{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/12-mai-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/12-mai-2019.html", "title": "12 mai 2019", "date_published": "2019-05-12T09:02:00Z", "date_modified": "2025-11-26T10:02:33Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Nous avons d\u2019abord vu des morceaux de glace isol\u00e9s, gros comme des tonneaux, qui cognaient contre la coque en laissant un bruit sourd, comme si quelqu\u2019un frappait de l\u2019int\u00e9rieur. Puis sont apparues les masses blanches. Elles d\u00e9passaient la ligne d\u2019horizon, avec des pans bleu p\u00e2le, des ar\u00eates sales, et glissaient \u00e0 six n\u0153uds dans le courant, indiff\u00e9rentes \u00e0 notre pr\u00e9sence. On sentait le froid monter du pont, une haleine humide qui nous piquait les doigts malgr\u00e9 les gants. Que notre coque puisse encaisser un choc avec l\u2019une de ces montagnes, personne n\u2019y croyait vraiment. Le second courait d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du gaillard, aboyait des ordres, faisait tourner la barre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 puis de l\u2019autre ; on ne l\u2019avait jamais vu aussi nerveux. C\u2019est Louis qui, le premier, a mis des mots sur ce que tous pensaient. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, en bourrant sa pipe de terre cuite, il a hauss\u00e9 les \u00e9paules, souffl\u00e9 un peu de fum\u00e9e grise et dit que nous n\u2019\u00e9tions pas cens\u00e9s trouver de pareilles glaces sur notre route, que nous avions d\u00fb remonter trop au nord. Il a ajout\u00e9, presque aussit\u00f4t, que m\u00eame les meilleurs capitaines pouvaient se tromper, pour essayer de rattraper sa phrase avant qu\u2019elle ne lui retombe dessus. \u00c0 partir de l\u00e0, \u00e7a n\u2019a plus \u00e9t\u00e9 pareil. On parlait moins fort sur le pont, les regards glissaient vers la passerelle d\u00e8s que la coque vibrait un peu. Le second, lui, changeait de peau. Il venait nous voir un par un, posait la main sur une \u00e9paule, demandait si le quart n\u2019\u00e9tait pas trop dur, si le froid ne nous entamait pas, s\u2019informait des familles rest\u00e9es au pays. On voyait bien qu\u2019il flairait autre chose que le vent. Un apr\u00e8s-midi, il est tomb\u00e9 sur le mousse en train de discuter pr\u00e8s des cuisines ; le gamin r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 voix haute que nous tournions en rond, que la mer nous avait perdus. Le second a d\u00e9gain\u00e9 sa petite \u00e9p\u00e9e d\u2019un geste si rapide que le bruit du m\u00e9tal a travers\u00e9 le couloir. Il a simplement pos\u00e9 la lame contre la joue du gar\u00e7on, sans appuyer. Le mousse s\u2019est fig\u00e9, les yeux \u00e9carquill\u00e9s, et l\u2019humidit\u00e9 a envahi son pantalon. Le second a \u00e9clat\u00e9 de rire, a essuy\u00e9 sa lame sur la vareuse du petit et est reparti en sifflotant. Le soir m\u00eame, le capitaine a fait passer l\u2019ordre de faire monter les femmes sur le pont et de percer quelques tonneaux de vin d\u2019Andalousie. Entre deux grains, le ciel s\u2019est d\u00e9gag\u00e9 ; la mer s\u2019est calm\u00e9e d\u2019un coup et, au-dessus de nos t\u00eates, brillaient des constellations que nous n\u2019avions jamais vues. On a sorti un violon, un accord\u00e9on, un tambourin, et bient\u00f4t les cha\u00eenes ont claqu\u00e9 au rythme des pas. Les femmes, encore engourdies de la cale, se sont mises \u00e0 tourner, les bracelets tintant autour des chevilles. Le navire avan\u00e7ait dans une eau presque noire, sous ce plafond tranquille. Sur la passerelle, on distinguait la silhouette immobile du capitaine, sans pouvoir lire son visage. Quant au second, personne ne savait o\u00f9 il se tenait. Cela suffisait \u00e0 donner \u00e0 la danse un \u00e9clat \u00e9trange, entre joie forc\u00e9e et menace en suspens.<\/p>", "content_text": " Nous avons d\u2019abord vu des morceaux de glace isol\u00e9s, gros comme des tonneaux, qui cognaient contre la coque en laissant un bruit sourd, comme si quelqu\u2019un frappait de l\u2019int\u00e9rieur. Puis sont apparues les masses blanches. Elles d\u00e9passaient la ligne d\u2019horizon, avec des pans bleu p\u00e2le, des ar\u00eates sales, et glissaient \u00e0 six n\u0153uds dans le courant, indiff\u00e9rentes \u00e0 notre pr\u00e9sence. On sentait le froid monter du pont, une haleine humide qui nous piquait les doigts malgr\u00e9 les gants. Que notre coque puisse encaisser un choc avec l\u2019une de ces montagnes, personne n\u2019y croyait vraiment. Le second courait d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du gaillard, aboyait des ordres, faisait tourner la barre d\u2019un c\u00f4t\u00e9 puis de l\u2019autre ; on ne l\u2019avait jamais vu aussi nerveux. C\u2019est Louis qui, le premier, a mis des mots sur ce que tous pensaient. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, en bourrant sa pipe de terre cuite, il a hauss\u00e9 les \u00e9paules, souffl\u00e9 un peu de fum\u00e9e grise et dit que nous n\u2019\u00e9tions pas cens\u00e9s trouver de pareilles glaces sur notre route, que nous avions d\u00fb remonter trop au nord. Il a ajout\u00e9, presque aussit\u00f4t, que m\u00eame les meilleurs capitaines pouvaient se tromper, pour essayer de rattraper sa phrase avant qu\u2019elle ne lui retombe dessus. \u00c0 partir de l\u00e0, \u00e7a n\u2019a plus \u00e9t\u00e9 pareil. On parlait moins fort sur le pont, les regards glissaient vers la passerelle d\u00e8s que la coque vibrait un peu. Le second, lui, changeait de peau. Il venait nous voir un par un, posait la main sur une \u00e9paule, demandait si le quart n\u2019\u00e9tait pas trop dur, si le froid ne nous entamait pas, s\u2019informait des familles rest\u00e9es au pays. On voyait bien qu\u2019il flairait autre chose que le vent. Un apr\u00e8s-midi, il est tomb\u00e9 sur le mousse en train de discuter pr\u00e8s des cuisines ; le gamin r\u00e9p\u00e9tait \u00e0 voix haute que nous tournions en rond, que la mer nous avait perdus. Le second a d\u00e9gain\u00e9 sa petite \u00e9p\u00e9e d\u2019un geste si rapide que le bruit du m\u00e9tal a travers\u00e9 le couloir. Il a simplement pos\u00e9 la lame contre la joue du gar\u00e7on, sans appuyer. Le mousse s\u2019est fig\u00e9, les yeux \u00e9carquill\u00e9s, et l\u2019humidit\u00e9 a envahi son pantalon. Le second a \u00e9clat\u00e9 de rire, a essuy\u00e9 sa lame sur la vareuse du petit et est reparti en sifflotant. Le soir m\u00eame, le capitaine a fait passer l\u2019ordre de faire monter les femmes sur le pont et de percer quelques tonneaux de vin d\u2019Andalousie. Entre deux grains, le ciel s\u2019est d\u00e9gag\u00e9 ; la mer s\u2019est calm\u00e9e d\u2019un coup et, au-dessus de nos t\u00eates, brillaient des constellations que nous n\u2019avions jamais vues. On a sorti un violon, un accord\u00e9on, un tambourin, et bient\u00f4t les cha\u00eenes ont claqu\u00e9 au rythme des pas. Les femmes, encore engourdies de la cale, se sont mises \u00e0 tourner, les bracelets tintant autour des chevilles. Le navire avan\u00e7ait dans une eau presque noire, sous ce plafond tranquille. Sur la passerelle, on distinguait la silhouette immobile du capitaine, sans pouvoir lire son visage. Quant au second, personne ne savait o\u00f9 il se tenait. Cela suffisait \u00e0 donner \u00e0 la danse un \u00e9clat \u00e9trange, entre joie forc\u00e9e et menace en suspens. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/presque-rien-2.jpg?1764151326", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/11-mai-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/11-mai-2019.html", "title": "11 mai 2019", "date_published": "2019-05-11T08:53:00Z", "date_modified": "2025-11-26T09:54:14Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
D\u00e8s les premiers jours, nous avons compris que le second ne ferait de ce voyage une promenade pour personne. Il relayait les ordres du capitaine avec une pr\u00e9cision maniaque et, en m\u00eame temps, jouait avec nous comme avec un jeu de cartes. Le matin, il pouvait vous tapoter l\u2019\u00e9paule en vous appelant par votre pr\u00e9nom, vous demander des nouvelles d\u2019un mal de dos, puis, une heure plus tard, vous reprendre s\u00e8chement devant tout le monde pour un n\u0153ud mal fait, le regard plein de m\u00e9pris. Rien ne semblait le surprendre ; il agissait comme si tout ce qui arrivait avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu par lui. Entre nous, nous l\u2019appelions l\u2019anguille : jamais o\u00f9 on l\u2019attendait, toujours fuyant, toujours un peu visqueux. Le capitaine lui faisait confiance ; nous, pas. Nous savions qu\u2019il ne connaissait ni la charit\u00e9 ni la piti\u00e9. Il avait une fa\u00e7on bien \u00e0 lui de nous “\u00e9duquer”. Quand un homme se vantait d\u2019avoir rendu un service honn\u00eate \u00e0 un autre, il \u00e9clatait de rire, le traitait de simplet et lui expliquait qu\u2019il venait de se faire avoir. \u00c0 l\u2019inverse, lorsqu\u2019il surprenait quelqu\u2019un la main dans un sac de vivres ou en train de dissimuler une bague vol\u00e9e \u00e0 une captive, il le f\u00e9licitait devant t\u00e9moins, louait sa d\u00e9brouillardise, disait qu\u2019un bon marin devait penser \u00e0 lui d\u2019abord. Le coup tombait plus tard. On revoyait le m\u00eame homme, quelques jours apr\u00e8s, avec un moignon grossi\u00e8rement band\u00e9 ou la bouche pleine de sang, incapable d\u2019articuler un mot. Le second sortait alors sa petite \u00e9p\u00e9e \u00e0 garde ouvrag\u00e9e, l\u2019essuyait soigneusement sur un chiffon et expliquait que, d\u00e9sormais, l\u2019int\u00e9ress\u00e9 n\u2019aurait plus \u00e0 porter le poids de sa faute : la main avait pay\u00e9, ou la langue, et chacun pouvait retourner au travail. Il apparaissait sans bruit. On levait la t\u00eate et il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, derri\u00e8re soi, en train d\u2019observer un geste, un regard, comme s\u2019il cherchait en permanence la faille suivante. Depuis le d\u00e9part, presque aucun de nous n\u2019\u00e9chappait \u00e0 cette impression de marcher sous un examen continu, partag\u00e9 entre la peur d\u2019\u00eatre pris en d\u00e9faut et la col\u00e8re de se sentir trait\u00e9 en enfant. Le soir, apr\u00e8s le repas, il savait aussi nous tenir. Il s\u2019asseyait pr\u00e8s du po\u00eale, faisait tourner un peu de rhum dans sa tasse et se mettait \u00e0 raconter. Il parlait de villes de pierre blanche au bord de lacs d\u2019altitude, de temples recouverts d\u2019or o\u00f9 le soleil se refl\u00e9tait au point de br\u00fbler les yeux, de processions o\u00f9 un serpent \u00e0 plumes traversait le ciel dans un bruit d\u2019ailes. Il d\u00e9crivait les mines, les coffres, les pi\u00e8ces si nombreuses qu\u2019on les pesait au lieu de les compter. \u00c0 l\u2019\u00e9couter, on avait l\u2019impression qu\u2019il y avait \u00e9t\u00e9, qu\u2019il revoyait tout en d\u00e9tail. Aucun de nous n\u2019aurait os\u00e9 dire que ce n\u2019\u00e9taient peut-\u00eatre que des histoires. Nous restions l\u00e0, accroch\u00e9s \u00e0 ses mots, \u00e0 l\u2019id\u00e9e que, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019oc\u00e9an, nous pourrions un jour nous aussi poser la main sur quelque chose de ce m\u00e9tal-l\u00e0, et, pendant qu\u2019il parlait, la ranc\u0153ur se tassait un peu, juste assez pour tenir jusqu\u2019au lendemain.<\/p>", "content_text": " D\u00e8s les premiers jours, nous avons compris que le second ne ferait de ce voyage une promenade pour personne. Il relayait les ordres du capitaine avec une pr\u00e9cision maniaque et, en m\u00eame temps, jouait avec nous comme avec un jeu de cartes. Le matin, il pouvait vous tapoter l\u2019\u00e9paule en vous appelant par votre pr\u00e9nom, vous demander des nouvelles d\u2019un mal de dos, puis, une heure plus tard, vous reprendre s\u00e8chement devant tout le monde pour un n\u0153ud mal fait, le regard plein de m\u00e9pris. Rien ne semblait le surprendre ; il agissait comme si tout ce qui arrivait avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 pr\u00e9vu par lui. Entre nous, nous l\u2019appelions l\u2019anguille : jamais o\u00f9 on l\u2019attendait, toujours fuyant, toujours un peu visqueux. Le capitaine lui faisait confiance ; nous, pas. Nous savions qu\u2019il ne connaissait ni la charit\u00e9 ni la piti\u00e9. Il avait une fa\u00e7on bien \u00e0 lui de nous \u201c\u00e9duquer\u201d. Quand un homme se vantait d\u2019avoir rendu un service honn\u00eate \u00e0 un autre, il \u00e9clatait de rire, le traitait de simplet et lui expliquait qu\u2019il venait de se faire avoir. \u00c0 l\u2019inverse, lorsqu\u2019il surprenait quelqu\u2019un la main dans un sac de vivres ou en train de dissimuler une bague vol\u00e9e \u00e0 une captive, il le f\u00e9licitait devant t\u00e9moins, louait sa d\u00e9brouillardise, disait qu\u2019un bon marin devait penser \u00e0 lui d\u2019abord. Le coup tombait plus tard. On revoyait le m\u00eame homme, quelques jours apr\u00e8s, avec un moignon grossi\u00e8rement band\u00e9 ou la bouche pleine de sang, incapable d\u2019articuler un mot. Le second sortait alors sa petite \u00e9p\u00e9e \u00e0 garde ouvrag\u00e9e, l\u2019essuyait soigneusement sur un chiffon et expliquait que, d\u00e9sormais, l\u2019int\u00e9ress\u00e9 n\u2019aurait plus \u00e0 porter le poids de sa faute : la main avait pay\u00e9, ou la langue, et chacun pouvait retourner au travail. Il apparaissait sans bruit. On levait la t\u00eate et il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, derri\u00e8re soi, en train d\u2019observer un geste, un regard, comme s\u2019il cherchait en permanence la faille suivante. Depuis le d\u00e9part, presque aucun de nous n\u2019\u00e9chappait \u00e0 cette impression de marcher sous un examen continu, partag\u00e9 entre la peur d\u2019\u00eatre pris en d\u00e9faut et la col\u00e8re de se sentir trait\u00e9 en enfant. Le soir, apr\u00e8s le repas, il savait aussi nous tenir. Il s\u2019asseyait pr\u00e8s du po\u00eale, faisait tourner un peu de rhum dans sa tasse et se mettait \u00e0 raconter. Il parlait de villes de pierre blanche au bord de lacs d\u2019altitude, de temples recouverts d\u2019or o\u00f9 le soleil se refl\u00e9tait au point de br\u00fbler les yeux, de processions o\u00f9 un serpent \u00e0 plumes traversait le ciel dans un bruit d\u2019ailes. Il d\u00e9crivait les mines, les coffres, les pi\u00e8ces si nombreuses qu\u2019on les pesait au lieu de les compter. \u00c0 l\u2019\u00e9couter, on avait l\u2019impression qu\u2019il y avait \u00e9t\u00e9, qu\u2019il revoyait tout en d\u00e9tail. Aucun de nous n\u2019aurait os\u00e9 dire que ce n\u2019\u00e9taient peut-\u00eatre que des histoires. 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Jamais le capitaine ne d\u00e9jeunait ni ne d\u00eenait avec nous. Quand quelqu\u2019un, \u00e0 table, risquait une remarque l\u00e0-dessus, la phrase tombait au milieu des assiettes et tout le monde se taisait aussit\u00f4t, comme si l\u2019on avait parl\u00e9 d\u2019un mort. De lui, nous savions peu de choses, sinon ce que certains anciens racontaient \u00e0 voix basse : mousse lui aussi, embarqu\u00e9 tr\u00e8s jeune, pass\u00e9 par la marine militaire, puis marchande, avant de prendre le commandement de ce navire charg\u00e9 de corps. Est-ce que c\u2019\u00e9tait l\u2019argent, l\u2019ambition, ou simplement la pente des choses qui l\u2019avait men\u00e9 l\u00e0, personne ne le disait clairement. Quand il n\u2019\u00e9tait pas sur la passerelle \u2013 ce qui arrivait rarement \u2013, il se retirait dans sa cabine. Le cuistot lui portait ses repas sur un plateau, parfois accompagn\u00e9 du mousse, que les hommes avaient affubl\u00e9 d\u2019une robe trop courte et d\u2019un fichu, avec un peu de suie autour des yeux pour imiter le kh\u00f4l. On riait en le voyant passer dans le couloir, g\u00ean\u00e9 dans ses chaussures, mal ras\u00e9 sous le foulard ; on disait que le capitaine aimait qu\u2019on lui “offre une femme” de temps en temps. Des femmes, pourtant, il n\u2019en manquait pas \u00e0 fond de cale, serr\u00e9es sur leurs planches, ni des enfants dont on entendait parfois les pleurs monter jusqu\u2019aux cuisines. Mais il y avait dans l\u2019humiliation du mousse quelque chose qui divertissait plus s\u00fbrement les hommes que les coups et les viols distribu\u00e9s en bas : une fa\u00e7on de transformer l\u2019un des n\u00f4tres en jouet, le temps d\u2019une soir\u00e9e, et de renverser pour quelques heures l\u2019ennui, la fatigue, la peur. Ces d\u00e9bordements revenaient \u00e0 intervalles irr\u00e9guliers, comme une soupape. On buvait plus que d\u2019habitude, on se bousculait, on tirait sur les v\u00eatements, les cris, les injures, les sanglots se m\u00ealaient, puis tout retombait, effac\u00e9 par le vent qui balayait le pont et chassait au loin les restes de musique et les r\u00e2les. Le capitaine ne se montrait presque jamais dans ces moments-l\u00e0. On savait qu\u2019il entendait tout, l\u00e0-haut, mais il restait enferm\u00e9 derri\u00e8re sa porte, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une man\u0153uvre parmi d\u2019autres dont il n\u2019avait pas \u00e0 s\u2019occuper. Le lendemain, fid\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame, il reprenait sa place sur la passerelle, regard fix\u00e9 droit devant, les mains sur le compas, et veillait \u00e0 garder entre ses hommes et lui la m\u00eame distance nette, comme si rien, en dessous, ne pouvait avoir la moindre influence sur la route.<\/p>", "content_text": " Jamais le capitaine ne d\u00e9jeunait ni ne d\u00eenait avec nous. Quand quelqu\u2019un, \u00e0 table, risquait une remarque l\u00e0-dessus, la phrase tombait au milieu des assiettes et tout le monde se taisait aussit\u00f4t, comme si l\u2019on avait parl\u00e9 d\u2019un mort. De lui, nous savions peu de choses, sinon ce que certains anciens racontaient \u00e0 voix basse : mousse lui aussi, embarqu\u00e9 tr\u00e8s jeune, pass\u00e9 par la marine militaire, puis marchande, avant de prendre le commandement de ce navire charg\u00e9 de corps. Est-ce que c\u2019\u00e9tait l\u2019argent, l\u2019ambition, ou simplement la pente des choses qui l\u2019avait men\u00e9 l\u00e0, personne ne le disait clairement. Quand il n\u2019\u00e9tait pas sur la passerelle \u2013 ce qui arrivait rarement \u2013, il se retirait dans sa cabine. Le cuistot lui portait ses repas sur un plateau, parfois accompagn\u00e9 du mousse, que les hommes avaient affubl\u00e9 d\u2019une robe trop courte et d\u2019un fichu, avec un peu de suie autour des yeux pour imiter le kh\u00f4l. On riait en le voyant passer dans le couloir, g\u00ean\u00e9 dans ses chaussures, mal ras\u00e9 sous le foulard ; on disait que le capitaine aimait qu\u2019on lui \u201coffre une femme\u201d de temps en temps. Des femmes, pourtant, il n\u2019en manquait pas \u00e0 fond de cale, serr\u00e9es sur leurs planches, ni des enfants dont on entendait parfois les pleurs monter jusqu\u2019aux cuisines. Mais il y avait dans l\u2019humiliation du mousse quelque chose qui divertissait plus s\u00fbrement les hommes que les coups et les viols distribu\u00e9s en bas : une fa\u00e7on de transformer l\u2019un des n\u00f4tres en jouet, le temps d\u2019une soir\u00e9e, et de renverser pour quelques heures l\u2019ennui, la fatigue, la peur. Ces d\u00e9bordements revenaient \u00e0 intervalles irr\u00e9guliers, comme une soupape. On buvait plus que d\u2019habitude, on se bousculait, on tirait sur les v\u00eatements, les cris, les injures, les sanglots se m\u00ealaient, puis tout retombait, effac\u00e9 par le vent qui balayait le pont et chassait au loin les restes de musique et les r\u00e2les. Le capitaine ne se montrait presque jamais dans ces moments-l\u00e0. On savait qu\u2019il entendait tout, l\u00e0-haut, mais il restait enferm\u00e9 derri\u00e8re sa porte, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une man\u0153uvre parmi d\u2019autres dont il n\u2019avait pas \u00e0 s\u2019occuper. Le lendemain, fid\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame, il reprenait sa place sur la passerelle, regard fix\u00e9 droit devant, les mains sur le compas, et veillait \u00e0 garder entre ses hommes et lui la m\u00eame distance nette, comme si rien, en dessous, ne pouvait avoir la moindre influence sur la route. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/autoportait.webp?1764150490", "tags": ["fictions br\u00e8ves"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/9-mai-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/9-mai-2019.html", "title": "9 mai 2019", "date_published": "2019-05-09T08:29:00Z", "date_modified": "2025-11-26T09:30:00Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Le c\u0153ur alourdi par tant d\u2019actes brouillons, je les voyais, mes camarades, s\u2019appliquer jour apr\u00e8s jour \u00e0 b\u00e2tir une r\u00e9signation propre, presque soign\u00e9e. Chacun tenait sa place, faisait son quart, entretenait la coque et les cordages comme si tout \u00e9tait en ordre. Le capitaine, lui, restait en retrait pr\u00e8s de la table \u00e0 cartes ; il sortait le compas, r\u00e9glait le sextant, notait des chiffres qu\u2019il rangeait aussit\u00f4t. La position restait pour lui seul. Nous ne savions pas si nous suivions une route ou si nous tournions en rond sur cette mer plate o\u00f9 chaque jour ressemblait au pr\u00e9c\u00e9dent avec une obstination de miroir. La nuit, quand le moteur se taisait un peu et que les ordres cessaient, ceux qui ne dormaient pas montaient sur le pont. Ils se tenaient au bastingage, aux ris, aux filins, aux cordes poisseuses, dans le vent et les embruns. Certains fumaient, d\u2019autres non, mais tous fixaient la ligne sombre de l\u2019horizon comme s\u2019ils attendaient d\u2019y voir surgir une forme nouvelle, une version d\u2019eux-m\u00eames entrevue un instant et qu\u2019ils laisseraient filer pour pouvoir, au matin, reprendre leur ennui comme on remet une veste connue. Parmi eux, il y avait ce jeune mousse aux yeux tr\u00e8s clairs, avec ses mains rouges d\u2019eau froide et de corde br\u00fbl\u00e9e. Il balbutiait des phrases que le vent emportait aussit\u00f4t, trop fort sur le pont pour comprendre un mot. Tout entier perdu dans sa solitude, il donnait l\u2019impression de s\u2019adresser \u00e0 quelque chose ou \u00e0 quelqu\u2019un, l\u00e0-bas, pour qu\u2019on lui pr\u00eate assez de force pour rester juch\u00e9 sur le bord sans basculer dans le noir. Je le voyais h\u00e9siter, se pencher, se redresser, rire tout seul comme un imb\u00e9cile, puis serrer le cordage \u00e0 s\u2019en blanchir les phalanges pour garder l\u2019\u00e9quilibre dans les roulis. Je savais qu\u2019aucune parole de consolation ne tiendrait longtemps sur cette mer-l\u00e0 ; d\u2019ailleurs je n\u2019en avais pas \u00e0 lui offrir. Comme les autres, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 franchi le pas qu\u2019il redoutait : celui o\u00f9 l\u2019on cesse de demander o\u00f9 l\u2019on va et si cela a un sens, o\u00f9 l\u2019on se contente de rester \u00e0 bord, sans m\u00eame esp\u00e9rer qu\u2019un<\/p>", "content_text": " Le c\u0153ur alourdi par tant d\u2019actes brouillons, je les voyais, mes camarades, s\u2019appliquer jour apr\u00e8s jour \u00e0 b\u00e2tir une r\u00e9signation propre, presque soign\u00e9e. Chacun tenait sa place, faisait son quart, entretenait la coque et les cordages comme si tout \u00e9tait en ordre. Le capitaine, lui, restait en retrait pr\u00e8s de la table \u00e0 cartes ; il sortait le compas, r\u00e9glait le sextant, notait des chiffres qu\u2019il rangeait aussit\u00f4t. La position restait pour lui seul. Nous ne savions pas si nous suivions une route ou si nous tournions en rond sur cette mer plate o\u00f9 chaque jour ressemblait au pr\u00e9c\u00e9dent avec une obstination de miroir. La nuit, quand le moteur se taisait un peu et que les ordres cessaient, ceux qui ne dormaient pas montaient sur le pont. Ils se tenaient au bastingage, aux ris, aux filins, aux cordes poisseuses, dans le vent et les embruns. Certains fumaient, d\u2019autres non, mais tous fixaient la ligne sombre de l\u2019horizon comme s\u2019ils attendaient d\u2019y voir surgir une forme nouvelle, une version d\u2019eux-m\u00eames entrevue un instant et qu\u2019ils laisseraient filer pour pouvoir, au matin, reprendre leur ennui comme on remet une veste connue. Parmi eux, il y avait ce jeune mousse aux yeux tr\u00e8s clairs, avec ses mains rouges d\u2019eau froide et de corde br\u00fbl\u00e9e. Il balbutiait des phrases que le vent emportait aussit\u00f4t, trop fort sur le pont pour comprendre un mot. Tout entier perdu dans sa solitude, il donnait l\u2019impression de s\u2019adresser \u00e0 quelque chose ou \u00e0 quelqu\u2019un, l\u00e0-bas, pour qu\u2019on lui pr\u00eate assez de force pour rester juch\u00e9 sur le bord sans basculer dans le noir. Je le voyais h\u00e9siter, se pencher, se redresser, rire tout seul comme un imb\u00e9cile, puis serrer le cordage \u00e0 s\u2019en blanchir les phalanges pour garder l\u2019\u00e9quilibre dans les roulis. Je savais qu\u2019aucune parole de consolation ne tiendrait longtemps sur cette mer-l\u00e0 ; d\u2019ailleurs je n\u2019en avais pas \u00e0 lui offrir. Comme les autres, j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 franchi le pas qu\u2019il redoutait : celui o\u00f9 l\u2019on cesse de demander o\u00f9 l\u2019on va et si cela a un sens, o\u00f9 l\u2019on se contente de rester \u00e0 bord, sans m\u00eame esp\u00e9rer qu\u2019un ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/abstract5.jpg?1764149380", "tags": [] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/8-mai-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/8-mai-2019.html", "title": "8 mai 2019", "date_published": "2019-05-08T08:23:00Z", "date_modified": "2025-11-26T09:24:33Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Il y a des nuits o\u00f9 tout se passe dans un gris sale, comme si quelqu\u2019un avait baiss\u00e9 la saturation. Je marche dans des couloirs sans fen\u00eatres, je rate des trains qui ne partent jamais, les annonces d\u00e9filent sans qu\u2019aucun d\u00e9part n\u2019ait lieu. Au r\u00e9veil, je ne me souviens de rien de pr\u00e9cis, seulement de cette lourdeur au fond du ventre, d\u2019un message que j\u2019aurais re\u00e7u mais que je ne parviens pas \u00e0 relire, mal remis, mal ficel\u00e9. La journ\u00e9e d\u00e9marre l\u00e0-dessus : le caf\u00e9 renvers\u00e9 sur la table, un rendez-vous oubli\u00e9, le corps qui tra\u00eene d\u2019une t\u00e2che \u00e0 l\u2019autre avec une petite r\u00e9sistance sourde, sans vraie raison apparente. Ces r\u00eaves semblent juste distiller ce que la veille a accumul\u00e9 de petits agacements, de frustrations, d\u2019espoirs tomb\u00e9s \u00e0 plat. Et puis, une fois de temps en temps, au milieu de ce brouillard, il y a la couleur. Je me souviens d\u2019un r\u00eave o\u00f9 tout restait aussi monotone que d\u2019habitude jusqu\u2019au moment o\u00f9 une porte s\u2019est ouverte sur un champ de colza en plein \u00e9clat. Un jaune violent, presque douloureux, si net que j\u2019ai eu l\u2019impression de respirer dedans. Rien d\u2019autre ne se passait : pas de dialogues, pas d\u2019histoire, seulement cette couleur qui remplissait tout. C\u2019est elle qui m\u2019a r\u00e9veill\u00e9, comme un sursaut. J\u2019avais encore dans les yeux le jaune et, d\u00e9j\u00e0, il commen\u00e7ait \u00e0 se dissoudre. La premi\u00e8re pens\u00e9e a \u00e9t\u00e9 de refermer les paupi\u00e8res, de retourner le chercher, comme on replonge la main dans une poche pour v\u00e9rifier qu\u2019on n\u2019a pas perdu ses cl\u00e9s. En vain : le r\u00eave s\u2019\u00e9tait referm\u00e9 comme un rideau. On ne commande pas ces choses-l\u00e0, on les prend comme elles viennent, gris ou \u00e9clatantes, avec ce qu\u2019elles laissent dans le corps. Il reste alors cette impression que nos humeurs ob\u00e9issent \u00e0 une sorte de m\u00e9t\u00e9o souterraine dont les r\u00eaves seraient les \u00e9clairs fugitifs. Je n\u2019ai aucune th\u00e9orie sur la m\u00e9canique en jeu ; je vois seulement qu\u2019un matin de colza jaune ne sonne pas pareil qu\u2019un matin de couloirs gris, m\u00eame si, dehors, le ciel a exactement la m\u00eame couleur.<\/p>", "content_text": " Il y a des nuits o\u00f9 tout se passe dans un gris sale, comme si quelqu\u2019un avait baiss\u00e9 la saturation. Je marche dans des couloirs sans fen\u00eatres, je rate des trains qui ne partent jamais, les annonces d\u00e9filent sans qu\u2019aucun d\u00e9part n\u2019ait lieu. Au r\u00e9veil, je ne me souviens de rien de pr\u00e9cis, seulement de cette lourdeur au fond du ventre, d\u2019un message que j\u2019aurais re\u00e7u mais que je ne parviens pas \u00e0 relire, mal remis, mal ficel\u00e9. La journ\u00e9e d\u00e9marre l\u00e0-dessus : le caf\u00e9 renvers\u00e9 sur la table, un rendez-vous oubli\u00e9, le corps qui tra\u00eene d\u2019une t\u00e2che \u00e0 l\u2019autre avec une petite r\u00e9sistance sourde, sans vraie raison apparente. Ces r\u00eaves semblent juste distiller ce que la veille a accumul\u00e9 de petits agacements, de frustrations, d\u2019espoirs tomb\u00e9s \u00e0 plat. Et puis, une fois de temps en temps, au milieu de ce brouillard, il y a la couleur. Je me souviens d\u2019un r\u00eave o\u00f9 tout restait aussi monotone que d\u2019habitude jusqu\u2019au moment o\u00f9 une porte s\u2019est ouverte sur un champ de colza en plein \u00e9clat. Un jaune violent, presque douloureux, si net que j\u2019ai eu l\u2019impression de respirer dedans. Rien d\u2019autre ne se passait : pas de dialogues, pas d\u2019histoire, seulement cette couleur qui remplissait tout. C\u2019est elle qui m\u2019a r\u00e9veill\u00e9, comme un sursaut. J\u2019avais encore dans les yeux le jaune et, d\u00e9j\u00e0, il commen\u00e7ait \u00e0 se dissoudre. La premi\u00e8re pens\u00e9e a \u00e9t\u00e9 de refermer les paupi\u00e8res, de retourner le chercher, comme on replonge la main dans une poche pour v\u00e9rifier qu\u2019on n\u2019a pas perdu ses cl\u00e9s. En vain : le r\u00eave s\u2019\u00e9tait referm\u00e9 comme un rideau. On ne commande pas ces choses-l\u00e0, on les prend comme elles viennent, gris ou \u00e9clatantes, avec ce qu\u2019elles laissent dans le corps. Il reste alors cette impression que nos humeurs ob\u00e9issent \u00e0 une sorte de m\u00e9t\u00e9o souterraine dont les r\u00eaves seraient les \u00e9clairs fugitifs. Je n\u2019ai aucune th\u00e9orie sur la m\u00e9canique en jeu ; je vois seulement qu\u2019un matin de colza jaune ne sonne pas pareil qu\u2019un matin de couloirs gris, m\u00eame si, dehors, le ciel a exactement la m\u00eame couleur. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/2012-07-22-12-00-50.jpg?1764149017", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/7-mai-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/7-mai-2019.html", "title": "7 mai 2019", "date_published": "2019-05-07T08:07:00Z", "date_modified": "2025-11-26T09:08:41Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Un jour il faudra bien que tu la sentes remonter, la joie, depuis le sol, comme une petite pouss\u00e9e qui grimpe le long des jambes, arrive au ventre, touche le c\u0153ur et, avec un peu de chance, finit par \u00e9claircir la t\u00eate. Pour l\u2019instant tu tiens avec des habitudes, des \u00e9crans, des listes et des “on verra”, mais \u00e7a ne durera pas toujours. Un jour \u2013 pas forc\u00e9ment un grand soir, peut-\u00eatre un matin banal \u2013 il faudra arr\u00eater de tourner autour et se remettre \u00e0 l\u2019ouvrage pour de bon : choisir un bout de terrain, rep\u00e9rer une clairi\u00e8re, guetter la perche, la tige, le vieux rondin, respirer \u00e0 plein poumons cette odeur d\u2019humus et de bois mouill\u00e9, et commencer une cabane. Pas un ch\u00e2teau, ni une villa, ni un mas, ni un manoir ; l\u2019intime s\u2019y perdrait. Juste une pi\u00e8ce, ronde ou presque, genre yourte sans folklore, pas trop belle, pas sophistiqu\u00e9e, avec de quoi tenir debout en hiver et laisser passer l\u2019air en \u00e9t\u00e9. Une petite cabane pour tes vieux os, o\u00f9 l\u2019on pourrait s\u2019asseoir sur une caisse, rouler une cigarette douteuse, boire un verre de vin vol\u00e9 au supermarch\u00e9 du coin, \u00e9couter la pluie cogner sur la t\u00f4le et le vent secouer la porte en pensant \u00e0 rien de pr\u00e9cis. La nuit, \u00e0 travers une toiture un peu disjointe, tu verrais passer les \u00e9toiles, la lune se lever derri\u00e8re les arbres et suivre sa route tranquille pendant que, tout pr\u00e8s, des b\u00eates viendraient flairer l\u2019odeur d\u2019un homme qui ne leur demande rien et ne leur veut rien non plus. Comme je te connais, tu pourrais tout l\u00e2cher d\u2019un coup pour \u00e7a : l\u2019atelier encombr\u00e9, les expositions \u00e0 venir, les rendez-vous, les plans de carri\u00e8re. Partir l\u00e0-bas sans id\u00e9e de retour, mais sans drame, simplement parce que tu aurais enfin trouv\u00e9 un endroit \u00e0 ta mesure. Vivre au ras des racines, avec les troncs pour voisins, comme un enfant fatigu\u00e9 qui aurait vieilli trop vite et qui se remettrait \u00e0 rire devant la ros\u00e9e en se faisant peur tout seul quand une branche craque. Construire la cabane, la r\u00e9parer, l\u2019ajuster, et puis attendre, sans pr\u00e9cipiter rien : les mouches, les vers, les oiseaux qui finiront bien par faire de ton abri un nid, un jour ou l\u2019autre. Ce serait ta fa\u00e7on de rendre le corps et le reste \u00e0 ce grand “tu” muet qui t\u2019accompagne depuis le d\u00e9but, sans r\u00e9ponse ni exigence, mais qui n\u2019a jamais cess\u00e9 de te donner envie, justement, de planter quatre poteaux et d\u2019y accrocher un toit.<\/p>", "content_text": " Un jour il faudra bien que tu la sentes remonter, la joie, depuis le sol, comme une petite pouss\u00e9e qui grimpe le long des jambes, arrive au ventre, touche le c\u0153ur et, avec un peu de chance, finit par \u00e9claircir la t\u00eate. Pour l\u2019instant tu tiens avec des habitudes, des \u00e9crans, des listes et des \u201con verra\u201d, mais \u00e7a ne durera pas toujours. Un jour \u2013 pas forc\u00e9ment un grand soir, peut-\u00eatre un matin banal \u2013 il faudra arr\u00eater de tourner autour et se remettre \u00e0 l\u2019ouvrage pour de bon : choisir un bout de terrain, rep\u00e9rer une clairi\u00e8re, guetter la perche, la tige, le vieux rondin, respirer \u00e0 plein poumons cette odeur d\u2019humus et de bois mouill\u00e9, et commencer une cabane. Pas un ch\u00e2teau, ni une villa, ni un mas, ni un manoir ; l\u2019intime s\u2019y perdrait. Juste une pi\u00e8ce, ronde ou presque, genre yourte sans folklore, pas trop belle, pas sophistiqu\u00e9e, avec de quoi tenir debout en hiver et laisser passer l\u2019air en \u00e9t\u00e9. Une petite cabane pour tes vieux os, o\u00f9 l\u2019on pourrait s\u2019asseoir sur une caisse, rouler une cigarette douteuse, boire un verre de vin vol\u00e9 au supermarch\u00e9 du coin, \u00e9couter la pluie cogner sur la t\u00f4le et le vent secouer la porte en pensant \u00e0 rien de pr\u00e9cis. La nuit, \u00e0 travers une toiture un peu disjointe, tu verrais passer les \u00e9toiles, la lune se lever derri\u00e8re les arbres et suivre sa route tranquille pendant que, tout pr\u00e8s, des b\u00eates viendraient flairer l\u2019odeur d\u2019un homme qui ne leur demande rien et ne leur veut rien non plus. Comme je te connais, tu pourrais tout l\u00e2cher d\u2019un coup pour \u00e7a : l\u2019atelier encombr\u00e9, les expositions \u00e0 venir, les rendez-vous, les plans de carri\u00e8re. Partir l\u00e0-bas sans id\u00e9e de retour, mais sans drame, simplement parce que tu aurais enfin trouv\u00e9 un endroit \u00e0 ta mesure. Vivre au ras des racines, avec les troncs pour voisins, comme un enfant fatigu\u00e9 qui aurait vieilli trop vite et qui se remettrait \u00e0 rire devant la ros\u00e9e en se faisant peur tout seul quand une branche craque. Construire la cabane, la r\u00e9parer, l\u2019ajuster, et puis attendre, sans pr\u00e9cipiter rien : les mouches, les vers, les oiseaux qui finiront bien par faire de ton abri un nid, un jour ou l\u2019autre. Ce serait ta fa\u00e7on de rendre le corps et le reste \u00e0 ce grand \u201ctu\u201d muet qui t\u2019accompagne depuis le d\u00e9but, sans r\u00e9ponse ni exigence, mais qui n\u2019a jamais cess\u00e9 de te donner envie, justement, de planter quatre poteaux et d\u2019y accrocher un toit. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_0092.jpg?1764148035", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/6-mai-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/6-mai-2019.html", "title": "6 mai 2019", "date_published": "2019-05-06T07:57:00Z", "date_modified": "2025-11-26T08:58:42Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Apr\u00e8s l\u2019exposition au Prieur\u00e9 de Salaise-sur-Sanne \u2013 les vo\u00fbtes, la pierre fra\u00eeche, la lumi\u00e8re qui tombe juste, le public qui se d\u00e9place expr\u00e8s \u2013 le calendrier m\u2019emm\u00e8ne vers des lieux plus modestes : m\u00e9diath\u00e8que de village, salle polyvalente repeinte \u00e0 la va-vite, caf\u00e9 associatif au fond d\u2019une rue. Au m\u00eame moment arrivent deux invitations de lieux prestigieux dans les environs, un salon r\u00e9put\u00e9 dans le sud, un mail d\u2019une galerie parisienne. Sur la table, les courriers et les mails align\u00e9s formaient un joli tableau de “carri\u00e8re”. Dedans, c\u2019\u00e9tait autre chose : une inqui\u00e9tude sourde, une sorte de trac qui n\u2019avait rien \u00e0 voir avec la surface des choses.<\/p>\n
En regardant \u00e7a de plus pr\u00e8s, j\u2019ai compris que c\u2019\u00e9tait moi qui dressais la carte avec des lieux “haut” et des lieux “bas”. Les tableaux, eux, ne changent pas de nature quand on les d\u00e9croche d\u2019un prieur\u00e9 pour les accrocher dans un caf\u00e9. Ce qui varie, ce sont les fa\u00e7ons de se tenir devant : le public venu en costume pour un vernissage, celui qui tombe sur les toiles en allant chercher un livre ou un caf\u00e9, les conversations qui naissent ou pas. La “valeur” des \u0153uvres est la m\u00eame ; ce que le d\u00e9cor modifie, c\u2019est la fa\u00e7on dont on la per\u00e7oit, la confiance qu\u2019on lui accorde d\u2019embl\u00e9e.<\/p>\n
Longtemps, j\u2019ai pens\u00e9 que plus le cadre serait noble \u2013 murs blancs, volumes g\u00e9n\u00e9reux, \u00e9clairage \u00e9tudi\u00e9, signal\u00e9tique propre, acc\u00e8s simple \u2013 mieux mes toiles seraient servies. C\u2019est en partie vrai : une lumi\u00e8re pos\u00e9e au bon endroit, un mur qui ne les \u00e9crase pas, \u00e7a aide r\u00e9ellement la rencontre. Mais les accrochages successifs m\u2019ont oblig\u00e9 \u00e0 d\u00e9placer la question. Si un tableau n\u2019a pas sa propre lumi\u00e8re interne, on pourra le noyer sous tous les spots possibles, il restera plat. Si cette lumi\u00e8re existe, elle finit par percer, m\u00eame sous des moyens du bord.<\/p>\n
Il m\u2019est arriv\u00e9 de le v\u00e9rifier dans les deux sens. Dans certains tr\u00e8s beaux lieux, on m\u2019a impos\u00e9 des \u00e9clairages tellement spectaculaires \u2013 projecteurs violents, couleurs changeantes \u2013 que le travail disparaissait sous l\u2019effet de sc\u00e8ne, et je n\u2019avais aucun moyen d\u2019y toucher. Ailleurs, dans un caf\u00e9 associatif au bout d\u2019une d\u00e9partementale, avec trois appliques bancales et un n\u00e9on qui gr\u00e9sille, j\u2019ai retrouv\u00e9 exactement la sensation de la toile telle qu\u2019elle m\u2019\u00e9tait apparue dans l\u2019atelier, comme si elle tenait sa place malgr\u00e9 le reste. D\u2019un accrochage \u00e0 l\u2019autre, certaines \u0153uvres se sont affaiss\u00e9es, d\u2019autres ont r\u00e9sist\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas la faute des salles : c\u2019\u00e9tait un test de solidit\u00e9 que je n\u2019avais pas pr\u00e9vu.<\/p>\n
\u00c0 force, le lieu d\u2019exposition a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre pour moi un simple d\u00e9cor ou un “\u00e9tage” dans une carri\u00e8re, pour devenir un partenaire de dialogue. Parfois il amplifie ce que j\u2019ai fait, parfois il le att\u00e9nue, parfois il laisse juste passer. Et cela ne co\u00efncide pas toujours avec sa r\u00e9putation. De l\u00e0, une cons\u00e9quence simple : si je commence \u00e0 parler de “petite exposition”, je me pi\u00e8ge. Chaque accrochage confronte les tableaux \u00e0 une lumi\u00e8re, \u00e0 un espace, \u00e0 des yeux disponibles ce jour-l\u00e0 ; cela suffit \u00e0 lui donner du poids. Quant \u00e0 moi, je gagne un peu de libert\u00e9 en laissant tomber l\u2019id\u00e9e de “grandes” expositions au sens hi\u00e9rarchique. La seule grandeur qui m\u2019importe, maintenant, c\u2019est celle d\u2019une toile qui tient debout, o\u00f9 qu\u2019on la pose.<\/p>", "content_text": " Apr\u00e8s l\u2019exposition au Prieur\u00e9 de Salaise-sur-Sanne \u2013 les vo\u00fbtes, la pierre fra\u00eeche, la lumi\u00e8re qui tombe juste, le public qui se d\u00e9place expr\u00e8s \u2013 le calendrier m\u2019emm\u00e8ne vers des lieux plus modestes : m\u00e9diath\u00e8que de village, salle polyvalente repeinte \u00e0 la va-vite, caf\u00e9 associatif au fond d\u2019une rue. Au m\u00eame moment arrivent deux invitations de lieux prestigieux dans les environs, un salon r\u00e9put\u00e9 dans le sud, un mail d\u2019une galerie parisienne. Sur la table, les courriers et les mails align\u00e9s formaient un joli tableau de \u201ccarri\u00e8re\u201d. Dedans, c\u2019\u00e9tait autre chose : une inqui\u00e9tude sourde, une sorte de trac qui n\u2019avait rien \u00e0 voir avec la surface des choses. 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C\u2019est en partie vrai : une lumi\u00e8re pos\u00e9e au bon endroit, un mur qui ne les \u00e9crase pas, \u00e7a aide r\u00e9ellement la rencontre. Mais les accrochages successifs m\u2019ont oblig\u00e9 \u00e0 d\u00e9placer la question. Si un tableau n\u2019a pas sa propre lumi\u00e8re interne, on pourra le noyer sous tous les spots possibles, il restera plat. Si cette lumi\u00e8re existe, elle finit par percer, m\u00eame sous des moyens du bord. Il m\u2019est arriv\u00e9 de le v\u00e9rifier dans les deux sens. Dans certains tr\u00e8s beaux lieux, on m\u2019a impos\u00e9 des \u00e9clairages tellement spectaculaires \u2013 projecteurs violents, couleurs changeantes \u2013 que le travail disparaissait sous l\u2019effet de sc\u00e8ne, et je n\u2019avais aucun moyen d\u2019y toucher. Ailleurs, dans un caf\u00e9 associatif au bout d\u2019une d\u00e9partementale, avec trois appliques bancales et un n\u00e9on qui gr\u00e9sille, j\u2019ai retrouv\u00e9 exactement la sensation de la toile telle qu\u2019elle m\u2019\u00e9tait apparue dans l\u2019atelier, comme si elle tenait sa place malgr\u00e9 le reste. D\u2019un accrochage \u00e0 l\u2019autre, certaines \u0153uvres se sont affaiss\u00e9es, d\u2019autres ont r\u00e9sist\u00e9. Ce n\u2019\u00e9tait pas la faute des salles : c\u2019\u00e9tait un test de solidit\u00e9 que je n\u2019avais pas pr\u00e9vu. \u00c0 force, le lieu d\u2019exposition a cess\u00e9 d\u2019\u00eatre pour moi un simple d\u00e9cor ou un \u201c\u00e9tage\u201d dans une carri\u00e8re, pour devenir un partenaire de dialogue. Parfois il amplifie ce que j\u2019ai fait, parfois il le att\u00e9nue, parfois il laisse juste passer. Et cela ne co\u00efncide pas toujours avec sa r\u00e9putation. De l\u00e0, une cons\u00e9quence simple : si je commence \u00e0 parler de \u201cpetite exposition\u201d, je me pi\u00e8ge. Chaque accrochage confronte les tableaux \u00e0 une lumi\u00e8re, \u00e0 un espace, \u00e0 des yeux disponibles ce jour-l\u00e0 ; cela suffit \u00e0 lui donner du poids. Quant \u00e0 moi, je gagne un peu de libert\u00e9 en laissant tomber l\u2019id\u00e9e de \u201cgrandes\u201d expositions au sens hi\u00e9rarchique. La seule grandeur qui m\u2019importe, maintenant, c\u2019est celle d\u2019une toile qui tient debout, o\u00f9 qu\u2019on la pose. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_0166.jpg?1764147442", "tags": ["r\u00e9flexions sur l'art"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/5-mai-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/5-mai-2019.html", "title": "5 mai 2019", "date_published": "2019-05-05T07:48:00Z", "date_modified": "2025-11-26T08:49:10Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
On m\u2019a coll\u00e9 pas mal de mots sur le dos au fil des ann\u00e9es : « dispers\u00e9 », « papillonnant », « instable », et, les mauvais jours, « un peu malade ». La sc\u00e8ne se r\u00e9p\u00e8te : quelqu\u2019un prend un air s\u00e9rieux, aligne les sympt\u00f4mes \u2013 projets commenc\u00e9s puis laiss\u00e9s en plan, changements de direction, difficult\u00e9 \u00e0 « se poser » \u2013, puis conclut qu\u2019il faudrait corriger, canaliser, traiter. Quand on est en face, on peut encaisser et se sentir d\u00e9traqu\u00e9, ou bien se redresser en se disant que c\u2019est un privil\u00e8ge que les autres ne comprendront jamais. Dans les deux cas, on reste enferm\u00e9 dans le m\u00eame cadre. Un jour, en sortant encore d\u2019un rendez-vous de ce genre, avec le diagnostic bien rang\u00e9 dans une chemise cartonn\u00e9e, je me suis entendu dire tout haut : « Bon, il va falloir faire avec. » Ce n\u2019\u00e9tait pas une phrase de psy, ni un mantra trouv\u00e9 dans un livre, c\u2019\u00e9tait juste cette constatation : ce cerveau-l\u00e0, c\u2019est le mien, il ne va pas s\u2019\u00e9changer, autant arr\u00eater de r\u00eaver \u00e0 un mod\u00e8le plus stable. « Faire avec », ce n\u2019\u00e9tait pas baisser les bras, ni dresser un drapeau de diff\u00e9rence, c\u2019\u00e9tait regarder le terrain tel qu\u2019il est et voir ce que je peux b\u00e2tir dessus sans attendre qu\u2019il change. Ce petit d\u00e9placement a suffi pour qu\u2019un coin d\u2019air entre. Rien \u00e0 voir avec le « c\u2019est comme \u00e7a » qu\u2019on balance pour fermer les discussions. Ce « c\u2019est comme \u00e7a » l\u00e0 vient avec tout un ton : haussement d\u2019\u00e9paules, fatalisme, vieux proverbes sur « la vie ». Il colle l\u2019\u00e9tiquette sur le monde et en fait un bloc compact o\u00f9 rien ne bougera plus. « Faire avec » reste du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019intime : ce n\u2019est pas l\u2019univers qui est fig\u00e9, c\u2019est seulement moi qui suis comme \u00e7a aujourd\u2019hui, et je vais essayer de composer avec. Depuis, je sens que je me balance entre les deux formules comme un pendule un peu fatigu\u00e9. Il y a des matins o\u00f9 je me l\u00e8ve dans l\u2019humeur « faire avec » : je regarde la liste de choses entass\u00e9es, mes envies qui partent dans tous les sens, et je commence quelque part, sans trop commenter. D\u2019autres jours, la lassitude, la peur, un mail administratif suffisent \u00e0 me faire glisser vers « c\u2019est comme \u00e7a », et je me surprends \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter les phrases des anciens, celles qui coupent court. Ce va-et-vient se lit dans les gestes les plus banals : changer de cha\u00eene au moment o\u00f9 le reportage devient trop lourd, fermer un onglet d\u00e8s que l\u2019article demande un peu d\u2019attention, d\u00e9tourner le regard devant quelqu\u2019un couch\u00e9 dans une entr\u00e9e d\u2019immeuble. Le zapping n\u2019est pas seulement une histoire d\u2019\u00e9cran, c\u2019est un petit r\u00e9flexe qui saute en nous pour \u00e9viter de rester trop longtemps au m\u00eame endroit. Plut\u00f4t que de le maudire, j\u2019essaie maintenant de le voir venir, comme ces nuages qu\u2019on suit du regard en sachant qu\u2019aucun ne restera. Il y a, dans cette simple observation, une forme d\u2019apaisement qui ressemble \u00e0 ce que certains textes bouddhistes racontent sans avoir besoin de l\u2019annoncer. Les rares personnes chez qui j\u2019ai vu \u00e7a en acte n\u2019avaient rien de ma\u00eetres spirituels. C\u2019\u00e9taient un voisin qui bricolait dans son garage en disant « on va faire avec » quand une planche vrillait, une vieille tante qui ajustait sa pension en riant de ses comptes mal faits, un patron de bar qui haussait les \u00e9paules devant une journ\u00e9e sans clients avant de reprendre son chiffon. Ils coupaient leurs l\u00e9gumes, rangeaient leurs outils, essuyaient leurs verres avec ce m\u00e9lange de s\u00e9rieux et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 qui ne nie pas la difficult\u00e9 mais ne la dramatise pas non plus. Leur sagesse, si on veut l\u2019appeler ainsi, tenait dans ce sourire qui arrivait apr\u00e8s coup, comme s\u2019ils avaient fini par trouver le balancier lui-m\u00eame vaguement comique.<\/p>", "content_text": " On m\u2019a coll\u00e9 pas mal de mots sur le dos au fil des ann\u00e9es : \u00ab dispers\u00e9 \u00bb, \u00ab papillonnant \u00bb, \u00ab instable \u00bb, et, les mauvais jours, \u00ab un peu malade \u00bb. La sc\u00e8ne se r\u00e9p\u00e8te : quelqu\u2019un prend un air s\u00e9rieux, aligne les sympt\u00f4mes \u2013 projets commenc\u00e9s puis laiss\u00e9s en plan, changements de direction, difficult\u00e9 \u00e0 \u00ab se poser \u00bb \u2013, puis conclut qu\u2019il faudrait corriger, canaliser, traiter. Quand on est en face, on peut encaisser et se sentir d\u00e9traqu\u00e9, ou bien se redresser en se disant que c\u2019est un privil\u00e8ge que les autres ne comprendront jamais. Dans les deux cas, on reste enferm\u00e9 dans le m\u00eame cadre. Un jour, en sortant encore d\u2019un rendez-vous de ce genre, avec le diagnostic bien rang\u00e9 dans une chemise cartonn\u00e9e, je me suis entendu dire tout haut : \u00ab Bon, il va falloir faire avec. \u00bb Ce n\u2019\u00e9tait pas une phrase de psy, ni un mantra trouv\u00e9 dans un livre, c\u2019\u00e9tait juste cette constatation : ce cerveau-l\u00e0, c\u2019est le mien, il ne va pas s\u2019\u00e9changer, autant arr\u00eater de r\u00eaver \u00e0 un mod\u00e8le plus stable. \u00ab Faire avec \u00bb, ce n\u2019\u00e9tait pas baisser les bras, ni dresser un drapeau de diff\u00e9rence, c\u2019\u00e9tait regarder le terrain tel qu\u2019il est et voir ce que je peux b\u00e2tir dessus sans attendre qu\u2019il change. Ce petit d\u00e9placement a suffi pour qu\u2019un coin d\u2019air entre. Rien \u00e0 voir avec le \u00ab c\u2019est comme \u00e7a \u00bb qu\u2019on balance pour fermer les discussions. Ce \u00ab c\u2019est comme \u00e7a \u00bb l\u00e0 vient avec tout un ton : haussement d\u2019\u00e9paules, fatalisme, vieux proverbes sur \u00ab la vie \u00bb. Il colle l\u2019\u00e9tiquette sur le monde et en fait un bloc compact o\u00f9 rien ne bougera plus. \u00ab Faire avec \u00bb reste du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019intime : ce n\u2019est pas l\u2019univers qui est fig\u00e9, c\u2019est seulement moi qui suis comme \u00e7a aujourd\u2019hui, et je vais essayer de composer avec. Depuis, je sens que je me balance entre les deux formules comme un pendule un peu fatigu\u00e9. Il y a des matins o\u00f9 je me l\u00e8ve dans l\u2019humeur \u00ab faire avec \u00bb : je regarde la liste de choses entass\u00e9es, mes envies qui partent dans tous les sens, et je commence quelque part, sans trop commenter. D\u2019autres jours, la lassitude, la peur, un mail administratif suffisent \u00e0 me faire glisser vers \u00ab c\u2019est comme \u00e7a \u00bb, et je me surprends \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter les phrases des anciens, celles qui coupent court. Ce va-et-vient se lit dans les gestes les plus banals : changer de cha\u00eene au moment o\u00f9 le reportage devient trop lourd, fermer un onglet d\u00e8s que l\u2019article demande un peu d\u2019attention, d\u00e9tourner le regard devant quelqu\u2019un couch\u00e9 dans une entr\u00e9e d\u2019immeuble. Le zapping n\u2019est pas seulement une histoire d\u2019\u00e9cran, c\u2019est un petit r\u00e9flexe qui saute en nous pour \u00e9viter de rester trop longtemps au m\u00eame endroit. Plut\u00f4t que de le maudire, j\u2019essaie maintenant de le voir venir, comme ces nuages qu\u2019on suit du regard en sachant qu\u2019aucun ne restera. Il y a, dans cette simple observation, une forme d\u2019apaisement qui ressemble \u00e0 ce que certains textes bouddhistes racontent sans avoir besoin de l\u2019annoncer. Les rares personnes chez qui j\u2019ai vu \u00e7a en acte n\u2019avaient rien de ma\u00eetres spirituels. C\u2019\u00e9taient un voisin qui bricolait dans son garage en disant \u00ab on va faire avec \u00bb quand une planche vrillait, une vieille tante qui ajustait sa pension en riant de ses comptes mal faits, un patron de bar qui haussait les \u00e9paules devant une journ\u00e9e sans clients avant de reprendre son chiffon. Ils coupaient leurs l\u00e9gumes, rangeaient leurs outils, essuyaient leurs verres avec ce m\u00e9lange de s\u00e9rieux et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 qui ne nie pas la difficult\u00e9 mais ne la dramatise pas non plus. Leur sagesse, si on veut l\u2019appeler ainsi, tenait dans ce sourire qui arrivait apr\u00e8s coup, comme s\u2019ils avaient fini par trouver le balancier lui-m\u00eame vaguement comique. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/img_20190328_082240.jpg?1764146922", "tags": ["Autofiction et Introspection"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/4-mai-2019.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/4-mai-2019.html", "title": "4 mai 2019", "date_published": "2019-05-04T01:19:00Z", "date_modified": "2025-11-26T02:20:03Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Longtemps, j\u2019ai cru qu\u2019on tenait debout en collant des \u00e9tiquettes sur tout : les choses, les gens, les endroits. Nommer, c\u2019\u00e9tait calmer le remous, fixer un cadre autour de ce qui mena\u00e7ait de d\u00e9border. On disait “campagne”, “ville”, “plaisir”, “travail”, “art”, comme on range des dossiers dans des chemises. La r\u00e9alit\u00e9, c\u2019\u00e9tait ce classement. \u00c0 l\u2019adolescence, j\u2019ai test\u00e9 la case “campagne” pour de bon. On avait quitt\u00e9 la ville, et je me retrouvais face aux champs, aux haies, aux collines, \u00e0 ces routes longues qui n\u2019aboutissaient nulle part. Rien ne bougeait, ou si peu : un tracteur au loin, un chien derri\u00e8re un grillage, le vent dans les peupliers. L\u2019ennui m\u2019est tomb\u00e9 dessus l\u00e0, pas l\u2019ennui noble, mais cette impression de n\u2019avoir rien \u00e0 faire avec ces lignes, de ne pas parler la m\u00eame langue que les pr\u00e9s. Je revenais vers la ville en tremblant un peu, comme si nous avions \u00e9chou\u00e9, la campagne et moi, \u00e0 nous trouver un sens commun. Plus tard, j\u2019ai cherch\u00e9 ce sens dans l\u2019autre extr\u00eame. Ce qui restait des bordels, des ports, des tavernes s\u2019est charg\u00e9 de remplir les creux. Des comptoirs collants, des femmes qui fumaient en regardant ailleurs, de grands seins lourds qu\u2019on payait \u00e0 l\u2019heure, des fards qui coulaient un peu dans la lumi\u00e8re jaune et renvoyaient, d\u00e9form\u00e9s, mes propres d\u00e9sirs. L\u00e0, au moins, quelque chose s\u2019agitait : musique trop forte, verres, promesses minuscules, phrases sales chuchot\u00e9es \u00e0 l\u2019oreille. Je m\u2019y suis enfonc\u00e9 comme dans un couloir sans fin, persuad\u00e9 qu\u2019au bout il y aurait une \u00e9claircie. \u00c0 force de tourner en rond dans ces m\u00eames ruelles, de revoir les m\u00eames regards, la m\u00eame lassitude sous le maquillage, le tunnel a commenc\u00e9 \u00e0 sentir la vieille vapeur de friture et de sueur. La fatigue a pris le dessus, une fatigue \u00e9paisse, naus\u00e9euse, devant ce trop-plein de tentatives pour inventer autre chose que ce qui \u00e9tait l\u00e0. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0, une nuit sans qualit\u00e9 particuli\u00e8re, que j\u2019ai l\u00e2ch\u00e9 prise, non par courage mais parce que je n\u2019en pouvais plus des aller-retour entre les champs muets et les tavernes bruyantes. J\u2019ai ouvert les mains et je t\u2019ai trouv\u00e9e, toi, qui n\u2019avais rien demand\u00e9 : une toile pos\u00e9e sur un chevalet bancal, blanche, muette, dans une pi\u00e8ce qui sentait encore la lessive et le tabac froid. Tu ne promettais rien, tu ne proposais ni salut ni chute, seulement cette surface vide pr\u00eate \u00e0 recommencer tous les voyages sous une autre forme. Je pouvais y d\u00e9poser l\u2019ennui des paysages, les n\u00e9ons des ports, les seins lourds, les gouffres invent\u00e9s de mon esprit, les ramener \u00e0 des lignes, des taches, des couleurs. Tu \u00e9tais l\u00e0 pour absorber l\u2019inqui\u00e9tude de la r\u00e9p\u00e9tition, la transformer en quelque chose de regardable, parfois. Peu importe qu\u2019on puisse m\u2019appeler ou non “peintre”, que je sache expliquer ce que je fais. Les toiles que nous avons tir\u00e9es de ces rencontres sont des fruits, la trace de nos \u00e9bats maladroits : rejetons de mes vices, enfants de tes vertus silencieuses.<\/p>", "content_text": " Longtemps, j\u2019ai cru qu\u2019on tenait debout en collant des \u00e9tiquettes sur tout : les choses, les gens, les endroits. 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Je revenais vers la ville en tremblant un peu, comme si nous avions \u00e9chou\u00e9, la campagne et moi, \u00e0 nous trouver un sens commun. Plus tard, j\u2019ai cherch\u00e9 ce sens dans l\u2019autre extr\u00eame. Ce qui restait des bordels, des ports, des tavernes s\u2019est charg\u00e9 de remplir les creux. Des comptoirs collants, des femmes qui fumaient en regardant ailleurs, de grands seins lourds qu\u2019on payait \u00e0 l\u2019heure, des fards qui coulaient un peu dans la lumi\u00e8re jaune et renvoyaient, d\u00e9form\u00e9s, mes propres d\u00e9sirs. L\u00e0, au moins, quelque chose s\u2019agitait : musique trop forte, verres, promesses minuscules, phrases sales chuchot\u00e9es \u00e0 l\u2019oreille. Je m\u2019y suis enfonc\u00e9 comme dans un couloir sans fin, persuad\u00e9 qu\u2019au bout il y aurait une \u00e9claircie. \u00c0 force de tourner en rond dans ces m\u00eames ruelles, de revoir les m\u00eames regards, la m\u00eame lassitude sous le maquillage, le tunnel a commenc\u00e9 \u00e0 sentir la vieille vapeur de friture et de sueur. La fatigue a pris le dessus, une fatigue \u00e9paisse, naus\u00e9euse, devant ce trop-plein de tentatives pour inventer autre chose que ce qui \u00e9tait l\u00e0. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0, une nuit sans qualit\u00e9 particuli\u00e8re, que j\u2019ai l\u00e2ch\u00e9 prise, non par courage mais parce que je n\u2019en pouvais plus des aller-retour entre les champs muets et les tavernes bruyantes. J\u2019ai ouvert les mains et je t\u2019ai trouv\u00e9e, toi, qui n\u2019avais rien demand\u00e9 : une toile pos\u00e9e sur un chevalet bancal, blanche, muette, dans une pi\u00e8ce qui sentait encore la lessive et le tabac froid. Tu ne promettais rien, tu ne proposais ni salut ni chute, seulement cette surface vide pr\u00eate \u00e0 recommencer tous les voyages sous une autre forme. Je pouvais y d\u00e9poser l\u2019ennui des paysages, les n\u00e9ons des ports, les seins lourds, les gouffres invent\u00e9s de mon esprit, les ramener \u00e0 des lignes, des taches, des couleurs. Tu \u00e9tais l\u00e0 pour absorber l\u2019inqui\u00e9tude de la r\u00e9p\u00e9tition, la transformer en quelque chose de regardable, parfois. Peu importe qu\u2019on puisse m\u2019appeler ou non \u201cpeintre\u201d, que je sache expliquer ce que je fais. Les toiles que nous avons tir\u00e9es de ces rencontres sont des fruits, la trace de nos \u00e9bats maladroits : rejetons de mes vices, enfants de tes vertus silencieuses. 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Avec l\u2019\u00e2ge, on apprend \u00e0 dire “go\u00fbt” \u00e0 la place de “d\u00e9sir”. On parle d\u2019ar\u00f4mes, de cuisson lente, de recettes de famille ; \u00e7a passe mieux que d\u2019avouer qu\u2019on a encore envie de sentir un corps contre soi. J\u2019\u00e9tais assis en face d\u2019elle, un soir de chaleur lourde, \u00e0 lui expliquer tr\u00e8s s\u00e9rieusement comment mon p\u00e8re pr\u00e9parait le b\u0153uf bourguignon. Je d\u00e9taillais le choix du vin, le temps de mijotage, le moment pr\u00e9cis o\u00f9 il ajoutait le pied de veau pour lier la sauce. La fen\u00eatre \u00e9tait entrouverte, l\u2019air ne rentrait pas, la table collait un peu sous les avant-bras. Elle m\u2019\u00e9coutait en jouant distraitement avec sa cigarette, les cheveux attach\u00e9s trop haut, la nuque humide. Au milieu d\u2019une phrase, elle a souffl\u00e9 : « Pff, fait chaud, \u00e7a ne te d\u00e9range pas si je me mets \u00e0 l\u2019aise ? » J\u2019ai fait oui de la t\u00eate, persuad\u00e9 qu\u2019elle allait enlever ses chaussures ou d\u00e9grafer un bouton. Elle s\u2019est lev\u00e9e, a tir\u00e9 son t-shirt par-dessus la t\u00eate, puis le reste a suivi sans ralentir : le soutien-gorge, la jupe, la petite culotte qui a gliss\u00e9 le long des cuisses, tout pos\u00e9 sur une chaise, dans un bruit sec de tissu. Elle est revenue s\u2019asseoir comme si de rien n\u2019\u00e9tait, compl\u00e8tement nue, le verre \u00e0 la main, les cuisses ouvertes juste ce qu\u2019il fallait pour que je n\u2019aie aucun endroit “neutre” o\u00f9 poser les yeux. J\u2019avais encore en bouche les mots “pied de veau”, coinc\u00e9s quelque part entre la langue et le palais. C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai senti toute la com\u00e9die de mes histoires de bourguignon. J\u2019avais cru \u00eatre poli, respectueux, tenir mon r\u00f4le d\u2019homme bien \u00e9lev\u00e9 qui parle de son p\u00e8re et de cuisine pour ne pas “mettre mal \u00e0 l\u2019aise”. En r\u00e9alit\u00e9, je m\u2019abritais derri\u00e8re la recette comme derri\u00e8re un paravent, convaincu qu\u2019il ne se passerait plus rien de ce genre dans ma vie. Sa nudit\u00e9 venait de traverser ce paravent comme un courant d\u2019air. La chaleur qui m\u2019est mont\u00e9e au visage n\u2019\u00e9tait pas seulement du d\u00e9sir, mais une panique sourde : qu\u2019est-ce que j\u2019\u00e9tais cens\u00e9 faire de \u00e7a, \u00e0 mon \u00e2ge, avec mon \u00e9nergie en rade, mes mani\u00e8res prudentes ? J\u2019ai bafouill\u00e9 une fin de phrase sur la g\u00e9latine du pied de veau, puis j\u2019ai entendu ma voix dire que je devais absolument passer un coup de fil, que j\u2019avais oubli\u00e9 une chose urgente. Elle m\u2019a regard\u00e9, sans insister, avec un demi-sourire que je n\u2019ai pas su lire. J\u2019ai remis mon chapeau comme si je fuyais la pluie, attrap\u00e9 mes cl\u00e9s, travers\u00e9 la pi\u00e8ce en \u00e9vitant de la toucher. Dehors, la rue m\u2019a accueilli avec son bitume ti\u00e8de et ses passants indiff\u00e9rents. Je me suis senti imm\u00e9diatement soulag\u00e9, et aussit\u00f4t apr\u00e8s vaguement grotesque, comme un type qui s\u2019enfuit d\u2019un feu en expliquant qu\u2019il doit surveiller une casserole.<\/p>\n On cite Gandhi pour la non-violence comme si cela annulait tout le reste, alors qu\u2019il n\u2019a jamais cess\u00e9 de parler de col\u00e8re. Pas la crise de nerfs, pas le coup de poing au comptoir, mais cette mont\u00e9e de chaleur qui refuse l\u2019injustice et qui, selon lui, devait \u00eatre tenue, orient\u00e9e, plut\u00f4t que refoul\u00e9e. Hom\u00e8re commence l\u2019Iliade par l\u00e0 : “Chante, d\u00e9esse, la col\u00e8re d\u2019Achille\u2026” ; ce n\u2019est pas un d\u00e9faut de caract\u00e8re, c\u2019est la mati\u00e8re m\u00eame du po\u00e8me. Les anciens savaient que rien ne change sans cette pouss\u00e9e, sans ce feu dans le ventre. Quand ils cherchaient \u00e0 comprendre ce que nous appelons aujourd\u2019hui “passion”, ils regardaient les entrailles encore fumantes des gallinac\u00e9es, ils t\u00e2taient la bile, ils localisaient la col\u00e8re dans le foie, dans les intestins. Col\u00e8re, ire, Ira : vigueur. C\u2019est dans ce m\u00eame ventre qu\u2019aujourd\u2019hui on nous demande de tout ravaler au nom du “savoir-vivre ensemble”. Se mettre en col\u00e8re, c\u2019est “perdre le contr\u00f4le”, “perdre la face”, g\u00eaner la r\u00e9union de copropri\u00e9t\u00e9, perturber le d\u00e9bat, faire tache sur la photo de groupe. Ceux qui se laissent traverser parlent souvent de cette force qui les met “hors d\u2019eux-m\u00eames”, comme si sortir de ce “moi” bien dress\u00e9, poli, social, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une faute. Hors de moi, qui parle alors quand \u00e7a monte ? Les pouvoirs qui nous administrent ont trouv\u00e9 une m\u00e9thode \u00e9l\u00e9gante pour ne pas r\u00e9pondre : nettoyer. On balaye les campements, on repeint les murs tagu\u00e9s en une nuit, on chasse les corps jug\u00e9s sales des centres-villes, on gomme les traces. Au XIX\u1d49 si\u00e8cle, on a perc\u00e9 de larges avenues pour que les r\u00e9voltes ne puissent plus se retrancher dans les ruelles ; aujourd\u2019hui, on installe des jardini\u00e8res en b\u00e9ton et des grilles anti-squat sous les ponts. Hygi\u00e8ne, salubrit\u00e9, “tranquillit\u00e9 publique” : tout ce vocabulaire sert \u00e0 \u00e9loigner la col\u00e8re des lieux o\u00f9 elle pourrait se voir. On traite la col\u00e8re comme un chol\u00e9ra moderne : quelque chose de contagieux, d\u2019opaque, qu\u2019il faut contenir, isoler, repousser au-del\u00e0 du p\u00e9riph\u00e9rique, au-del\u00e0 des fronti\u00e8res. Pendant ce temps, l\u2019\u00e9nergie qui la porte continue de s\u2019accumuler. Elle ne dispara\u00eet pas parce qu\u2019on la rebaptise “incivilit\u00e9” ou “trouble \u00e0 l\u2019ordre public”. Elle se comprime comme un gaz dans nos corps, dans nos rues liss\u00e9es, dans les discours o\u00f9 tout doit rester “apais\u00e9”. Elle trouve alors d\u2019autres sorties, parfois atroces : une foule qui bascule, un geste de plus, trois coups de feu dans le dos d\u2019un homme qui avait pr\u00e9cis\u00e9ment tent\u00e9 de faire de cette force autre chose qu\u2019un massacre. Le 30 janvier 1948, Gandhi tombe sous la col\u00e8re d\u2019un extr\u00e9miste qui lui reproche sa r\u00e9conciliation avec les musulmans ; le 31 octobre 1984, Indira Gandhi tombe \u00e0 son tour sous les balles de ses propres gardes sikhs. La m\u00eame Inde qui avait produit un mot aussi doux et dangereux que ahimsa, la non-violence, laisse s\u2019\u00e9crire ces sc\u00e8nes de bile renvers\u00e9e. On peut y voir la preuve que la col\u00e8re est mauvaise en soi, qu\u2019il fallait la bannir. On peut y voir aussi, plus simplement, que ce que nous appelons col\u00e8re, providence, fatalit\u00e9, est le nom que nous donnons \u00e0 ce moment o\u00f9 la force comprim\u00e9e trouve une issue, bonne ou mauvaise, sacr\u00e9e ou ignoble. La question n\u2019est peut-\u00eatre pas de savoir comment l\u2019abolir \u2013 ceux qui pr\u00e9tendent l\u2019avoir fait mentent, on le sent \u00e0 leurs voix lisses \u2013 mais comment reconna\u00eetre qu\u2019elle nous traverse, qu\u2019elle si\u00e8ge toujours dans les entrailles, et ce que nous choisissons d\u2019en faire avant qu\u2019elle ne choisisse pour nous.<\/p>",
"content_text": " On cite Gandhi pour la non-violence comme si cela annulait tout le reste, alors qu\u2019il n\u2019a jamais cess\u00e9 de parler de col\u00e8re. Pas la crise de nerfs, pas le coup de poing au comptoir, mais cette mont\u00e9e de chaleur qui refuse l\u2019injustice et qui, selon lui, devait \u00eatre tenue, orient\u00e9e, plut\u00f4t que refoul\u00e9e. Hom\u00e8re commence l\u2019Iliade par l\u00e0 : \u201cChante, d\u00e9esse, la col\u00e8re d\u2019Achille\u2026\u201d ; ce n\u2019est pas un d\u00e9faut de caract\u00e8re, c\u2019est la mati\u00e8re m\u00eame du po\u00e8me. Les anciens savaient que rien ne change sans cette pouss\u00e9e, sans ce feu dans le ventre. Quand ils cherchaient \u00e0 comprendre ce que nous appelons aujourd\u2019hui \u201cpassion\u201d, ils regardaient les entrailles encore fumantes des gallinac\u00e9es, ils t\u00e2taient la bile, ils localisaient la col\u00e8re dans le foie, dans les intestins. Col\u00e8re, ire, Ira : vigueur. C\u2019est dans ce m\u00eame ventre qu\u2019aujourd\u2019hui on nous demande de tout ravaler au nom du \u201csavoir-vivre ensemble\u201d. Se mettre en col\u00e8re, c\u2019est \u201cperdre le contr\u00f4le\u201d, \u201cperdre la face\u201d, g\u00eaner la r\u00e9union de copropri\u00e9t\u00e9, perturber le d\u00e9bat, faire tache sur la photo de groupe. Ceux qui se laissent traverser parlent souvent de cette force qui les met \u201chors d\u2019eux-m\u00eames\u201d, comme si sortir de ce \u201cmoi\u201d bien dress\u00e9, poli, social, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une faute. Hors de moi, qui parle alors quand \u00e7a monte ? Les pouvoirs qui nous administrent ont trouv\u00e9 une m\u00e9thode \u00e9l\u00e9gante pour ne pas r\u00e9pondre : nettoyer. On balaye les campements, on repeint les murs tagu\u00e9s en une nuit, on chasse les corps jug\u00e9s sales des centres-villes, on gomme les traces. Au XIX\u1d49 si\u00e8cle, on a perc\u00e9 de larges avenues pour que les r\u00e9voltes ne puissent plus se retrancher dans les ruelles ; aujourd\u2019hui, on installe des jardini\u00e8res en b\u00e9ton et des grilles anti-squat sous les ponts. Hygi\u00e8ne, salubrit\u00e9, \u201ctranquillit\u00e9 publique\u201d : tout ce vocabulaire sert \u00e0 \u00e9loigner la col\u00e8re des lieux o\u00f9 elle pourrait se voir. On traite la col\u00e8re comme un chol\u00e9ra moderne : quelque chose de contagieux, d\u2019opaque, qu\u2019il faut contenir, isoler, repousser au-del\u00e0 du p\u00e9riph\u00e9rique, au-del\u00e0 des fronti\u00e8res. Pendant ce temps, l\u2019\u00e9nergie qui la porte continue de s\u2019accumuler. Elle ne dispara\u00eet pas parce qu\u2019on la rebaptise \u201cincivilit\u00e9\u201d ou \u201ctrouble \u00e0 l\u2019ordre public\u201d. Elle se comprime comme un gaz dans nos corps, dans nos rues liss\u00e9es, dans les discours o\u00f9 tout doit rester \u201capais\u00e9\u201d. Elle trouve alors d\u2019autres sorties, parfois atroces : une foule qui bascule, un geste de plus, trois coups de feu dans le dos d\u2019un homme qui avait pr\u00e9cis\u00e9ment tent\u00e9 de faire de cette force autre chose qu\u2019un massacre. Le 30 janvier 1948, Gandhi tombe sous la col\u00e8re d\u2019un extr\u00e9miste qui lui reproche sa r\u00e9conciliation avec les musulmans ; le 31 octobre 1984, Indira Gandhi tombe \u00e0 son tour sous les balles de ses propres gardes sikhs. La m\u00eame Inde qui avait produit un mot aussi doux et dangereux que ahimsa, la non-violence, laisse s\u2019\u00e9crire ces sc\u00e8nes de bile renvers\u00e9e. On peut y voir la preuve que la col\u00e8re est mauvaise en soi, qu\u2019il fallait la bannir. On peut y voir aussi, plus simplement, que ce que nous appelons col\u00e8re, providence, fatalit\u00e9, est le nom que nous donnons \u00e0 ce moment o\u00f9 la force comprim\u00e9e trouve une issue, bonne ou mauvaise, sacr\u00e9e ou ignoble. La question n\u2019est peut-\u00eatre pas de savoir comment l\u2019abolir \u2013 ceux qui pr\u00e9tendent l\u2019avoir fait mentent, on le sent \u00e0 leurs voix lisses \u2013 mais comment reconna\u00eetre qu\u2019elle nous traverse, qu\u2019elle si\u00e8ge toujours dans les entrailles, et ce que nous choisissons d\u2019en faire avant qu\u2019elle ne choisisse pour nous. ",
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"title": "01 mai 2019",
"date_published": "2019-05-01T00:57:00Z",
"date_modified": "2025-11-26T01:57:20Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Quand il ne restait plus grand-chose \u00e0 manger \u00e0 l\u2019internat, on sortait les haricots. C\u2019\u00e9tait le plat de fond de tiroir : eau grise, quelques grains qui s\u2019\u00e9crasaient sous la fourchette, vapeur qui sentait plus le cantine que le jardin. Les jours de haricots, on savait qu\u2019il n\u2019y aurait pas de rab, pas de viande cach\u00e9e au fond du plateau, rien \u00e0 esp\u00e9rer apr\u00e8s. Et puis il y avait les jours pires encore, ceux o\u00f9 m\u00eame les haricots manquaient : assiettes qui circulent avec deux cuillers de quelque chose, surveillant qui hausse les \u00e9paules, “c\u2019est comme \u00e7a”, silence dans le r\u00e9fectoire. La “fin des haricots” n\u2019\u00e9tait pas une expression, c\u2019\u00e9tait une table devant soi avec presque rien dedans. Je me demande parfois si ce moment-l\u00e0 n\u2019est pas exactement celui que nous passons notre temps \u00e0 repousser \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde entier : le jour o\u00f9 il n\u2019y a plus rien \u00e0 rajouter, plus de promesse, plus d\u2019illusion de rab, et o\u00f9 il faut bien regarder le fond de l\u2019assiette. On nous explique que souhaiter la fin de tout, c\u2019est fou, irresponsable, destructeur, et pendant ce temps on fait semblant de croire que tout peut continuer comme avant, que les m\u00eames discours politiques r\u00e9chauff\u00e9s tiendront encore quelques saisons, comme ces sauces qu\u2019on rallonge \u00e0 l\u2019eau. Tout le monde sait pourtant que quelque chose est all\u00e9 trop loin, que le plat est d\u00e9j\u00e0 racl\u00e9. La violence, on la d\u00e9couvre l\u00e0, \u00e0 ciel ouvert : dans les regards qui se durcissent, dans le m\u00e9pris, dans les d\u00e9cisions prises loin des tables o\u00f9 \u00e7a compte. Pas besoin de grenades ni de chasseurs en rangers : c\u2019est une \u00e9nergie brute qui circule, qui cherche une sortie, qui prend n\u2019importe quel masque pourvu qu\u2019elle casse quelque chose. On l\u2019appelle “violence” pour la tenir \u00e0 distance, comme si le mot suffisait \u00e0 l\u2019enfermer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre. Mais cette \u00e9nergie-l\u00e0 ne na\u00eet pas de rien ; elle s\u2019accumule comme un gaz dans les pi\u00e8ces qu\u2019on ne veut pas a\u00e9rer, dans les morales \u00e0 deux vitesses, les existences \u00e9triqu\u00e9es, les pouvoirs qui ne l\u00e2chent rien, les profits qu\u2019on prot\u00e8ge comme des tr\u00e9sors sacr\u00e9s. On construit des ch\u00e2teaux de cartes sur du sable, on s\u2019extasie sur la patience mise \u00e0 les monter, on \u00e9crit des lois pour que personne ne vienne y toucher, et on s\u2019\u00e9tonne quand le moindre courant d\u2019air renverse tout. La violence, comme la libert\u00e9, comme l\u2019amour, fait peur \u00e0 ceux qui tiennent encore les cl\u00e9s des placards \u00e0 provisions. De l\u00e0 leurs sermons, leurs appels au calme, leurs promesses de r\u00e9formes qui ne r\u00e9forment rien. Je me surprends parfois \u00e0 souhaiter que la fameuse “fin des haricots” arrive pour de bon, qu\u2019on en finisse avec ce d\u00e9cor de cantine o\u00f9 l\u2019on sert du r\u00e9chauff\u00e9 en racontant que c\u2019est un festin. Non pas par go\u00fbt de la catastrophe, mais parce que je n\u2019arrive plus \u00e0 croire \u00e0 ces demi-mesures qui prolongent l\u2019agonie. Rimbaud, qui avait vu plus loin que la plupart, parlait de Charit\u00e9, pas au sens mi\u00e8vre des sermons, mais comme d\u2019un mot terrible qui coupe net le calcul, le m\u00e9rite, la comptabilit\u00e9 des fautes et des m\u00e9rites. Peut-\u00eatre que la seule clef des paradis qu\u2019on a perdus tra\u00eene quelque part entre la table vide, la col\u00e8re qui monte et ce mot-l\u00e0, trop grand pour nos bouches. En attendant, on remue nos assiettes en cherchant un haricot de plus, comme si \u00e7a pouvait nous \u00e9viter d\u2019y penser.<\/p>\n \nillustration<\/em> Technique mixte sur papier pb 2019\n<\/small><\/p>",
"content_text": " Quand il ne restait plus grand-chose \u00e0 manger \u00e0 l\u2019internat, on sortait les haricots. C\u2019\u00e9tait le plat de fond de tiroir : eau grise, quelques grains qui s\u2019\u00e9crasaient sous la fourchette, vapeur qui sentait plus le cantine que le jardin. Les jours de haricots, on savait qu\u2019il n\u2019y aurait pas de rab, pas de viande cach\u00e9e au fond du plateau, rien \u00e0 esp\u00e9rer apr\u00e8s. Et puis il y avait les jours pires encore, ceux o\u00f9 m\u00eame les haricots manquaient : assiettes qui circulent avec deux cuillers de quelque chose, surveillant qui hausse les \u00e9paules, \u201cc\u2019est comme \u00e7a\u201d, silence dans le r\u00e9fectoire. La \u201cfin des haricots\u201d n\u2019\u00e9tait pas une expression, c\u2019\u00e9tait une table devant soi avec presque rien dedans. Je me demande parfois si ce moment-l\u00e0 n\u2019est pas exactement celui que nous passons notre temps \u00e0 repousser \u00e0 l\u2019\u00e9chelle du monde entier : le jour o\u00f9 il n\u2019y a plus rien \u00e0 rajouter, plus de promesse, plus d\u2019illusion de rab, et o\u00f9 il faut bien regarder le fond de l\u2019assiette. On nous explique que souhaiter la fin de tout, c\u2019est fou, irresponsable, destructeur, et pendant ce temps on fait semblant de croire que tout peut continuer comme avant, que les m\u00eames discours politiques r\u00e9chauff\u00e9s tiendront encore quelques saisons, comme ces sauces qu\u2019on rallonge \u00e0 l\u2019eau. Tout le monde sait pourtant que quelque chose est all\u00e9 trop loin, que le plat est d\u00e9j\u00e0 racl\u00e9. La violence, on la d\u00e9couvre l\u00e0, \u00e0 ciel ouvert : dans les regards qui se durcissent, dans le m\u00e9pris, dans les d\u00e9cisions prises loin des tables o\u00f9 \u00e7a compte. Pas besoin de grenades ni de chasseurs en rangers : c\u2019est une \u00e9nergie brute qui circule, qui cherche une sortie, qui prend n\u2019importe quel masque pourvu qu\u2019elle casse quelque chose. On l\u2019appelle \u201cviolence\u201d pour la tenir \u00e0 distance, comme si le mot suffisait \u00e0 l\u2019enfermer de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre. Mais cette \u00e9nergie-l\u00e0 ne na\u00eet pas de rien ; elle s\u2019accumule comme un gaz dans les pi\u00e8ces qu\u2019on ne veut pas a\u00e9rer, dans les morales \u00e0 deux vitesses, les existences \u00e9triqu\u00e9es, les pouvoirs qui ne l\u00e2chent rien, les profits qu\u2019on prot\u00e8ge comme des tr\u00e9sors sacr\u00e9s. On construit des ch\u00e2teaux de cartes sur du sable, on s\u2019extasie sur la patience mise \u00e0 les monter, on \u00e9crit des lois pour que personne ne vienne y toucher, et on s\u2019\u00e9tonne quand le moindre courant d\u2019air renverse tout. La violence, comme la libert\u00e9, comme l\u2019amour, fait peur \u00e0 ceux qui tiennent encore les cl\u00e9s des placards \u00e0 provisions. De l\u00e0 leurs sermons, leurs appels au calme, leurs promesses de r\u00e9formes qui ne r\u00e9forment rien. Je me surprends parfois \u00e0 souhaiter que la fameuse \u201cfin des haricots\u201d arrive pour de bon, qu\u2019on en finisse avec ce d\u00e9cor de cantine o\u00f9 l\u2019on sert du r\u00e9chauff\u00e9 en racontant que c\u2019est un festin. Non pas par go\u00fbt de la catastrophe, mais parce que je n\u2019arrive plus \u00e0 croire \u00e0 ces demi-mesures qui prolongent l\u2019agonie. Rimbaud, qui avait vu plus loin que la plupart, parlait de Charit\u00e9, pas au sens mi\u00e8vre des sermons, mais comme d\u2019un mot terrible qui coupe net le calcul, le m\u00e9rite, la comptabilit\u00e9 des fautes et des m\u00e9rites. Peut-\u00eatre que la seule clef des paradis qu\u2019on a perdus tra\u00eene quelque part entre la table vide, la col\u00e8re qui monte et ce mot-l\u00e0, trop grand pour nos bouches. En attendant, on remue nos assiettes en cherchant un haricot de plus, comme si \u00e7a pouvait nous \u00e9viter d\u2019y penser. *illustration* Technique mixte sur papier pb 2019 ",
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