{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/01-fevrier-2026.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/01-fevrier-2026.html", "title": "01 f\u00e9vrier 2026", "date_published": "2026-02-01T05:38:05Z", "date_modified": "2026-02-01T05:38:05Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Quelque chose m\u2019\u00e9chappe, et c\u2019est forc\u00e9ment une chose \u00e9vidente, une chose qui est l\u00e0, toujours pr\u00e9sente, que je vois et ne vois pas parce que je la vois trop, de la m\u00eame fa\u00e7on que je l\u2019ai toujours vue. Je pense que cette chose est \u00e0 la fois visible dans chaque phrase que j\u2019\u00e9cris et qu\u2019elle s\u2019y dissimule sous un voile de familiarit\u00e9, d\u2019\u00e9vidence. Ce que je nomme la chose n\u2019est pas une pr\u00e9sence. Je crois maintenant pouvoir en discerner un peu mieux la nature. Ce que je nomme la chose est une absence. Peut-\u00eatre une absence. Mais une absence de quoi, de quel manque est-il question ? Est-ce un d\u00e9tail ou l\u2019essentiel, ce manque qui, d\u00e9sormais, m\u2019inflige ceci : l\u2019ayant d\u00e9cel\u00e9, je ne peux plus ne plus le voir. Ce qui me manque est souvent ce qui affleure dans des textes qui ne m\u2019appartiennent pas, que je lis attentivement, comme si j\u2019y cherchais la forme exacte de ce qui, en moi, fait d\u00e9faut. Il m\u2019arrive de lire certains textes avec une attention presque inqui\u00e8te. J\u2019y reconnais quelque chose qui n\u2019est pas \u00e0 moi, mais dont j\u2019ai pourtant l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 priv\u00e9, ou plut\u00f4t qu\u2019on me l\u2019a d\u00e9rob\u00e9. Lorsque je lis Kafka, il m\u2019arrive de m\u2019indigner, me disant soudain : « mais c\u2019est de moi, ceci ou cela ». Avec Quignard, c\u2019est la m\u00eame chose. En r\u00e9alit\u00e9, avec tous les \u00e9crivains que j\u2019aime, je finis par \u00e9prouver ce m\u00eame sentiment : celui d\u2019\u00eatre d\u00e9pouill\u00e9. Je crois que le langage \u00e9crit, \u00e0 partir du moment o\u00f9 mon regard se pose sur une phrase, sur un paragraphe, devient un territoire que je m\u2019approprie, un territoire capable de remuer en moi des pens\u00e9es tr\u00e8s sombres, parfois m\u00eame coupables, coupables parce que je sais tr\u00e8s bien qu\u2019en lisant, en m\u2019appropriant un texte, je faute, j\u2019enfreins quelque chose de difficilement dicible. La sensation de faute, \u00e0 elle seule, fait alors office de nomination. Je me suis encore fait cette r\u00e9flexion hier, je crois, en lisant dans le train qui me menait \u00e0 Vienne le journal de d\u00e9cembre de Gustave Villac. Il m\u2019\u00e9tait m\u00eame p\u00e9nible d\u2019en lire l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 d\u2019une seule traite, comme j\u2019en ai pourtant l\u2019habitude. Cette fois, je crois que je cherchais n\u2019importe quel point d\u2019appui pour m\u2019en extraire, tout en \u00e9prouvant une forme d\u2019arrachement lorsque j\u2019y parvenais. Quitter le texte des yeux, aller soudain voir mes mails pour m\u2019\u00e9vader un instant, c\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de me remettre des chocs que ces extraits m\u2019avaient inflig\u00e9s. Et puis la lecture des mails, tout aussi affligeante — et pour de toutes autres raisons —, ne m\u2019apportait aucun r\u00e9pit. Comme s\u2019il me fallait pr\u00e9cis\u00e9ment cette dose d\u2019affliction pour retrouver un \u00e9lan, je revenais alors au journal de G. V. J\u2019y notais soudain mon \u00e9tonnement devant la longueur inhabituelle des textes, laiss\u00e9s visiblement en l\u2019\u00e9tat, alors que, dans les carnets pr\u00e9c\u00e9dents, j\u2019avais gard\u00e9 l\u2019impression d\u2019une r\u00e9\u00e9criture f\u00e9roce, soumise \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif de la r\u00e9duction. Tomber sur de si longs textes m\u2019a agac\u00e9, surtout parce que je ne savais plus quoi faire de ce que je d\u00e9cidai \u00e0 cet instant \u00eatre une incongruit\u00e9, comme si, soudain, je me lisais moi-m\u00eame dans les mots de G. V., avec le m\u00eame ennui que j\u2019\u00e9prouve \u00e0 me relire lorsque j\u2019\u00e9cris trop long, tout en sachant pourtant que faire un texte long n\u2019est pas seulement \u00e9crire « par plaisir », par ivresse, ou par quelque caprice de la volont\u00e9. \u00c9crire long est souvent la seule solution \u00e0 disposition, faute de mieux. Si tant est que le mieux soit d\u2019\u00e9crire bref — ce qui, bien entendu, ne veut absolument rien dire. Puis de me dire que je n\u2019aurais sans doute pas d\u00fb nommer l\u2019auteur de ce journal, car je n\u2019aimerais pas, moi, lire mon nom dans une note telle que celle-ci. Puis de me demander dans quelle mesure lire ainsi mon nom ne me mettrait pas carr\u00e9ment en fureur contre celui ou celle qui aurait os\u00e9 s\u2019en servir comme pr\u00e9texte pour \u00e9crire un texte qui, tr\u00e8s probablement, n\u2019aurait rien \u00e0 voir avec moi. Ce qui m\u2019a sauv\u00e9 du n\u0153ud au cerveau, ou de la d\u00e9pression dans laquelle je glissais peu \u00e0 peu \u00e0 la lecture de ce journal — dont le journal lui-m\u00eame n\u2019est aucunement responsable —, c\u2019est que nous \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 Vienne. Le fait de sortir du wagon, de faire attention aux deux marches pour atteindre le quai, m\u2019a extrait de mon malaise. Je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 nouveau r\u00e9arm\u00e9 pour affronter une r\u00e9alit\u00e9, une r\u00e9alit\u00e9 qui \u00e9tait, en l\u2019occurrence, d\u2019aller porter un ch\u00e8que \u00e0 la banque, puisqu\u2019ils ont supprim\u00e9 l\u2019une de leurs agences dans le village o\u00f9 nous vivons. Ce qui est absurde, c\u2019est que pour d\u00e9poser un ch\u00e8que de douze euros, nous en avons d\u00e9pens\u00e9 onze pour le voyage aller-retour. Fort heureusement, nous nous \u00e9tions rendus \u00e0 Vienne en nous inventant d\u2019autres raisons que celle-ci : visiter le march\u00e9, par exemple, qui est para\u00eet-il l\u2019un des mieux achaland\u00e9s de France, sans oublier le plaisir de faire une escapade ensemble, S. et moi, d\u2019aller boire un caf\u00e9 dans un v\u00e9ritable caf\u00e9, et d\u2019admirer les fa\u00e7ades de la vieille ville.<\/p>\n
illustration<\/strong> Vilhelm Hammersh\u00f8i — Int\u00e9rieurs silencieux<\/p>", "content_text": " Quelque chose m\u2019\u00e9chappe, et c\u2019est forc\u00e9ment une chose \u00e9vidente, une chose qui est l\u00e0, toujours pr\u00e9sente, que je vois et ne vois pas parce que je la vois trop, de la m\u00eame fa\u00e7on que je l\u2019ai toujours vue. Je pense que cette chose est \u00e0 la fois visible dans chaque phrase que j\u2019\u00e9cris et qu\u2019elle s\u2019y dissimule sous un voile de familiarit\u00e9, d\u2019\u00e9vidence. Ce que je nomme la chose n\u2019est pas une pr\u00e9sence. Je crois maintenant pouvoir en discerner un peu mieux la nature. Ce que je nomme la chose est une absence. Peut-\u00eatre une absence. Mais une absence de quoi, de quel manque est-il question ? Est-ce un d\u00e9tail ou l\u2019essentiel, ce manque qui, d\u00e9sormais, m\u2019inflige ceci : l\u2019ayant d\u00e9cel\u00e9, je ne peux plus ne plus le voir. Ce qui me manque est souvent ce qui affleure dans des textes qui ne m\u2019appartiennent pas, que je lis attentivement, comme si j\u2019y cherchais la forme exacte de ce qui, en moi, fait d\u00e9faut. Il m\u2019arrive de lire certains textes avec une attention presque inqui\u00e8te. J\u2019y reconnais quelque chose qui n\u2019est pas \u00e0 moi, mais dont j\u2019ai pourtant l\u2019impression d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 priv\u00e9, ou plut\u00f4t qu\u2019on me l\u2019a d\u00e9rob\u00e9. Lorsque je lis Kafka, il m\u2019arrive de m\u2019indigner, me disant soudain : \u00ab mais c\u2019est de moi, ceci ou cela \u00bb. Avec Quignard, c\u2019est la m\u00eame chose. En r\u00e9alit\u00e9, avec tous les \u00e9crivains que j\u2019aime, je finis par \u00e9prouver ce m\u00eame sentiment : celui d\u2019\u00eatre d\u00e9pouill\u00e9. Je crois que le langage \u00e9crit, \u00e0 partir du moment o\u00f9 mon regard se pose sur une phrase, sur un paragraphe, devient un territoire que je m\u2019approprie, un territoire capable de remuer en moi des pens\u00e9es tr\u00e8s sombres, parfois m\u00eame coupables, coupables parce que je sais tr\u00e8s bien qu\u2019en lisant, en m\u2019appropriant un texte, je faute, j\u2019enfreins quelque chose de difficilement dicible. La sensation de faute, \u00e0 elle seule, fait alors office de nomination. Je me suis encore fait cette r\u00e9flexion hier, je crois, en lisant dans le train qui me menait \u00e0 Vienne le journal de d\u00e9cembre de Gustave Villac. Il m\u2019\u00e9tait m\u00eame p\u00e9nible d\u2019en lire l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 d\u2019une seule traite, comme j\u2019en ai pourtant l\u2019habitude. Cette fois, je crois que je cherchais n\u2019importe quel point d\u2019appui pour m\u2019en extraire, tout en \u00e9prouvant une forme d\u2019arrachement lorsque j\u2019y parvenais. Quitter le texte des yeux, aller soudain voir mes mails pour m\u2019\u00e9vader un instant, c\u2019\u00e9tait une mani\u00e8re de me remettre des chocs que ces extraits m\u2019avaient inflig\u00e9s. Et puis la lecture des mails, tout aussi affligeante \u2014 et pour de toutes autres raisons \u2014, ne m\u2019apportait aucun r\u00e9pit. Comme s\u2019il me fallait pr\u00e9cis\u00e9ment cette dose d\u2019affliction pour retrouver un \u00e9lan, je revenais alors au journal de G. V. J\u2019y notais soudain mon \u00e9tonnement devant la longueur inhabituelle des textes, laiss\u00e9s visiblement en l\u2019\u00e9tat, alors que, dans les carnets pr\u00e9c\u00e9dents, j\u2019avais gard\u00e9 l\u2019impression d\u2019une r\u00e9\u00e9criture f\u00e9roce, soumise \u00e0 l\u2019imp\u00e9ratif de la r\u00e9duction. Tomber sur de si longs textes m\u2019a agac\u00e9, surtout parce que je ne savais plus quoi faire de ce que je d\u00e9cidai \u00e0 cet instant \u00eatre une incongruit\u00e9, comme si, soudain, je me lisais moi-m\u00eame dans les mots de G. V., avec le m\u00eame ennui que j\u2019\u00e9prouve \u00e0 me relire lorsque j\u2019\u00e9cris trop long, tout en sachant pourtant que faire un texte long n\u2019est pas seulement \u00e9crire \u00ab par plaisir \u00bb, par ivresse, ou par quelque caprice de la volont\u00e9. \u00c9crire long est souvent la seule solution \u00e0 disposition, faute de mieux. Si tant est que le mieux soit d\u2019\u00e9crire bref \u2014 ce qui, bien entendu, ne veut absolument rien dire. Puis de me dire que je n\u2019aurais sans doute pas d\u00fb nommer l\u2019auteur de ce journal, car je n\u2019aimerais pas, moi, lire mon nom dans une note telle que celle-ci. Puis de me demander dans quelle mesure lire ainsi mon nom ne me mettrait pas carr\u00e9ment en fureur contre celui ou celle qui aurait os\u00e9 s\u2019en servir comme pr\u00e9texte pour \u00e9crire un texte qui, tr\u00e8s probablement, n\u2019aurait rien \u00e0 voir avec moi. Ce qui m\u2019a sauv\u00e9 du n\u0153ud au cerveau, ou de la d\u00e9pression dans laquelle je glissais peu \u00e0 peu \u00e0 la lecture de ce journal \u2014 dont le journal lui-m\u00eame n\u2019est aucunement responsable \u2014, c\u2019est que nous \u00e9tions arriv\u00e9s \u00e0 Vienne. Le fait de sortir du wagon, de faire attention aux deux marches pour atteindre le quai, m\u2019a extrait de mon malaise. Je me suis retrouv\u00e9 \u00e0 nouveau r\u00e9arm\u00e9 pour affronter une r\u00e9alit\u00e9, une r\u00e9alit\u00e9 qui \u00e9tait, en l\u2019occurrence, d\u2019aller porter un ch\u00e8que \u00e0 la banque, puisqu\u2019ils ont supprim\u00e9 l\u2019une de leurs agences dans le village o\u00f9 nous vivons. 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