019on n\u2019a pas voulu entendre et qui, pers\u00e9v\u00e9rantes malgr\u00e9 nous, restent \u00e0 notre disposition comme les clefs d\u2019un tiroir qu\u2019on ne rouvre jamais —, et pourtant il suffit qu\u2019il se f\u00eet un peu plus net pour que je comprisse, bien avant de l\u2019identifier, qu\u2019il avait la forme d\u2019un appel ; car il y a des sifflements qui, par une \u00e9conomie subtile, condensent la supplique et l\u2019ordre, et qui vous requi\u00e8rent \u00e0 la fois de venir et de choisir, si bien que je d\u00e9cidai, non sans cette pr\u00e9m\u00e9ditation enfantine qui donne du courage aux r\u00e9veils nocturnes, qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un signal, et que le moment \u00e9tait venu de m\u2019extraire de ce trop-plein d\u2019images hypnagogiques o\u00f9, comme dans ces bo\u00eetes \u00e0 bijoux surcharg\u00e9es, on ne retrouve plus la pi\u00e8ce qu\u2019on cherche parce que tout y brille avec exc\u00e8s. Le sifflement m\u2019\u00e9tait familier ; \u00e0 peine l\u2019entendis-je se r\u00e9p\u00e9ter, un peu plus pr\u00e8s, que mon corps, raidi par la dur\u00e9e trop longue d\u2019un sommeil qui n\u2019en est plus un, se redressa avec cette joie de premi\u00e8re heure — joie si modeste qu\u2019on la confond avec un simple soulagement —, et, feignant la surprise afin d\u2019\u00f4ter \u00e0 mon empressement l\u2019aveu qu\u2019il contenait, je me dirigeai sans h\u00e2te vers l\u2019origine du son : non pour ob\u00e9ir, me disais-je, mais pour v\u00e9rifier qu\u2019il s\u2019adressait \u00e0 moi. C\u2019est alors qu\u2019eut lieu, dans ce r\u00eave o\u00f9 les raccords ne se justifient pas davantage que ceux de la m\u00e9moire, l\u2019esp\u00e8ce de substitution dont ma vie a peut-\u00eatre fait sa m\u00e9thode : la sc\u00e8ne du dancing, d\u00e9j\u00e0 connue, revint avec sa p\u00e9nombre diligente et ses parfums stratifi\u00e9s, et, au moment m\u00eame o\u00f9 je mesurais l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019un tel retour — car tout ce que je m\u2019\u00e9tais promis d\u2019\u00e9viter s\u2019y trouvait rassembl\u00e9, la sueur candide et le fard offensif, le commerce et l\u2019\u00e9change dont j\u2019ai gard\u00e9, vous le savez, l\u2019odeur et la honte —, une voix, qui semblait n\u2019avoir jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u00e0, me dit, de l\u2019ombre : — Du feu, jeune homme. Je fouillai dans mes poches, comme on fouille en soi un alibi, et ne trouvai pas de briquet. — D\u00e9sol\u00e9, je ne fume pas, r\u00e9pondis-je, mensonge courtois que je m\u2019accordai pour m\u2019\u00e9chapper au plus vite, sachant bien, cependant, que les lieux auxquels on tente d\u2019\u00e9chapper vous retiennent moins par leurs portes que par la part de vous que vous y avez oubli\u00e9e.<\/p>\n

Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard ; la salle, enfl\u00e9e de monde comme ces rivi\u00e8res d\u2019apr\u00e8s l\u2019orage o\u00f9 tout flotte, se refermait sur moi ; je ne le voyais pas — lui, qui d\u2019ordinaire observait en marge —, et cette absence, loin de m\u2019attrister, venait en renfort de mon d\u00e9pit, car rien n\u2019alimente davantage la col\u00e8re modeste (celle qu\u2019on ose \u00e0 peine nommer col\u00e8re) que l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019assigner un visage \u00e0 la sc\u00e8ne qu\u2019on condamne. Je d\u00e9cidai de sortir. Le boulevard, lav\u00e9 d\u2019une pluie fine dont l\u2019exc\u00e8s se bornait \u00e0 faire des miroirs au lieu de flaques, me re\u00e7ut avec cette neutralit\u00e9 qui, certains soirs, a la bont\u00e9 d\u2019un acquittement. Partout des reflets ; et les feux arri\u00e8re des voitures, en s\u2019\u00e9tirant, laiss\u00e8rent sur l\u2019asphalte des tra\u00een\u00e9es terre de Sienne : je pensai, sans le vouloir, \u00e0 la toile badigeonn\u00e9e du vieil homme — cet appr\u00eat de pain rassis et de feuilles mortes sur lequel il tente, chaque jour, d\u2019inventer la lumi\u00e8re —, et je compris que mes fuites et ses reprises ob\u00e9issaient au m\u00eame v\u0153u : ne pas se vautrer dans la fange ni s\u2019acheter, au prix d\u2019une s\u00e9cheresse qui serait une autre forme de l\u00e2chet\u00e9, une puret\u00e9 trop ch\u00e8re ; tenir, autant que possible, le fil au milieu, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on accepte le monde dans ce qu\u2019il a de poisseux, mais sans s\u2019y confondre. J\u2019\u00e9tais \u00e0 la fois d\u00e9\u00e7u, ennuy\u00e9, un peu en col\u00e8re — non pas contre lui, qui ne m\u2019avait rien fait, mais contre cette part de moi qui, r\u00e9pondant au sifflement, avait cru \u00e0 la promesse d\u2019une sortie nette ; car le r\u00eave, diplomate retors, ne nous offre jamais que des issues qui reconduisent. Et pourtant, tandis que je marchais — et la marche, humble liturgie, retrouvait son empire : mettre un pied devant l\u2019autre, rien de plus —, je sentis que l\u2019appel n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 vain ; il m\u2019avait rappel\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame du choix, \u00e0 ce seuil o\u00f9 l\u2019on entend \u00e9galement la voix qui vous invite \u00e0 vous allonger dans la boue ti\u00e8de des facilit\u00e9s et celle, plus maigre, qui vous propose une exigence sans \u00e9clat. L\u2019une disait : « Reviens, on t\u2019oubliera, et tu oublieras » ; l\u2019autre, d\u2019un ton presque sec : « Passe ton chemin sans m\u00e9priser, mais passe. » Je ne r\u00e9pondis \u00e0 aucune — ou bien je r\u00e9pondis \u00e0 la seconde par la simple exactitude de mon pas —, et la ville, en retour, consentit \u00e0 se d\u00e9sembuer. Alors je me surpris \u00e0 sourire aux tra\u00een\u00e9es terre de Sienne comme \u00e0 des lignes de fond trac\u00e9es par une main amie : elles ne promettaient rien, sinon de ne pas me perdre ; et mon irritation, qui n\u2019avait pas trouv\u00e9 d\u2019adversaire, se dissipa, laissant cette fatigue reconnaissante par laquelle on sait que la puret\u00e9, si elle a lieu, ne brille pas : elle co\u00fbte, elle r\u00e9pare, elle n\u2019\u00e9crase pas. Repr\u00e9senter<\/p>\n

Il est des heures o\u00f9, sans rien d\u00e9cider encore et comme si l\u2019\u00e2me, laissant s\u2019ouvrir d\u2019elle-m\u00eame une porte que l\u2019habitude tenait close, revenait vers ce penchant si ancien que je n\u2019ai jamais su lui donner un autre nom que celui, si simple et pourtant si charg\u00e9 dans ma m\u00e9moire, de ne rien repr\u00e9senter ; et ce mot, qui pour d\u2019autres n\u2019est qu\u2019un terme d\u2019atelier, prend chez moi une r\u00e9sonance singuli\u00e8re, parce que mon p\u00e8re, repr\u00e9sentant de son \u00e9tat, avait inscrit dans notre langage domestique une ambigu\u00eft\u00e9 dont je me d\u00e9fiais, de sorte qu\u2019\u00e0 chaque fois que j\u2019entendais « repr\u00e9senter » je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher d\u2019y entendre \u00e0 la fois la politesse des apparences et la fatigue d\u2019un m\u00e9tier, comme si, au moment m\u00eame o\u00f9 je refusais d\u2019orner mes toiles ou mes pages d\u2019une image trop prompte, je refusais aussi, sans l\u2019avouer, la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019un geste filial ; car il m\u2019a sembl\u00e9 bien souvent que nous n\u2019h\u00e9ritons pas tant d\u2019objets ou d\u2019id\u00e9aux que d\u2019une mani\u00e8re d\u2019habiter les mots, et que c\u2019est cela, plus encore que les biens, qui p\u00e8se, et que j\u2019appellerais volontiers un anti-h\u00e9ritage, non point par esprit de d\u00e9fi mais parce que ce qui nous est transmis, si l\u2019on n\u2019y prend garde, nous repr\u00e9sente \u00e0 notre place. Lorsque vint le moment de vider la maison, je crus d\u2019abord que la d\u00e9cision serait ais\u00e9e, qu\u2019il suffirait de s\u00e9parer ce qui devait \u00eatre gard\u00e9 de ce qui pouvait \u00eatre donn\u00e9, mais chaque chose — l\u2019horloge qui battait un temps que nous n\u2019entendrions plus, les nappes repass\u00e9es dont l\u2019odeur \u00e9tait celle de dimanches \u00e9teints, les livres aux marges o\u00f9 survivait la patience d\u2019un regard — se mit \u00e0 parler d\u2019une voix douce et t\u00eatue, si bien qu\u2019il m\u2019\u00e9tait \u00e9galement impossible de garder et de jeter, et que m\u00eame la charit\u00e9, qui e\u00fbt pourtant d\u00e9livr\u00e9 ces objets de mon scrupule, me paraissait encore une mani\u00e8re de les d\u00e9savouer ; mon fr\u00e8re prit ce qu\u2019il jugea n\u00e9cessaire (et j\u2019en fus soulag\u00e9 comme on l\u2019est, les jours d\u2019orage, d\u2019un air soudain respirable), mais le reste, quoique vendu, partag\u00e9, dispers\u00e9, ne cessa pas de demeurer en moi, non comme un remords mais comme cette poussi\u00e8re claire qu\u2019on d\u00e9couvre le lendemain sur un meuble qu\u2019on croyait propre, signe que le temps, plus que la possession, a laiss\u00e9 son manteau sur nous. Et peut-\u00eatre ce refus de suivre une voie trac\u00e9e, que j\u2019aurais voulu croire lib\u00e9rateur, n\u2019\u00e9tait-il que la forme la plus obstin\u00e9e d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 dissimul\u00e9e, car il arrive que se d\u00e9tourner de la route des p\u00e8res soit encore se r\u00e9gler sur elle, avec l\u2019exactitude rev\u00eache de ceux qui, pour ne pas faire comme tout le monde, s\u2019astreignent plus durement que lui aux commandements de l\u2019esprit ; on oublie d\u2019ailleurs combien le cadre, le d\u00e9cor, l\u2019air du temps, qui semblent n\u2019\u00eatre rien, instruisent nos humeurs plus s\u00fbrement que notre corps m\u00eame, et qu\u2019une pens\u00e9e que nous croyons n\u00f4tre n\u2019est bien souvent qu\u2019une alliance de souvenirs et de rencontres, ces co\u00efncidences qu\u2019un regard trop press\u00e9 tient pour du hasard alors qu\u2019elles sont, au contraire, les rendez-vous pris par des causes anciennes. De l\u00e0 vient qu\u2019on rejette un jour, sans savoir pourquoi, le plus proche, le semblable, comme si la ressemblance nous exposait \u00e0 une lumi\u00e8re trop crue, et qu\u2019on cherche, dans l\u2019ext\u00e9rieur, l\u2019\u00e9tranger, non pas une nouveaut\u00e9 v\u00e9ritable mais le d\u00e9tour gr\u00e2ce auquel on supportera de se retrouver ; si l\u2019on connaissait le secret de ce mouvement qui nous emporte, peut-\u00eatre en ririons-nous, mais d\u2019un rire qui aurait la puret\u00e9 d\u2019une \u00e9vidence enfin reconnue, tandis que celui qui vient apr\u00e8s coup, quand tout est d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9, n\u2019est qu\u2019un sourire de convenance, tardif et mince, o\u00f9 l\u2019on sent qu\u2019on a voulu \u00eatre l\u00e9ger pour ne pas avoir \u00e0 \u00eatre juste.<\/p>\n

-- \u2013<\/p>\n

Je m\u2019\u00e9tais jusqu\u2019ici arr\u00eat\u00e9 au seul mot « repr\u00e9senter », comme si, l\u2019ayant \u00e9clair\u00e9, j\u2019avais pour autant dissip\u00e9 ce que sa famille de termes — « commerce », « \u00e9change » — tra\u00eenait d\u2019ombres autour de lui ; or ces mots-l\u00e0, dans notre maison, n\u2019\u00e9taient pas des abstractions d\u2019\u00e9cole mais des choses presque mat\u00e9rielles, avec leur odeur (\u00e2cre de disputes rentr\u00e9es, sucr\u00e9e de r\u00e9conciliations int\u00e9ress\u00e9es), leur grain (rude sur la langue quand il fallait les prononcer), et la honte bue jusqu\u2019\u00e0 la lie d\u2019avoir vu ce que repr\u00e9senter, commercer, \u00e9changer pouvaient produire de violence minuscule et quotidienne, de mesquinerie patiente autant que de brusques injonctions, si bien qu\u2019ils me sont rest\u00e9s \u00e0 jamais en travers, non que je n\u2019aie d\u00fb, plus d\u2019une fois, par simple n\u00e9cessit\u00e9 de vivre, endosser ces r\u00f4les dont je savais d\u2019avance qu\u2019ils me si\u00e9raient mal — le col me serrait, la manche me battait, je marchais de travers — au point qu\u2019\u00e0 la longue la place devenait intenable, parce que je ne savais plus lequel, du repr\u00e9sentant, du commer\u00e7ant ou de moi-m\u00eame, tenait la parole et lequel ne faisait que pr\u00eater sa voix ; et pourtant, si j\u2019essaie de comprendre sans me d\u00e9fausser ce malaise persistant, je reconnais qu\u2019il tient moins \u00e0 une moralit\u00e9 que je me serais donn\u00e9e qu\u2019\u00e0 une mani\u00e8re, propre au temps o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu, d\u2019imaginer la « chose vraie » comme une marchandise rare qu\u2019on arracherait d\u2019autant plus jalousement au monde que tant d\u2019autres choses, partout, se r\u00e9v\u00e9laient fausses, et que mon refus, qui se croyait d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre que la forme scrupuleuse d\u2019un m\u00eame commerce avec l\u2019illusion, de sorte que tout mon effort aura consist\u00e9 non \u00e0 condamner ces mots mais \u00e0 me soustraire \u00e0 leur circulation — repr\u00e9senter, commercer, \u00e9changer — o\u00f9 l\u2019on finit, si l\u2019on n\u2019y prend garde, par \u00eatre \u00e0 son tour repr\u00e9sent\u00e9, marchand\u00e9, \u00e9chang\u00e9 \u00e0 la place de soi-m\u00eame.<\/p>\n

Novembre : l\u2019incarnation historique<\/h2>\n

Rupture de ton. Le 3 novembre pose un personnage : l\u2019instituteur qui revient de guerre. Le dispositif change : « Il voit. » R\u00e9p\u00e9t\u00e9 comme un mantra. Ce « il voit » construit la distance n\u00e9cessaire pour dire l\u2019indicible. Pas « je me souviens de l\u2019horreur », mais « il voit la terre fractur\u00e9e, le ciel de plomb, les arbres moignons. »<\/p>\n

Le texte refuse le r\u00e9cit de guerre classique. Il montre un homme qui ne peut plus habiter les mots (Libert\u00e9, \u00c9galit\u00e9, Fraternit\u00e9 sonnent creux). Le hussard noir reprend sa place dans l\u2019\u00e9cole, mais c\u2019est un acte de r\u00e9sistance, pas de foi.<\/p>\n

La force du texte : la description pure remplace le r\u00e9cit psychologique. Les mots comme « paysage », « champ de bataille » sont dits inad\u00e9quats. Reste la mati\u00e8re : boue, pourriture, blancheur d\u2019h\u00f4pital.<\/p>\n

Le 12 novembre est un texte court, r\u00e9flexif. Retour aux livres tomb\u00e9s de l\u2019\u00e9tag\u00e8re (Bloy, Bernanos, Boutang, Rebatet). Recherche de Rabelais. « Revenir \u00e0 la langue ce n\u2019est pas rebrousser chemin. C\u2019est r\u00e9gler la tension d\u2019une phrase jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne sonne plus faux. »<\/p>\n

Seuil important : la question du style comme tension, pas comme ornement. Garder-effacer. Le bruit r\u00e9gulier de la m\u00e9canique de bielles.<\/p>\n

Les 18 et 25 novembre : Suresnes. D\u2019abord le r\u00e9cit en « on » (version 1), puis le d\u00e9montage syst\u00e9matique par les « Non » (version 2), enfin la distance de la troisi\u00e8me personne (version 3).<\/p>\n

Le geste central : montrer le texte en train de se durcir. La version avec les « Non » est impitoyable : « Non, ce n\u2019est pas \u2018une petite chambre sans confort\u2019, c\u2019est la preuve qu\u2019on accepte n\u2019importe quoi tant qu\u2019il y a une serrure et un matelas. » Chaque facilit\u00e9 narrative est arrach\u00e9e. Ce qui reste est l\u2019os.<\/p>\n

3 novembre 2025<\/h2>\n

Ce texte est n\u00e9 dans le sillage d\u2019une proposition d\u2019\u00e9criture de Fran\u00e7ois Bon, au sein du cycle « Histoire, Boost 2 » La consigne s\u2019inspirait de la structure de L\u2019Atlas d\u2019un homme inquiet de Christoph Ransmayr \u2013 un livre construit comme une mosa\u00efque de fragments, o\u00f9 chaque chapitre s\u2019ouvre sur une image m\u00e9morielle fixe (« Je vis\u2026 ») avant de d\u00e9ployer le paysage mental et g\u00e9ographique qui l\u2019entoure. Je me suis empar\u00e9 de ce dispositif en le d\u00e9tournant. L\u00e0 o\u00f9 Ransmayr explore son propre parcours \u00e0 la premi\u00e8re personne, j\u2019ai choisi de construire un personnage fictif \u00e0 la troisi\u00e8me personne, un instituteur rescap\u00e9 de la Grande Guerre. Le pr\u00e9sent de l\u2019indicatif \u2013 « Il voit » \u2013 est devenu la cl\u00e9 de vo\u00fbte narrative, rempla\u00e7ant le « Je vis » originel. L\u2019enjeu n\u2019\u00e9tait pas l\u2019autobiographie, mais la construction d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 par la somme d\u2019images g\u00e9ographiques qui forment la carte mentale d\u2019un homme : la Champagne d\u00e9vast\u00e9e, la gare de Ch\u00e2lons, les Dardanelles, l\u2019h\u00f4pital, le village de Saint-Bonnet-le-D\u00e9sert. Cet exercice m\u2019a permis d\u2019explorer une question centrale : comment raconter l\u2019Histoire \u00e0 hauteur d\u2019homme, par la sensation pure, lorsque le langage se d\u00e9robe face \u00e0 l\u2019horreur ? Le texte qui en r\u00e9sulte est donc \u00e0 la fois un hommage discret au cadre propos\u00e9 et le fruit d\u2019un travail d\u2019\u00e9criture personnel, ( l\u2019instituteur) une tentative de saisir l\u2019indicible par le prisme d\u2019une conscience fragment\u00e9e.<\/p>\n

Il est l\u00e0. Et il voit. Mais les mots, dans sa t\u00eate, ce ne sont pas des phrases. C\u2019est un mat\u00e9riau lourd et sourd qui refuse de prendre forme. La terre. Ce n\u2019est plus de la terre. C\u2019est une cro\u00fbte. Une chose grise, bris\u00e9e, qui a s\u00e9ch\u00e9 en formes tordues. Comme si un g\u00e9ant avait malax\u00e9 de la cendre et de la boue, et l\u2019avait laiss\u00e9e durcir en grima\u00e7ant. Fractur\u00e9e. Le mot vient, mais il est trop propre, trop chirurgical. \u00c7a ne rend pas le craquement sous la semelle, cette impression de marcher sur des os. Le ciel. Il est bas. Il p\u00e8se. Ce n\u2019est pas un ciel, c\u2019est un couvercle. Un couvercle de plomb sale, qui ne s\u2019ouvre jamais, qui \u00e9crase le regard. Parfois, une d\u00e9chirure blafarde, une lumi\u00e8re qui ne r\u00e9chauffe rien, qui souligne seulement l\u2019immense blessure en dessous. Les arbres. Le mot « arbre » est un mensonge. Ce qu\u2019il voit, ce sont des poteaux. Des poteaux noircis, calcin\u00e9s, qui tendent vers le couvercle des bras suppliants qui n\u2019existent plus. Moignons. Oui. Des moignons. Comme des membres amput\u00e9s \u00e0 la hache. La s\u00e8ve, la vie, tout a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9, aspir\u00e9. Il reste \u00e7a : une for\u00eat de morts debout. Le silence. Ce n\u2019est pas une absence. C\u2019est une pr\u00e9sence. Une oreille g\u00e9ante coll\u00e9e contre le paysage. Un son \u00e0 l\u2019envers, si lourd qu\u2019il en devient \u00e9touffant. Ce silence-l\u00e0, il n\u2019a pas de nom. Il est l\u2019attente. L\u2019attente de la d\u00e9chirure. L\u2019odeur. Elle entre par le nez, mais elle colle \u00e0 la gorge. Une odeur douce\u00e2tre et putride. De la viande oubli\u00e9e au fond d\u2019un garde-manger pourri. De la terre qui dig\u00e8re mal les morts. L\u2019« odeur de la mort », les autres disent \u00e7a. Mais les mots sont us\u00e9s. Lui, il la sent. C\u2019est une naus\u00e9e qui ne descend pas, qui remonte, toujours. Il voudrait dire « paysage », mais le mot est trop beau. Il voudrait dire « champ de bataille », mais c\u2019est un terme de g\u00e9n\u00e9ral, \u00e7a sent l\u2019encre et la carte. Lui, il est dedans. Il n\u2019a pas de mot pour « \u00eatre dedans ». Pour cette chose qui est \u00e0 la fois dehors, partout, et qui est en train de lui emplir le cr\u00e2ne, de lui ronger les poumons. Il voit. Et ce qu\u2019il voit, c\u2019est un monde qui a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre nommable. C\u2019est \u00e7a, l\u2019indicible. Ce n\u2019est pas qu\u2019il n\u2019y a pas de mots. C\u2019est que tous les mots qui existent mentent. Ils appartiennent \u00e0 l\u2019avant. Ils d\u00e9crivent un monde qui n\u2019est plus. Ici, il n\u2019y a que la mati\u00e8re brute de l\u2019horreur, et le silence qui la contient.<\/p>\n

Il voit la gare de Ch\u00e2lons. Un hall immense, sombre, qui sent la suie et l\u2019huile. La verri\u00e8re poussi\u00e9reuse laisse filtrer une lumi\u00e8re jaun\u00e2tre, \u00e9clairant des grappes de soldats qui attendent, adoss\u00e9s \u00e0 leurs sacs. Des officiers hurlent des num\u00e9ros de r\u00e9giment, des destinations incompr\u00e9hensibles. C\u2019est un chaos organis\u00e9, un fourmillement d\u2019hommes en gris-bleu qui se font avaler par les trains. Il voit le train. Une locomotive noire, suante, qui crache de la vapeur avec un sifflement rauque. Elle est accoupl\u00e9e \u00e0 des wagons \u00e0 bestiaux, les fameux « 40 hommes, 8 chevaux ». Les portes sont grandes ouvertes, r\u00e9v\u00e9lant un int\u00e9rieur sombre et nu. On dirait des cercueils sur roues attendant leur cargaison vivante. Il voit la ville, ou ce qu\u2019il en reste, depuis son wagon. Une fois entass\u00e9, le regard coinc\u00e9 entre les planches : Des rues trop larges, trop vides. Quelques civils, des visages ferm\u00e9s, qui les regardent passer sans un sourire. Des femmes en noir. La vie a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9e d\u2019ici, ne laissant qu\u2019une coquille vide. Des bless\u00e9s. Sur un quai adjacent, un train sanitaire est arr\u00eat\u00e9. On fait monter des hommes aux visages p\u00e2les, aux membres emmaillot\u00e9s de bandages sales. Certains sont sur des civi\u00e8res, les yeux vides fixant le ciel de fer. C\u2019est un spectacle qui leur est destin\u00e9, un avant-go\u00fbt. La cath\u00e9drale. Au loin, il l\u2019aper\u00e7oit. Notre-Dame de Ch\u00e2lons. Ses pierres sont noircies, mais elle est encore debout. Un seul vitrail est rest\u00e9 intact ; il capte la lumi\u00e8re faible et la renvoie comme un dernier signal, un adieu. C\u2019est la derni\u00e8re image belle qu\u2019il emporte. Le triage. Puis le train s\u2019\u00e9branle, quitte la gare et longe des voies de triage. Un enchev\u00eatrement de rails, de wagons vides, de montagnes de caisses et de sacs de sable. C\u2019est la machine de guerre, la logistique monstrueuse qui broie les hommes avant m\u00eame qu\u2019ils n\u2019arrivent au front. L\u2019arri\u00e8re, ce n\u2019est pas le repos. C\u2019est la gueule de l\u2019ogre.<\/p>\n

Le train s\u2019engouffre dans la campagne. Il voit une derni\u00e8re fois des champs, des vaches. Il voit le cr\u00e9puscule tomber et d\u00e9tourne les yeux. Il voudrait dire, mais tous les mots, il les voit l\u00e0-bas, loin, tr\u00e8s loin, « au nord de l\u2019avenir ». Puis il baisse la t\u00eate. Il n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec ce monde-l\u00e0. La ville n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019une antichambre, un sas entre deux enfers. Le voyage vers l\u2019inconnu a commenc\u00e9.<\/p>\n

L\u2019\u00e9trave fend une eau d\u2019un bleu dur, m\u00e9tallique. La terre qui grandit n\u2019est pas verte. Elle est ocre, br\u00fbl\u00e9e, stri\u00e9e de ravins secs. Une ligne d\u2019ar\u00eates vives qui d\u00e9chire le ciel. La chaleur d\u00e9j\u00e0, une lourdeur qui tombe du ciel blanc et se rel\u00e8ve du rocher comme une haleine de fournaise. Le navire glisse dans un d\u00e9troit. Des collines basses de chaque c\u00f4t\u00e9. Une terre asiatique \u00e0 b\u00e2bord, une europ\u00e9enne \u00e0 tribord. Les Dardanelles. Le nom est dans sa t\u00eate, mais la chose est l\u00e0, silencieuse et min\u00e9rale. Il voit les autres bateaux, une for\u00eat de m\u00e2ts et de chemin\u00e9es, immobiles dans l\u2019eau calme. Une attente. Puis la c\u00f4te se pr\u00e9cise. Ce n\u2019est pas une plage de sable fin. C\u2019est un chaos. Une langue de galets, de sable gris, surmont\u00e9e de falaises crayeuses, creus\u00e9es de ravines. Il voit la tache blanch\u00e2tre des tentes, minuscules, accroch\u00e9es \u00e0 la pente. Les cicatrices brunes des tranch\u00e9es z\u00e9brant le flanc des collines. Les fils de fer barbel\u00e9s qui accrochent le soleil, brillant comme des toiles g\u00e9antes. Le lourd navire s\u2019arr\u00eate, vibrant encore de l\u2019arr\u00eat des machines. L\u2019ancre grince dans un bruit d\u00e9chirant. On est l\u00e0. On ne va pas plus loin. Il voit les p\u00e9niches. Ce ne sont pas des barges plates et passives, mais des coques \u00e0 moteur, basses sur l\u2019eau, sales de fum\u00e9e et de rouille, leur bois \u00e9clabouss\u00e9 par des milliers de voyages. Elles dansent sur la houle l\u00e9g\u00e8re, s\u2019approchant du flanc du paquebot comme des insectes voraces. On leur hurle de descendre. Pas d\u2019escalier, pas de passerelle. Il faut se hisser sur le bastingage, saisir les filets de cordage jet\u00e9s sur la coque, et descendre \u00e0 reculons, le sac qui vous tire en arri\u00e8re, les pieds qui cherchent une prise dans les mailles. Le vide, l\u2019eau verte en dessous. L\u2019homme au-dessus de lui glisse, un juron \u00e9touff\u00e9, le bruit sourd de son corps heurtant la p\u00e9niche. On le tire vite de c\u00f4t\u00e9. Il saute \u00e0 son tour. Le choc du bois sous ses pieds. La p\u00e9niche est d\u00e9j\u00e0 pleine d\u2019hommes, tass\u00e9s comme du b\u00e9tail, silencieux. Le moteur p\u00e9tarade, crache une fum\u00e9e \u00e2cre, et l\u2019embarcation s\u2019\u00e9branle, lourde, lente, vers la terre. La travers\u00e9e est courte, interminable. L\u2019eau est d\u2019un vert laiteux, huileuse. Elle charrie des choses : des d\u00e9bris de caisses, des morceaux d\u2019uniformes, des excr\u00e9ments. L\u2019odeur est pire que tout. Elle lui prend \u00e0 la gorge : la puanteur douce\u00e2tre de la gangr\u00e8ne et de la chair qui pourrit au soleil, m\u00eal\u00e9e \u00e0 une note \u00e2cre de poudre et de poussi\u00e8re br\u00fbl\u00e9e. Il voit la plage qui grandit. Ce n\u2019est pas du sable. C\u2019est un talus de galets gris, une pente raide qui crisse et roule sous les boots. Des tas de caisses, des sacs de sable, des files d\u2019hommes courb\u00e9s qui montent un sentier trac\u00e9 dans la falaise crayeuse. Le choc final. L\u2019\u00e9trave de la p\u00e9niche racle les galets. La rampe s\u2019abat. C\u2019est le dernier pas. Il pose le pied sur les cailloux. Le sol de Gallipoli. Un coup de sifflet aigu. Des hommes leur crient de se disperser, de monter. Le ronflement des mouches est assourdissant. Il l\u00e8ve les yeux vers les ravines poussi\u00e9reuses, les tranch\u00e9es qui griffent les pentes. L\u2019enfer n\u2019est plus une boue grasse et froide. C\u2019est une fournaise de poussi\u00e8re, de pierre et de pourriture.<\/p>\n

Il voit le blanc. Un blanc qui fait mal aux yeux. Un plafond de chaux, \u00e9clatant, cru. Pas le blanc pur des draps de la ferme, mais un blanc qui sent le chlore et la mort propre. Les murs suintent une lumi\u00e8re froide, sans ombre. Il voit les barreaux de fer du lit. Froid, lisse, industriel. Sa main, pos\u00e9e sur la couverture grise, est devenue une chose p\u00e2le, \u00e9trang\u00e8re. Les doigts ressemblent \u00e0 des racines lav\u00e9es. Ils tremblent, toujours. Un tremblement de machine d\u00e9traqu\u00e9e. Il voit les fen\u00eatres hautes, barr\u00e9es. Des rectangles de ciel trop bleu, d\u00e9coup\u00e9s comme dans un tableau. Des barreaux noirs qui grillagent le monde. Des arbres, l\u00e0-bas, mais leurs feuilles ne bougent pas. Comme peintes. Il voit les autres lits. Des formes allong\u00e9es, silencieuses, sous des draps qui \u00e9pousent des absences. Un bras pend, inerte, couleur de cire. Plus loin, un homme assis, la poitrine entour\u00e9e de bandes, fixe le mur devant lui. Il ne cligne pas des yeux. Il voit les s\u0153urs. Des cornettes blanches, immacul\u00e9es, qui glissent sans bruit sur le carrelage. Des visages lisses, sans \u00e2ge, qui sourient d\u2019un sourire qui ne touche pas les yeux. Des mains froides qui changent les pansements, touchent sa peau br\u00fbl\u00e9e sans la sentir. Il voit son reflet dans le pot de chambre \u00e9maill\u00e9, pos\u00e9 pr\u00e8s du lit. Une face creus\u00e9e, des yeux trop grands, des l\u00e8vres gerc\u00e9es. Ce n\u2019est pas lui. C\u2019est un masque de terre cuite, fragile, qui pourrait se fendre. Il voit, la nuit, la lanterne du gardien qui passe. Un rond de lumi\u00e8re jaune qui balaie les all\u00e9es, caresse les fronts, v\u00e9rifie les pr\u00e9sences. La lumi\u00e8re touche le crucifix au mur, accroch\u00e9 l\u00e0-haut. Le corps du Christ est p\u00e2le, propre, sans blessures visibles. Une souffrance aseptis\u00e9e, muette. Il voit tout cela. Les mots comme « h\u00f4pital », « lit », « infirmi\u00e8re » sont des coquilles vides, des sons qui ne collent plus \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Ce qu\u2019il voit, c\u2019est un lieu de silence et de blancheur o\u00f9 l\u2019on range les hommes cass\u00e9s, o\u00f9 l\u2019on attend que la machine se remette \u00e0 tourner ou s\u2019arr\u00eate d\u00e9finitivement. L\u2019odeur de propre ne parvient pas \u00e0 couvrir celle, tenace, de la pourriture qui reste au fond de ses poumons. C\u2019est un autre enfer. Un enfer blanc.<\/p>\n

Il pousse la grille. Le fer grin\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 ainsi avant, un son aigre et familier. Rien n\u2019a chang\u00e9. Et pourtant, tout est devenu \u00e9tranger. Il voit le fronton de la mairie-\u00e9cole. Les lettres grav\u00e9es dans la pierre : LIBERT\u00c9, \u00c9GALIT\u00c9, FRATERNIT\u00c9. Avant, c\u2019\u00e9tait un credo, une \u00e9vidence. Maintenant, ce sont des mots qui sonnent creux. Libert\u00e9. Celle de pourrir dans la boue ? \u00c9galit\u00e9. Celle de la mort, offerte \u00e0 tous, du lieutenant au simple troufion ? Fraternit\u00e9. Celle qui lui a arrach\u00e9 le c\u0153ur \u00e0 chaque fois qu\u2019un gosse de vingt ans rendait son dernier souffle dans ses bras ? La pierre est froide, propre. Les mots sont intacts. Lui ne l\u2019est plus. Il voit le monument aux morts, tout neuf. La pierre est encore p\u00e2le, elle n\u2019a pas pris la patine des si\u00e8cles. Il s\u2019approche. Ses doigts effleurent les noms. Il les connaissait \u00e0 peine, ces gar\u00e7ons d\u2019un autre canton, et pourtant, il a vu mourir leurs doubles par milliers. Ce monument, c\u2019est un mensonge de ciment . Une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de mettre de l\u2019ordre dans le chaos, de donner un sens \u00e0 l\u2019indicible. La R\u00e9publique enterre ses morts et grave ses valeurs, mais elle ne peut pas graver l\u2019odeur de la gangr\u00e8ne.<\/p>\n

Il voit la cour de l\u2019\u00e9cole. Les marronniers, la marelle effac\u00e9e sur le sol. Le portemanteau o\u00f9 s\u2019aligneront les blouses. Le tableau noir, vide, attendant les le\u00e7ons de morale. « Aimez-vous les uns les autres. » Comment peut-il \u00e9crire cela, lui qui a vu des hommes s\u2019entretuer pour dix m\u00e8tres de terre gorg\u00e9e de sang ? Il voit son reflet dans la vitre de la classe. Un homme en costume sombre, trop grand, trop raide. Le « hussard noir ». Son uniforme d\u2019avant \u00e9tait bleu horizon, tach\u00e9 de sang et de boue. Maintenant, il porte l\u2019uniforme du savoir, de la raison. Un d\u00e9guisement. Ses mains veulent trembler. Il les tient crois\u00e9es dans son dos. Il entre dans la classe. L\u2019odeur de la craie et de l\u2019encre. Un sanctuaire. Un mensonge n\u00e9cessaire. Demain, il devra ouvrir le livre d\u2019Histoire. Parler de la patrie, du droit, des Lumi\u00e8res. Il devra regarder en face les visages innocents des enfants et leur transmettre ce feu sacr\u00e9 qui a br\u00fbl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 consumer toute une g\u00e9n\u00e9ration. Il voit sa mission, maintenant. Ce n\u2019est plus une foi na\u00efve. C\u2019est un acte de r\u00e9sistance. Un rempart contre la barbarie. Si ces murs ont tenu, si ces mots sur le fronton sont encore debout, c\u2019est peut-\u00eatre pour cela : pour qu\u2019un homme bris\u00e9 vienne, chaque matin, t\u00e9moigner malgr\u00e9 lui que le savoir doit survivre \u00e0 la folie. Il n\u2019enseignera pas la glorification de la guerre. Il enseignera la grammaire, la logique, la g\u00e9ographie. Il leur apprendra \u00e0 penser, pour que plus jamais des hommes ne se fassent aussi b\u00eatement massacrer au nom de mots qu\u2019on leur a appris sans leur en donner le sens. Il pose sa sacoche sur l\u2019estrade. Un geste d\u2019une infinie lassitude. Le silence de la classe est plus lourd que celui des champs de bataille. C\u2019est le silence d\u2019avant la temp\u00eate, le silence de l\u2019attente. Les enfants arriveront demain. Il leur devra la v\u00e9rit\u00e9, mais pas toute la v\u00e9rit\u00e9. Juste les armes pour la construire, eux-m\u00eames. Il monte l\u2019escalier de bois. Les marches g\u00e9missent, un bruit de fatigue ancienne. La porte de son logement de fonction claque doucement derri\u00e8re lui. Le silence. Il pose les mains sur la table de ch\u00eane, froide. La pi\u00e8ce sent la cire et le papier, le renferm\u00e9 des lieux sans pr\u00e9sence. Un lit \u00e9troit, une armoire. Le mur est nu. Pas de crucifix. Seule une p\u00e2le trace rectangulaire dans la chaux, plus claire, o\u00f9 l\u2019ancien occupant avait accroch\u00e9 sa foi. Lui n\u2019y a rien mis. Le cr\u00e9pi brut, la r\u00e9publique la\u00efque dans sa nudit\u00e9.<\/p>\n

Il s\u2019approche de la fen\u00eatre. La nuit tombe sur Saint-Bonnet-le-D\u00e9sert. Une \u00e0 une, les lumi\u00e8res des maisons s\u2019\u00e9teignent. Les toits de tuiles s\u2019effacent, noy\u00e9s dans l\u2019indigo. Puis il ne reste plus que la ligne des toits, dentel\u00e9e et p\u00e2le, contre l\u2019obscurit\u00e9 plus profonde qui commence au-del\u00e0.<\/p>\n

La for\u00eat.<\/em><\/p>\n

Elle est l\u00e0, massive, silencieuse. Une \u00e9tendue d\u2019encre qui boit la lumi\u00e8re r\u00e9siduelle du ciel. Ce n\u2019est pas l\u2019horreur min\u00e9rale des Dardanelles, ni la boue labour\u00e9e de Champagne. C\u2019est une obscurit\u00e9 vivante, respirante. Elle ne sent pas la poudre et la mort. Elle exhale une odeur humide de mousse, de terre et de feuilles pourries. Une odeur ancienne, qui \u00e9tait l\u00e0 avant les hommes, avant la R\u00e9publique, avant les noms sur le monument. Il voit le myst\u00e8re. L\u2019\u00e9paisseur imp\u00e9n\u00e9trable des futaies. L\u2019absence totale de chemin, de rep\u00e8re. La for\u00eat n\u2019a pas de front, pas de tranch\u00e9e. Elle est un tout, sauvage et entier. Quelque chose en lui, d\u2019instinctif, se tend. L\u2019\u0153il qui cherche un mouvement, une silhouette, le r\u00e9flexe de la sentinelle. Rien. Seul le vent, un souffle \u00e0 peine audible qui fait fr\u00e9mir la cime des ch\u00eanes. C\u2019est une paix qui ressemble \u00e0 une menace. Un monde qui continue sans lui, sans ses le\u00e7ons, sans ses mots. Une France bien plus ancienne que celle des hussards noirs. Une France sauvage qui se moque des frontons et des devises, et qui n\u2019a jamais entendu parler de Dieu. Il reste l\u00e0, longtemps, le front contre la vitre froide. Il ne prie pas. Il n\u2019attend rien. Il \u00e9coute ce silence-l\u00e0, si diff\u00e9rent de celui des salles d\u2019h\u00f4pital ou des champs de bataille. Un silence qui n\u2019est pas vide, mais plein. Plein de nuit, de racines, de b\u00eates invisibles et d\u2019une indiff\u00e9rence absolue. Pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, face \u00e0 cette for\u00eat noire et primordiale, il se sent \u00e9trangement \u00e0 sa place. Dans ce monde sans dieu, sans croix, sans promesse, il n\u2019a de compte \u00e0 rendre \u00e0 personne. Seulement \u00e0 lui-m\u00eame. Et peut-\u00eatre, dans cette obscurit\u00e9 famili\u00e8re et oubli\u00e9e, retrouver l\u2019ombre de l\u2019homme qu\u2019il \u00e9tait avant que le monde ne se mette \u00e0 br\u00fbler et \u00e0 prier des dieux sourds.<\/p>\n

12 novembre 2025<\/h2>\n

Revenir \u00e0 la langue ce n\u2019est pas rebrousser chemin. C\u2019est ( esp\u00e9rons-le ) r\u00e9gler la tension d\u2019une phrase jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne sonne plus faux.<\/p>\n

J\u2019\u00e9tais repris par cette vieille obsession d\u2019appara\u00eetre sans me trahir quand les livres soudain du haut de la biblioth\u00e8que sont tomb\u00e9s sur mes pieds. La connaissance entre encore par la douleur, soit. Je jette un regard vers la fen\u00eatre : c\u2019est bien l\u2019automne, vieux clich\u00e9 ; il y a, \u00e9videmment, une feuille rest\u00e9e coll\u00e9e \u00e0 la vitre, immobile. Je me penche, je ramasse : Bloy, Bernanos, Boutang, Rebatet. Que de souvenirs. Un vertige fait de d\u00e9sir et de honte m\u2019a pouss\u00e9 vers la fatigue puis dans le fauteuil. Les pieds endoloris, le corps et l\u2019esprit engourdis je feuillette celui dont la reliure a c\u00e9d\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame. Ce qui surgit d\u2019abord, ce sont ces voix singuli\u00e8res qui m\u2019ont jadis tant tenu en respect : moins leur fatras, leurs histoires que leur son, cette fa\u00e7on d\u2019accoler, d\u2019accoupler des mots que je ne me serais, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, jamais permis. En ce temps il me fallait un dictionnaire sous la main ; parfois je ne cherchais pas ; je ne cherchais plus, toujours cette m\u00eame fatigue , et alors : je pronon\u00e7ais \u00e0 voix haute et la compr\u00e9hension venait par le grain. Leurs certitudes me glissaient dessus ; j\u2019\u00e9tais mon propre tamis de chercheur d\u2019or. Je m\u2019inventais des Klondike, des tombereaux de neige, des dents en or. \u00c0 propos de mots, un nom passe : Rabelais, suivi de pr\u00e8s par Villon comme une ombre. Des \u00e9nigmes, un koan pour la cervelle de mes vingt ans. « Que voulaient-ils dire ? » C\u2019\u00e9tait la grande question, il suffisait seulement de la poser. Elle restait sans r\u00e9ponse et, tr\u00e8s vite, la question reculait dans l\u2019ombre elle aussi : le langage lui-m\u00eame m\u2019emportait. J\u2019ai gard\u00e9 cette habitude de lire la tenue d\u2019une phrase avant le r\u00e9cit qu\u2019elle impose. J\u2019ai voyag\u00e9, je me suis dispers\u00e9 : le sucre d\u2019une orange pel\u00e9e dans un train vers Karachi m\u2019a coll\u00e9 aux doigts plus longtemps que leurs id\u00e9es ; un r\u00e2le de chien crevant dans un foss\u00e9 lyonnais a expuls\u00e9 tous les poncifs autrefois an\u00f4nn\u00e9s en mati\u00e8re de ponctuation ; j\u2019ai d\u00e9sappris ma langue pour une grammaire de gestes, d\u2019ouies sanglantes et de fum\u00e9e. J\u2019ai feuillet\u00e9. le temps a pass\u00e9, la culpabilit\u00e9 est revenue. Je cherche Rabelais sur les rayons : rien. Je reviens \u00e0 la table de travail , \u00e0 l\u2019\u00e9diteur , \u00e0 la page \u00e0 peine noircie, au grand ouvert. Dans mon cr\u00e2ne une m\u00e9canique de bielles : garder-effacer. Un bruit r\u00e9gulier au loin — pendule ou ventilation, je parie pour la pendule. J\u2019ouvre au hasard une page soulign\u00e9e : je ne comprends rien du tout. La musicalit\u00e9 seule m\u2019emporte ou me recrache. Je reviens \u00e0 l\u2019\u00e9cran, \u00e0 l\u2019envie de trouver la jointure entre ces instants, de me tailler une peau qui tienne ( sans couture visible ). Ce que je cherche n\u2019est pas un retour en arri\u00e8re, une remise \u00e0 z\u00e9ro, mais un r\u00e9glage : couper ce qui ne sert \u00e0 rien dans le rien , tenir dans l\u2019instable m\u00eame. Ma main avance, h\u00e9site. Les livres sont rest\u00e9s par terre, une dorsale au bord du tapis ; la feuille contre la vitre ne bouge toujours pas. Un vide sur le rayon \u00e0 la taille exacte d\u2019un tome. Si j\u2019efface maintenant, quelle question me tombera dessus de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 ? Est-ce que je veux vraiment garder mon secret ? En ai-je encore seulement les moyens ? Je n\u2019en sais rien. Puis encore comme on s\u2019enfuit : stop assez d\u2019effort c\u2019est assez : revenir \u00e0 la langue, et reprendre.<\/p>\n

18 novembre 2025<\/h2>\n

On aurait pu rester l\u00e0 longtemps. Des ann\u00e9es peut-\u00eatre. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitt\u00e9 Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a pass\u00e9 comme il passe : sans pr\u00e9venir, par paquets.<\/p>\n

Quelques ann\u00e9es auparavant, mettons trente. Il a d\u00e9sormais trente-cinq ans, il est \u00e0 Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu\u2019il habite l\u00e0 un fragment de cit\u00e9-jardin construite dans les ann\u00e9es 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employ\u00e9s comme lui, cens\u00e9s former une communaut\u00e9. L\u2019unique fen\u00eatre donne sur une cour et, au-del\u00e0, des immeubles. Peut-\u00eatre un avant-go\u00fbt de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n\u2019est pas curieux.<\/p>\n

Il a beau scruter, il doute d\u2019apercevoir Rueil-Malmaison. \u00c0 cette distance, il ne voit ni les anciennes vignes de Suresnes ni les pavillons ouvriers dessin\u00e9s au cordeau, encore moins les plans d\u2019urbanistes qui, un si\u00e8cle plus t\u00f4t, avaient cru organiser rationnellement la vie des gens comme lui. Il n\u2019y a pas de ch\u00e2teau. Mais n\u2019allons pas trop vite.<\/p>\n

Ce serait dommage de ne pas \u00e9voquer le cerisier japonais juste l\u00e0, devant la porte. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9 l\u00e0. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d\u2019origine : offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, \u00e0 ceux qui rentraient de l\u2019usine au pied du Mont-Val\u00e9rien. On l\u2019a admir\u00e9, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c\u2019\u00e9tait beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces p\u00e9tales roses au sol d\u00e9clenche ce type d\u2019\u00e9motion. On ne cherche pas trop non plus \u00e0 le savoir, on n\u2019a pas vraiment le temps.<\/p>\n

Pour payer cette turne, il s\u2019est inscrit dans une bo\u00eete d\u2019int\u00e9rim et a d\u00e9got\u00e9 un emploi de chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de r\u00e9formateurs sociaux qui avaient jur\u00e9 de sortir les ouvriers des taudis : des destins effac\u00e9s derri\u00e8re de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, \u00e7a tombe bien, il n\u2019en poss\u00e8de pas trop. \u00c0 part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n\u2019existe pas encore. On n\u2019imagine m\u00eame pas que \u00e7a puisse exister un jour.<\/p>\n

Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9guiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson \u00e9ventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la pr\u00e9caution d\u2019une \u00e9charpe. Le vent remonte de la Seine, s\u2019engouffre entre les barres r\u00e9centes et les vieux immeubles de la cit\u00e9-jardin, m\u00e9langeant les g\u00e9n\u00e9rations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement.<\/p>\n

Encore que, si l\u2019on tombe malade, \u00e7a n\u2019est pas un drame. L\u2019arr\u00eat de travail nous permet de tra\u00eener au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tir\u00e9s toute la journ\u00e9e. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de r\u00e9habilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s\u2019obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers \u00e0 des morts c\u00e9l\u00e8bres qu\u2019aux voisins de palier. Un bon livre, de pr\u00e9f\u00e9rence, un bien difficile qu\u2019on prendra la peine d\u2019annoter \u00e0 chaque page.<\/p>\n

On pourrait, de temps en temps, au d\u00e9but en tout cas, passer toute la journ\u00e9e au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le d\u00e9sire, cela nous changera un peu les id\u00e9es de retrouver ce N., po\u00e8te br\u00e9silien exil\u00e9, pour causer philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, r\u00e9fugi\u00e9s, rapatri\u00e9s, immigr\u00e9s, il ne voit en lui qu\u2019un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d\u2019une longue cha\u00eene d\u2019exils. Mais surtout boire et reboire \u00e0 tomber par terre devant le regard inquisiteur du t\u00f4lier maghr\u00e9bin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d\u2019une autre vague d\u2019ouvriers log\u00e9s jadis dans ces m\u00eames HBM, mais cette continuit\u00e9 sociale, on ne la voit pas, on se contente d\u2019encaisser la vue. On a l\u2019habitude. Derri\u00e8re lui, il n\u2019est pas rare qu\u2019on aper\u00e7oive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais \u00e7a y ressemble. Toute une population interlope qui vient \u00e9chouer l\u00e0, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin.<\/p>\n

On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner l\u00e0 avec sa danseuse serbe ou croate — on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Br\u00e9sil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent \u00e0 port\u00e9e de tram — Qu\u2019ils l\u2019ont plus ou moins pris en sympathie, \u00e0 moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l\u2019app\u00e2t du gain, car \u00e9videmment ces deux l\u00e0, la piaule qu\u2019ils lui c\u00e9deraient ne serait pas gratuite. Mais tout de m\u00eame moins ch\u00e8re que celle de l\u2019h\u00f4tel.<\/p>\n

25 novembre 2025<\/h2>\n

Ce texte est n\u00e9 d\u2019un exercice d\u2019atelier autour d\u2019Henri Michaux, Face aux verrous, et de la formule : « Non, voil\u00e0 comme elle est \/ voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas ». La premi\u00e8re version (que j\u2019appelle ici “09”) d\u00e9roule le r\u00e9cit de fa\u00e7on lin\u00e9aire : Suresnes, la chambre, la cit\u00e9-jardin, le travail, le bistrot. Dans le cadre de la proposition #10, il s\u2019agissait de repartir de ce texte d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit et de lui opposer une s\u00e9rie de “Non” : non pas pour l\u2019illustrer ni l\u2019expliquer, mais pour refuser ses facilit\u00e9s, ses arrangements, ses angles morts. La “version atelier” reprend ce geste sous forme de liste : un “Voil\u00e0 ce qu\u2019elle est” suivi de “Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas”, \u00e0 partir des trois premiers paragraphes, dans l\u2019esprit de l\u2019exercice. La seconde version pousse plus loin le dispositif : entre chaque paragraphe du r\u00e9cit, un bloc de phrases au pr\u00e9sent vient dire “Non” \u00e0 ce qui vient d\u2019\u00eatre racont\u00e9, comme si une autre voix, plus s\u00e8che, plus r\u00e9tive, refusait de laisser le texte se contenter de sa propre narration. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un commentaire ni d\u2019une correction, mais d\u2019un contre-chant : une fa\u00e7on de laisser coexister la version racontable et la version qui r\u00e9siste. 1<\/p>\n

Voil\u00e0 ce qu\u2019elle est : arrivant \u00e0 trente-cinq ans dans une petite chambre de Suresnes, habitant sans le savoir un fragment de cit\u00e9-jardin, traversant chaque jour la cour, levant les yeux vers les immeubles, laissant le regard chercher Rueil-Malmaison sans la trouver, passant devant le cerisier japonais plant\u00e9 l\u00e0 pour offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, admirant deux fois d\u00e9j\u00e0 sa floraison, ses p\u00e9tales au sol, sentant parfois monter aux yeux une \u00e9motion qu\u2019on ne sait pas nommer.<\/p>\n

Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : un simple “quelques ann\u00e9es auparavant” qui amortit le choc, un rappel vague de trentaine comme on feuillette un album, une petite chambre sans confort interchangeable avec toutes les autres, un d\u00e9cor neutre pour illustrer la gal\u00e8re. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : se contentant d\u2019un “il a beau scruter” de narrateur pos\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, regardant gentiment l\u2019horizon, attendant de voir surgir un ch\u00e2teau au loin comme dans un livre pour enfants. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : accueillant, logeant proprement, organisant rationnellement la vie des gens comme lui, r\u00e9alisant la promesse d\u2019urbanistes bien intentionn\u00e9s ; adoucissant les angles, distribuant la communaut\u00e9, offrant un sens lisible aux plaques de rues et aux pavillons au cordeau. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : r\u00e9duite \u00e0 un tableau noir, \u00e0 un cercueil tout trouv\u00e9, \u00e0 un clich\u00e9 de mis\u00e8re confortable pour lecteur compatissant, exhibant complaisamment la “nullit\u00e9”, la “grande mis\u00e8re”, le “rien” comme motif d\u00e9coratif. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : simple jolie touche de couleur qu\u2019on “aurait tort d\u2019oublier d\u2019\u00e9voquer”, cerisier ajout\u00e9 pour faire cadre, arbre japonais de catalogue adoucissant la sc\u00e8ne, consolant proprement les ouvriers de retour de l\u2019usine. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : expliquant clairement pourquoi les larmes montent, justifiant l\u2019\u00e9motion par de beaux mots, fournissant une raison nette au serrement de gorge devant les p\u00e9tales roses au sol. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : laissant intacte la possibilit\u00e9 de croire encore \u00e0 un horizon disponible, \u00e0 un ailleurs de ch\u00e2teau ou de ville voisine, \u00e0 un futur qu\u2019on pourrait rejoindre en plissant un peu les yeux. Tu la vois et tu ne la connais pas. 2<\/p>\n

On aurait pu rester l\u00e0 longtemps. Des ann\u00e9es peut-\u00eatre. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitt\u00e9 Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a pass\u00e9 comme il passe : sans pr\u00e9venir, par paquets.<\/p>\n

Non, on n\u2019aurait pas pu rester l\u00e0 longtemps, on ne tenait d\u00e9j\u00e0 pas debout. Non, on n\u2019a pas « quitt\u00e9 » Suresnes, on a \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9 par le salaire, par la lassitude, par le bail, par la honte, par tout ce qui pousse dehors sans qu\u2019on d\u00e9cide. Non, ce n\u2019est pas « un autre travail, un autre lieu » comme une s\u00e9rie de cartes postales, c\u2019est la m\u00eame fatigue d\u00e9plac\u00e9e, la m\u00eame angoisse empaquet\u00e9e, juste chang\u00e9e de d\u00e9cor. Non, le temps ne « passe » pas, il ronge, il ponce, il enl\u00e8ve des options une par une.<\/p>\n

Quelques ann\u00e9es auparavant, mettons trente. Il a d\u00e9sormais trente-cinq ans, il est \u00e0 Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu\u2019il habite l\u00e0 un fragment de cit\u00e9-jardin construite dans les ann\u00e9es 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employ\u00e9s comme lui, cens\u00e9s former une communaut\u00e9. L\u2019unique fen\u00eatre donne sur une cour et, au-del\u00e0, des immeubles. Peut-\u00eatre un avant-go\u00fbt de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n\u2019est pas curieux.<\/p>\n

Non, ce n\u2019est pas « quelques ann\u00e9es auparavant », c\u2019est maintenant, encore maintenant, \u00e7a ne s\u2019est jamais vraiment referm\u00e9. Non, ce n\u2019est pas « une petite chambre sans confort », c\u2019est la preuve qu\u2019on accepte n\u2019importe quoi tant qu\u2019il y a une serrure et un matelas. Non, il ne « sait pas » pour la cit\u00e9-jardin parce qu\u2019il n\u2019a pas le droit de savoir : toute l\u2019architecture sociale est faite pour qu\u2019il traverse sans lire, sans relier, sans comprendre qu\u2019on l\u2019a rang\u00e9 l\u00e0 avec d\u2019autres. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on n\u2019est « pas curieux », c\u2019est qu\u2019on est trop \u00e9puis\u00e9 pour se permettre la curiosit\u00e9, qu\u2019on a appris \u00e0 ne plus lever la t\u00eate vers Courbevoie ou Nanterre de peur de voir ce qu\u2019on n\u2019aura jamais.<\/p>\n

Ce serait dommage de ne pas \u00e9voquer le cerisier japonais juste l\u00e0, devant la porte. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9 l\u00e0. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d\u2019origine : offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, \u00e0 ceux qui rentraient de l\u2019usine au pied du Mont-Val\u00e9rien. On l\u2019a admir\u00e9, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c\u2019\u00e9tait beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces p\u00e9tales roses au sol d\u00e9clenche ce type d\u2019\u00e9motion. On ne cherche pas trop non plus \u00e0 le savoir, on n\u2019a pas vraiment le temps.<\/p>\n

Non, ce ne serait pas dommage de ne pas l\u2019\u00e9voquer, le cerisier ; c\u2019est m\u00eame lui qui sert d\u2019alibi, de petit sucre po\u00e9tique pos\u00e9 sur la langue du r\u00e9cit pour le faire passer. Non, il ne « se contente pas » de perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9, il rappelle chaque ann\u00e9e qu\u2019on est rest\u00e9, coinc\u00e9, plant\u00e9 l\u00e0 comme lui, sans projet d\u2019origine. Non, ce n\u2019est pas « offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air » qui tient : la beaut\u00e9 ici est pr\u00e9vue, programm\u00e9e, distribu\u00e9e comme un calmant, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui donne la naus\u00e9e. Non, les larmes ne viennent pas « tellement c\u2019est beau », elles montent parce que c\u2019est trop beau pour l\u2019endroit, parce que \u00e7a ne colle pas, parce que ce rose au sol met en lumi\u00e8re tout le reste qui ne l\u2019est pas. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on « ne peut pas vraiment dire en quoi » : on pourrait le dire, mais il faudrait pour \u00e7a soulever la chape enti\u00e8re, ce qu\u2019on ne se permet pas. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on « n\u2019a pas vraiment le temps », c\u2019est qu\u2019on n\u2019a pas le droit de s\u2019y attarder sans que tout le reste s\u2019effondre avec.<\/p>\n

Pour payer cette turne, il s\u2019est inscrit dans une bo\u00eete d\u2019int\u00e9rim et a d\u00e9got\u00e9 un emploi de chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de r\u00e9formateurs sociaux qui avaient jur\u00e9 de sortir les ouvriers des taudis : des destins effac\u00e9s derri\u00e8re de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, \u00e7a tombe bien, il n\u2019en poss\u00e8de pas trop. \u00c0 part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n\u2019existe pas encore. On n\u2019imagine m\u00eame pas que \u00e7a puisse exister un jour.<\/p>\n

Non, ce n\u2019est pas « pour payer cette turne » comme si tout se r\u00e9sumait \u00e0 une combine provisoire, c\u2019est pour continuer d\u2019accepter qu\u2019il n\u2019y ait pas mieux qu\u2019une turne \u00e0 payer. Non, ce n\u2019est pas « sans y penser » qu\u2019il traverse ces rues : c\u2019est en pensant \u00e0 autre chose pour ne pas devenir fou devant ces noms de bienfaiteurs clou\u00e9s sur les fa\u00e7ades, en d\u00e9tournant le regard pour ne pas voir ce qu\u2019on a fait de leurs promesses. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019« il ne poss\u00e8de pas trop de jugeote », c\u2019est qu\u2019on lui a appris \u00e0 la retourner contre lui : \u00e0 se croire un peu idiot plut\u00f4t que de voir l\u2019intelligence qu\u2019il faudrait pour d\u00e9monter la machine o\u00f9 il sert. Non, ce n\u2019est pas un d\u00e9tail attendrissant d\u2019\u00e9poque que ce plan papier sans GPS : c\u2019est la preuve qu\u2019on lui confie la ville uniquement comme labyrinthe \u00e0 livrer, pas comme espace \u00e0 habiter.<\/p>\n

Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9guiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson \u00e9ventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la pr\u00e9caution d\u2019une \u00e9charpe. Le vent remonte de la Seine, s\u2019engouffre entre les barres r\u00e9centes et les vieux immeubles de la cit\u00e9-jardin, m\u00e9langeant les g\u00e9n\u00e9rations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement.<\/p>\n

Non, ce n\u2019est pas « nul besoin de se d\u00e9guiser en clown », ce n\u2019est pas une libert\u00e9 vestimentaire, c\u2019est simplement qu\u2019on ne poss\u00e8de rien d\u2019autre \u00e0 mettre sur le dos. Non, ce n\u2019est pas une « pr\u00e9caution » de prendre une \u00e9charpe, c\u2019est la peur de perdre un jour de salaire pour une bronchite, la peur de glisser encore un peu plus loin dans la pente. Non, ce vent de Seine ne « m\u00e9lange » pas les g\u00e9n\u00e9rations comme une jolie m\u00e9taphore, il les use pareil, il passe \u00e0 travers toutes les couches de peinture sociale, et lui n\u2019a juste pas les mots pour le dire. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019il « ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement », c\u2019est qu\u2019il sait tr\u00e8s bien que le moindre rhume, ici, n\u2019est jamais b\u00eate : il co\u00fbte.<\/p>\n

Encore que, si l\u2019on tombe malade, \u00e7a n\u2019est pas un drame. L\u2019arr\u00eat de travail nous permet de tra\u00eener au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tir\u00e9s toute la journ\u00e9e. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de r\u00e9habilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s\u2019obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers \u00e0 des morts c\u00e9l\u00e8bres qu\u2019aux voisins de palier. Un bon livre, de pr\u00e9f\u00e9rence, un bien difficile qu\u2019on prendra la peine d\u2019annoter \u00e0 chaque page.<\/p>\n

Non, ce n\u2019est pas « pas un drame » de tomber malade, c\u2019est juste l\u2019unique mani\u00e8re d\u2019obtenir une tr\u00eave sans avoir \u00e0 la demander. Non, ce n\u2019est pas « tra\u00eener au lit », c\u2019est s\u2019effondrer enfin, les rideaux tir\u00e9s pour ne pas voir la lumi\u00e8re insistante de ce dehors qui continue sans lui. Non, la « petite histoire de r\u00e9habilitations et de plans sociaux » n\u2019est pas une toile de fond : c\u2019est la mani\u00e8re officielle de renommer la violence qui le traverse, pendant que lui s\u2019accroche \u00e0 un livre pour rester vivant dans sa t\u00eate. Non, ce n\u2019est pas une anecdote romantique d\u2019ouvrier qui lit un « bon livre difficile », c\u2019est une coupure suppl\u00e9mentaire : choisir les morts c\u00e9l\u00e8bres parce que les vivants autour sont trop proches, trop visibles, trop douloureux \u00e0 regarder en face.<\/p>\n

On pourrait, de temps en temps, au d\u00e9but en tout cas, passer toute la journ\u00e9e au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le d\u00e9sire, cela nous changera un peu les id\u00e9es de retrouver ce N., po\u00e8te br\u00e9silien exil\u00e9, pour causer philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, r\u00e9fugi\u00e9s, rapatri\u00e9s, immigr\u00e9s, il ne voit en lui qu\u2019un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d\u2019une longue cha\u00eene d\u2019exils. Mais surtout boire et reboire \u00e0 tomber par terre devant le regard inquisiteur du t\u00f4lier maghr\u00e9bin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d\u2019une autre vague d\u2019ouvriers log\u00e9s jadis dans ces m\u00eames HBM, mais cette continuit\u00e9 sociale, on ne la voit pas, on se contente d\u2019encaisser la vue. On a l\u2019habitude. Derri\u00e8re lui, il n\u2019est pas rare qu\u2019on aper\u00e7oive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais \u00e7a y ressemble. Toute une population interlope qui vient \u00e9chouer l\u00e0, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin.<\/p>\n

Non, ce n\u2019est pas « pour se changer un peu les id\u00e9es » qu\u2019on peut passer la journ\u00e9e au bistro, c\u2019est pour ne plus en avoir du tout, d\u2019id\u00e9es, au moins jusqu\u2019\u00e0 la fermeture. Non, N. n\u2019est pas « une sorte de camarade », c\u2019est un miroir qu\u2019on refuse de regarder trop longtemps : un autre exil\u00e9, plus lisible parce qu\u2019il a un accent et un pays clair, alors que lui n\u2019a qu\u2019un RER et une adresse provisoire. Non, ce n\u2019est pas un simple « bled qui a vu passer » des vagues d\u2019ouvriers et de r\u00e9fugi\u00e9s, c\u2019est un entonnoir ; on ne voit pas la cha\u00eene d\u2019exils parce qu\u2019on est en train d\u2019en devenir un maillon sans l\u00e9gende. Non, le t\u00f4lier ne fait pas que « compter sa thune », il compte aussi les corps qui tombent, les additions qui explosent, les dettes qui se nouent ; son regard n\u2019est pas qu\u2019inquisiteur, il est comptable de la mis\u00e8re. Non, ces silhouettes du fond ne sont pas un d\u00e9cor interlope : ce sont des vies enti\u00e8res rabattues \u00e0 l\u2019aube sur un coin de bar, qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re flouter en « on ne sait pas si ce sont vraiment des femmes » pour ne pas affronter ce qu\u2019on voit tr\u00e8s bien.<\/p>\n

On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner l\u00e0 avec sa danseuse serbe ou croate — on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Br\u00e9sil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent \u00e0 port\u00e9e de tram — Qu\u2019ils l\u2019ont plus ou moins pris en sympathie, \u00e0 moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l\u2019app\u00e2t du gain, car \u00e9videmment ces deux l\u00e0, la piaule qu\u2019ils lui c\u00e9deraient ne serait pas gratuite. Mais tout de m\u00eame moins ch\u00e8re que celle de l\u2019h\u00f4tel.<\/p>\n

Non, ce n\u2019est pas un simple « souvenir » parmi d\u2019autres, c\u2019est la sc\u00e8ne qu\u2019on se repasse pour se convaincre qu\u2019on a appartenu un peu \u00e0 ce d\u00e9cor. Non, le boxeur ne « se pavane » pas seulement : il montre ses muscles comme on exhibe un capital de survie, une mani\u00e8re de ne pas finir compl\u00e8tement dans le foss\u00e9. Non, ce n\u2019est pas une jolie carte possible \u00e0 dessiner, Nantes, Belgrade, Maghreb, Br\u00e9sil, banlieue ouest : c\u2019est un enchev\u00eatrement de d\u00e9racinements o\u00f9 personne n\u2019est vraiment chez soi, \u00e0 commencer par lui. Non, ce n\u2019est pas vraiment de la sympathie, ni seulement de la compassion ; c\u2019est du calcul, de chaque c\u00f4t\u00e9, pour savoir qui va tirer quoi de qui. Non, cette piaule « moins ch\u00e8re que l\u2019h\u00f4tel » n\u2019est pas une bonne affaire : c\u2019est une cage de secours, une marche de plus vers la d\u00e9pendance, avec juste assez de remise sur le prix pour pouvoir appeler \u00e7a une chance. 3<\/p>\n

Apr\u00e8s l\u2019exercice autour de Michaux, le “je” du premier r\u00e9cit ne tenait plus tout seul. Le travail du « non, voil\u00e0 comme elle est » l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9plac\u00e9, comme si le narrateur ne pouvait plus se parler \u00e0 lui-m\u00eame sans se soup\u00e7onner de mensonge. La version 3 raconte donc la m\u00eame situation, mais \u00e0 la troisi\u00e8me personne : ce “il” n\u2019est pas un personnage de fiction, c\u2019est le m\u00eame homme tenu \u00e0 distance, regard\u00e9 comme on regarderait un autre, pour que le texte assume enfin ce qu\u2019il montre sans chercher \u00e0 se justifier.<\/p>\n

Il a trente-cinq ans, il vit \u00e0 Suresnes dans une petite chambre au bout d\u2019un couloir, une fen\u00eatre sur une cour, des immeubles qui ferment le ciel, un lit, une table, une chaise, \u00e7a suffit, et pourtant chaque soir, en refermant la porte, il a la sensation obscure d\u2019entrer un peu plus avant dans une cellule qui n\u2019est pas seulement de briques et de pl\u00e2tre mais de r\u00e9signation et de peur. Il traverse la cit\u00e9-jardin sans lire les noms de rues, il conna\u00eet le nombre de marches, le bruit des portes, l\u2019\u00e9cho dans l\u2019escalier quand quelqu\u2019un rentre trop tard, ces petits signes infimes qui lui disent qu\u2019il y a encore des vies autour de la sienne et qu\u2019il vit pourtant comme un disparu. Devant la porte il y a un cerisier japonais, plant\u00e9 l\u00e0 bien avant lui ; deux printemps d\u00e9j\u00e0, les p\u00e9tales roses ont recouvert les dalles, il a regard\u00e9 \u00e7a debout, sans bouger, comme si on avait renvers\u00e9 quelque chose que personne ne viendrait ramasser, et il se surprend \u00e0 penser que ce luxe inutile d\u2019une beaut\u00e9 offerte aux pauvres a quelque chose d\u2019accusateur, comme si cet arbre se souvenait mieux que nous de ce qu\u2019on avait promis aux hommes qui rentraient jadis de l\u2019usine. Le matin il part travailler comme chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0, int\u00e9rim, badge, hangar, cl\u00e9s du camion ; il plie le plan, il retient les virages, les sens interdits, les places possibles pour se garer en travers, les codes d\u2019immeubles, et il laisse filer les noms grav\u00e9s sur les plaques bleues, ces noms d\u2019anciens bienfaiteurs qu\u2019il ne peut pas prendre au s\u00e9rieux sans sentir monter en lui une col\u00e8re inutile, une de ces col\u00e8res muettes qui ab\u00eement l\u2019\u00e2me parce qu\u2019elles ne trouvent jamais de parole. L\u2019hiver, le vent remonte de la Seine, il siffle entre les barres et les vieux immeubles, il traverse les v\u00eatements, il vous prend aux poignets, \u00e0 la nuque ; il remonte son col, parfois une \u00e9charpe, il ne faut pas tomber malade, il ne faut pas laisser un jour de paye au fond du lit, et il s\u2019entend raisonner comme ces vieux cur\u00e9s de campagne qui sermonnaient les enfants sur le froid et la prudence, sauf que son dieu \u00e0 lui, c\u2019est la paie de la fin du mois, ce chiffre d\u00e9risoire auquel se trouve suspendue toute sa docilit\u00e9. Quand \u00e7a arrive quand m\u00eame, la maladie, il reste couch\u00e9, rideaux tir\u00e9s, la lumi\u00e8re filtr\u00e9e par le tissu, la ville continue derri\u00e8re comme un bruit d\u2019appareil qu\u2019on n\u2019\u00e9teint jamais ; il ouvre un livre trop difficile, il souligne, il \u00e9crit dans les marges, les noms des morts tiennent mieux compagnie que les voisins qu\u2019on croise sans se parler dans l\u2019escalier, et il sent avec une sorte de honte tranquille qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re encore ces voix lointaines \u00e0 la main qu\u2019il n\u2019ose pas tendre \u00e0 celui qui vit derri\u00e8re la cloison. Parfois il descend au bistrot en bas de la rue. Le patron est assis dans un coin, il compte, il regarde, il dit peu de choses ; au comptoir il finit par parler avec N., Br\u00e9silien, po\u00e8te, exil\u00e9, c\u2019est comme \u00e7a que l\u2019autre se pr\u00e9sente, et dans sa mani\u00e8re de prononcer certains noms de philosophes ou de villes il per\u00e7oit tout de suite qu\u2019il s\u2019accroche \u00e0 ces mots comme lui \u00e0 ses livres, de peur de dispara\u00eetre enti\u00e8rement dans la boue du quotidien ; ils \u00e9changent des titres, des fragments, des bouts de m\u00e9moire, ils boivent verre apr\u00e8s verre, il remonte en zigzag, il sent que le trottoir n\u2019est pas droit, il se dit que ce n\u2019est pas le trottoir, que c\u2019est lui, que c\u2019est sa faiblesse, et cette pens\u00e9e soudain lui arrache presque un rire, un rire amer qu\u2019il ravale parce qu\u2019il sait trop bien de quoi il se moque. Au fond du bar, \u00e0 l\u2019aube, il y a des silhouettes qui viennent du bois de Boulogne, manteaux trop courts, sacs plastiques, perruques qui glissent un peu, on fait semblant de ne pas trop regarder, puis on regarde quand m\u00eame, on d\u00e9tourne la t\u00eate trop tard, et chaque fois il se dit que nous avons l\u00e0, devant nous, la parabole la plus simple de notre temps : des corps us\u00e9s, vendus, d\u00e9plac\u00e9s, que personne n\u2019a le courage de nommer autrement qu\u2019avec ces mots vagues, « interlopes », « femmes peut-\u00eatre », comme si nommer plus juste nous obligeait \u00e0 r\u00e9pondre de quelque chose. Un boxeur nantais passe de temps en temps avec une danseuse venue de l\u2019Est, large d\u2019\u00e9paules, s\u00fbr de lui, il occupe l\u2019espace comme si le bar \u00e9tait \u00e0 lui ; c\u2019est par lui, par eux, qu\u2019il entend parler d\u2019une piaule \u00e0 louer, une autre chambre, plus petite, un peu moins ch\u00e8re que l\u2019h\u00f4tel o\u00f9 il descendait avant d\u2019arriver ici, il dit oui presque tout de suite, et en disant oui il sent confus\u00e9ment que ce n\u2019est pas seulement \u00e0 une chambre qu\u2019il acquiesce mais \u00e0 toute cette logique qui le tient, qui le r\u00e9duit, et qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re encore ce consentement obscur \u00e0 la panique de n\u2019avoir plus de toit. Les jours se ressemblent : livrer, rentrer, lire, redescendre parfois au bar, laisser le temps s\u2019user sur les m\u00eames trajets ; il passe devant le cerisier sans y penser, puis un soir, un matin, il s\u2019arr\u00eate, il voit les branches nues, les bourgeons, les feuilles \u00e0 venir, il se rappelle les p\u00e9tales au sol comme si c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre, et il se surprend \u00e0 chercher, sans y croire vraiment, si dans cette obstination muette de l\u2019arbre il n\u2019y aurait pas, malgr\u00e9 tout, une esp\u00e8ce de promesse pour les hommes que nous sommes devenus, fatigu\u00e9s, l\u00e2ches, mais pas enti\u00e8rement perdus. Il sait que \u00e7a ne durera pas, il ne sait pas ce qui vient apr\u00e8s ; pour l\u2019instant il habite l\u00e0, dans cette chambre, avec cet arbre devant la porte et ce bistrot au coin, et toute une ville autour qu\u2019il traverse chaque jour sans \u00eatre s\u00fbr d\u2019y avoir vraiment place, mais avec la sensation tenace, presque douloureuse, que quelqu\u2019un, quelque part, continue de compter ses pas comme on compte les fautes d\u2019un enfant qu\u2019on aime trop pour le laisser s\u2019endurcir tout \u00e0 fait.<\/p>\n

D\u00e9cembre : l\u2019intime d\u00e9pouill\u00e9<\/h2>\n

Les 2 et 9 d\u00e9cembre referment la s\u00e9quence. Les mains (Gertrude Stein). Les mains qui tremblent, qui se souviennent de ce qu\u2019elles ont tenu (pas seulement le crayon, mais avant : la boue, les corps). La main de l\u2019instituteur qui h\u00e9site devant le tableau. La main du nouveau-n\u00e9 Fausto Coppi qui s\u2019ouvre et se ferme pour la premi\u00e8re fois.<\/p>\n

Le principe : la main comme lieu de passage entre le corps, l\u2019Histoire et la langue. Pas de m\u00e9taphore complaisante. Juste le tremblement qui persiste.<\/p>\n

Le 9 d\u00e9cembre : les chambres d\u2019h\u00f4tel. La fen\u00eatre qu\u2019on regardait, puis qu\u2019on occulte. Les rideaux qu\u2019on tire. Le bruit qui recouvre tout. « L\u2019h\u00f4tel est l\u2019autel et l\u2019\u00e9tabli o\u00f9, sans le savoir, j\u2019ai commenc\u00e9 d\u2019apprendre \u00e0 mourir. »<\/p>\n

La fin juste : pas de r\u00e9solution. Juste ce d\u00e9pouillement progressif qui va de l\u2019observation (la fen\u00eatre) au retrait (les rideaux tir\u00e9s) jusqu\u2019\u00e0 l\u2019acceptation (« apprendre \u00e0 mourir »).<\/p>\n

2 d\u00e9cembre 2025<\/h2>\n

Ce texte est n\u00e9 d\u2019une proposition d\u2019atelier de Fran\u00e7ois Bon, \u00e0 partir d\u2019un fragment de Gertrude Stein sur les mains et la fa\u00e7on de les lire. La consigne, telle que je l\u2019ai comprise, consistait \u00e0 ne pas prendre la main comme simple d\u00e9tail anatomique mais comme lieu de passage entre le corps, l\u2019histoire et la langue.<\/p>\n

La main tremble. Elle tremble parce qu\u2019elle a tenu d\u2019autres choses avant le crayon. Des choses dont on ne parle pas dans les lettres. La boue s\u00e8che encore dans les plis, les entailles ne se sont pas referm\u00e9es. La main descend vers la feuille, h\u00e9site. Ce n\u2019est pas la peur d\u2019\u00e9crire. C\u2019est que la main se souvient. Elle se souvient de ce qu\u2019elle a pouss\u00e9 dans un trou il y a quelques heures. Elle trace un pr\u00e9nom. Les doigts tremblent. Puis l\u2019encre recouvre le blanc et quelque chose se calme. Ou fait semblant de se calmer. Les pleins et les d\u00e9li\u00e9s reviennent, le geste s\u2019applique, la ligne se fait ferme. Comme si rien. Comme si on pouvait faire comme si.<\/p>\n

L\u2019autre main ne sait pas o\u00f9 se mettre. Elle bat un rythme sur le bois, \u00e0 plat, du bout des phalanges. Pour v\u00e9rifier. Que le sol tient. Qu\u2019on est encore l\u00e0. Elle lisse la feuille, suit les lignes, accompagne. Les m\u00eames doigts qui fouillaient tracent maintenant « ma ch\u00e9rie » avec une lenteur appliqu\u00e9e. Et au-dessus, invisible, il y a cette autre main qui ne tremble jamais, celle qui rayera les noms, qui comptera les corps qui ne r\u00e9pondront plus.<\/p>\n

\u00c0 l\u2019h\u00f4pital, les mains disparaissent sous les bandages. On ne voit qu\u2019un bout de doigt, un ongle cass\u00e9. Parfois une main tient une cigarette. Elle la tient longtemps avant de la porter aux l\u00e8vres. Le poignet se plie, les l\u00e8vres aspirent, la braise rougit. La main retombe aussit\u00f4t. Trop lourde. Paume ouverte. Les mains des infirmi\u00e8res ne tremblent pas. Elles saisissent, soul\u00e8vent, retournent, frottent jusqu\u2019\u00e0 faire blanchir les jointures. Ce ne sont pas des caresses. Ce sont des gestes qui laissent la peau rouge et propre. Des doigts frais se posent au front, restent quelques secondes. Non, vous n\u2019avez plus de fi\u00e8vre, vous sortirez bient\u00f4t. La main retombe, se range le long du corps. Mais le tremblement continue, discret, au bout des doigts. Les mots sont moins s\u00fbrs que le tremblement.<\/p>\n

Quand la main descend du train, elle porte ce qui reste d\u2019une valise. Un cube de toile, de carton fatigu\u00e9. Les doigts se crispent sur la poign\u00e9e, les phalanges blanchissent. L\u2019autre main s\u2019agrippe \u00e0 la barre de m\u00e9tal. Paume coll\u00e9e au froid. Le corps ne tient que par l\u00e0. Une main qui retient, une main qui emporte. Le train freine, la secousse remonte jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9paule. La main sur la barre serre plus fort. Sur le quai, d\u2019autres mains se tendent. Mais la sienne ne les cherche pas. Elle doit l\u00e2cher seule, elle le sait. Elle h\u00e9site, quitte la barre froide, se retrouve ouverte dans le vide. Alors elle se replie, se referme, dispara\u00eet dans une poche. Comme si le plus s\u00fbr \u00e9tait de ne toucher \u00e0 rien. La valise reste dehors, suspendue, tirant sur l\u2019autre main qui ne peut pas se cacher. La main de l\u2019homme revenu qu\u2019il va falloir faire passer pour un homme ordinaire.<\/p>\n

La main de l\u2019instituteur farfouille dans la bo\u00eete, choisit la craie blanche, se tourne vers le tableau noir. Elle h\u00e9site. Le poignet suspendu. Comme si \u00e9crire quelques mots demandait plus d\u2019effort que de tirer une g\u00e2chette. Elle trace : 15 septembre 1919. La craie crisse, blanchit la pulpe des doigts. Chaque lettre se pose avec une application trop appliqu\u00e9e. Les enfants sentent qu\u2019il se passe autre chose.<\/p>\n

Au m\u00eame moment, loin, dans la province d\u2019Alexandrie, au Pi\u00e9mont, une toute petite main se ferme et se rouvre pour la premi\u00e8re fois sur rien. La main d\u2019un nouveau-n\u00e9 qu\u2019on appellera Fausto Coppi. Cette main ne porte encore aucune trace. L\u2019autre main de l\u2019instituteur ne sait pas quoi faire. Elle s\u2019ouvre, se ferme, finit par se glisser dans la poche de la veste, paume serr\u00e9e. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il faut tenir en r\u00e9serve ce que la main qui \u00e9crit ne dira pas.<\/p>\n

Il ne le sait pas encore.<\/p>\n

9 d\u00e9cembre 2025<\/h2>\n

La fen\u00eatre de la chambre d\u2019h\u00f4tel a longtemps \u00e9t\u00e9 ce que je cherchais en premier. J\u2019allais vers elle comme si c\u2019\u00e9tait pour \u00e7a que j\u2019\u00e9tais venu, voir la ville \u00e0 travers ce cadre-l\u00e0 plut\u00f4t qu\u2019un autre. Je ne sais plus ce que je regardais exactement : les fa\u00e7ades d\u2019en face, un bout de ciel, une enseigne, peu importe, c\u2019\u00e9tait la ville vue depuis cette vitre qui comptait. Je ne me souviens plus vraiment quand j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de regarder par la fen\u00eatre. \u00c0 un moment, cela s\u2019est invers\u00e9. Lorsque j\u2019avais la possibilit\u00e9 de l\u2019occulter, je le faisais. Je rep\u00e9rais le rideau et je le tirais sans m\u00eame v\u00e9rifier ce qu\u2019il y avait dehors. Je me souviens de rideaux surtout, de leurs plis, de leur \u00e9paisseur, pas des vues qu\u2019ils masquaient. Je ne me rappelle pas avoir jamais ferm\u00e9 les volets d\u2019une chambre d\u2019h\u00f4tel. La fen\u00eatre restait l\u00e0, quelque part derri\u00e8re, disponible, mais d\u00e9j\u00e0 \u00e9cart\u00e9e. La perception du bruit dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, qu\u2019il vienne des chambres d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, de plus loin dans l\u2019immeuble ou de l\u2019ext\u00e9rieur, a longtemps tout recouvert. Je me souviens d\u2019un \u00e9t\u00e9 br\u00fblant o\u00f9 j\u2019ai ouvert la fen\u00eatre en grand. Le bruit et la lumi\u00e8re sont entr\u00e9s d\u2019un seul bloc. Je suis rest\u00e9 l\u00e0, sans la refermer. Premi\u00e8re fois que je pense avec un peu plus d\u2019acuit\u00e9 que d\u2019habitude au mot premi\u00e8re et au mot fois pos\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Le mot c\u00f4te — aussi saugrenu soit le rapprochement — me ram\u00e8ne \u00e0 agneau et \u00e0 autel et d\u00e9bouche sur une ruelle grise dans le quartier du Marais. Quelques marches raides \u00e0 grimper, une rambarde de fer mouill\u00e9e, et puis la porte sombre de cet h\u00f4tel. Premi\u00e8re fois que je me retrouve seul dans un h\u00f4tel. Et c\u2019est maintenant que \u00e7a me revient : l\u2019\u00e9treinte exag\u00e9r\u00e9e, la toute derni\u00e8re fois que nous f\u00eemes l\u2019amour, P. et moi. Mais c\u2019\u00e9tait pr\u00e8s de quinze ans plus tard. La ville \u00e9tait devenue une \u00e9trang\u00e8re, et nous faisions semblant de l\u2019\u00eatre aussi. Nous vivions s\u00e9par\u00e9s d\u00e9j\u00e0, en p\u00e9riph\u00e9rie. Ce qui aurait d\u00fb \u00eatre arrach\u00e9 d\u2019un coup, comme une \u00e9charde, nous avons tra\u00een\u00e9 \u00e0 le faire. La nuit est tomb\u00e9e. On ne savait pas o\u00f9 aller et c\u2019est par hasard que nous nous retrouv\u00e2mes \u00e0 l\u2019angle de la ruelle, \u00e0 gravir les marches, \u00e0 passer par la m\u00eame porte sombre. Entre les deux, d\u2019autres nuits s\u2019accrochent, moins nettes. D\u2019autres rues de la ville, d\u2019autres jeux de cl\u00e9s, et au bout une porte sombre qui se dresse. \u00c0 chaque fois, je me retrouve \u00e0 redessiner la m\u00eame figure : un sac, quelques affaires, un num\u00e9ro de chambre, l\u2019habitude de passer par un h\u00f4tel. Pour moi, une chambre d\u2019h\u00f4tel au mois n\u2019a rien d\u2019une chambre de passage. On y reste, on y revient tous les soirs, on s\u2019y r\u00e9veille plusieurs fois de suite au m\u00eame endroit. Le confort affich\u00e9, avec gaz \u00e0 tous les \u00e9tages, veut dire qu\u2019on peut cuisiner, se laver, faire ses besoins sans quitter la chambre. C\u2019est un logement pos\u00e9 dans un couloir, derri\u00e8re une porte identique \u00e0 toutes les autres. Dans une chambre d\u2019h\u00f4tel au mois, personne ne vient faire le m\u00e9nage. Le locataire fait le n\u00e9cessaire lui-m\u00eame. Derri\u00e8re la cloison de la chambre dont je me souviens vivait une vieille femme. Elle chantonnait toute la journ\u00e9e, et c\u2019est ainsi que j\u2019ai su que quelqu\u2019un habitait l\u00e0. Une fois ou deux, j\u2019ai vu sa chambre : des montagnes de sacs-poubelles, de linge, d\u2019emballages vides, un amoncellement o\u00f9 on ne voyait plus le sol. \u00c0 l\u2019\u00e9tage au-dessus vivait un ma\u00e7on qui \u00e9coutait du reggae. Il m\u2019invitait souvent \u00e0 partager un repas. Chez lui, tout \u00e9tait organis\u00e9, chaque chose avait sa place, et une sorte de confort tranquille r\u00e9gnait dans la pi\u00e8ce. L\u2019h\u00f4tel est l\u2019autel et l\u2019\u00e9tabli o\u00f9, sans le savoir, j\u2019ai commenc\u00e9 d\u2019apprendre \u00e0 mourir.<\/p>\n

Ce qui reste :\n\u2013Comment une contrainte devient m\u00e9thode. Les exercices #boost sont des contraintes externes. Mais au lieu de les subir, le texte les retourne, les d\u00e9tourne, les transforme en outils.<\/p>\n

\u2013Comment le refus construit. Les « Non » de Suresnes montrent que le d\u00e9pouillement n\u2019est pas un manque, c\u2019est un travail actif. Arracher ce qui lisse.<\/p>\n

\u2013Comment les reprises creusent. Les sept r\u00eaves en trois versions, Suresnes en trois versions. R\u00e9p\u00e9ter n\u2019est pas ressasser, c\u2019est affiner. Chaque reprise enl\u00e8ve encore un peu.<\/p>\n

\u2013Comment le dispositif lib\u00e8re. La polyphonie (vingt vues) permet de dire ce qu\u2019un « je » unifi\u00e9 ne pourrait pas dire. Donner la parole \u00e0 la saucisse n\u2019est pas un jeu gratuit, c\u2019est une m\u00e9thode pour \u00e9chapper au surplomb narratif.<\/p>", "content_text": " ## Contexte Ces textes forment une s\u00e9quence continue d\u2019exercices issus du cycle #boost, saison 2, s\u00e9quence 1 \u00ab Histoire \u00bb de Fran\u00e7ois Bon.[1->https:\/\/www.tierslivre.net\/spip\/spip.php?article5365] Il s\u2019agit d\u2019un parcours progressif \u00e0 travers les propositions d\u2019atelier, de septembre \u00e0 d\u00e9cembre 2025. Le premier texte de la s\u00e9rie, accompagn\u00e9 d\u2019une carte et de rep\u00e8res g\u00e9olocalis\u00e9s, se trouve sur ledibbouk.net et n\u2019est pas reproduit ici. ## La gen\u00e8se : septembre, le moment du trop Les deux textes de septembre posent la question fondamentale : pourquoi raconter des histoires ? Le 22 septembre d\u00e9tourne d\u00e9j\u00e0 la consigne d\u2019atelier. Plut\u00f4t que de raconter une des histoires inventori\u00e9es, il fait parler l\u2019inventaire lui-m\u00eame. La Carte, L\u2019Inventaire, L\u2019Archiviste, Le Silence prennent la parole. Ce sont des voix de la m\u00e9thode, pas des personnages. L\u2019auteur reste muet. Le codicille est explicite : \u00ab retourner l\u2019atelier contre lui-m\u00eame, \u00e9prouver ce qui pousse encore \u00e0 \u00e9crire, m\u00eame dans ce moment du trop. \u00bb C\u2019est une crise d\u2019\u00e9criture mise en sc\u00e8ne comme dispositif. Pas de pathos, juste la m\u00e9canique expos\u00e9e. Le 30 septembre poursuit : vingt statues fig\u00e9es place Starom\u011bstsk\u00e1. D\u00e9j\u00e0 la m\u00e9thode de l\u2019inventaire syst\u00e9matique (posture, cheveux, bijoux, expression). Le post-scriptum r\u00e9v\u00e8le le processus : \u00ab De cet arbitraire surgit une forme parall\u00e8le, un r\u00e9cit qui se fabrique malgr\u00e9 lui. L\u2019arbitraire en est le narrateur, le v\u00e9ritable personnage. \u00bb Ce qui s\u2019installe d\u00e8s septembre : accepter l\u2019arbitraire des contraintes comme moteur narratif. Ne pas faire semblant que le r\u00e9cit vient naturellement. Montrer la fabrique. ## 22 septembre 2025 (\u00c0 l\u2019heure o\u00f9 l\u2019auteur, satur\u00e9 de titres, demeure muet. Les t\u00e9moins parlent pour eux-m\u00eames, chacun dans sa solitude. La somme fait la sc\u00e8ne.) [La Carte] Je suis une carte. On me consulte pour trouver un chemin. J\u2019indique des distances, des pentes, des courbes. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 con\u00e7ue pour \u00e7a. Mais on m\u2019utilise pour autre chose : on me surcharge d\u2019histoires, de titres. Je ne reconnais plus mes lignes. Je reste fid\u00e8le \u00e0 ma fonction, orienter, mesurer. Pourtant je deviens illisible. [L\u2019Inventaire] Un. Deux. Trois. Dix. Vingt. \u00c7a ne s\u2019arr\u00eate pas. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 ouvert pour compter, pour ranger. Mais je gonfle, je m\u2019\u00e9tire, je n\u2019ai plus de bornes. Chaque nouveau titre est un poids. Je ne sais plus si je contiens ou si je me vide. J\u2019\u00e9tais cens\u00e9 aider, je me perds moi-m\u00eame. [Le Lecteur} Je tombe sur cette liste. Trop longue, trop pleine. J\u2019essaie de suivre, mais je ne sais pas si ces histoires existent. Sont-elles invent\u00e9es pour moi ? Sont-elles r\u00e9elles ? Je doute. Peut-\u00eatre qu\u2019on se moque. Peut-\u00eatre qu\u2019il n\u2019y a rien derri\u00e8re les titres. Je ferme le carnet, je reste inquiet. [L\u2019Archiviste] J\u2019aligne. Je num\u00e9rote. Je classe par rubriques, par ann\u00e9es, par lieux. Mon r\u00f4le est clair : tenir l\u2019ordre. Mais l\u2019ordre se d\u00e9fait d\u00e8s que j\u2019\u00e9cris. La liste enfle, se d\u00e9double. Je rature, je recopie. Je voudrais contenir, mais je ne fais que rappeler qu\u2019il y a trop. Je ne suis pas s\u00fbr d\u2019\u00eatre utile. [Le Silence] Je n\u2019ai rien \u00e0 dire. Je suis l\u00e0 autour. Je gonfle dans les blancs. On m\u2019a laiss\u00e9 la place du principal, le mutique. On croit que je soutiens, mais je ne soutiens rien. Je suis le vide au centre. J\u2019attends que quelqu\u2019un me traverse. J\u2019attends, et rien ne vient. **Post-scriptum** Codicille Dans la premi\u00e8re \u00e9tape (#01), il s\u2019agissait d\u2019\u00e9tablir un inventaire d\u2019histoires li\u00e9es \u00e0 une carte, \u00e0 des lieux. La prolif\u00e9ration de titres qui en est sortie n\u2019avait rien d\u2019un but en soi : c\u2019\u00e9tait une pouss\u00e9e, un exercice m\u00e9canique. La deuxi\u00e8me proposition invite \u00e0 faire parler les t\u00e9moins, \u00e0 laisser surgir leurs voix autour d\u2019une situation. Le choix a \u00e9t\u00e9 de d\u00e9tourner l\u2019exercice : non pas reprendre l\u2019une des histoires de l\u2019inventaire, mais mettre en sc\u00e8ne l\u2019exc\u00e8s m\u00eame de cet inventaire. Pourquoi vouloir raconter tant d\u2019histoires ? Alors prennent la parole ce qui gravite autour : la Carte, l\u2019Inventaire, le Lecteur, l\u2019Archiviste, le Silence. Chacun cherche sa raison d\u2019\u00eatre, souvent sans la trouver. L\u2019auteur, lui, reste muet. Ce n\u2019est plus un jeu, mais une n\u00e9cessit\u00e9 : retourner l\u2019atelier contre lui-m\u00eame, \u00e9prouver ce qui pousse encore \u00e0 \u00e9crire, m\u00eame dans ce moment du trop. {{Illustration}} carte Pierre Alechinsky 1927 ## 30 septembre 2025 **20 personnages sur la place Starom\u011bstsk\u00e1** Devant l\u2019horloge astronomique de Prague, l\u2019homme attend l\u2019instant o\u00f9 les automates annonceront une date impossible. La foule est immobile. Voici vingt silhouettes fig\u00e9es. L\u2019homme \u00e0 l\u2019horloge Debout face au cadran, mains crois\u00e9es dans le dos. Cheveux fins rabattus, m\u00e8ches grises brillantes. Montre-bracelet \u00e0 l\u2019\u00e9cran noir. Expression : fixe. La touriste au chapeau Appareil photo lev\u00e9, genoux fl\u00e9chis. Chapeau de paille au ruban bleu trop serr\u00e9. Collier de perles de verre. Expression : impatiente. Le vieil homme assis Sur le rebord de pierre, canne contre la cuisse. Calvitie bord\u00e9e d\u2019un duvet blanc \u00e9parpill\u00e9. N\u00e9ant. Expression : r\u00e9sign\u00e9. L\u2019enfant en manteau rouge Bras tendus vers le cadran, doigt point\u00e9. Cheveux boucl\u00e9s \u00e9chapp\u00e9s de la capuche. Bracelet plastique vert fluo. Expression : \u00e9merveill\u00e9. La femme au t\u00e9l\u00e9phone Main sur l\u2019\u00e9cran, l\u2019autre couvrant l\u2019oreille. Queue-de-cheval serr\u00e9e, m\u00e8ches \u00e9chapp\u00e9es. Bague argent\u00e9e trop grande au pouce. Expression : distraite. Le couple enlac\u00e9 Bras nou\u00e9s \u00e0 la taille, regards lev\u00e9s ensemble. Cheveux noirs tombant droit ; cr\u00e2ne ras\u00e9 brillant. Cha\u00eene dor\u00e9e sous le col. Expression : fusionn\u00e9s. Le policier en faction Droit comme un piquet, mains sur la ceinture. Casquette trop large qui glisse. N\u00e9ant. Expression : rigide. La vendeuse de cartes postales Accroupie devant sa valise, doigts triant les piles. Chignon rapide, m\u00e8ches rebelles. Boucles d\u2019oreilles en plastique rose bonbon. Expression : affair\u00e9e. L\u2019homme au parapluie Parapluie ferm\u00e9 comme une canne, point\u00e9 au sol. Cheveux poivre et sel plaqu\u00e9s. N\u00e9ant. Expression : las. La jeune fille aux \u00e9couteurs Pench\u00e9e en avant, fil blanc courant aux oreilles. Carr\u00e9 brun impeccable, raie au milieu. Piercing discret, l\u00e9g\u00e8rement de travers. Expression : ailleurs. Le peintre de rue Main suspendue, pinceau encore tremp\u00e9. B\u00e9ret tach\u00e9 de couleur, affaiss\u00e9. N\u00e9ant. Expression : concentr\u00e9. L\u2019adolescente aux baskets Assise sur le trottoir, bras crois\u00e9s sur les genoux. Cheveux auburn en tresse d\u00e9j\u00e0 d\u00e9faites. Bracelet de cuir \u00e9lim\u00e9. Expression : boudeuse. Le joueur d\u2019accord\u00e9on Assis sur un tabouret, soufflet entrouvert. Calotte noire, cheveux coll\u00e9s aux tempes. N\u00e9ant. Expression : grave. La touriste japonaise Sur la pointe des pieds, smartphone au-dessus de la foule. Carr\u00e9 impeccable, brillant. Montre fine au poignet gauche. Expression : concentr\u00e9e. Le mendiant Accroupi, main tendue, gobelet bleu fendu. Cheveux gris emm\u00eal\u00e9s, barbe hirsute. N\u00e9ant. Expression : implorant. La guide au micro Bras lev\u00e9 vers la tour, micro coll\u00e9 \u00e0 la bouche. Coupe courte, m\u00e8ches blondes h\u00e9riss\u00e9es. Pendentif en forme de cl\u00e9, inutile. Expression : appliqu\u00e9e. Le cycliste arr\u00eat\u00e9 Un pied au sol, l\u2019autre sur la p\u00e9dale. Casque blanc stri\u00e9. N\u00e9ant. Expression : press\u00e9. La m\u00e8re et le landau Dos courb\u00e9, mains crisp\u00e9es sur la poign\u00e9e. Chignon tir\u00e9, m\u00e8ches coll\u00e9es. Boucles rondes en argent terni. Expression : \u00e9puis\u00e9e. Le serveur en pause Tablier roul\u00e9, cigarette au coin des l\u00e8vres. Cheveux noirs gomin\u00e9s. Montre trop large qui claque au poignet. Expression : blas\u00e9. Le photographe \u00e0 tr\u00e9pied Pli\u00e9 en deux sur son appareil. Calvitie nette, nuque rougie. N\u00e9ant. Expression : absorb\u00e9. Cloche, automates. L\u2019heure surgit, fausse, introuvable. La foule reste fig\u00e9e, inventori\u00e9e comme statues d\u2019un instant qui ne s\u2019ach\u00e8ve pas. Post-scriptum Au d\u00e9part (#01), ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un titre dans un index, un nom pris au hasard parmi d\u2019autres. Rien n\u2019obligeait \u00e0 le reprendre, mais les consignes m\u2019y ont ramen\u00e9. Comme on pose le doigt sur une carte. \u00c0 l\u2019\u00e9tape suivante (#02), il a fallu des voix. Elles sont venues comme si l\u2019histoire les appelait, chacune donnant un fragment, une subjectivit\u00e9. L\u00e0 encore, il s\u2019agissait de d\u00e9passer, de voir l\u2019arbitraire en surplomb. Pour cette troisi\u00e8me proposition , les voix se sont tues. Restent des corps fig\u00e9s, inventori\u00e9s comme statues. Une ob\u00e9issance \u00e0 la contrainte qui dessine malgr\u00e9 moi une continuit\u00e9. Arbitraire, oui. Mais de cet arbitraire surgit une forme parall\u00e8le, un r\u00e9cit qui se construit en suivant les d\u00e9tours impos\u00e9s. Une histoire qui se fabrique malgr\u00e9 elle. L\u2019arbitraire en est le narrateur, le v\u00e9ritable personnage. ## Octobre : les dispositifs formels Le 6 octobre est le texte-pivot. L\u2019Archiviste devient un vrai personnage-m\u00e9thode. Prague revient, mais fragment\u00e9e (trois points sur la carte : Attendre, Rater, Revenir). Osiris appara\u00eet comme figure de la fracture. Les \u00ab pourquoi \u00bb servent de tracteurs : \u00ab s\u2019il ne tire rien, on le coupe. \u00bb Le texte expose sa propre m\u00e9thode en train de se construire. Les objets pauvres (ticket blanchi, vis, bout d\u2019ongle) font leur poids. La carte num\u00e9rique clignote. La m\u00e9taphore de la d\u00e9panneuse qui tracte l\u2019\u00e9pave est exacte : on ne promet pas que \u00e7a roulera, on gagne juste quelques m\u00e8tres. Le principe pos\u00e9 : \u00ab enlever plut\u00f4t qu\u2019ajouter. Verbe + objet, pas de glose. \u00bb Le 13 octobre pousse la m\u00e9thode \u00e0 l\u2019extr\u00eame : vingt vues polyphoniques autour d\u2019un stand de saucisses \u00e0 Prague. Chaque vue est une voix (le r\u00e9verb\u00e8re, Irina au comptoir, la saucisse elle-m\u00eame, le chien, l\u2019horloge). Rien ne hi\u00e9rarchise ces voix. L\u2019affam\u00e9 compte autant que le policier. La d\u00e9mocratie radicale du regard. Ce qui frappe : la densit\u00e9 sans surcharge. Chaque vue tient en quelques lignes serr\u00e9es. Pas de d\u00e9veloppement psychologique. Juste la mati\u00e8re : graisse, halo, pav\u00e9s, froid. Les 22 et 24 octobre travaillent les sept r\u00eaves avec l\u2019inconnu. Trois ordres de lecture possibles (canonique, alternance dedans\/dehors, logique d\u2019enqu\u00eate). Puis trois versions de certains fragments. Le 24 octobre tente la phrase proustienne : expansion syntaxique maximale, ench\u00e2ssements, ralentissement du temps. Le travail visible : comment un m\u00eame mat\u00e9riau (r\u00eaves, inconnu, lieux parisiens) peut-\u00eatre r\u00e9agenc\u00e9, r\u00e9\u00e9crit, \u00e9tir\u00e9 selon des protocoles diff\u00e9rents. Ce n\u2019est plus l\u2019histoire qui compte, c\u2019est la manipulation formelle. ## 6 octobre 2025 *codicille* On garde l\u2019outillage court. La carte avec trois points \u2014 Attendre, Rater, Revenir. L\u2019Archiviste pour faire le boulot propre : il cote, il retire, il aligne. Trois preuves seulement sur la table : un ticket blanchi, une vis, un bout d\u2019ongle. Le \u00ab pourquoi \u00bb sert de tracteur : s\u2019il ne tire rien, on le coupe. On avance d\u2019un centim\u00e8tre \u00e0 chaque fois, pas plus. Prague, on n\u2019en fait pas des caisses : une seule touche qui reste dans le corps \u2014 rugosit\u00e9 de pierre, poussi\u00e8re sous l\u2019ongle \u2014 et c\u2019est tout. Kafka, on le laisse hors du nom. Osiris n\u2019est pas un personnage, juste la fa\u00e7on de montrer la fracture. La nuit, on la garde comme liant : elle tient sans demander d\u2019explications. Le jour, c\u2019est pour nommer, pas pour relier. \u00c0 chaque passage, enlever plut\u00f4t qu\u2019ajouter. Pas de d\u00e9cors de secours (tasse, cuisine) sauf une fois, nette. Verbe + objet, pas de glose. Ne pas confondre finir et en finir : la h\u00e2te brille, ne tient pas. On tracte l\u2019\u00e9pave, on l\u2019arrache du foss\u00e9, on ne promet pas qu\u2019elle roulera demain. La fin, simple : un geste humain qui d\u00e9place un peu \u2014 la main sur le seuil \u2014 et on coupe l\u00e0. Demain, on revient, on enl\u00e8ve une \u00e9pingle, on laisse le trait d\u00e9passer d\u2019un rien. \u00c7a suffit. La table. Sa rayure en biais. Un fil mal tir\u00e9. Un peu de graphite sur les doigts. Trois feuillets scotch\u00e9s bord \u00e0 bord. \u00c0 c\u00f4t\u00e9, la carte. Elle respire quand je tourne la molette. Je reste l\u00e0. Je pose une question qui ne cherche pas de r\u00e9ponse. Elle doit seulement tirer. Pourquoi relier ce qui se refuse. Pour emp\u00eacher la panique de se refermer. Pour gagner quelques m\u00e8tres. Pourquoi confondre finir et en finir. Parce que la h\u00e2te ressemble \u00e0 une issue. Elle brille. Elle ne tient pas. Pourquoi rester ici et pas ailleurs. Parce qu\u2019ici je peux peser. Les preuves pauvres font leur poids. J\u2019ai besoin de ce poids, pas d\u2019arguments. Feuillet n\u00b02. \u00c9criture nerveuse. Les notes mordent la fibre. Pelures de crayon sur la peau. Il fallait des personnages. J\u2019ai lev\u00e9 la t\u00eate. J\u2019ai vu la carte et ses \u00e9pingles. J\u2019ai pens\u00e9 au lecteur. Il cliquerait. Il voudrait comprendre. Il n\u2019y comprendrait rien. Alors un verbe est venu. Archiver. De ce verbe j\u2019ai fait quelqu\u2019un. L\u2019Archiviste entre sans bruit. Gants fins. R\u00e8gle froide. Il compte. Il coupe. Pourquoi lui maintenant. Parce qu\u2019il faut une main \u00e9trang\u00e8re. Pour toucher ce que je n\u2019ose pas nommer. Il pose des \u00e9tiquettes blanches. Il cote la pi\u00e8ce. Il inscrit au dos des chiffres simples. Latitude. Longitude. Clavicule pr\u00e8s de la rivi\u00e8re. Rotule pr\u00e8s du silo. \u0152il au pied du pont. Langue sur le zinc. Le vieux mythe remonte. Osiris. L\u2019homme en morceaux. Je n\u2019ai que ce corps sous la main. Pourquoi accepter ce dispositif. Pour travailler la fracture \u00e0 ciel ouvert. Renoncer au collage propre. Je ne garde que trois points sur la carte. Attendre. Rater. Revenir. \u00ab Revenir \u00bb clignote. Vide. Pourquoi ce vide attire. Parce que l\u00e0 se prend le crochet. Pas la promesse du trajet. Revenir ne recolle rien. Revenir tracte. Sans garantie. Je pose sur la table trois choses exactes. Un ticket blanchi. 3,60 \u20ac. Date mang\u00e9e. Une vis \u00e0 bois. Un bout d\u2019ongle pris dans la poussi\u00e8re. L\u2019Archiviste les aligne. Il ne dit rien. Je photographie. Je nomme. Pourquoi ces trois-l\u00e0. Parce qu\u2019ils restent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre. Parce qu\u2019ils p\u00e8sent au millim\u00e8tre. Je pars avec le troisi\u00e8me exercice. Prague. Starom\u011bstsk\u00e1. L\u2019air humide accroche les joues. Le sucre br\u00fbl\u00e9 reste dans la gorge. Un collier claque. Les pav\u00e9s renvoient un froid gras. Je suis venu pour un cimeti\u00e8re. Je marche vers la place. Pourquoi cet \u00e9cart. Les tombes persistent sous la paupi\u00e8re. Pierre fendue. Lichen sombre. Lettres r\u00e2p\u00e9es. Je regarde l\u2019horloge. Les figures sortent. Rentrent. Sortent encore. Je fige le dehors. Un homme en manteau s\u2019immobilise. Gants. Visage tourn\u00e9 vers rien. Je dis : statue. Pourquoi cette ruse. Pour que dedans cela cesse de bouger. Pour poser \u00e0 plat. Kafka passe sans nom. Un col raide. Un couloir qui s\u2019enroule. Si je le dis, je marche dessus. Je coupe par Pa\u0159\u00ed\u017esk\u00e1. Vitrines propres. Odeur de neuf. Je glisse vers Josefov. Je n\u2019entre pas. Les grilles d\u00e9coupent des cases. Emplacements pr\u00eats pour mes \u00e9pingles. L\u2019Archiviste compte en silence. Ici la clavicule. L\u00e0 la rotule. Plus loin l\u2019\u0153il. L\u2019ordre ment. Il le sait. Moi aussi. Pourquoi ne pas poser la main sur la pierre. Parce qu\u2019elle tremblerait. Je la poserai ailleurs. Je m\u2019accorde une seule touche directe. Au coin d\u2019un mur. Je fr\u00f4le un relief de pierre. Rugosit\u00e9 fine. Un peu de poussi\u00e8re sous l\u2019ongle. C\u2019est suffisant. L\u2019odeur qui monte n\u2019appelle rien. Un pas de c\u00f4t\u00e9. Pourquoi si peu. Pour donner un corps \u00e0 l\u2019ombre. Sans faire tableau. Je reviens. La table. Le po\u00eale ronfle bas. La r\u00e8gle de l\u2019Archiviste renvoie le froid \u00e0 la paume. Je rouvre le feuillet n\u00b01. Lieu : murs blancs. Porte qui ferme mal. Ampoule nue. Odeur d\u2019eau stagnante. Rien d\u2019\u00e9l\u00e9gant. Tout d\u2019utile. Je prends un feutre fin. Je trace un trait qui traverse les trois feuillets. Il ne s\u2019arr\u00eate pas aux num\u00e9ros. Le feutre accroche la fibre. Le trait vibre. Pourquoi ce geste apaise. Parce qu\u2019il relie en creusant. Pas en coiffant. Le trait croise Osiris. Effleure \u00ab d\u00e9membre \u00bb. D\u00e9borde sur \u00ab Prague \u00bb. La continuit\u00e9 vient du trembl\u00e9. Je rouvre la carte. Les trois points tiennent. \u00ab Attendre \u00bb : dix lignes nettes. Une sc\u00e8ne tenue. Pas de morale. \u00ab Rater \u00bb : une seule phrase. S\u00e8che. \u00ab Revenir \u00bb : encore vide. Pourquoi attendre. Pour consolider la place du mot. On ne lance pas la d\u00e9panneuse sur terrain gras sans cale. Dehors, un scooter monte. Redescend. Le son d\u00e9cro\u00eet. Remonte. Je tape une ligne dans \u00ab Revenir \u00bb. Revenir : accepter la nuit comme liant. L\u2019ic\u00f4ne verte s\u2019allume. C\u2019est peu. C\u2019est juste. Pourquoi la technique touche. Parce qu\u2019elle ne juge pas. Elle accorde un \u00ab c\u2019est bon \u00bb modeste. Suffisant. Je ferme l\u2019ordinateur. La pi\u00e8ce gagne un ton. Les trois preuves suffisent \u00e0 tenir un paragraphe. L\u2019Archiviste \u00e9carte la vis. Il la pointe vers moi. Ce n\u2019est pas un ordre. C\u2019est un angle. Pourquoi la nuit plut\u00f4t que le jour. La nuit n\u2019exige pas de forme. Elle tol\u00e8re le joint apparent. Elle tient sans forcer. Le jour r\u00e9clame l\u2019exactitude. Utile pour nommer. Pas pour relier. Je reviens aux pourquoi. Je les rep\u00e8se un \u00e0 un. Ils doivent tirer. Pas meubler. Pourquoi garder l\u2019angle mort. Pour ne pas trahir en \u00e9clairant trop. L\u2019ombre pr\u00e9serve ce qui tient mal. Pourquoi taire le nom du p\u00e8re quand il se poste au seuil. Pour que le corps fasse barrage. Sans devenir r\u00e9cit. La lumi\u00e8re reste derri\u00e8re. Le passage demeure passage. Pourquoi la carte. Pour tracter l\u2019\u00e9pave d\u2019un foss\u00e9 \u00e0 l\u2019autre. Pas pour une vitrine. Chaque pourquoi tire un peu. Deux centim\u00e8tres. Puis rel\u00e2che. Puis reprend. Pas d\u2019emphase. Verbe. Objet. Je tends la main vers le feuillet n\u00b02. Sous Osiris, j\u2019ajoute : recoller en laissant visible la fracture. L\u2019Archiviste note la cote. Tourne la cartelette. Souffle la poussi\u00e8re. Le geste a lieu. Ici. Maintenant. L\u2019ancienne confusion perd du terrain. Pourquoi la pr\u00e9cipitation, hier. Peur du morceau manquant. Panique devant le vide. Aujourd\u2019hui, j\u2019accepte. Le vide fait moteur. Il prend le crochet. Je pourrais finir sur l\u2019euphorie br\u00e8ve du \u00ab point enregistr\u00e9 \u00bb. Je garde un contrepoids. Je passe dans le couloir. Froid doux. La porte ferme mal. Une main repose sur le seuil. Paume vers le bas. Elle v\u00e9rifie. Elle ne commande pas. Elle n\u2019emp\u00eache pas. Pourquoi ce geste suffit. Parce qu\u2019il ne raconte pas plus qu\u2019il ne faut. Il d\u00e9place juste assez. Je reviens. Je glisse la vis, le ticket, l\u2019ongle dans une enveloppe brune. Je cote. Je souffle la poussi\u00e8re de la tranche. La nuit entre sans demander. Le trait d\u00e9passe un peu le bord. Cela suffit pour que demain ait un appui. ## 13 octobre 2025 VUE 01 \u2014 LE R\u00c9VERB\u00c8RE Point 17-B. Allumage 16 h 07. C\u00f4ne clair stable. Flux jaune constant sur la cellule blanche. Les braseros respirent dans mon halo, la graisse luit sur la t\u00f4le. Micro-bu\u00e9e sur capot, retomb\u00e9e lente. Personne ne me regarde. Je tiens la place. VUE 02 \u2014 IRINA AU COMPTOIR Pain. Beurre. \u0152uf. Pince. Oignon. Persil. Huile qui claque. Le TPE bipe, parfois fige neuf secondes, repart. Ticket. Halog\u00e8ne aux joues, doigts froids. Je reconnais manteau rouge, banc, casque. Le gras passe la vitre, revient. \u00ab Suivant. \u00bb Rythme gard\u00e9. VUE 03 \u2014 LE COMPAGNON Il caille. Halo jaune. Silhouettes d\u00e9coup\u00e9es. Le grand \u00e0 la t\u00f4le, la petite \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Pas faim. \u00c0 deux on se serait avanc\u00e9s. \u00c9valuer les \u00e9paules, la bi\u00e8re, les voix. L\u00e0 non. Je reste. Les braseros soufflent. La graisse flotte. Je ne bouge pas. VUE 04 \u2014 LE BLUETOOTH Terrasse, fin d\u00e9cembre. \u00ab Oui. Parfait. J\u2019arrive. \u00bb Casque blanc. J. gesticule au camion. Vapeur, bip, file. Halog\u00e8ne qui colle aux paupi\u00e8res. \u00ab Deux. Moutarde. \u00bb 21 h 58 s\u2019allume sur l\u2019horloge. \u00ab C\u2019est fait. \u00bb Je garde les mains en poche. VUE 05 \u2014 LA FEMME \u00c0 L\u2019ENFANT ROUGE Poids ti\u00e8de sur la hanche. Je regarde la gu\u00e9rite comme un pr\u00e9. Aplats d\u2019ocre, blanc de vapeur, silhouettes noires. Verre qui condense, goutte qui file. Les braseros soufflent sous l\u2019halog\u00e8ne. Une autre image remonte puis se retire. Je garde les yeux pos\u00e9s. VUE 06 \u2014 LE POLICIER Position. Axe tabl\u00e9e. Surveillance continue. Halog\u00e8ne OK, braseros stables. Recherche d\u2019anomalie. D\u00e9placements lat\u00e9raux, visibilit\u00e9 r\u00e9duite c\u00f4t\u00e9 tabac. La cellule sert, la file avance. Je couvre la zone chaude. Attente active. Rien \u00e0 signaler, pour l\u2019instant. VUE 07 \u2014 L\u2019HABITU\u00c9 DU BANC Je viens t\u00f4t pour le rideau qui monte, je reste parfois pour la fermeture. Je mange un chleb\u00ed\u010dek, plut\u00f4t tartine que sandwich. Les braseros respirent, l\u2019odeur de graisse revient m\u00eame sans manger. Je compte les chiens, les couples, pas les heures. Le halo tient tout ensemble. VUE 08 \u2014 LA CHAISE Poids plein dos, jointure qui racle. Pav\u00e9 bomb\u00e9 sous un pied. On me tire, on me repousse. Le tissu est r\u00eache, humide au travers. Les braseros me s\u00e8chent d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019autre reste froid. 22 h 02 claque \u00e0 l\u2019horloge. Je tiens, mais je grince. VUE 09 \u2014 LA BOUTEILLE DE GAZ Pression 6,2 bar. Robinet quart de tour. Flamme stable, micro-chute \u00e0 l\u2019ouverture de la porte. Odeur additiv\u00e9e correcte. Film gras en retomb\u00e9e. Secousse inutile, reprise. Je tiens le feu. Je tiendrai la nuit. VUE 10 \u2014 LE BALAYEUR Papiers gras. Carton humide. Serviettes dures. Rigole prend tout. Friture \u00e0 gauche. Horloge au-dessus. Pav\u00e9s luisants. Je pousse vers la bouche d\u2019\u00e9gout. Barquette coince. Coup de semelle. \u00c7a repart. Halog\u00e8ne sur flaques. Place qui boit. VUE 11 \u2014 L\u2019OISEAU Quadrillages, flux, ronds d\u2019ombre. La chaleur monte en nappes, se tord. Les voix piquent des pointill\u00e9s. Je fais un tour. Le halo dessine une tache r\u00e9guli\u00e8re. Je reviens. Odeur forte de viande. Je crie deux fois. Personne ne l\u00e8ve la t\u00eate. VUE 12 \u2014 L\u2019AFFAM\u00c9 Faim, j\u2019ai la dalle jusqu\u2019aux yeux. L\u2019odeur me traverse. Le froid resserre tout. Lumi\u00e8res chaudes, saucisses qui noircissent, patates qui cr\u00e9pitent. Pas un kopek. Je prendrais n\u2019importe quoi. 22 h 06 en bleu sur l\u2019horloge. On dit que Piotr et Irina sont les meilleurs. J\u2019en salive. VUE 13 \u2014 LE TABAC, EN FACE Rideau presque clos. Odeur de papier froid. La place comme un aquarium. Braseros en m\u00e9duses, halo en plafond. Je connais les t\u00eates par c\u0153ur. Je guette le coll\u00e8gue. Les vapeurs traversent la rue, la graisse laisse un film sur la vitre. VUE 14 \u2014 LE LIVREUR Main gauche manette, droite caisse. Marche arri\u00e8re, bip. J\u2019aligne contre trottoir. Deux bacs, six pains, trois mayo. Halog\u00e8ne blanc, lunettes embu\u00e9es. Signature, pas le temps. \u00ab Bonne soir\u00e9e. \u00bb Coup d\u2019\u0153il aux braseros. Chrono relanc\u00e9. VUE 15 \u2014 LA SAUCISSE Chhhh. Chik. Chhhh. Peau tend, bulle claque. Odeur passe la vitre, revient. Pince me retourne. Chhhh. Un trou d\u2019air, flamme baisse, frisson. Chhhh. Sel pr\u00eat. Moutarde attend. Pain ti\u00e8de. On partira chaude. On ne durera pas. VUE 16 \u2014 LE CHIEN Nez plein : viande, oignon, farine, sel. Pneus chauds. Main grasse au banc. File sans file. Pav\u00e9 froid sous coussinets. Je respire dedans. Je n\u2019aboie pas. Une miette tombe. 22 h 10. J\u2019attends encore. VUE 17 \u2014 LE TYPE AU T\u00c9L\u00c9PHONE (AUTRE) Je parle vite. J\u2019avance. \u00ab Oui. \u00bb File, braseros, halog\u00e8ne qui colle. \u00ab C\u2019est sign\u00e9. \u00bb Bip du TPE me coupe. \u00ab Deux, sans cornichon. \u00bb J\u2019avance encore. Je raccroche sans dire au revoir. VUE 18 \u2014 LA FOULE (CH\u0152UR) On se tasse, on flotte, on se r\u00e9chauffe aux braseros. On lit les prix dans le halo. \u00c7a parle bas, \u00e7a rit, \u00e7a soupire. La graisse brille, la vapeur brouille. On avance d\u2019un pas, on recule d\u2019un demi. On attend ensemble. VUE 19 \u2014 JE Je lis par morceaux. Halog\u00e8ne, braseros, graisse. Tout se r\u00e9p\u00e8te et se d\u00e9place. Deux micro-accidents ont suffi : TPE gel\u00e9, flamme tomb\u00e9e. La cellule reste, la place cadre. Les voix font le reste. Je me tais. VUE 20 \u2014 L\u2019HORLOGE 22 h 12. Tic. Pav\u00e9s mouill\u00e9s, halo stable, braseros r\u00e9guliers. 22 h 22. Tic. La vapeur monte droit, se tord. 22 h 30. Tic. La file s\u2019amenuise. Le camion est encore l\u00e0. Fin provisoire. 22 octobre 2025 Sept r\u00eaves avec un inconnu. M\u00eame mati\u00e8re, trois parcours possibles. Ci-dessous, l\u2019ordre \u00ab canonique \u00bb. Les deux autres sont propos\u00e9s en option. Sifflement \u00b7 Porte \u00b7 Dancing \u00b7 Question \u00b7 Voix \u00b7 Trou noir \u00b7 Atelier Parcours canonique Sifflement Porte Dancing Question Voix Trou noir Atelier Parcours alternatifs (ouvrir) Alternance dehors\/dedans Porte Dancing Question Voix Trou noir Atelier Sifflement Logique d\u2019enqu\u00eate Voix Sifflement Porte Question Dancing Trou noir Atelier Sifflement Le son \u00e9tait encore lointain, mais suffisant pour me r\u00e9veiller dans le r\u00eave que je faisais ; c\u2019\u00e9tait comme un appel \u2014 il fallait que ce soit un appel, un appel ou un signal. Il \u00e9tait temps de s\u2019extraire d\u2019un trop-plein de visions hypnagogiques assommantes. Quelqu\u2019un avait \u00e9mis un sifflement, et pas besoin de chercher longtemps, car ce sifflement m\u2019\u00e9tait familier. Je me relevais comme apr\u00e8s une nuit trop longue, le corps un peu ankylos\u00e9 mais joyeux d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 ainsi ; feignant la surprise, je me dirigeais sans h\u00e2te vers l\u2019origine du son. Porte Parfois, il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je n\u2019y peux rien, mon pas ralentit ; \u00e0 moins que l\u2019injonction myst\u00e9rieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de \u00e7a, comme souvent. Enfin, il arrive r\u00e9guli\u00e8rement que je veuille me rendre quelque part et qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue mon corps soit pouss\u00e9 par je ne sais quel courant invisible, entra\u00een\u00e9 comme par force \u00e0 bifurquer contre ma volont\u00e9, encore que je n\u2019en aie pas beaucoup lorsque je d\u00e9ambule ainsi dans la ville. Et c\u2019est ainsi que ce soir-l\u00e0 mes pas m\u2019entra\u00een\u00e8rent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte \u00e9tait une sorte de rem\u00e8de \u00e0 mon errance. Cela ne servirait \u00e0 rien que je frappe \u00e0 cette porte, ni que je sonne. Je sais que, d\u00e9sormais, il n\u2019est plus l\u00e0, plus nulle part dans cette ville ni d\u2019ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j\u2019avais fait le plein, que les niveaux \u00e9taient revenus \u00e0 la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Dancing Ce type me fait penser au renard de la fable chantonnant devant son corbeau. Il n\u2019est de toute \u00e9vidence pas roux et moi je n\u2019ai pas de fromage dans le bec. Mais, n\u00e9anmoins, ce soir-l\u00e0 nous entrons dans cet \u00e9tablissement \u00e9trange, un dancing. Presque aussit\u00f4t, il dispara\u00eet dans la p\u00e9nombre au bras de rombi\u00e8res qui lui sont famili\u00e8res. La salle est vraiment sombre, la musique sirupeuse, \u00e7a sent la sueur, le parfum et, je crois bien, encore un peu le tabac. C\u2019est une r\u00eaverie qui doit remonter de loin. Je m\u2019assois \u00e0 une table avec un verre qui arrive comme par enchantement et j\u2019observe les silhouettes, les gens attabl\u00e9s, beaucoup de rombi\u00e8res. Du genre d\u00e9vergond\u00e9es, si vous voulez tout savoir. Je ne suis pas loin du haut-le-c\u0153ur quand, soudain, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, une est l\u00e0 dans l\u2019obscurit\u00e9 et me demande du feu, une cigarette entre les l\u00e8vres. Je me sens vraiment seul et, si je me dis que je vais me r\u00e9veiller, c\u2019est certain, je me r\u00e9veillerai, mais o\u00f9 ? Question Nous marchons, lui et moi, dans une rue ; nous parvenons \u00e0 la Butte-aux-Cailles et nous bavardons. C\u2019est une fin d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne ; des oiseaux volent tr\u00e8s haut au-dessus des platanes du boulevard proche, et leurs cris stridents z\u00e8brent l\u2019air. Nous traversons des nappes d\u2019ombre et des clart\u00e9s aveuglantes tout en conversant de choses absolument banales, et soudain ma question reste sans r\u00e9ponse : il a encore disparu. Voix Encore une fois, ce cimeti\u00e8re avec ses pierres tombales de guingois, et, tout \u00e0 fait lucidement, je me rendais compte de ma manie, de mon obstination, et je me demandais comment parvenir \u00e0 m\u2019en extraire. \u00ab Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 autre chose \u00bb, me dit la voix famili\u00e8re du plus profond de mon r\u00eave. C\u2019\u00e9tait difficile de penser \u00e0 autre chose \u00e0 cet instant pr\u00e9cis\u00e9ment ; cela demandait une sorte d\u2019effort insens\u00e9, comme celui n\u00e9cessaire pour courir en faisant du surplace ; et surtout, on pouvait, \u00e0 cet instant, prendre conscience de tout le ridicule de cette situation, comme rarement on en avait pris conscience. \u2014 C\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien de t\u2019en rendre compte, continua-t-il d\u2019un ton complice. Trou noir Dieu merci, j\u2019ai conserv\u00e9 mon carnet de r\u00eaves, que j\u2019entretiens depuis des ann\u00e9es. Il m\u2019arrive encore d\u2019y \u00e9crire, mais seulement les r\u00eaves lucides ; les autres ne m\u2019int\u00e9ressent plus vraiment. Sauf, \u00e9videmment, s\u2019ils font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 lui, quelles que soient, souvent, les voies d\u00e9tourn\u00e9es que le r\u00eave peut prendre pour le faire ressurgir. Nous avions en commun du sang slave. Il n\u2019est alors pas rare que, dans mes r\u00eaves les plus foutraques, j\u2019aie \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans des yourtes mongoles, \u00e0 me gaver de beurre de yak, \u00e0 faire rouler du pied des t\u00eates de mouton avec les gamins du coin. Et il est l\u00e0, il est toujours quelque part, \u00e0 observer la sc\u00e8ne. Des fois je le vois ouvrir la bouche, je crois qu\u2019il va se mettre \u00e0 parler, mais je vois un trou noir qui s\u2019\u00e9largit de plus en plus ; va-t-il crier ? Non : il semble avoir des difficult\u00e9s \u00e0 respirer, il essaie d\u2019aspirer de l\u2019air, puis la bouche se referme et j\u2019entends son rire, tr\u00e8s doux, comme celui de quelqu\u2019un qui, encore une fois, a vaincu la mort. Atelier Il a allum\u00e9 le po\u00eale \u00e0 gaz dans l\u2019atelier et la chaleur a progressivement repouss\u00e9 le froid. Il s\u2019est frott\u00e9 les mains puis il a pr\u00e9par\u00e9 son m\u00e9dium \u00e0 peindre ; l\u2019huile \u00e9tait presque gel\u00e9e, lourde et visqueuse. Je l\u2019ai regard\u00e9 faire un long moment ; il \u00e9tait vieux, d\u00e9sormais, pas tr\u00e8s en forme si vous voulez mon avis. Il a pris une nouvelle toile et l\u2019a badigeonn\u00e9e de terre de sienne, dilu\u00e9e avec de l\u2019essence de t\u00e9r\u00e9benthine ; je ne sais pas ce que j\u2019aurais donn\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 pour respirer cette odeur, mais nous en sommes priv\u00e9s, pas plus que nous n\u2019avons chaud ou froid, \u00e0 vrai dire. Tout ce que nous pouvons capter, nous l\u2019attrapons \u00e0 la vol\u00e9e sur la peau des vivants. ## 22 octobre 2025 Sept r\u00eaves avec un inconnu. Parcours alternatif : alternance dehors\/dedans. M\u00eame mati\u00e8re, autre rythme. Porte \u00b7 Dancing \u00b7 Question \u00b7 Voix \u00b7 Trou noir \u00b7 Atelier \u00b7 Sifflement **Porte** Parfois, il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je n\u2019y peux rien, mon pas ralentit ; \u00e0 moins que l\u2019injonction myst\u00e9rieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de \u00e7a, comme souvent. Enfin, il arrive r\u00e9guli\u00e8rement que je veuille me rendre quelque part et qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue mon corps soit pouss\u00e9 par je ne sais quel courant invisible, entra\u00een\u00e9 comme par force \u00e0 bifurquer contre ma volont\u00e9, encore que je n\u2019en aie pas beaucoup lorsque je d\u00e9ambule ainsi dans la ville. Et c\u2019est ainsi que ce soir-l\u00e0 mes pas m\u2019entra\u00een\u00e8rent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte \u00e9tait une sorte de rem\u00e8de \u00e0 mon errance. Cela ne servirait \u00e0 rien que je frappe \u00e0 cette porte, ni que je sonne. Je sais que, d\u00e9sormais, il n\u2019est plus l\u00e0, plus nulle part dans cette ville ni d\u2019ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j\u2019avais fait le plein, que les niveaux \u00e9taient revenus \u00e0 la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Dancing Ce type me fait penser au renard de la fable chantonnant devant son corbeau. Il n\u2019est de toute \u00e9vidence pas roux et moi je n\u2019ai pas de fromage dans le bec. Mais, n\u00e9anmoins, ce soir-l\u00e0 nous entrons dans cet \u00e9tablissement \u00e9trange, un dancing. Presque aussit\u00f4t, il dispara\u00eet dans la p\u00e9nombre au bras de rombi\u00e8res qui lui sont famili\u00e8res. La salle est vraiment sombre, la musique sirupeuse, \u00e7a sent la sueur, le parfum et, je crois bien, encore un peu le tabac. C\u2019est une r\u00eaverie qui doit remonter de loin. Je m\u2019assois \u00e0 une table avec un verre qui arrive comme par enchantement et j\u2019observe les silhouettes, les gens attabl\u00e9s, beaucoup de rombi\u00e8res. Du genre d\u00e9vergond\u00e9es, si vous voulez tout savoir. Je ne suis pas loin du haut-le-c\u0153ur quand, soudain, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, une femme est l\u00e0 dans l\u2019obscurit\u00e9 et me demande du feu, une cigarette entre les l\u00e8vres. Je me sens vraiment seul et, si je me dis que je vais me r\u00e9veiller, c\u2019est certain, je me r\u00e9veillerai, mais o\u00f9 ? Question Nous marchons, lui et moi, dans une rue ; nous parvenons \u00e0 la Butte-aux-Cailles et nous bavardons. C\u2019est une fin d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne ; des oiseaux volent tr\u00e8s haut au-dessus des platanes du boulevard proche, et leurs cris stridents z\u00e8brent l\u2019air. Nous traversons des nappes d\u2019ombre et des clart\u00e9s aveuglantes tout en conversant de choses absolument banales, et soudain ma question reste sans r\u00e9ponse : il a encore disparu. Voix Encore une fois, ce cimeti\u00e8re avec ses pierres tombales de guingois, et, tout \u00e0 fait lucidement, je me rendais compte de ma manie, de mon obstination, et je me demandais comment parvenir \u00e0 m\u2019en extraire. \u00ab Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 autre chose \u00bb, me dit la voix famili\u00e8re du plus profond de mon r\u00eave. C\u2019\u00e9tait difficile de penser \u00e0 autre chose \u00e0 cet instant pr\u00e9cis\u00e9ment ; cela demandait une sorte d\u2019effort insens\u00e9, comme celui n\u00e9cessaire pour courir en faisant du surplace ; et surtout, on pouvait, \u00e0 cet instant, prendre conscience de tout le ridicule de cette situation, comme rarement on en avait pris conscience. \u2014 C\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien de t\u2019en rendre compte, continua-t-il d\u2019un ton complice. Trou noir Dieu merci, j\u2019ai conserv\u00e9 mon carnet de r\u00eaves, que j\u2019entretiens depuis des ann\u00e9es. Il m\u2019arrive encore d\u2019y \u00e9crire, mais seulement les r\u00eaves lucides ; les autres ne m\u2019int\u00e9ressent plus vraiment. Sauf, \u00e9videmment, s\u2019ils font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 lui, quelles que soient, souvent, les voies d\u00e9tourn\u00e9es que le r\u00eave peut prendre pour le faire ressurgir. Nous avions en commun du sang slave. Il n\u2019est alors pas rare que, dans mes r\u00eaves les plus foutraques, j\u2019aie \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer dans des yourtes mongoles, \u00e0 me gaver de beurre de yak, \u00e0 faire rouler du pied des t\u00eates de mouton avec les gamins du coin. Et il est l\u00e0, il est toujours quelque part, \u00e0 observer la sc\u00e8ne. Des fois je le vois ouvrir la bouche, je crois qu\u2019il va se mettre \u00e0 parler, mais je vois un trou noir qui s\u2019\u00e9largit de plus en plus ; va-t-il crier ? Non : il semble avoir des difficult\u00e9s \u00e0 respirer, il essaie d\u2019aspirer de l\u2019air, puis la bouche se referme et j\u2019entends son rire, tr\u00e8s doux, comme celui de quelqu\u2019un qui, encore une fois, a vaincu la mort. Atelier Il a allum\u00e9 le po\u00eale \u00e0 gaz dans l\u2019atelier et la chaleur a progressivement repouss\u00e9 le froid. Il s\u2019est frott\u00e9 les mains puis il a pr\u00e9par\u00e9 son m\u00e9dium \u00e0 peindre ; l\u2019huile \u00e9tait presque gel\u00e9e, lourde et visqueuse. Je l\u2019ai regard\u00e9 faire un long moment ; il \u00e9tait vieux, d\u00e9sormais, pas tr\u00e8s en forme si vous voulez mon avis. Il a pris une nouvelle toile et l\u2019a badigeonn\u00e9e de terre de sienne, dilu\u00e9e avec de l\u2019essence de t\u00e9r\u00e9benthine ; je ne sais pas ce que j\u2019aurais donn\u00e9 \u00e0 ce moment-l\u00e0 pour respirer cette odeur, mais nous en sommes priv\u00e9s, pas plus que nous n\u2019avons chaud ou froid, \u00e0 vrai dire. Tout ce que nous pouvons capter, nous l\u2019attrapons \u00e0 la vol\u00e9e sur la peau des vivants. Sifflement Le son \u00e9tait encore lointain, mais suffisant pour me r\u00e9veiller dans le r\u00eave que je faisais ; c\u2019\u00e9tait comme un appel \u2014 il fallait que ce soit un appel, un appel ou un signal. Il \u00e9tait temps de s\u2019extraire d\u2019un trop-plein de visions hypnagogiques assommantes. Quelqu\u2019un avait \u00e9mis un sifflement, et pas besoin de chercher longtemps, car ce sifflement m\u2019\u00e9tait familier. Je me relevais comme apr\u00e8s une nuit trop longue, le corps un peu ankylos\u00e9 mais joyeux d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 r\u00e9veill\u00e9 ainsi ; feignant la surprise, je me dirigeais sans h\u00e2te vers l\u2019origine du son. ## 24 octobre 2025 Apr\u00e8s plusieurs essais infructueux, l\u2019id\u00e9e de lire \u00ab Pastiches et M\u00e9langes \u00bb aura \u00e9t\u00e9 le d\u00e9clencheur. Je laissai le livre ouvert dans Foliate et Lina Lachgar continuer son r\u00eave, \u00e0 sa fa\u00e7on, \u2014 pour commencer d\u2019arpenter le mien. Car ce fut moins la le\u00e7on des pages que leur mani\u00e8re de demeurer entrouvertes, comme une porte laiss\u00e9e sur le palier de la m\u00e9moire, qui me d\u00e9cida \u00e0 sortir ; dehors, la ville s\u2019embuait d\u00e9j\u00e0 d\u2019un flou propice, et je compris qu\u2019il ne fallait pas tant chercher un sujet qu\u2019accepter le fil des retrouvailles : la chaleur bleut\u00e9e d\u2019un po\u00eale \u00e0 gaz dans un atelier o\u00f9 l\u2019huile, presque gel\u00e9e, consent \u00e0 se ti\u00e9dir ; la toile badigeonn\u00e9e de terre de Sienne, promesse d\u2019une lumi\u00e8re \u00e0 venir ; la porte revue rue Germain Pilon, devant laquelle on s\u2019arr\u00eate sans raison ; un dancing trop sombre, o\u00f9 le parfum et la sueur se disputent la musique ; la Butte-aux-Cailles o\u00f9 l\u2019on perd \u00e0 nouveau celui qu\u2019on croyait tenir ; un cimeti\u00e8re aux pierres de guingois dont l\u2019obstination nous ressemble ; puis, plus loin, des yourtes battues par le vent, le th\u00e9 au beurre, le rire doux de celui qui, chaque fois, \u00e9chappe \u00e0 la mort. Je n\u2019avais rien \u00e0 repr\u00e9senter, seulement \u00e0 suivre \u2014 pas \u00e0 pas \u2014 cette r\u00e9paration discr\u00e8te par laquelle on rend \u00e0 la vie ce qu\u2019on lui a pris : non le commerce des images, mais la pr\u00e9sence qui s\u2019ent\u00eate. Alors je laissai le livre ouvert, et je me mis en route. Bien sur ce n\u2019est pas Proust , c\u2019est ma tentative d\u2019entendre ce qui, chez lui, m\u2019ouvre le passage Porte \u00b7 Dancing \u00b7 Question \u00b7 Autoroute Voix \u00b7 Trou noir \u00b7 Atelier \u00b7 Sifflement Repr\u00e9senter **Porte- Version 1** Parfois, il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je n\u2019y peux rien, mon pas ralentit ; \u00e0 moins que l\u2019injonction myst\u00e9rieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de \u00e7a, comme souvent. Enfin, il arrive r\u00e9guli\u00e8rement que je veuille me rendre quelque part et qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue mon corps soit pouss\u00e9 par je ne sais quel courant invisible, entra\u00een\u00e9 comme par force \u00e0 bifurquer contre ma volont\u00e9, encore que je n\u2019en aie pas beaucoup lorsque je d\u00e9ambule ainsi dans la ville. Et c\u2019est ainsi que ce soir-l\u00e0 mes pas m\u2019entra\u00een\u00e8rent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte \u00e9tait une sorte de rem\u00e8de \u00e0 mon errance. Cela ne servirait \u00e0 rien que je frappe \u00e0 cette porte, ni que je sonne. Je sais que, d\u00e9sormais, il n\u2019est plus l\u00e0, plus nulle part dans cette ville ni d\u2019ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j\u2019avais fait le plein, que les niveaux \u00e9taient revenus \u00e0 la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Je ne sais jamais vraiment ce que je cherche \u00e0 atteindre ou \u00e0 esquiver ; sans doute est-ce cette ignorance, conserv\u00e9e comme un avare conserve son tr\u00e9sor, qui me propulse en avant. Et voici que, tout en r\u00eavant, mes pas me ram\u00e8nent une fois encore devant cette porte alors que j\u2019\u00e9tais parti \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 : je suis revenu par la rue des Abbesses ; il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 descendre vers le boulevard \u2014 rejoindre Clichy ne me prendra qu\u2019une bonne demi-heure. Mais \u00e0 peine ai-je vu cette pens\u00e9e surgir que je le vois assis derri\u00e8re la vitre de ce caf\u00e9 qui fait l\u2019angle ; il me voit passer, il me fait un geste de la main ; je ne r\u00e9ponds pas.. Porte- Version 2 Parfois, il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je n\u2019y peux rien, mon pas ralentit ; \u00e0 moins que l\u2019injonction myst\u00e9rieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de \u00e7a, comme souvent. Enfin, il arrive r\u00e9guli\u00e8rement que je veuille me rendre quelque part et qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue mon corps soit pouss\u00e9 par je ne sais quel courant invisible, entra\u00een\u00e9 comme par force \u00e0 bifurquer contre ma volont\u00e9, encore que je n\u2019en aie pas beaucoup lorsque je d\u00e9ambule ainsi dans la ville. Et c\u2019est ainsi que ce soir-l\u00e0 mes pas m\u2019entra\u00een\u00e8rent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte \u00e9tait une sorte de rem\u00e8de \u00e0 mon errance. Cela ne servirait \u00e0 rien que je frappe \u00e0 cette porte, ni que je sonne. Je sais que, d\u00e9sormais, il n\u2019est plus l\u00e0, plus nulle part dans cette ville ni d\u2019ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j\u2019avais fait le plein, que les niveaux \u00e9taient revenus \u00e0 la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Je ne sais jamais vraiment ce que je cherche \u00e0 atteindre ou \u00e0 esquiver ; sans doute est-ce cette ignorance, conserv\u00e9e comme un avare conserve son tr\u00e9sor, qui me propulse en avant. Et voici que, tout en r\u00eavant, mes pas me ram\u00e8nent une fois encore devant cette porte alors que j\u2019\u00e9tais parti \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 : je suis revenu par la rue des Abbesses ; il ne me reste plus qu\u2019\u00e0 descendre vers le boulevard \u2014 rejoindre Clichy ne me prendra qu\u2019une bonne demi-heure. Mais \u00e0 peine ai-je vu cette pens\u00e9e surgir que je le vois assis derri\u00e8re la vitre de ce caf\u00e9 qui fait l\u2019angle ; il me voit passer, il me fait un geste de la main ; je ne r\u00e9ponds pas, je sais que tout cela fait partie int\u00e9grante du r\u00eave de ma vie. Porte- Version 3\u2014 mouvement plus que sens Parfois il m\u2019arrive encore de penser \u00e0 lui et, ce faisant, je sens \u2014 ou crois sentir \u2014 que mon pas se ralentit de lui-m\u00eame, comme si la pens\u00e9e n\u2019\u00e9tait pas l\u2019effet mais d\u00e9j\u00e0 l\u2019ob\u00e9issance \u00e0 une injonction plus discr\u00e8te, ant\u00e9rieure, qui, en commandant au corps de suspendre son allure, faisait remonter la figure absente ; \u00e0 moins que ce ne soit l\u2019inverse, ou bien un peu des deux, selon cette mani\u00e8re qu\u2019ont nos mouvements dans la rue d\u2019anticiper nos souvenirs et de les feindre, de sorte qu\u2019on ne sait plus si l\u2019on marche parce qu\u2019on se souvient ou si l\u2019on se souvient parce que l\u2019on a, sans savoir pourquoi, ralenti. Il arrive alors, et presque r\u00e9guli\u00e8rement quand je pr\u00e9tends me rendre quelque part \u2014 pr\u00e9tention bien faible, car je n\u2019ai gu\u00e8re de volont\u00e9 dans ces d\u00e9ambulations o\u00f9 la ville, avec ses courants invisibles, impose plus qu\u2019elle ne propose \u2014, qu\u2019au d\u00e9tour d\u2019une rue une force l\u00e9g\u00e8re mais irr\u00e9sistible me pousse \u00e0 bifurquer contre mon dessein, et c\u2019est ainsi que, ce soir-l\u00e0, mes pas me conduisirent rue Germain Pilon o\u00f9 je me retrouvai devant sa porte, laquelle, revue, me semblait tenir lieu de rem\u00e8de \u00e0 mon errance, comme si la simple pr\u00e9sence du battant, de son m\u00e9tal devenu mat \u00e0 force d\u2019\u00eatre touch\u00e9, suffisait \u00e0 remettre en ordre un m\u00e9canisme int\u00e9rieur d\u00e9r\u00e9gl\u00e9 ; et pourtant je savais qu\u2019il ne servirait \u00e0 rien de frapper ni de sonner, puisqu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus l\u00e0 \u2014 plus nulle part dans cette ville, ni d\u2019ailleurs sur cette terre \u2014, et que, malgr\u00e9 cette certitude, le seul fait de m\u2019arr\u00eater l\u00e0, un instant, me laissait repartir avec le sentiment que les niveaux s\u2019\u00e9taient r\u00e9tablis, qu\u2019une r\u00e9serve cach\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 combl\u00e9e et que je pouvais d\u00e9sormais, pour cette fois, aller droit \u00e0 mon but. Je ne sais jamais bien ce que je pr\u00e9tends atteindre ni ce que je cherche \u00e0 \u00e9viter (peut-\u00eatre est-ce justement cette ignorance, gard\u00e9e avec le soin d\u2019un avare, qui me pousse en avant), si bien qu\u2019en r\u00eavant \u00e0 autre chose \u2014 ou \u00e0 rien \u2014 mes pas me ramen\u00e8rent une fois encore devant la m\u00eame porte, alors que j\u2019\u00e9tais parti dans la direction oppos\u00e9e : j\u2019\u00e9tais revenu par la rue des Abbesses, et il ne me restait plus qu\u2019\u00e0 descendre vers le boulevard \u2014 rejoindre Clichy ne me prendrait qu\u2019une bonne demi-heure ; mais \u00e0 peine cette pens\u00e9e se formait-elle, avec la satisfaction un peu na\u00efve des projets modestes, que je le vis, assis derri\u00e8re la vitre du caf\u00e9 d\u2019angle, tel qu\u2019il se tenait autrefois \u00e0 l\u2019abri d\u2019une bu\u00e9e o\u00f9 le dehors se refl\u00e8te, et lui, me voyant passer, leva la main en un signe bref ; je ne r\u00e9pondis pas, non par duret\u00e9 mais par crainte qu\u2019un geste, en c\u00e9dant \u00e0 l\u2019apparition, ne d\u00e9pense irr\u00e9vocablement ce reste de pr\u00e9sence qui, dans certains lieux, survit aux \u00eatres et nous visite. Dancing Il est des visages qui, avant m\u00eame qu\u2019on ait pu en distinguer la couleur des yeux ou la nuance des cheveux, se d\u00e9posent en nous avec une analogie si pressante qu\u2019ils ne laissent d\u2019autre recours \u00e0 notre m\u00e9moire que de les rapporter, par une sorte de raccourci fabuleux, \u00e0 quelque figure apprise jadis dans les lectures d\u2019enfance : ainsi cet homme, dont je n\u2019ignorais nullement qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas roux et dont je savais bien aussi que je ne portais pas, quant \u00e0 moi, le moindre fromage au coin des l\u00e8vres, m\u2019\u00e9voqua pourtant, par la seule fa\u00e7on qu\u2019il avait de sourire sans sourire, de hausser la t\u00eate comme pour chanter mieux et de caresser le vide d\u2019un geste onctueux, le renard de la fable quand il feint pour le corbeau, dont il envie la proie, un enthousiasme si d\u00e9bordant qu\u2019il en fait choir ce qu\u2019il n\u2019e\u00fbt pu obtenir par la force ; et je songeai qu\u2019il n\u2019est pas besoin d\u2019\u00eatre roux pour ruser, ni d\u2019avoir un fromage pour \u00eatre vol\u00e9, car il arrive, dans ces soir\u00e9es o\u00f9 l\u2019on se croit prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019ironie, que nous d\u00e9sirions secr\u00e8tement \u00eatre flatt\u00e9s afin d\u2019avoir enfin quelque chose \u00e0 laisser tomber. Ce soir-l\u00e0 nous entr\u00e2mes dans un \u00e9tablissement que je n\u2019eusse su nommer sans un peu de r\u00e9ticence \u2014 un dancing \u2014 tant ce mot, qui a gard\u00e9 pour moi l\u2019\u00e9clat factice d\u2019une modernit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e, m\u00eale \u00e0 la promesse d\u2019une joie publique la fatigue d\u2019une lumi\u00e8re trop longtemps entretenue ; \u00e0 peine avions-nous franchi la porte vitr\u00e9e, o\u00f9 s\u2019accrochait une bu\u00e9e de parfums, de sueur riante et, me sembla-t-il, de tabac non tout \u00e0 fait abandonn\u00e9 \u00e0 son interdiction, que mon compagnon, comme s\u2019il e\u00fbt r\u00e9pondu \u00e0 un signal convenu, disparut dans la p\u00e9nombre au bras de femmes d\u2019un certain \u00e2ge dont la vivacit\u00e9 appr\u00eat\u00e9e trahissait moins la d\u00e9cence que le d\u00e9sir, et que l\u2019usage, par moquerie ou tendresse, nous fait nommer \u00ab rombi\u00e8res \u00bb, mot injuste peut-\u00eatre, car ces dames, que des \u00e9clats de poudre rendaient neigeuses aux tempes, portaient avec une sorte d\u2019h\u00e9ro\u00efsme obstin\u00e9 l\u2019ombre de leur jeunesse, et leurs rires, trop clairs pour la salle trop sombre, semblaient, par un ent\u00eatement qui m\u2019\u00e9mouvait, vouloir rivaliser avec la musique sirupeuse qui coulait des haut-parleurs comme un sirop sur des fruits trop m\u00fbrs. Il y faisait sombre en effet, mais d\u2019une obscurit\u00e9 habilement travaill\u00e9e, o\u00f9 l\u2019\u0153il, apr\u00e8s avoir t\u00e2tonn\u00e9, finissait par discerner, derri\u00e8re la nappe des volutes, la g\u00e9ographie mouvante des tables basses, des miroirs obliques, des banquettes au similicuir trop neuf, et je m\u2019assis \u00e0 l\u2019une d\u2019elles, moins par d\u00e9cision que parce qu\u2019un serveur, surgissant \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 mon ind\u00e9cision se formulait, d\u00e9posa devant moi un verre que je n\u2019avais pas command\u00e9, comme si le monde, \u00e0 la place de mon d\u00e9sir, s\u2019\u00e9tait charg\u00e9 de me l\u2019assigner, et que le liquide, par sa froideur limpide, me rappela ces boissons des stations baln\u00e9aires que l\u2019on ne boit pas pour \u00e9tancher une soif r\u00e9elle mais pour donner une couleur \u00e0 l\u2019heure. Je regardais alors, dans ce climat d\u2019\u00e9clairage humide, les silhouettes qui passaient et se reconstituaient \u00e0 leur table, les couples aux gestes \u00e9tudi\u00e9s, les hommes dont la main trop pr\u00eate \u00e0 caresser laissait deviner, sous la jovialit\u00e9, la col\u00e8re d\u2019une solitude que personne ne veut nommer, et, surtout, ces nombreuses rombi\u00e8res dont la danse, plus franche que celle des jeunes, avait la sinc\u00e9rit\u00e9 d\u2019une victoire sur la fatigue ; mais il y avait aussi, flottant dans cet air, quelque chose d\u2019\u00e2cre et de sucr\u00e9 ensemble \u2014 sueur, parfum, et cette queue de com\u00e8te que laisse le tabac quand il n\u2019est plus tout \u00e0 fait l\u00e0 \u2014, si bien qu\u2019un haut-le-c\u0153ur, d\u2019abord moral puis presque physique, me souleva avec cette brusquerie qui n\u2019est pas tant le signe d\u2019un d\u00e9go\u00fbt que la remont\u00e9e d\u2019un souvenir jadis mal compris. Or, au moment m\u00eame o\u00f9 je me disais que tout cela ressemblait davantage \u00e0 une r\u00eaverie ancienne qu\u2019\u00e0 une sc\u00e8ne pr\u00e9sente \u2014 ce qui est peut-\u00eatre la d\u00e9finition de certaines soir\u00e9es : des r\u00eaves dont quelqu\u2019un, par m\u00e9garde, aurait allum\u00e9 la lumi\u00e8re \u2014, je sentis, tout pr\u00e8s de moi, la pr\u00e9sence d\u2019une femme dont je n\u2019avais pas vu venir l\u2019approche, et qui, demeur\u00e9e dans l\u2019obscurit\u00e9 comme pour mieux faire ressortir la blancheur de ses dents, me demanda du feu, la cigarette d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9e entre ses l\u00e8vres d\u2019un rouge trop parfait pour \u00eatre naturel ; je cherchai, dans une poche, un briquet qui n\u2019y \u00e9tait pas, puis, dans l\u2019autre, une bo\u00eete d\u2019allumettes dont le frottement fit jaillir cette petite flamme jaune, si modeste et si imp\u00e9rieuse, autour de laquelle, le temps d\u2019un souffle que je crus partager, nos visages s\u2019approch\u00e8rent \u00e0 la distance pr\u00e9cise o\u00f9 l\u2019on se voit sans se regarder. J\u2019eus alors ce sentiment, qui n\u2019est pas toujours triste mais qui, ce soir-l\u00e0, me fut douloureux, d\u2019une solitude si compl\u00e8te que l\u2019attention qu\u2019on vous demande \u2014 un feu, un mot, un sourire \u2014 para\u00eet, loin de l\u2019amoindrir, la souligner d\u2019un trait plus noir encore, car on comprend qu\u2019on n\u2019a \u00e9t\u00e9 requis que pour un geste, et que notre personne, aussit\u00f4t le geste accompli, retombera dans l\u2019ombre d\u2019o\u00f9 elle avait surgi ; et je me dis, pour ne pas c\u00e9der \u00e0 une \u00e9motion ridicule, que j\u2019allais me r\u00e9veiller \u2014 car il arrive, dans les lieux trop compos\u00e9s, qu\u2019on prenne le parti de croire qu\u2019on r\u00eave afin d\u2019excuser l\u2019exc\u00e8s d\u2019irr\u00e9alit\u00e9 qu\u2019on y respire \u2014, oui, je me r\u00e9veillerais, c\u2019\u00e9tait certain, mais o\u00f9 ? question \u00e0 laquelle la salle ne donnait aucune r\u00e9ponse, sinon cette musique qui, d\u2019\u00eatre trop insistante, finit par se confondre avec le silence, et ce verre, pos\u00e9 devant moi, dont la surface, \u00e0 peine trembl\u00e9e par le passage d\u2019une danseuse, r\u00e9fl\u00e9chissait, comme un petit lac inattendu entre deux rochers, la lumi\u00e8re vacillante d\u2019un monde o\u00f9 l\u2019on danse pour ne pas tomber. Question Nous marchions, lui et moi, d\u2019un pas sans h\u00e2te \u2014 ce pas un peu tra\u00eenant des fins d\u2019apr\u00e8s-midi d\u2019automne o\u00f9 la ville semble reprendre son souffle entre deux respirations \u2014 et, tandis que la pente discr\u00e8te des rues nous conduisait vers la Butte-aux-Cailles, je me surprenais \u00e0 go\u00fbter cette conversation volontairement pauvre, presque volontairement pauvre, qui a l\u2019air de ne porter sur rien et qui, pr\u00e9cis\u00e9ment pour cela, m\u00e9nage autour d\u2019elle une zone de clart\u00e9 o\u00f9 les souvenirs, \u00e0 l\u2019abri des grandes affirmations, peuvent se recomposer ; au-dessus du boulevard proche, tr\u00e8s haut, l\u00e0 o\u00f9 les platanes finissent par ne plus appartenir qu\u2019au ciel, des oiseaux se tenaient comme des griffures mobiles, et leurs cris, stridents mais non sans une musique d\u2019enfance, z\u00e9braient l\u2019air en longues d\u00e9chirures qui semblaient recoudre aussit\u00f4t ce qu\u2019elles venaient d\u2019ouvrir. Nous traversions, \u00e0 mesure que les fa\u00e7ades renvoyaient ou retenaient la lumi\u00e8re, de larges nappes d\u2019ombre et des clart\u00e9s si blanches qu\u2019elles aveuglaient, et je remarquais \u2014 sans oser le dire, de peur d\u2019interrompre un \u00e9quilibre plus fragile que nos paroles \u2014 combien le moindre d\u00e9placement de soleil redistribue secr\u00e8tement les fid\u00e9lit\u00e9s : ici une boulangerie soudain dor\u00e9e me rappelait un matin tr\u00e8s ancien, l\u00e0 un mur lav\u00e9 de bleu me rendait, par une association trop rapide pour l\u2019intelligence, la douceur d\u2019un pr\u00e9nom ; nous parlions pourtant de choses absolument banales, le prix des caf\u00e9s, la maladresse de quelqu\u2019un, un livre qu\u2019on remet \u00e0 plus tard, et je ne sais si c\u2019\u00e9tait ma voix qui, cherchant un appui plus ferme, posa une question, ou si la question, n\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame, prit \u00e0 la vol\u00e9e quelques mots pour se v\u00eatir, toujours est-il que, l\u2019ayant formul\u00e9e \u2014 je m\u2019en souviens \u00e0 cause d\u2019une vitre qui, \u00e0 cet instant, renvoya notre image comme un reflet d\u2019aquarium \u2014, je n\u2019obtins pas de r\u00e9ponse : la place, \u00e0 mon c\u00f4t\u00e9, s\u2019\u00e9tait vid\u00e9e ; il avait disparu, non pas avec cette brusquerie qui fait sursauter, mais selon ce mode discret qu\u2019ont certaines absences d\u2019emprunter la logique m\u00eame de la lumi\u00e8re, s\u2019absentant d\u2019autant mieux qu\u2019elles semblent vous laisser intact ce qui, un instant plus t\u00f4t, vous entourait. Je demeurai quelques secondes immobile, comme si je pouvais, par une simple suspension du pas, rappeler au pr\u00e9sent celui qui venait de s\u2019en \u00e9carter, puis je fis quelques pas encore dans la rue o\u00f9 l\u2019ombre s\u2019\u00e9paississait d\u00e9j\u00e0 au pied des arbres ; et les oiseaux, tr\u00e8s haut, poursuivaient leurs z\u00e9brures, identiques et pourtant diff\u00e9rentes, si bien que je pensai que la ville, \u00e0 cette heure, organise pour chacun des disparitions sur mesure : on croit perdre quelqu\u2019un, on ne perd que le fil, et cependant ce fil, pour nous, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 la personne. Alors seulement je compris que ma question, rest\u00e9e sans r\u00e9ponse, avait moins cherch\u00e9 sa solution que son destinataire ; mais celui-ci \u2014 comme la Butte qui, sans effort, se retire un peu derri\u00e8re soi \u00e0 mesure qu\u2019on croit l\u2019atteindre \u2014 s\u2019\u00e9tait gliss\u00e9 dans une nappe d\u2019ombre contigu\u00eb \u00e0 la n\u00f4tre, et je n\u2019eus d\u2019autre ressource, pour ne pas confondre l\u2019inqui\u00e9tude avec le ridicule, que de reprendre notre pas abandonn\u00e9, de suivre la pente, d\u2019\u00e9couter se d\u00e9faire, au-dessus des platanes, la broderie criarde des oiseaux ; lui avait encore disparu.. Autoroute Il me sembla, \u00e0 mesure que je m\u2019\u00e9loignais, que le monde se couvrait d\u2019une bu\u00e9e l\u00e9g\u00e8re, non cette bu\u00e9e grossi\u00e8re des vitres mal essuy\u00e9es mais une vapeur de regard qui, interpos\u00e9e entre la ville et moi, transformait les fa\u00e7ades en plaques h\u00e9sitantes d\u2019une lanterne o\u00f9 les couleurs, n\u2019\u00e9tant plus circonscrites par des contours nets, passaient les unes dans les autres comme si un pinceau trop charg\u00e9 avait d\u00e9cid\u00e9 de prolonger chaque forme au-del\u00e0 d\u2019elle-m\u00eame ; les feux arri\u00e8re des voitures, tra\u00een\u00e9s par la nuit comme par une main distraite, se filaient en rubans rouge\u00e2tres qui, plus qu\u2019ils n\u2019indiquaient une direction, paraissaient tenir lieu du temps m\u00eame, et je me demandais si ce d\u00e9calage \u2014 \u00e9tait-ce le monde qui retardait sur ma marche, ou ma marche sur l\u2019heure de la ville ? \u2014 ne t\u00e9moignait pas d\u2019une de ces m\u00e9sententes intimes par lesquelles nous savons que la r\u00e9alit\u00e9, pour continuer \u00e0 nous porter, exige parfois qu\u2019on la laisse filer d\u2019un pas et qu\u2019on se contente, comme on dit, de mettre un pied devant l\u2019autre, humble liturgie dont la v\u00e9rit\u00e9, bien que modeste, a la pers\u00e9v\u00e9rance des choses qui ne trompent pas. Or, tandis que je m\u2019appliquais \u00e0 cette exactitude enfantine de la marche, la ville, avec une complaisance presque affectueuse, cessa d\u2019\u00eatre la ville : par cette substitution si propre aux r\u00eaves et aux souvenirs qui, sous pr\u00e9texte de nous reconduire, nous d\u00e9placent, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0, sans franchir d\u2019autre seuil que celui de mon attention, sur une aire d\u2019autoroute \u2014 \u00e0 moins que ce ne f\u00fbt devant une barri\u00e8re de p\u00e9age, car ces lieux, jumeaux par exc\u00e8s de fonction, ont la politesse de se ressembler pour qu\u2019on n\u2019y demeure jamais \u2014 ; l\u2019air y gardait ce froid de vent domestiqu\u00e9 que les grands espaces domptent pour eux, des bandes blanches disposaient au sol un ordre dont personne ne s\u2019enorgueillit, et je percevais au loin la rumeur r\u00e9guli\u00e8re des moteurs comme une mer docile \u00e0 laquelle on aurait impos\u00e9 le m\u00e8tre et le second. Je tournai la t\u00eate vers lui : il \u00e9tait l\u00e0, impassible selon cette habitude qui n\u2019\u00e9tait pas tant une figure de son caract\u00e8re qu\u2019un art de sa pr\u00e9sence, car il savait demeurer, visage immobile, \u00e0 la lisi\u00e8re d\u2019un sourire dont les l\u00e8vres ne se chargeaient jamais, et l\u2019on e\u00fbt dit que l\u2019infime haussement d\u2019un sourcil \u2014 qui n\u2019avait pas lieu \u2014 suffisait \u00e0 faire osciller tout le d\u00e9cor ; si bien que je me surpris \u00e0 penser, sans paradoxes, que Buster Keaton avait peut-\u00eatre emprunt\u00e9 \u00e0 cet homme son comique s\u00e9rieux, non parce qu\u2019ils se seraient jamais crois\u00e9s mais parce que l\u2019un et l\u2019autre, par une \u00e9conomie commune de gestes, faisaient comprendre combien l\u2019immobilit\u00e9, bien tenue, intensifie le mouvement qu\u2019elle traverse. Il semblait, plant\u00e9 l\u00e0, pr\u00e9sent sur le seuil d\u2019un r\u00eave depuis toujours, tel un veilleur qui, connaissant les caprices du sommeil, s\u2019abstient de le brusquer ; et son regard, que je croyais lire, disait, avec cette indulgence o\u00f9 la gravit\u00e9 se dissout sans perdre sa tenue : \u00ab tout cela n\u2019est pas bien grave, allez \u00bb, phrase qu\u2019il ne pronon\u00e7a pas, ou \u00e0 peine, mais qui, comme certaines paroles d\u2019anciens amis qu\u2019on sait par c\u0153ur, m\u2019atteignit d\u2019autant mieux qu\u2019elle paraissait venir de plus loin que lui, et qu\u2019\u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 je l\u2019entendais, je sentais \u2014 la bu\u00e9e, les rubans rouges, l\u2019aire aux bandes blanches \u2014 que le monde, sans cesser d\u2019\u00eatre flou, redevenait habitable. Voix Encore une fois \u2014 et je me surpris \u00e0 sourire de cette expression tant elle me semblait faite pour annoncer non la nouveaut\u00e9 mais la reprise fid\u00e8le d\u2019une sc\u00e8ne \u2014, ce cimeti\u00e8re s\u2019ouvrait devant moi avec ses pierres tombales de guingois, inclin\u00e9es comme des navires qui, s\u2019\u00e9tant trop longtemps heurt\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre dans un port trop \u00e9troit, ont fini par se pencher pour se faire place ; et je reconnaissais, avec une lucidit\u00e9 dont l\u2019\u00e2pret\u00e9 me g\u00eanait presque physiquement, la manie qui me ramenait l\u00e0, l\u2019obstination avec laquelle, sous pr\u00e9texte d\u2019honorer une m\u00e9moire, je m\u2019ensevelissais dans le d\u00e9cor m\u00eame de cette m\u00e9moire, comme si l\u2019on pouvait, \u00e0 force de revenir, obtenir de la pierre mouill\u00e9e ce que les vivants n\u2019avaient pas su dire. Il e\u00fbt \u00e9t\u00e9 commode \u2014 c\u2019est la tentation des morales rapides \u2014 de dater ce lieu et d\u2019\u00e9pingler son nom, de dire \u00ab Prague \u00bb pour s\u2019\u00e9pargner la fatigue du souvenir ; mais mon r\u00eave, plus exact que mes lectures, ne me rendait de ce cimeti\u00e8re que l\u2019\u00e9troitesse des all\u00e9es, la superposition des tombes o\u00f9 les caract\u00e8res h\u00e9bra\u00efques, mang\u00e9s de mousse, demeurent lisibles comme les mots qu\u2019on sait par c\u0153ur et qu\u2019on n\u2019a plus besoin de lire, l\u2019odeur de terre humide o\u00f9 le froid a le velours des choses anciennes. Je me disais qu\u2019il fallait, cette fois, m\u2019en extraire (extraire, quel verbe ironique quand le lieu m\u00eame semble vous tenir par dessous les pieds !) et je m\u2019en faisais la recommandation avec une bienveillance peu convaincue : \u00ab Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 penser \u00e0 autre chose \u00bb, me disait la voix famili\u00e8re, non pas d\u2019un dehors secourable mais du plus profond de mon r\u00eave, comme ces conseils qu\u2019on croit recevoir d\u2019autrui et qu\u2019on sait, si l\u2019on y prend garde, n\u2019\u00eatre que la politesse de nos propres injonctions. Penser \u00e0 autre chose ! c\u2019\u00e9tait demander \u00e0 la pens\u00e9e d\u2019op\u00e9rer ce que la jambe, parfois, tente dans ces cauchemars o\u00f9 l\u2019on veut courir et o\u00f9 l\u2019on n\u2019avance pas \u2014 effort insens\u00e9, par lequel on d\u00e9pense plus de force \u00e0 demeurer en place qu\u2019on n\u2019en mettrait, \u00e0 l\u2019\u00e9tat de veille, pour parcourir une avenue enti\u00e8re \u2014 ; et je sentais, au moment m\u00eame o\u00f9 je d\u00e9cidais de \u00ab me distraire \u00bb, combien la distraction, pour \u00eatre efficace, exige que l\u2019objet \u00e0 distraire consente \u00e0 se laisser quitter, ce que mon obsession, avec une courtoisie t\u00eatue, se refusait \u00e0 faire. Alors, au lieu de m\u2019\u00e9vader, je pris de biais la sc\u00e8ne, comme on tourne autour d\u2019une table pour trouver le seul angle d\u2019o\u00f9 l\u2019on voit la t\u00e2che qu\u2019on veut \u00f4ter : je m\u2019avouai, non sans une sorte de honte qui s\u2019all\u00e9geait de se formuler, le ridicule de la situation \u2014 ridicule plus rare \u00e0 reconna\u00eetre que la douleur, parce qu\u2019il ne s\u2019impose pas, qu\u2019il faut aller chercher en soi comme un aveu \u2014, et je vis que j\u2019\u00e9tais l\u2019un de ces promeneurs qui, feignant de regarder les pierres, guettent en r\u00e9alit\u00e9 le moment o\u00f9 le lieu les regardera. \u00ab C\u2019est d\u00e9j\u00e0 bien de t\u2019en rendre compte \u00bb, reprit la voix, d\u2019un ton complice o\u00f9 je crus entendre une sourire \u2014 et sans doute \u00e9tait-ce le mien \u2014 ; car il arrive qu\u2019entre la compulsion qui nous encha\u00eene et la sagesse qui nous d\u00e9livrerait, la seule voie praticable soit ce mince sentier de lucidit\u00e9 qui ne gu\u00e9rit rien mais emp\u00eache au moins la folie d\u2019usurper le nom du devoir. Alors je restai l\u00e0, un instant, dans ce cimeti\u00e8re qui, parce qu\u2019il \u00e9tait de r\u00eave, reprenait plus fid\u00e8lement que les lieux r\u00e9els la pente des souvenirs, et je laissai, sans les combattre, se disposer autour de moi l\u2019ombre verte des lettres, le frisson des herbes, la pesanteur inclin\u00e9e des pierres ; je compris que s\u2019extraire ne signifiait pas s\u2019arracher mais consentir \u00e0 ne plus demander au lieu ce que le lieu n\u2019a pas re\u00e7u mission de rendre. Et, tandis que la voix \u2014 la mienne, la sienne, peu importe \u2014 s\u2019\u00e9loignait \u00e0 pas tr\u00e8s l\u00e9gers, je sentis la sc\u00e8ne, comme une page que l\u2019on referme sans bruit, continuer de vivre \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, mais plus bas, \u00e0 un niveau o\u00f9 elle ne commanderait plus ma marche. Trou noir Dieu merci \u2014 et j\u2019entends, en \u00e9crivant ces mots trop simples, l\u2019\u00e9cho reconnaissant de toutes les fois o\u00f9 je les ai pens\u00e9s sans les dire \u2014, j\u2019ai conserv\u00e9 ce carnet de r\u00eaves que je tiens depuis des ann\u00e9es, dont les pages, froiss\u00e9es aux coins, ont pris cette odeur de papier ti\u00e9di par la lampe, m\u00e9lange de mine de crayon et d\u2019ombre, si bien que le simple geste de l\u2019ouvrir, \u00e0 l\u2019heure incertaine o\u00f9 la maison dort encore et o\u00f9 l\u2019on h\u00e9site entre rendre compte d\u2019un songe et se rendormir dans lui, me restitue d\u00e9j\u00e0 quelque chose de ces contr\u00e9es que je crois quitter au moment m\u00eame o\u00f9 j\u2019y reviens ; et s\u2019il m\u2019arrive encore d\u2019y \u00e9crire, c\u2019est surtout pour y noter ces r\u00eaves lucides \u2014 ainsi les nomme-t-on, comme si la lucidit\u00e9, qui nous fait tant d\u00e9faut le jour, daignait la nuit nous visiter \u2014, car les autres, dont l\u2019amn\u00e9sie matinale dissout les contours, me touchent moins d\u00e9sormais, sauf lorsque, par des voies d\u00e9tourn\u00e9es (toujours les m\u00eames et toujours nouvelles), ils me reconduisent \u00e0 lui. Nous avions en partage ce sang que d\u2019aucuns disent slave \u2014 expression commode pour d\u00e9signer moins une g\u00e9ographie qu\u2019un temp\u00e9rament de m\u00e9lancolie lucide, de gaiet\u00e9 douloureuse \u2014, et peut-\u00eatre est-ce \u00e0 cause de cette parent\u00e9 imaginaire que mes songes les plus extravagants, les plus foutraques dirais-je pour trahir \u00e0 peine leur d\u00e9sordre organis\u00e9, me contraignent \u00e0 pousser, d\u2019un pas \u00e0 la fois r\u00e9ticent et avide, la porte basse d\u2019une yourte mongole, dont le feutre, impr\u00e9gn\u00e9 de graisse et de vent, exhale une chaleur animale o\u00f9 la parole h\u00e9site \u00e0 s\u2019\u00e9lever ; l\u00e0, des enfants rient d\u2019un rire sans raison, leur langue claque contre le palais comme une petite percussion qui rappelle de tr\u00e8s loin le tambour du chamane, et l\u2019on me fait signe, non sans une courtoisie qui a la pudeur du commandement, de boire le th\u00e9 au beurre de yak, lourd et soyeux, qui laisse sur les l\u00e8vres un film de sel et de lait \u2014 boisson d\u2019hospitalit\u00e9 dont j\u2019ai l\u2019impression, chaque fois que je la porte \u00e0 ma bouche, qu\u2019elle n\u2019\u00e9tanche pas la soif mais l\u2019augmente d\u2019un degr\u00e9 plus haut, comme ces mers froides qui donnent envie d\u2019un autre oc\u00e9an encore ; et, dehors, au pied d\u2019un ciel que le vent peigne en longues m\u00e8ches, je me surprends, avec les gamins, \u00e0 donner du bout du pied l\u2019impulsion n\u00e9cessaire pour faire rouler, sur la terre tass\u00e9e, des t\u00eates de mouton polies par l\u2019usage, jeu d\u2019une barbarie si candide que la vie, soudain, y para\u00eet moins cruelle que nue, d\u00e9barrass\u00e9e du mensonge qui consiste \u00e0 croire que nous ne d\u00e9pendons pas d\u2019elle. Il est l\u00e0 ; il est toujours quelque part dans ces sc\u00e8nes dont je suis \u00e0 la fois le t\u00e9moin et l\u2019otage, non point au centre comme un h\u00e9ros qui prendrait la lumi\u00e8re, mais \u00e0 la marge, \u00e0 l\u2019ombre du montant de la yourte, pr\u00e8s du foyer o\u00f9 les pierres gardent la m\u00e9moire des flammes, ou au bord d\u2019un plateau o\u00f9 la graisse fig\u00e9e dessine une carte o\u00f9 je feins de lire mon avenir ; il observe, et de cette observation je comprends qu\u2019elle n\u2019est pas surveillance mais veille \u2014 nuance par laquelle je reconnais la bont\u00e9 des morts quand ils consentent \u00e0 nous accompagner sans nous contraindre. Parfois, je le vois ouvrir la bouche, et je crois \u2014 enfant na\u00eff que je demeure aupr\u00e8s de lui \u2014 qu\u2019il va parler ; alors la bouche n\u2019est plus une bouche mais un trou noir, qui s\u2019\u00e9largit doucement, non pour effrayer mais pour montrer (comme on pousse une porte sur un couloir plus sombre) la possibilit\u00e9 d\u2019une absence plus grande que l\u2019absence, et je me dis : \u00ab va-t-il crier ? \u00bb, avec cette impatience inqui\u00e8te qui est le vrai nom de l\u2019amour quand il s\u2019obstine \u00e0 r\u00e9clamer un signe ; mais non, c\u2019est \u00e0 respirer qu\u2019il semble avoir peine, il aspire l\u2019air \u00e0 petits coups discrets, comme s\u2019il s\u2019accoutumait \u00e0 une hauteur nouvelle o\u00f9 l\u2019oxyg\u00e8ne manque, et, tandis que je me penche, pr\u00eat \u00e0 lui pr\u00eater mon souffle, la bouche se referme \u2014 ce mouvement est d\u2019une douceur presque comique tant il contredit l\u2019alarme qu\u2019il a provoqu\u00e9e \u2014, et j\u2019entends, venu de tr\u00e8s pr\u00e8s et de tr\u00e8s loin, son rire tr\u00e8s doux, non pas le rire \u00e9clatant qui se montre, mais ce ruissellement de gorge et de poitrine que j\u2019ai tant de fois reconnu dans les cuisines familiales quand il feignait d\u2019avoir perdu la partie pour mieux la gagner ; et ce rire, sans \u00e9clat, triomphe pourtant, comme triomphent les choses qui n\u2019ont pas cherch\u00e9 la victoire : il me dit, sans paroles, que la mort, pour qui sait la fr\u00e9quenter sans la provoquer, se laisse vaincre non par la force mais par une patience d\u2019air et de lumi\u00e8re, comme ces \u00e9tendues australes dont le seul nom \u2014 Antarctique \u2014 suffit \u00e0 faire bl\u00eamir l\u2019imagination, et qui pourtant, au premier pas pos\u00e9, s\u2019offrent, silencieuses, \u00e0 l\u2019\u00eatre minuscule qui les traverse. Alors je referme mon carnet (ou je crois le refermer, car il demeure ouvert, l\u00e0, dans la chambre dont on a tir\u00e9 les rideaux), et je me promets, pour la prochaine fois, d\u2019\u00eatre plus exact, de noter la texture du feutre, l\u2019angle de la lumi\u00e8re, la saveur du beurre, comme si le soin m\u00e9ticuleux accord\u00e9 aux d\u00e9tails devait retenir le monde qui s\u2019\u00e9loigne ; mais je sais d\u00e9j\u00e0 que, de toutes ces pr\u00e9cisions, il ne me restera que son rire, pareil \u00e0 un fil tr\u00e8s fin qu\u2019on sent sous la pulpe du doigt : on ne le voit presque pas, et c\u2019est pourtant lui qui tient ensemble tout le tissu. Atelier Il alluma le po\u00eale \u00e0 gaz de l\u2019atelier \u2014 ce petit soleil domestique dont la flamme bleut\u00e9e, si docile au bouton, se donne des grandeurs de foyer \u2014 et, \u00e0 mesure que la chaleur, h\u00e9sitante d\u2019abord comme un chat qui n\u2019ose encore occuper le coussin, refoulait le froid log\u00e9 dans les \u00e9paisseurs muettes des toiles appuy\u00e9es contre le mur, il se frotta les mains, non par impatience mais par ce geste ancien o\u00f9 se confondent, chez ceux qui ont beaucoup attendu, l\u2019ustensile et la pri\u00e8re ; puis il pr\u00e9para son m\u00e9dium, un m\u00e9lange d\u2019huile et d\u2019essence qu\u2019il connaissait mieux que ses propres lignes de la main, l\u2019huile presque gel\u00e9e, lourde et visqueuse comme ces heures d\u2019hiver qu\u2019on pousse devant soi et qui reviennent se coller aux bottes, et je le regardai longtemps, longtemps \u00e0 la mesure d\u2019une patience qui fut jadis la sienne avec le monde entier et n\u2019est plus, \u00e0 pr\u00e9sent, que celle qu\u2019il exerce sur des mati\u00e8res inertes pour sauver en elles ce que le monde n\u2019a pas voulu reconna\u00eetre en lui ; il prit une toile neuve, la tendit un peu plus \u2014 la cl\u00e9 du ch\u00e2ssis grin\u00e7a comme un souvenir qu\u2019on force \u2014 et l\u2019enduisa d\u2019une mince imprimatura de terre de Sienne, cette couleur de pain rassis et de feuilles mortes, dilu\u00e9e d\u2019une t\u00e9r\u00e9benthine dont l\u2019odeur, je le sais, devait monter et s\u2019\u00e9tendre comme un banc de m\u00e9moire, mais \u00e0 laquelle nous n\u2019avons pas acc\u00e8s, car ni la chaleur ni le froid, ni m\u00eame ces fumets nobles des ateliers o\u00f9 la peinture a v\u00e9cu la journ\u00e9e, ne nous parviennent plus : tout ce que nous pouvons saisir d\u00e9sormais, nous le glanons \u00e0 la surface des vivants, sur leur peau o\u00f9 passent, rapides et infalsifiables, les preuves qu\u2019une chose a eu lieu. Il \u00e9tait vieux, \u00e0 pr\u00e9sent \u2014 ce \u00ab \u00e0 pr\u00e9sent \u00bb qui n\u2019a pas la cruaut\u00e9 de l\u2019arithm\u00e9tique mais la ponctualit\u00e9 du miroir \u2014, et pas en forme si l\u2019on veut, avec ce ralentissement des articulations que l\u2019hiver r\u00e9clame en tribut et cette fa\u00e7on, plus nouvelle chez lui, de tenir la palette comme on tient une lettre revenue sans avoir \u00e9t\u00e9 ouverte ; il n\u2019avait pas connu, non, le succ\u00e8s qu\u2019autrefois, dans l\u2019all\u00e9gresse d\u2019un premier vernissage o\u00f9 les bouteilles s\u2019ouvrent avant les regards, il s\u2019\u00e9tait promis de forcer, non pas par vanit\u00e9 tant que par une mission mal formul\u00e9e, presque religieuse, dont il croyait qu\u2019elle r\u00e9parerait quelque chose \u2014 quoi ? un tort originel, la n\u00e9gligence des siens, une parole paternelle tomb\u00e9e \u00e0 c\u00f4t\u00e9, la premi\u00e8re toile mal accroch\u00e9e sous une lumi\u00e8re cruelle, ou plus simplement l\u2019injustice, qui est de ce monde, par laquelle on voit des mains moins attentives recevoir des saluts dont les siennes furent priv\u00e9es \u2014 ; et pourtant, \u00e0 observer sa figure pench\u00e9e sur la palette, on e\u00fbt dit qu\u2019il poursuivait, contre ceux-l\u00e0 m\u00eames auxquels on pr\u00eate le pouvoir de consacrer, une r\u00e9paration plus secr\u00e8te encore, o\u00f9 l\u2019image qui manqua au jour devrait, par la seule discipline des couches superpos\u00e9es, retrouver le droit d\u2019exister, non dans les regards \u2014 car ils ont trahi \u2014 mais dans sa propre mati\u00e8re. Dans la p\u00e9nombre ti\u00e8de de l\u2019atelier, o\u00f9 un rai de lumi\u00e8re venu d\u2019un carreau f\u00eal\u00e9 s\u2019allongeait au sol comme un ruban de satin oubli\u00e9 sur un parquet d\u2019autrefois, chaque objet avait l\u2019air de l\u2019attendre : le couteau, aux dents imperceptibles, pour lever la p\u00e2te o\u00f9 l\u2019ombre s\u2019\u00e9paissit ; le chiffon qui garde, dans ses plis, le secret des teintes qu\u2019on n\u2019a jamais os\u00e9 jeter tout \u00e0 fait ; le petit pot de siccatif qui promet aux impatients une acc\u00e9l\u00e9ration du destin ; et, au mur, ces essais, ces \u00e9tudes aux bords effrang\u00e9s, dont l\u2019humble obstination t\u00e9moignait moins d\u2019un \u00e9chec que d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9, comme si la peinture, pour lui, n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 ce par quoi l\u2019on se distingue, mais ce par o\u00f9, une fois dissip\u00e9e l\u2019illusion de \u00ab repr\u00e9senter \u00bb quelque chose pour autrui, on se refuse simplement \u00e0 \u00eatre repr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 sa place par la somme de ses renoncements. Il commen\u00e7a par \u00e9tablir, avec une brosse souple, les grandes masses \u2014 un ovale de lumi\u00e8re au centre, deux zones lat\u00e9rales o\u00f9 la terre de Sienne, repouss\u00e9e, acceptait de redevenir air \u2014 ; je reconnus dans ce partage initial l\u2019ombre d\u2019un motif ancien, la figure d\u2019un visage peut-\u00eatre, non celui d\u2019un mod\u00e8le pr\u00e9sent mais celui, plus tenace, d\u2019une premi\u00e8re promesse faite \u00e0 soi, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 la main va plus vite que la d\u00e9ception et o\u00f9 le monde, en nous refusant, nous pr\u00eate encore de quoi le m\u00e9conna\u00eetre ; et je compris que la mission qu\u2019il disait avoir rat\u00e9e \u2014 et qui cimentait, couche apr\u00e8s couche, l\u2019amertume \u00e0 la patience \u2014 n\u2019avait jamais \u00e9t\u00e9 de \u00ab r\u00e9ussir \u00bb, mot d\u2019\u00e9picerie qui compte les pi\u00e8ces avant de go\u00fbter le pain, mais de r\u00e9parer l\u2019intervalle entre le geste et ce qu\u2019il appelle, faiblement, son d\u00fb : non point l\u2019argent, non point m\u00eame l\u2019estime, mais cette reconnaissance premi\u00e8re, muette et br\u00fblante, qui n\u2019appartient qu\u2019au moment o\u00f9 une forme, d\u2019un seul coup, co\u00efncide avec l\u2019attention qu\u2019on lui a donn\u00e9e. Car il y a des vies \u2014 et la sienne en \u00e9tait \u2014 pour lesquelles l\u2019\u0153uvre n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 l\u2019occasion d\u2019\u00eatre salu\u00e9 par d\u2019autres mais la seule m\u00e9thode invent\u00e9e pour s\u2019excuser aupr\u00e8s d\u2019un enfant rest\u00e9 l\u00e0, dans le couloir, qu\u2019on a oubli\u00e9 d\u2019appeler quand la table fut servie, et qu\u2019on esp\u00e8re encore rejoindre par la couleur. L\u2019huile, lentement, consentait \u00e0 se ti\u00e9dir ; elle c\u00e9dait \u00e0 la brosse comme ces volont\u00e9s longtemps raides qui, au premier mot juste, se mettent \u00e0 pleurer ; et lui, sans y penser, humectait du bout de la langue sa l\u00e8vre inf\u00e9rieure, de ce tic inoffensif qui servit jadis \u00e0 donner du courage avant les concours et qui, \u00e0 pr\u00e9sent, revenait seulement pour emp\u00eacher sa main d\u2019avancer trop vite ; je le vis poser, d\u2019un geste presque impalpable, une touche plus claire au bord de l\u2019ovale, non pas pour \u00ab faire la lumi\u00e8re \u00bb \u2014 jamais il ne s\u2019y trompa \u2014 mais pour tester si le tableau voulait bien, aujourd\u2019hui, accepter d\u2019\u00eatre travers\u00e9, et, comme la p\u00e2te se mit \u00e0 respirer, j\u2019eus l\u2019illusion, un court instant, d\u2019\u00e9prouver la ti\u00e9deur exacte de la pi\u00e8ce et l\u2019ar\u00f4me m\u00e9dicinal de la t\u00e9r\u00e9benthine ; mais rien ne nous parvint, sinon le fr\u00e9missement que je d\u00e9couvrais, comme toujours, \u00e0 la surface de sa peau, sur la tempe o\u00f9 bat une veine fid\u00e8le, sur les doigts un peu gonfl\u00e9s dont les phalanges gardent, \u00e0 force de tenir les pinceaux, un poli d\u2019outil : c\u2019est l\u00e0 seulement \u2014 sur la peau des vivants, qui boit et rejette le monde \u00e0 la seconde \u2014 que nous attrapons, \u00e0 la vol\u00e9e, ce qu\u2019il en reste pour nous ; si bien que, quand il s\u2019assit, las mais sans se plaindre, pour regarder sa toile de la distance courte o\u00f9 l\u2019\u0153il renonce \u00e0 dominer pour consentir \u00e0 croire, je sus qu\u2019il n\u2019avait pas, ce jour-l\u00e0, rapproch\u00e9 la gloire, mais qu\u2019il avait, de quelques millim\u00e8tres d\u2019huile ambr\u00e9e, referm\u00e9 l\u2019entaille invisible par o\u00f9 s\u2019\u00e9tait enfuie sa premi\u00e8re promesse, et que cette r\u00e9paration \u2014 nulle part \u00e9crite, nulle part vue \u2014 valait, pour lui, plus que la soudaine faveur de ceux qui, revenant trop tard, apposent un nom sous une lumi\u00e8re qu\u2019ils n\u2019ont pas r\u00e9gl\u00e9e. Sifflement- Il me semblait d\u2019abord que le son venait de tr\u00e8s loin \u2014 non pas loin dans l\u2019espace, mais dans cette profondeur particuli\u00e8re o\u00f9 se rangent les choses que l\u2019on n\u2019a pas voulu entendre et qui, pers\u00e9v\u00e9rantes malgr\u00e9 nous, restent \u00e0 notre disposition comme les clefs d\u2019un tiroir qu\u2019on ne rouvre jamais \u2014, et pourtant il suffit qu\u2019il se f\u00eet un peu plus net pour que je comprisse, bien avant de l\u2019identifier, qu\u2019il avait la forme d\u2019un appel ; car il y a des sifflements qui, par une \u00e9conomie subtile, condensent la supplique et l\u2019ordre, et qui vous requi\u00e8rent \u00e0 la fois de venir et de choisir, si bien que je d\u00e9cidai, non sans cette pr\u00e9m\u00e9ditation enfantine qui donne du courage aux r\u00e9veils nocturnes, qu\u2019il s\u2019agissait d\u2019un signal, et que le moment \u00e9tait venu de m\u2019extraire de ce trop-plein d\u2019images hypnagogiques o\u00f9, comme dans ces bo\u00eetes \u00e0 bijoux surcharg\u00e9es, on ne retrouve plus la pi\u00e8ce qu\u2019on cherche parce que tout y brille avec exc\u00e8s. Le sifflement m\u2019\u00e9tait familier ; \u00e0 peine l\u2019entendis-je se r\u00e9p\u00e9ter, un peu plus pr\u00e8s, que mon corps, raidi par la dur\u00e9e trop longue d\u2019un sommeil qui n\u2019en est plus un, se redressa avec cette joie de premi\u00e8re heure \u2014 joie si modeste qu\u2019on la confond avec un simple soulagement \u2014, et, feignant la surprise afin d\u2019\u00f4ter \u00e0 mon empressement l\u2019aveu qu\u2019il contenait, je me dirigeai sans h\u00e2te vers l\u2019origine du son : non pour ob\u00e9ir, me disais-je, mais pour v\u00e9rifier qu\u2019il s\u2019adressait \u00e0 moi. C\u2019est alors qu\u2019eut lieu, dans ce r\u00eave o\u00f9 les raccords ne se justifient pas davantage que ceux de la m\u00e9moire, l\u2019esp\u00e8ce de substitution dont ma vie a peut-\u00eatre fait sa m\u00e9thode : la sc\u00e8ne du dancing, d\u00e9j\u00e0 connue, revint avec sa p\u00e9nombre diligente et ses parfums stratifi\u00e9s, et, au moment m\u00eame o\u00f9 je mesurais l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019un tel retour \u2014 car tout ce que je m\u2019\u00e9tais promis d\u2019\u00e9viter s\u2019y trouvait rassembl\u00e9, la sueur candide et le fard offensif, le commerce et l\u2019\u00e9change dont j\u2019ai gard\u00e9, vous le savez, l\u2019odeur et la honte \u2014, une voix, qui semblait n\u2019avoir jamais cess\u00e9 d\u2019\u00eatre l\u00e0, me dit, de l\u2019ombre : \u2014 Du feu, jeune homme. Je fouillai dans mes poches, comme on fouille en soi un alibi, et ne trouvai pas de briquet. \u2014 D\u00e9sol\u00e9, je ne fume pas, r\u00e9pondis-je, mensonge courtois que je m\u2019accordai pour m\u2019\u00e9chapper au plus vite, sachant bien, cependant, que les lieux auxquels on tente d\u2019\u00e9chapper vous retiennent moins par leurs portes que par la part de vous que vous y avez oubli\u00e9e. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 trop tard ; la salle, enfl\u00e9e de monde comme ces rivi\u00e8res d\u2019apr\u00e8s l\u2019orage o\u00f9 tout flotte, se refermait sur moi ; je ne le voyais pas \u2014 lui, qui d\u2019ordinaire observait en marge \u2014, et cette absence, loin de m\u2019attrister, venait en renfort de mon d\u00e9pit, car rien n\u2019alimente davantage la col\u00e8re modeste (celle qu\u2019on ose \u00e0 peine nommer col\u00e8re) que l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019assigner un visage \u00e0 la sc\u00e8ne qu\u2019on condamne. Je d\u00e9cidai de sortir. Le boulevard, lav\u00e9 d\u2019une pluie fine dont l\u2019exc\u00e8s se bornait \u00e0 faire des miroirs au lieu de flaques, me re\u00e7ut avec cette neutralit\u00e9 qui, certains soirs, a la bont\u00e9 d\u2019un acquittement. Partout des reflets ; et les feux arri\u00e8re des voitures, en s\u2019\u00e9tirant, laiss\u00e8rent sur l\u2019asphalte des tra\u00een\u00e9es terre de Sienne : je pensai, sans le vouloir, \u00e0 la toile badigeonn\u00e9e du vieil homme \u2014 cet appr\u00eat de pain rassis et de feuilles mortes sur lequel il tente, chaque jour, d\u2019inventer la lumi\u00e8re \u2014, et je compris que mes fuites et ses reprises ob\u00e9issaient au m\u00eame v\u0153u : ne pas se vautrer dans la fange ni s\u2019acheter, au prix d\u2019une s\u00e9cheresse qui serait une autre forme de l\u00e2chet\u00e9, une puret\u00e9 trop ch\u00e8re ; tenir, autant que possible, le fil au milieu, l\u00e0 o\u00f9 l\u2019on accepte le monde dans ce qu\u2019il a de poisseux, mais sans s\u2019y confondre. J\u2019\u00e9tais \u00e0 la fois d\u00e9\u00e7u, ennuy\u00e9, un peu en col\u00e8re \u2014 non pas contre lui, qui ne m\u2019avait rien fait, mais contre cette part de moi qui, r\u00e9pondant au sifflement, avait cru \u00e0 la promesse d\u2019une sortie nette ; car le r\u00eave, diplomate retors, ne nous offre jamais que des issues qui reconduisent. Et pourtant, tandis que je marchais \u2014 et la marche, humble liturgie, retrouvait son empire : mettre un pied devant l\u2019autre, rien de plus \u2014, je sentis que l\u2019appel n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 vain ; il m\u2019avait rappel\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit m\u00eame du choix, \u00e0 ce seuil o\u00f9 l\u2019on entend \u00e9galement la voix qui vous invite \u00e0 vous allonger dans la boue ti\u00e8de des facilit\u00e9s et celle, plus maigre, qui vous propose une exigence sans \u00e9clat. L\u2019une disait : \u00ab Reviens, on t\u2019oubliera, et tu oublieras \u00bb ; l\u2019autre, d\u2019un ton presque sec : \u00ab Passe ton chemin sans m\u00e9priser, mais passe. \u00bb Je ne r\u00e9pondis \u00e0 aucune \u2014 ou bien je r\u00e9pondis \u00e0 la seconde par la simple exactitude de mon pas \u2014, et la ville, en retour, consentit \u00e0 se d\u00e9sembuer. Alors je me surpris \u00e0 sourire aux tra\u00een\u00e9es terre de Sienne comme \u00e0 des lignes de fond trac\u00e9es par une main amie : elles ne promettaient rien, sinon de ne pas me perdre ; et mon irritation, qui n\u2019avait pas trouv\u00e9 d\u2019adversaire, se dissipa, laissant cette fatigue reconnaissante par laquelle on sait que la puret\u00e9, si elle a lieu, ne brille pas : elle co\u00fbte, elle r\u00e9pare, elle n\u2019\u00e9crase pas. Repr\u00e9senter Il est des heures o\u00f9, sans rien d\u00e9cider encore et comme si l\u2019\u00e2me, laissant s\u2019ouvrir d\u2019elle-m\u00eame une porte que l\u2019habitude tenait close, revenait vers ce penchant si ancien que je n\u2019ai jamais su lui donner un autre nom que celui, si simple et pourtant si charg\u00e9 dans ma m\u00e9moire, de ne rien repr\u00e9senter ; et ce mot, qui pour d\u2019autres n\u2019est qu\u2019un terme d\u2019atelier, prend chez moi une r\u00e9sonance singuli\u00e8re, parce que mon p\u00e8re, repr\u00e9sentant de son \u00e9tat, avait inscrit dans notre langage domestique une ambigu\u00eft\u00e9 dont je me d\u00e9fiais, de sorte qu\u2019\u00e0 chaque fois que j\u2019entendais \u00ab repr\u00e9senter \u00bb je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher d\u2019y entendre \u00e0 la fois la politesse des apparences et la fatigue d\u2019un m\u00e9tier, comme si, au moment m\u00eame o\u00f9 je refusais d\u2019orner mes toiles ou mes pages d\u2019une image trop prompte, je refusais aussi, sans l\u2019avouer, la r\u00e9p\u00e9tition d\u2019un geste filial ; car il m\u2019a sembl\u00e9 bien souvent que nous n\u2019h\u00e9ritons pas tant d\u2019objets ou d\u2019id\u00e9aux que d\u2019une mani\u00e8re d\u2019habiter les mots, et que c\u2019est cela, plus encore que les biens, qui p\u00e8se, et que j\u2019appellerais volontiers un anti-h\u00e9ritage, non point par esprit de d\u00e9fi mais parce que ce qui nous est transmis, si l\u2019on n\u2019y prend garde, nous repr\u00e9sente \u00e0 notre place. Lorsque vint le moment de vider la maison, je crus d\u2019abord que la d\u00e9cision serait ais\u00e9e, qu\u2019il suffirait de s\u00e9parer ce qui devait \u00eatre gard\u00e9 de ce qui pouvait \u00eatre donn\u00e9, mais chaque chose \u2014 l\u2019horloge qui battait un temps que nous n\u2019entendrions plus, les nappes repass\u00e9es dont l\u2019odeur \u00e9tait celle de dimanches \u00e9teints, les livres aux marges o\u00f9 survivait la patience d\u2019un regard \u2014 se mit \u00e0 parler d\u2019une voix douce et t\u00eatue, si bien qu\u2019il m\u2019\u00e9tait \u00e9galement impossible de garder et de jeter, et que m\u00eame la charit\u00e9, qui e\u00fbt pourtant d\u00e9livr\u00e9 ces objets de mon scrupule, me paraissait encore une mani\u00e8re de les d\u00e9savouer ; mon fr\u00e8re prit ce qu\u2019il jugea n\u00e9cessaire (et j\u2019en fus soulag\u00e9 comme on l\u2019est, les jours d\u2019orage, d\u2019un air soudain respirable), mais le reste, quoique vendu, partag\u00e9, dispers\u00e9, ne cessa pas de demeurer en moi, non comme un remords mais comme cette poussi\u00e8re claire qu\u2019on d\u00e9couvre le lendemain sur un meuble qu\u2019on croyait propre, signe que le temps, plus que la possession, a laiss\u00e9 son manteau sur nous. Et peut-\u00eatre ce refus de suivre une voie trac\u00e9e, que j\u2019aurais voulu croire lib\u00e9rateur, n\u2019\u00e9tait-il que la forme la plus obstin\u00e9e d\u2019une fid\u00e9lit\u00e9 dissimul\u00e9e, car il arrive que se d\u00e9tourner de la route des p\u00e8res soit encore se r\u00e9gler sur elle, avec l\u2019exactitude rev\u00eache de ceux qui, pour ne pas faire comme tout le monde, s\u2019astreignent plus durement que lui aux commandements de l\u2019esprit ; on oublie d\u2019ailleurs combien le cadre, le d\u00e9cor, l\u2019air du temps, qui semblent n\u2019\u00eatre rien, instruisent nos humeurs plus s\u00fbrement que notre corps m\u00eame, et qu\u2019une pens\u00e9e que nous croyons n\u00f4tre n\u2019est bien souvent qu\u2019une alliance de souvenirs et de rencontres, ces co\u00efncidences qu\u2019un regard trop press\u00e9 tient pour du hasard alors qu\u2019elles sont, au contraire, les rendez-vous pris par des causes anciennes. De l\u00e0 vient qu\u2019on rejette un jour, sans savoir pourquoi, le plus proche, le semblable, comme si la ressemblance nous exposait \u00e0 une lumi\u00e8re trop crue, et qu\u2019on cherche, dans l\u2019ext\u00e9rieur, l\u2019\u00e9tranger, non pas une nouveaut\u00e9 v\u00e9ritable mais le d\u00e9tour gr\u00e2ce auquel on supportera de se retrouver ; si l\u2019on connaissait le secret de ce mouvement qui nous emporte, peut-\u00eatre en ririons-nous, mais d\u2019un rire qui aurait la puret\u00e9 d\u2019une \u00e9vidence enfin reconnue, tandis que celui qui vient apr\u00e8s coup, quand tout est d\u00e9j\u00e0 jou\u00e9, n\u2019est qu\u2019un sourire de convenance, tardif et mince, o\u00f9 l\u2019on sent qu\u2019on a voulu \u00eatre l\u00e9ger pour ne pas avoir \u00e0 \u00eatre juste. \u2014 \u2013 Je m\u2019\u00e9tais jusqu\u2019ici arr\u00eat\u00e9 au seul mot \u00ab repr\u00e9senter \u00bb, comme si, l\u2019ayant \u00e9clair\u00e9, j\u2019avais pour autant dissip\u00e9 ce que sa famille de termes \u2014 \u00ab commerce \u00bb, \u00ab \u00e9change \u00bb \u2014 tra\u00eenait d\u2019ombres autour de lui ; or ces mots-l\u00e0, dans notre maison, n\u2019\u00e9taient pas des abstractions d\u2019\u00e9cole mais des choses presque mat\u00e9rielles, avec leur odeur (\u00e2cre de disputes rentr\u00e9es, sucr\u00e9e de r\u00e9conciliations int\u00e9ress\u00e9es), leur grain (rude sur la langue quand il fallait les prononcer), et la honte bue jusqu\u2019\u00e0 la lie d\u2019avoir vu ce que repr\u00e9senter, commercer, \u00e9changer pouvaient produire de violence minuscule et quotidienne, de mesquinerie patiente autant que de brusques injonctions, si bien qu\u2019ils me sont rest\u00e9s \u00e0 jamais en travers, non que je n\u2019aie d\u00fb, plus d\u2019une fois, par simple n\u00e9cessit\u00e9 de vivre, endosser ces r\u00f4les dont je savais d\u2019avance qu\u2019ils me si\u00e9raient mal \u2014 le col me serrait, la manche me battait, je marchais de travers \u2014 au point qu\u2019\u00e0 la longue la place devenait intenable, parce que je ne savais plus lequel, du repr\u00e9sentant, du commer\u00e7ant ou de moi-m\u00eame, tenait la parole et lequel ne faisait que pr\u00eater sa voix ; et pourtant, si j\u2019essaie de comprendre sans me d\u00e9fausser ce malaise persistant, je reconnais qu\u2019il tient moins \u00e0 une moralit\u00e9 que je me serais donn\u00e9e qu\u2019\u00e0 une mani\u00e8re, propre au temps o\u00f9 j\u2019ai v\u00e9cu, d\u2019imaginer la \u00ab chose vraie \u00bb comme une marchandise rare qu\u2019on arracherait d\u2019autant plus jalousement au monde que tant d\u2019autres choses, partout, se r\u00e9v\u00e9laient fausses, et que mon refus, qui se croyait d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9, n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre que la forme scrupuleuse d\u2019un m\u00eame commerce avec l\u2019illusion, de sorte que tout mon effort aura consist\u00e9 non \u00e0 condamner ces mots mais \u00e0 me soustraire \u00e0 leur circulation \u2014 repr\u00e9senter, commercer, \u00e9changer \u2014 o\u00f9 l\u2019on finit, si l\u2019on n\u2019y prend garde, par \u00eatre \u00e0 son tour repr\u00e9sent\u00e9, marchand\u00e9, \u00e9chang\u00e9 \u00e0 la place de soi-m\u00eame. ## Novembre : l\u2019incarnation historique Rupture de ton. Le 3 novembre pose un personnage : l\u2019instituteur qui revient de guerre. Le dispositif change : \u00ab Il voit. \u00bb R\u00e9p\u00e9t\u00e9 comme un mantra. Ce \u00ab il voit \u00bb construit la distance n\u00e9cessaire pour dire l\u2019indicible. Pas \u00ab je me souviens de l\u2019horreur \u00bb, mais \u00ab il voit la terre fractur\u00e9e, le ciel de plomb, les arbres moignons. \u00bb Le texte refuse le r\u00e9cit de guerre classique. Il montre un homme qui ne peut plus habiter les mots (Libert\u00e9, \u00c9galit\u00e9, Fraternit\u00e9 sonnent creux). Le hussard noir reprend sa place dans l\u2019\u00e9cole, mais c\u2019est un acte de r\u00e9sistance, pas de foi. La force du texte : la description pure remplace le r\u00e9cit psychologique. Les mots comme \u00ab paysage \u00bb, \u00ab champ de bataille \u00bb sont dits inad\u00e9quats. Reste la mati\u00e8re : boue, pourriture, blancheur d\u2019h\u00f4pital. Le 12 novembre est un texte court, r\u00e9flexif. Retour aux livres tomb\u00e9s de l\u2019\u00e9tag\u00e8re (Bloy, Bernanos, Boutang, Rebatet). Recherche de Rabelais. \u00ab Revenir \u00e0 la langue ce n\u2019est pas rebrousser chemin. C\u2019est r\u00e9gler la tension d\u2019une phrase jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne sonne plus faux. \u00bb Seuil important : la question du style comme tension, pas comme ornement. Garder-effacer. Le bruit r\u00e9gulier de la m\u00e9canique de bielles. Les 18 et 25 novembre : Suresnes. D\u2019abord le r\u00e9cit en \u00ab on \u00bb (version 1), puis le d\u00e9montage syst\u00e9matique par les \u00ab Non \u00bb (version 2), enfin la distance de la troisi\u00e8me personne (version 3). Le geste central : montrer le texte en train de se durcir. La version avec les \u00ab Non \u00bb est impitoyable : \u00ab Non, ce n\u2019est pas \u2018une petite chambre sans confort\u2019, c\u2019est la preuve qu\u2019on accepte n\u2019importe quoi tant qu\u2019il y a une serrure et un matelas. \u00bb Chaque facilit\u00e9 narrative est arrach\u00e9e. Ce qui reste est l\u2019os. ## 3 novembre 2025 Ce texte est n\u00e9 dans le sillage d\u2019une proposition d\u2019\u00e9criture de Fran\u00e7ois Bon, au sein du cycle \u00ab Histoire, Boost 2 \u00bb La consigne s\u2019inspirait de la structure de L\u2019Atlas d\u2019un homme inquiet de Christoph Ransmayr \u2013 un livre construit comme une mosa\u00efque de fragments, o\u00f9 chaque chapitre s\u2019ouvre sur une image m\u00e9morielle fixe (\u00ab Je vis\u2026 \u00bb) avant de d\u00e9ployer le paysage mental et g\u00e9ographique qui l\u2019entoure. Je me suis empar\u00e9 de ce dispositif en le d\u00e9tournant. L\u00e0 o\u00f9 Ransmayr explore son propre parcours \u00e0 la premi\u00e8re personne, j\u2019ai choisi de construire un personnage fictif \u00e0 la troisi\u00e8me personne, un instituteur rescap\u00e9 de la Grande Guerre. Le pr\u00e9sent de l\u2019indicatif \u2013 \u00ab Il voit \u00bb \u2013 est devenu la cl\u00e9 de vo\u00fbte narrative, rempla\u00e7ant le \u00ab Je vis \u00bb originel. L\u2019enjeu n\u2019\u00e9tait pas l\u2019autobiographie, mais la construction d\u2019une int\u00e9riorit\u00e9 par la somme d\u2019images g\u00e9ographiques qui forment la carte mentale d\u2019un homme : la Champagne d\u00e9vast\u00e9e, la gare de Ch\u00e2lons, les Dardanelles, l\u2019h\u00f4pital, le village de Saint-Bonnet-le-D\u00e9sert. Cet exercice m\u2019a permis d\u2019explorer une question centrale : comment raconter l\u2019Histoire \u00e0 hauteur d\u2019homme, par la sensation pure, lorsque le langage se d\u00e9robe face \u00e0 l\u2019horreur ? Le texte qui en r\u00e9sulte est donc \u00e0 la fois un hommage discret au cadre propos\u00e9 et le fruit d\u2019un travail d\u2019\u00e9criture personnel, ( l\u2019instituteur) une tentative de saisir l\u2019indicible par le prisme d\u2019une conscience fragment\u00e9e. Il est l\u00e0. Et il voit. Mais les mots, dans sa t\u00eate, ce ne sont pas des phrases. C\u2019est un mat\u00e9riau lourd et sourd qui refuse de prendre forme. La terre. Ce n\u2019est plus de la terre. C\u2019est une cro\u00fbte. Une chose grise, bris\u00e9e, qui a s\u00e9ch\u00e9 en formes tordues. Comme si un g\u00e9ant avait malax\u00e9 de la cendre et de la boue, et l\u2019avait laiss\u00e9e durcir en grima\u00e7ant. Fractur\u00e9e. Le mot vient, mais il est trop propre, trop chirurgical. \u00c7a ne rend pas le craquement sous la semelle, cette impression de marcher sur des os. Le ciel. Il est bas. Il p\u00e8se. Ce n\u2019est pas un ciel, c\u2019est un couvercle. Un couvercle de plomb sale, qui ne s\u2019ouvre jamais, qui \u00e9crase le regard. Parfois, une d\u00e9chirure blafarde, une lumi\u00e8re qui ne r\u00e9chauffe rien, qui souligne seulement l\u2019immense blessure en dessous. Les arbres. Le mot \u00ab arbre \u00bb est un mensonge. Ce qu\u2019il voit, ce sont des poteaux. Des poteaux noircis, calcin\u00e9s, qui tendent vers le couvercle des bras suppliants qui n\u2019existent plus. Moignons. Oui. Des moignons. Comme des membres amput\u00e9s \u00e0 la hache. La s\u00e8ve, la vie, tout a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9, aspir\u00e9. Il reste \u00e7a : une for\u00eat de morts debout. Le silence. Ce n\u2019est pas une absence. C\u2019est une pr\u00e9sence. Une oreille g\u00e9ante coll\u00e9e contre le paysage. Un son \u00e0 l\u2019envers, si lourd qu\u2019il en devient \u00e9touffant. Ce silence-l\u00e0, il n\u2019a pas de nom. Il est l\u2019attente. L\u2019attente de la d\u00e9chirure. L\u2019odeur. Elle entre par le nez, mais elle colle \u00e0 la gorge. Une odeur douce\u00e2tre et putride. De la viande oubli\u00e9e au fond d\u2019un garde-manger pourri. De la terre qui dig\u00e8re mal les morts. L\u2019\u00ab odeur de la mort \u00bb, les autres disent \u00e7a. Mais les mots sont us\u00e9s. Lui, il la sent. C\u2019est une naus\u00e9e qui ne descend pas, qui remonte, toujours. Il voudrait dire \u00ab paysage \u00bb, mais le mot est trop beau. Il voudrait dire \u00ab champ de bataille \u00bb, mais c\u2019est un terme de g\u00e9n\u00e9ral, \u00e7a sent l\u2019encre et la carte. Lui, il est dedans. Il n\u2019a pas de mot pour \u00ab \u00eatre dedans \u00bb. Pour cette chose qui est \u00e0 la fois dehors, partout, et qui est en train de lui emplir le cr\u00e2ne, de lui ronger les poumons. Il voit. Et ce qu\u2019il voit, c\u2019est un monde qui a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre nommable. C\u2019est \u00e7a, l\u2019indicible. Ce n\u2019est pas qu\u2019il n\u2019y a pas de mots. C\u2019est que tous les mots qui existent mentent. Ils appartiennent \u00e0 l\u2019avant. Ils d\u00e9crivent un monde qui n\u2019est plus. Ici, il n\u2019y a que la mati\u00e8re brute de l\u2019horreur, et le silence qui la contient. Il voit la gare de Ch\u00e2lons. Un hall immense, sombre, qui sent la suie et l\u2019huile. La verri\u00e8re poussi\u00e9reuse laisse filtrer une lumi\u00e8re jaun\u00e2tre, \u00e9clairant des grappes de soldats qui attendent, adoss\u00e9s \u00e0 leurs sacs. Des officiers hurlent des num\u00e9ros de r\u00e9giment, des destinations incompr\u00e9hensibles. C\u2019est un chaos organis\u00e9, un fourmillement d\u2019hommes en gris-bleu qui se font avaler par les trains. Il voit le train. Une locomotive noire, suante, qui crache de la vapeur avec un sifflement rauque. Elle est accoupl\u00e9e \u00e0 des wagons \u00e0 bestiaux, les fameux \u00ab 40 hommes, 8 chevaux \u00bb. Les portes sont grandes ouvertes, r\u00e9v\u00e9lant un int\u00e9rieur sombre et nu. On dirait des cercueils sur roues attendant leur cargaison vivante. Il voit la ville, ou ce qu\u2019il en reste, depuis son wagon. Une fois entass\u00e9, le regard coinc\u00e9 entre les planches : Des rues trop larges, trop vides. Quelques civils, des visages ferm\u00e9s, qui les regardent passer sans un sourire. Des femmes en noir. La vie a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9e d\u2019ici, ne laissant qu\u2019une coquille vide. Des bless\u00e9s. Sur un quai adjacent, un train sanitaire est arr\u00eat\u00e9. On fait monter des hommes aux visages p\u00e2les, aux membres emmaillot\u00e9s de bandages sales. Certains sont sur des civi\u00e8res, les yeux vides fixant le ciel de fer. C\u2019est un spectacle qui leur est destin\u00e9, un avant-go\u00fbt. La cath\u00e9drale. Au loin, il l\u2019aper\u00e7oit. Notre-Dame de Ch\u00e2lons. Ses pierres sont noircies, mais elle est encore debout. Un seul vitrail est rest\u00e9 intact ; il capte la lumi\u00e8re faible et la renvoie comme un dernier signal, un adieu. C\u2019est la derni\u00e8re image belle qu\u2019il emporte. Le triage. Puis le train s\u2019\u00e9branle, quitte la gare et longe des voies de triage. Un enchev\u00eatrement de rails, de wagons vides, de montagnes de caisses et de sacs de sable. C\u2019est la machine de guerre, la logistique monstrueuse qui broie les hommes avant m\u00eame qu\u2019ils n\u2019arrivent au front. L\u2019arri\u00e8re, ce n\u2019est pas le repos. C\u2019est la gueule de l\u2019ogre. Le train s\u2019engouffre dans la campagne. Il voit une derni\u00e8re fois des champs, des vaches. Il voit le cr\u00e9puscule tomber et d\u00e9tourne les yeux. Il voudrait dire, mais tous les mots, il les voit l\u00e0-bas, loin, tr\u00e8s loin, \u00ab au nord de l\u2019avenir \u00bb. Puis il baisse la t\u00eate. Il n\u2019a plus rien \u00e0 voir avec ce monde-l\u00e0. La ville n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019une antichambre, un sas entre deux enfers. Le voyage vers l\u2019inconnu a commenc\u00e9. L\u2019\u00e9trave fend une eau d\u2019un bleu dur, m\u00e9tallique. La terre qui grandit n\u2019est pas verte. Elle est ocre, br\u00fbl\u00e9e, stri\u00e9e de ravins secs. Une ligne d\u2019ar\u00eates vives qui d\u00e9chire le ciel. La chaleur d\u00e9j\u00e0, une lourdeur qui tombe du ciel blanc et se rel\u00e8ve du rocher comme une haleine de fournaise. Le navire glisse dans un d\u00e9troit. Des collines basses de chaque c\u00f4t\u00e9. Une terre asiatique \u00e0 b\u00e2bord, une europ\u00e9enne \u00e0 tribord. Les Dardanelles. Le nom est dans sa t\u00eate, mais la chose est l\u00e0, silencieuse et min\u00e9rale. Il voit les autres bateaux, une for\u00eat de m\u00e2ts et de chemin\u00e9es, immobiles dans l\u2019eau calme. Une attente. Puis la c\u00f4te se pr\u00e9cise. Ce n\u2019est pas une plage de sable fin. C\u2019est un chaos. Une langue de galets, de sable gris, surmont\u00e9e de falaises crayeuses, creus\u00e9es de ravines. Il voit la tache blanch\u00e2tre des tentes, minuscules, accroch\u00e9es \u00e0 la pente. Les cicatrices brunes des tranch\u00e9es z\u00e9brant le flanc des collines. Les fils de fer barbel\u00e9s qui accrochent le soleil, brillant comme des toiles g\u00e9antes. Le lourd navire s\u2019arr\u00eate, vibrant encore de l\u2019arr\u00eat des machines. L\u2019ancre grince dans un bruit d\u00e9chirant. On est l\u00e0. On ne va pas plus loin. Il voit les p\u00e9niches. Ce ne sont pas des barges plates et passives, mais des coques \u00e0 moteur, basses sur l\u2019eau, sales de fum\u00e9e et de rouille, leur bois \u00e9clabouss\u00e9 par des milliers de voyages. Elles dansent sur la houle l\u00e9g\u00e8re, s\u2019approchant du flanc du paquebot comme des insectes voraces. On leur hurle de descendre. Pas d\u2019escalier, pas de passerelle. Il faut se hisser sur le bastingage, saisir les filets de cordage jet\u00e9s sur la coque, et descendre \u00e0 reculons, le sac qui vous tire en arri\u00e8re, les pieds qui cherchent une prise dans les mailles. Le vide, l\u2019eau verte en dessous. L\u2019homme au-dessus de lui glisse, un juron \u00e9touff\u00e9, le bruit sourd de son corps heurtant la p\u00e9niche. On le tire vite de c\u00f4t\u00e9. Il saute \u00e0 son tour. Le choc du bois sous ses pieds. La p\u00e9niche est d\u00e9j\u00e0 pleine d\u2019hommes, tass\u00e9s comme du b\u00e9tail, silencieux. Le moteur p\u00e9tarade, crache une fum\u00e9e \u00e2cre, et l\u2019embarcation s\u2019\u00e9branle, lourde, lente, vers la terre. La travers\u00e9e est courte, interminable. L\u2019eau est d\u2019un vert laiteux, huileuse. Elle charrie des choses : des d\u00e9bris de caisses, des morceaux d\u2019uniformes, des excr\u00e9ments. L\u2019odeur est pire que tout. Elle lui prend \u00e0 la gorge : la puanteur douce\u00e2tre de la gangr\u00e8ne et de la chair qui pourrit au soleil, m\u00eal\u00e9e \u00e0 une note \u00e2cre de poudre et de poussi\u00e8re br\u00fbl\u00e9e. Il voit la plage qui grandit. Ce n\u2019est pas du sable. C\u2019est un talus de galets gris, une pente raide qui crisse et roule sous les boots. Des tas de caisses, des sacs de sable, des files d\u2019hommes courb\u00e9s qui montent un sentier trac\u00e9 dans la falaise crayeuse. Le choc final. L\u2019\u00e9trave de la p\u00e9niche racle les galets. La rampe s\u2019abat. C\u2019est le dernier pas. Il pose le pied sur les cailloux. Le sol de Gallipoli. Un coup de sifflet aigu. Des hommes leur crient de se disperser, de monter. Le ronflement des mouches est assourdissant. Il l\u00e8ve les yeux vers les ravines poussi\u00e9reuses, les tranch\u00e9es qui griffent les pentes. L\u2019enfer n\u2019est plus une boue grasse et froide. C\u2019est une fournaise de poussi\u00e8re, de pierre et de pourriture. Il voit le blanc. Un blanc qui fait mal aux yeux. Un plafond de chaux, \u00e9clatant, cru. Pas le blanc pur des draps de la ferme, mais un blanc qui sent le chlore et la mort propre. Les murs suintent une lumi\u00e8re froide, sans ombre. Il voit les barreaux de fer du lit. Froid, lisse, industriel. Sa main, pos\u00e9e sur la couverture grise, est devenue une chose p\u00e2le, \u00e9trang\u00e8re. Les doigts ressemblent \u00e0 des racines lav\u00e9es. Ils tremblent, toujours. Un tremblement de machine d\u00e9traqu\u00e9e. Il voit les fen\u00eatres hautes, barr\u00e9es. Des rectangles de ciel trop bleu, d\u00e9coup\u00e9s comme dans un tableau. Des barreaux noirs qui grillagent le monde. Des arbres, l\u00e0-bas, mais leurs feuilles ne bougent pas. Comme peintes. Il voit les autres lits. Des formes allong\u00e9es, silencieuses, sous des draps qui \u00e9pousent des absences. Un bras pend, inerte, couleur de cire. Plus loin, un homme assis, la poitrine entour\u00e9e de bandes, fixe le mur devant lui. Il ne cligne pas des yeux. Il voit les s\u0153urs. Des cornettes blanches, immacul\u00e9es, qui glissent sans bruit sur le carrelage. Des visages lisses, sans \u00e2ge, qui sourient d\u2019un sourire qui ne touche pas les yeux. Des mains froides qui changent les pansements, touchent sa peau br\u00fbl\u00e9e sans la sentir. Il voit son reflet dans le pot de chambre \u00e9maill\u00e9, pos\u00e9 pr\u00e8s du lit. Une face creus\u00e9e, des yeux trop grands, des l\u00e8vres gerc\u00e9es. Ce n\u2019est pas lui. C\u2019est un masque de terre cuite, fragile, qui pourrait se fendre. Il voit, la nuit, la lanterne du gardien qui passe. Un rond de lumi\u00e8re jaune qui balaie les all\u00e9es, caresse les fronts, v\u00e9rifie les pr\u00e9sences. La lumi\u00e8re touche le crucifix au mur, accroch\u00e9 l\u00e0-haut. Le corps du Christ est p\u00e2le, propre, sans blessures visibles. Une souffrance aseptis\u00e9e, muette. Il voit tout cela. Les mots comme \u00ab h\u00f4pital \u00bb, \u00ab lit \u00bb, \u00ab infirmi\u00e8re \u00bb sont des coquilles vides, des sons qui ne collent plus \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Ce qu\u2019il voit, c\u2019est un lieu de silence et de blancheur o\u00f9 l\u2019on range les hommes cass\u00e9s, o\u00f9 l\u2019on attend que la machine se remette \u00e0 tourner ou s\u2019arr\u00eate d\u00e9finitivement. L\u2019odeur de propre ne parvient pas \u00e0 couvrir celle, tenace, de la pourriture qui reste au fond de ses poumons. C\u2019est un autre enfer. Un enfer blanc. Il pousse la grille. Le fer grin\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 ainsi avant, un son aigre et familier. Rien n\u2019a chang\u00e9. Et pourtant, tout est devenu \u00e9tranger. Il voit le fronton de la mairie-\u00e9cole. Les lettres grav\u00e9es dans la pierre : LIBERT\u00c9, \u00c9GALIT\u00c9, FRATERNIT\u00c9. Avant, c\u2019\u00e9tait un credo, une \u00e9vidence. Maintenant, ce sont des mots qui sonnent creux. Libert\u00e9. Celle de pourrir dans la boue ? \u00c9galit\u00e9. Celle de la mort, offerte \u00e0 tous, du lieutenant au simple troufion ? Fraternit\u00e9. Celle qui lui a arrach\u00e9 le c\u0153ur \u00e0 chaque fois qu\u2019un gosse de vingt ans rendait son dernier souffle dans ses bras ? La pierre est froide, propre. Les mots sont intacts. Lui ne l\u2019est plus. Il voit le monument aux morts, tout neuf. La pierre est encore p\u00e2le, elle n\u2019a pas pris la patine des si\u00e8cles. Il s\u2019approche. Ses doigts effleurent les noms. Il les connaissait \u00e0 peine, ces gar\u00e7ons d\u2019un autre canton, et pourtant, il a vu mourir leurs doubles par milliers. Ce monument, c\u2019est un mensonge de ciment . Une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de mettre de l\u2019ordre dans le chaos, de donner un sens \u00e0 l\u2019indicible. La R\u00e9publique enterre ses morts et grave ses valeurs, mais elle ne peut pas graver l\u2019odeur de la gangr\u00e8ne. Il voit la cour de l\u2019\u00e9cole. Les marronniers, la marelle effac\u00e9e sur le sol. Le portemanteau o\u00f9 s\u2019aligneront les blouses. Le tableau noir, vide, attendant les le\u00e7ons de morale. \u00ab Aimez-vous les uns les autres. \u00bb Comment peut-il \u00e9crire cela, lui qui a vu des hommes s\u2019entretuer pour dix m\u00e8tres de terre gorg\u00e9e de sang ? Il voit son reflet dans la vitre de la classe. Un homme en costume sombre, trop grand, trop raide. Le \u00ab hussard noir \u00bb. Son uniforme d\u2019avant \u00e9tait bleu horizon, tach\u00e9 de sang et de boue. Maintenant, il porte l\u2019uniforme du savoir, de la raison. Un d\u00e9guisement. Ses mains veulent trembler. Il les tient crois\u00e9es dans son dos. Il entre dans la classe. L\u2019odeur de la craie et de l\u2019encre. Un sanctuaire. Un mensonge n\u00e9cessaire. Demain, il devra ouvrir le livre d\u2019Histoire. Parler de la patrie, du droit, des Lumi\u00e8res. Il devra regarder en face les visages innocents des enfants et leur transmettre ce feu sacr\u00e9 qui a br\u00fbl\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 consumer toute une g\u00e9n\u00e9ration. Il voit sa mission, maintenant. Ce n\u2019est plus une foi na\u00efve. C\u2019est un acte de r\u00e9sistance. Un rempart contre la barbarie. Si ces murs ont tenu, si ces mots sur le fronton sont encore debout, c\u2019est peut-\u00eatre pour cela : pour qu\u2019un homme bris\u00e9 vienne, chaque matin, t\u00e9moigner malgr\u00e9 lui que le savoir doit survivre \u00e0 la folie. Il n\u2019enseignera pas la glorification de la guerre. Il enseignera la grammaire, la logique, la g\u00e9ographie. Il leur apprendra \u00e0 penser, pour que plus jamais des hommes ne se fassent aussi b\u00eatement massacrer au nom de mots qu\u2019on leur a appris sans leur en donner le sens. Il pose sa sacoche sur l\u2019estrade. Un geste d\u2019une infinie lassitude. Le silence de la classe est plus lourd que celui des champs de bataille. C\u2019est le silence d\u2019avant la temp\u00eate, le silence de l\u2019attente. Les enfants arriveront demain. Il leur devra la v\u00e9rit\u00e9, mais pas toute la v\u00e9rit\u00e9. Juste les armes pour la construire, eux-m\u00eames. Il monte l\u2019escalier de bois. Les marches g\u00e9missent, un bruit de fatigue ancienne. La porte de son logement de fonction claque doucement derri\u00e8re lui. Le silence. Il pose les mains sur la table de ch\u00eane, froide. La pi\u00e8ce sent la cire et le papier, le renferm\u00e9 des lieux sans pr\u00e9sence. Un lit \u00e9troit, une armoire. Le mur est nu. Pas de crucifix. Seule une p\u00e2le trace rectangulaire dans la chaux, plus claire, o\u00f9 l\u2019ancien occupant avait accroch\u00e9 sa foi. Lui n\u2019y a rien mis. Le cr\u00e9pi brut, la r\u00e9publique la\u00efque dans sa nudit\u00e9. Il s\u2019approche de la fen\u00eatre. La nuit tombe sur Saint-Bonnet-le-D\u00e9sert. Une \u00e0 une, les lumi\u00e8res des maisons s\u2019\u00e9teignent. Les toits de tuiles s\u2019effacent, noy\u00e9s dans l\u2019indigo. Puis il ne reste plus que la ligne des toits, dentel\u00e9e et p\u00e2le, contre l\u2019obscurit\u00e9 plus profonde qui commence au-del\u00e0. *La for\u00eat.* Elle est l\u00e0, massive, silencieuse. Une \u00e9tendue d\u2019encre qui boit la lumi\u00e8re r\u00e9siduelle du ciel. Ce n\u2019est pas l\u2019horreur min\u00e9rale des Dardanelles, ni la boue labour\u00e9e de Champagne. C\u2019est une obscurit\u00e9 vivante, respirante. Elle ne sent pas la poudre et la mort. Elle exhale une odeur humide de mousse, de terre et de feuilles pourries. Une odeur ancienne, qui \u00e9tait l\u00e0 avant les hommes, avant la R\u00e9publique, avant les noms sur le monument. Il voit le myst\u00e8re. L\u2019\u00e9paisseur imp\u00e9n\u00e9trable des futaies. L\u2019absence totale de chemin, de rep\u00e8re. La for\u00eat n\u2019a pas de front, pas de tranch\u00e9e. Elle est un tout, sauvage et entier. Quelque chose en lui, d\u2019instinctif, se tend. L\u2019\u0153il qui cherche un mouvement, une silhouette, le r\u00e9flexe de la sentinelle. Rien. Seul le vent, un souffle \u00e0 peine audible qui fait fr\u00e9mir la cime des ch\u00eanes. C\u2019est une paix qui ressemble \u00e0 une menace. Un monde qui continue sans lui, sans ses le\u00e7ons, sans ses mots. Une France bien plus ancienne que celle des hussards noirs. Une France sauvage qui se moque des frontons et des devises, et qui n\u2019a jamais entendu parler de Dieu. Il reste l\u00e0, longtemps, le front contre la vitre froide. Il ne prie pas. Il n\u2019attend rien. Il \u00e9coute ce silence-l\u00e0, si diff\u00e9rent de celui des salles d\u2019h\u00f4pital ou des champs de bataille. Un silence qui n\u2019est pas vide, mais plein. Plein de nuit, de racines, de b\u00eates invisibles et d\u2019une indiff\u00e9rence absolue. Pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, face \u00e0 cette for\u00eat noire et primordiale, il se sent \u00e9trangement \u00e0 sa place. Dans ce monde sans dieu, sans croix, sans promesse, il n\u2019a de compte \u00e0 rendre \u00e0 personne. Seulement \u00e0 lui-m\u00eame. Et peut-\u00eatre, dans cette obscurit\u00e9 famili\u00e8re et oubli\u00e9e, retrouver l\u2019ombre de l\u2019homme qu\u2019il \u00e9tait avant que le monde ne se mette \u00e0 br\u00fbler et \u00e0 prier des dieux sourds. ## 12 novembre 2025 Revenir \u00e0 la langue ce n\u2019est pas rebrousser chemin. C\u2019est ( esp\u00e9rons-le ) r\u00e9gler la tension d\u2019une phrase jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne sonne plus faux. J\u2019\u00e9tais repris par cette vieille obsession d\u2019appara\u00eetre sans me trahir quand les livres soudain du haut de la biblioth\u00e8que sont tomb\u00e9s sur mes pieds. La connaissance entre encore par la douleur, soit. Je jette un regard vers la fen\u00eatre : c\u2019est bien l\u2019automne, vieux clich\u00e9 ; il y a, \u00e9videmment, une feuille rest\u00e9e coll\u00e9e \u00e0 la vitre, immobile. Je me penche, je ramasse : Bloy, Bernanos, Boutang, Rebatet. Que de souvenirs. Un vertige fait de d\u00e9sir et de honte m\u2019a pouss\u00e9 vers la fatigue puis dans le fauteuil. Les pieds endoloris, le corps et l\u2019esprit engourdis je feuillette celui dont la reliure a c\u00e9d\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame. Ce qui surgit d\u2019abord, ce sont ces voix singuli\u00e8res qui m\u2019ont jadis tant tenu en respect : moins leur fatras, leurs histoires que leur son, cette fa\u00e7on d\u2019accoler, d\u2019accoupler des mots que je ne me serais, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, jamais permis. En ce temps il me fallait un dictionnaire sous la main ; parfois je ne cherchais pas ; je ne cherchais plus, toujours cette m\u00eame fatigue , et alors : je pronon\u00e7ais \u00e0 voix haute et la compr\u00e9hension venait par le grain. Leurs certitudes me glissaient dessus ; j\u2019\u00e9tais mon propre tamis de chercheur d\u2019or. Je m\u2019inventais des Klondike, des tombereaux de neige, des dents en or. \u00c0 propos de mots, un nom passe : Rabelais, suivi de pr\u00e8s par Villon comme une ombre. Des \u00e9nigmes, un koan pour la cervelle de mes vingt ans. \u00ab Que voulaient-ils dire ? \u00bb C\u2019\u00e9tait la grande question, il suffisait seulement de la poser. Elle restait sans r\u00e9ponse et, tr\u00e8s vite, la question reculait dans l\u2019ombre elle aussi : le langage lui-m\u00eame m\u2019emportait. J\u2019ai gard\u00e9 cette habitude de lire la tenue d\u2019une phrase avant le r\u00e9cit qu\u2019elle impose. J\u2019ai voyag\u00e9, je me suis dispers\u00e9 : le sucre d\u2019une orange pel\u00e9e dans un train vers Karachi m\u2019a coll\u00e9 aux doigts plus longtemps que leurs id\u00e9es ; un r\u00e2le de chien crevant dans un foss\u00e9 lyonnais a expuls\u00e9 tous les poncifs autrefois an\u00f4nn\u00e9s en mati\u00e8re de ponctuation ; j\u2019ai d\u00e9sappris ma langue pour une grammaire de gestes, d\u2019ouies sanglantes et de fum\u00e9e. J\u2019ai feuillet\u00e9. le temps a pass\u00e9, la culpabilit\u00e9 est revenue. Je cherche Rabelais sur les rayons : rien. Je reviens \u00e0 la table de travail , \u00e0 l\u2019\u00e9diteur , \u00e0 la page \u00e0 peine noircie, au grand ouvert. Dans mon cr\u00e2ne une m\u00e9canique de bielles : garder-effacer. Un bruit r\u00e9gulier au loin \u2014 pendule ou ventilation, je parie pour la pendule. J\u2019ouvre au hasard une page soulign\u00e9e : je ne comprends rien du tout. La musicalit\u00e9 seule m\u2019emporte ou me recrache. Je reviens \u00e0 l\u2019\u00e9cran, \u00e0 l\u2019envie de trouver la jointure entre ces instants, de me tailler une peau qui tienne ( sans couture visible ). Ce que je cherche n\u2019est pas un retour en arri\u00e8re, une remise \u00e0 z\u00e9ro, mais un r\u00e9glage : couper ce qui ne sert \u00e0 rien dans le rien , tenir dans l\u2019instable m\u00eame. Ma main avance, h\u00e9site. Les livres sont rest\u00e9s par terre, une dorsale au bord du tapis ; la feuille contre la vitre ne bouge toujours pas. Un vide sur le rayon \u00e0 la taille exacte d\u2019un tome. Si j\u2019efface maintenant, quelle question me tombera dessus de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 ? Est-ce que je veux vraiment garder mon secret ? En ai-je encore seulement les moyens ? Je n\u2019en sais rien. Puis encore comme on s\u2019enfuit : stop assez d\u2019effort c\u2019est assez : revenir \u00e0 la langue, et reprendre. ## 18 novembre 2025 On aurait pu rester l\u00e0 longtemps. Des ann\u00e9es peut-\u00eatre. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitt\u00e9 Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a pass\u00e9 comme il passe : sans pr\u00e9venir, par paquets. Quelques ann\u00e9es auparavant, mettons trente. Il a d\u00e9sormais trente-cinq ans, il est \u00e0 Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu\u2019il habite l\u00e0 un fragment de cit\u00e9-jardin construite dans les ann\u00e9es 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employ\u00e9s comme lui, cens\u00e9s former une communaut\u00e9. L\u2019unique fen\u00eatre donne sur une cour et, au-del\u00e0, des immeubles. Peut-\u00eatre un avant-go\u00fbt de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n\u2019est pas curieux. Il a beau scruter, il doute d\u2019apercevoir Rueil-Malmaison. \u00c0 cette distance, il ne voit ni les anciennes vignes de Suresnes ni les pavillons ouvriers dessin\u00e9s au cordeau, encore moins les plans d\u2019urbanistes qui, un si\u00e8cle plus t\u00f4t, avaient cru organiser rationnellement la vie des gens comme lui. Il n\u2019y a pas de ch\u00e2teau. Mais n\u2019allons pas trop vite. Ce serait dommage de ne pas \u00e9voquer le cerisier japonais juste l\u00e0, devant la porte. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9 l\u00e0. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d\u2019origine : offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, \u00e0 ceux qui rentraient de l\u2019usine au pied du Mont-Val\u00e9rien. On l\u2019a admir\u00e9, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c\u2019\u00e9tait beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces p\u00e9tales roses au sol d\u00e9clenche ce type d\u2019\u00e9motion. On ne cherche pas trop non plus \u00e0 le savoir, on n\u2019a pas vraiment le temps. Pour payer cette turne, il s\u2019est inscrit dans une bo\u00eete d\u2019int\u00e9rim et a d\u00e9got\u00e9 un emploi de chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de r\u00e9formateurs sociaux qui avaient jur\u00e9 de sortir les ouvriers des taudis : des destins effac\u00e9s derri\u00e8re de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, \u00e7a tombe bien, il n\u2019en poss\u00e8de pas trop. \u00c0 part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n\u2019existe pas encore. On n\u2019imagine m\u00eame pas que \u00e7a puisse exister un jour. Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9guiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson \u00e9ventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la pr\u00e9caution d\u2019une \u00e9charpe. Le vent remonte de la Seine, s\u2019engouffre entre les barres r\u00e9centes et les vieux immeubles de la cit\u00e9-jardin, m\u00e9langeant les g\u00e9n\u00e9rations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement. Encore que, si l\u2019on tombe malade, \u00e7a n\u2019est pas un drame. L\u2019arr\u00eat de travail nous permet de tra\u00eener au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tir\u00e9s toute la journ\u00e9e. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de r\u00e9habilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s\u2019obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers \u00e0 des morts c\u00e9l\u00e8bres qu\u2019aux voisins de palier. Un bon livre, de pr\u00e9f\u00e9rence, un bien difficile qu\u2019on prendra la peine d\u2019annoter \u00e0 chaque page. On pourrait, de temps en temps, au d\u00e9but en tout cas, passer toute la journ\u00e9e au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le d\u00e9sire, cela nous changera un peu les id\u00e9es de retrouver ce N., po\u00e8te br\u00e9silien exil\u00e9, pour causer philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, r\u00e9fugi\u00e9s, rapatri\u00e9s, immigr\u00e9s, il ne voit en lui qu\u2019un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d\u2019une longue cha\u00eene d\u2019exils. Mais surtout boire et reboire \u00e0 tomber par terre devant le regard inquisiteur du t\u00f4lier maghr\u00e9bin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d\u2019une autre vague d\u2019ouvriers log\u00e9s jadis dans ces m\u00eames HBM, mais cette continuit\u00e9 sociale, on ne la voit pas, on se contente d\u2019encaisser la vue. On a l\u2019habitude. Derri\u00e8re lui, il n\u2019est pas rare qu\u2019on aper\u00e7oive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais \u00e7a y ressemble. Toute une population interlope qui vient \u00e9chouer l\u00e0, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin. On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner l\u00e0 avec sa danseuse serbe ou croate \u2014 on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Br\u00e9sil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent \u00e0 port\u00e9e de tram \u2014 Qu\u2019ils l\u2019ont plus ou moins pris en sympathie, \u00e0 moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l\u2019app\u00e2t du gain, car \u00e9videmment ces deux l\u00e0, la piaule qu\u2019ils lui c\u00e9deraient ne serait pas gratuite. Mais tout de m\u00eame moins ch\u00e8re que celle de l\u2019h\u00f4tel. ## 25 novembre 2025 Ce texte est n\u00e9 d\u2019un exercice d\u2019atelier autour d\u2019Henri Michaux, Face aux verrous, et de la formule : \u00ab Non, voil\u00e0 comme elle est \/ voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas \u00bb. La premi\u00e8re version (que j\u2019appelle ici \u201c09\u201d) d\u00e9roule le r\u00e9cit de fa\u00e7on lin\u00e9aire : Suresnes, la chambre, la cit\u00e9-jardin, le travail, le bistrot. Dans le cadre de la proposition #10, il s\u2019agissait de repartir de ce texte d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit et de lui opposer une s\u00e9rie de \u201cNon\u201d : non pas pour l\u2019illustrer ni l\u2019expliquer, mais pour refuser ses facilit\u00e9s, ses arrangements, ses angles morts. La \u201cversion atelier\u201d reprend ce geste sous forme de liste : un \u201cVoil\u00e0 ce qu\u2019elle est\u201d suivi de \u201cNon, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas\u201d, \u00e0 partir des trois premiers paragraphes, dans l\u2019esprit de l\u2019exercice. La seconde version pousse plus loin le dispositif : entre chaque paragraphe du r\u00e9cit, un bloc de phrases au pr\u00e9sent vient dire \u201cNon\u201d \u00e0 ce qui vient d\u2019\u00eatre racont\u00e9, comme si une autre voix, plus s\u00e8che, plus r\u00e9tive, refusait de laisser le texte se contenter de sa propre narration. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un commentaire ni d\u2019une correction, mais d\u2019un contre-chant : une fa\u00e7on de laisser coexister la version racontable et la version qui r\u00e9siste. 1 Voil\u00e0 ce qu\u2019elle est : arrivant \u00e0 trente-cinq ans dans une petite chambre de Suresnes, habitant sans le savoir un fragment de cit\u00e9-jardin, traversant chaque jour la cour, levant les yeux vers les immeubles, laissant le regard chercher Rueil-Malmaison sans la trouver, passant devant le cerisier japonais plant\u00e9 l\u00e0 pour offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, admirant deux fois d\u00e9j\u00e0 sa floraison, ses p\u00e9tales au sol, sentant parfois monter aux yeux une \u00e9motion qu\u2019on ne sait pas nommer. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : un simple \u201cquelques ann\u00e9es auparavant\u201d qui amortit le choc, un rappel vague de trentaine comme on feuillette un album, une petite chambre sans confort interchangeable avec toutes les autres, un d\u00e9cor neutre pour illustrer la gal\u00e8re. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : se contentant d\u2019un \u201cil a beau scruter\u201d de narrateur pos\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, regardant gentiment l\u2019horizon, attendant de voir surgir un ch\u00e2teau au loin comme dans un livre pour enfants. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : accueillant, logeant proprement, organisant rationnellement la vie des gens comme lui, r\u00e9alisant la promesse d\u2019urbanistes bien intentionn\u00e9s ; adoucissant les angles, distribuant la communaut\u00e9, offrant un sens lisible aux plaques de rues et aux pavillons au cordeau. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : r\u00e9duite \u00e0 un tableau noir, \u00e0 un cercueil tout trouv\u00e9, \u00e0 un clich\u00e9 de mis\u00e8re confortable pour lecteur compatissant, exhibant complaisamment la \u201cnullit\u00e9\u201d, la \u201cgrande mis\u00e8re\u201d, le \u201crien\u201d comme motif d\u00e9coratif. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : simple jolie touche de couleur qu\u2019on \u201caurait tort d\u2019oublier d\u2019\u00e9voquer\u201d, cerisier ajout\u00e9 pour faire cadre, arbre japonais de catalogue adoucissant la sc\u00e8ne, consolant proprement les ouvriers de retour de l\u2019usine. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : expliquant clairement pourquoi les larmes montent, justifiant l\u2019\u00e9motion par de beaux mots, fournissant une raison nette au serrement de gorge devant les p\u00e9tales roses au sol. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : laissant intacte la possibilit\u00e9 de croire encore \u00e0 un horizon disponible, \u00e0 un ailleurs de ch\u00e2teau ou de ville voisine, \u00e0 un futur qu\u2019on pourrait rejoindre en plissant un peu les yeux. Tu la vois et tu ne la connais pas. 2 On aurait pu rester l\u00e0 longtemps. Des ann\u00e9es peut-\u00eatre. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitt\u00e9 Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a pass\u00e9 comme il passe : sans pr\u00e9venir, par paquets. Non, on n\u2019aurait pas pu rester l\u00e0 longtemps, on ne tenait d\u00e9j\u00e0 pas debout. Non, on n\u2019a pas \u00ab quitt\u00e9 \u00bb Suresnes, on a \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9 par le salaire, par la lassitude, par le bail, par la honte, par tout ce qui pousse dehors sans qu\u2019on d\u00e9cide. Non, ce n\u2019est pas \u00ab un autre travail, un autre lieu \u00bb comme une s\u00e9rie de cartes postales, c\u2019est la m\u00eame fatigue d\u00e9plac\u00e9e, la m\u00eame angoisse empaquet\u00e9e, juste chang\u00e9e de d\u00e9cor. Non, le temps ne \u00ab passe \u00bb pas, il ronge, il ponce, il enl\u00e8ve des options une par une. Quelques ann\u00e9es auparavant, mettons trente. Il a d\u00e9sormais trente-cinq ans, il est \u00e0 Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu\u2019il habite l\u00e0 un fragment de cit\u00e9-jardin construite dans les ann\u00e9es 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employ\u00e9s comme lui, cens\u00e9s former une communaut\u00e9. L\u2019unique fen\u00eatre donne sur une cour et, au-del\u00e0, des immeubles. Peut-\u00eatre un avant-go\u00fbt de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n\u2019est pas curieux. Non, ce n\u2019est pas \u00ab quelques ann\u00e9es auparavant \u00bb, c\u2019est maintenant, encore maintenant, \u00e7a ne s\u2019est jamais vraiment referm\u00e9. Non, ce n\u2019est pas \u00ab une petite chambre sans confort \u00bb, c\u2019est la preuve qu\u2019on accepte n\u2019importe quoi tant qu\u2019il y a une serrure et un matelas. Non, il ne \u00ab sait pas \u00bb pour la cit\u00e9-jardin parce qu\u2019il n\u2019a pas le droit de savoir : toute l\u2019architecture sociale est faite pour qu\u2019il traverse sans lire, sans relier, sans comprendre qu\u2019on l\u2019a rang\u00e9 l\u00e0 avec d\u2019autres. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on n\u2019est \u00ab pas curieux \u00bb, c\u2019est qu\u2019on est trop \u00e9puis\u00e9 pour se permettre la curiosit\u00e9, qu\u2019on a appris \u00e0 ne plus lever la t\u00eate vers Courbevoie ou Nanterre de peur de voir ce qu\u2019on n\u2019aura jamais. Ce serait dommage de ne pas \u00e9voquer le cerisier japonais juste l\u00e0, devant la porte. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9 l\u00e0. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d\u2019origine : offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, \u00e0 ceux qui rentraient de l\u2019usine au pied du Mont-Val\u00e9rien. On l\u2019a admir\u00e9, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c\u2019\u00e9tait beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces p\u00e9tales roses au sol d\u00e9clenche ce type d\u2019\u00e9motion. On ne cherche pas trop non plus \u00e0 le savoir, on n\u2019a pas vraiment le temps. Non, ce ne serait pas dommage de ne pas l\u2019\u00e9voquer, le cerisier ; c\u2019est m\u00eame lui qui sert d\u2019alibi, de petit sucre po\u00e9tique pos\u00e9 sur la langue du r\u00e9cit pour le faire passer. Non, il ne \u00ab se contente pas \u00bb de perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9, il rappelle chaque ann\u00e9e qu\u2019on est rest\u00e9, coinc\u00e9, plant\u00e9 l\u00e0 comme lui, sans projet d\u2019origine. Non, ce n\u2019est pas \u00ab offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air \u00bb qui tient : la beaut\u00e9 ici est pr\u00e9vue, programm\u00e9e, distribu\u00e9e comme un calmant, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui donne la naus\u00e9e. Non, les larmes ne viennent pas \u00ab tellement c\u2019est beau \u00bb, elles montent parce que c\u2019est trop beau pour l\u2019endroit, parce que \u00e7a ne colle pas, parce que ce rose au sol met en lumi\u00e8re tout le reste qui ne l\u2019est pas. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on \u00ab ne peut pas vraiment dire en quoi \u00bb : on pourrait le dire, mais il faudrait pour \u00e7a soulever la chape enti\u00e8re, ce qu\u2019on ne se permet pas. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on \u00ab n\u2019a pas vraiment le temps \u00bb, c\u2019est qu\u2019on n\u2019a pas le droit de s\u2019y attarder sans que tout le reste s\u2019effondre avec. Pour payer cette turne, il s\u2019est inscrit dans une bo\u00eete d\u2019int\u00e9rim et a d\u00e9got\u00e9 un emploi de chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de r\u00e9formateurs sociaux qui avaient jur\u00e9 de sortir les ouvriers des taudis : des destins effac\u00e9s derri\u00e8re de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, \u00e7a tombe bien, il n\u2019en poss\u00e8de pas trop. \u00c0 part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n\u2019existe pas encore. On n\u2019imagine m\u00eame pas que \u00e7a puisse exister un jour. Non, ce n\u2019est pas \u00ab pour payer cette turne \u00bb comme si tout se r\u00e9sumait \u00e0 une combine provisoire, c\u2019est pour continuer d\u2019accepter qu\u2019il n\u2019y ait pas mieux qu\u2019une turne \u00e0 payer. Non, ce n\u2019est pas \u00ab sans y penser \u00bb qu\u2019il traverse ces rues : c\u2019est en pensant \u00e0 autre chose pour ne pas devenir fou devant ces noms de bienfaiteurs clou\u00e9s sur les fa\u00e7ades, en d\u00e9tournant le regard pour ne pas voir ce qu\u2019on a fait de leurs promesses. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019\u00ab il ne poss\u00e8de pas trop de jugeote \u00bb, c\u2019est qu\u2019on lui a appris \u00e0 la retourner contre lui : \u00e0 se croire un peu idiot plut\u00f4t que de voir l\u2019intelligence qu\u2019il faudrait pour d\u00e9monter la machine o\u00f9 il sert. Non, ce n\u2019est pas un d\u00e9tail attendrissant d\u2019\u00e9poque que ce plan papier sans GPS : c\u2019est la preuve qu\u2019on lui confie la ville uniquement comme labyrinthe \u00e0 livrer, pas comme espace \u00e0 habiter. Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9guiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson \u00e9ventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la pr\u00e9caution d\u2019une \u00e9charpe. Le vent remonte de la Seine, s\u2019engouffre entre les barres r\u00e9centes et les vieux immeubles de la cit\u00e9-jardin, m\u00e9langeant les g\u00e9n\u00e9rations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement. Non, ce n\u2019est pas \u00ab nul besoin de se d\u00e9guiser en clown \u00bb, ce n\u2019est pas une libert\u00e9 vestimentaire, c\u2019est simplement qu\u2019on ne poss\u00e8de rien d\u2019autre \u00e0 mettre sur le dos. Non, ce n\u2019est pas une \u00ab pr\u00e9caution \u00bb de prendre une \u00e9charpe, c\u2019est la peur de perdre un jour de salaire pour une bronchite, la peur de glisser encore un peu plus loin dans la pente. Non, ce vent de Seine ne \u00ab m\u00e9lange \u00bb pas les g\u00e9n\u00e9rations comme une jolie m\u00e9taphore, il les use pareil, il passe \u00e0 travers toutes les couches de peinture sociale, et lui n\u2019a juste pas les mots pour le dire. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019il \u00ab ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement \u00bb, c\u2019est qu\u2019il sait tr\u00e8s bien que le moindre rhume, ici, n\u2019est jamais b\u00eate : il co\u00fbte. Encore que, si l\u2019on tombe malade, \u00e7a n\u2019est pas un drame. L\u2019arr\u00eat de travail nous permet de tra\u00eener au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tir\u00e9s toute la journ\u00e9e. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de r\u00e9habilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s\u2019obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers \u00e0 des morts c\u00e9l\u00e8bres qu\u2019aux voisins de palier. Un bon livre, de pr\u00e9f\u00e9rence, un bien difficile qu\u2019on prendra la peine d\u2019annoter \u00e0 chaque page. Non, ce n\u2019est pas \u00ab pas un drame \u00bb de tomber malade, c\u2019est juste l\u2019unique mani\u00e8re d\u2019obtenir une tr\u00eave sans avoir \u00e0 la demander. Non, ce n\u2019est pas \u00ab tra\u00eener au lit \u00bb, c\u2019est s\u2019effondrer enfin, les rideaux tir\u00e9s pour ne pas voir la lumi\u00e8re insistante de ce dehors qui continue sans lui. Non, la \u00ab petite histoire de r\u00e9habilitations et de plans sociaux \u00bb n\u2019est pas une toile de fond : c\u2019est la mani\u00e8re officielle de renommer la violence qui le traverse, pendant que lui s\u2019accroche \u00e0 un livre pour rester vivant dans sa t\u00eate. Non, ce n\u2019est pas une anecdote romantique d\u2019ouvrier qui lit un \u00ab bon livre difficile \u00bb, c\u2019est une coupure suppl\u00e9mentaire : choisir les morts c\u00e9l\u00e8bres parce que les vivants autour sont trop proches, trop visibles, trop douloureux \u00e0 regarder en face. On pourrait, de temps en temps, au d\u00e9but en tout cas, passer toute la journ\u00e9e au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le d\u00e9sire, cela nous changera un peu les id\u00e9es de retrouver ce N., po\u00e8te br\u00e9silien exil\u00e9, pour causer philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, r\u00e9fugi\u00e9s, rapatri\u00e9s, immigr\u00e9s, il ne voit en lui qu\u2019un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d\u2019une longue cha\u00eene d\u2019exils. Mais surtout boire et reboire \u00e0 tomber par terre devant le regard inquisiteur du t\u00f4lier maghr\u00e9bin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d\u2019une autre vague d\u2019ouvriers log\u00e9s jadis dans ces m\u00eames HBM, mais cette continuit\u00e9 sociale, on ne la voit pas, on se contente d\u2019encaisser la vue. On a l\u2019habitude. Derri\u00e8re lui, il n\u2019est pas rare qu\u2019on aper\u00e7oive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais \u00e7a y ressemble. Toute une population interlope qui vient \u00e9chouer l\u00e0, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin. Non, ce n\u2019est pas \u00ab pour se changer un peu les id\u00e9es \u00bb qu\u2019on peut passer la journ\u00e9e au bistro, c\u2019est pour ne plus en avoir du tout, d\u2019id\u00e9es, au moins jusqu\u2019\u00e0 la fermeture. Non, N. n\u2019est pas \u00ab une sorte de camarade \u00bb, c\u2019est un miroir qu\u2019on refuse de regarder trop longtemps : un autre exil\u00e9, plus lisible parce qu\u2019il a un accent et un pays clair, alors que lui n\u2019a qu\u2019un RER et une adresse provisoire. Non, ce n\u2019est pas un simple \u00ab bled qui a vu passer \u00bb des vagues d\u2019ouvriers et de r\u00e9fugi\u00e9s, c\u2019est un entonnoir ; on ne voit pas la cha\u00eene d\u2019exils parce qu\u2019on est en train d\u2019en devenir un maillon sans l\u00e9gende. Non, le t\u00f4lier ne fait pas que \u00ab compter sa thune \u00bb, il compte aussi les corps qui tombent, les additions qui explosent, les dettes qui se nouent ; son regard n\u2019est pas qu\u2019inquisiteur, il est comptable de la mis\u00e8re. Non, ces silhouettes du fond ne sont pas un d\u00e9cor interlope : ce sont des vies enti\u00e8res rabattues \u00e0 l\u2019aube sur un coin de bar, qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re flouter en \u00ab on ne sait pas si ce sont vraiment des femmes \u00bb pour ne pas affronter ce qu\u2019on voit tr\u00e8s bien. On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner l\u00e0 avec sa danseuse serbe ou croate \u2014 on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Br\u00e9sil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent \u00e0 port\u00e9e de tram \u2014 Qu\u2019ils l\u2019ont plus ou moins pris en sympathie, \u00e0 moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l\u2019app\u00e2t du gain, car \u00e9videmment ces deux l\u00e0, la piaule qu\u2019ils lui c\u00e9deraient ne serait pas gratuite. Mais tout de m\u00eame moins ch\u00e8re que celle de l\u2019h\u00f4tel. Non, ce n\u2019est pas un simple \u00ab souvenir \u00bb parmi d\u2019autres, c\u2019est la sc\u00e8ne qu\u2019on se repasse pour se convaincre qu\u2019on a appartenu un peu \u00e0 ce d\u00e9cor. Non, le boxeur ne \u00ab se pavane \u00bb pas seulement : il montre ses muscles comme on exhibe un capital de survie, une mani\u00e8re de ne pas finir compl\u00e8tement dans le foss\u00e9. Non, ce n\u2019est pas une jolie carte possible \u00e0 dessiner, Nantes, Belgrade, Maghreb, Br\u00e9sil, banlieue ouest : c\u2019est un enchev\u00eatrement de d\u00e9racinements o\u00f9 personne n\u2019est vraiment chez soi, \u00e0 commencer par lui. Non, ce n\u2019est pas vraiment de la sympathie, ni seulement de la compassion ; c\u2019est du calcul, de chaque c\u00f4t\u00e9, pour savoir qui va tirer quoi de qui. Non, cette piaule \u00ab moins ch\u00e8re que l\u2019h\u00f4tel \u00bb n\u2019est pas une bonne affaire : c\u2019est une cage de secours, une marche de plus vers la d\u00e9pendance, avec juste assez de remise sur le prix pour pouvoir appeler \u00e7a une chance. 3 Apr\u00e8s l\u2019exercice autour de Michaux, le \u201cje\u201d du premier r\u00e9cit ne tenait plus tout seul. Le travail du \u00ab non, voil\u00e0 comme elle est \u00bb l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9plac\u00e9, comme si le narrateur ne pouvait plus se parler \u00e0 lui-m\u00eame sans se soup\u00e7onner de mensonge. La version 3 raconte donc la m\u00eame situation, mais \u00e0 la troisi\u00e8me personne : ce \u201cil\u201d n\u2019est pas un personnage de fiction, c\u2019est le m\u00eame homme tenu \u00e0 distance, regard\u00e9 comme on regarderait un autre, pour que le texte assume enfin ce qu\u2019il montre sans chercher \u00e0 se justifier. Il a trente-cinq ans, il vit \u00e0 Suresnes dans une petite chambre au bout d\u2019un couloir, une fen\u00eatre sur une cour, des immeubles qui ferment le ciel, un lit, une table, une chaise, \u00e7a suffit, et pourtant chaque soir, en refermant la porte, il a la sensation obscure d\u2019entrer un peu plus avant dans une cellule qui n\u2019est pas seulement de briques et de pl\u00e2tre mais de r\u00e9signation et de peur. Il traverse la cit\u00e9-jardin sans lire les noms de rues, il conna\u00eet le nombre de marches, le bruit des portes, l\u2019\u00e9cho dans l\u2019escalier quand quelqu\u2019un rentre trop tard, ces petits signes infimes qui lui disent qu\u2019il y a encore des vies autour de la sienne et qu\u2019il vit pourtant comme un disparu. Devant la porte il y a un cerisier japonais, plant\u00e9 l\u00e0 bien avant lui ; deux printemps d\u00e9j\u00e0, les p\u00e9tales roses ont recouvert les dalles, il a regard\u00e9 \u00e7a debout, sans bouger, comme si on avait renvers\u00e9 quelque chose que personne ne viendrait ramasser, et il se surprend \u00e0 penser que ce luxe inutile d\u2019une beaut\u00e9 offerte aux pauvres a quelque chose d\u2019accusateur, comme si cet arbre se souvenait mieux que nous de ce qu\u2019on avait promis aux hommes qui rentraient jadis de l\u2019usine. Le matin il part travailler comme chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0, int\u00e9rim, badge, hangar, cl\u00e9s du camion ; il plie le plan, il retient les virages, les sens interdits, les places possibles pour se garer en travers, les codes d\u2019immeubles, et il laisse filer les noms grav\u00e9s sur les plaques bleues, ces noms d\u2019anciens bienfaiteurs qu\u2019il ne peut pas prendre au s\u00e9rieux sans sentir monter en lui une col\u00e8re inutile, une de ces col\u00e8res muettes qui ab\u00eement l\u2019\u00e2me parce qu\u2019elles ne trouvent jamais de parole. L\u2019hiver, le vent remonte de la Seine, il siffle entre les barres et les vieux immeubles, il traverse les v\u00eatements, il vous prend aux poignets, \u00e0 la nuque ; il remonte son col, parfois une \u00e9charpe, il ne faut pas tomber malade, il ne faut pas laisser un jour de paye au fond du lit, et il s\u2019entend raisonner comme ces vieux cur\u00e9s de campagne qui sermonnaient les enfants sur le froid et la prudence, sauf que son dieu \u00e0 lui, c\u2019est la paie de la fin du mois, ce chiffre d\u00e9risoire auquel se trouve suspendue toute sa docilit\u00e9. Quand \u00e7a arrive quand m\u00eame, la maladie, il reste couch\u00e9, rideaux tir\u00e9s, la lumi\u00e8re filtr\u00e9e par le tissu, la ville continue derri\u00e8re comme un bruit d\u2019appareil qu\u2019on n\u2019\u00e9teint jamais ; il ouvre un livre trop difficile, il souligne, il \u00e9crit dans les marges, les noms des morts tiennent mieux compagnie que les voisins qu\u2019on croise sans se parler dans l\u2019escalier, et il sent avec une sorte de honte tranquille qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re encore ces voix lointaines \u00e0 la main qu\u2019il n\u2019ose pas tendre \u00e0 celui qui vit derri\u00e8re la cloison. Parfois il descend au bistrot en bas de la rue. Le patron est assis dans un coin, il compte, il regarde, il dit peu de choses ; au comptoir il finit par parler avec N., Br\u00e9silien, po\u00e8te, exil\u00e9, c\u2019est comme \u00e7a que l\u2019autre se pr\u00e9sente, et dans sa mani\u00e8re de prononcer certains noms de philosophes ou de villes il per\u00e7oit tout de suite qu\u2019il s\u2019accroche \u00e0 ces mots comme lui \u00e0 ses livres, de peur de dispara\u00eetre enti\u00e8rement dans la boue du quotidien ; ils \u00e9changent des titres, des fragments, des bouts de m\u00e9moire, ils boivent verre apr\u00e8s verre, il remonte en zigzag, il sent que le trottoir n\u2019est pas droit, il se dit que ce n\u2019est pas le trottoir, que c\u2019est lui, que c\u2019est sa faiblesse, et cette pens\u00e9e soudain lui arrache presque un rire, un rire amer qu\u2019il ravale parce qu\u2019il sait trop bien de quoi il se moque. Au fond du bar, \u00e0 l\u2019aube, il y a des silhouettes qui viennent du bois de Boulogne, manteaux trop courts, sacs plastiques, perruques qui glissent un peu, on fait semblant de ne pas trop regarder, puis on regarde quand m\u00eame, on d\u00e9tourne la t\u00eate trop tard, et chaque fois il se dit que nous avons l\u00e0, devant nous, la parabole la plus simple de notre temps : des corps us\u00e9s, vendus, d\u00e9plac\u00e9s, que personne n\u2019a le courage de nommer autrement qu\u2019avec ces mots vagues, \u00ab interlopes \u00bb, \u00ab femmes peut-\u00eatre \u00bb, comme si nommer plus juste nous obligeait \u00e0 r\u00e9pondre de quelque chose. Un boxeur nantais passe de temps en temps avec une danseuse venue de l\u2019Est, large d\u2019\u00e9paules, s\u00fbr de lui, il occupe l\u2019espace comme si le bar \u00e9tait \u00e0 lui ; c\u2019est par lui, par eux, qu\u2019il entend parler d\u2019une piaule \u00e0 louer, une autre chambre, plus petite, un peu moins ch\u00e8re que l\u2019h\u00f4tel o\u00f9 il descendait avant d\u2019arriver ici, il dit oui presque tout de suite, et en disant oui il sent confus\u00e9ment que ce n\u2019est pas seulement \u00e0 une chambre qu\u2019il acquiesce mais \u00e0 toute cette logique qui le tient, qui le r\u00e9duit, et qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re encore ce consentement obscur \u00e0 la panique de n\u2019avoir plus de toit. Les jours se ressemblent : livrer, rentrer, lire, redescendre parfois au bar, laisser le temps s\u2019user sur les m\u00eames trajets ; il passe devant le cerisier sans y penser, puis un soir, un matin, il s\u2019arr\u00eate, il voit les branches nues, les bourgeons, les feuilles \u00e0 venir, il se rappelle les p\u00e9tales au sol comme si c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre, et il se surprend \u00e0 chercher, sans y croire vraiment, si dans cette obstination muette de l\u2019arbre il n\u2019y aurait pas, malgr\u00e9 tout, une esp\u00e8ce de promesse pour les hommes que nous sommes devenus, fatigu\u00e9s, l\u00e2ches, mais pas enti\u00e8rement perdus. Il sait que \u00e7a ne durera pas, il ne sait pas ce qui vient apr\u00e8s ; pour l\u2019instant il habite l\u00e0, dans cette chambre, avec cet arbre devant la porte et ce bistrot au coin, et toute une ville autour qu\u2019il traverse chaque jour sans \u00eatre s\u00fbr d\u2019y avoir vraiment place, mais avec la sensation tenace, presque douloureuse, que quelqu\u2019un, quelque part, continue de compter ses pas comme on compte les fautes d\u2019un enfant qu\u2019on aime trop pour le laisser s\u2019endurcir tout \u00e0 fait. ## D\u00e9cembre : l\u2019intime d\u00e9pouill\u00e9 Les 2 et 9 d\u00e9cembre referment la s\u00e9quence. Les mains (Gertrude Stein). Les mains qui tremblent, qui se souviennent de ce qu\u2019elles ont tenu (pas seulement le crayon, mais avant : la boue, les corps). La main de l\u2019instituteur qui h\u00e9site devant le tableau. La main du nouveau-n\u00e9 Fausto Coppi qui s\u2019ouvre et se ferme pour la premi\u00e8re fois. Le principe : la main comme lieu de passage entre le corps, l\u2019Histoire et la langue. Pas de m\u00e9taphore complaisante. Juste le tremblement qui persiste. Le 9 d\u00e9cembre : les chambres d\u2019h\u00f4tel. La fen\u00eatre qu\u2019on regardait, puis qu\u2019on occulte. Les rideaux qu\u2019on tire. Le bruit qui recouvre tout. \u00ab L\u2019h\u00f4tel est l\u2019autel et l\u2019\u00e9tabli o\u00f9, sans le savoir, j\u2019ai commenc\u00e9 d\u2019apprendre \u00e0 mourir. \u00bb La fin juste : pas de r\u00e9solution. Juste ce d\u00e9pouillement progressif qui va de l\u2019observation (la fen\u00eatre) au retrait (les rideaux tir\u00e9s) jusqu\u2019\u00e0 l\u2019acceptation (\u00ab apprendre \u00e0 mourir \u00bb). ## 2 d\u00e9cembre 2025 Ce texte est n\u00e9 d\u2019une proposition d\u2019atelier de Fran\u00e7ois Bon, \u00e0 partir d\u2019un fragment de Gertrude Stein sur les mains et la fa\u00e7on de les lire. La consigne, telle que je l\u2019ai comprise, consistait \u00e0 ne pas prendre la main comme simple d\u00e9tail anatomique mais comme lieu de passage entre le corps, l\u2019histoire et la langue. La main tremble. Elle tremble parce qu\u2019elle a tenu d\u2019autres choses avant le crayon. Des choses dont on ne parle pas dans les lettres. La boue s\u00e8che encore dans les plis, les entailles ne se sont pas referm\u00e9es. La main descend vers la feuille, h\u00e9site. Ce n\u2019est pas la peur d\u2019\u00e9crire. C\u2019est que la main se souvient. Elle se souvient de ce qu\u2019elle a pouss\u00e9 dans un trou il y a quelques heures. Elle trace un pr\u00e9nom. Les doigts tremblent. Puis l\u2019encre recouvre le blanc et quelque chose se calme. Ou fait semblant de se calmer. Les pleins et les d\u00e9li\u00e9s reviennent, le geste s\u2019applique, la ligne se fait ferme. Comme si rien. Comme si on pouvait faire comme si. L\u2019autre main ne sait pas o\u00f9 se mettre. Elle bat un rythme sur le bois, \u00e0 plat, du bout des phalanges. Pour v\u00e9rifier. Que le sol tient. Qu\u2019on est encore l\u00e0. Elle lisse la feuille, suit les lignes, accompagne. Les m\u00eames doigts qui fouillaient tracent maintenant \u00ab ma ch\u00e9rie \u00bb avec une lenteur appliqu\u00e9e. Et au-dessus, invisible, il y a cette autre main qui ne tremble jamais, celle qui rayera les noms, qui comptera les corps qui ne r\u00e9pondront plus. \u00c0 l\u2019h\u00f4pital, les mains disparaissent sous les bandages. On ne voit qu\u2019un bout de doigt, un ongle cass\u00e9. Parfois une main tient une cigarette. Elle la tient longtemps avant de la porter aux l\u00e8vres. Le poignet se plie, les l\u00e8vres aspirent, la braise rougit. La main retombe aussit\u00f4t. Trop lourde. Paume ouverte. Les mains des infirmi\u00e8res ne tremblent pas. Elles saisissent, soul\u00e8vent, retournent, frottent jusqu\u2019\u00e0 faire blanchir les jointures. Ce ne sont pas des caresses. Ce sont des gestes qui laissent la peau rouge et propre. Des doigts frais se posent au front, restent quelques secondes. Non, vous n\u2019avez plus de fi\u00e8vre, vous sortirez bient\u00f4t. La main retombe, se range le long du corps. Mais le tremblement continue, discret, au bout des doigts. Les mots sont moins s\u00fbrs que le tremblement. Quand la main descend du train, elle porte ce qui reste d\u2019une valise. Un cube de toile, de carton fatigu\u00e9. Les doigts se crispent sur la poign\u00e9e, les phalanges blanchissent. L\u2019autre main s\u2019agrippe \u00e0 la barre de m\u00e9tal. Paume coll\u00e9e au froid. Le corps ne tient que par l\u00e0. Une main qui retient, une main qui emporte. Le train freine, la secousse remonte jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9paule. La main sur la barre serre plus fort. Sur le quai, d\u2019autres mains se tendent. Mais la sienne ne les cherche pas. Elle doit l\u00e2cher seule, elle le sait. Elle h\u00e9site, quitte la barre froide, se retrouve ouverte dans le vide. Alors elle se replie, se referme, dispara\u00eet dans une poche. Comme si le plus s\u00fbr \u00e9tait de ne toucher \u00e0 rien. La valise reste dehors, suspendue, tirant sur l\u2019autre main qui ne peut pas se cacher. La main de l\u2019homme revenu qu\u2019il va falloir faire passer pour un homme ordinaire. La main de l\u2019instituteur farfouille dans la bo\u00eete, choisit la craie blanche, se tourne vers le tableau noir. Elle h\u00e9site. Le poignet suspendu. Comme si \u00e9crire quelques mots demandait plus d\u2019effort que de tirer une g\u00e2chette. Elle trace : 15 septembre 1919. La craie crisse, blanchit la pulpe des doigts. Chaque lettre se pose avec une application trop appliqu\u00e9e. Les enfants sentent qu\u2019il se passe autre chose. Au m\u00eame moment, loin, dans la province d\u2019Alexandrie, au Pi\u00e9mont, une toute petite main se ferme et se rouvre pour la premi\u00e8re fois sur rien. La main d\u2019un nouveau-n\u00e9 qu\u2019on appellera Fausto Coppi. Cette main ne porte encore aucune trace. L\u2019autre main de l\u2019instituteur ne sait pas quoi faire. Elle s\u2019ouvre, se ferme, finit par se glisser dans la poche de la veste, paume serr\u00e9e. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il faut tenir en r\u00e9serve ce que la main qui \u00e9crit ne dira pas. Il ne le sait pas encore. ## 9 d\u00e9cembre 2025 La fen\u00eatre de la chambre d\u2019h\u00f4tel a longtemps \u00e9t\u00e9 ce que je cherchais en premier. J\u2019allais vers elle comme si c\u2019\u00e9tait pour \u00e7a que j\u2019\u00e9tais venu, voir la ville \u00e0 travers ce cadre-l\u00e0 plut\u00f4t qu\u2019un autre. Je ne sais plus ce que je regardais exactement : les fa\u00e7ades d\u2019en face, un bout de ciel, une enseigne, peu importe, c\u2019\u00e9tait la ville vue depuis cette vitre qui comptait. Je ne me souviens plus vraiment quand j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de regarder par la fen\u00eatre. \u00c0 un moment, cela s\u2019est invers\u00e9. Lorsque j\u2019avais la possibilit\u00e9 de l\u2019occulter, je le faisais. Je rep\u00e9rais le rideau et je le tirais sans m\u00eame v\u00e9rifier ce qu\u2019il y avait dehors. Je me souviens de rideaux surtout, de leurs plis, de leur \u00e9paisseur, pas des vues qu\u2019ils masquaient. Je ne me rappelle pas avoir jamais ferm\u00e9 les volets d\u2019une chambre d\u2019h\u00f4tel. La fen\u00eatre restait l\u00e0, quelque part derri\u00e8re, disponible, mais d\u00e9j\u00e0 \u00e9cart\u00e9e. La perception du bruit dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, qu\u2019il vienne des chambres d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, de plus loin dans l\u2019immeuble ou de l\u2019ext\u00e9rieur, a longtemps tout recouvert. Je me souviens d\u2019un \u00e9t\u00e9 br\u00fblant o\u00f9 j\u2019ai ouvert la fen\u00eatre en grand. Le bruit et la lumi\u00e8re sont entr\u00e9s d\u2019un seul bloc. Je suis rest\u00e9 l\u00e0, sans la refermer. Premi\u00e8re fois que je pense avec un peu plus d\u2019acuit\u00e9 que d\u2019habitude au mot premi\u00e8re et au mot fois pos\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Le mot c\u00f4te \u2014 aussi saugrenu soit le rapprochement \u2014 me ram\u00e8ne \u00e0 agneau et \u00e0 autel et d\u00e9bouche sur une ruelle grise dans le quartier du Marais. Quelques marches raides \u00e0 grimper, une rambarde de fer mouill\u00e9e, et puis la porte sombre de cet h\u00f4tel. Premi\u00e8re fois que je me retrouve seul dans un h\u00f4tel. Et c\u2019est maintenant que \u00e7a me revient : l\u2019\u00e9treinte exag\u00e9r\u00e9e, la toute derni\u00e8re fois que nous f\u00eemes l\u2019amour, P. et moi. Mais c\u2019\u00e9tait pr\u00e8s de quinze ans plus tard. La ville \u00e9tait devenue une \u00e9trang\u00e8re, et nous faisions semblant de l\u2019\u00eatre aussi. Nous vivions s\u00e9par\u00e9s d\u00e9j\u00e0, en p\u00e9riph\u00e9rie. Ce qui aurait d\u00fb \u00eatre arrach\u00e9 d\u2019un coup, comme une \u00e9charde, nous avons tra\u00een\u00e9 \u00e0 le faire. La nuit est tomb\u00e9e. On ne savait pas o\u00f9 aller et c\u2019est par hasard que nous nous retrouv\u00e2mes \u00e0 l\u2019angle de la ruelle, \u00e0 gravir les marches, \u00e0 passer par la m\u00eame porte sombre. Entre les deux, d\u2019autres nuits s\u2019accrochent, moins nettes. D\u2019autres rues de la ville, d\u2019autres jeux de cl\u00e9s, et au bout une porte sombre qui se dresse. \u00c0 chaque fois, je me retrouve \u00e0 redessiner la m\u00eame figure : un sac, quelques affaires, un num\u00e9ro de chambre, l\u2019habitude de passer par un h\u00f4tel. Pour moi, une chambre d\u2019h\u00f4tel au mois n\u2019a rien d\u2019une chambre de passage. On y reste, on y revient tous les soirs, on s\u2019y r\u00e9veille plusieurs fois de suite au m\u00eame endroit. Le confort affich\u00e9, avec gaz \u00e0 tous les \u00e9tages, veut dire qu\u2019on peut cuisiner, se laver, faire ses besoins sans quitter la chambre. C\u2019est un logement pos\u00e9 dans un couloir, derri\u00e8re une porte identique \u00e0 toutes les autres. Dans une chambre d\u2019h\u00f4tel au mois, personne ne vient faire le m\u00e9nage. Le locataire fait le n\u00e9cessaire lui-m\u00eame. Derri\u00e8re la cloison de la chambre dont je me souviens vivait une vieille femme. Elle chantonnait toute la journ\u00e9e, et c\u2019est ainsi que j\u2019ai su que quelqu\u2019un habitait l\u00e0. Une fois ou deux, j\u2019ai vu sa chambre : des montagnes de sacs-poubelles, de linge, d\u2019emballages vides, un amoncellement o\u00f9 on ne voyait plus le sol. \u00c0 l\u2019\u00e9tage au-dessus vivait un ma\u00e7on qui \u00e9coutait du reggae. Il m\u2019invitait souvent \u00e0 partager un repas. Chez lui, tout \u00e9tait organis\u00e9, chaque chose avait sa place, et une sorte de confort tranquille r\u00e9gnait dans la pi\u00e8ce. L\u2019h\u00f4tel est l\u2019autel et l\u2019\u00e9tabli o\u00f9, sans le savoir, j\u2019ai commenc\u00e9 d\u2019apprendre \u00e0 mourir. Ce qui reste : \u2013Comment une contrainte devient m\u00e9thode. Les exercices #boost sont des contraintes externes. Mais au lieu de les subir, le texte les retourne, les d\u00e9tourne, les transforme en outils. \u2013Comment le refus construit. Les \u00ab Non \u00bb de Suresnes montrent que le d\u00e9pouillement n\u2019est pas un manque, c\u2019est un travail actif. Arracher ce qui lisse. \u2013Comment les reprises creusent. Les sept r\u00eaves en trois versions, Suresnes en trois versions. R\u00e9p\u00e9ter n\u2019est pas ressasser, c\u2019est affiner. Chaque reprise enl\u00e8ve encore un peu. \u2013Comment le dispositif lib\u00e8re. La polyphonie (vingt vues) permet de dire ce qu\u2019un \u00ab je \u00bb unifi\u00e9 ne pourrait pas dire. Donner la parole \u00e0 la saucisse n\u2019est pas un jeu gratuit, c\u2019est une m\u00e9thode pour \u00e9chapper au surplomb narratif. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/csm_68216_4548b00dec.jpg?1768070119", "tags": ["Ateliers d'\u00e9criture"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-02-12-construire-un-autel.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-02-12-construire-un-autel.html", "title": "Boost 02 #12 | Construire un autel ", "date_published": "2025-12-09T10:53:52Z", "date_modified": "2026-01-10T08:22:26Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

La fen\u00eatre de la chambre d\u2019h\u00f4tel a longtemps \u00e9t\u00e9 ce que je cherchais en premier. J\u2019allais vers elle comme si c\u2019\u00e9tait pour \u00e7a que j\u2019\u00e9tais venu, voir la ville \u00e0 travers ce cadre-l\u00e0 plut\u00f4t qu\u2019un autre. Je ne sais plus ce que je regardais exactement : les fa\u00e7ades d\u2019en face, un bout de ciel, une enseigne, peu importe, c\u2019\u00e9tait la ville vue depuis cette vitre qui comptait. Je ne me souviens plus vraiment quand j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de regarder par la fen\u00eatre. \u00c0 un moment, cela s\u2019est invers\u00e9. Lorsque j\u2019avais la possibilit\u00e9 de l\u2019occulter, je le faisais. Je rep\u00e9rais le rideau et je le tirais sans m\u00eame v\u00e9rifier ce qu\u2019il y avait dehors. Je me souviens de rideaux surtout, de leurs plis, de leur \u00e9paisseur, pas des vues qu\u2019ils masquaient. Je ne me rappelle pas avoir jamais ferm\u00e9 les volets d\u2019une chambre d\u2019h\u00f4tel. La fen\u00eatre restait l\u00e0, quelque part derri\u00e8re, disponible, mais d\u00e9j\u00e0 \u00e9cart\u00e9e. La perception du bruit dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, qu\u2019il vienne des chambres d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, de plus loin dans l\u2019immeuble ou de l\u2019ext\u00e9rieur, a longtemps tout recouvert. Je me souviens d\u2019un \u00e9t\u00e9 br\u00fblant o\u00f9 j\u2019ai ouvert la fen\u00eatre en grand. Le bruit et la lumi\u00e8re sont entr\u00e9s d\u2019un seul bloc. Je suis rest\u00e9 l\u00e0, sans la refermer. Premi\u00e8re fois que je pense avec un peu plus d\u2019acuit\u00e9 que d\u2019habitude au mot premi\u00e8re<\/em> et au mot fois<\/em> pos\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. Le mot c\u00f4te — aussi saugrenu soit le rapprochement — me ram\u00e8ne \u00e0 agneau et \u00e0 autel et d\u00e9bouche sur une ruelle grise dans le quartier du Marais. Quelques marches raides \u00e0 grimper, une rambarde de fer mouill\u00e9e, et puis la porte sombre de cet h\u00f4tel. Premi\u00e8re fois que je me retrouve seul dans un h\u00f4tel. Et c\u2019est maintenant que \u00e7a me revient : l\u2019\u00e9treinte exag\u00e9r\u00e9e, la toute derni\u00e8re fois que nous f\u00eemes l\u2019amour, P. et moi. Mais c\u2019\u00e9tait pr\u00e8s de quinze ans plus tard. La ville \u00e9tait devenue une \u00e9trang\u00e8re, et nous faisions semblant de l\u2019\u00eatre aussi. Nous vivions s\u00e9par\u00e9s d\u00e9j\u00e0, en p\u00e9riph\u00e9rie. Ce qui aurait d\u00fb \u00eatre arrach\u00e9 d\u2019un coup, comme une \u00e9charde, nous avons tra\u00een\u00e9 \u00e0 le faire. La nuit est tomb\u00e9e. On ne savait pas o\u00f9 aller et c\u2019est par hasard que nous nous retrouv\u00e2mes \u00e0 l\u2019angle de la ruelle, \u00e0 gravir les marches, \u00e0 passer par la m\u00eame porte sombre. Entre les deux, d\u2019autres nuits s\u2019accrochent, moins nettes. D\u2019autres rues de la ville, d\u2019autres jeux de cl\u00e9s, et au bout une porte sombre qui se dresse. \u00c0 chaque fois, je me retrouve \u00e0 redessiner la m\u00eame figure : un sac, quelques affaires, un num\u00e9ro de chambre, l\u2019habitude de passer par un h\u00f4tel. Pour moi, une chambre d\u2019h\u00f4tel au mois n\u2019a rien d\u2019une chambre de passage. On y reste, on y revient tous les soirs, on s\u2019y r\u00e9veille plusieurs fois de suite au m\u00eame endroit. Le confort affich\u00e9, avec gaz \u00e0 tous les \u00e9tages, veut dire qu\u2019on peut cuisiner, se laver, faire ses besoins sans quitter la chambre. C\u2019est un logement pos\u00e9 dans un couloir, derri\u00e8re une porte identique \u00e0 toutes les autres. Dans une chambre d\u2019h\u00f4tel au mois, personne ne vient faire le m\u00e9nage. Le locataire fait le n\u00e9cessaire lui-m\u00eame. Derri\u00e8re la cloison de la chambre dont je me souviens vivait une vieille femme. Elle chantonnait toute la journ\u00e9e, et c\u2019est ainsi que j\u2019ai su que quelqu\u2019un habitait l\u00e0. Une fois ou deux, j\u2019ai vu sa chambre : des montagnes de sacs-poubelles, de linge, d\u2019emballages vides, un amoncellement o\u00f9 on ne voyait plus le sol. \u00c0 l\u2019\u00e9tage au-dessus vivait un ma\u00e7on qui \u00e9coutait du reggae. Il m\u2019invitait souvent \u00e0 partager un repas. Chez lui, tout \u00e9tait organis\u00e9, chaque chose avait sa place, et une sorte de confort tranquille r\u00e9gnait dans la pi\u00e8ce. L\u2019h\u00f4tel est l\u2019autel et l\u2019\u00e9tabli o\u00f9, sans le savoir, j\u2019ai commenc\u00e9 d\u2019apprendre \u00e0 mourir.<\/p>\n

Illustration<\/strong> La chambre que Vincent van Gogh a occup\u00e9e pendant deux mois \u00e0 l\u2019auberge Ravoux , Auvers-sur-Oise.<\/p>", "content_text": " La fen\u00eatre de la chambre d\u2019h\u00f4tel a longtemps \u00e9t\u00e9 ce que je cherchais en premier. J\u2019allais vers elle comme si c\u2019\u00e9tait pour \u00e7a que j\u2019\u00e9tais venu, voir la ville \u00e0 travers ce cadre-l\u00e0 plut\u00f4t qu\u2019un autre. Je ne sais plus ce que je regardais exactement : les fa\u00e7ades d\u2019en face, un bout de ciel, une enseigne, peu importe, c\u2019\u00e9tait la ville vue depuis cette vitre qui comptait. Je ne me souviens plus vraiment quand j\u2019ai arr\u00eat\u00e9 de regarder par la fen\u00eatre. \u00c0 un moment, cela s\u2019est invers\u00e9. Lorsque j\u2019avais la possibilit\u00e9 de l\u2019occulter, je le faisais. Je rep\u00e9rais le rideau et je le tirais sans m\u00eame v\u00e9rifier ce qu\u2019il y avait dehors. Je me souviens de rideaux surtout, de leurs plis, de leur \u00e9paisseur, pas des vues qu\u2019ils masquaient. Je ne me rappelle pas avoir jamais ferm\u00e9 les volets d\u2019une chambre d\u2019h\u00f4tel. La fen\u00eatre restait l\u00e0, quelque part derri\u00e8re, disponible, mais d\u00e9j\u00e0 \u00e9cart\u00e9e. La perception du bruit dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, qu\u2019il vienne des chambres d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, de plus loin dans l\u2019immeuble ou de l\u2019ext\u00e9rieur, a longtemps tout recouvert. Je me souviens d\u2019un \u00e9t\u00e9 br\u00fblant o\u00f9 j\u2019ai ouvert la fen\u00eatre en grand. Le bruit et la lumi\u00e8re sont entr\u00e9s d\u2019un seul bloc. Je suis rest\u00e9 l\u00e0, sans la refermer. Premi\u00e8re fois que je pense avec un peu plus d\u2019acuit\u00e9 que d\u2019habitude au mot *premi\u00e8re* et au mot *fois* pos\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. 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On ne savait pas o\u00f9 aller et c\u2019est par hasard que nous nous retrouv\u00e2mes \u00e0 l\u2019angle de la ruelle, \u00e0 gravir les marches, \u00e0 passer par la m\u00eame porte sombre. Entre les deux, d\u2019autres nuits s\u2019accrochent, moins nettes. D\u2019autres rues de la ville, d\u2019autres jeux de cl\u00e9s, et au bout une porte sombre qui se dresse. \u00c0 chaque fois, je me retrouve \u00e0 redessiner la m\u00eame figure : un sac, quelques affaires, un num\u00e9ro de chambre, l\u2019habitude de passer par un h\u00f4tel. Pour moi, une chambre d\u2019h\u00f4tel au mois n\u2019a rien d\u2019une chambre de passage. On y reste, on y revient tous les soirs, on s\u2019y r\u00e9veille plusieurs fois de suite au m\u00eame endroit. Le confort affich\u00e9, avec gaz \u00e0 tous les \u00e9tages, veut dire qu\u2019on peut cuisiner, se laver, faire ses besoins sans quitter la chambre. C\u2019est un logement pos\u00e9 dans un couloir, derri\u00e8re une porte identique \u00e0 toutes les autres. Dans une chambre d\u2019h\u00f4tel au mois, personne ne vient faire le m\u00e9nage. Le locataire fait le n\u00e9cessaire lui-m\u00eame. Derri\u00e8re la cloison de la chambre dont je me souviens vivait une vieille femme. Elle chantonnait toute la journ\u00e9e, et c\u2019est ainsi que j\u2019ai su que quelqu\u2019un habitait l\u00e0. Une fois ou deux, j\u2019ai vu sa chambre : des montagnes de sacs-poubelles, de linge, d\u2019emballages vides, un amoncellement o\u00f9 on ne voyait plus le sol. \u00c0 l\u2019\u00e9tage au-dessus vivait un ma\u00e7on qui \u00e9coutait du reggae. Il m\u2019invitait souvent \u00e0 partager un repas. Chez lui, tout \u00e9tait organis\u00e9, chaque chose avait sa place, et une sorte de confort tranquille r\u00e9gnait dans la pi\u00e8ce. L\u2019h\u00f4tel est l\u2019autel et l\u2019\u00e9tabli o\u00f9, sans le savoir, j\u2019ai commenc\u00e9 d\u2019apprendre \u00e0 mourir. **Illustration** La chambre que Vincent van Gogh a occup\u00e9e pendant deux mois \u00e0 l\u2019auberge Ravoux , Auvers-sur-Oise. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/9-1024x768.jpg?1765277625", "tags": ["Ateliers d'\u00e9criture"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-02-11-tranches-de-vie-par-les-mains.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-02-11-tranches-de-vie-par-les-mains.html", "title": "Boost 02 #11 | Tranches de vie par les mains", "date_published": "2025-12-02T07:14:25Z", "date_modified": "2026-01-10T08:22:46Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

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Ce texte est n\u00e9 d\u2019une proposition d\u2019atelier de Fran\u00e7ois Bon, \u00e0 partir d\u2019un fragment de Gertrude Stein sur les mains et la fa\u00e7on de les lire. La consigne, telle que je l\u2019ai comprise, consistait \u00e0 ne pas prendre la main comme simple d\u00e9tail anatomique mais comme lieu de passage entre le corps, l\u2019histoire et la langue. <\/p>\n<\/blockquote>\n

La main tremble. Elle tremble parce qu’elle a tenu d’autres choses avant le crayon. Des choses dont on ne parle pas dans les lettres. La boue s\u00e8che encore dans les plis, les entailles ne se sont pas referm\u00e9es. La main descend vers la feuille, h\u00e9site. Ce n’est pas la peur d’\u00e9crire. C’est que la main se souvient. Elle se souvient de ce qu’elle a pouss\u00e9 dans un trou il y a quelques heures. Elle trace un pr\u00e9nom. Les doigts tremblent. Puis l’encre recouvre le blanc et quelque chose se calme. Ou fait semblant de se calmer. Les pleins et les d\u00e9li\u00e9s reviennent, le geste s’applique, la ligne se fait ferme. Comme si rien. Comme si on pouvait faire comme si.<\/p>\n

L’autre main ne sait pas o\u00f9 se mettre. Elle bat un rythme sur le bois, \u00e0 plat, du bout des phalanges. Pour v\u00e9rifier. Que le sol tient. Qu’on est encore l\u00e0. Elle lisse la feuille, suit les lignes, accompagne. Les m\u00eames doigts qui fouillaient tracent maintenant « ma ch\u00e9rie » avec une lenteur appliqu\u00e9e. Et au-dessus, invisible, il y a cette autre main qui ne tremble jamais, celle qui rayera les noms, qui comptera les corps qui ne r\u00e9pondront plus.<\/p>\n

\u00c0 l’h\u00f4pital, les mains disparaissent sous les bandages. On ne voit qu’un bout de doigt, un ongle cass\u00e9. Parfois une main tient une cigarette. Elle la tient longtemps avant de la porter aux l\u00e8vres. Le poignet se plie, les l\u00e8vres aspirent, la braise rougit. La main retombe aussit\u00f4t. Trop lourde. Paume ouverte. Les mains des infirmi\u00e8res ne tremblent pas. Elles saisissent, soul\u00e8vent, retournent, frottent jusqu’\u00e0 faire blanchir les jointures. Ce ne sont pas des caresses. Ce sont des gestes qui laissent la peau rouge et propre. Des doigts frais se posent au front, restent quelques secondes. Non, vous n’avez plus de fi\u00e8vre, vous sortirez bient\u00f4t. La main retombe, se range le long du corps. Mais le tremblement continue, discret, au bout des doigts. Les mots sont moins s\u00fbrs que le tremblement.<\/p>\n

Quand la main descend du train, elle porte ce qui reste d’une valise. Un cube de toile, de carton fatigu\u00e9. Les doigts se crispent sur la poign\u00e9e, les phalanges blanchissent. L’autre main s’agrippe \u00e0 la barre de m\u00e9tal. Paume coll\u00e9e au froid. Le corps ne tient que par l\u00e0. Une main qui retient, une main qui emporte. Le train freine, la secousse remonte jusqu’\u00e0 l’\u00e9paule. La main sur la barre serre plus fort. Sur le quai, d’autres mains se tendent. Mais la sienne ne les cherche pas. Elle doit l\u00e2cher seule, elle le sait. Elle h\u00e9site, quitte la barre froide, se retrouve ouverte dans le vide. Alors elle se replie, se referme, dispara\u00eet dans une poche. Comme si le plus s\u00fbr \u00e9tait de ne toucher \u00e0 rien. La valise reste dehors, suspendue, tirant sur l’autre main qui ne peut pas se cacher. La main de l’homme revenu qu’il va falloir faire passer pour un homme ordinaire.<\/p>\n

La main de l’instituteur farfouille dans la bo\u00eete, choisit la craie blanche, se tourne vers le tableau noir. Elle h\u00e9site. Le poignet suspendu. Comme si \u00e9crire quelques mots demandait plus d’effort que de tirer une g\u00e2chette. Elle trace : 15 septembre 1919. La craie crisse, blanchit la pulpe des doigts. Chaque lettre se pose avec une application trop appliqu\u00e9e. Les enfants sentent qu’il se passe autre chose.<\/p>\n

Au m\u00eame moment, loin, dans la province d’Alexandrie, au Pi\u00e9mont, une toute petite main se ferme et se rouvre pour la premi\u00e8re fois sur rien. La main d’un nouveau-n\u00e9 qu’on appellera Fausto Coppi. Cette main ne porte encore aucune trace. L’autre main de l’instituteur ne sait pas quoi faire. Elle s’ouvre, se ferme, finit par se glisser dans la poche de la veste, paume serr\u00e9e. C’est l\u00e0 qu’il faut tenir en r\u00e9serve ce que la main qui \u00e9crit ne dira pas.<\/p>\n

Il ne le sait pas encore.<\/p>", "content_text": " >Ce texte est n\u00e9 d\u2019une proposition d\u2019atelier de Fran\u00e7ois Bon, \u00e0 partir d\u2019un fragment de Gertrude Stein sur les mains et la fa\u00e7on de les lire. La consigne, telle que je l\u2019ai comprise, consistait \u00e0 ne pas prendre la main comme simple d\u00e9tail anatomique mais comme lieu de passage entre le corps, l\u2019histoire et la langue. La main tremble. Elle tremble parce qu'elle a tenu d'autres choses avant le crayon. Des choses dont on ne parle pas dans les lettres. La boue s\u00e8che encore dans les plis, les entailles ne se sont pas referm\u00e9es. La main descend vers la feuille, h\u00e9site. Ce n'est pas la peur d'\u00e9crire. C'est que la main se souvient. Elle se souvient de ce qu'elle a pouss\u00e9 dans un trou il y a quelques heures. Elle trace un pr\u00e9nom. Les doigts tremblent. Puis l'encre recouvre le blanc et quelque chose se calme. Ou fait semblant de se calmer. Les pleins et les d\u00e9li\u00e9s reviennent, le geste s'applique, la ligne se fait ferme. Comme si rien. Comme si on pouvait faire comme si. L'autre main ne sait pas o\u00f9 se mettre. Elle bat un rythme sur le bois, \u00e0 plat, du bout des phalanges. Pour v\u00e9rifier. Que le sol tient. Qu'on est encore l\u00e0. Elle lisse la feuille, suit les lignes, accompagne. Les m\u00eames doigts qui fouillaient tracent maintenant \u00ab ma ch\u00e9rie \u00bb avec une lenteur appliqu\u00e9e. Et au-dessus, invisible, il y a cette autre main qui ne tremble jamais, celle qui rayera les noms, qui comptera les corps qui ne r\u00e9pondront plus. \u00c0 l'h\u00f4pital, les mains disparaissent sous les bandages. On ne voit qu'un bout de doigt, un ongle cass\u00e9. Parfois une main tient une cigarette. Elle la tient longtemps avant de la porter aux l\u00e8vres. Le poignet se plie, les l\u00e8vres aspirent, la braise rougit. La main retombe aussit\u00f4t. Trop lourde. Paume ouverte. Les mains des infirmi\u00e8res ne tremblent pas. Elles saisissent, soul\u00e8vent, retournent, frottent jusqu'\u00e0 faire blanchir les jointures. Ce ne sont pas des caresses. Ce sont des gestes qui laissent la peau rouge et propre. Des doigts frais se posent au front, restent quelques secondes. Non, vous n'avez plus de fi\u00e8vre, vous sortirez bient\u00f4t. La main retombe, se range le long du corps. Mais le tremblement continue, discret, au bout des doigts. Les mots sont moins s\u00fbrs que le tremblement. Quand la main descend du train, elle porte ce qui reste d'une valise. Un cube de toile, de carton fatigu\u00e9. Les doigts se crispent sur la poign\u00e9e, les phalanges blanchissent. L'autre main s'agrippe \u00e0 la barre de m\u00e9tal. Paume coll\u00e9e au froid. Le corps ne tient que par l\u00e0. Une main qui retient, une main qui emporte. Le train freine, la secousse remonte jusqu'\u00e0 l'\u00e9paule. La main sur la barre serre plus fort. Sur le quai, d'autres mains se tendent. Mais la sienne ne les cherche pas. Elle doit l\u00e2cher seule, elle le sait. Elle h\u00e9site, quitte la barre froide, se retrouve ouverte dans le vide. Alors elle se replie, se referme, dispara\u00eet dans une poche. Comme si le plus s\u00fbr \u00e9tait de ne toucher \u00e0 rien. La valise reste dehors, suspendue, tirant sur l'autre main qui ne peut pas se cacher. La main de l'homme revenu qu'il va falloir faire passer pour un homme ordinaire. La main de l'instituteur farfouille dans la bo\u00eete, choisit la craie blanche, se tourne vers le tableau noir. Elle h\u00e9site. Le poignet suspendu. Comme si \u00e9crire quelques mots demandait plus d'effort que de tirer une g\u00e2chette. Elle trace : 15 septembre 1919. La craie crisse, blanchit la pulpe des doigts. Chaque lettre se pose avec une application trop appliqu\u00e9e. Les enfants sentent qu'il se passe autre chose. Au m\u00eame moment, loin, dans la province d'Alexandrie, au Pi\u00e9mont, une toute petite main se ferme et se rouvre pour la premi\u00e8re fois sur rien. La main d'un nouveau-n\u00e9 qu'on appellera Fausto Coppi. Cette main ne porte encore aucune trace. L'autre main de l'instituteur ne sait pas quoi faire. Elle s'ouvre, se ferme, finit par se glisser dans la poche de la veste, paume serr\u00e9e. C'est l\u00e0 qu'il faut tenir en r\u00e9serve ce que la main qui \u00e9crit ne dira pas. Il ne le sait pas encore. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/uploads467ceafec53bf5925948655.jpg?1764625407", "tags": ["Ateliers d'\u00e9criture"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-02-10-non-voila-comme-elle-est.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-02-10-non-voila-comme-elle-est.html", "title": "Boost 02 # 10 | non, voil\u00e0 comme elle est", "date_published": "2025-11-25T07:24:48Z", "date_modified": "2026-01-10T08:23:02Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

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Ce texte est n\u00e9 d\u2019un exercice d\u2019atelier autour d\u2019Henri Michaux, Face aux verrous, et de la formule : « Non, voil\u00e0 comme elle est \/ voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas ». La premi\u00e8re version (que j\u2019appelle ici “09”) d\u00e9roule le r\u00e9cit de fa\u00e7on lin\u00e9aire : Suresnes, la chambre, la cit\u00e9-jardin, le travail, le bistrot. Dans le cadre de la proposition #10, il s\u2019agissait de repartir de ce texte d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit et de lui opposer une s\u00e9rie de “Non” : non pas pour l\u2019illustrer ni l\u2019expliquer, mais pour refuser ses facilit\u00e9s, ses arrangements, ses angles morts. La “version atelier” reprend ce geste sous forme de liste : un “Voil\u00e0 ce qu\u2019elle est” suivi de “Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas”, \u00e0 partir des trois premiers paragraphes, dans l\u2019esprit de l\u2019exercice. La seconde version pousse plus loin le dispositif : entre chaque paragraphe du r\u00e9cit, un bloc de phrases au pr\u00e9sent vient dire “Non” \u00e0 ce qui vient d\u2019\u00eatre racont\u00e9, comme si une autre voix, plus s\u00e8che, plus r\u00e9tive, refusait de laisser le texte se contenter de sa propre narration. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un commentaire ni d\u2019une correction, mais d\u2019un contre-chant : une fa\u00e7on de laisser coexister la version racontable et la version qui r\u00e9siste.<\/p>\n<\/blockquote>\n

1<\/h1>\n

Voil\u00e0 ce qu\u2019elle est : arrivant \u00e0 trente-cinq ans dans une petite chambre de Suresnes, habitant sans le savoir un fragment de cit\u00e9-jardin, traversant chaque jour la cour, levant les yeux vers les immeubles, laissant le regard chercher Rueil-Malmaison sans la trouver, passant devant le cerisier japonais plant\u00e9 l\u00e0 pour offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, admirant deux fois d\u00e9j\u00e0 sa floraison, ses p\u00e9tales au sol, sentant parfois monter aux yeux une \u00e9motion qu\u2019on ne sait pas nommer.<\/p>\n

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Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : un simple “quelques ann\u00e9es auparavant” qui amortit le choc, un rappel vague de trentaine comme on feuillette un album, une petite chambre sans confort interchangeable avec toutes les autres, un d\u00e9cor neutre pour illustrer la gal\u00e8re.\nNon, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : se contentant d\u2019un “il a beau scruter” de narrateur pos\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, regardant gentiment l\u2019horizon, attendant de voir surgir un ch\u00e2teau au loin comme dans un livre pour enfants.\nNon, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : accueillant, logeant proprement, organisant rationnellement la vie des gens comme lui, r\u00e9alisant la promesse d\u2019urbanistes bien intentionn\u00e9s ; adoucissant les angles, distribuant la communaut\u00e9, offrant un sens lisible aux plaques de rues et aux pavillons au cordeau.\nNon, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : r\u00e9duite \u00e0 un tableau noir, \u00e0 un cercueil tout trouv\u00e9, \u00e0 un clich\u00e9 de mis\u00e8re confortable pour lecteur compatissant, exhibant complaisamment la “nullit\u00e9”, la “grande mis\u00e8re”, le “rien” comme motif d\u00e9coratif.\nNon, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : simple jolie touche de couleur qu\u2019on “aurait tort d\u2019oublier d\u2019\u00e9voquer”, cerisier ajout\u00e9 pour faire cadre, arbre japonais de catalogue adoucissant la sc\u00e8ne, consolant proprement les ouvriers de retour de l\u2019usine.\nNon, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : expliquant clairement pourquoi les larmes montent, justifiant l\u2019\u00e9motion par de beaux mots, fournissant une raison nette au serrement de gorge devant les p\u00e9tales roses au sol.\nNon, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : laissant intacte la possibilit\u00e9 de croire encore \u00e0 un horizon disponible, \u00e0 un ailleurs de ch\u00e2teau ou de ville voisine, \u00e0 un futur qu\u2019on pourrait rejoindre en plissant un peu les yeux.\nTu la vois et tu ne la connais pas.<\/p>\n<\/blockquote>\n

2<\/h1>\n

On aurait pu rester l\u00e0 longtemps. Des ann\u00e9es peut-\u00eatre. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitt\u00e9 Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a pass\u00e9 comme il passe : sans pr\u00e9venir, par paquets.<\/p>\n

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Non, on n\u2019aurait pas pu rester l\u00e0 longtemps, on ne tenait d\u00e9j\u00e0 pas debout. Non, on n\u2019a pas « quitt\u00e9 » Suresnes, on a \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9 par le salaire, par la lassitude, par le bail, par la honte, par tout ce qui pousse dehors sans qu\u2019on d\u00e9cide. Non, ce n\u2019est pas « un autre travail, un autre lieu » comme une s\u00e9rie de cartes postales, c\u2019est la m\u00eame fatigue d\u00e9plac\u00e9e, la m\u00eame angoisse empaquet\u00e9e, juste chang\u00e9e de d\u00e9cor. Non, le temps ne « passe » pas, il ronge, il ponce, il enl\u00e8ve des options une par une.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Quelques ann\u00e9es auparavant, mettons trente. Il a d\u00e9sormais trente-cinq ans, il est \u00e0 Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu\u2019il habite l\u00e0 un fragment de cit\u00e9-jardin construite dans les ann\u00e9es 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employ\u00e9s comme lui, cens\u00e9s former une communaut\u00e9. L\u2019unique fen\u00eatre donne sur une cour et, au-del\u00e0, des immeubles. Peut-\u00eatre un avant-go\u00fbt de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n\u2019est pas curieux.<\/p>\n

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Non, ce n\u2019est pas « quelques ann\u00e9es auparavant », c\u2019est maintenant, encore maintenant, \u00e7a ne s\u2019est jamais vraiment referm\u00e9. Non, ce n\u2019est pas « une petite chambre sans confort », c\u2019est la preuve qu\u2019on accepte n\u2019importe quoi tant qu\u2019il y a une serrure et un matelas. Non, il ne « sait pas » pour la cit\u00e9-jardin parce qu\u2019il n\u2019a pas le droit de savoir : toute l\u2019architecture sociale est faite pour qu\u2019il traverse sans lire, sans relier, sans comprendre qu\u2019on l\u2019a rang\u00e9 l\u00e0 avec d\u2019autres. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on n\u2019est « pas curieux », c\u2019est qu\u2019on est trop \u00e9puis\u00e9 pour se permettre la curiosit\u00e9, qu\u2019on a appris \u00e0 ne plus lever la t\u00eate vers Courbevoie ou Nanterre de peur de voir ce qu\u2019on n\u2019aura jamais.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Ce serait dommage de ne pas \u00e9voquer le cerisier japonais juste l\u00e0, devant la porte. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9 l\u00e0. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d\u2019origine : offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, \u00e0 ceux qui rentraient de l\u2019usine au pied du Mont-Val\u00e9rien. On l\u2019a admir\u00e9, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c\u2019\u00e9tait beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces p\u00e9tales roses au sol d\u00e9clenche ce type d\u2019\u00e9motion. On ne cherche pas trop non plus \u00e0 le savoir, on n\u2019a pas vraiment le temps.<\/p>\n

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Non, ce ne serait pas dommage de ne pas l\u2019\u00e9voquer, le cerisier ; c\u2019est m\u00eame lui qui sert d\u2019alibi, de petit sucre po\u00e9tique pos\u00e9 sur la langue du r\u00e9cit pour le faire passer. Non, il ne « se contente pas » de perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9, il rappelle chaque ann\u00e9e qu\u2019on est rest\u00e9, coinc\u00e9, plant\u00e9 l\u00e0 comme lui, sans projet d\u2019origine. Non, ce n\u2019est pas « offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air » qui tient : la beaut\u00e9 ici est pr\u00e9vue, programm\u00e9e, distribu\u00e9e comme un calmant, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui donne la naus\u00e9e. Non, les larmes ne viennent pas « tellement c\u2019est beau », elles montent parce que c\u2019est trop beau pour l\u2019endroit, parce que \u00e7a ne colle pas, parce que ce rose au sol met en lumi\u00e8re tout le reste qui ne l\u2019est pas. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on « ne peut pas vraiment dire en quoi » : on pourrait le dire, mais il faudrait pour \u00e7a soulever la chape enti\u00e8re, ce qu\u2019on ne se permet pas. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on « n\u2019a pas vraiment le temps », c\u2019est qu\u2019on n\u2019a pas le droit de s\u2019y attarder sans que tout le reste s\u2019effondre avec.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Pour payer cette turne, il s\u2019est inscrit dans une bo\u00eete d\u2019int\u00e9rim et a d\u00e9got\u00e9 un emploi de chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de r\u00e9formateurs sociaux qui avaient jur\u00e9 de sortir les ouvriers des taudis : des destins effac\u00e9s derri\u00e8re de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, \u00e7a tombe bien, il n\u2019en poss\u00e8de pas trop. \u00c0 part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n\u2019existe pas encore. On n\u2019imagine m\u00eame pas que \u00e7a puisse exister un jour.<\/p>\n

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Non, ce n\u2019est pas « pour payer cette turne » comme si tout se r\u00e9sumait \u00e0 une combine provisoire, c\u2019est pour continuer d\u2019accepter qu\u2019il n\u2019y ait pas mieux qu\u2019une turne \u00e0 payer. Non, ce n\u2019est pas « sans y penser » qu\u2019il traverse ces rues : c\u2019est en pensant \u00e0 autre chose pour ne pas devenir fou devant ces noms de bienfaiteurs clou\u00e9s sur les fa\u00e7ades, en d\u00e9tournant le regard pour ne pas voir ce qu\u2019on a fait de leurs promesses. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019« il ne poss\u00e8de pas trop de jugeote », c\u2019est qu\u2019on lui a appris \u00e0 la retourner contre lui : \u00e0 se croire un peu idiot plut\u00f4t que de voir l\u2019intelligence qu\u2019il faudrait pour d\u00e9monter la machine o\u00f9 il sert. Non, ce n\u2019est pas un d\u00e9tail attendrissant d\u2019\u00e9poque que ce plan papier sans GPS : c\u2019est la preuve qu\u2019on lui confie la ville uniquement comme labyrinthe \u00e0 livrer, pas comme espace \u00e0 habiter.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9guiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson \u00e9ventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la pr\u00e9caution d\u2019une \u00e9charpe. Le vent remonte de la Seine, s\u2019engouffre entre les barres r\u00e9centes et les vieux immeubles de la cit\u00e9-jardin, m\u00e9langeant les g\u00e9n\u00e9rations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement.<\/p>\n

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Non, ce n\u2019est pas « nul besoin de se d\u00e9guiser en clown », ce n\u2019est pas une libert\u00e9 vestimentaire, c\u2019est simplement qu\u2019on ne poss\u00e8de rien d\u2019autre \u00e0 mettre sur le dos. Non, ce n\u2019est pas une « pr\u00e9caution » de prendre une \u00e9charpe, c\u2019est la peur de perdre un jour de salaire pour une bronchite, la peur de glisser encore un peu plus loin dans la pente. Non, ce vent de Seine ne « m\u00e9lange » pas les g\u00e9n\u00e9rations comme une jolie m\u00e9taphore, il les use pareil, il passe \u00e0 travers toutes les couches de peinture sociale, et lui n\u2019a juste pas les mots pour le dire. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019il « ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement », c\u2019est qu\u2019il sait tr\u00e8s bien que le moindre rhume, ici, n\u2019est jamais b\u00eate : il co\u00fbte.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Encore que, si l\u2019on tombe malade, \u00e7a n\u2019est pas un drame. L\u2019arr\u00eat de travail nous permet de tra\u00eener au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tir\u00e9s toute la journ\u00e9e. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de r\u00e9habilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s\u2019obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers \u00e0 des morts c\u00e9l\u00e8bres qu\u2019aux voisins de palier. Un bon livre, de pr\u00e9f\u00e9rence, un bien difficile qu\u2019on prendra la peine d\u2019annoter \u00e0 chaque page.<\/p>\n

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Non, ce n\u2019est pas « pas un drame » de tomber malade, c\u2019est juste l\u2019unique mani\u00e8re d\u2019obtenir une tr\u00eave sans avoir \u00e0 la demander. Non, ce n\u2019est pas « tra\u00eener au lit », c\u2019est s\u2019effondrer enfin, les rideaux tir\u00e9s pour ne pas voir la lumi\u00e8re insistante de ce dehors qui continue sans lui. Non, la « petite histoire de r\u00e9habilitations et de plans sociaux » n\u2019est pas une toile de fond : c\u2019est la mani\u00e8re officielle de renommer la violence qui le traverse, pendant que lui s\u2019accroche \u00e0 un livre pour rester vivant dans sa t\u00eate. Non, ce n\u2019est pas une anecdote romantique d\u2019ouvrier qui lit un « bon livre difficile », c\u2019est une coupure suppl\u00e9mentaire : choisir les morts c\u00e9l\u00e8bres parce que les vivants autour sont trop proches, trop visibles, trop douloureux \u00e0 regarder en face.<\/p>\n<\/blockquote>\n

On pourrait, de temps en temps, au d\u00e9but en tout cas, passer toute la journ\u00e9e au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le d\u00e9sire, cela nous changera un peu les id\u00e9es de retrouver ce N., po\u00e8te br\u00e9silien exil\u00e9, pour causer philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, r\u00e9fugi\u00e9s, rapatri\u00e9s, immigr\u00e9s, il ne voit en lui qu\u2019un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d\u2019une longue cha\u00eene d\u2019exils. Mais surtout boire et reboire \u00e0 tomber par terre devant le regard inquisiteur du t\u00f4lier maghr\u00e9bin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d\u2019une autre vague d\u2019ouvriers log\u00e9s jadis dans ces m\u00eames HBM, mais cette continuit\u00e9 sociale, on ne la voit pas, on se contente d\u2019encaisser la vue. On a l\u2019habitude. Derri\u00e8re lui, il n\u2019est pas rare qu\u2019on aper\u00e7oive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais \u00e7a y ressemble. Toute une population interlope qui vient \u00e9chouer l\u00e0, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin.<\/p>\n

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Non, ce n\u2019est pas « pour se changer un peu les id\u00e9es » qu\u2019on peut passer la journ\u00e9e au bistro, c\u2019est pour ne plus en avoir du tout, d\u2019id\u00e9es, au moins jusqu\u2019\u00e0 la fermeture. Non, N. n\u2019est pas « une sorte de camarade », c\u2019est un miroir qu\u2019on refuse de regarder trop longtemps : un autre exil\u00e9, plus lisible parce qu\u2019il a un accent et un pays clair, alors que lui n\u2019a qu\u2019un RER et une adresse provisoire. Non, ce n\u2019est pas un simple « bled qui a vu passer » des vagues d\u2019ouvriers et de r\u00e9fugi\u00e9s, c\u2019est un entonnoir ; on ne voit pas la cha\u00eene d\u2019exils parce qu\u2019on est en train d\u2019en devenir un maillon sans l\u00e9gende. Non, le t\u00f4lier ne fait pas que « compter sa thune », il compte aussi les corps qui tombent, les additions qui explosent, les dettes qui se nouent ; son regard n\u2019est pas qu\u2019inquisiteur, il est comptable de la mis\u00e8re. Non, ces silhouettes du fond ne sont pas un d\u00e9cor interlope : ce sont des vies enti\u00e8res rabattues \u00e0 l\u2019aube sur un coin de bar, qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re flouter en « on ne sait pas si ce sont vraiment des femmes » pour ne pas affronter ce qu\u2019on voit tr\u00e8s bien.<\/p>\n<\/blockquote>\n

On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner l\u00e0 avec sa danseuse serbe ou croate — on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Br\u00e9sil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent \u00e0 port\u00e9e de tram — Qu\u2019ils l\u2019ont plus ou moins pris en sympathie, \u00e0 moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l\u2019app\u00e2t du gain, car \u00e9videmment ces deux l\u00e0, la piaule qu\u2019ils lui c\u00e9deraient ne serait pas gratuite. Mais tout de m\u00eame moins ch\u00e8re que celle de l\u2019h\u00f4tel.<\/p>\n

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Non, ce n\u2019est pas un simple « souvenir » parmi d\u2019autres, c\u2019est la sc\u00e8ne qu\u2019on se repasse pour se convaincre qu\u2019on a appartenu un peu \u00e0 ce d\u00e9cor. Non, le boxeur ne « se pavane » pas seulement : il montre ses muscles comme on exhibe un capital de survie, une mani\u00e8re de ne pas finir compl\u00e8tement dans le foss\u00e9. Non, ce n\u2019est pas une jolie carte possible \u00e0 dessiner, Nantes, Belgrade, Maghreb, Br\u00e9sil, banlieue ouest : c\u2019est un enchev\u00eatrement de d\u00e9racinements o\u00f9 personne n\u2019est vraiment chez soi, \u00e0 commencer par lui. Non, ce n\u2019est pas vraiment de la sympathie, ni seulement de la compassion ; c\u2019est du calcul, de chaque c\u00f4t\u00e9, pour savoir qui va tirer quoi de qui. Non, cette piaule « moins ch\u00e8re que l\u2019h\u00f4tel » n\u2019est pas une bonne affaire : c\u2019est une cage de secours, une marche de plus vers la d\u00e9pendance, avec juste assez de remise sur le prix pour pouvoir appeler \u00e7a une chance.<\/p>\n<\/blockquote>\n

3<\/h1>\n
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Apr\u00e8s l\u2019exercice autour de Michaux, le “je” du premier r\u00e9cit ne tenait plus tout seul. Le travail du « non, voil\u00e0 comme elle est » l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9plac\u00e9, comme si le narrateur ne pouvait plus se parler \u00e0 lui-m\u00eame sans se soup\u00e7onner de mensonge. La version 3 raconte donc la m\u00eame situation, mais \u00e0 la troisi\u00e8me personne : ce “il” n\u2019est pas un personnage de fiction, c\u2019est le m\u00eame homme tenu \u00e0 distance, regard\u00e9 comme on regarderait un autre, pour que le texte assume enfin ce qu\u2019il montre sans chercher \u00e0 se justifier.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Il a trente-cinq ans, il vit \u00e0 Suresnes dans une petite chambre au bout d\u2019un couloir, une fen\u00eatre sur une cour, des immeubles qui ferment le ciel, un lit, une table, une chaise, \u00e7a suffit, et pourtant chaque soir, en refermant la porte, il a la sensation obscure d\u2019entrer un peu plus avant dans une cellule qui n\u2019est pas seulement de briques et de pl\u00e2tre mais de r\u00e9signation et de peur. Il traverse la cit\u00e9-jardin sans lire les noms de rues, il conna\u00eet le nombre de marches, le bruit des portes, l\u2019\u00e9cho dans l\u2019escalier quand quelqu\u2019un rentre trop tard, ces petits signes infimes qui lui disent qu\u2019il y a encore des vies autour de la sienne et qu\u2019il vit pourtant comme un disparu. Devant la porte il y a un cerisier japonais, plant\u00e9 l\u00e0 bien avant lui ; deux printemps d\u00e9j\u00e0, les p\u00e9tales roses ont recouvert les dalles, il a regard\u00e9 \u00e7a debout, sans bouger, comme si on avait renvers\u00e9 quelque chose que personne ne viendrait ramasser, et il se surprend \u00e0 penser que ce luxe inutile d\u2019une beaut\u00e9 offerte aux pauvres a quelque chose d\u2019accusateur, comme si cet arbre se souvenait mieux que nous de ce qu\u2019on avait promis aux hommes qui rentraient jadis de l\u2019usine. Le matin il part travailler comme chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0, int\u00e9rim, badge, hangar, cl\u00e9s du camion ; il plie le plan, il retient les virages, les sens interdits, les places possibles pour se garer en travers, les codes d\u2019immeubles, et il laisse filer les noms grav\u00e9s sur les plaques bleues, ces noms d\u2019anciens bienfaiteurs qu\u2019il ne peut pas prendre au s\u00e9rieux sans sentir monter en lui une col\u00e8re inutile, une de ces col\u00e8res muettes qui ab\u00eement l\u2019\u00e2me parce qu\u2019elles ne trouvent jamais de parole. L\u2019hiver, le vent remonte de la Seine, il siffle entre les barres et les vieux immeubles, il traverse les v\u00eatements, il vous prend aux poignets, \u00e0 la nuque ; il remonte son col, parfois une \u00e9charpe, il ne faut pas tomber malade, il ne faut pas laisser un jour de paye au fond du lit, et il s\u2019entend raisonner comme ces vieux cur\u00e9s de campagne qui sermonnaient les enfants sur le froid et la prudence, sauf que son dieu \u00e0 lui, c\u2019est la paie de la fin du mois, ce chiffre d\u00e9risoire auquel se trouve suspendue toute sa docilit\u00e9. Quand \u00e7a arrive quand m\u00eame, la maladie, il reste couch\u00e9, rideaux tir\u00e9s, la lumi\u00e8re filtr\u00e9e par le tissu, la ville continue derri\u00e8re comme un bruit d\u2019appareil qu\u2019on n\u2019\u00e9teint jamais ; il ouvre un livre trop difficile, il souligne, il \u00e9crit dans les marges, les noms des morts tiennent mieux compagnie que les voisins qu\u2019on croise sans se parler dans l\u2019escalier, et il sent avec une sorte de honte tranquille qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re encore ces voix lointaines \u00e0 la main qu\u2019il n\u2019ose pas tendre \u00e0 celui qui vit derri\u00e8re la cloison. Parfois il descend au bistrot en bas de la rue. Le patron est assis dans un coin, il compte, il regarde, il dit peu de choses ; au comptoir il finit par parler avec N., Br\u00e9silien, po\u00e8te, exil\u00e9, c\u2019est comme \u00e7a que l\u2019autre se pr\u00e9sente, et dans sa mani\u00e8re de prononcer certains noms de philosophes ou de villes il per\u00e7oit tout de suite qu\u2019il s\u2019accroche \u00e0 ces mots comme lui \u00e0 ses livres, de peur de dispara\u00eetre enti\u00e8rement dans la boue du quotidien ; ils \u00e9changent des titres, des fragments, des bouts de m\u00e9moire, ils boivent verre apr\u00e8s verre, il remonte en zigzag, il sent que le trottoir n\u2019est pas droit, il se dit que ce n\u2019est pas le trottoir, que c\u2019est lui, que c\u2019est sa faiblesse, et cette pens\u00e9e soudain lui arrache presque un rire, un rire amer qu\u2019il ravale parce qu\u2019il sait trop bien de quoi il se moque. Au fond du bar, \u00e0 l\u2019aube, il y a des silhouettes qui viennent du bois de Boulogne, manteaux trop courts, sacs plastiques, perruques qui glissent un peu, on fait semblant de ne pas trop regarder, puis on regarde quand m\u00eame, on d\u00e9tourne la t\u00eate trop tard, et chaque fois il se dit que nous avons l\u00e0, devant nous, la parabole la plus simple de notre temps : des corps us\u00e9s, vendus, d\u00e9plac\u00e9s, que personne n\u2019a le courage de nommer autrement qu\u2019avec ces mots vagues, « interlopes », « femmes peut-\u00eatre », comme si nommer plus juste nous obligeait \u00e0 r\u00e9pondre de quelque chose. Un boxeur nantais passe de temps en temps avec une danseuse venue de l\u2019Est, large d\u2019\u00e9paules, s\u00fbr de lui, il occupe l\u2019espace comme si le bar \u00e9tait \u00e0 lui ; c\u2019est par lui, par eux, qu\u2019il entend parler d\u2019une piaule \u00e0 louer, une autre chambre, plus petite, un peu moins ch\u00e8re que l\u2019h\u00f4tel o\u00f9 il descendait avant d\u2019arriver ici, il dit oui presque tout de suite, et en disant oui il sent confus\u00e9ment que ce n\u2019est pas seulement \u00e0 une chambre qu\u2019il acquiesce mais \u00e0 toute cette logique qui le tient, qui le r\u00e9duit, et qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re encore ce consentement obscur \u00e0 la panique de n\u2019avoir plus de toit. Les jours se ressemblent : livrer, rentrer, lire, redescendre parfois au bar, laisser le temps s\u2019user sur les m\u00eames trajets ; il passe devant le cerisier sans y penser, puis un soir, un matin, il s\u2019arr\u00eate, il voit les branches nues, les bourgeons, les feuilles \u00e0 venir, il se rappelle les p\u00e9tales au sol comme si c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre, et il se surprend \u00e0 chercher, sans y croire vraiment, si dans cette obstination muette de l\u2019arbre il n\u2019y aurait pas, malgr\u00e9 tout, une esp\u00e8ce de promesse pour les hommes que nous sommes devenus, fatigu\u00e9s, l\u00e2ches, mais pas enti\u00e8rement perdus. Il sait que \u00e7a ne durera pas, il ne sait pas ce qui vient apr\u00e8s ; pour l\u2019instant il habite l\u00e0, dans cette chambre, avec cet arbre devant la porte et ce bistrot au coin, et toute une ville autour qu\u2019il traverse chaque jour sans \u00eatre s\u00fbr d\u2019y avoir vraiment place, mais avec la sensation tenace, presque douloureuse, que quelqu\u2019un, quelque part, continue de compter ses pas comme on compte les fautes d\u2019un enfant qu\u2019on aime trop pour le laisser s\u2019endurcir tout \u00e0 fait.<\/p>", "content_text": " >Ce texte est n\u00e9 d\u2019un exercice d\u2019atelier autour d\u2019Henri Michaux, Face aux verrous, et de la formule : \u00ab Non, voil\u00e0 comme elle est \/ voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas \u00bb. La premi\u00e8re version (que j\u2019appelle ici \u201c09\u201d) d\u00e9roule le r\u00e9cit de fa\u00e7on lin\u00e9aire : Suresnes, la chambre, la cit\u00e9-jardin, le travail, le bistrot. Dans le cadre de la proposition #10, il s\u2019agissait de repartir de ce texte d\u00e9j\u00e0 \u00e9crit et de lui opposer une s\u00e9rie de \u201cNon\u201d : non pas pour l\u2019illustrer ni l\u2019expliquer, mais pour refuser ses facilit\u00e9s, ses arrangements, ses angles morts. La \u201cversion atelier\u201d reprend ce geste sous forme de liste : un \u201cVoil\u00e0 ce qu\u2019elle est\u201d suivi de \u201cNon, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas\u201d, \u00e0 partir des trois premiers paragraphes, dans l\u2019esprit de l\u2019exercice. La seconde version pousse plus loin le dispositif : entre chaque paragraphe du r\u00e9cit, un bloc de phrases au pr\u00e9sent vient dire \u201cNon\u201d \u00e0 ce qui vient d\u2019\u00eatre racont\u00e9, comme si une autre voix, plus s\u00e8che, plus r\u00e9tive, refusait de laisser le texte se contenter de sa propre narration. Il ne s\u2019agit pas d\u2019un commentaire ni d\u2019une correction, mais d\u2019un contre-chant : une fa\u00e7on de laisser coexister la version racontable et la version qui r\u00e9siste. # 1 Voil\u00e0 ce qu\u2019elle est : arrivant \u00e0 trente-cinq ans dans une petite chambre de Suresnes, habitant sans le savoir un fragment de cit\u00e9-jardin, traversant chaque jour la cour, levant les yeux vers les immeubles, laissant le regard chercher Rueil-Malmaison sans la trouver, passant devant le cerisier japonais plant\u00e9 l\u00e0 pour offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, admirant deux fois d\u00e9j\u00e0 sa floraison, ses p\u00e9tales au sol, sentant parfois monter aux yeux une \u00e9motion qu\u2019on ne sait pas nommer. >Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : un simple \u201cquelques ann\u00e9es auparavant\u201d qui amortit le choc, un rappel vague de trentaine comme on feuillette un album, une petite chambre sans confort interchangeable avec toutes les autres, un d\u00e9cor neutre pour illustrer la gal\u00e8re. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : se contentant d\u2019un \u201cil a beau scruter\u201d de narrateur pos\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, regardant gentiment l\u2019horizon, attendant de voir surgir un ch\u00e2teau au loin comme dans un livre pour enfants. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : accueillant, logeant proprement, organisant rationnellement la vie des gens comme lui, r\u00e9alisant la promesse d\u2019urbanistes bien intentionn\u00e9s ; adoucissant les angles, distribuant la communaut\u00e9, offrant un sens lisible aux plaques de rues et aux pavillons au cordeau. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : r\u00e9duite \u00e0 un tableau noir, \u00e0 un cercueil tout trouv\u00e9, \u00e0 un clich\u00e9 de mis\u00e8re confortable pour lecteur compatissant, exhibant complaisamment la \u201cnullit\u00e9\u201d, la \u201cgrande mis\u00e8re\u201d, le \u201crien\u201d comme motif d\u00e9coratif. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : simple jolie touche de couleur qu\u2019on \u201caurait tort d\u2019oublier d\u2019\u00e9voquer\u201d, cerisier ajout\u00e9 pour faire cadre, arbre japonais de catalogue adoucissant la sc\u00e8ne, consolant proprement les ouvriers de retour de l\u2019usine. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : expliquant clairement pourquoi les larmes montent, justifiant l\u2019\u00e9motion par de beaux mots, fournissant une raison nette au serrement de gorge devant les p\u00e9tales roses au sol. Non, voil\u00e0 ce qu\u2019elle n\u2019est pas : laissant intacte la possibilit\u00e9 de croire encore \u00e0 un horizon disponible, \u00e0 un ailleurs de ch\u00e2teau ou de ville voisine, \u00e0 un futur qu\u2019on pourrait rejoindre en plissant un peu les yeux. Tu la vois et tu ne la connais pas. # 2 On aurait pu rester l\u00e0 longtemps. Des ann\u00e9es peut-\u00eatre. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitt\u00e9 Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a pass\u00e9 comme il passe : sans pr\u00e9venir, par paquets. >Non, on n\u2019aurait pas pu rester l\u00e0 longtemps, on ne tenait d\u00e9j\u00e0 pas debout. Non, on n\u2019a pas \u00ab quitt\u00e9 \u00bb Suresnes, on a \u00e9t\u00e9 expuls\u00e9 par le salaire, par la lassitude, par le bail, par la honte, par tout ce qui pousse dehors sans qu\u2019on d\u00e9cide. Non, ce n\u2019est pas \u00ab un autre travail, un autre lieu \u00bb comme une s\u00e9rie de cartes postales, c\u2019est la m\u00eame fatigue d\u00e9plac\u00e9e, la m\u00eame angoisse empaquet\u00e9e, juste chang\u00e9e de d\u00e9cor. Non, le temps ne \u00ab passe \u00bb pas, il ronge, il ponce, il enl\u00e8ve des options une par une. Quelques ann\u00e9es auparavant, mettons trente. Il a d\u00e9sormais trente-cinq ans, il est \u00e0 Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu\u2019il habite l\u00e0 un fragment de cit\u00e9-jardin construite dans les ann\u00e9es 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employ\u00e9s comme lui, cens\u00e9s former une communaut\u00e9. L\u2019unique fen\u00eatre donne sur une cour et, au-del\u00e0, des immeubles. Peut-\u00eatre un avant-go\u00fbt de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n\u2019est pas curieux. >Non, ce n\u2019est pas \u00ab quelques ann\u00e9es auparavant \u00bb, c\u2019est maintenant, encore maintenant, \u00e7a ne s\u2019est jamais vraiment referm\u00e9. Non, ce n\u2019est pas \u00ab une petite chambre sans confort \u00bb, c\u2019est la preuve qu\u2019on accepte n\u2019importe quoi tant qu\u2019il y a une serrure et un matelas. Non, il ne \u00ab sait pas \u00bb pour la cit\u00e9-jardin parce qu\u2019il n\u2019a pas le droit de savoir : toute l\u2019architecture sociale est faite pour qu\u2019il traverse sans lire, sans relier, sans comprendre qu\u2019on l\u2019a rang\u00e9 l\u00e0 avec d\u2019autres. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on n\u2019est \u00ab pas curieux \u00bb, c\u2019est qu\u2019on est trop \u00e9puis\u00e9 pour se permettre la curiosit\u00e9, qu\u2019on a appris \u00e0 ne plus lever la t\u00eate vers Courbevoie ou Nanterre de peur de voir ce qu\u2019on n\u2019aura jamais. Ce serait dommage de ne pas \u00e9voquer le cerisier japonais juste l\u00e0, devant la porte. On l\u2019a d\u00e9j\u00e0 vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9 l\u00e0. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d\u2019origine : offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, \u00e0 ceux qui rentraient de l\u2019usine au pied du Mont-Val\u00e9rien. On l\u2019a admir\u00e9, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c\u2019\u00e9tait beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces p\u00e9tales roses au sol d\u00e9clenche ce type d\u2019\u00e9motion. On ne cherche pas trop non plus \u00e0 le savoir, on n\u2019a pas vraiment le temps. >Non, ce ne serait pas dommage de ne pas l\u2019\u00e9voquer, le cerisier ; c\u2019est m\u00eame lui qui sert d\u2019alibi, de petit sucre po\u00e9tique pos\u00e9 sur la langue du r\u00e9cit pour le faire passer. Non, il ne \u00ab se contente pas \u00bb de perdre ses feuilles deux fois depuis qu\u2019on est arriv\u00e9, il rappelle chaque ann\u00e9e qu\u2019on est rest\u00e9, coinc\u00e9, plant\u00e9 l\u00e0 comme lui, sans projet d\u2019origine. Non, ce n\u2019est pas \u00ab offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air \u00bb qui tient : la beaut\u00e9 ici est pr\u00e9vue, programm\u00e9e, distribu\u00e9e comme un calmant, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui donne la naus\u00e9e. Non, les larmes ne viennent pas \u00ab tellement c\u2019est beau \u00bb, elles montent parce que c\u2019est trop beau pour l\u2019endroit, parce que \u00e7a ne colle pas, parce que ce rose au sol met en lumi\u00e8re tout le reste qui ne l\u2019est pas. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on \u00ab ne peut pas vraiment dire en quoi \u00bb : on pourrait le dire, mais il faudrait pour \u00e7a soulever la chape enti\u00e8re, ce qu\u2019on ne se permet pas. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019on \u00ab n\u2019a pas vraiment le temps \u00bb, c\u2019est qu\u2019on n\u2019a pas le droit de s\u2019y attarder sans que tout le reste s\u2019effondre avec. Pour payer cette turne, il s\u2019est inscrit dans une bo\u00eete d\u2019int\u00e9rim et a d\u00e9got\u00e9 un emploi de chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de r\u00e9formateurs sociaux qui avaient jur\u00e9 de sortir les ouvriers des taudis : des destins effac\u00e9s derri\u00e8re de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, \u00e7a tombe bien, il n\u2019en poss\u00e8de pas trop. \u00c0 part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n\u2019existe pas encore. On n\u2019imagine m\u00eame pas que \u00e7a puisse exister un jour. >Non, ce n\u2019est pas \u00ab pour payer cette turne \u00bb comme si tout se r\u00e9sumait \u00e0 une combine provisoire, c\u2019est pour continuer d\u2019accepter qu\u2019il n\u2019y ait pas mieux qu\u2019une turne \u00e0 payer. Non, ce n\u2019est pas \u00ab sans y penser \u00bb qu\u2019il traverse ces rues : c\u2019est en pensant \u00e0 autre chose pour ne pas devenir fou devant ces noms de bienfaiteurs clou\u00e9s sur les fa\u00e7ades, en d\u00e9tournant le regard pour ne pas voir ce qu\u2019on a fait de leurs promesses. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019\u00ab il ne poss\u00e8de pas trop de jugeote \u00bb, c\u2019est qu\u2019on lui a appris \u00e0 la retourner contre lui : \u00e0 se croire un peu idiot plut\u00f4t que de voir l\u2019intelligence qu\u2019il faudrait pour d\u00e9monter la machine o\u00f9 il sert. Non, ce n\u2019est pas un d\u00e9tail attendrissant d\u2019\u00e9poque que ce plan papier sans GPS : c\u2019est la preuve qu\u2019on lui confie la ville uniquement comme labyrinthe \u00e0 livrer, pas comme espace \u00e0 habiter. Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9guiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson \u00e9ventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la pr\u00e9caution d\u2019une \u00e9charpe. Le vent remonte de la Seine, s\u2019engouffre entre les barres r\u00e9centes et les vieux immeubles de la cit\u00e9-jardin, m\u00e9langeant les g\u00e9n\u00e9rations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement. >Non, ce n\u2019est pas \u00ab nul besoin de se d\u00e9guiser en clown \u00bb, ce n\u2019est pas une libert\u00e9 vestimentaire, c\u2019est simplement qu\u2019on ne poss\u00e8de rien d\u2019autre \u00e0 mettre sur le dos. Non, ce n\u2019est pas une \u00ab pr\u00e9caution \u00bb de prendre une \u00e9charpe, c\u2019est la peur de perdre un jour de salaire pour une bronchite, la peur de glisser encore un peu plus loin dans la pente. Non, ce vent de Seine ne \u00ab m\u00e9lange \u00bb pas les g\u00e9n\u00e9rations comme une jolie m\u00e9taphore, il les use pareil, il passe \u00e0 travers toutes les couches de peinture sociale, et lui n\u2019a juste pas les mots pour le dire. Non, ce n\u2019est pas qu\u2019il \u00ab ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement \u00bb, c\u2019est qu\u2019il sait tr\u00e8s bien que le moindre rhume, ici, n\u2019est jamais b\u00eate : il co\u00fbte. Encore que, si l\u2019on tombe malade, \u00e7a n\u2019est pas un drame. L\u2019arr\u00eat de travail nous permet de tra\u00eener au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tir\u00e9s toute la journ\u00e9e. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de r\u00e9habilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s\u2019obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers \u00e0 des morts c\u00e9l\u00e8bres qu\u2019aux voisins de palier. Un bon livre, de pr\u00e9f\u00e9rence, un bien difficile qu\u2019on prendra la peine d\u2019annoter \u00e0 chaque page. >Non, ce n\u2019est pas \u00ab pas un drame \u00bb de tomber malade, c\u2019est juste l\u2019unique mani\u00e8re d\u2019obtenir une tr\u00eave sans avoir \u00e0 la demander. Non, ce n\u2019est pas \u00ab tra\u00eener au lit \u00bb, c\u2019est s\u2019effondrer enfin, les rideaux tir\u00e9s pour ne pas voir la lumi\u00e8re insistante de ce dehors qui continue sans lui. Non, la \u00ab petite histoire de r\u00e9habilitations et de plans sociaux \u00bb n\u2019est pas une toile de fond : c\u2019est la mani\u00e8re officielle de renommer la violence qui le traverse, pendant que lui s\u2019accroche \u00e0 un livre pour rester vivant dans sa t\u00eate. Non, ce n\u2019est pas une anecdote romantique d\u2019ouvrier qui lit un \u00ab bon livre difficile \u00bb, c\u2019est une coupure suppl\u00e9mentaire : choisir les morts c\u00e9l\u00e8bres parce que les vivants autour sont trop proches, trop visibles, trop douloureux \u00e0 regarder en face. On pourrait, de temps en temps, au d\u00e9but en tout cas, passer toute la journ\u00e9e au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le d\u00e9sire, cela nous changera un peu les id\u00e9es de retrouver ce N., po\u00e8te br\u00e9silien exil\u00e9, pour causer philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, r\u00e9fugi\u00e9s, rapatri\u00e9s, immigr\u00e9s, il ne voit en lui qu\u2019un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d\u2019une longue cha\u00eene d\u2019exils. Mais surtout boire et reboire \u00e0 tomber par terre devant le regard inquisiteur du t\u00f4lier maghr\u00e9bin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d\u2019une autre vague d\u2019ouvriers log\u00e9s jadis dans ces m\u00eames HBM, mais cette continuit\u00e9 sociale, on ne la voit pas, on se contente d\u2019encaisser la vue. On a l\u2019habitude. Derri\u00e8re lui, il n\u2019est pas rare qu\u2019on aper\u00e7oive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais \u00e7a y ressemble. Toute une population interlope qui vient \u00e9chouer l\u00e0, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin. >Non, ce n\u2019est pas \u00ab pour se changer un peu les id\u00e9es \u00bb qu\u2019on peut passer la journ\u00e9e au bistro, c\u2019est pour ne plus en avoir du tout, d\u2019id\u00e9es, au moins jusqu\u2019\u00e0 la fermeture. Non, N. n\u2019est pas \u00ab une sorte de camarade \u00bb, c\u2019est un miroir qu\u2019on refuse de regarder trop longtemps : un autre exil\u00e9, plus lisible parce qu\u2019il a un accent et un pays clair, alors que lui n\u2019a qu\u2019un RER et une adresse provisoire. Non, ce n\u2019est pas un simple \u00ab bled qui a vu passer \u00bb des vagues d\u2019ouvriers et de r\u00e9fugi\u00e9s, c\u2019est un entonnoir ; on ne voit pas la cha\u00eene d\u2019exils parce qu\u2019on est en train d\u2019en devenir un maillon sans l\u00e9gende. Non, le t\u00f4lier ne fait pas que \u00ab compter sa thune \u00bb, il compte aussi les corps qui tombent, les additions qui explosent, les dettes qui se nouent ; son regard n\u2019est pas qu\u2019inquisiteur, il est comptable de la mis\u00e8re. Non, ces silhouettes du fond ne sont pas un d\u00e9cor interlope : ce sont des vies enti\u00e8res rabattues \u00e0 l\u2019aube sur un coin de bar, qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re flouter en \u00ab on ne sait pas si ce sont vraiment des femmes \u00bb pour ne pas affronter ce qu\u2019on voit tr\u00e8s bien. On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner l\u00e0 avec sa danseuse serbe ou croate \u2014 on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Br\u00e9sil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent \u00e0 port\u00e9e de tram \u2014 Qu\u2019ils l\u2019ont plus ou moins pris en sympathie, \u00e0 moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l\u2019app\u00e2t du gain, car \u00e9videmment ces deux l\u00e0, la piaule qu\u2019ils lui c\u00e9deraient ne serait pas gratuite. Mais tout de m\u00eame moins ch\u00e8re que celle de l\u2019h\u00f4tel. >Non, ce n\u2019est pas un simple \u00ab souvenir \u00bb parmi d\u2019autres, c\u2019est la sc\u00e8ne qu\u2019on se repasse pour se convaincre qu\u2019on a appartenu un peu \u00e0 ce d\u00e9cor. Non, le boxeur ne \u00ab se pavane \u00bb pas seulement : il montre ses muscles comme on exhibe un capital de survie, une mani\u00e8re de ne pas finir compl\u00e8tement dans le foss\u00e9. Non, ce n\u2019est pas une jolie carte possible \u00e0 dessiner, Nantes, Belgrade, Maghreb, Br\u00e9sil, banlieue ouest : c\u2019est un enchev\u00eatrement de d\u00e9racinements o\u00f9 personne n\u2019est vraiment chez soi, \u00e0 commencer par lui. Non, ce n\u2019est pas vraiment de la sympathie, ni seulement de la compassion ; c\u2019est du calcul, de chaque c\u00f4t\u00e9, pour savoir qui va tirer quoi de qui. Non, cette piaule \u00ab moins ch\u00e8re que l\u2019h\u00f4tel \u00bb n\u2019est pas une bonne affaire : c\u2019est une cage de secours, une marche de plus vers la d\u00e9pendance, avec juste assez de remise sur le prix pour pouvoir appeler \u00e7a une chance. # 3 >Apr\u00e8s l\u2019exercice autour de Michaux, le \u201cje\u201d du premier r\u00e9cit ne tenait plus tout seul. Le travail du \u00ab non, voil\u00e0 comme elle est \u00bb l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9plac\u00e9, comme si le narrateur ne pouvait plus se parler \u00e0 lui-m\u00eame sans se soup\u00e7onner de mensonge. La version 3 raconte donc la m\u00eame situation, mais \u00e0 la troisi\u00e8me personne : ce \u201cil\u201d n\u2019est pas un personnage de fiction, c\u2019est le m\u00eame homme tenu \u00e0 distance, regard\u00e9 comme on regarderait un autre, pour que le texte assume enfin ce qu\u2019il montre sans chercher \u00e0 se justifier. Il a trente-cinq ans, il vit \u00e0 Suresnes dans une petite chambre au bout d\u2019un couloir, une fen\u00eatre sur une cour, des immeubles qui ferment le ciel, un lit, une table, une chaise, \u00e7a suffit, et pourtant chaque soir, en refermant la porte, il a la sensation obscure d\u2019entrer un peu plus avant dans une cellule qui n\u2019est pas seulement de briques et de pl\u00e2tre mais de r\u00e9signation et de peur. Il traverse la cit\u00e9-jardin sans lire les noms de rues, il conna\u00eet le nombre de marches, le bruit des portes, l\u2019\u00e9cho dans l\u2019escalier quand quelqu\u2019un rentre trop tard, ces petits signes infimes qui lui disent qu\u2019il y a encore des vies autour de la sienne et qu\u2019il vit pourtant comme un disparu. Devant la porte il y a un cerisier japonais, plant\u00e9 l\u00e0 bien avant lui ; deux printemps d\u00e9j\u00e0, les p\u00e9tales roses ont recouvert les dalles, il a regard\u00e9 \u00e7a debout, sans bouger, comme si on avait renvers\u00e9 quelque chose que personne ne viendrait ramasser, et il se surprend \u00e0 penser que ce luxe inutile d\u2019une beaut\u00e9 offerte aux pauvres a quelque chose d\u2019accusateur, comme si cet arbre se souvenait mieux que nous de ce qu\u2019on avait promis aux hommes qui rentraient jadis de l\u2019usine. Le matin il part travailler comme chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0, int\u00e9rim, badge, hangar, cl\u00e9s du camion ; il plie le plan, il retient les virages, les sens interdits, les places possibles pour se garer en travers, les codes d\u2019immeubles, et il laisse filer les noms grav\u00e9s sur les plaques bleues, ces noms d\u2019anciens bienfaiteurs qu\u2019il ne peut pas prendre au s\u00e9rieux sans sentir monter en lui une col\u00e8re inutile, une de ces col\u00e8res muettes qui ab\u00eement l\u2019\u00e2me parce qu\u2019elles ne trouvent jamais de parole. L\u2019hiver, le vent remonte de la Seine, il siffle entre les barres et les vieux immeubles, il traverse les v\u00eatements, il vous prend aux poignets, \u00e0 la nuque ; il remonte son col, parfois une \u00e9charpe, il ne faut pas tomber malade, il ne faut pas laisser un jour de paye au fond du lit, et il s\u2019entend raisonner comme ces vieux cur\u00e9s de campagne qui sermonnaient les enfants sur le froid et la prudence, sauf que son dieu \u00e0 lui, c\u2019est la paie de la fin du mois, ce chiffre d\u00e9risoire auquel se trouve suspendue toute sa docilit\u00e9. Quand \u00e7a arrive quand m\u00eame, la maladie, il reste couch\u00e9, rideaux tir\u00e9s, la lumi\u00e8re filtr\u00e9e par le tissu, la ville continue derri\u00e8re comme un bruit d\u2019appareil qu\u2019on n\u2019\u00e9teint jamais ; il ouvre un livre trop difficile, il souligne, il \u00e9crit dans les marges, les noms des morts tiennent mieux compagnie que les voisins qu\u2019on croise sans se parler dans l\u2019escalier, et il sent avec une sorte de honte tranquille qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re encore ces voix lointaines \u00e0 la main qu\u2019il n\u2019ose pas tendre \u00e0 celui qui vit derri\u00e8re la cloison. Parfois il descend au bistrot en bas de la rue. Le patron est assis dans un coin, il compte, il regarde, il dit peu de choses ; au comptoir il finit par parler avec N., Br\u00e9silien, po\u00e8te, exil\u00e9, c\u2019est comme \u00e7a que l\u2019autre se pr\u00e9sente, et dans sa mani\u00e8re de prononcer certains noms de philosophes ou de villes il per\u00e7oit tout de suite qu\u2019il s\u2019accroche \u00e0 ces mots comme lui \u00e0 ses livres, de peur de dispara\u00eetre enti\u00e8rement dans la boue du quotidien ; ils \u00e9changent des titres, des fragments, des bouts de m\u00e9moire, ils boivent verre apr\u00e8s verre, il remonte en zigzag, il sent que le trottoir n\u2019est pas droit, il se dit que ce n\u2019est pas le trottoir, que c\u2019est lui, que c\u2019est sa faiblesse, et cette pens\u00e9e soudain lui arrache presque un rire, un rire amer qu\u2019il ravale parce qu\u2019il sait trop bien de quoi il se moque. Au fond du bar, \u00e0 l\u2019aube, il y a des silhouettes qui viennent du bois de Boulogne, manteaux trop courts, sacs plastiques, perruques qui glissent un peu, on fait semblant de ne pas trop regarder, puis on regarde quand m\u00eame, on d\u00e9tourne la t\u00eate trop tard, et chaque fois il se dit que nous avons l\u00e0, devant nous, la parabole la plus simple de notre temps : des corps us\u00e9s, vendus, d\u00e9plac\u00e9s, que personne n\u2019a le courage de nommer autrement qu\u2019avec ces mots vagues, \u00ab interlopes \u00bb, \u00ab femmes peut-\u00eatre \u00bb, comme si nommer plus juste nous obligeait \u00e0 r\u00e9pondre de quelque chose. Un boxeur nantais passe de temps en temps avec une danseuse venue de l\u2019Est, large d\u2019\u00e9paules, s\u00fbr de lui, il occupe l\u2019espace comme si le bar \u00e9tait \u00e0 lui ; c\u2019est par lui, par eux, qu\u2019il entend parler d\u2019une piaule \u00e0 louer, une autre chambre, plus petite, un peu moins ch\u00e8re que l\u2019h\u00f4tel o\u00f9 il descendait avant d\u2019arriver ici, il dit oui presque tout de suite, et en disant oui il sent confus\u00e9ment que ce n\u2019est pas seulement \u00e0 une chambre qu\u2019il acquiesce mais \u00e0 toute cette logique qui le tient, qui le r\u00e9duit, et qu\u2019il pr\u00e9f\u00e8re encore ce consentement obscur \u00e0 la panique de n\u2019avoir plus de toit. Les jours se ressemblent : livrer, rentrer, lire, redescendre parfois au bar, laisser le temps s\u2019user sur les m\u00eames trajets ; il passe devant le cerisier sans y penser, puis un soir, un matin, il s\u2019arr\u00eate, il voit les branches nues, les bourgeons, les feuilles \u00e0 venir, il se rappelle les p\u00e9tales au sol comme si c\u2019\u00e9tait arriv\u00e9 \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre, et il se surprend \u00e0 chercher, sans y croire vraiment, si dans cette obstination muette de l\u2019arbre il n\u2019y aurait pas, malgr\u00e9 tout, une esp\u00e8ce de promesse pour les hommes que nous sommes devenus, fatigu\u00e9s, l\u00e2ches, mais pas enti\u00e8rement perdus. Il sait que \u00e7a ne durera pas, il ne sait pas ce qui vient apr\u00e8s ; pour l\u2019instant il habite l\u00e0, dans cette chambre, avec cet arbre devant la porte et ce bistrot au coin, et toute une ville autour qu\u2019il traverse chaque jour sans \u00eatre s\u00fbr d\u2019y avoir vraiment place, mais avec la sensation tenace, presque douloureuse, que quelqu\u2019un, quelque part, continue de compter ses pas comme on compte les fautes d\u2019un enfant qu\u2019on aime trop pour le laisser s\u2019endurcir tout \u00e0 fait. 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On aurait pu rester l\u00e0 longtemps. Des ann\u00e9es peut-\u00eatre. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitt\u00e9 Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a pass\u00e9 comme il passe : sans pr\u00e9venir, par paquets.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Quelques ann\u00e9es auparavant, mettons trente. Il a d\u00e9sormais trente-cinq ans, il est \u00e0 Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu\u2019il habite l\u00e0 un fragment de cit\u00e9-jardin construite dans les ann\u00e9es 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employ\u00e9s comme lui, cens\u00e9s former une communaut\u00e9. L’unique fen\u00eatre donne sur une cour et, au-del\u00e0, des immeubles. Peut-\u00eatre un avant-go\u00fbt de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n’est pas curieux.<\/p>\n

Il a beau scruter, il doute d’apercevoir Rueil-Malmaison. \u00c0 cette distance, il ne voit ni les anciennes vignes de Suresnes ni les pavillons ouvriers dessin\u00e9s au cordeau, encore moins les plans d\u2019urbanistes qui, un si\u00e8cle plus t\u00f4t, avaient cru organiser rationnellement la vie des gens comme lui. Il n’y a pas de ch\u00e2teau. Mais n’allons pas trop vite.<\/p>\n

Ce serait dommage de ne pas \u00e9voquer le cerisier japonais juste l\u00e0, devant la porte. On l’a d\u00e9j\u00e0 vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu’on est arriv\u00e9 l\u00e0. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d\u2019origine : offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, \u00e0 ceux qui rentraient de l\u2019usine au pied du Mont-Val\u00e9rien. On l’a admir\u00e9, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c’\u00e9tait beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces p\u00e9tales roses au sol d\u00e9clenche ce type d’\u00e9motion. On ne cherche pas trop non plus \u00e0 le savoir, on n’a pas vraiment le temps.<\/p>\n

Pour payer cette turne, il s’est inscrit dans une bo\u00eete d’int\u00e9rim et a d\u00e9got\u00e9 un emploi de chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de r\u00e9formateurs sociaux qui avaient jur\u00e9 de sortir les ouvriers des taudis : des destins effac\u00e9s derri\u00e8re de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, \u00e7a tombe bien, il n’en poss\u00e8de pas trop. \u00c0 part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n’existe pas encore. On n’imagine m\u00eame pas que \u00e7a puisse exister un jour.<\/p>\n

Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9guiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson \u00e9ventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la pr\u00e9caution d’une \u00e9charpe. Le vent remonte de la Seine, s\u2019engouffre entre les barres r\u00e9centes et les vieux immeubles de la cit\u00e9-jardin, m\u00e9langeant les g\u00e9n\u00e9rations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement.<\/p>\n

Encore que, si l’on tombe malade, \u00e7a n’est pas un drame. L’arr\u00eat de travail nous permet de tra\u00eener au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tir\u00e9s toute la journ\u00e9e. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de r\u00e9habilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s\u2019obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers \u00e0 des morts c\u00e9l\u00e8bres qu\u2019aux voisins de palier. Un bon livre, de pr\u00e9f\u00e9rence, un bien difficile qu’on prendra la peine d’annoter \u00e0 chaque page.<\/p>\n

On pourrait, de temps en temps, au d\u00e9but en tout cas, passer toute la journ\u00e9e au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le d\u00e9sire, cela nous changera un peu les id\u00e9es de retrouver ce N., po\u00e8te br\u00e9silien exil\u00e9, pour causer philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, r\u00e9fugi\u00e9s, rapatri\u00e9s, immigr\u00e9s, il ne voit en lui qu\u2019un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d\u2019une longue cha\u00eene d\u2019exils. Mais surtout boire et reboire \u00e0 tomber par terre devant le regard inquisiteur du t\u00f4lier maghr\u00e9bin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d\u2019une autre vague d\u2019ouvriers log\u00e9s jadis dans ces m\u00eames HBM, mais cette continuit\u00e9 sociale, on ne la voit pas, on se contente d\u2019encaisser la vue. On a l’habitude. Derri\u00e8re lui, il n’est pas rare qu’on aper\u00e7oive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais \u00e7a y ressemble. Toute une population interlope qui vient \u00e9chouer l\u00e0, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin.<\/p>\n

On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner l\u00e0 avec sa danseuse serbe ou croate — on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Br\u00e9sil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent \u00e0 port\u00e9e de tram — Qu’ils l’ont plus ou moins pris en sympathie, \u00e0 moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l’app\u00e2t du gain, car \u00e9videmment ces deux l\u00e0, la piaule qu’ils lui c\u00e9deraient ne serait pas gratuite. Mais tout de m\u00eame moins ch\u00e8re que celle de l’h\u00f4tel.<\/p>", "content_text": " >On aurait pu rester l\u00e0 longtemps. Des ann\u00e9es peut-\u00eatre. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitt\u00e9 Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a pass\u00e9 comme il passe : sans pr\u00e9venir, par paquets. Quelques ann\u00e9es auparavant, mettons trente. Il a d\u00e9sormais trente-cinq ans, il est \u00e0 Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu\u2019il habite l\u00e0 un fragment de cit\u00e9-jardin construite dans les ann\u00e9es 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employ\u00e9s comme lui, cens\u00e9s former une communaut\u00e9. L'unique fen\u00eatre donne sur une cour et, au-del\u00e0, des immeubles. Peut-\u00eatre un avant-go\u00fbt de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n'est pas curieux. Il a beau scruter, il doute d'apercevoir Rueil-Malmaison. \u00c0 cette distance, il ne voit ni les anciennes vignes de Suresnes ni les pavillons ouvriers dessin\u00e9s au cordeau, encore moins les plans d\u2019urbanistes qui, un si\u00e8cle plus t\u00f4t, avaient cru organiser rationnellement la vie des gens comme lui. Il n'y a pas de ch\u00e2teau. Mais n'allons pas trop vite. Ce serait dommage de ne pas \u00e9voquer le cerisier japonais juste l\u00e0, devant la porte. On l'a d\u00e9j\u00e0 vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu'on est arriv\u00e9 l\u00e0. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d\u2019origine : offrir un peu de beaut\u00e9, un peu d\u2019air, \u00e0 ceux qui rentraient de l\u2019usine au pied du Mont-Val\u00e9rien. On l'a admir\u00e9, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c'\u00e9tait beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces p\u00e9tales roses au sol d\u00e9clenche ce type d'\u00e9motion. On ne cherche pas trop non plus \u00e0 le savoir, on n'a pas vraiment le temps. Pour payer cette turne, il s'est inscrit dans une bo\u00eete d'int\u00e9rim et a d\u00e9got\u00e9 un emploi de chauffeur-livreur \u00e0 deux rues de l\u00e0. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de r\u00e9formateurs sociaux qui avaient jur\u00e9 de sortir les ouvriers des taudis : des destins effac\u00e9s derri\u00e8re de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, \u00e7a tombe bien, il n'en poss\u00e8de pas trop. \u00c0 part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n'existe pas encore. On n'imagine m\u00eame pas que \u00e7a puisse exister un jour. Nulle n\u00e9cessit\u00e9 de se d\u00e9guiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson \u00e9ventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la pr\u00e9caution d'une \u00e9charpe. Le vent remonte de la Seine, s\u2019engouffre entre les barres r\u00e9centes et les vieux immeubles de la cit\u00e9-jardin, m\u00e9langeant les g\u00e9n\u00e9rations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid b\u00eatement. Encore que, si l'on tombe malade, \u00e7a n'est pas un drame. L'arr\u00eat de travail nous permet de tra\u00eener au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tir\u00e9s toute la journ\u00e9e. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de r\u00e9habilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s\u2019obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers \u00e0 des morts c\u00e9l\u00e8bres qu\u2019aux voisins de palier. Un bon livre, de pr\u00e9f\u00e9rence, un bien difficile qu'on prendra la peine d'annoter \u00e0 chaque page. On pourrait, de temps en temps, au d\u00e9but en tout cas, passer toute la journ\u00e9e au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le d\u00e9sire, cela nous changera un peu les id\u00e9es de retrouver ce N., po\u00e8te br\u00e9silien exil\u00e9, pour causer philosophie, po\u00e9sie, litt\u00e9rature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, r\u00e9fugi\u00e9s, rapatri\u00e9s, immigr\u00e9s, il ne voit en lui qu\u2019un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d\u2019une longue cha\u00eene d\u2019exils. Mais surtout boire et reboire \u00e0 tomber par terre devant le regard inquisiteur du t\u00f4lier maghr\u00e9bin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d\u2019une autre vague d\u2019ouvriers log\u00e9s jadis dans ces m\u00eames HBM, mais cette continuit\u00e9 sociale, on ne la voit pas, on se contente d\u2019encaisser la vue. On a l'habitude. Derri\u00e8re lui, il n'est pas rare qu'on aper\u00e7oive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais \u00e7a y ressemble. Toute une population interlope qui vient \u00e9chouer l\u00e0, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin. On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner l\u00e0 avec sa danseuse serbe ou croate \u2014 on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Br\u00e9sil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent \u00e0 port\u00e9e de tram \u2014 Qu'ils l'ont plus ou moins pris en sympathie, \u00e0 moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l'app\u00e2t du gain, car \u00e9videmment ces deux l\u00e0, la piaule qu'ils lui c\u00e9deraient ne serait pas gratuite. Mais tout de m\u00eame moins ch\u00e8re que celle de l'h\u00f4tel. 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Revenir \u00e0 la langue ce n\u2019est pas rebrousser chemin. C\u2019est ( esp\u00e9rons-le ) r\u00e9gler la tension d\u2019une phrase jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne sonne plus faux.<\/p>\n<\/blockquote>\n

J\u2019\u00e9tais repris par cette vieille obsession d\u2019appara\u00eetre sans me trahir quand les livres soudain du haut de la biblioth\u00e8que sont tomb\u00e9s sur mes pieds. La connaissance entre encore par la douleur, soit. Je jette un regard vers la fen\u00eatre : c\u2019est bien l\u2019automne, vieux clich\u00e9 ; il y a, \u00e9videmment, une feuille rest\u00e9e coll\u00e9e \u00e0 la vitre, immobile. Je me penche, je ramasse : Bloy, Bernanos, Boutang, Rebatet. Que de souvenirs. Un vertige fait de d\u00e9sir et de honte m\u2019a pouss\u00e9 vers la fatigue puis dans le fauteuil. Les pieds endoloris, le corps et l\u2019esprit engourdis je feuillette celui dont la reliure a c\u00e9d\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame. Ce qui surgit d\u2019abord, ce sont ces voix singuli\u00e8res qui m\u2019ont jadis tant tenu en respect : moins leur fatras, leurs histoires que leur son, cette fa\u00e7on d\u2019accoler, d\u2019accoupler des mots que je ne me serais, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, jamais permis. En ce temps il me fallait un dictionnaire sous la main ; parfois je ne cherchais pas ; je ne cherchais plus, toujours cette m\u00eame fatigue , et alors : je pronon\u00e7ais \u00e0 voix haute et la compr\u00e9hension venait par le grain. Leurs certitudes me glissaient dessus ; j\u2019\u00e9tais mon propre tamis de chercheur d\u2019or. Je m\u2019inventais des Klondike, des tombereaux de neige, des dents en or. \u00c0 propos de mots, un nom passe : Rabelais, suivi de pr\u00e8s par Villon comme une ombre. Des \u00e9nigmes, un koan pour la cervelle de mes vingt ans. « Que voulaient-ils dire ? » C\u2019\u00e9tait la grande question, il suffisait seulement de la poser. Elle restait sans r\u00e9ponse et, tr\u00e8s vite, la question reculait dans l\u2019ombre elle aussi : le langage lui-m\u00eame m\u2019emportait. J\u2019ai gard\u00e9 cette habitude de lire la tenue d\u2019une phrase avant le r\u00e9cit qu\u2019elle impose. J\u2019ai voyag\u00e9, je me suis dispers\u00e9 : le sucre d\u2019une orange pel\u00e9e dans un train vers Karachi m\u2019a coll\u00e9 aux doigts plus longtemps que leurs id\u00e9es ; un r\u00e2le de chien crevant dans un foss\u00e9 lyonnais a expuls\u00e9 tous les poncifs autrefois an\u00f4nn\u00e9s en mati\u00e8re de ponctuation ; j\u2019ai d\u00e9sappris ma langue pour une grammaire de gestes, d\u2019ouies sanglantes et de fum\u00e9e. J\u2019ai feuillet\u00e9. le temps a pass\u00e9, la culpabilit\u00e9 est revenue. Je cherche Rabelais sur les rayons : rien. Je reviens \u00e0 la table de travail , \u00e0 l\u2019\u00e9diteur , \u00e0 la page \u00e0 peine noircie, au grand ouvert. Dans mon cr\u00e2ne une m\u00e9canique de bielles : garder-effacer.\nUn bruit r\u00e9gulier au loin — pendule ou ventilation, je parie pour la pendule. J\u2019ouvre au hasard une page soulign\u00e9e : je ne comprends rien du tout. La musicalit\u00e9 seule m\u2019emporte ou me recrache. Je reviens \u00e0 l\u2019\u00e9cran, \u00e0 l\u2019envie de trouver la jointure entre ces instants, de me tailler une peau qui tienne ( sans couture visible ). Ce que je cherche n\u2019est pas un retour en arri\u00e8re, une remise \u00e0 z\u00e9ro, mais un r\u00e9glage : couper ce qui ne sert \u00e0 rien dans le rien , tenir dans l\u2019instable m\u00eame. Ma main avance, h\u00e9site. Les livres sont rest\u00e9s par terre, une dorsale au bord du tapis ; la feuille contre la vitre ne bouge toujours pas. Un vide sur le rayon \u00e0 la taille exacte d\u2019un tome. Si j\u2019efface maintenant, quelle question me tombera dessus de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 ? Est-ce que je veux vraiment garder mon secret ? En ai-je encore seulement les moyens ? Je n\u2019en sais rien. Puis encore comme on s\u2019enfuit : stop assez d\u2019effort c\u2019est assez : revenir \u00e0 la langue, et reprendre.<\/p>", "content_text": " >Revenir \u00e0 la langue ce n\u2019est pas rebrousser chemin. C\u2019est ( esp\u00e9rons-le ) r\u00e9gler la tension d\u2019une phrase jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle ne sonne plus faux. J\u2019\u00e9tais repris par cette vieille obsession d\u2019appara\u00eetre sans me trahir quand les livres soudain du haut de la biblioth\u00e8que sont tomb\u00e9s sur mes pieds. La connaissance entre encore par la douleur, soit. Je jette un regard vers la fen\u00eatre : c\u2019est bien l\u2019automne, vieux clich\u00e9 ; il y a, \u00e9videmment, une feuille rest\u00e9e coll\u00e9e \u00e0 la vitre, immobile. Je me penche, je ramasse : Bloy, Bernanos, Boutang, Rebatet. Que de souvenirs. Un vertige fait de d\u00e9sir et de honte m\u2019a pouss\u00e9 vers la fatigue puis dans le fauteuil. Les pieds endoloris, le corps et l\u2019esprit engourdis je feuillette celui dont la reliure a c\u00e9d\u00e9 d\u2019elle-m\u00eame. Ce qui surgit d\u2019abord, ce sont ces voix singuli\u00e8res qui m\u2019ont jadis tant tenu en respect : moins leur fatras, leurs histoires que leur son, cette fa\u00e7on d\u2019accoler, d\u2019accoupler des mots que je ne me serais, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, jamais permis. En ce temps il me fallait un dictionnaire sous la main ; parfois je ne cherchais pas ; je ne cherchais plus, toujours cette m\u00eame fatigue , et alors : je pronon\u00e7ais \u00e0 voix haute et la compr\u00e9hension venait par le grain. Leurs certitudes me glissaient dessus ; j\u2019\u00e9tais mon propre tamis de chercheur d\u2019or. Je m\u2019inventais des Klondike, des tombereaux de neige, des dents en or. \u00c0 propos de mots, un nom passe : Rabelais, suivi de pr\u00e8s par Villon comme une ombre. Des \u00e9nigmes, un koan pour la cervelle de mes vingt ans. \u00ab Que voulaient-ils dire ? \u00bb C\u2019\u00e9tait la grande question, il suffisait seulement de la poser. Elle restait sans r\u00e9ponse et, tr\u00e8s vite, la question reculait dans l\u2019ombre elle aussi : le langage lui-m\u00eame m\u2019emportait. J\u2019ai gard\u00e9 cette habitude de lire la tenue d\u2019une phrase avant le r\u00e9cit qu\u2019elle impose. J\u2019ai voyag\u00e9, je me suis dispers\u00e9 : le sucre d\u2019une orange pel\u00e9e dans un train vers Karachi m\u2019a coll\u00e9 aux doigts plus longtemps que leurs id\u00e9es ; un r\u00e2le de chien crevant dans un foss\u00e9 lyonnais a expuls\u00e9 tous les poncifs autrefois an\u00f4nn\u00e9s en mati\u00e8re de ponctuation ; j\u2019ai d\u00e9sappris ma langue pour une grammaire de gestes, d\u2019ouies sanglantes et de fum\u00e9e. J\u2019ai feuillet\u00e9. le temps a pass\u00e9, la culpabilit\u00e9 est revenue. Je cherche Rabelais sur les rayons : rien. Je reviens \u00e0 la table de travail , \u00e0 l\u2019\u00e9diteur , \u00e0 la page \u00e0 peine noircie, au grand ouvert. Dans mon cr\u00e2ne une m\u00e9canique de bielles : garder-effacer. Un bruit r\u00e9gulier au loin \u2014 pendule ou ventilation, je parie pour la pendule. J\u2019ouvre au hasard une page soulign\u00e9e : je ne comprends rien du tout. La musicalit\u00e9 seule m\u2019emporte ou me recrache. Je reviens \u00e0 l\u2019\u00e9cran, \u00e0 l\u2019envie de trouver la jointure entre ces instants, de me tailler une peau qui tienne ( sans couture visible ). Ce que je cherche n\u2019est pas un retour en arri\u00e8re, une remise \u00e0 z\u00e9ro, mais un r\u00e9glage : couper ce qui ne sert \u00e0 rien dans le rien , tenir dans l\u2019instable m\u00eame. Ma main avance, h\u00e9site. Les livres sont rest\u00e9s par terre, une dorsale au bord du tapis ; la feuille contre la vitre ne bouge toujours pas. Un vide sur le rayon \u00e0 la taille exacte d\u2019un tome. Si j\u2019efface maintenant, quelle question me tombera dessus de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 ? Est-ce que je veux vraiment garder mon secret ? En ai-je encore seulement les moyens ? Je n\u2019en sais rien. Puis encore comme on s\u2019enfuit : stop assez d\u2019effort c\u2019est assez : revenir \u00e0 la langue, et reprendre.", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/9782372710343_1.webp?1762961591", "tags": ["fictions br\u00e8ves", "depuis quelle place \u00e9cris-tu ?", "Ateliers d'\u00e9criture"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-2-07-il-voit-la-champagne-les-dardanelles-et-s-en-revient.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/boost-2-07-il-voit-la-champagne-les-dardanelles-et-s-en-revient.html", "title": "Boost 2 # 07 | Il voit la Champagne, les Dardanelles et s'en revient", "date_published": "2025-11-03T17:47:53Z", "date_modified": "2026-01-10T08:24:07Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

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Ce texte est n\u00e9 dans le sillage d’une proposition d’\u00e9criture de Fran\u00e7ois Bon, au sein du cycle « \u202fHistoire, Boost 2\u202f » La consigne s’inspirait de la structure de L’Atlas d’un homme inquiet<\/strong> de Christoph Ransmayr \u2013 un livre construit comme une mosa\u00efque de fragments, o\u00f9 chaque chapitre s’ouvre sur une image m\u00e9morielle fixe (« \u202fJe vis\u2026\u202f ») avant de d\u00e9ployer le paysage mental et g\u00e9ographique qui l’entoure. Je me suis empar\u00e9 de ce dispositif en le d\u00e9tournant. L\u00e0 o\u00f9 Ransmayr explore son propre parcours \u00e0 la premi\u00e8re personne, j’ai choisi de construire un personnage fictif \u00e0 la troisi\u00e8me personne, un instituteur rescap\u00e9 de la Grande Guerre. Le pr\u00e9sent de l’indicatif \u2013 « \u202fIl voit\u202f » \u2013 est devenu la cl\u00e9 de vo\u00fbte narrative, rempla\u00e7ant le « \u202fJe vis\u202f » originel. L’enjeu n’\u00e9tait pas l’autobiographie, mais la construction d’une int\u00e9riorit\u00e9 par la somme d’images g\u00e9ographiques qui forment la carte mentale d’un homme : la Champagne d\u00e9vast\u00e9e, la gare de Ch\u00e2lons, les Dardanelles, l’h\u00f4pital, le village de Saint-Bonnet-le-D\u00e9sert. Cet exercice m’a permis d’explorer une question centrale : comment raconter l’Histoire \u00e0 hauteur d’homme, par la sensation pure, lorsque le langage se d\u00e9robe face \u00e0 l’horreur ? Le texte qui en r\u00e9sulte est donc \u00e0 la fois un hommage discret au cadre propos\u00e9 et le fruit d’un travail d’\u00e9criture personnel, ( l’instituteur<\/a><\/strong>) une tentative de saisir l’indicible par le prisme d’une conscience fragment\u00e9e. <\/small><\/p>\n


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Il est l\u00e0. Et il voit. Mais les mots, dans sa t\u00eate, ce ne sont pas des phrases. C’est un mat\u00e9riau lourd et sourd qui refuse de prendre forme. La terre. Ce n’est plus de la terre. C’est une cro\u00fbte. Une chose grise, bris\u00e9e, qui a s\u00e9ch\u00e9 en formes tordues. Comme si un g\u00e9ant avait malax\u00e9 de la cendre et de la boue, et l’avait laiss\u00e9e durcir en grima\u00e7ant. Fractur\u00e9e. Le mot vient, mais il est trop propre, trop chirurgical. \u00c7a ne rend pas le craquement sous la semelle, cette impression de marcher sur des os. Le ciel. Il est bas. Il p\u00e8se. Ce n’est pas un ciel, c’est un couvercle. Un couvercle de plomb sale, qui ne s’ouvre jamais, qui \u00e9crase le regard. Parfois, une d\u00e9chirure blafarde, une lumi\u00e8re qui ne r\u00e9chauffe rien, qui souligne seulement l’immense blessure en dessous. Les arbres. Le mot « arbre » est un mensonge. Ce qu’il voit, ce sont des poteaux. Des poteaux noircis, calcin\u00e9s, qui tendent vers le couvercle des bras suppliants qui n’existent plus. Moignons. Oui. Des moignons. Comme des membres amput\u00e9s \u00e0 la hache. La s\u00e8ve, la vie, tout a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9, aspir\u00e9. Il reste \u00e7a : une for\u00eat de morts debout.\nLe silence. Ce n’est pas une absence. C’est une pr\u00e9sence. Une oreille g\u00e9ante coll\u00e9e contre le paysage. Un son \u00e0 l’envers, si lourd qu’il en devient \u00e9touffant. Ce silence-l\u00e0, il n’a pas de nom. Il est l’attente. L’attente de la d\u00e9chirure. L’odeur. Elle entre par le nez, mais elle colle \u00e0 la gorge. Une odeur douce\u00e2tre et putride. De la viande oubli\u00e9e au fond d’un garde-manger pourri. De la terre qui dig\u00e8re mal les morts. L’« odeur de la mort », les autres disent \u00e7a. Mais les mots sont us\u00e9s. Lui, il la sent. C’est une naus\u00e9e qui ne descend pas, qui remonte, toujours. Il voudrait dire « paysage », mais le mot est trop beau. Il voudrait dire « champ de bataille », mais c’est un terme de g\u00e9n\u00e9ral, \u00e7a sent l’encre et la carte. Lui, il est dedans. Il n’a pas de mot pour « \u00eatre dedans ». Pour cette chose qui est \u00e0 la fois dehors, partout, et qui est en train de lui emplir le cr\u00e2ne, de lui ronger les poumons. Il voit. Et ce qu’il voit, c’est un monde qui a cess\u00e9 d’\u00eatre nommable. C’est \u00e7a, l’indicible. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de mots. C’est que tous les mots qui existent mentent. Ils appartiennent \u00e0 l’avant. Ils d\u00e9crivent un monde qui n’est plus. Ici, il n’y a que la mati\u00e8re brute de l’horreur, et le silence qui la contient.<\/p>\n


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Il voit la gare de Ch\u00e2lons. Un hall immense, sombre, qui sent la suie et l’huile. La verri\u00e8re poussi\u00e9reuse laisse filtrer une lumi\u00e8re jaun\u00e2tre, \u00e9clairant des grappes de soldats qui attendent, adoss\u00e9s \u00e0 leurs sacs. Des officiers hurlent des num\u00e9ros de r\u00e9giment, des destinations incompr\u00e9hensibles. C’est un chaos organis\u00e9, un fourmillement d’hommes en gris-bleu qui se font avaler par les trains. Il voit le train. Une locomotive noire, suante, qui crache de la vapeur avec un sifflement rauque. Elle est accoupl\u00e9e \u00e0 des wagons \u00e0 bestiaux, les fameux « 40 hommes, 8 chevaux ». Les portes sont grandes ouvertes, r\u00e9v\u00e9lant un int\u00e9rieur sombre et nu. On dirait des cercueils sur roues attendant leur cargaison vivante. Il voit la ville, ou ce qu’il en reste, depuis son wagon. Une fois entass\u00e9, le regard coinc\u00e9 entre les planches :\nDes rues trop larges, trop vides. Quelques civils, des visages ferm\u00e9s, qui les regardent passer sans un sourire. Des femmes en noir. La vie a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9e d’ici, ne laissant qu’une coquille vide.\nDes bless\u00e9s. Sur un quai adjacent, un train sanitaire est arr\u00eat\u00e9. On fait monter des hommes aux visages p\u00e2les, aux membres emmaillot\u00e9s de bandages sales. Certains sont sur des civi\u00e8res, les yeux vides fixant le ciel de fer. C’est un spectacle qui leur est destin\u00e9, un avant-go\u00fbt.\nLa cath\u00e9drale. Au loin, il l’aper\u00e7oit. Notre-Dame de Ch\u00e2lons. Ses pierres sont noircies, mais elle est encore debout. Un seul vitrail est rest\u00e9 intact ; il capte la lumi\u00e8re faible et la renvoie comme un dernier signal, un adieu. C’est la derni\u00e8re image belle qu’il emporte.\nLe triage. Puis le train s’\u00e9branle, quitte la gare et longe des voies de triage. Un enchev\u00eatrement de rails, de wagons vides, de montagnes de caisses et de sacs de sable. C’est la machine de guerre, la logistique monstrueuse qui broie les hommes avant m\u00eame qu’ils n’arrivent au front. L’arri\u00e8re, ce n’est pas le repos. C’est la gueule de l’ogre.<\/p>\n


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Le train s’engouffre dans la campagne. Il voit une derni\u00e8re fois des champs, des vaches. Il voit le cr\u00e9puscule tomber et d\u00e9tourne les yeux. Il voudrait dire, mais tous les mots, il les voit l\u00e0-bas, loin, tr\u00e8s loin, « au nord de l’avenir ». Puis il baisse la t\u00eate. Il n’a plus rien \u00e0 voir avec ce monde-l\u00e0. La ville n’a \u00e9t\u00e9 qu’une antichambre, un sas entre deux enfers. Le voyage vers l’inconnu a commenc\u00e9.<\/p>\n


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L’\u00e9trave fend une eau d’un bleu dur, m\u00e9tallique. La terre qui grandit n’est pas verte. Elle est ocre, br\u00fbl\u00e9e, stri\u00e9e de ravins secs. Une ligne d’ar\u00eates vives qui d\u00e9chire le ciel. La chaleur d\u00e9j\u00e0, une lourdeur qui tombe du ciel blanc et se rel\u00e8ve du rocher comme une haleine de fournaise. Le navire glisse dans un d\u00e9troit. Des collines basses de chaque c\u00f4t\u00e9. Une terre asiatique \u00e0 b\u00e2bord, une europ\u00e9enne \u00e0 tribord. Les Dardanelles. Le nom est dans sa t\u00eate, mais la chose est l\u00e0, silencieuse et min\u00e9rale. Il voit les autres bateaux, une for\u00eat de m\u00e2ts et de chemin\u00e9es, immobiles dans l’eau calme. Une attente. Puis la c\u00f4te se pr\u00e9cise. Ce n’est pas une plage de sable fin. C’est un chaos. Une langue de galets, de sable gris, surmont\u00e9e de falaises crayeuses, creus\u00e9es de ravines. Il voit la tache blanch\u00e2tre des tentes, minuscules, accroch\u00e9es \u00e0 la pente. Les cicatrices brunes des tranch\u00e9es z\u00e9brant le flanc des collines. Les fils de fer barbel\u00e9s qui accrochent le soleil, brillant comme des toiles g\u00e9antes. Le lourd navire s’arr\u00eate, vibrant encore de l’arr\u00eat des machines. L’ancre grince dans un bruit d\u00e9chirant. On est l\u00e0. On ne va pas plus loin. Il voit les p\u00e9niches. Ce ne sont pas des barges plates et passives, mais des coques \u00e0 moteur, basses sur l’eau, sales de fum\u00e9e et de rouille, leur bois \u00e9clabouss\u00e9 par des milliers de voyages. Elles dansent sur la houle l\u00e9g\u00e8re, s’approchant du flanc du paquebot comme des insectes voraces. On leur hurle de descendre. Pas d’escalier, pas de passerelle. Il faut se hisser sur le bastingage, saisir les filets de cordage jet\u00e9s sur la coque, et descendre \u00e0 reculons, le sac qui vous tire en arri\u00e8re, les pieds qui cherchent une prise dans les mailles. Le vide, l’eau verte en dessous. L’homme au-dessus de lui glisse, un juron \u00e9touff\u00e9, le bruit sourd de son corps heurtant la p\u00e9niche. On le tire vite de c\u00f4t\u00e9. Il saute \u00e0 son tour. Le choc du bois sous ses pieds. La p\u00e9niche est d\u00e9j\u00e0 pleine d’hommes, tass\u00e9s comme du b\u00e9tail, silencieux. Le moteur p\u00e9tarade, crache une fum\u00e9e \u00e2cre, et l’embarcation s’\u00e9branle, lourde, lente, vers la terre. La travers\u00e9e est courte, interminable. L’eau est d’un vert laiteux, huileuse. Elle charrie des choses : des d\u00e9bris de caisses, des morceaux d’uniformes, des excr\u00e9ments. L’odeur est pire que tout. Elle lui prend \u00e0 la gorge : la puanteur douce\u00e2tre de la gangr\u00e8ne et de la chair qui pourrit au soleil, m\u00eal\u00e9e \u00e0 une note \u00e2cre de poudre et de poussi\u00e8re br\u00fbl\u00e9e. Il voit la plage qui grandit. Ce n’est pas du sable. C’est un talus de galets gris, une pente raide qui crisse et roule sous les boots. Des tas de caisses, des sacs de sable, des files d’hommes courb\u00e9s qui montent un sentier trac\u00e9 dans la falaise crayeuse. Le choc final. L’\u00e9trave de la p\u00e9niche racle les galets. La rampe s’abat. C’est le dernier pas. Il pose le pied sur les cailloux. Le sol de Gallipoli. Un coup de sifflet aigu. Des hommes leur crient de se disperser, de monter. Le ronflement des mouches est assourdissant. Il l\u00e8ve les yeux vers les ravines poussi\u00e9reuses, les tranch\u00e9es qui griffent les pentes. L’enfer n’est plus une boue grasse et froide. C’est une fournaise de poussi\u00e8re, de pierre et de pourriture.<\/p>\n


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Il voit le blanc. Un blanc qui fait mal aux yeux. Un plafond de chaux, \u00e9clatant, cru. Pas le blanc pur des draps de la ferme, mais un blanc qui sent le chlore et la mort propre. Les murs suintent une lumi\u00e8re froide, sans ombre. Il voit les barreaux de fer du lit. Froid, lisse, industriel. Sa main, pos\u00e9e sur la couverture grise, est devenue une chose p\u00e2le, \u00e9trang\u00e8re. Les doigts ressemblent \u00e0 des racines lav\u00e9es. Ils tremblent, toujours. Un tremblement de machine d\u00e9traqu\u00e9e. Il voit les fen\u00eatres hautes, barr\u00e9es. Des rectangles de ciel trop bleu, d\u00e9coup\u00e9s comme dans un tableau. Des barreaux noirs qui grillagent le monde. Des arbres, l\u00e0-bas, mais leurs feuilles ne bougent pas. Comme peintes. Il voit les autres lits. Des formes allong\u00e9es, silencieuses, sous des draps qui \u00e9pousent des absences. Un bras pend, inerte, couleur de cire. Plus loin, un homme assis, la poitrine entour\u00e9e de bandes, fixe le mur devant lui. Il ne cligne pas des yeux. Il voit les s\u0153urs. Des cornettes blanches, immacul\u00e9es, qui glissent sans bruit sur le carrelage. Des visages lisses, sans \u00e2ge, qui sourient d’un sourire qui ne touche pas les yeux. Des mains froides qui changent les pansements, touchent sa peau br\u00fbl\u00e9e sans la sentir. Il voit son reflet dans le pot de chambre \u00e9maill\u00e9, pos\u00e9 pr\u00e8s du lit. Une face creus\u00e9e, des yeux trop grands, des l\u00e8vres gerc\u00e9es. Ce n’est pas lui. C’est un masque de terre cuite, fragile, qui pourrait se fendre.\nIl voit, la nuit, la lanterne du gardien qui passe. Un rond de lumi\u00e8re jaune qui balaie les all\u00e9es, caresse les fronts, v\u00e9rifie les pr\u00e9sences. La lumi\u00e8re touche le crucifix au mur, accroch\u00e9 l\u00e0-haut. Le corps du Christ est p\u00e2le, propre, sans blessures visibles. Une souffrance aseptis\u00e9e, muette. Il voit tout cela. Les mots comme « h\u00f4pital », « lit », « infirmi\u00e8re » sont des coquilles vides, des sons qui ne collent plus \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Ce qu’il voit, c’est un lieu de silence et de blancheur o\u00f9 l’on range les hommes cass\u00e9s, o\u00f9 l’on attend que la machine se remette \u00e0 tourner ou s’arr\u00eate d\u00e9finitivement. L’odeur de propre ne parvient pas \u00e0 couvrir celle, tenace, de la pourriture qui reste au fond de ses poumons. C’est un autre enfer. Un enfer blanc.<\/p>\n


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Il pousse la grille. Le fer grin\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 ainsi avant, un son aigre et familier. Rien n’a chang\u00e9. Et pourtant, tout est devenu \u00e9tranger. Il voit le fronton de la mairie-\u00e9cole. Les lettres grav\u00e9es dans la pierre : LIBERT\u00c9, \u00c9GALIT\u00c9, FRATERNIT\u00c9. Avant, c’\u00e9tait un credo, une \u00e9vidence. Maintenant, ce sont des mots qui sonnent creux. Libert\u00e9. Celle de pourrir dans la boue ? \u00c9galit\u00e9. Celle de la mort, offerte \u00e0 tous, du lieutenant au simple troufion ? Fraternit\u00e9. Celle qui lui a arrach\u00e9 le c\u0153ur \u00e0 chaque fois qu’un gosse de vingt ans rendait son dernier souffle dans ses bras ? La pierre est froide, propre. Les mots sont intacts. Lui ne l’est plus. Il voit le monument aux morts, tout neuf. La pierre est encore p\u00e2le, elle n’a pas pris la patine des si\u00e8cles. Il s’approche. Ses doigts effleurent les noms. Il les connaissait \u00e0 peine, ces gar\u00e7ons d’un autre canton, et pourtant, il a vu mourir leurs doubles par milliers. Ce monument, c’est un mensonge de ciment . Une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de mettre de l’ordre dans le chaos, de donner un sens \u00e0 l’indicible. La R\u00e9publique enterre ses morts et grave ses valeurs, mais elle ne peut pas graver l’odeur de la gangr\u00e8ne.<\/p>\n

Il voit la cour de l’\u00e9cole.\nLes marronniers, la marelle effac\u00e9e sur le sol. Le portemanteau o\u00f9 s’aligneront les blouses. Le tableau noir, vide, attendant les le\u00e7ons de morale. « Aimez-vous les uns les autres. » Comment peut-il \u00e9crire cela, lui qui a vu des hommes s’entretuer pour dix m\u00e8tres de terre gorg\u00e9e de sang ? Il voit son reflet dans la vitre de la classe. Un homme en costume sombre, trop grand, trop raide. Le « hussard noir ». Son uniforme d’avant \u00e9tait bleu horizon, tach\u00e9 de sang et de boue. Maintenant, il porte l’uniforme du savoir, de la raison. Un d\u00e9guisement. Ses mains veulent trembler. Il les tient crois\u00e9es dans son dos. Il entre dans la classe. L’odeur de la craie et de l’encre. Un sanctuaire. Un mensonge n\u00e9cessaire. Demain, il devra ouvrir le livre d’Histoire. Parler de la patrie, du droit, des Lumi\u00e8res. Il devra regarder en face les visages innocents des enfants et leur transmettre ce feu sacr\u00e9 qui a br\u00fbl\u00e9 jusqu’\u00e0 consumer toute une g\u00e9n\u00e9ration. Il voit sa mission, maintenant.\nCe n’est plus une foi na\u00efve. C’est un acte de r\u00e9sistance. Un rempart contre la barbarie. Si ces murs ont tenu, si ces mots sur le fronton sont encore debout, c’est peut-\u00eatre pour cela : pour qu’un homme bris\u00e9 vienne, chaque matin, t\u00e9moigner malgr\u00e9 lui que le savoir doit survivre \u00e0 la folie. Il n’enseignera pas la glorification de la guerre. Il enseignera la grammaire, la logique, la g\u00e9ographie. Il leur apprendra \u00e0 penser, pour que plus jamais des hommes ne se fassent aussi b\u00eatement massacrer au nom de mots qu’on leur a appris sans leur en donner le sens. Il pose sa sacoche sur l’estrade. Un geste d’une infinie lassitude. Le silence de la classe est plus lourd que celui des champs de bataille. C’est le silence d’avant la temp\u00eate, le silence de l’attente. Les enfants arriveront demain. Il leur devra la v\u00e9rit\u00e9, mais pas toute la v\u00e9rit\u00e9. Juste les armes pour la construire, eux-m\u00eames. Il monte l’escalier de bois. Les marches g\u00e9missent, un bruit de fatigue ancienne. La porte de son logement de fonction claque doucement derri\u00e8re lui. Le silence. Il pose les mains sur la table de ch\u00eane, froide. La pi\u00e8ce sent la cire et le papier, le renferm\u00e9 des lieux sans pr\u00e9sence. Un lit \u00e9troit, une armoire. Le mur est nu. Pas de crucifix. Seule une p\u00e2le trace rectangulaire dans la chaux, plus claire, o\u00f9 l’ancien occupant avait accroch\u00e9 sa foi. Lui n’y a rien mis. Le cr\u00e9pi brut, la r\u00e9publique la\u00efque dans sa nudit\u00e9.<\/p>\n

Il s’approche de la fen\u00eatre. La nuit tombe sur Saint-Bonnet-le-D\u00e9sert. Une \u00e0 une, les lumi\u00e8res des maisons s’\u00e9teignent. Les toits de tuiles s’effacent, noy\u00e9s dans l’indigo. Puis il ne reste plus que la ligne des toits, dentel\u00e9e et p\u00e2le, contre l’obscurit\u00e9 plus profonde qui commence au-del\u00e0.<\/p>\n

La for\u00eat.<\/p>\n

Elle est l\u00e0, massive, silencieuse. Une \u00e9tendue d’encre qui boit la lumi\u00e8re r\u00e9siduelle du ciel. Ce n’est pas l’horreur min\u00e9rale des Dardanelles, ni la boue labour\u00e9e de Champagne. C’est une obscurit\u00e9 vivante, respirante. Elle ne sent pas la poudre et la mort. Elle exhale une odeur humide de mousse, de terre et de feuilles pourries. Une odeur ancienne, qui \u00e9tait l\u00e0 avant les hommes, avant la R\u00e9publique, avant les noms sur le monument. Il voit le myst\u00e8re. L’\u00e9paisseur imp\u00e9n\u00e9trable des futaies. L’absence totale de chemin, de rep\u00e8re. La for\u00eat n’a pas de front, pas de tranch\u00e9e. Elle est un tout, sauvage et entier. Quelque chose en lui, d’instinctif, se tend. L’\u0153il qui cherche un mouvement, une silhouette, le r\u00e9flexe de la sentinelle. Rien. Seul le vent, un souffle \u00e0 peine audible qui fait fr\u00e9mir la cime des ch\u00eanes. C’est une paix qui ressemble \u00e0 une menace. Un monde qui continue sans lui, sans ses le\u00e7ons, sans ses mots. Une France bien plus ancienne que celle des hussards noirs. Une France sauvage qui se moque des frontons et des devises, et qui n’a jamais entendu parler de Dieu. Il reste l\u00e0, longtemps, le front contre la vitre froide. Il ne prie pas. Il n’attend rien. Il \u00e9coute ce silence-l\u00e0, si diff\u00e9rent de celui des salles d’h\u00f4pital ou des champs de bataille. Un silence qui n’est pas vide, mais plein. Plein de nuit, de racines, de b\u00eates invisibles et d’une indiff\u00e9rence absolue. Pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, face \u00e0 cette for\u00eat noire et primordiale, il se sent \u00e9trangement \u00e0 sa place. Dans ce monde sans dieu, sans croix, sans promesse, il n’a de compte \u00e0 rendre \u00e0 personne. Seulement \u00e0 lui-m\u00eame. Et peut-\u00eatre, dans cette obscurit\u00e9 famili\u00e8re et oubli\u00e9e, retrouver l’ombre de l’homme qu’il \u00e9tait avant que le monde ne se mette \u00e0 br\u00fbler et \u00e0 prier des dieux sourds.<\/p>", "content_text": " >Ce texte est n\u00e9 dans le sillage d'une proposition d'\u00e9criture de Fran\u00e7ois Bon, au sein du cycle \u00ab Histoire, Boost 2 \u00bb La consigne s'inspirait de la structure de **L'Atlas d'un homme inquiet** de Christoph Ransmayr \u2013 un livre construit comme une mosa\u00efque de fragments, o\u00f9 chaque chapitre s'ouvre sur une image m\u00e9morielle fixe (\u00ab Je vis\u2026 \u00bb) avant de d\u00e9ployer le paysage mental et g\u00e9ographique qui l'entoure. Je me suis empar\u00e9 de ce dispositif en le d\u00e9tournant. L\u00e0 o\u00f9 Ransmayr explore son propre parcours \u00e0 la premi\u00e8re personne, j'ai choisi de construire un personnage fictif \u00e0 la troisi\u00e8me personne, un instituteur rescap\u00e9 de la Grande Guerre. Le pr\u00e9sent de l'indicatif \u2013 \u00ab Il voit \u00bb \u2013 est devenu la cl\u00e9 de vo\u00fbte narrative, rempla\u00e7ant le \u00ab Je vis \u00bb originel. L'enjeu n'\u00e9tait pas l'autobiographie, mais la construction d'une int\u00e9riorit\u00e9 par la somme d'images g\u00e9ographiques qui forment la carte mentale d'un homme : la Champagne d\u00e9vast\u00e9e, la gare de Ch\u00e2lons, les Dardanelles, l'h\u00f4pital, le village de Saint-Bonnet-le-D\u00e9sert. Cet exercice m'a permis d'explorer une question centrale : comment raconter l'Histoire \u00e0 hauteur d'homme, par la sensation pure, lorsque le langage se d\u00e9robe face \u00e0 l'horreur ? Le texte qui en r\u00e9sulte est donc \u00e0 la fois un hommage discret au cadre propos\u00e9 et le fruit d'un travail d'\u00e9criture personnel, ( **[l'instituteur->https:\/\/ledibbouk.net\/-l-instituteur-153-.html]**) une tentative de saisir l'indicible par le prisme d'une conscience fragment\u00e9e. Il est l\u00e0. Et il voit. Mais les mots, dans sa t\u00eate, ce ne sont pas des phrases. C'est un mat\u00e9riau lourd et sourd qui refuse de prendre forme. La terre. Ce n'est plus de la terre. C'est une cro\u00fbte. Une chose grise, bris\u00e9e, qui a s\u00e9ch\u00e9 en formes tordues. Comme si un g\u00e9ant avait malax\u00e9 de la cendre et de la boue, et l'avait laiss\u00e9e durcir en grima\u00e7ant. Fractur\u00e9e. Le mot vient, mais il est trop propre, trop chirurgical. \u00c7a ne rend pas le craquement sous la semelle, cette impression de marcher sur des os. Le ciel. Il est bas. Il p\u00e8se. Ce n'est pas un ciel, c'est un couvercle. Un couvercle de plomb sale, qui ne s'ouvre jamais, qui \u00e9crase le regard. Parfois, une d\u00e9chirure blafarde, une lumi\u00e8re qui ne r\u00e9chauffe rien, qui souligne seulement l'immense blessure en dessous. Les arbres. Le mot \u00ab arbre \u00bb est un mensonge. Ce qu'il voit, ce sont des poteaux. Des poteaux noircis, calcin\u00e9s, qui tendent vers le couvercle des bras suppliants qui n'existent plus. Moignons. Oui. Des moignons. Comme des membres amput\u00e9s \u00e0 la hache. La s\u00e8ve, la vie, tout a \u00e9t\u00e9 br\u00fbl\u00e9, aspir\u00e9. Il reste \u00e7a : une for\u00eat de morts debout. Le silence. Ce n'est pas une absence. C'est une pr\u00e9sence. Une oreille g\u00e9ante coll\u00e9e contre le paysage. Un son \u00e0 l'envers, si lourd qu'il en devient \u00e9touffant. Ce silence-l\u00e0, il n'a pas de nom. Il est l'attente. L'attente de la d\u00e9chirure. L'odeur. Elle entre par le nez, mais elle colle \u00e0 la gorge. Une odeur douce\u00e2tre et putride. De la viande oubli\u00e9e au fond d'un garde-manger pourri. De la terre qui dig\u00e8re mal les morts. L'\u00ab odeur de la mort \u00bb, les autres disent \u00e7a. Mais les mots sont us\u00e9s. Lui, il la sent. C'est une naus\u00e9e qui ne descend pas, qui remonte, toujours. Il voudrait dire \u00ab paysage \u00bb, mais le mot est trop beau. Il voudrait dire \u00ab champ de bataille \u00bb, mais c'est un terme de g\u00e9n\u00e9ral, \u00e7a sent l'encre et la carte. Lui, il est dedans. Il n'a pas de mot pour \u00ab \u00eatre dedans \u00bb. Pour cette chose qui est \u00e0 la fois dehors, partout, et qui est en train de lui emplir le cr\u00e2ne, de lui ronger les poumons. Il voit. Et ce qu'il voit, c'est un monde qui a cess\u00e9 d'\u00eatre nommable. C'est \u00e7a, l'indicible. Ce n'est pas qu'il n'y a pas de mots. C'est que tous les mots qui existent mentent. Ils appartiennent \u00e0 l'avant. Ils d\u00e9crivent un monde qui n'est plus. Ici, il n'y a que la mati\u00e8re brute de l'horreur, et le silence qui la contient. Il voit la gare de Ch\u00e2lons. Un hall immense, sombre, qui sent la suie et l'huile. La verri\u00e8re poussi\u00e9reuse laisse filtrer une lumi\u00e8re jaun\u00e2tre, \u00e9clairant des grappes de soldats qui attendent, adoss\u00e9s \u00e0 leurs sacs. Des officiers hurlent des num\u00e9ros de r\u00e9giment, des destinations incompr\u00e9hensibles. C'est un chaos organis\u00e9, un fourmillement d'hommes en gris-bleu qui se font avaler par les trains. Il voit le train. Une locomotive noire, suante, qui crache de la vapeur avec un sifflement rauque. Elle est accoupl\u00e9e \u00e0 des wagons \u00e0 bestiaux, les fameux \u00ab 40 hommes, 8 chevaux \u00bb. Les portes sont grandes ouvertes, r\u00e9v\u00e9lant un int\u00e9rieur sombre et nu. On dirait des cercueils sur roues attendant leur cargaison vivante. Il voit la ville, ou ce qu'il en reste, depuis son wagon. Une fois entass\u00e9, le regard coinc\u00e9 entre les planches : Des rues trop larges, trop vides. Quelques civils, des visages ferm\u00e9s, qui les regardent passer sans un sourire. Des femmes en noir. La vie a \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9e d'ici, ne laissant qu'une coquille vide. Des bless\u00e9s. Sur un quai adjacent, un train sanitaire est arr\u00eat\u00e9. On fait monter des hommes aux visages p\u00e2les, aux membres emmaillot\u00e9s de bandages sales. Certains sont sur des civi\u00e8res, les yeux vides fixant le ciel de fer. C'est un spectacle qui leur est destin\u00e9, un avant-go\u00fbt. La cath\u00e9drale. Au loin, il l'aper\u00e7oit. Notre-Dame de Ch\u00e2lons. Ses pierres sont noircies, mais elle est encore debout. Un seul vitrail est rest\u00e9 intact ; il capte la lumi\u00e8re faible et la renvoie comme un dernier signal, un adieu. C'est la derni\u00e8re image belle qu'il emporte. Le triage. Puis le train s'\u00e9branle, quitte la gare et longe des voies de triage. Un enchev\u00eatrement de rails, de wagons vides, de montagnes de caisses et de sacs de sable. C'est la machine de guerre, la logistique monstrueuse qui broie les hommes avant m\u00eame qu'ils n'arrivent au front. L'arri\u00e8re, ce n'est pas le repos. C'est la gueule de l'ogre. Le train s'engouffre dans la campagne. Il voit une derni\u00e8re fois des champs, des vaches. Il voit le cr\u00e9puscule tomber et d\u00e9tourne les yeux. Il voudrait dire, mais tous les mots, il les voit l\u00e0-bas, loin, tr\u00e8s loin, \u00ab au nord de l'avenir \u00bb. Puis il baisse la t\u00eate. Il n'a plus rien \u00e0 voir avec ce monde-l\u00e0. La ville n'a \u00e9t\u00e9 qu'une antichambre, un sas entre deux enfers. Le voyage vers l'inconnu a commenc\u00e9. L'\u00e9trave fend une eau d'un bleu dur, m\u00e9tallique. La terre qui grandit n'est pas verte. Elle est ocre, br\u00fbl\u00e9e, stri\u00e9e de ravins secs. Une ligne d'ar\u00eates vives qui d\u00e9chire le ciel. La chaleur d\u00e9j\u00e0, une lourdeur qui tombe du ciel blanc et se rel\u00e8ve du rocher comme une haleine de fournaise. Le navire glisse dans un d\u00e9troit. Des collines basses de chaque c\u00f4t\u00e9. Une terre asiatique \u00e0 b\u00e2bord, une europ\u00e9enne \u00e0 tribord. Les Dardanelles. Le nom est dans sa t\u00eate, mais la chose est l\u00e0, silencieuse et min\u00e9rale. Il voit les autres bateaux, une for\u00eat de m\u00e2ts et de chemin\u00e9es, immobiles dans l'eau calme. Une attente. Puis la c\u00f4te se pr\u00e9cise. Ce n'est pas une plage de sable fin. C'est un chaos. Une langue de galets, de sable gris, surmont\u00e9e de falaises crayeuses, creus\u00e9es de ravines. Il voit la tache blanch\u00e2tre des tentes, minuscules, accroch\u00e9es \u00e0 la pente. Les cicatrices brunes des tranch\u00e9es z\u00e9brant le flanc des collines. Les fils de fer barbel\u00e9s qui accrochent le soleil, brillant comme des toiles g\u00e9antes. Le lourd navire s'arr\u00eate, vibrant encore de l'arr\u00eat des machines. L'ancre grince dans un bruit d\u00e9chirant. On est l\u00e0. On ne va pas plus loin. Il voit les p\u00e9niches. Ce ne sont pas des barges plates et passives, mais des coques \u00e0 moteur, basses sur l'eau, sales de fum\u00e9e et de rouille, leur bois \u00e9clabouss\u00e9 par des milliers de voyages. Elles dansent sur la houle l\u00e9g\u00e8re, s'approchant du flanc du paquebot comme des insectes voraces. On leur hurle de descendre. Pas d'escalier, pas de passerelle. Il faut se hisser sur le bastingage, saisir les filets de cordage jet\u00e9s sur la coque, et descendre \u00e0 reculons, le sac qui vous tire en arri\u00e8re, les pieds qui cherchent une prise dans les mailles. Le vide, l'eau verte en dessous. L'homme au-dessus de lui glisse, un juron \u00e9touff\u00e9, le bruit sourd de son corps heurtant la p\u00e9niche. On le tire vite de c\u00f4t\u00e9. Il saute \u00e0 son tour. Le choc du bois sous ses pieds. La p\u00e9niche est d\u00e9j\u00e0 pleine d'hommes, tass\u00e9s comme du b\u00e9tail, silencieux. Le moteur p\u00e9tarade, crache une fum\u00e9e \u00e2cre, et l'embarcation s'\u00e9branle, lourde, lente, vers la terre. La travers\u00e9e est courte, interminable. L'eau est d'un vert laiteux, huileuse. Elle charrie des choses : des d\u00e9bris de caisses, des morceaux d'uniformes, des excr\u00e9ments. L'odeur est pire que tout. Elle lui prend \u00e0 la gorge : la puanteur douce\u00e2tre de la gangr\u00e8ne et de la chair qui pourrit au soleil, m\u00eal\u00e9e \u00e0 une note \u00e2cre de poudre et de poussi\u00e8re br\u00fbl\u00e9e. Il voit la plage qui grandit. Ce n'est pas du sable. C'est un talus de galets gris, une pente raide qui crisse et roule sous les boots. Des tas de caisses, des sacs de sable, des files d'hommes courb\u00e9s qui montent un sentier trac\u00e9 dans la falaise crayeuse. Le choc final. L'\u00e9trave de la p\u00e9niche racle les galets. La rampe s'abat. C'est le dernier pas. Il pose le pied sur les cailloux. Le sol de Gallipoli. Un coup de sifflet aigu. Des hommes leur crient de se disperser, de monter. Le ronflement des mouches est assourdissant. Il l\u00e8ve les yeux vers les ravines poussi\u00e9reuses, les tranch\u00e9es qui griffent les pentes. L'enfer n'est plus une boue grasse et froide. C'est une fournaise de poussi\u00e8re, de pierre et de pourriture. Il voit le blanc. Un blanc qui fait mal aux yeux. Un plafond de chaux, \u00e9clatant, cru. Pas le blanc pur des draps de la ferme, mais un blanc qui sent le chlore et la mort propre. Les murs suintent une lumi\u00e8re froide, sans ombre. Il voit les barreaux de fer du lit. Froid, lisse, industriel. Sa main, pos\u00e9e sur la couverture grise, est devenue une chose p\u00e2le, \u00e9trang\u00e8re. Les doigts ressemblent \u00e0 des racines lav\u00e9es. Ils tremblent, toujours. Un tremblement de machine d\u00e9traqu\u00e9e. Il voit les fen\u00eatres hautes, barr\u00e9es. Des rectangles de ciel trop bleu, d\u00e9coup\u00e9s comme dans un tableau. Des barreaux noirs qui grillagent le monde. Des arbres, l\u00e0-bas, mais leurs feuilles ne bougent pas. Comme peintes. Il voit les autres lits. Des formes allong\u00e9es, silencieuses, sous des draps qui \u00e9pousent des absences. Un bras pend, inerte, couleur de cire. Plus loin, un homme assis, la poitrine entour\u00e9e de bandes, fixe le mur devant lui. Il ne cligne pas des yeux. Il voit les s\u0153urs. Des cornettes blanches, immacul\u00e9es, qui glissent sans bruit sur le carrelage. Des visages lisses, sans \u00e2ge, qui sourient d'un sourire qui ne touche pas les yeux. Des mains froides qui changent les pansements, touchent sa peau br\u00fbl\u00e9e sans la sentir. Il voit son reflet dans le pot de chambre \u00e9maill\u00e9, pos\u00e9 pr\u00e8s du lit. Une face creus\u00e9e, des yeux trop grands, des l\u00e8vres gerc\u00e9es. Ce n'est pas lui. C'est un masque de terre cuite, fragile, qui pourrait se fendre. Il voit, la nuit, la lanterne du gardien qui passe. Un rond de lumi\u00e8re jaune qui balaie les all\u00e9es, caresse les fronts, v\u00e9rifie les pr\u00e9sences. La lumi\u00e8re touche le crucifix au mur, accroch\u00e9 l\u00e0-haut. Le corps du Christ est p\u00e2le, propre, sans blessures visibles. Une souffrance aseptis\u00e9e, muette. Il voit tout cela. Les mots comme \u00ab h\u00f4pital \u00bb, \u00ab lit \u00bb, \u00ab infirmi\u00e8re \u00bb sont des coquilles vides, des sons qui ne collent plus \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Ce qu'il voit, c'est un lieu de silence et de blancheur o\u00f9 l'on range les hommes cass\u00e9s, o\u00f9 l'on attend que la machine se remette \u00e0 tourner ou s'arr\u00eate d\u00e9finitivement. L'odeur de propre ne parvient pas \u00e0 couvrir celle, tenace, de la pourriture qui reste au fond de ses poumons. C'est un autre enfer. Un enfer blanc. Il pousse la grille. Le fer grin\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 ainsi avant, un son aigre et familier. Rien n'a chang\u00e9. Et pourtant, tout est devenu \u00e9tranger. Il voit le fronton de la mairie-\u00e9cole. Les lettres grav\u00e9es dans la pierre : LIBERT\u00c9, \u00c9GALIT\u00c9, FRATERNIT\u00c9. Avant, c'\u00e9tait un credo, une \u00e9vidence. Maintenant, ce sont des mots qui sonnent creux. Libert\u00e9. Celle de pourrir dans la boue ? \u00c9galit\u00e9. Celle de la mort, offerte \u00e0 tous, du lieutenant au simple troufion ? Fraternit\u00e9. Celle qui lui a arrach\u00e9 le c\u0153ur \u00e0 chaque fois qu'un gosse de vingt ans rendait son dernier souffle dans ses bras ? La pierre est froide, propre. Les mots sont intacts. Lui ne l'est plus. Il voit le monument aux morts, tout neuf. La pierre est encore p\u00e2le, elle n'a pas pris la patine des si\u00e8cles. Il s'approche. Ses doigts effleurent les noms. Il les connaissait \u00e0 peine, ces gar\u00e7ons d'un autre canton, et pourtant, il a vu mourir leurs doubles par milliers. Ce monument, c'est un mensonge de ciment . Une tentative d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de mettre de l'ordre dans le chaos, de donner un sens \u00e0 l'indicible. La R\u00e9publique enterre ses morts et grave ses valeurs, mais elle ne peut pas graver l'odeur de la gangr\u00e8ne. Il voit la cour de l'\u00e9cole. Les marronniers, la marelle effac\u00e9e sur le sol. Le portemanteau o\u00f9 s'aligneront les blouses. Le tableau noir, vide, attendant les le\u00e7ons de morale. \u00ab Aimez-vous les uns les autres. \u00bb Comment peut-il \u00e9crire cela, lui qui a vu des hommes s'entretuer pour dix m\u00e8tres de terre gorg\u00e9e de sang ? Il voit son reflet dans la vitre de la classe. Un homme en costume sombre, trop grand, trop raide. Le \u00ab hussard noir \u00bb. Son uniforme d'avant \u00e9tait bleu horizon, tach\u00e9 de sang et de boue. Maintenant, il porte l'uniforme du savoir, de la raison. Un d\u00e9guisement. Ses mains veulent trembler. Il les tient crois\u00e9es dans son dos. Il entre dans la classe. L'odeur de la craie et de l'encre. Un sanctuaire. Un mensonge n\u00e9cessaire. Demain, il devra ouvrir le livre d'Histoire. Parler de la patrie, du droit, des Lumi\u00e8res. Il devra regarder en face les visages innocents des enfants et leur transmettre ce feu sacr\u00e9 qui a br\u00fbl\u00e9 jusqu'\u00e0 consumer toute une g\u00e9n\u00e9ration. Il voit sa mission, maintenant. Ce n'est plus une foi na\u00efve. C'est un acte de r\u00e9sistance. Un rempart contre la barbarie. Si ces murs ont tenu, si ces mots sur le fronton sont encore debout, c'est peut-\u00eatre pour cela : pour qu'un homme bris\u00e9 vienne, chaque matin, t\u00e9moigner malgr\u00e9 lui que le savoir doit survivre \u00e0 la folie. Il n'enseignera pas la glorification de la guerre. Il enseignera la grammaire, la logique, la g\u00e9ographie. Il leur apprendra \u00e0 penser, pour que plus jamais des hommes ne se fassent aussi b\u00eatement massacrer au nom de mots qu'on leur a appris sans leur en donner le sens. Il pose sa sacoche sur l'estrade. Un geste d'une infinie lassitude. Le silence de la classe est plus lourd que celui des champs de bataille. C'est le silence d'avant la temp\u00eate, le silence de l'attente. Les enfants arriveront demain. Il leur devra la v\u00e9rit\u00e9, mais pas toute la v\u00e9rit\u00e9. Juste les armes pour la construire, eux-m\u00eames. Il monte l'escalier de bois. Les marches g\u00e9missent, un bruit de fatigue ancienne. La porte de son logement de fonction claque doucement derri\u00e8re lui. Le silence. Il pose les mains sur la table de ch\u00eane, froide. La pi\u00e8ce sent la cire et le papier, le renferm\u00e9 des lieux sans pr\u00e9sence. Un lit \u00e9troit, une armoire. Le mur est nu. Pas de crucifix. Seule une p\u00e2le trace rectangulaire dans la chaux, plus claire, o\u00f9 l'ancien occupant avait accroch\u00e9 sa foi. Lui n'y a rien mis. Le cr\u00e9pi brut, la r\u00e9publique la\u00efque dans sa nudit\u00e9. Il s'approche de la fen\u00eatre. La nuit tombe sur Saint-Bonnet-le-D\u00e9sert. Une \u00e0 une, les lumi\u00e8res des maisons s'\u00e9teignent. Les toits de tuiles s'effacent, noy\u00e9s dans l'indigo. Puis il ne reste plus que la ligne des toits, dentel\u00e9e et p\u00e2le, contre l'obscurit\u00e9 plus profonde qui commence au-del\u00e0. La for\u00eat. Elle est l\u00e0, massive, silencieuse. Une \u00e9tendue d'encre qui boit la lumi\u00e8re r\u00e9siduelle du ciel. Ce n'est pas l'horreur min\u00e9rale des Dardanelles, ni la boue labour\u00e9e de Champagne. C'est une obscurit\u00e9 vivante, respirante. Elle ne sent pas la poudre et la mort. Elle exhale une odeur humide de mousse, de terre et de feuilles pourries. Une odeur ancienne, qui \u00e9tait l\u00e0 avant les hommes, avant la R\u00e9publique, avant les noms sur le monument. Il voit le myst\u00e8re. L'\u00e9paisseur imp\u00e9n\u00e9trable des futaies. L'absence totale de chemin, de rep\u00e8re. La for\u00eat n'a pas de front, pas de tranch\u00e9e. Elle est un tout, sauvage et entier. Quelque chose en lui, d'instinctif, se tend. L'\u0153il qui cherche un mouvement, une silhouette, le r\u00e9flexe de la sentinelle. Rien. Seul le vent, un souffle \u00e0 peine audible qui fait fr\u00e9mir la cime des ch\u00eanes. C'est une paix qui ressemble \u00e0 une menace. Un monde qui continue sans lui, sans ses le\u00e7ons, sans ses mots. Une France bien plus ancienne que celle des hussards noirs. Une France sauvage qui se moque des frontons et des devises, et qui n'a jamais entendu parler de Dieu. Il reste l\u00e0, longtemps, le front contre la vitre froide. Il ne prie pas. Il n'attend rien. Il \u00e9coute ce silence-l\u00e0, si diff\u00e9rent de celui des salles d'h\u00f4pital ou des champs de bataille. Un silence qui n'est pas vide, mais plein. Plein de nuit, de racines, de b\u00eates invisibles et d'une indiff\u00e9rence absolue. Pour la premi\u00e8re fois depuis longtemps, face \u00e0 cette for\u00eat noire et primordiale, il se sent \u00e9trangement \u00e0 sa place. Dans ce monde sans dieu, sans croix, sans promesse, il n'a de compte \u00e0 rendre \u00e0 personne. Seulement \u00e0 lui-m\u00eame. Et peut-\u00eatre, dans cette obscurit\u00e9 famili\u00e8re et oubli\u00e9e, retrouver l'ombre de l'homme qu'il \u00e9tait avant que le monde ne se mette \u00e0 br\u00fbler et \u00e0 prier des dieux sourds. 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Apr\u00e8s plusieurs essais infructueux, l\u2019id\u00e9e de lire « Pastiches et M\u00e9langes » aura \u00e9t\u00e9 le d\u00e9clencheur. Je laissai le livre ouvert dans Foliate et Lina Lachgar continuer son r\u00eave, \u00e0 sa fa\u00e7on, — pour commencer d\u2019arpenter le mien. Car ce fut moins la le\u00e7on des pages que leur mani\u00e8re de demeurer entrouvertes, comme une porte laiss\u00e9e sur le palier de la m\u00e9moire, qui me d\u00e9cida \u00e0 sortir ; dehors, la ville s\u2019embuait d\u00e9j\u00e0 d\u2019un flou propice, et je compris qu\u2019il ne fallait pas tant chercher un sujet qu\u2019accepter le fil des retrouvailles : la chaleur bleut\u00e9e d\u2019un po\u00eale \u00e0 gaz dans un atelier o\u00f9 l\u2019huile, presque gel\u00e9e, consent \u00e0 se ti\u00e9dir ; la toile badigeonn\u00e9e de terre de Sienne, promesse d\u2019une lumi\u00e8re \u00e0 venir ; la porte revue rue Germain Pilon, devant laquelle on s\u2019arr\u00eate sans raison ; un dancing trop sombre, o\u00f9 le parfum et la sueur se disputent la musique ; la Butte-aux-Cailles o\u00f9 l\u2019on perd \u00e0 nouveau celui qu\u2019on croyait tenir ; un cimeti\u00e8re aux pierres de guingois dont l\u2019obstination nous ressemble ; puis, plus loin, des yourtes battues par le vent, le th\u00e9 au beurre, le rire doux de celui qui, chaque fois, \u00e9chappe \u00e0 la mort. Je n\u2019avais rien \u00e0 repr\u00e9senter, seulement \u00e0 suivre — pas \u00e0 pas — cette r\u00e9paration discr\u00e8te par laquelle on rend \u00e0 la vie ce qu\u2019on lui a pris : non le commerce des images, mais la pr\u00e9sence qui s\u2019ent\u00eate. Alors je laissai le livre ouvert, et je me mis en route. Bien sur ce n’est pas Proust , c\u2019est ma tentative d\u2019entendre ce qui, chez lui, m\u2019ouvre le passage<\/em><\/p>\n

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