{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/28-avril-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/28-avril-2019.html", "title": "28 avril 2019", "date_published": "2019-04-28T00:28:00Z", "date_modified": "2025-11-26T01:59:17Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

J\u2019aurais pu m\u2019agenouiller et, comme un gosse mal \u00e9lev\u00e9, arracher la fleur et la porter \u00e0 ma bouche, la croquer pour sentir le go\u00fbt de sa fra\u00eecheur, r\u00e9p\u00e9ter le vieux geste qui confond beaut\u00e9 et possession. \u00c0 la place, je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 genoux dans le jardin des moines, les genoux humides, l\u2019appareil coll\u00e9 au visage, \u00e0 cadrer l\u2019iris sous les gouttes de ros\u00e9e. Ce n\u2019est plus la bouche qui s\u2019avance, c\u2019est le troisi\u00e8me \u0153il de l\u2019objectif. Je regarde dans le viseur et, pendant un instant, je ne sais plus tr\u00e8s bien o\u00f9 se termine la fleur et o\u00f9 je commence : l\u2019iris, le verre, ma pupille sont pris dans le m\u00eame axe. Le diaphragme s\u2019ouvre et se referme en un claquement sec, 1\/60e de seconde, presque rien, et pourtant c\u2019est l\u00e0 que tout se joue : un morceau de pr\u00e9sent est cueilli, ni pour \u00eatre d\u00e9vor\u00e9 ni pour \u00eatre gard\u00e9 comme un troph\u00e9e, mais parce qu\u2019il a eu lieu une fois entre cette fleur-l\u00e0 et moi, dans ce coin de jardin. Nous sommes \u00e0 l\u2019unisson sous la ros\u00e9e, l\u2019iris et moi, moi et l\u2019iris, peu importe l\u2019ordre ; ce qui compte, c\u2019est que pendant ce temps minuscule le monde n\u2019est plus d\u00e9coup\u00e9 en sujet qui regarde et objet qu\u2019on regarde. Le reste, les grands mots sur l\u2019\u00e9ternit\u00e9, le sens, l\u2019\u0153uvre, viendront toujours assez t\u00f4t ; sur le moment, il n\u2019y a qu\u2019un clic, un souffle, une fleur violette qui appara\u00eet ensuite sur l\u2019\u00e9cran et rappelle que, l\u2019espace d\u2019un battement de paupi\u00e8res, nous avons occup\u00e9 le m\u00eame pr\u00e9sent.<\/p>\n

\nillustration<\/em> Iris dans le Jardin des Moines\/ Prieur\u00e9 de Salaise sur Sanne\n<\/small><\/p>", "content_text": " J\u2019aurais pu m\u2019agenouiller et, comme un gosse mal \u00e9lev\u00e9, arracher la fleur et la porter \u00e0 ma bouche, la croquer pour sentir le go\u00fbt de sa fra\u00eecheur, r\u00e9p\u00e9ter le vieux geste qui confond beaut\u00e9 et possession. \u00c0 la place, je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 genoux dans le jardin des moines, les genoux humides, l\u2019appareil coll\u00e9 au visage, \u00e0 cadrer l\u2019iris sous les gouttes de ros\u00e9e. Ce n\u2019est plus la bouche qui s\u2019avance, c\u2019est le troisi\u00e8me \u0153il de l\u2019objectif. Je regarde dans le viseur et, pendant un instant, je ne sais plus tr\u00e8s bien o\u00f9 se termine la fleur et o\u00f9 je commence : l\u2019iris, le verre, ma pupille sont pris dans le m\u00eame axe. Le diaphragme s\u2019ouvre et se referme en un claquement sec, 1\/60e de seconde, presque rien, et pourtant c\u2019est l\u00e0 que tout se joue : un morceau de pr\u00e9sent est cueilli, ni pour \u00eatre d\u00e9vor\u00e9 ni pour \u00eatre gard\u00e9 comme un troph\u00e9e, mais parce qu\u2019il a eu lieu une fois entre cette fleur-l\u00e0 et moi, dans ce coin de jardin. Nous sommes \u00e0 l\u2019unisson sous la ros\u00e9e, l\u2019iris et moi, moi et l\u2019iris, peu importe l\u2019ordre ; ce qui compte, c\u2019est que pendant ce temps minuscule le monde n\u2019est plus d\u00e9coup\u00e9 en sujet qui regarde et objet qu\u2019on regarde. Le reste, les grands mots sur l\u2019\u00e9ternit\u00e9, le sens, l\u2019\u0153uvre, viendront toujours assez t\u00f4t ; sur le moment, il n\u2019y a qu\u2019un clic, un souffle, une fleur violette qui appara\u00eet ensuite sur l\u2019\u00e9cran et rappelle que, l\u2019espace d\u2019un battement de paupi\u00e8res, nous avons occup\u00e9 le m\u00eame pr\u00e9sent. *illustration* Iris dans le Jardin des Moines\/ Prieur\u00e9 de Salaise sur Sanne ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_0106.jpg?1764120445", "tags": ["po\u00e9sie du quotidien"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/24-avril-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/24-avril-2019.html", "title": "24 avril 2019", "date_published": "2019-04-24T00:22:00Z", "date_modified": "2025-11-26T01:24:13Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il arrive parfois qu\u2019une chose se pr\u00e9sente comme si on la voyait pour la premi\u00e8re fois alors qu\u2019on la c\u00f4toie depuis des ann\u00e9es. On ouvre un livre au hasard, on lit trois lignes et quelque chose claque, sans que l\u2019on sache dire quoi ; on regarde une image dans un bac de r\u00e9v\u00e9lateur, sous la lampe rouge, et au moment o\u00f9 les ombres sortent du papier, une sorte de vertige se produit : ce n\u2019est plus “une photo”, c\u2019est une sc\u00e8ne qui nous regarde. La sensation est famili\u00e8re et impossible \u00e0 nommer ; on sait qu\u2019\u00e0 vouloir la saisir trop vite avec des mots, on la fera fuir. C\u2019est comme si, pendant une seconde, tout ce que l\u2019on tra\u00eene de pass\u00e9 se taisait, et qu\u2019il ne restait plus que ce point-l\u00e0, net, au milieu du pr\u00e9sent. Le propre de ces instants, c\u2019est de nous rendre la vue, tr\u00e8s bri\u00e8vement : une fraction de seconde qui a la densit\u00e9 d\u2019une \u00e9ternit\u00e9 minuscule. Ils nous sortent de la cro\u00fbte des habitudes, de la dur\u00e9e qui d\u00e9roule toujours les m\u00eames pens\u00e9es, les m\u00eames gestes, et nous laissent face \u00e0 un morceau de monde sans commentaire. Quand je regarde en arri\u00e8re ce que j\u2019ai fait en photo, en peinture, en \u00e9criture, il me semble que je n\u2019ai poursuivi que \u00e7a : retrouver ce type d\u2019accrocs, ces moments o\u00f9 l\u2019ordinaire se fendille. Je ne crois pas beaucoup \u00e0 “l\u2019originalit\u00e9” au sens o\u00f9 on l\u2019entend d\u2019habitude ; je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 s\u00fbr que le banal existe autrement que comme une mani\u00e8re de ne plus voir ce qui est l\u00e0. On parle de nouveaut\u00e9 pour d\u00e9signer ce qui change \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, alors que ce qui se produit vraiment se joue dedans : une l\u00e9g\u00e8re torsion du regard, une fa\u00e7on de poser le point de nettet\u00e9 ailleurs. Parfois, il suffit d\u2019un clignement de paupi\u00e8re pour que tout bascule : la rue n\u2019est plus un d\u00e9cor travers\u00e9 sans y penser, mais un ensemble de volumes, de couleurs, de corps, comme si quelqu\u2019un avait mont\u00e9 le contraste. Ce fil qui relie ces instants, je peux l\u2019appeler \u00e9tranget\u00e9 faute de mieux. Au d\u00e9but, elle a quelque chose d\u2019inqui\u00e9tant : on a l\u2019impression d\u2019\u00eatre d\u00e9cal\u00e9 par rapport aux autres, d\u2019habiter \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Avec les ann\u00e9es, quand on s\u2019est un peu fatigu\u00e9 \u00e0 courir apr\u00e8s le “nouveau” et l\u2019“avoir”, on finit par s\u2019asseoir et par laisser venir ce qui vient. Alors reviennent des choses tr\u00e8s simples : un chant d\u2019oiseau qu\u2019on n\u2019entendait plus, l\u2019odeur d\u2019herbe coup\u00e9e en bord de champ, le vent qui passe sur la joue, un verre d\u2019eau dont on sent vraiment le go\u00fbt. Ce ne sont pas des r\u00e9v\u00e9lations en grande tenue, juste des signes que quelque chose s\u2019est d\u00e9plac\u00e9. L\u2019\u00e9tranget\u00e9, \u00e0 ce moment-l\u00e0, n\u2019est plus un choc mais une pr\u00e9sence discr\u00e8te : le monde n\u2019est pas devenu plus exotique, c\u2019est nous qui avons cess\u00e9, pour un instant, de le traverser en \u00e9trangers.<\/p>\n

\nillustration<\/em> huile sur toile, s\u00e9rie esprit v\u00e9g\u00e9tal, pb 2019\n<\/small><\/p>", "content_text": " Il arrive parfois qu\u2019une chose se pr\u00e9sente comme si on la voyait pour la premi\u00e8re fois alors qu\u2019on la c\u00f4toie depuis des ann\u00e9es. On ouvre un livre au hasard, on lit trois lignes et quelque chose claque, sans que l\u2019on sache dire quoi ; on regarde une image dans un bac de r\u00e9v\u00e9lateur, sous la lampe rouge, et au moment o\u00f9 les ombres sortent du papier, une sorte de vertige se produit : ce n\u2019est plus \u201cune photo\u201d, c\u2019est une sc\u00e8ne qui nous regarde. La sensation est famili\u00e8re et impossible \u00e0 nommer ; on sait qu\u2019\u00e0 vouloir la saisir trop vite avec des mots, on la fera fuir. C\u2019est comme si, pendant une seconde, tout ce que l\u2019on tra\u00eene de pass\u00e9 se taisait, et qu\u2019il ne restait plus que ce point-l\u00e0, net, au milieu du pr\u00e9sent. Le propre de ces instants, c\u2019est de nous rendre la vue, tr\u00e8s bri\u00e8vement : une fraction de seconde qui a la densit\u00e9 d\u2019une \u00e9ternit\u00e9 minuscule. Ils nous sortent de la cro\u00fbte des habitudes, de la dur\u00e9e qui d\u00e9roule toujours les m\u00eames pens\u00e9es, les m\u00eames gestes, et nous laissent face \u00e0 un morceau de monde sans commentaire. Quand je regarde en arri\u00e8re ce que j\u2019ai fait en photo, en peinture, en \u00e9criture, il me semble que je n\u2019ai poursuivi que \u00e7a : retrouver ce type d\u2019accrocs, ces moments o\u00f9 l\u2019ordinaire se fendille. Je ne crois pas beaucoup \u00e0 \u201cl\u2019originalit\u00e9\u201d au sens o\u00f9 on l\u2019entend d\u2019habitude ; je n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 s\u00fbr que le banal existe autrement que comme une mani\u00e8re de ne plus voir ce qui est l\u00e0. On parle de nouveaut\u00e9 pour d\u00e9signer ce qui change \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, alors que ce qui se produit vraiment se joue dedans : une l\u00e9g\u00e8re torsion du regard, une fa\u00e7on de poser le point de nettet\u00e9 ailleurs. Parfois, il suffit d\u2019un clignement de paupi\u00e8re pour que tout bascule : la rue n\u2019est plus un d\u00e9cor travers\u00e9 sans y penser, mais un ensemble de volumes, de couleurs, de corps, comme si quelqu\u2019un avait mont\u00e9 le contraste. Ce fil qui relie ces instants, je peux l\u2019appeler \u00e9tranget\u00e9 faute de mieux. Au d\u00e9but, elle a quelque chose d\u2019inqui\u00e9tant : on a l\u2019impression d\u2019\u00eatre d\u00e9cal\u00e9 par rapport aux autres, d\u2019habiter \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Avec les ann\u00e9es, quand on s\u2019est un peu fatigu\u00e9 \u00e0 courir apr\u00e8s le \u201cnouveau\u201d et l\u2019\u201cavoir\u201d, on finit par s\u2019asseoir et par laisser venir ce qui vient. Alors reviennent des choses tr\u00e8s simples : un chant d\u2019oiseau qu\u2019on n\u2019entendait plus, l\u2019odeur d\u2019herbe coup\u00e9e en bord de champ, le vent qui passe sur la joue, un verre d\u2019eau dont on sent vraiment le go\u00fbt. Ce ne sont pas des r\u00e9v\u00e9lations en grande tenue, juste des signes que quelque chose s\u2019est d\u00e9plac\u00e9. L\u2019\u00e9tranget\u00e9, \u00e0 ce moment-l\u00e0, n\u2019est plus un choc mais une pr\u00e9sence discr\u00e8te : le monde n\u2019est pas devenu plus exotique, c\u2019est nous qui avons cess\u00e9, pour un instant, de le traverser en \u00e9trangers. *illustration* huile sur toile, s\u00e9rie esprit v\u00e9g\u00e9tal, pb 2019 ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/p1040750.jpg?1764120060", "tags": ["po\u00e9sie du quotidien"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/22-avril-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/22-avril-2019.html", "title": "22 avril 2019", "date_published": "2019-04-22T00:15:00Z", "date_modified": "2025-11-26T01:18:15Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ce petit bonhomme debout devant la toile, les mains qui tremblent de col\u00e8re et de peur, de l\u2019autre, la surface blanche qui attend. Entre les deux, il n\u2019y a pas un “projet”, il y a la mort. Tant que tu n\u2019as pas vraiment compris que tu vas crever, tu peux jouer \u00e0 peindre, tu peux faire de jolies choses, mais tu ne touches pas cette zone de folie tranquille qui met l\u2019acte cr\u00e9atif en mouvement. On m\u2019a vendu l\u2019amour comme moteur, j\u2019ai envie de dire que c\u2019est du d\u00e9cor : ce qui pousse vraiment, c\u2019est la trouille et l\u2019obsession, la hantise de dispara\u00eetre sans trace. Alors on se raconte que l\u2019\u0153uvre sauvera quelque chose, qu\u2019elle survivra quand le corps ne sera plus l\u00e0, qu\u2019elle fera rempart au n\u00e9ant, ne serait-ce qu\u2019en adoucissant un peu le go\u00fbt amer de la certitude. On va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 croire, certains jours, qu\u2019on a fait le compte, que c\u2019est suffisant, que le travail est “accompli” et qu\u2019il ne reste plus qu\u2019\u00e0 attendre le coup de gr\u00e2ce en paix. \u00c7a ne dure jamais longtemps. J\u2019ai essay\u00e9 une autre voie : vaincre la mort en la devan\u00e7ant, me r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant avant qu\u2019elle ne s\u2019en charge. La vie a r\u00e9pondu sans discours, comme une eau qui remonte par les fissures : elle est revenue farouchement, sans demander mon avis, par des chemins tr\u00e8s simples. Il suffit qu\u2019un printemps approche pour sentir la queue se lever, la s\u00e8ve remonter d\u2019on ne sait o\u00f9, des entrailles profondes et noires, et l\u2019espoir b\u00eate revient avec. Tu peux d\u00e9cider ce que tu veux, \u00e9crire toutes les r\u00e9solutions, la vie s\u2019accroche comme une ronce, dure et tendre \u00e0 la fois. L\u2019acceptation, je la vois d\u00e9sormais comme une petite pi\u00e8ce avant la vraie salle, une antichambre o\u00f9 il faut passer, d\u2019o\u00f9 sont balay\u00e9es en une fois un certain nombre d\u2019illusions. On s\u2019y regarde sans piti\u00e9 quelques instants, puis on finit par saisir le fil de compassion qu\u2019on tend \u00e0 soi-m\u00eame pour ne pas rester clou\u00e9 au sol. Ce fil-l\u00e0 doit traverser le chas d\u2019une aiguille pour que la vie continue plus calmement. Longtemps, je n\u2019ai pas voulu de ce calme-l\u00e0, que j\u2019imaginais destructeur de forces. Je refusais aussi la docilit\u00e9 aux choses, m\u00eame apr\u00e8s plusieurs vies de couple us\u00e9es par les passions et le quotidien. J\u2019ai tout essay\u00e9 pour esquiver le passage : ren\u00e2cler, tricher, mentir, voler, trahir, partir loin. \u00c7a finit toujours par te rattraper. \u00c0 un moment, il faut traverser le chas ou se tirer une balle, et au-del\u00e0 d\u2019un certain \u00e2ge, se prendre pour James Dean devient simplement grotesque, tellement romantique que \u00e7a en donne envie de rire, ou de pleurer de rire. Pendant qu\u2019on fait ses comptes, derri\u00e8re la cloison, quelque chose d\u2019autre piaffe. C\u2019est une joie qu\u2019on ne justifie pas, qui frappe du sabot contre la paroi comme une jument en chaleur, flancs vibrants, impatiente de partir. Elle n\u2019attend que le moment o\u00f9 le mur c\u00e9dera, o\u00f9 quelqu\u2019un aura enfin le courage de la monter pour un galop dans la steppe sous un ciel de presque \u00e9t\u00e9. La vie ressemble peut-\u00eatre \u00e0 cette voie \u00e9troite dont parle Andr\u00e9 Beuchat, ce passage dans la nuit entre deux murs de pierre, diagonale dans le paysage, fuite en avant sans objectif clair ni retour possible. On ne sait pas tr\u00e8s bien d\u2019o\u00f9 l\u2019on part ni o\u00f9 l\u2019on va, mais on entend, tout pr\u00e8s, le souffle chaud de la b\u00eate qui attend qu\u2019on ouvre la porte.<\/p>\n

\nillustration<\/em> 656 La voie \u00e9troite Andr\u00e9 Beuchat\n<\/small><\/p>", "content_text": " D\u2019un c\u00f4t\u00e9, ce petit bonhomme debout devant la toile, les mains qui tremblent de col\u00e8re et de peur, de l\u2019autre, la surface blanche qui attend. Entre les deux, il n\u2019y a pas un \u201cprojet\u201d, il y a la mort. Tant que tu n\u2019as pas vraiment compris que tu vas crever, tu peux jouer \u00e0 peindre, tu peux faire de jolies choses, mais tu ne touches pas cette zone de folie tranquille qui met l\u2019acte cr\u00e9atif en mouvement. On m\u2019a vendu l\u2019amour comme moteur, j\u2019ai envie de dire que c\u2019est du d\u00e9cor : ce qui pousse vraiment, c\u2019est la trouille et l\u2019obsession, la hantise de dispara\u00eetre sans trace. Alors on se raconte que l\u2019\u0153uvre sauvera quelque chose, qu\u2019elle survivra quand le corps ne sera plus l\u00e0, qu\u2019elle fera rempart au n\u00e9ant, ne serait-ce qu\u2019en adoucissant un peu le go\u00fbt amer de la certitude. On va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 croire, certains jours, qu\u2019on a fait le compte, que c\u2019est suffisant, que le travail est \u201caccompli\u201d et qu\u2019il ne reste plus qu\u2019\u00e0 attendre le coup de gr\u00e2ce en paix. \u00c7a ne dure jamais longtemps. J\u2019ai essay\u00e9 une autre voie : vaincre la mort en la devan\u00e7ant, me r\u00e9duire \u00e0 n\u00e9ant avant qu\u2019elle ne s\u2019en charge. La vie a r\u00e9pondu sans discours, comme une eau qui remonte par les fissures : elle est revenue farouchement, sans demander mon avis, par des chemins tr\u00e8s simples. Il suffit qu\u2019un printemps approche pour sentir la queue se lever, la s\u00e8ve remonter d\u2019on ne sait o\u00f9, des entrailles profondes et noires, et l\u2019espoir b\u00eate revient avec. Tu peux d\u00e9cider ce que tu veux, \u00e9crire toutes les r\u00e9solutions, la vie s\u2019accroche comme une ronce, dure et tendre \u00e0 la fois. L\u2019acceptation, je la vois d\u00e9sormais comme une petite pi\u00e8ce avant la vraie salle, une antichambre o\u00f9 il faut passer, d\u2019o\u00f9 sont balay\u00e9es en une fois un certain nombre d\u2019illusions. On s\u2019y regarde sans piti\u00e9 quelques instants, puis on finit par saisir le fil de compassion qu\u2019on tend \u00e0 soi-m\u00eame pour ne pas rester clou\u00e9 au sol. Ce fil-l\u00e0 doit traverser le chas d\u2019une aiguille pour que la vie continue plus calmement. Longtemps, je n\u2019ai pas voulu de ce calme-l\u00e0, que j\u2019imaginais destructeur de forces. Je refusais aussi la docilit\u00e9 aux choses, m\u00eame apr\u00e8s plusieurs vies de couple us\u00e9es par les passions et le quotidien. J\u2019ai tout essay\u00e9 pour esquiver le passage : ren\u00e2cler, tricher, mentir, voler, trahir, partir loin. \u00c7a finit toujours par te rattraper. \u00c0 un moment, il faut traverser le chas ou se tirer une balle, et au-del\u00e0 d\u2019un certain \u00e2ge, se prendre pour James Dean devient simplement grotesque, tellement romantique que \u00e7a en donne envie de rire, ou de pleurer de rire. Pendant qu\u2019on fait ses comptes, derri\u00e8re la cloison, quelque chose d\u2019autre piaffe. C\u2019est une joie qu\u2019on ne justifie pas, qui frappe du sabot contre la paroi comme une jument en chaleur, flancs vibrants, impatiente de partir. Elle n\u2019attend que le moment o\u00f9 le mur c\u00e9dera, o\u00f9 quelqu\u2019un aura enfin le courage de la monter pour un galop dans la steppe sous un ciel de presque \u00e9t\u00e9. La vie ressemble peut-\u00eatre \u00e0 cette voie \u00e9troite dont parle Andr\u00e9 Beuchat, ce passage dans la nuit entre deux murs de pierre, diagonale dans le paysage, fuite en avant sans objectif clair ni retour possible. On ne sait pas tr\u00e8s bien d\u2019o\u00f9 l\u2019on part ni o\u00f9 l\u2019on va, mais on entend, tout pr\u00e8s, le souffle chaud de la b\u00eate qui attend qu\u2019on ouvre la porte. *illustration* 656 La voie \u00e9troite Andr\u00e9 Beuchat ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/656-la-voie-c3a9troite.jpg?1764119639", "tags": ["r\u00e9flexions sur l'art"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/21-avril-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/21-avril-2019.html", "title": "21 avril 2019", "date_published": "2019-04-21T00:09:00Z", "date_modified": "2025-11-26T01:10:55Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il y a d\u2019abord cette cruaut\u00e9 d\u2019enfant qu\u2019on rebaptise plus tard “innocence” pour pouvoir la regretter en paix. Elle m\u2019a longtemps accompagn\u00e9 au bord de l\u2019eau : retirer l\u2019hame\u00e7on plant\u00e9 dans la gueule d\u2019un poisson, le voir se d\u00e9battre une seconde de trop ; couper un ver en deux pour qu\u2019il tienne mieux sur la ligne ; piquer des bonbons \u00e0 l\u2019\u00e9pici\u00e8re sans la moindre honte. C\u2019\u00e9tait le jeu, le monde allait de soi. Un jour, sous la pression de la morale, tout cela a chang\u00e9 de nom : ce n\u2019\u00e9tait plus de la curiosit\u00e9 ou de la gourmandise, c\u2019\u00e9tait du “p\u00e9ch\u00e9”. On m\u2019a expliqu\u00e9 le bien, le mal, la faute, la culpabilit\u00e9. J\u2019ai mis du temps \u00e0 comprendre ce qui se passait : on me demandait de devenir poisson apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 p\u00eacheur. Se retrouver de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019hame\u00e7on ne s\u2019est pas fait sans casse, \u00e7a m\u2019a arrach\u00e9 la gueule et fendu en deux. La peinture est arriv\u00e9e dans ce moment-l\u00e0. Je ne dirai pas qu\u2019elle m\u2019a “sauv\u00e9”, mais elle m\u2019a offert un terrain o\u00f9 je pouvais revenir au m\u00e9lange sans demander la permission \u00e0 personne. Sur la toile, tout commence par un chaos : taches, lignes incertaines, masses vaguement pos\u00e9es. C\u2019est un \u00e9tat o\u00f9 rien n\u2019est encore d\u00e9cid\u00e9, o\u00f9 tout se m\u00e9lange naturellement. C\u2019est sale, brouillon, ind\u00e9termin\u00e9, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que \u00e7a m\u2019int\u00e9resse. Ensuite seulement vient le besoin de sens, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019organiser ce foutoir : rejeter ici, accentuer l\u00e0, donner du poids \u00e0 telle couleur plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 telle autre, faire monter une forme en laissant les autres se dissoudre. Je range, j\u2019ordonne, mais \u00e0 partir d\u2019un d\u00e9sordre que je ne pr\u00e9tends pas dominer. Dans la t\u00eate, c\u2019est pareil : plusieurs niveaux de conscience s\u2019allument et s\u2019\u00e9teignent comme des \u00e9tages dans un entrep\u00f4t, et je passe mon temps \u00e0 monter et descendre les escaliers pour recompter, v\u00e9rifier l\u2019inventaire, comme un magasinier obs\u00e9d\u00e9 qui a peur d\u2019avoir perdu quelque chose. C\u2019est l\u00e0 que le hasard se m\u00eale au travail : rencontres, co\u00efncidences, signaux qu\u2019on croit adresser \u00e0 soi. On appelle \u00e7a “synchronicit\u00e9s” maintenant, comme si le mot suffisait \u00e0 domestiquer ce qui nous \u00e9chappe. J\u2019ai appris \u00e0 me m\u00e9fier de cette tentation de transformer le hasard en syst\u00e8me, en martingale secr\u00e8te. Chaque fois que je veux “ma\u00eetriser” ce qui arrive, \u00e7a se retourne. Ce que j\u2019appelle l\u00e2cher prise n\u2019a rien d\u2019une retraite confortable : c\u2019est plut\u00f4t une chute contr\u00f4l\u00e9e, un moment o\u00f9 les choses s\u2019effondrent, o\u00f9 les justifications ne tiennent plus, et o\u00f9 il faut accepter qu\u2019une part de soi soit recadr\u00e9e, remise en place, parfois brutalement. Dans cette histoire, la peinture et la p\u00eache ont toujours \u00e9t\u00e9 li\u00e9es au d\u00e9sir. Attraper un poisson, viser une forme sur la toile, chercher un corps : c\u2019est la m\u00eame main qui se tend. On veut saisir un sein, une chatte, un cul, une bite, comme on veut saisir un reflet dans l\u2019eau ou une tache qui nous \u00e9chappe sur le tableau. On avance avec une conscience embarrass\u00e9e de boue, charg\u00e9e de couches, de d\u00e9p\u00f4ts, de tout ce que le petit moi a laiss\u00e9 dans le lit au fil des ann\u00e9es. Il a fallu, \u00e0 un moment, tirer sur d\u2019autres fils : d\u00e9gonfler la figure de la m\u00e8re id\u00e9ale ou maudite, abattre l\u2019ogre paternel qu\u2019on prom\u00e8ne dans sa t\u00eate, br\u00fbler ces deux silhouettes et enterrer leurs cendres pour voir un peu mieux ce qui reste. On ne sort pas pour autant de la solitude, et on n\u2019en finit pas non plus avec la masturbation, qu\u2019elle soit sexuelle ou conceptuelle : on peut tr\u00e8s bien se caresser avec des id\u00e9es, tourner en rond dans des th\u00e9ories pour \u00e9viter de sentir un d\u00e9sir vivant. Ce sont des d\u00e9sirs de fa\u00e7ade, des poup\u00e9es russes qu\u2019il faut ouvrir une \u00e0 une jusqu\u2019\u00e0 tomber sur le noyau. Au bout du compte, quand on a renonc\u00e9 \u00e0 accuser les poissons, les parents, les hasards, la soci\u00e9t\u00e9 et tout le reste, il ne reste plus qu\u2019un dernier adversaire \u00e0 abattre : soi-m\u00eame, dans ce qu\u2019on a de pourri, de mensonger, de fabriqu\u00e9. C\u2019est seulement l\u00e0, dans ce tri final, qu\u2019on commence \u00e0 distinguer ce qui, en nous, finit toujours par se d\u00e9composer, et ce qui, pour une raison obscure, ne pourrit pas.<\/p>", "content_text": " Il y a d\u2019abord cette cruaut\u00e9 d\u2019enfant qu\u2019on rebaptise plus tard \u201cinnocence\u201d pour pouvoir la regretter en paix. Elle m\u2019a longtemps accompagn\u00e9 au bord de l\u2019eau : retirer l\u2019hame\u00e7on plant\u00e9 dans la gueule d\u2019un poisson, le voir se d\u00e9battre une seconde de trop ; couper un ver en deux pour qu\u2019il tienne mieux sur la ligne ; piquer des bonbons \u00e0 l\u2019\u00e9pici\u00e8re sans la moindre honte. C\u2019\u00e9tait le jeu, le monde allait de soi. Un jour, sous la pression de la morale, tout cela a chang\u00e9 de nom : ce n\u2019\u00e9tait plus de la curiosit\u00e9 ou de la gourmandise, c\u2019\u00e9tait du \u201cp\u00e9ch\u00e9\u201d. On m\u2019a expliqu\u00e9 le bien, le mal, la faute, la culpabilit\u00e9. J\u2019ai mis du temps \u00e0 comprendre ce qui se passait : on me demandait de devenir poisson apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 p\u00eacheur. Se retrouver de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019hame\u00e7on ne s\u2019est pas fait sans casse, \u00e7a m\u2019a arrach\u00e9 la gueule et fendu en deux. La peinture est arriv\u00e9e dans ce moment-l\u00e0. Je ne dirai pas qu\u2019elle m\u2019a \u201csauv\u00e9\u201d, mais elle m\u2019a offert un terrain o\u00f9 je pouvais revenir au m\u00e9lange sans demander la permission \u00e0 personne. Sur la toile, tout commence par un chaos : taches, lignes incertaines, masses vaguement pos\u00e9es. C\u2019est un \u00e9tat o\u00f9 rien n\u2019est encore d\u00e9cid\u00e9, o\u00f9 tout se m\u00e9lange naturellement. C\u2019est sale, brouillon, ind\u00e9termin\u00e9, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que \u00e7a m\u2019int\u00e9resse. Ensuite seulement vient le besoin de sens, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019organiser ce foutoir : rejeter ici, accentuer l\u00e0, donner du poids \u00e0 telle couleur plut\u00f4t qu\u2019\u00e0 telle autre, faire monter une forme en laissant les autres se dissoudre. Je range, j\u2019ordonne, mais \u00e0 partir d\u2019un d\u00e9sordre que je ne pr\u00e9tends pas dominer. Dans la t\u00eate, c\u2019est pareil : plusieurs niveaux de conscience s\u2019allument et s\u2019\u00e9teignent comme des \u00e9tages dans un entrep\u00f4t, et je passe mon temps \u00e0 monter et descendre les escaliers pour recompter, v\u00e9rifier l\u2019inventaire, comme un magasinier obs\u00e9d\u00e9 qui a peur d\u2019avoir perdu quelque chose. C\u2019est l\u00e0 que le hasard se m\u00eale au travail : rencontres, co\u00efncidences, signaux qu\u2019on croit adresser \u00e0 soi. On appelle \u00e7a \u201csynchronicit\u00e9s\u201d maintenant, comme si le mot suffisait \u00e0 domestiquer ce qui nous \u00e9chappe. J\u2019ai appris \u00e0 me m\u00e9fier de cette tentation de transformer le hasard en syst\u00e8me, en martingale secr\u00e8te. Chaque fois que je veux \u201cma\u00eetriser\u201d ce qui arrive, \u00e7a se retourne. Ce que j\u2019appelle l\u00e2cher prise n\u2019a rien d\u2019une retraite confortable : c\u2019est plut\u00f4t une chute contr\u00f4l\u00e9e, un moment o\u00f9 les choses s\u2019effondrent, o\u00f9 les justifications ne tiennent plus, et o\u00f9 il faut accepter qu\u2019une part de soi soit recadr\u00e9e, remise en place, parfois brutalement. Dans cette histoire, la peinture et la p\u00eache ont toujours \u00e9t\u00e9 li\u00e9es au d\u00e9sir. Attraper un poisson, viser une forme sur la toile, chercher un corps : c\u2019est la m\u00eame main qui se tend. On veut saisir un sein, une chatte, un cul, une bite, comme on veut saisir un reflet dans l\u2019eau ou une tache qui nous \u00e9chappe sur le tableau. On avance avec une conscience embarrass\u00e9e de boue, charg\u00e9e de couches, de d\u00e9p\u00f4ts, de tout ce que le petit moi a laiss\u00e9 dans le lit au fil des ann\u00e9es. Il a fallu, \u00e0 un moment, tirer sur d\u2019autres fils : d\u00e9gonfler la figure de la m\u00e8re id\u00e9ale ou maudite, abattre l\u2019ogre paternel qu\u2019on prom\u00e8ne dans sa t\u00eate, br\u00fbler ces deux silhouettes et enterrer leurs cendres pour voir un peu mieux ce qui reste. On ne sort pas pour autant de la solitude, et on n\u2019en finit pas non plus avec la masturbation, qu\u2019elle soit sexuelle ou conceptuelle : on peut tr\u00e8s bien se caresser avec des id\u00e9es, tourner en rond dans des th\u00e9ories pour \u00e9viter de sentir un d\u00e9sir vivant. Ce sont des d\u00e9sirs de fa\u00e7ade, des poup\u00e9es russes qu\u2019il faut ouvrir une \u00e0 une jusqu\u2019\u00e0 tomber sur le noyau. Au bout du compte, quand on a renonc\u00e9 \u00e0 accuser les poissons, les parents, les hasards, la soci\u00e9t\u00e9 et tout le reste, il ne reste plus qu\u2019un dernier adversaire \u00e0 abattre : soi-m\u00eame, dans ce qu\u2019on a de pourri, de mensonger, de fabriqu\u00e9. C\u2019est seulement l\u00e0, dans ce tri final, qu\u2019on commence \u00e0 distinguer ce qui, en nous, finit toujours par se d\u00e9composer, et ce qui, pour une raison obscure, ne pourrit pas. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/autoportait-2048x2039.jpg?1764119319", "tags": ["peinture", "Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/15-avril-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/15-avril-2019.html", "title": "15 avril 2019", "date_published": "2019-04-15T00:05:00Z", "date_modified": "2025-11-26T01:58:54Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

L\u2019habitude s\u2019est install\u00e9e si profond\u00e9ment que m\u00eame la porte de l\u2019atelier ne compte plus : je l\u2019ouvre, je la referme, je passe sans la voir. Ce matin, pourtant, quelque chose a accroch\u00e9. La main sur la poign\u00e9e, j\u2019ai pris le temps de sentir le m\u00e9tal froid, le jeu l\u00e9ger dans le m\u00e9canisme, le grincement familier des gonds. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, une odeur de feu de bois m\u00eal\u00e9e \u00e0 la t\u00e9r\u00e9benthine tra\u00eenait encore dans l\u2019air, et sous l\u2019auvent de la vieille scierie quelques merles s\u2019\u00e9taient pos\u00e9s, comme d\u2019habitude, mais cette fois je les ai vus. Cette porte, je l\u2019ai franchie des centaines de fois sans y penser ; la plupart du temps, mon attention est d\u00e9j\u00e0 devant les toiles de la veille ou sur celles que je devrai reprendre, coinc\u00e9e dans hier ou dans tout \u00e0 l\u2019heure. En face d\u2019elle, ce matin, j\u2019ai d\u00fb admettre que je n\u2019\u00e9tais presque jamais l\u00e0, et pas seulement au seuil de l\u2019atelier. J\u2019ai rebrouss\u00e9 chemin jusqu\u2019\u00e0 la cuisine pour me servir un caf\u00e9 et v\u00e9rifier si je savais encore regarder quelque chose d\u2019aussi banal qu\u2019une tasse. C\u2019est un vestige d\u2019une autre vie, un service qu\u2019on m\u2019avait offert quand j\u2019ai quitt\u00e9 la Suisse pour revenir \u00e0 Lyon ; il n\u2019en reste plus qu\u2019elle, blanche avec des petits chats peints, un bord l\u00e9g\u00e8rement \u00e9br\u00e9ch\u00e9. Je sais tr\u00e8s bien que cette cassure est un nid \u00e0 bact\u00e9ries, mais je continue \u00e0 la remplir chaque matin, incapable de la jeter. J\u2019ai dos\u00e9 le caf\u00e9 avec une dosette pour une fois, au lieu de verser la poudre au jug\u00e9 comme d\u2019habitude, ces fois-l\u00e0 le breuvage pourrait r\u00e9veiller un \u00e2ne mort. Le sucre s\u2019est dissous lentement, de petites bulles remontaient \u00e0 la surface et \u00e9clataient en silence pendant que la cuill\u00e8re tournait, dessinant un petit maelstr\u00f6m brun. La premi\u00e8re gorg\u00e9e a apport\u00e9 le m\u00e9lange d\u2019amertume et de douceur, la chaleur qui descend dans la gorge et d\u00e9tend un peu la poitrine. C\u2019est en go\u00fbtant que j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 mon grand-p\u00e8re, \u00e0 ces morceaux de sucre imbib\u00e9s de caf\u00e9 qu\u2019il me tendait en douce, et d\u00e9j\u00e0 je n\u2019\u00e9tais plus dans la cuisine mais dans une autre cuisine, \u00e0 un autre \u00e2ge. Une minute plus tard, une autre fuite : “Demain, il faut que je monte au Bessat chercher des tableaux”, et je me voyais d\u00e9j\u00e0 sur la route, l\u2019atelier ouvert, les toiles dans le coffre. Entre la porte, la tasse et la route du lendemain, la journ\u00e9e avait \u00e0 peine commenc\u00e9 que j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 la quitter deux fois. Je me moque volontiers de ceux qui vendent l\u2019“instant pr\u00e9sent” comme une solution miracle, slogans \u00e0 l\u2019appui, mais je constate malgr\u00e9 moi que les rares moments o\u00f9 j\u2019arrive \u00e0 rester avec une poign\u00e9e, une odeur de t\u00e9r\u00e9benthine, une tasse \u00e9br\u00e9ch\u00e9e ou le trajet d\u2019une gorg\u00e9e de caf\u00e9 sont aussi les seuls o\u00f9 quelque chose de neuf se glisse dans ce que je croyais conna\u00eetre par c\u0153ur. Le reste du temps, pass\u00e9 et avenir tirent chacun sur la manche, et l\u2019instant o\u00f9 je vis r\u00e9ellement devient une pi\u00e8ce minuscule coinc\u00e9e entre deux couloirs. Ce matin, au moins, j\u2019aurai ouvert une porte et bu un caf\u00e9 en \u00e9tant l\u00e0 pour de bon, quelques secondes, avant de repartir dans mes habitudes. C\u2019est peu, mais c\u2019est l\u00e0 que se logent les petites joies dont je ne peux confier la garde ni \u00e0 hier ni \u00e0 demain.<\/p>", "content_text": " L\u2019habitude s\u2019est install\u00e9e si profond\u00e9ment que m\u00eame la porte de l\u2019atelier ne compte plus : je l\u2019ouvre, je la referme, je passe sans la voir. Ce matin, pourtant, quelque chose a accroch\u00e9. La main sur la poign\u00e9e, j\u2019ai pris le temps de sentir le m\u00e9tal froid, le jeu l\u00e9ger dans le m\u00e9canisme, le grincement familier des gonds. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, une odeur de feu de bois m\u00eal\u00e9e \u00e0 la t\u00e9r\u00e9benthine tra\u00eenait encore dans l\u2019air, et sous l\u2019auvent de la vieille scierie quelques merles s\u2019\u00e9taient pos\u00e9s, comme d\u2019habitude, mais cette fois je les ai vus. Cette porte, je l\u2019ai franchie des centaines de fois sans y penser ; la plupart du temps, mon attention est d\u00e9j\u00e0 devant les toiles de la veille ou sur celles que je devrai reprendre, coinc\u00e9e dans hier ou dans tout \u00e0 l\u2019heure. En face d\u2019elle, ce matin, j\u2019ai d\u00fb admettre que je n\u2019\u00e9tais presque jamais l\u00e0, et pas seulement au seuil de l\u2019atelier. J\u2019ai rebrouss\u00e9 chemin jusqu\u2019\u00e0 la cuisine pour me servir un caf\u00e9 et v\u00e9rifier si je savais encore regarder quelque chose d\u2019aussi banal qu\u2019une tasse. C\u2019est un vestige d\u2019une autre vie, un service qu\u2019on m\u2019avait offert quand j\u2019ai quitt\u00e9 la Suisse pour revenir \u00e0 Lyon ; il n\u2019en reste plus qu\u2019elle, blanche avec des petits chats peints, un bord l\u00e9g\u00e8rement \u00e9br\u00e9ch\u00e9. Je sais tr\u00e8s bien que cette cassure est un nid \u00e0 bact\u00e9ries, mais je continue \u00e0 la remplir chaque matin, incapable de la jeter. J\u2019ai dos\u00e9 le caf\u00e9 avec une dosette pour une fois, au lieu de verser la poudre au jug\u00e9 comme d\u2019habitude, ces fois-l\u00e0 le breuvage pourrait r\u00e9veiller un \u00e2ne mort. Le sucre s\u2019est dissous lentement, de petites bulles remontaient \u00e0 la surface et \u00e9clataient en silence pendant que la cuill\u00e8re tournait, dessinant un petit maelstr\u00f6m brun. La premi\u00e8re gorg\u00e9e a apport\u00e9 le m\u00e9lange d\u2019amertume et de douceur, la chaleur qui descend dans la gorge et d\u00e9tend un peu la poitrine. C\u2019est en go\u00fbtant que j\u2019ai pens\u00e9 \u00e0 mon grand-p\u00e8re, \u00e0 ces morceaux de sucre imbib\u00e9s de caf\u00e9 qu\u2019il me tendait en douce, et d\u00e9j\u00e0 je n\u2019\u00e9tais plus dans la cuisine mais dans une autre cuisine, \u00e0 un autre \u00e2ge. Une minute plus tard, une autre fuite : \u201cDemain, il faut que je monte au Bessat chercher des tableaux\u201d, et je me voyais d\u00e9j\u00e0 sur la route, l\u2019atelier ouvert, les toiles dans le coffre. Entre la porte, la tasse et la route du lendemain, la journ\u00e9e avait \u00e0 peine commenc\u00e9 que j\u2019avais r\u00e9ussi \u00e0 la quitter deux fois. Je me moque volontiers de ceux qui vendent l\u2019\u201cinstant pr\u00e9sent\u201d comme une solution miracle, slogans \u00e0 l\u2019appui, mais je constate malgr\u00e9 moi que les rares moments o\u00f9 j\u2019arrive \u00e0 rester avec une poign\u00e9e, une odeur de t\u00e9r\u00e9benthine, une tasse \u00e9br\u00e9ch\u00e9e ou le trajet d\u2019une gorg\u00e9e de caf\u00e9 sont aussi les seuls o\u00f9 quelque chose de neuf se glisse dans ce que je croyais conna\u00eetre par c\u0153ur. Le reste du temps, pass\u00e9 et avenir tirent chacun sur la manche, et l\u2019instant o\u00f9 je vis r\u00e9ellement devient une pi\u00e8ce minuscule coinc\u00e9e entre deux couloirs. Ce matin, au moins, j\u2019aurai ouvert une porte et bu un caf\u00e9 en \u00e9tant l\u00e0 pour de bon, quelques secondes, avant de repartir dans mes habitudes. C\u2019est peu, mais c\u2019est l\u00e0 que se logent les petites joies dont je ne peux confier la garde ni \u00e0 hier ni \u00e0 demain. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_20180810_105805.webp?1764119105", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/14-avril-2014_2.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/14-avril-2014_2.html", "title": "14 avril 2019_2", "date_published": "2019-04-14T00:01:00Z", "date_modified": "2025-11-26T01:01:59Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Est-ce vraiment n\u00e9cessaire, pour vendre quelques toiles, de se fabriquer une l\u00e9gende d\u2019artiste ? Tout le monde semble r\u00e9pondre oui, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que je bloque. On sait comment \u00e7a fonctionne : on ne parle plus seulement de Picasso, de Dal\u00ed ou de Modigliani comme de peintres, mais comme de personnages, silhouettes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ic\u00f4ne, entour\u00e9es d\u2019anecdotes polies par les livres, les catalogues, les marchands. Une enfance pauvre ici, un scandale l\u00e0, une amante sacrifi\u00e9e, un atelier mythique ; \u00e0 force, l\u2019\u0153uvre devient une illustration de la l\u00e9gende, et non l\u2019inverse. On appelle \u00e7a “storytelling” pour faire moderne, on colle le mot \u00e0 tout : lessives, ONG, expositions. Il faut une histoire, un secret \u00e0 d\u00e9voiler, une \u00e9nigme \u00e0 promettre, sinon le public ne resterait pas. YouTube regorge d\u00e9sormais de peintres qui racontent “leur parcours” avant de montrer la moindre couleur sur une toile. J\u2019ai jou\u00e9 le jeu moi aussi. J\u2019ai pass\u00e9 des heures \u00e0 r\u00e9diger ma “bio”, mon r\u00e9cit d\u2019artiste : l\u2019enfance, la premi\u00e8re fois que j\u2019ai senti que le dessin comptait, les ann\u00e9es d\u2019\u00e9cole, les ateliers, les \u00e9checs, les crises diverses. Des pages et des pages pour essayer de mettre de l\u2019ordre, de donner un sens apr\u00e8s coup. Une fois le texte termin\u00e9, je l\u2019ai relu plusieurs fois avec l\u2019impression tenace de tenir surtout un roman arrang\u00e9. Qui suis-je pour pr\u00e9tendre d\u00e9tenir la v\u00e9rit\u00e9 de ce qui s\u2019est pass\u00e9 ? Il suffirait de demander \u00e0 ceux qui m\u2019ont connu pour obtenir des versions discordantes, parfois contradictoires. Ma “bio” mettait bout \u00e0 bout des souvenirs tri\u00e9s, reliait entre eux des \u00e9pisodes qui, sur le moment, n\u2019avaient aucun lien. Elle fabriquait une coh\u00e9rence qui, au fond, ne satisfaisait que moi. Publier \u00e7a sur un site, l\u2019offrir comme “mon histoire”, m\u2019a soudain paru une tricherie de plus. J\u2019ai ferm\u00e9 le fichier, je l\u2019ai rang\u00e9 dans un dossier du disque dur et je n\u2019y ai plus touch\u00e9. Ce n\u2019est ni par honte ni par fiert\u00e9. C\u2019est une fatigue plus sourde : celle d\u2019avoir trop parl\u00e9 de moi, trop d\u00e9taill\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 produire cette sensation de “faux propre” qu\u2019on respire dans une laverie, quand le linge sent fort la lessive industrielle mais qu\u2019on devine la crasse juste en dessous. L\u2019expression “laver son linge en public” d\u00e9crit assez bien ce que j\u2019\u00e9tais en train de faire, en me donnant en plus le beau r\u00f4le, celui du chevalier caboss\u00e9 qui aurait travers\u00e9 mille \u00e9preuves. \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9, je suis moins Don Quichotte que Sancho Panza : j\u2019avance au pas, je grogne, je porte les bagages, et je me m\u00e9fie des grands r\u00e9cits o\u00f9 l\u2019on se sacre soi-m\u00eame h\u00e9ros de sa vie. Aujourd\u2019hui, si je devais me pr\u00e9senter, je n\u2019aurais pas beaucoup mieux \u00e0 offrir que des faits secs : une date de naissance sur un acte d\u2019\u00e9tat civil, quelques dipl\u00f4mes, des actes notari\u00e9s de mariages et de divorces, la liste de mes expositions, le nombre de tableaux sortis de l\u2019atelier. Le reste, ce que j\u2019ai ressenti, rat\u00e9, esp\u00e9r\u00e9, les petites l\u00e2chet\u00e9s et les rares moments de courage, je pr\u00e9f\u00e8re les laisser infuser dans les toiles plut\u00f4t que les d\u00e9tailler dans un texte qui pr\u00e9tendrait tout expliquer. Peut-\u00eatre qu\u2019on y perd en “accroche” pour le chaland, peut-\u00eatre que c\u2019est une erreur dans un monde o\u00f9 l\u2019on exige de chacun qu\u2019il se raconte sans cesse ; mais je soup\u00e7onne que l\u2019exc\u00e8s d\u2019aveux finit par tuer la suggestion, et qu\u2019un peu de silence autour d\u2019une \u0153uvre vaut mieux qu\u2019une biographie fignol\u00e9e qui prend toute la place.<\/p>", "content_text": " Est-ce vraiment n\u00e9cessaire, pour vendre quelques toiles, de se fabriquer une l\u00e9gende d\u2019artiste ? Tout le monde semble r\u00e9pondre oui, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment l\u00e0 que je bloque. On sait comment \u00e7a fonctionne : on ne parle plus seulement de Picasso, de Dal\u00ed ou de Modigliani comme de peintres, mais comme de personnages, silhouettes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 l\u2019ic\u00f4ne, entour\u00e9es d\u2019anecdotes polies par les livres, les catalogues, les marchands. Une enfance pauvre ici, un scandale l\u00e0, une amante sacrifi\u00e9e, un atelier mythique ; \u00e0 force, l\u2019\u0153uvre devient une illustration de la l\u00e9gende, et non l\u2019inverse. On appelle \u00e7a \u201cstorytelling\u201d pour faire moderne, on colle le mot \u00e0 tout : lessives, ONG, expositions. Il faut une histoire, un secret \u00e0 d\u00e9voiler, une \u00e9nigme \u00e0 promettre, sinon le public ne resterait pas. YouTube regorge d\u00e9sormais de peintres qui racontent \u201cleur parcours\u201d avant de montrer la moindre couleur sur une toile. J\u2019ai jou\u00e9 le jeu moi aussi. J\u2019ai pass\u00e9 des heures \u00e0 r\u00e9diger ma \u201cbio\u201d, mon r\u00e9cit d\u2019artiste : l\u2019enfance, la premi\u00e8re fois que j\u2019ai senti que le dessin comptait, les ann\u00e9es d\u2019\u00e9cole, les ateliers, les \u00e9checs, les crises diverses. Des pages et des pages pour essayer de mettre de l\u2019ordre, de donner un sens apr\u00e8s coup. Une fois le texte termin\u00e9, je l\u2019ai relu plusieurs fois avec l\u2019impression tenace de tenir surtout un roman arrang\u00e9. Qui suis-je pour pr\u00e9tendre d\u00e9tenir la v\u00e9rit\u00e9 de ce qui s\u2019est pass\u00e9 ? Il suffirait de demander \u00e0 ceux qui m\u2019ont connu pour obtenir des versions discordantes, parfois contradictoires. Ma \u201cbio\u201d mettait bout \u00e0 bout des souvenirs tri\u00e9s, reliait entre eux des \u00e9pisodes qui, sur le moment, n\u2019avaient aucun lien. Elle fabriquait une coh\u00e9rence qui, au fond, ne satisfaisait que moi. Publier \u00e7a sur un site, l\u2019offrir comme \u201cmon histoire\u201d, m\u2019a soudain paru une tricherie de plus. J\u2019ai ferm\u00e9 le fichier, je l\u2019ai rang\u00e9 dans un dossier du disque dur et je n\u2019y ai plus touch\u00e9. Ce n\u2019est ni par honte ni par fiert\u00e9. C\u2019est une fatigue plus sourde : celle d\u2019avoir trop parl\u00e9 de moi, trop d\u00e9taill\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 produire cette sensation de \u201cfaux propre\u201d qu\u2019on respire dans une laverie, quand le linge sent fort la lessive industrielle mais qu\u2019on devine la crasse juste en dessous. L\u2019expression \u201claver son linge en public\u201d d\u00e9crit assez bien ce que j\u2019\u00e9tais en train de faire, en me donnant en plus le beau r\u00f4le, celui du chevalier caboss\u00e9 qui aurait travers\u00e9 mille \u00e9preuves. \u00c0 la v\u00e9rit\u00e9, je suis moins Don Quichotte que Sancho Panza : j\u2019avance au pas, je grogne, je porte les bagages, et je me m\u00e9fie des grands r\u00e9cits o\u00f9 l\u2019on se sacre soi-m\u00eame h\u00e9ros de sa vie. Aujourd\u2019hui, si je devais me pr\u00e9senter, je n\u2019aurais pas beaucoup mieux \u00e0 offrir que des faits secs : une date de naissance sur un acte d\u2019\u00e9tat civil, quelques dipl\u00f4mes, des actes notari\u00e9s de mariages et de divorces, la liste de mes expositions, le nombre de tableaux sortis de l\u2019atelier. Le reste, ce que j\u2019ai ressenti, rat\u00e9, esp\u00e9r\u00e9, les petites l\u00e2chet\u00e9s et les rares moments de courage, je pr\u00e9f\u00e8re les laisser infuser dans les toiles plut\u00f4t que les d\u00e9tailler dans un texte qui pr\u00e9tendrait tout expliquer. Peut-\u00eatre qu\u2019on y perd en \u201caccroche\u201d pour le chaland, peut-\u00eatre que c\u2019est une erreur dans un monde o\u00f9 l\u2019on exige de chacun qu\u2019il se raconte sans cesse ; mais je soup\u00e7onne que l\u2019exc\u00e8s d\u2019aveux finit par tuer la suggestion, et qu\u2019un peu de silence autour d\u2019une \u0153uvre vaut mieux qu\u2019une biographie fignol\u00e9e qui prend toute la place. 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Je suis Connor MacLeod, je vis depuis quatre si\u00e8cles et demi et je ne peux pas mourir : la phrase revient parfois, avec la musique de Highlander dans le fond, comme si elle ouvrait une porte secr\u00e8te. Dans le film, il y a ce moment pr\u00e9cis o\u00f9 Russell Nash, l\u2019antiquaire, finit par dire \u00e0 Brenda Wyatt qui il est vraiment ; \u00e0 partir de l\u00e0, on ne doute plus, ni lui ni nous : cet homme a travers\u00e9 les si\u00e8cles. Il y a sans doute en chacun de nous un fragment de cette sc\u00e8ne, un d\u00e9sir de trouver quelqu\u2019un \u00e0 qui l\u00e2cher, un soir, non pas une r\u00e9v\u00e9lation grandiose sur notre immortalit\u00e9, mais le secret beaucoup moins glorieux autour duquel on a construit notre petite l\u00e9gende. Ce secret-l\u00e0 n\u2019est pas anodin : il tient la place du c\u0153ur, il fa\u00e7onne la fa\u00e7on dont on se voit, il nous sert de colonne vert\u00e9brale en m\u00eame temps qu\u2019il nous tord. On se persuade que si on l\u2019ouvre, si on l\u2019expose, il ne restera plus rien de nous. Alors on le garde sous scell\u00e9s, on le prot\u00e8ge \u00e0 coups de mensonges minuscules, de silences, de pirouettes, comme un dictateur en r\u00e9duction qu\u2019on abrite dans un coin de la t\u00eate et qui continue \u00e0 donner des ordres. Il faut parfois une circonstance ext\u00e9rieure pour que \u00e7a l\u00e2che : un exc\u00e8s d\u2019alcool, un amour o\u00f9 l\u2019on baisse la garde, une nuit trop longue. La Providence a ce g\u00e9nie discret : elle fabrique des situations o\u00f9, malgr\u00e9 nous, nous c\u00e9dons un peu de terrain, nous laissons filer trois mots de trop, un aveu qui nous \u00e9chappe, et soudain la l\u00e9gende se fendille. Ce n\u2019est jamais spectaculaire comme au cin\u00e9ma, il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9clairs et de musique de Queen, seulement le silence apr\u00e8s la phrase dite, le visage de l\u2019autre, la honte, et puis, parfois, un all\u00e8gement minuscule dans la poitrine. \u00c0 ce moment-l\u00e0, la question revient : que vaut ce r\u00f4le d\u2019immortel que nous nous sommes \u00e9crit, notre roman int\u00e9rieur, dans le monde r\u00e9el o\u00f9 l\u2019on vieillit, o\u00f9 l\u2019on tombe malade, o\u00f9 l\u2019on perd les gens, o\u00f9 l\u2019on lit les chiffres de famine et d\u2019injustice sans pouvoir les convertir en geste ? Nous aimons nous croire \u00e0 part, \u00e9lus d\u2019un sc\u00e9nario secret, mais nous partageons avec les autres la m\u00eame exposition au malheur, \u00e0 la peur, \u00e0 la faute. Dire nos secrets n\u2019efface pas la mis\u00e8re du monde, n\u2019emp\u00eache pas les catastrophes, mais cela fissure au moins la petite tyrannie intime qui nous tenait \u00e0 distance des autres. Peut-\u00eatre que le seul “Prix” accessible, \u00e0 nous qui ne sommes pas Connor MacLeod, ressemble \u00e0 \u00e7a : arr\u00eater de jouer les immortels dans notre coin, ouvrir la porte \u00e0 ce qu\u2019il y a de mis\u00e8re commune en nous, accepter d\u2019\u00eatre pris dans le m\u00eame destin de mortels que les autres. Cela n\u2019a rien d\u2019h\u00e9ro\u00efque, mais c\u2019est l\u00e0, parfois, que l\u2019on \u00e9prouve une forme de soulagement brutal : ne plus avoir \u00e0 tenir la pose, ne plus prot\u00e9ger le secret comme s\u2019il contenait notre vie enti\u00e8re, d\u00e9couvrir qu\u2019il reste encore quelque chose apr\u00e8s l\u2019aveu. Et que ce quelque chose, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019il finira, a peut-\u00eatre plus de valeur que toutes nos l\u00e9gendes.<\/p>", "content_text": " Je suis Connor MacLeod, je vis depuis quatre si\u00e8cles et demi et je ne peux pas mourir : la phrase revient parfois, avec la musique de Highlander dans le fond, comme si elle ouvrait une porte secr\u00e8te. Dans le film, il y a ce moment pr\u00e9cis o\u00f9 Russell Nash, l\u2019antiquaire, finit par dire \u00e0 Brenda Wyatt qui il est vraiment ; \u00e0 partir de l\u00e0, on ne doute plus, ni lui ni nous : cet homme a travers\u00e9 les si\u00e8cles. Il y a sans doute en chacun de nous un fragment de cette sc\u00e8ne, un d\u00e9sir de trouver quelqu\u2019un \u00e0 qui l\u00e2cher, un soir, non pas une r\u00e9v\u00e9lation grandiose sur notre immortalit\u00e9, mais le secret beaucoup moins glorieux autour duquel on a construit notre petite l\u00e9gende. Ce secret-l\u00e0 n\u2019est pas anodin : il tient la place du c\u0153ur, il fa\u00e7onne la fa\u00e7on dont on se voit, il nous sert de colonne vert\u00e9brale en m\u00eame temps qu\u2019il nous tord. On se persuade que si on l\u2019ouvre, si on l\u2019expose, il ne restera plus rien de nous. Alors on le garde sous scell\u00e9s, on le prot\u00e8ge \u00e0 coups de mensonges minuscules, de silences, de pirouettes, comme un dictateur en r\u00e9duction qu\u2019on abrite dans un coin de la t\u00eate et qui continue \u00e0 donner des ordres. Il faut parfois une circonstance ext\u00e9rieure pour que \u00e7a l\u00e2che : un exc\u00e8s d\u2019alcool, un amour o\u00f9 l\u2019on baisse la garde, une nuit trop longue. La Providence a ce g\u00e9nie discret : elle fabrique des situations o\u00f9, malgr\u00e9 nous, nous c\u00e9dons un peu de terrain, nous laissons filer trois mots de trop, un aveu qui nous \u00e9chappe, et soudain la l\u00e9gende se fendille. Ce n\u2019est jamais spectaculaire comme au cin\u00e9ma, il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9clairs et de musique de Queen, seulement le silence apr\u00e8s la phrase dite, le visage de l\u2019autre, la honte, et puis, parfois, un all\u00e8gement minuscule dans la poitrine. \u00c0 ce moment-l\u00e0, la question revient : que vaut ce r\u00f4le d\u2019immortel que nous nous sommes \u00e9crit, notre roman int\u00e9rieur, dans le monde r\u00e9el o\u00f9 l\u2019on vieillit, o\u00f9 l\u2019on tombe malade, o\u00f9 l\u2019on perd les gens, o\u00f9 l\u2019on lit les chiffres de famine et d\u2019injustice sans pouvoir les convertir en geste ? Nous aimons nous croire \u00e0 part, \u00e9lus d\u2019un sc\u00e9nario secret, mais nous partageons avec les autres la m\u00eame exposition au malheur, \u00e0 la peur, \u00e0 la faute. Dire nos secrets n\u2019efface pas la mis\u00e8re du monde, n\u2019emp\u00eache pas les catastrophes, mais cela fissure au moins la petite tyrannie intime qui nous tenait \u00e0 distance des autres. Peut-\u00eatre que le seul \u201cPrix\u201d accessible, \u00e0 nous qui ne sommes pas Connor MacLeod, ressemble \u00e0 \u00e7a : arr\u00eater de jouer les immortels dans notre coin, ouvrir la porte \u00e0 ce qu\u2019il y a de mis\u00e8re commune en nous, accepter d\u2019\u00eatre pris dans le m\u00eame destin de mortels que les autres. Cela n\u2019a rien d\u2019h\u00e9ro\u00efque, mais c\u2019est l\u00e0, parfois, que l\u2019on \u00e9prouve une forme de soulagement brutal : ne plus avoir \u00e0 tenir la pose, ne plus prot\u00e9ger le secret comme s\u2019il contenait notre vie enti\u00e8re, d\u00e9couvrir qu\u2019il reste encore quelque chose apr\u00e8s l\u2019aveu. 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Instiller le doute, ce n\u2019est pas seulement un r\u00e9flexe de dictature lointaine, c\u2019est une technique de gouvernement au quotidien. On commence par r\u00e9p\u00e9ter que personne ne sait plus tr\u00e8s bien ce qui est vrai, qu\u2019il y a “des versions”, qu\u2019il faut se m\u00e9fier de tout, des images, des chiffres, des voisins ; le sol se met \u00e0 bouger, et la peur remonte, une peur basse, animale, qui cherche une sortie. La violence arrive l\u00e0, comme issue de secours improvis\u00e9e : casse, insultes, coups \u00e9chang\u00e9s, et d\u00e9j\u00e0 le d\u00e9cor est en place pour justifier ce qui vient derri\u00e8re. Le pouvoir sait tr\u00e8s bien travailler ce d\u00e9sordre qu\u2019il a contribu\u00e9 \u00e0 installer. L\u2019ins\u00e9curit\u00e9 devient la mati\u00e8re premi\u00e8re des discours, le chaos un mot-\u00e9tendard, et il faut alors des r\u00e9ponses nettes, des chiffres ronds sur les bandeaux rouges, des pourcentages qui tombent sans virgule. Plus de nuances, plus de demi-teintes : on promet des lois rapides, des peines automatiques, des op\u00e9rations “coup de poing”. Pour rallier les plus apeur\u00e9s, rien ne vaut une suite de d\u00e9cisions martel\u00e9es, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 devenir des \u00e9vidences : couvre-feu ici, interdiction l\u00e0, nouvelles armes ailleurs. La force de l\u2019ordre est appel\u00e9e comme si elle avait encore ce nom-l\u00e0, mais elle n\u2019est plus qu\u2019une force de gestion de la peur, brutale et aveugle comme ceux qu\u2019elle affronte, prise dans une logique de r\u00e9ponse m\u00e9canique : un pav\u00e9, un tir ; une vitrine bris\u00e9e, une charge. Quand la confiance dans les institutions s\u2019est us\u00e9e \u00e0 ce point, il ne reste plus que des couches successives de justifications. On enl\u00e8ve une peau, puis une autre, comme sur un oignon ; au centre, on tombe sur ce germe minuscule et blanc qu\u2019on feignait de ne pas voir : la haine. Elle n\u2019a pas besoin de raison sophistiqu\u00e9e, elle pousse dans l\u2019humiliation, la peur entretenue, les promesses non tenues, les chiffres brandis comme des armes. On avait cru enfermer ce noyau dans une construction propre, une “d\u00e9mocratie” entour\u00e9e de proc\u00e9dures, de lois, de discours lisses, comme on coule du b\u00e9ton autour d\u2019une charge radioactive. On se rassure en parlant de “cadre”, de “valeurs”, de “vivre ensemble”. Puis les fissures apparaissent : insultes banalis\u00e9es, rumeurs qui valent preuves, slogans qui remplacent toute pens\u00e9e. Les accidents ne sont plus des exceptions, mais le fonctionnement normal du syst\u00e8me. On peut toujours monter des commissions, faire des plateaux pour “comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9”, mais la vraie casse se voit ailleurs : dans la langue. \u00c0 force de jouer avec le doute et la peur, les mots de la d\u00e9mocratie se chargent de crasse, reprennent les termes du rejet, de la suspicion, de la vengeance. Le jour o\u00f9 ceux qui sont cens\u00e9s prot\u00e9ger l\u2019espace commun parlent avec la m\u00eame grammaire que les pires commentateurs anonymes, on n\u2019a plus besoin de r\u00e9gime d\u2019exception : la d\u00e9faite est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e dans les phrases.<\/p>", "content_text": " Instiller le doute, ce n\u2019est pas seulement un r\u00e9flexe de dictature lointaine, c\u2019est une technique de gouvernement au quotidien. 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Pour rallier les plus apeur\u00e9s, rien ne vaut une suite de d\u00e9cisions martel\u00e9es, r\u00e9p\u00e9t\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 devenir des \u00e9vidences : couvre-feu ici, interdiction l\u00e0, nouvelles armes ailleurs. La force de l\u2019ordre est appel\u00e9e comme si elle avait encore ce nom-l\u00e0, mais elle n\u2019est plus qu\u2019une force de gestion de la peur, brutale et aveugle comme ceux qu\u2019elle affronte, prise dans une logique de r\u00e9ponse m\u00e9canique : un pav\u00e9, un tir ; une vitrine bris\u00e9e, une charge. Quand la confiance dans les institutions s\u2019est us\u00e9e \u00e0 ce point, il ne reste plus que des couches successives de justifications. On enl\u00e8ve une peau, puis une autre, comme sur un oignon ; au centre, on tombe sur ce germe minuscule et blanc qu\u2019on feignait de ne pas voir : la haine. Elle n\u2019a pas besoin de raison sophistiqu\u00e9e, elle pousse dans l\u2019humiliation, la peur entretenue, les promesses non tenues, les chiffres brandis comme des armes. On avait cru enfermer ce noyau dans une construction propre, une \u201cd\u00e9mocratie\u201d entour\u00e9e de proc\u00e9dures, de lois, de discours lisses, comme on coule du b\u00e9ton autour d\u2019une charge radioactive. On se rassure en parlant de \u201ccadre\u201d, de \u201cvaleurs\u201d, de \u201cvivre ensemble\u201d. Puis les fissures apparaissent : insultes banalis\u00e9es, rumeurs qui valent preuves, slogans qui remplacent toute pens\u00e9e. Les accidents ne sont plus des exceptions, mais le fonctionnement normal du syst\u00e8me. On peut toujours monter des commissions, faire des plateaux pour \u201ccomprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9\u201d, mais la vraie casse se voit ailleurs : dans la langue. \u00c0 force de jouer avec le doute et la peur, les mots de la d\u00e9mocratie se chargent de crasse, reprennent les termes du rejet, de la suspicion, de la vengeance. Le jour o\u00f9 ceux qui sont cens\u00e9s prot\u00e9ger l\u2019espace commun parlent avec la m\u00eame grammaire que les pires commentateurs anonymes, on n\u2019a plus besoin de r\u00e9gime d\u2019exception : la d\u00e9faite est d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e dans les phrases. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/abri-bus.jpg?1764118316", "tags": [] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/11-avril-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/11-avril-2019.html", "title": "11 avril 2019", "date_published": "2019-04-10T23:46:00Z", "date_modified": "2025-11-26T00:47:21Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

En ce moment, deux choses reviennent obstin\u00e9ment quand je travaille : les V\u00e9das et les peintures aborig\u00e8nes. \u00c7a n\u2019a rien de tr\u00e8s exotique quand on enl\u00e8ve la couche de l\u00e9gende : ce sont d\u2019abord des syst\u00e8mes pour ne pas oublier. Dans un coin de la table, un volume des V\u00e9das tra\u00eene, pages annot\u00e9es, sanskrit sur la colonne de gauche, traduction \u00e0 droite ; sur l\u2019\u00e9cran, des reproductions de toiles d\u2019Australie, constellations de points, pistes, silhouettes \u00e0 peine esquiss\u00e9es. Les premiers textes ont \u00e9t\u00e9 fix\u00e9s des si\u00e8cles avant notre \u00e8re, \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du Kali Yuga, comme si quelqu\u2019un avait d\u00e9cid\u00e9 qu\u2019il fallait enfin \u00e9crire ce qui jusque-l\u00e0 passait seulement de bouche \u00e0 oreille. Les chants, mis en forme, deviennent un mode d\u2019emploi du monde o\u00f9 chacun, brahmane ou mendiant, trouve sa place et son morceau de phrase \u00e0 retenir. De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, les peintres aborig\u00e8nes reprennent toujours les m\u00eames histoires d\u2019anc\u00eatres qui marchent, dorment, se battent, se m\u00e9tamorphosent, et les d\u00e9posent en cercles, en lignes, en nappes de points. Les familles se r\u00e9partissent les fragments du grand r\u00e9cit, chacune responsable d\u2019un morceau de r\u00eave \u00e0 garder vivant. Dans un cas comme dans l\u2019autre, il ne s\u2019agit pas seulement de croyances, mais d\u2019anti-s\u00e8ches pour les vivants : un r\u00e9seau de signes pour se rappeler d\u2019o\u00f9 l\u2019on vient, \u00e0 qui l\u2019on doit quoi, comment habiter un territoire visible et invisible \u00e0 la fois. Le sanskrit lui-m\u00eame est une langue fabriqu\u00e9e pour \u00e7a, taill\u00e9e pour porter des sons pr\u00e9cis, des formules qu\u2019on doit pouvoir r\u00e9p\u00e9ter sans les user. Les toiles, elles, sont faites pour \u00eatre chant\u00e9es autant que regard\u00e9es ; celui qui peint sait qu\u2019il devra, un jour, redire \u00e0 voix haute ce qu\u2019il a pos\u00e9 en points et en lignes. C\u2019est cette fonction d\u2019aide-m\u00e9moire qui me touche, bien plus que le folklore : l\u2019id\u00e9e qu\u2019un dessin, un mot, une suite de sons puissent tenir lieu de n\u0153ud dans la trame, emp\u00eacher que tout se d\u00e9fasse trop vite. Je peins tr\u00e8s loin de ces mondes-l\u00e0, dans un coin de France o\u00f9 personne ne parle du Dreamtime, mais je sens confus\u00e9ment que mon affaire n\u2019est pas si diff\u00e9rente : revenir toujours aux m\u00eames formes, aux m\u00eames gestes, pour ne pas perdre le fil. Le fran\u00e7ais, lui aussi, porte des restes de cette vieille couture : sutra et suture ne sont pas si \u00e9loign\u00e9s, et je n\u2019ai aucun mal \u00e0 voir dans “soutirer” une mani\u00e8re de tirer doucement sur un fil coinc\u00e9 dans le tissu. Soutirer au myst\u00e8re juste de quoi avancer quelques pas, pas plus. Quand j\u2019ouvre ces livres, quand je regarde ces peintures, je n\u2019y cherche plus des r\u00e9ponses, encore moins une doctrine ; j\u2019y reconnais surtout une obsession commune : laisser \u00e0 ceux qui viennent apr\u00e8s quelque chose comme un fil d\u2019Ariane, une marque sur le bord du labyrinthe pour dire que d\u2019autres sont pass\u00e9s par l\u00e0 avant nous.<\/p>", "content_text": " En ce moment, deux choses reviennent obstin\u00e9ment quand je travaille : les V\u00e9das et les peintures aborig\u00e8nes. \u00c7a n\u2019a rien de tr\u00e8s exotique quand on enl\u00e8ve la couche de l\u00e9gende : ce sont d\u2019abord des syst\u00e8mes pour ne pas oublier. Dans un coin de la table, un volume des V\u00e9das tra\u00eene, pages annot\u00e9es, sanskrit sur la colonne de gauche, traduction \u00e0 droite ; sur l\u2019\u00e9cran, des reproductions de toiles d\u2019Australie, constellations de points, pistes, silhouettes \u00e0 peine esquiss\u00e9es. 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