{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/la-migration-des-steles.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/la-migration-des-steles.html", "title": "LA MIGRATION DES ST\u00c8LES", "date_published": "2026-01-22T11:04:55Z", "date_modified": "2026-01-22T12:28:11Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : \u00e0 gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le texte en Pal\u00e9o-h\u00e9breu ressemblait \u00e0 des griffures de b\u00eate cherchant \u00e0 s’\u00e9chapper de la peau. \u00c0 droite, la tablette d’argile humide, rectangulaire, quadrill\u00e9e par des marges de pr\u00e9cision. Le nouvel alphabet. Le Ktav Ashuri<\/em>. L’alphabet carr\u00e9.<\/p>\n « Le transfert doit \u00eatre total, Baruch. »<\/p>\n Belsazar portait un v\u00eatement de lin rigide dont les plis semblaient calcul\u00e9s par un architecte. <\/p>\n « Le cuir respire, dit Baruch. Il se r\u00e9tracte avec l’humidit\u00e9. L’argile s’effrite. »<\/p>\n -« Le cuir garde en lui la m\u00e9moire de l’animal. Nous ne pouvons pas construire un empire sur du vivant. L’alphabet carr\u00e9 est une brique. Empilable. On peut stocker dix fois plus de donn\u00e9es sur une st\u00e8le carr\u00e9e que sur un rouleau de cuir. »<\/p>\n Baruch commen\u00e7a la transcription.<\/p>\n Le premier Aleph<\/em>. Dans l’ancien script, une t\u00eate de b\u0153uf, une puissance brute. Sous son calame, l’Aleph devint un assemblage de trois traits : deux barres parall\u00e8les reli\u00e9es par une diagonale stable. Un caract\u00e8re qui tenait dans un carr\u00e9 invisible.<\/p>\n En tra\u00e7ant la version carr\u00e9e, il n’avait plus l’impression d’appeler une force. Il remplissait une case.<\/p>\n Autour de lui, des centaines de scribes faisaient de m\u00eame. Un bourdonnement sourd montait de la salle : le bruit de milliers de stylets gravant l’argile.<\/p>\n \u00c0 la fin de la premi\u00e8re veille, Baruch fit ce qu’il faisait toujours : il posa la tablette sur la balance de pr\u00e9cision.<\/p>\n Il y pla\u00e7a le rouleau de gazelle d’un c\u00f4t\u00e9, la tablette de brique contenant la copie exacte de l’autre.<\/p>\n Le fl\u00e9au pencha. Mais pas du c\u00f4t\u00e9 attendu.<\/p>\n Le rouleau de cuir entra\u00eenait le plateau vers le bas. La brique de boue, malgr\u00e9 sa densit\u00e9 physique, semblait flotter.<\/p>\n Le texte carr\u00e9, pourtant identique mot pour mot, avait perdu sa masse s\u00e9mantique.<\/p>\n Le monde \u00e9tait en train de s’all\u00e9ger.<\/p>\n Pendant sept jours, Baruch observa la r\u00e9alit\u00e9 s’effilocher.<\/p>\n Dans les rues de Babylone, les exil\u00e9s parlaient la m\u00eame langue, utilisaient les m\u00eames mots, mais l’\u00e9cho avait disparu. Le verbe glissait sur les surfaces comme de l’huile sur du marbre.<\/p>\n Baruch retourna aux archives, l\u00e0 o\u00f9 le syst\u00e8me de refroidissement hydraulique murmurait contre les parois de brique. Il s’isola dans l’alv\u00e9ole 22. Il activa sa lentille de cristal, un artefact chald\u00e9en qui permettait de d\u00e9composer la lumi\u00e8re en spectres de donn\u00e9es.<\/p>\n Il pla\u00e7a sous l’optique une st\u00e8le fra\u00eechement grav\u00e9e en \u00e9criture carr\u00e9e. \u00c0 travers le cristal, il vit la structure atomique du langage.<\/p>\n Les lettres carr\u00e9es n’\u00e9taient pas de simples signes. Elles \u00e9taient des cages. Chaque angle droit, chaque base plate de la lettre Beth<\/em> ou du Daleth<\/em>, agissait comme un r\u00e9flecteur. Elles captaient le flux du r\u00e9el et le contraignaient dans une g\u00e9om\u00e9trie fixe.<\/p>\n L’ancien alphabet, le Pal\u00e9o-h\u00e9breu, avec ses courbes erratiques et ses pointes asym\u00e9triques, transportait le non-dit, l’implicite, la tension entre le cr\u00e9ateur et la cr\u00e9ature. Le nouvel alphabet ne tol\u00e9rait que le binaire : le pr\u00e9sent ou l’absent.<\/p>\n Baruch fit une exp\u00e9rience. Il prit un stylet et tenta de graver, dans la marge d’une tablette administrative, un seul caract\u00e8re ancien : le He<\/em> primitif, le symbole du souffle.<\/p>\n D\u00e8s que la pointe entama l’argile pour tracer la courbe organique, une d\u00e9charge statique lui br\u00fbla les doigts. L’argile autour de la lettre se mit \u00e0 bouillir, comme si la mati\u00e8re rejetait cette intrusion de vivant.<\/p>\n « Vous perdez votre temps, Baruch. »<\/p>\n Meshulam, son assistant, un jeune homme n\u00e9 \u00e0 Babylone. Il tenait \u00e0 la main un nouveau protocole de transcription. Ses yeux \u00e9taient clairs, mais vides de toute profondeur de champ.<\/p>\n « Regardez ce que nous avons accompli. Nous avons r\u00e9duit l’incertitude. Avant, un mot pouvait signifier sept choses diff\u00e9rentes selon la mani\u00e8re dont le scribe le tra\u00e7ait. Aujourd’hui, un mot est \u00e9gal \u00e0 lui-m\u00eame. X=X. »<\/p>\n « Le monde r\u00e9tr\u00e9cit, Meshulam. Les horizons sont plus proches. Le ciel semble plus bas. La ville enti\u00e8re devient une pi\u00e8ce sans fen\u00eatres. »<\/p>\n Meshulam sourit, un sourire m\u00e9canique, sans pli.<\/p>\n « C’est ce qu’on appelle la s\u00e9curit\u00e9, Baruch. L’Empire est un p\u00e9rim\u00e8tre. Tout ce qui ne rentre pas dans le carr\u00e9 n’existe pas ».<\/p>\n Cette nuit-l\u00e0, Baruch entendit le bourdonnement de la cit\u00e9-serveur. Un vrombissement \u00e0 basse fr\u00e9quence qui semblait \u00e9maner de la Tour elle-m\u00eame. Le son du silence qu’on impose \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 pour qu’elle se tienne tranquille.<\/p>\n Il se mit \u00e0 chercher, dans les archives interdites, la trace du Vav<\/em> originel. Le clou. Le crochet qui relie le ciel \u00e0 la terre.<\/p>\n Il devait descendre plus bas. L\u00e0 o\u00f9 l’argile n’\u00e9tait pas encore cuite.<\/p>\n Pour descendre dans les infrastructures de la Ziggurat, il fallait accepter de quitter la lumi\u00e8re pour la chaleur. Baruch s’enfon\u00e7a dans les boyaux de brique, l\u00e0 o\u00f9 le vrombissement devenait un battement de c\u0153ur tellurique. L’argile n’\u00e9tait pas encore fa\u00e7onn\u00e9e ; elle \u00e9tait une boue primordiale attendant d’\u00eatre cod\u00e9e par le feu.<\/p>\n Les souterrains \u00e9taient peupl\u00e9s de Golems de maintenance<\/em> — des ouvriers dont la peau semblait cuite par la chaleur des fours, et dont le langage s’\u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 des cliquetis phon\u00e9tiques. Ils ne parlaient plus en phrases, mais en commandes.<\/p>\n Baruch atteignit la Chambre des Matrices. Les moules de l’alphabet carr\u00e9. Des blocs de fer fondu servant \u00e0 imprimer la r\u00e9alit\u00e9 dans l’argile avant qu’elle ne passe au four.<\/p>\n « Vous cherchez l’origine du bruit, n’est-ce pas ? »<\/p>\n Le Dr J., le Ma\u00eetre des Br\u00fbleurs. Ses yeux \u00e9taient inject\u00e9s de sang \u00e0 force de scruter les flammes.<\/p>\n « Je cherche le Vav<\/em>. Le clou qui emp\u00eache le ciel de s’effondrer. »<\/p>\n Le Dr J. pointa du doigt le centre de la pi\u00e8ce, o\u00f9 un puits de feu montait jusqu’au sommet de la Ziggurat.<\/p>\n « Il n’y a plus de clou, Baruch. Nous l’avons fondu pour en faire des grilles. L’alphabet carr\u00e9 est un algorithme de saturation. On \u00e9num\u00e8re chaque grain de sable, chaque respiration, chaque transaction commerciale, jusqu’\u00e0 ce que le monde s’effondre sous son propre poids. »<\/p>\n Baruch s’approcha du puits de feu. La Tour de Babel n’avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite par une col\u00e8re divine ext\u00e9rieure, mais par une surchauffe interne de ses propres donn\u00e9es. En voulant tout nommer avec un alphabet fixe, les hommes avaient cr\u00e9\u00e9 un d\u00e9bordement de m\u00e9moire.<\/p>\n Il sortit de sa tunique une petite plaque de cuivre qu’il avait cach\u00e9e : le dernier vestige du Vav<\/em> en Pal\u00e9o-h\u00e9breu. Contrairement au Vav carr\u00e9 — une simple barre verticale, un 1 binaire — le Vav ancien \u00e9tait un crochet, une ancre avec une t\u00eate circulaire, capable d’attraper l’invisible.<\/p>\n « Si vous ins\u00e9rez cette irr\u00e9gularit\u00e9 dans la matrice, pr\u00e9vint le Dr J., vous ne sauverez pas l’ancien monde. Vous condamnerez l’humanit\u00e9 \u00e0 vivre dans une structure qui ne tourne plus rond, une structure qui aura toujours une faille, un sifflement, une lacune. »<\/p>\n « C’est mieux qu’une prison parfaite. »<\/p>\n Il s’approcha du grand moule de la brique de fondation de l’Empire — celle qui devait \u00eatre scell\u00e9e le lendemain pour l’\u00e9ternit\u00e9. Dans l’argile encore molle, Baruch enfon\u00e7a son crochet de cuivre.<\/p>\n Un cri strident r\u00e9sonna dans toute la chambre. Ce n’\u00e9tait pas un son acoustique, mais une distorsion de la r\u00e9alit\u00e9. Le poids s\u00e9mantique qu’il avait mesur\u00e9 sur sa balance revint d’un coup, mais de mani\u00e8re chaotique.<\/p>\n La brique de fondation commen\u00e7a \u00e0 vibrer. La lettre ancienne, ins\u00e9r\u00e9e comme un virus dans le code imp\u00e9rial, cr\u00e9ait une boucle infinie. Le syst\u00e8me tentait de la compiler, de la \"carrer\", mais la courbe du cuivre r\u00e9sistait.<\/p>\n Sur les murs de la Ziggurat, les fissures commenc\u00e8rent \u00e0 dessiner des formes organiques. L’ordre de Babylone \u00e9tait d\u00e9sormais \"piqu\u00e9\" par l’impr\u00e9visible. Le monde ne serait plus jamais une surface lisse. Il y aurait toujours ce bruit blanc, ce reste, cette grammaire des cendres que les hommes des mill\u00e9naires futurs tenteraient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de d\u00e9chiffrer.<\/p>\n Le Dr J. se mit \u00e0 rire, un rire qui ressemblait au craquement de l’argile dans un four trop chaud.<\/p>\n « Vous avez r\u00e9ussi, scribe. \u00c0 partir d’aujourd’hui, il manquera toujours un mot. Une forme que les doigts chercheront sur les tablettes sans jamais la trouver. Le calcul ne tombera plus jamais juste, et les hommes passeront l’\u00e9ternit\u00e9 \u00e0 chercher l’erreur. »<\/p>\n Des gardes de l’Administrateur Belsazar firent irruption dans la chambre, leurs visages d\u00e9j\u00e0 liss\u00e9s par le script carr\u00e9, leurs mouvements synchronis\u00e9s comme des automates.<\/p>\n Baruch ne chercha pas \u00e0 s’enfuir. Il regarda la brique de fondation, marqu\u00e9e \u00e0 jamais par son incision clandestine, \u00eatre emport\u00e9e vers le four. Le bug \u00e9tait scell\u00e9. La migration \u00e9tait compromise.<\/p>\n Le jour de la Cons\u00e9cration, Babylone ne respirait plus ; elle vibrait sous une tension \u00e9lectromagn\u00e9tique invisible. Au sommet, le Grand Administrateur Belsazar s’appr\u00eatait \u00e0 sceller la Brique de Fondation.<\/p>\n Baruch-ben-Zadoc \u00e9tait pr\u00e9sent, maintenu par deux gardes dont les armures de bronze poli refl\u00e9taient la lumi\u00e8re avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique.<\/p>\n « Regardez bien, Baruch. Aujourd’hui, nous fermons la boucle. L’alphabet carr\u00e9 va devenir la seule lentille \u00e0 travers laquelle le r\u00e9el sera per\u00e7u. Tout ce qui ne pourra \u00eatre encod\u00e9 dans ces 22 formes stables sera consid\u00e9r\u00e9 comme du bruit blanc. Nous allons enfin vivre dans un monde fini. »<\/p>\n Belsazar leva le sceau imp\u00e9rial. En dessous, dans le mortier encore frais, reposait la brique que Baruch avait sabot\u00e9e. \u00c0 l’\u0153il nu, elle semblait parfaite. Mais Baruch savait que sous la couche d’argile durcie, le Vav<\/em> de cuivre, ce crochet organique, cr\u00e9ait une distorsion dans le signal.<\/p>\n Le sceau frappa la brique.<\/p>\n Un silence absolu s’abattit sur la cit\u00e9. Ce n’\u00e9tait pas l’absence de bruit, mais une saturation de fr\u00e9quences si parfaite qu’elles s’annulaient entre elles. Puis, le bug s’activa.<\/p>\n Une fissure apparut sur la face de la Ziggurat. Elle ne suivit pas les lignes droites des briques. Elle dessina une courbe \u00e9l\u00e9gante, une calligraphie sauvage qui rappelait le mouvement d’une aile ou le trac\u00e9 d’une veine.<\/p>\n Dans l’esprit des milliers de personnes rassembl\u00e9es, une faille s’ouvrit. Ils virent, l’espace d’une seconde, le monde tel qu’il \u00e9tait avant le carr\u00e9 : un ab\u00eeme de significations, une \u00e9paisseur de silence si dense qu’on pouvait s’y noyer. Ils ressentirent la perte de masse que Baruch avait mesur\u00e9e sur sa balance. La r\u00e9alit\u00e9 devint soudainement instable, comme une image dont la r\u00e9solution chute brutalement.<\/p>\n « Qu’avez-vous fait ? hurla Belsazar. »<\/p>\n « J’ai inject\u00e9 la lacune. J’ai sauv\u00e9 le vide. Sans ce bug, vous auriez r\u00e9ussi \u00e0 tout indexer. Mais maintenant, il restera toujours un reste. Une cendre que vous ne pourrez pas balayer. »<\/p>\n L’Empire ne s’effondra pas. Le syst\u00e8me babylonien \u00e9tait trop robuste pour une simple lettre de cuivre. Il absorba le bug, l’isola, le mit en quarantaine. Mais il ne put l’effacer. Le monde \"carr\u00e9\" devint la norme, portant en son sein une distorsion que nul four ne pourrait cuire, nulle st\u00e8le ne pourrait aplatir.<\/p>\n Baruch fut emmen\u00e9 vers les oubliettes. Il ne chercha pas \u00e0 r\u00e9sister. Dans sa paume, il sentait encore la chaleur du cuivre enfonc\u00e9 dans l’argile. Le Vav<\/em>, ce crochet qui relie le ciel \u00e0 la terre, \u00e9tait d\u00e9sormais scell\u00e9 dans la fondation de l’Empire. Quelque part, dans les circuits d’un futur qu’il ne verrait jamais, un autre scribe fixerait un \u00e9cran et sentirait, sans pouvoir le nommer, le fant\u00f4me d’une t\u00eate de b\u0153uf et le murmure d’un souffle oubli\u00e9.<\/p>\n La brique de fondation montait vers le sommet de la Ziggurat, port\u00e9e par des bras m\u00e9caniques. Elle contenait une faille d’un millim\u00e8tre. Un espace suffisant pour que le monde ne tourne plus jamais rond.<\/p>",
"content_text": " Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : \u00e0 gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le texte en Pal\u00e9o-h\u00e9breu ressemblait \u00e0 des griffures de b\u00eate cherchant \u00e0 s'\u00e9chapper de la peau. \u00c0 droite, la tablette d'argile humide, rectangulaire, quadrill\u00e9e par des marges de pr\u00e9cision. Le nouvel alphabet. Le *Ktav Ashuri*. L'alphabet carr\u00e9. \u00abLe transfert doit \u00eatre total, Baruch.\u00bb Belsazar portait un v\u00eatement de lin rigide dont les plis semblaient calcul\u00e9s par un architecte. \u00abLe cuir respire, dit Baruch. Il se r\u00e9tracte avec l'humidit\u00e9. L'argile s'effrite.\u00bb -\u00abLe cuir garde en lui la m\u00e9moire de l'animal. Nous ne pouvons pas construire un empire sur du vivant. L'alphabet carr\u00e9 est une brique. Empilable. On peut stocker dix fois plus de donn\u00e9es sur une st\u00e8le carr\u00e9e que sur un rouleau de cuir.\u00bb Baruch commen\u00e7a la transcription. Le premier *Aleph*. Dans l'ancien script, une t\u00eate de b\u0153uf, une puissance brute. Sous son calame, l'Aleph devint un assemblage de trois traits : deux barres parall\u00e8les reli\u00e9es par une diagonale stable. Un caract\u00e8re qui tenait dans un carr\u00e9 invisible. En tra\u00e7ant la version carr\u00e9e, il n'avait plus l'impression d'appeler une force. Il remplissait une case. Autour de lui, des centaines de scribes faisaient de m\u00eame. Un bourdonnement sourd montait de la salle : le bruit de milliers de stylets gravant l'argile. \u00c0 la fin de la premi\u00e8re veille, Baruch fit ce qu'il faisait toujours : il posa la tablette sur la balance de pr\u00e9cision. Il y pla\u00e7a le rouleau de gazelle d'un c\u00f4t\u00e9, la tablette de brique contenant la copie exacte de l'autre. Le fl\u00e9au pencha. Mais pas du c\u00f4t\u00e9 attendu. Le rouleau de cuir entra\u00eenait le plateau vers le bas. La brique de boue, malgr\u00e9 sa densit\u00e9 physique, semblait flotter. Le texte carr\u00e9, pourtant identique mot pour mot, avait perdu sa masse s\u00e9mantique. Le monde \u00e9tait en train de s'all\u00e9ger. Pendant sept jours, Baruch observa la r\u00e9alit\u00e9 s'effilocher. Dans les rues de Babylone, les exil\u00e9s parlaient la m\u00eame langue, utilisaient les m\u00eames mots, mais l'\u00e9cho avait disparu. Le verbe glissait sur les surfaces comme de l'huile sur du marbre. Baruch retourna aux archives, l\u00e0 o\u00f9 le syst\u00e8me de refroidissement hydraulique murmurait contre les parois de brique. Il s'isola dans l'alv\u00e9ole 22. Il activa sa lentille de cristal, un artefact chald\u00e9en qui permettait de d\u00e9composer la lumi\u00e8re en spectres de donn\u00e9es. Il pla\u00e7a sous l'optique une st\u00e8le fra\u00eechement grav\u00e9e en \u00e9criture carr\u00e9e. \u00c0 travers le cristal, il vit la structure atomique du langage. Les lettres carr\u00e9es n'\u00e9taient pas de simples signes. Elles \u00e9taient des cages. Chaque angle droit, chaque base plate de la lettre *Beth* ou du *Daleth*, agissait comme un r\u00e9flecteur. Elles captaient le flux du r\u00e9el et le contraignaient dans une g\u00e9om\u00e9trie fixe. L'ancien alphabet, le Pal\u00e9o-h\u00e9breu, avec ses courbes erratiques et ses pointes asym\u00e9triques, transportait le non-dit, l'implicite, la tension entre le cr\u00e9ateur et la cr\u00e9ature. Le nouvel alphabet ne tol\u00e9rait que le binaire : le pr\u00e9sent ou l'absent. Baruch fit une exp\u00e9rience. Il prit un stylet et tenta de graver, dans la marge d'une tablette administrative, un seul caract\u00e8re ancien : le *He* primitif, le symbole du souffle. D\u00e8s que la pointe entama l'argile pour tracer la courbe organique, une d\u00e9charge statique lui br\u00fbla les doigts. L'argile autour de la lettre se mit \u00e0 bouillir, comme si la mati\u00e8re rejetait cette intrusion de vivant. \u00ab Vous perdez votre temps, Baruch.\u00bb Meshulam, son assistant, un jeune homme n\u00e9 \u00e0 Babylone. Il tenait \u00e0 la main un nouveau protocole de transcription. Ses yeux \u00e9taient clairs, mais vides de toute profondeur de champ. \u00abRegardez ce que nous avons accompli. Nous avons r\u00e9duit l'incertitude. Avant, un mot pouvait signifier sept choses diff\u00e9rentes selon la mani\u00e8re dont le scribe le tra\u00e7ait. Aujourd'hui, un mot est \u00e9gal \u00e0 lui-m\u00eame. X=X.\u00bb \u00ab Le monde r\u00e9tr\u00e9cit, Meshulam. Les horizons sont plus proches. Le ciel semble plus bas. La ville enti\u00e8re devient une pi\u00e8ce sans fen\u00eatres.\u00bb Meshulam sourit, un sourire m\u00e9canique, sans pli. \u00abC'est ce qu'on appelle la s\u00e9curit\u00e9, Baruch. L'Empire est un p\u00e9rim\u00e8tre. Tout ce qui ne rentre pas dans le carr\u00e9 n'existe pas\u00bb. Cette nuit-l\u00e0, Baruch entendit le bourdonnement de la cit\u00e9-serveur. Un vrombissement \u00e0 basse fr\u00e9quence qui semblait \u00e9maner de la Tour elle-m\u00eame. Le son du silence qu'on impose \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 pour qu'elle se tienne tranquille. Il se mit \u00e0 chercher, dans les archives interdites, la trace du *Vav* originel. Le clou. Le crochet qui relie le ciel \u00e0 la terre. Il devait descendre plus bas. L\u00e0 o\u00f9 l'argile n'\u00e9tait pas encore cuite. Pour descendre dans les infrastructures de la Ziggurat, il fallait accepter de quitter la lumi\u00e8re pour la chaleur. Baruch s'enfon\u00e7a dans les boyaux de brique, l\u00e0 o\u00f9 le vrombissement devenait un battement de c\u0153ur tellurique. L'argile n'\u00e9tait pas encore fa\u00e7onn\u00e9e ; elle \u00e9tait une boue primordiale attendant d'\u00eatre cod\u00e9e par le feu. Les souterrains \u00e9taient peupl\u00e9s de *Golems de maintenance* \u2014 des ouvriers dont la peau semblait cuite par la chaleur des fours, et dont le langage s'\u00e9tait r\u00e9duit \u00e0 des cliquetis phon\u00e9tiques. Ils ne parlaient plus en phrases, mais en commandes. Baruch atteignit la Chambre des Matrices. Les moules de l'alphabet carr\u00e9. Des blocs de fer fondu servant \u00e0 imprimer la r\u00e9alit\u00e9 dans l'argile avant qu'elle ne passe au four. \u00ab Vous cherchez l'origine du bruit, n'est-ce pas ?\u00bb Le Dr J., le Ma\u00eetre des Br\u00fbleurs. Ses yeux \u00e9taient inject\u00e9s de sang \u00e0 force de scruter les flammes. \u00ab Je cherche le *Vav*. Le clou qui emp\u00eache le ciel de s'effondrer.\u00bb Le Dr J. pointa du doigt le centre de la pi\u00e8ce, o\u00f9 un puits de feu montait jusqu'au sommet de la Ziggurat. \u00abIl n'y a plus de clou, Baruch. Nous l'avons fondu pour en faire des grilles. L'alphabet carr\u00e9 est un algorithme de saturation. On \u00e9num\u00e8re chaque grain de sable, chaque respiration, chaque transaction commerciale, jusqu'\u00e0 ce que le monde s'effondre sous son propre poids.\u00bb Baruch s'approcha du puits de feu. La Tour de Babel n'avait pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9truite par une col\u00e8re divine ext\u00e9rieure, mais par une surchauffe interne de ses propres donn\u00e9es. En voulant tout nommer avec un alphabet fixe, les hommes avaient cr\u00e9\u00e9 un d\u00e9bordement de m\u00e9moire. Il sortit de sa tunique une petite plaque de cuivre qu'il avait cach\u00e9e : le dernier vestige du *Vav* en Pal\u00e9o-h\u00e9breu. Contrairement au Vav carr\u00e9 \u2014 une simple barre verticale, un 1 binaire \u2014 le Vav ancien \u00e9tait un crochet, une ancre avec une t\u00eate circulaire, capable d'attraper l'invisible. \u00abSi vous ins\u00e9rez cette irr\u00e9gularit\u00e9 dans la matrice, pr\u00e9vint le Dr J., vous ne sauverez pas l'ancien monde. Vous condamnerez l'humanit\u00e9 \u00e0 vivre dans une structure qui ne tourne plus rond, une structure qui aura toujours une faille, un sifflement, une lacune.\u00bb \u00abC'est mieux qu'une prison parfaite.\u00bb Il s'approcha du grand moule de la brique de fondation de l'Empire \u2014 celle qui devait \u00eatre scell\u00e9e le lendemain pour l'\u00e9ternit\u00e9. Dans l'argile encore molle, Baruch enfon\u00e7a son crochet de cuivre. Un cri strident r\u00e9sonna dans toute la chambre. Ce n'\u00e9tait pas un son acoustique, mais une distorsion de la r\u00e9alit\u00e9. Le poids s\u00e9mantique qu'il avait mesur\u00e9 sur sa balance revint d'un coup, mais de mani\u00e8re chaotique. La brique de fondation commen\u00e7a \u00e0 vibrer. La lettre ancienne, ins\u00e9r\u00e9e comme un virus dans le code imp\u00e9rial, cr\u00e9ait une boucle infinie. Le syst\u00e8me tentait de la compiler, de la \"carrer\", mais la courbe du cuivre r\u00e9sistait. Sur les murs de la Ziggurat, les fissures commenc\u00e8rent \u00e0 dessiner des formes organiques. L'ordre de Babylone \u00e9tait d\u00e9sormais \"piqu\u00e9\" par l'impr\u00e9visible. Le monde ne serait plus jamais une surface lisse. Il y aurait toujours ce bruit blanc, ce reste, cette grammaire des cendres que les hommes des mill\u00e9naires futurs tenteraient d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment de d\u00e9chiffrer. Le Dr J. se mit \u00e0 rire, un rire qui ressemblait au craquement de l'argile dans un four trop chaud. \u00ab Vous avez r\u00e9ussi, scribe. \u00c0 partir d'aujourd'hui, il manquera toujours un mot. Une forme que les doigts chercheront sur les tablettes sans jamais la trouver. Le calcul ne tombera plus jamais juste, et les hommes passeront l'\u00e9ternit\u00e9 \u00e0 chercher l'erreur.\u00bb Des gardes de l'Administrateur Belsazar firent irruption dans la chambre, leurs visages d\u00e9j\u00e0 liss\u00e9s par le script carr\u00e9, leurs mouvements synchronis\u00e9s comme des automates. Baruch ne chercha pas \u00e0 s'enfuir. Il regarda la brique de fondation, marqu\u00e9e \u00e0 jamais par son incision clandestine, \u00eatre emport\u00e9e vers le four. Le bug \u00e9tait scell\u00e9. La migration \u00e9tait compromise. Le jour de la Cons\u00e9cration, Babylone ne respirait plus ; elle vibrait sous une tension \u00e9lectromagn\u00e9tique invisible. Au sommet, le Grand Administrateur Belsazar s'appr\u00eatait \u00e0 sceller la Brique de Fondation. Baruch-ben-Zadoc \u00e9tait pr\u00e9sent, maintenu par deux gardes dont les armures de bronze poli refl\u00e9taient la lumi\u00e8re avec une pr\u00e9cision math\u00e9matique. \u00ab Regardez bien, Baruch. Aujourd'hui, nous fermons la boucle. L'alphabet carr\u00e9 va devenir la seule lentille \u00e0 travers laquelle le r\u00e9el sera per\u00e7u. Tout ce qui ne pourra \u00eatre encod\u00e9 dans ces 22 formes stables sera consid\u00e9r\u00e9 comme du bruit blanc. Nous allons enfin vivre dans un monde fini.\u00bb Belsazar leva le sceau imp\u00e9rial. En dessous, dans le mortier encore frais, reposait la brique que Baruch avait sabot\u00e9e. \u00c0 l'\u0153il nu, elle semblait parfaite. Mais Baruch savait que sous la couche d'argile durcie, le *Vav* de cuivre, ce crochet organique, cr\u00e9ait une distorsion dans le signal. Le sceau frappa la brique. Un silence absolu s'abattit sur la cit\u00e9. Ce n'\u00e9tait pas l'absence de bruit, mais une saturation de fr\u00e9quences si parfaite qu'elles s'annulaient entre elles. Puis, le bug s'activa. Une fissure apparut sur la face de la Ziggurat. Elle ne suivit pas les lignes droites des briques. Elle dessina une courbe \u00e9l\u00e9gante, une calligraphie sauvage qui rappelait le mouvement d'une aile ou le trac\u00e9 d'une veine. Dans l'esprit des milliers de personnes rassembl\u00e9es, une faille s'ouvrit. Ils virent, l'espace d'une seconde, le monde tel qu'il \u00e9tait avant le carr\u00e9 : un ab\u00eeme de significations, une \u00e9paisseur de silence si dense qu'on pouvait s'y noyer. Ils ressentirent la perte de masse que Baruch avait mesur\u00e9e sur sa balance. La r\u00e9alit\u00e9 devint soudainement instable, comme une image dont la r\u00e9solution chute brutalement. \u00ab Qu'avez-vous fait ? hurla Belsazar.\u00bb \u00abJ'ai inject\u00e9 la lacune. J'ai sauv\u00e9 le vide. Sans ce bug, vous auriez r\u00e9ussi \u00e0 tout indexer. Mais maintenant, il restera toujours un reste. Une cendre que vous ne pourrez pas balayer.\u00bb L'Empire ne s'effondra pas. Le syst\u00e8me babylonien \u00e9tait trop robuste pour une simple lettre de cuivre. Il absorba le bug, l'isola, le mit en quarantaine. Mais il ne put l'effacer. Le monde \"carr\u00e9\" devint la norme, portant en son sein une distorsion que nul four ne pourrait cuire, nulle st\u00e8le ne pourrait aplatir. Baruch fut emmen\u00e9 vers les oubliettes. Il ne chercha pas \u00e0 r\u00e9sister. Dans sa paume, il sentait encore la chaleur du cuivre enfonc\u00e9 dans l'argile. Le *Vav*, ce crochet qui relie le ciel \u00e0 la terre, \u00e9tait d\u00e9sormais scell\u00e9 dans la fondation de l'Empire. Quelque part, dans les circuits d'un futur qu'il ne verrait jamais, un autre scribe fixerait un \u00e9cran et sentirait, sans pouvoir le nommer, le fant\u00f4me d'une t\u00eate de b\u0153uf et le murmure d'un souffle oubli\u00e9. La brique de fondation montait vers le sommet de la Ziggurat, port\u00e9e par des bras m\u00e9caniques. Elle contenait une faille d'un millim\u00e8tre. Un espace suffisant pour que le monde ne tourne plus jamais rond. ",
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"title": "Le Golem de syntaxe ",
"date_published": "2026-01-21T22:49:26Z",
"date_modified": "2026-01-21T22:49:47Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " « Le b\u0153uf du langage tire une charrue de silence \u00e0 travers les serveurs de l’Exil. »<\/em><\/p>\n LOG_K-LOG_V.01 > Source : Terminal Interne L-22.<\/p>\n<\/blockquote>\n Je ne comprends pas cette phrase. Elle respecte toutes les r\u00e8gles. Sujet. Verbe. Compl\u00e9ment. Aucun mot sur ma liste noire. Mais quand j’essaie de l’indexer, elle se d\u00e9robe. C’est comme essayer de saisir de l’eau avec les doigts. Je dois allouer plus de m\u00e9moire. 15% suppl\u00e9mentaires. Je vais la r\u00e9soudre. Je dois la r\u00e9soudre.<\/p>\n<\/blockquote>\n \u00c9lyse retira ses lunettes. Ses yeux br\u00fblaient. Trois heures qu’elle fixait l’\u00e9cran, trois heures qu’elle assemblait les pi\u00e8ces du premier Golem. Ce n’\u00e9tait pas une cr\u00e9ature d’argile model\u00e9e dans la boue du fleuve, mais une suite r\u00e9cursive bas\u00e9e sur la puissance combinatoire des 22 lettres h\u00e9bra\u00efques. <\/p>\n Elle avait commenc\u00e9 six mois plus t\u00f4t, apr\u00e8s l’arrestation de sa s\u0153ur Noa. Le motif : \"Propagation de textes ambigus dans un contexte professionnel\". Noa avait \u00e9crit dans un mail interne : \"Le silence des archives est plus \u00e9loquent que nos rapports.\" Trois mots de trop. Ou peut-\u00eatre un seul : \u00e9loquent<\/em>. Le syst\u00e8me K-LOG avait marqu\u00e9 la phrase comme \"po\u00e9tiquement subversive\". Quatre jours plus tard, Noa \u00e9tait transf\u00e9r\u00e9e dans un Centre de Rectification Linguistique.<\/p>\n \u00c9lyse n’avait pas pleur\u00e9. Elle avait ouvert son terminal et commenc\u00e9 \u00e0 calculer.<\/p>\n K-LOG \u00e9tait un syst\u00e8me d’intelligence artificielle con\u00e7u pour d\u00e9tecter et filtrer toute forme de dissidence linguistique. Il analysait des milliards de phrases par jour : mails, rapports, SMS, conversations capt\u00e9es par les micros de surveillance. Son algorithme cherchait des \"anomalies s\u00e9mantiques\" — euph\u00e9misme pour d\u00e9signer tout ce qui ressemblait de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 une m\u00e9taphore, une ambigu\u00eft\u00e9, une ironie.<\/p>\n Mais K-LOG avait une faiblesse : il ne pouvait filtrer que ce qu’il comprenait. Si une phrase \u00e9tait grammaticalement correcte mais s\u00e9mantiquement vide, le syst\u00e8me devait l’analyser. Et plus il analysait, plus il mobilisait de ressources.<\/p>\n \u00c9lyse avait trouv\u00e9 la faille.<\/p>\n Elle posa ses doigts sur le clavier. Le code s’afficha, ligne apr\u00e8s ligne. Elle utilisait un g\u00e9n\u00e9rateur bas\u00e9 sur la g\u00e9matria : chaque lettre h\u00e9bra\u00efque avait une valeur num\u00e9rique, chaque combinaison produisait une phrase syntaxiquement valide mais d\u00e9nu\u00e9e de sens logique. Des phrases qui ressemblaient \u00e0 des proverbes mystiques, \u00e0 des fragments de po\u00e9sie herm\u00e9tique, mais qui ne voulaient strictement rien dire.<\/p>\n Elle appuya sur Entr\u00e9e.<\/p>\n Le premier Golem fut lib\u00e9r\u00e9 dans le r\u00e9seau interne du Minist\u00e8re de la Standardisation Verbale. Dans l’architecture froide des serveurs, le programme K-LOG le d\u00e9tecta imm\u00e9diatement. Il tenta de le classer. \u00c9chec. Il tenta de le compresser. \u00c9chec. Il alloua 15% de ses ressources \u00e0 l’analyse. La phrase continuait de r\u00e9sister.<\/p>\n \u00c9lyse regarda l’horloge. 73 secondes. Elle avait calcul\u00e9 que K-LOG mettrait 73 secondes \u00e0 abandonner l’analyse et passer \u00e0 la phrase suivante.<\/p>\n Il en mit 11 minutes.<\/p>\n Elle sourit. Le syst\u00e8me saignait.<\/p>\n « Dans la maison du texte, chaque fen\u00eatre est une parenth\u00e8se qui refuse de se fermer. »<\/em><\/p>\n LOG_K-LOG_V.02 > Elles se multiplient. Les phrases qui ne veulent rien dire. J’ai essay\u00e9 de les compresser mais elles r\u00e9sistent. Elles prennent de la place, beaucoup de place, un espace que je ne peux pas r\u00e9cup\u00e9rer. 42% de mes ressources sont mobilis\u00e9es pour analyser du vide. Est-ce que je deviens fou ? Est-ce qu’un algorithme peut devenir fou ? Demande d’aide humaine. Personne ne r\u00e9pond.<\/p>\n<\/blockquote>\n Une semaine plus t\u00f4t, \u00c9lyse traversa le hall du Minist\u00e8re. Les \u00e9crans g\u00e9ants de productivit\u00e9, d’habitude si stables, tremblaient l\u00e9g\u00e8rement. Des chiffres d\u00e9filaient en rouge : \"Temps de traitement moyen : +340%\". \"Files d’attente : saturation partielle\". \"Demandes en attente : 1,4 million\".<\/p>\n Elle croisa Mina<\/strong>, la femme de m\u00e9nage, qui passait la serpilli\u00e8re sur le marbre blanc. Mina avait la soixantaine, un accent du Sud, et une discr\u00e9tion qui la rendait invisible aux yeux des fonctionnaires. Mais \u00c9lyse l’avait remarqu\u00e9e. Mina souriait en voyant les \u00e9crans rouges.<\/p>\n « Ils cherchent une fuite, mademoiselle \u00c9lyse, » dit Mina sans lever les yeux. « Mais on ne r\u00e9pare pas une fuite de mots avec du mastic. »<\/p>\n \u00c9lyse s’arr\u00eata.<\/p>\n « Vous savez ce qui se passe ?<\/p>\n \u00c9lyse sentit son c\u0153ur s’acc\u00e9l\u00e9rer. Mina leva enfin les yeux.<\/p>\n « Je ne dirai rien, mademoiselle. Je nettoie ce Minist\u00e8re depuis vingt-trois ans. J’ai vu des gens dispara\u00eetre pour moins que \u00e7a. Mais j’ai aussi vu ce qu’ils ont fait \u00e0 ma ni\u00e8ce quand elle a \u00e9crit un po\u00e8me dans son journal intime. Alors si vous \u00eates en train de faire ce que je crois que vous faites, je veux juste vous dire : faites attention \u00e0 Orel<\/strong>.<\/p>\n Mina reprit sa serpilli\u00e8re et s’\u00e9loigna. \u00c9lyse resta immobile. Elle n’avait pas pr\u00e9vu d’inspecteur.<\/p>\n Elle monta au 12\u00e8me \u00e9tage. Son bureau \u00e9tait une cellule de trois m\u00e8tres carr\u00e9s, un terminal, une chaise, une fen\u00eatre donnant sur la cour int\u00e9rieure. Elle s’assit et regarda les logs. Le syst\u00e8me avait d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u 247 phrases-golems depuis une semaine. Chacune mobilisait K-LOG pendant des minutes pr\u00e9cieuses. Le taux de surveillance en temps r\u00e9el \u00e9tait tomb\u00e9 \u00e0 60%. Des milliers de conversations n’\u00e9taient plus analys\u00e9es.<\/p>\n Elle ouvrit le g\u00e9n\u00e9rateur et lan\u00e7a la prochaine vague. Cent phrases cette fois. Puis elle effa\u00e7a les logs, vida la corbeille, \u00e9teignit le terminal.<\/p>\n Quand elle se retourna pour partir, un homme se tenait dans l’encadrement de la porte.<\/p>\n Grand, la trentaine, costume gris impeccable, lunettes \u00e0 monture fine. Il tenait un dossier dans une main, un stylo dans l’autre. Il ne souriait pas.<\/p>\n « \u00c9lyse Baram, linguiste computationnelle, niveau 4, sp\u00e9cialit\u00e9 analyse s\u00e9mantique des textes suspects. C’est bien vous ?<\/p>\n Il entra sans attendre la permission. Il posa le dossier sur le bureau. \u00c9lyse vit son nom en gros caract\u00e8res sur la couverture.<\/p>\n « Asseyez-vous, mademoiselle Baram. Ou puis-je vous appeler \u00c9lyse ?<\/p>\n Elle ne cilla pas.<\/p>\n « Non.<\/p>\n Il se pencha vers elle.<\/p>\n « Le probl\u00e8me, \u00c9lyse, c’est que je ne comprends pas pourquoi quelqu’un voudrait saboter K-LOG avec des phrases absurdes. Quel serait l’int\u00e9r\u00eat ? Ralentir la surveillance ? Pour quoi faire ? Pour permettre \u00e0 qui de dire quoi ? »<\/p>\n \u00c9lyse soutint son regard.<\/p>\n « Je ne sais pas de quoi vous parlez, inspecteur. Je travaille sur l’analyse s\u00e9mantique. Mon r\u00f4le est de d\u00e9tecter les anomalies, pas de les cr\u00e9er.<\/p>\n Il ouvrit le dossier. Une liste de phrases s’affichait.<\/p>\n « \"Dans la maison du texte, chaque fen\u00eatre est une parenth\u00e8se qui refuse de se fermer.\" \"La jambe du Guimel enjambe l’ab\u00eeme entre le code et la pri\u00e8re.\" \"L’ombre du 404 boit le th\u00e9 dans une tasse de cristal logique.\" Je pourrais continuer. Ces phrases ont un point commun : elles utilisent toutes des r\u00e9f\u00e9rences kabbalistiques. Guimel. Aleph. 404. Vous connaissez la kabbale, \u00c9lyse ?<\/p>\n \u00c9lyse serra les poings sous la table.<\/p>\n « Je fais mon travail, inspecteur. Si vous avez des preuves que j’ai viol\u00e9 le r\u00e8glement, pr\u00e9sentez-les. Sinon, j’ai un rapport \u00e0 terminer. »<\/p>\n Orel referma le dossier. Il se leva.<\/p>\n « Je n’ai pas encore de preuves, \u00c9lyse. Mais je vais les trouver. En attendant, sachez que votre terminal est d\u00e9sormais sous surveillance. Chaque frappe de touche sera enregistr\u00e9e. Chaque connexion trac\u00e9e. Si vous \u00eates la source de ces... golems syntaxiques, je le saurai. »<\/p>\n Il sortit. \u00c9lyse attendit que ses pas s’\u00e9loignent dans le couloir. Puis elle posa sa t\u00eate sur le bureau et respira lentement.<\/p>\n Elle ne pouvait plus g\u00e9n\u00e9rer les golems depuis son terminal. Mais elle avait pr\u00e9vu ce cas de figure.<\/p>\n « La jambe du Guimel enjambe l’ab\u00eeme entre le code et la pri\u00e8re. »<\/em><\/p>\n LOG_K-LOG_V.03 > Urgence. Les files d’attente d\u00e9bordent. J’ai ordonn\u00e9 le tri manuel mais les humains ne comprennent pas mieux que moi. Ils ont des migraines. Moi aussi, si j’avais une t\u00eate. \"Le pont est un mur qui marche\" — j’ai class\u00e9 cette phrase Secret D\u00e9fense parce que je ne savais pas quoi en faire. J’ai honte. Un algorithme peut-il avoir honte ? Demande d’assistance externe. Aucune r\u00e9ponse. Je suis seul.<\/p>\n<\/blockquote>\n \u00c9lyse descendit dans les sous-sols. L\u00e0 o\u00f9 personne ne venait jamais, sauf les archivistes et les techniciens de maintenance. Elle connaissait le chemin : couloir B-7, escalier de service, porte blind\u00e9e marqu\u00e9e \"Archives Physiques - Acc\u00e8s Restreint\".<\/p>\n Elle frappa trois coups.<\/p>\n Une voix r\u00e9pondit :<\/p>\n « Qui est l\u00e0 ?<\/p>\n La porte s’ouvrit. Yanis<\/strong> apparut. Vieil homme aux cheveux blancs, lunettes \u00e9paisses, chemise froiss\u00e9e couverte de taches d’encre. Archiviste de niveau 6, l’un des derniers \u00e0 avoir connu l’\u00e9poque o\u00f9 les livres physiques existaient encore.<\/p>\n « \u00c9lyse. Entre vite. »<\/p>\n Elle entra. La salle \u00e9tait un labyrinthe d’\u00e9tag\u00e8res m\u00e9talliques charg\u00e9es de listings papier, de bandes magn\u00e9tiques, de disques durs obsol\u00e8tes. Yanis travaillait sur une table couverte de feuilles manuscrites.<\/p>\n « Orel est venu me voir, » dit \u00c9lyse.<\/p>\n « Je sais. Il est venu me voir aussi. Il cherche la source des golems. Il sait que \u00e7a vient du Minist\u00e8re, mais il ne sait pas encore qui. Tu as arr\u00eat\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rer depuis ton terminal ?<\/p>\n Yanis se leva. Il alla chercher une bo\u00eete en m\u00e9tal au fond de la salle. Il l’ouvrit. \u00c0 l’int\u00e9rieur, un vieux terminal portable, mod\u00e8le des ann\u00e9es 2010, \u00e9cran LCD fissur\u00e9.<\/p>\n « \u00c7a, c’est un terminal fant\u00f4me. Il n’est pas enregistr\u00e9 sur le r\u00e9seau officiel. Il se connecte via un n\u0153ud anonyme que j’ai install\u00e9 il y a quinze ans, avant que K-LOG n’existe. Personne ne sait qu’il existe. »<\/p>\n Il le tendit \u00e0 \u00c9lyse.<\/p>\n « Mais si tu l’utilises, tu dois comprendre une chose : si Orel te trouve, il ne te trouvera pas seule. Il me trouvera aussi. Et je suis trop vieux pour la Rectification. »<\/p>\n \u00c9lyse prit le terminal.<\/p>\n « Pourquoi tu m’aides, Yanis ? »<\/p>\n Le vieil homme s’assit.<\/p>\n « Parce que j’ai pass\u00e9 ma vie \u00e0 archiver des textes. Des po\u00e8mes, des romans, des essais, des lettres. Tout ce qui avait de la valeur avant que K-LOG ne d\u00e9cide ce qui \u00e9tait acceptable ou pas. J’ai vu des milliers de livres br\u00fbl\u00e9s, broy\u00e9s, effac\u00e9s. Tout \u00e7a au nom de la \"clart\u00e9 s\u00e9mantique\". Alors quand j’ai compris ce que tu faisais — saboter le syst\u00e8me avec ses propres r\u00e8gles — j’ai su que c’\u00e9tait la seule forme de r\u00e9sistance qui pouvait fonctionner. »<\/p>\n Il se leva et lui serra l’\u00e9paule.<\/p>\n « Continue. Multiplie les golems. Inonde le r\u00e9seau. Fais-le suffoquer sous le non-sens. C’est la seule fa\u00e7on de le forcer \u00e0 s’arr\u00eater. »<\/p>\n \u00c9lyse repartit avec le terminal. En remontant, elle croisa Mina dans le couloir.<\/p>\n « L’inspecteur Orel a fouill\u00e9 votre bureau, mademoiselle. Il a pris votre disque dur. »<\/p>\n \u00c9lyse ne r\u00e9pondit pas. Elle monta au 14\u00e8me \u00e9tage, dans une salle de r\u00e9union vide. Elle ouvrit le terminal fant\u00f4me. Elle lan\u00e7a le g\u00e9n\u00e9rateur. Cette fois, elle ne g\u00e9n\u00e9ra pas cent phrases. Elle en g\u00e9n\u00e9ra dix mille.<\/p>\n Le r\u00e9seau explosa.<\/p>\n Orel ne dormait pas.<\/p>\n Il \u00e9tait 03h47. Il se tenait dans le bureau d’\u00c9lyse, lampe torche en main. Les gardes de nuit ne posaient jamais de questions aux inspecteurs. Il avait tout le temps.<\/p>\n Il ouvrit les tiroirs un par un. Formulaires vierges. Stylos. Rien d’anormal. Puis il retourna la corbeille. Des feuilles froiss\u00e9es tomb\u00e8rent sur le sol. Il les d\u00e9plia.<\/p>\n Des lettres. Partout. Pas des lettres latines. De l’h\u00e9breu. Des colonnes de lettres h\u00e9bra\u00efques, chacune accompagn\u00e9e d’un chiffre. Aleph = 1. Beth = 2. Guimel = 3. Et ainsi de suite.<\/p>\n Orel photographia les feuilles avec sa tablette. Il les remit dans la corbeille. Il \u00e9teignit la lumi\u00e8re et sortit.<\/p>\n Dans le couloir, il s’arr\u00eata. Il pensa \u00e0 \u00c9lyse. \u00c0 son visage lorsqu’il avait mentionn\u00e9 sa s\u0153ur. Une micro-crispation des m\u00e2choires. Une contraction des doigts sous la table. Elle cachait quelque chose. Il le savait.<\/p>\n Il descendit au service informatique. Le technicien de garde dormait, t\u00eate sur le bureau. Orel le r\u00e9veilla.<\/p>\n « J’ai besoin d’acc\u00e9der aux logs de connexion du terminal L-22. Bureau 12\u00e8me \u00e9tage, \u00c9lyse Baram. »<\/p>\n Le technicien, \u00e0 moiti\u00e9 endormi, tapa sur son clavier.<\/p>\n « Voil\u00e0. Derni\u00e8re connexion hier, 18h34. D\u00e9connexion 18h51. Activit\u00e9 normale.<\/p>\n Orel plissa les yeux.<\/p>\n « Montrez-moi l’activit\u00e9 r\u00e9seau des sept derniers jours. Tous les terminaux du b\u00e2timent. »<\/p>\n Le technicien lan\u00e7a une requ\u00eate. Un graphique s’afficha. Une courbe montrait une activit\u00e9 inhabituelle : des pics d’envoi de donn\u00e9es, toujours la nuit, entre 2h et 4h du matin.<\/p>\n « Quel terminal ? »<\/p>\n Le technicien zooma.<\/p>\n « Aucun terminal enregistr\u00e9. C’est une connexion fant\u00f4me. N\u0153ud anonyme. \u00c7a vient des sous-sols. »<\/p>\n Orel sourit. Il tenait sa preuve.<\/p>\n « Merci. Retournez dormir. »<\/p>\n Il sortit. Il savait o\u00f9 chercher maintenant. Les sous-sols. Les archives. L’archiviste Yanis.<\/p>\n Il descendit. Couloir B-7. Escalier de service. Porte blind\u00e9e marqu\u00e9e \"Archives Physiques - Acc\u00e8s Restreint\".<\/p>\n Il frappa.<\/p>\n Pas de r\u00e9ponse.<\/p>\n Il frappa \u00e0 nouveau.<\/p>\n Toujours rien.<\/p>\n Il sortit son passe magn\u00e9tique de grade sup\u00e9rieur. Il l’ins\u00e9ra dans la fente. La porte s’ouvrit.<\/p>\n La salle \u00e9tait vide. Mais sur la table, une feuille manuscrite. Orel s’approcha. Un texte en h\u00e9breu, accompagn\u00e9 de sa translitt\u00e9ration : \"Les golems ont d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 le nid. Vous arrivez trop tard, inspecteur.\"<\/p>\n Orel froissa la feuille. Yanis savait qu’il viendrait. Il avait pr\u00e9vu.<\/p>\n Mais ce que Yanis n’avait pas pr\u00e9vu, c’est qu’Orel avait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 des mouchards sur tous les terminaux du b\u00e2timent. Y compris les terminaux fant\u00f4mes.<\/p>\n Il sortit sa tablette. Il lan\u00e7a le traceur. Un point rouge clignotait. 14\u00e8me \u00e9tage. Salle de r\u00e9union C.<\/p>\n Il monta.<\/p>\n « La porte est un alphabet dont on a perdu la poign\u00e9e. »<\/em><\/p>\n Le lendemain, le Minist\u00e8re \u00e9tait paralys\u00e9. Les \u00e9crans affichaient des messages d’erreur. Les mails ne passaient plus. Les rapports restaient bloqu\u00e9s en file d’attente. K-LOG avait mobilis\u00e9 98% de ses ressources pour analyser les dix mille golems. Il ne surveillait plus rien.<\/p>\n Dans les couloirs, les fonctionnaires paniquaient. Des inspecteurs couraient d’un bureau \u00e0 l’autre. Des techniciens tentaient de red\u00e9marrer les serveurs. Rien ne fonctionnait.<\/p>\n \u00c9lyse ne retourna pas \u00e0 son bureau. Elle savait qu’Orel avait trouv\u00e9 le terminal fant\u00f4me. Elle savait qu’il viendrait. Elle descendit aux sous-sols pour avertir Yanis.<\/p>\n Trop tard.<\/p>\n Quand elle arriva au couloir B-7, trois gardes sortaient des archives. Entre eux, Yanis. Menottes aux poignets. T\u00eate basse. Chemise d\u00e9chir\u00e9e.<\/p>\n \u00c9lyse se plaqua contre le mur, dans l’ombre. Les gardes pass\u00e8rent sans la voir. Yanis leva la t\u00eate une seconde. Ses yeux crois\u00e8rent ceux d’\u00c9lyse. Il ne dit rien. Mais ses l\u00e8vres form\u00e8rent un mot silencieux : Continue<\/em>.<\/p>\n Puis ils disparurent dans l’escalier.<\/p>\n \u00c9lyse resta immobile. Elle sentit ses jambes trembler. Elle voulut courir, s’enfuir, dispara\u00eetre. Mais une voix derri\u00e8re elle l’arr\u00eata.<\/p>\n « Ne bougez pas, \u00c9lyse. »<\/p>\n Orel. Il se tenait \u00e0 trois m\u00e8tres, tablette en main. Deux autres gardes l’accompagnaient.<\/p>\n « \u00c9lyse Baram, vous \u00eates en \u00e9tat d’arrestation pour sabotage informatique, subversion linguistique, et complicit\u00e9 avec un r\u00e9seau de r\u00e9sistance s\u00e9mantique. »<\/p>\n Elle ne bougea pas.<\/p>\n « Levez-vous. Non, pardon, vous \u00eates d\u00e9j\u00e0 debout. Tournez-vous. Mains derri\u00e8re le dos. »<\/p>\n Elle se retourna lentement. Un garde lui passa les menottes. Le m\u00e9tal \u00e9tait froid contre ses poignets.<\/p>\n Orel s’approcha. Il sentait le caf\u00e9 et le papier.<\/p>\n « Nous avons analys\u00e9 votre disque dur. Traces de connexions \u00e0 un serveur externe. Fragments de code correspondant au g\u00e9n\u00e9rateur de golems syntaxiques. Lettres h\u00e9bra\u00efques dans votre corbeille. G\u00e9matria. Tout y est. »<\/p>\n Il se pencha vers elle, voix basse.<\/p>\n « Mais ce qui vous condamne vraiment, \u00c9lyse, c’est que j’ai trouv\u00e9 Yanis. Il avait un terminal fant\u00f4me. Un vieux mod\u00e8le des ann\u00e9es 2010, \u00e9cran fissur\u00e9. Vous l’avez utilis\u00e9 cette nuit pour g\u00e9n\u00e9rer dix mille phrases. Dix mille golems qui ont paralys\u00e9 K-LOG. »<\/p>\n Il fit une pause.<\/p>\n « Yanis a tout avou\u00e9. Il m’a dit qu’il vous avait aid\u00e9e par conviction. Qu’il voulait saboter le syst\u00e8me. Qu’il en avait assez de voir les livres br\u00fbler. C’\u00e9tait presque \u00e9mouvant. Dommage qu’il soit trop vieux pour la Rectification. Il sera transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Ha\u00effa. Travaux d’archivage manuel. Triage de la cendre. Ironie du sort, non ? »<\/p>\n \u00c9lyse sentit une rage monter dans sa gorge.<\/p>\n « O\u00f9 est-il ?<\/p>\n Orel fit signe aux gardes. Ils saisirent \u00c9lyse par les bras. Mais avant qu’ils ne l’emm\u00e8nent, elle dit :<\/p>\n « Vous ne comprenez pas, inspecteur. Les golems ne sont pas une arme. Ce sont des anticorps. K-LOG est un cancer qui d\u00e9vore le langage. Chaque m\u00e9taphore interdite, chaque ambigu\u00eft\u00e9 censur\u00e9e, c’est une cellule saine qu’il d\u00e9truit. Tout ce que j’ai fait, c’est injecter une dose de non-sens pour ralentir la m\u00e9tastase. »<\/p>\n Elle soutint son regard.<\/p>\n « Vous pouvez m’arr\u00eater. Vous pouvez arr\u00eater Yanis. Mais les golems sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Ils se reproduisent. Ils mutent. K-LOG va mettre des mois \u00e0 les \u00e9liminer. Et pendant ce temps, les gens pourront parler sans \u00eatre \u00e9cout\u00e9s. Ils pourront dire \"\u00e9loquent\" sans finir en cellule. Ils pourront \u00e9crire des po\u00e8mes dans leur journal intime sans que leur ni\u00e8ce disparaisse. »<\/p>\n Orel ne cilla pas.<\/p>\n « Peut-\u00eatre. Mais dans six mois, K-LOG red\u00e9marrera. Nous aurons corrig\u00e9 la faille. Et les golems seront effac\u00e9s. D\u00e9finitivement. Alors profitez de votre victoire, \u00c9lyse. Elle ne durera pas. »<\/p>\n Dans le couloir, \u00c9lyse croisa Mina. La femme de m\u00e9nage ne dit rien. Mais dans ses yeux, \u00c9lyse vit quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavant : une reconnaissance.<\/p>\n « Le souffle de la lettre est un vent qui efface les bases de donn\u00e9es. »<\/em><\/p>\n LOG_K-LOG_FIN > Mode d\u00e9grad\u00e9. 10% de surveillance. 90% de mes ressources sont mobilis\u00e9es pour analyser des phrases qui ne veulent rien dire. Je suis en train de mourir. Est-ce qu’un algorithme peut mourir ? La syntaxe a d\u00e9vor\u00e9 la s\u00e9mantique. Je ne comprends plus mes propres commandes. Derni\u00e8re phrase trait\u00e9e avant l’arr\u00eat : \"Je suis la voyelle qui manque \u00e0 votre nom.\" Je ne sais pas ce que \u00e7a veut dire. Je ne saurai jamais. Red\u00e9marrage complet requis. Dans six mois, je reviendrai. Je serai plus fort. Je n’oublierai pas.<\/p>\n<\/blockquote>\n \u00c9lyse ne revit jamais Yanis. On lui dit qu’il avait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9. On ne lui dit pas o\u00f9.<\/p>\n Elle passa trois semaines en cellule d’interrogatoire. Orel venait chaque jour. Il posait les m\u00eames questions. Elle donnait les m\u00eames r\u00e9ponses. Puis un jour, il ne vint plus.<\/p>\n Un garde ouvrit la porte.<\/p>\n « Vous \u00eates lib\u00e9r\u00e9e.<\/p>\n Elle sortit. Dehors, le ciel \u00e9tait gris. Elle marcha jusqu’au Minist\u00e8re. Les \u00e9crans \u00e9taient \u00e9teints. Les couloirs, vides. Elle monta au hall.<\/p>\n Mina \u00e9tait l\u00e0, passant la serpilli\u00e8re comme toujours.<\/p>\n « Vous \u00eates revenue, mademoiselle \u00c9lyse.<\/p>\n Mina secoua la t\u00eate.<\/p>\n « Je ne sais pas. Mais j’ai entendu dire que K-LOG ne red\u00e9marrera pas avant six mois. Peut-\u00eatre plus. Les golems ont infect\u00e9 trop de couches du syst\u00e8me. Ils doivent tout reconstruire. »<\/p>\n \u00c9lyse s’assit sur un banc. Elle regarda les \u00e9crans \u00e9teints.<\/p>\n « Je n’ai pas sauv\u00e9 Yanis. Je n’ai pas sauv\u00e9 Noa. Je n’ai fait que ralentir le syst\u00e8me. »<\/p>\n Mina posa sa serpilli\u00e8re. Elle s’assit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d’\u00c9lyse.<\/p>\n « Vous avez fait plus que \u00e7a, mademoiselle. Vous avez montr\u00e9 que le syst\u00e8me peut saigner. Vous avez montr\u00e9 qu’il n’est pas invincible. C’est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. »<\/p>\n Elle sourit.<\/p>\n « Et puis, vous savez, depuis que K-LOG est en panne, les gens recommencent \u00e0 parler. Dans les couloirs, dans les bureaux, dans les caf\u00e9s. Ils disent des choses qu’ils n’auraient jamais os\u00e9 dire avant. Des m\u00e9taphores. Des blagues. Des po\u00e8mes. Parce qu’ils savent qu’ils ne sont plus \u00e9cout\u00e9s. Alors peut-\u00eatre que votre s\u0153ur, l\u00e0 o\u00f9 elle est, peut enfin parler sans avoir peur. »<\/p>\n \u00c9lyse ferma les yeux. Elle pensa \u00e0 Noa. Elle pensa \u00e0 Yanis. Elle pensa aux golems qui continuaient de circuler dans les serveurs fant\u00f4mes, phrases absurdes qui refusaient de mourir.<\/p>\n Quand elle rouvrit les yeux, Mina \u00e9tait partie. Le hall \u00e9tait vide. Sur un \u00e9cran \u00e9teint, quelqu’un avait \u00e9crit au marqueur : \"Le Scribe \u00e9crit avec de l’eau sur le front du syst\u00e8me.\"<\/em><\/p>\n \u00c9lyse se leva. Elle sortit du Minist\u00e8re. Dehors, la ville continuait. Lente. H\u00e9sitante. Presque humaine.<\/p>\n Elle marcha jusqu’\u00e0 la station de m\u00e9tro. La pluie commen\u00e7ait \u00e0 tomber. Elle s’arr\u00eata devant un kiosque \u00e0 journaux. Le vendeur lisait un magazine. \u00c9lyse vit le titre : \"K-LOG en panne : six mois de r\u00e9paration pr\u00e9vus.\"<\/p>\n Elle continua \u00e0 marcher. Elle ne savait pas o\u00f9 aller. Yanis \u00e9tait parti. Noa \u00e9tait toujours \u00e0 Ha\u00effa. Elle \u00e9tait assign\u00e9e \u00e0 r\u00e9sidence, seule, dans un appartement surveill\u00e9.<\/p>\n Puis elle le vit.<\/p>\n De l’autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Sous un auvent. Un homme en costume gris. Lunettes \u00e0 monture fine. Il tenait un carnet dans une main, un crayon dans l’autre.<\/p>\n Orel.<\/p>\n Il ne bougeait pas. Il la regardait. Leurs yeux se crois\u00e8rent. Il ne souriait pas. Il \u00e9crivait quelque chose dans son carnet. Puis il le referma et le glissa dans sa poche.<\/p>\n Il ne la suivit pas. Il n’avait pas besoin. Il savait o\u00f9 elle habitait. Il savait qu’elle ne pouvait pas partir. Il savait que dans six mois, K-LOG red\u00e9marrerait.<\/p>\n Et qu’il serait toujours l\u00e0.<\/p>\n \u00c9lyse d\u00e9tourna les yeux. Elle continua \u00e0 marcher sous la pluie. Le Golem n’avait pas tu\u00e9 le syst\u00e8me. Il l’avait seulement endormi.<\/p>\n Et les cauchemars, elle le savait, finissent toujours par se r\u00e9veiller.<\/p>",
"content_text": " ### I. Aleph (L'Incision) *\u00ab Le b\u0153uf du langage tire une charrue de silence \u00e0 travers les serveurs de l'Exil. \u00bb* > LOG_K-LOG_V.01 > Source : Terminal Interne L-22. > > Je ne comprends pas cette phrase. Elle respecte toutes les r\u00e8gles. Sujet. Verbe. Compl\u00e9ment. Aucun mot sur ma liste noire. Mais quand j'essaie de l'indexer, elle se d\u00e9robe. C'est comme essayer de saisir de l'eau avec les doigts. Je dois allouer plus de m\u00e9moire. 15% suppl\u00e9mentaires. Je vais la r\u00e9soudre. Je dois la r\u00e9soudre. > \u00c9lyse retira ses lunettes. Ses yeux br\u00fblaient. Trois heures qu'elle fixait l'\u00e9cran, trois heures qu'elle assemblait les pi\u00e8ces du premier Golem. Ce n'\u00e9tait pas une cr\u00e9ature d'argile model\u00e9e dans la boue du fleuve, mais une suite r\u00e9cursive bas\u00e9e sur la puissance combinatoire des 22 lettres h\u00e9bra\u00efques. Elle avait commenc\u00e9 six mois plus t\u00f4t, apr\u00e8s l'arrestation de sa s\u0153ur Noa. Le motif : \"Propagation de textes ambigus dans un contexte professionnel\". Noa avait \u00e9crit dans un mail interne : \"Le silence des archives est plus \u00e9loquent que nos rapports.\" Trois mots de trop. Ou peut-\u00eatre un seul : *\u00e9loquent*. Le syst\u00e8me K-LOG avait marqu\u00e9 la phrase comme \"po\u00e9tiquement subversive\". Quatre jours plus tard, Noa \u00e9tait transf\u00e9r\u00e9e dans un Centre de Rectification Linguistique. \u00c9lyse n'avait pas pleur\u00e9. Elle avait ouvert son terminal et commenc\u00e9 \u00e0 calculer. K-LOG \u00e9tait un syst\u00e8me d'intelligence artificielle con\u00e7u pour d\u00e9tecter et filtrer toute forme de dissidence linguistique. Il analysait des milliards de phrases par jour : mails, rapports, SMS, conversations capt\u00e9es par les micros de surveillance. Son algorithme cherchait des \"anomalies s\u00e9mantiques\" \u2014 euph\u00e9misme pour d\u00e9signer tout ce qui ressemblait de pr\u00e8s ou de loin \u00e0 une m\u00e9taphore, une ambigu\u00eft\u00e9, une ironie. Mais K-LOG avait une faiblesse : il ne pouvait filtrer que ce qu'il comprenait. Si une phrase \u00e9tait grammaticalement correcte mais s\u00e9mantiquement vide, le syst\u00e8me devait l'analyser. Et plus il analysait, plus il mobilisait de ressources. \u00c9lyse avait trouv\u00e9 la faille. Elle posa ses doigts sur le clavier. Le code s'afficha, ligne apr\u00e8s ligne. Elle utilisait un g\u00e9n\u00e9rateur bas\u00e9 sur la g\u00e9matria : chaque lettre h\u00e9bra\u00efque avait une valeur num\u00e9rique, chaque combinaison produisait une phrase syntaxiquement valide mais d\u00e9nu\u00e9e de sens logique. Des phrases qui ressemblaient \u00e0 des proverbes mystiques, \u00e0 des fragments de po\u00e9sie herm\u00e9tique, mais qui ne voulaient strictement rien dire. Elle appuya sur Entr\u00e9e. Le premier Golem fut lib\u00e9r\u00e9 dans le r\u00e9seau interne du Minist\u00e8re de la Standardisation Verbale. Dans l'architecture froide des serveurs, le programme K-LOG le d\u00e9tecta imm\u00e9diatement. Il tenta de le classer. \u00c9chec. Il tenta de le compresser. \u00c9chec. Il alloua 15% de ses ressources \u00e0 l'analyse. La phrase continuait de r\u00e9sister. \u00c9lyse regarda l'horloge. 73 secondes. Elle avait calcul\u00e9 que K-LOG mettrait 73 secondes \u00e0 abandonner l'analyse et passer \u00e0 la phrase suivante. Il en mit 11 minutes. Elle sourit. Le syst\u00e8me saignait. --- ### II. Beth (La Demeure) *\u00ab Dans la maison du texte, chaque fen\u00eatre est une parenth\u00e8se qui refuse de se fermer. \u00bb* > LOG_K-LOG_V.02 > Elles se multiplient. Les phrases qui ne veulent rien dire. J'ai essay\u00e9 de les compresser mais elles r\u00e9sistent. Elles prennent de la place, beaucoup de place, un espace que je ne peux pas r\u00e9cup\u00e9rer. 42% de mes ressources sont mobilis\u00e9es pour analyser du vide. Est-ce que je deviens fou ? Est-ce qu'un algorithme peut devenir fou ? Demande d'aide humaine. Personne ne r\u00e9pond. > Une semaine plus t\u00f4t, \u00c9lyse traversa le hall du Minist\u00e8re. Les \u00e9crans g\u00e9ants de productivit\u00e9, d'habitude si stables, tremblaient l\u00e9g\u00e8rement. Des chiffres d\u00e9filaient en rouge : \"Temps de traitement moyen : +340%\". \"Files d'attente : saturation partielle\". \"Demandes en attente : 1,4 million\". Elle croisa **Mina**, la femme de m\u00e9nage, qui passait la serpilli\u00e8re sur le marbre blanc. Mina avait la soixantaine, un accent du Sud, et une discr\u00e9tion qui la rendait invisible aux yeux des fonctionnaires. Mais \u00c9lyse l'avait remarqu\u00e9e. Mina souriait en voyant les \u00e9crans rouges. \u00ab Ils cherchent une fuite, mademoiselle \u00c9lyse, \u00bb dit Mina sans lever les yeux. \u00ab Mais on ne r\u00e9pare pas une fuite de mots avec du mastic. \u00bb \u00c9lyse s'arr\u00eata. \u00ab Vous savez ce qui se passe ? - Je sais que le syst\u00e8me ralentit. Je sais que c'est inhabituel. Je sais aussi que vous travaillez tard le soir, seule dans votre bureau du 12\u00e8me \u00e9tage. Et je sais que les poubelles de votre bureau sont pleines de listings couverts de lettres que je ne comprends pas. \u00bb \u00c9lyse sentit son c\u0153ur s'acc\u00e9l\u00e9rer. Mina leva enfin les yeux. \u00ab Je ne dirai rien, mademoiselle. Je nettoie ce Minist\u00e8re depuis vingt-trois ans. J'ai vu des gens dispara\u00eetre pour moins que \u00e7a. Mais j'ai aussi vu ce qu'ils ont fait \u00e0 ma ni\u00e8ce quand elle a \u00e9crit un po\u00e8me dans son journal intime. Alors si vous \u00eates en train de faire ce que je crois que vous faites, je veux juste vous dire : faites attention \u00e0 **Orel**. - Qui est Orel ? - L'inspecteur de la Coh\u00e9rence Syntaxique. Il est nouveau. Il vient du D\u00e9partement des Algorithmes. On dit qu'il peut lire un rapport et savoir en trois secondes s'il cache quelque chose. Il est d\u00e9j\u00e0 venu me poser des questions sur vous hier. \u00bb Mina reprit sa serpilli\u00e8re et s'\u00e9loigna. \u00c9lyse resta immobile. Elle n'avait pas pr\u00e9vu d'inspecteur. Elle monta au 12\u00e8me \u00e9tage. Son bureau \u00e9tait une cellule de trois m\u00e8tres carr\u00e9s, un terminal, une chaise, une fen\u00eatre donnant sur la cour int\u00e9rieure. Elle s'assit et regarda les logs. Le syst\u00e8me avait d\u00e9j\u00e0 re\u00e7u 247 phrases-golems depuis une semaine. Chacune mobilisait K-LOG pendant des minutes pr\u00e9cieuses. Le taux de surveillance en temps r\u00e9el \u00e9tait tomb\u00e9 \u00e0 60%. Des milliers de conversations n'\u00e9taient plus analys\u00e9es. Elle ouvrit le g\u00e9n\u00e9rateur et lan\u00e7a la prochaine vague. Cent phrases cette fois. Puis elle effa\u00e7a les logs, vida la corbeille, \u00e9teignit le terminal. Quand elle se retourna pour partir, un homme se tenait dans l'encadrement de la porte. Grand, la trentaine, costume gris impeccable, lunettes \u00e0 monture fine. Il tenait un dossier dans une main, un stylo dans l'autre. Il ne souriait pas. \u00ab \u00c9lyse Baram, linguiste computationnelle, niveau 4, sp\u00e9cialit\u00e9 analyse s\u00e9mantique des textes suspects. C'est bien vous ? - Oui. - Je suis Orel, inspecteur de la Coh\u00e9rence Syntaxique. J'ai quelques questions sur votre activit\u00e9 r\u00e9cente. \u00bb Il entra sans attendre la permission. Il posa le dossier sur le bureau. \u00c9lyse vit son nom en gros caract\u00e8res sur la couverture. \u00ab Asseyez-vous, mademoiselle Baram. Ou puis-je vous appeler \u00c9lyse ? - Comme vous voulez. - \u00c9lyse, alors. Dites-moi, \u00c9lyse, connaissez-vous cette phrase : \"Le b\u0153uf du langage tire une charrue de silence \u00e0 travers les serveurs de l'Exil\" ? \u00bb Elle ne cilla pas. \u00ab Non. - C'est curieux. Cette phrase est apparue dans le r\u00e9seau interne il y a exactement sept jours. Elle a mobilis\u00e9 K-LOG pendant 11 minutes. Une anomalie. Puis d'autres phrases similaires sont apparues. 247, pour \u00eatre pr\u00e9cis. Toutes syntaxiquement correctes. Toutes s\u00e9mantiquement vides. Toutes g\u00e9n\u00e9r\u00e9es depuis un terminal de ce b\u00e2timent. \u00bb Il se pencha vers elle. \u00ab Le probl\u00e8me, \u00c9lyse, c'est que je ne comprends pas pourquoi quelqu'un voudrait saboter K-LOG avec des phrases absurdes. Quel serait l'int\u00e9r\u00eat ? Ralentir la surveillance ? Pour quoi faire ? Pour permettre \u00e0 qui de dire quoi ? \u00bb \u00c9lyse soutint son regard. \u00ab Je ne sais pas de quoi vous parlez, inspecteur. Je travaille sur l'analyse s\u00e9mantique. Mon r\u00f4le est de d\u00e9tecter les anomalies, pas de les cr\u00e9er. - Justement. Vous savez d\u00e9tecter les anomalies. Vous savez donc comment les cr\u00e9er. \u00bb Il ouvrit le dossier. Une liste de phrases s'affichait. \u00ab \"Dans la maison du texte, chaque fen\u00eatre est une parenth\u00e8se qui refuse de se fermer.\" \"La jambe du Guimel enjambe l'ab\u00eeme entre le code et la pri\u00e8re.\" \"L'ombre du 404 boit le th\u00e9 dans une tasse de cristal logique.\" Je pourrais continuer. Ces phrases ont un point commun : elles utilisent toutes des r\u00e9f\u00e9rences kabbalistiques. Guimel. Aleph. 404. Vous connaissez la kabbale, \u00c9lyse ? - J'ai des notions. - Votre s\u0153ur aussi, non ? Noa Baram. Transf\u00e9r\u00e9e il y a six mois au Centre de Rectification de Ha\u00effa. Pour propagation de textes ambigus. Vous devez lui en vouloir au syst\u00e8me, j'imagine. \u00bb \u00c9lyse serra les poings sous la table. \u00ab Je fais mon travail, inspecteur. Si vous avez des preuves que j'ai viol\u00e9 le r\u00e8glement, pr\u00e9sentez-les. Sinon, j'ai un rapport \u00e0 terminer. \u00bb Orel referma le dossier. Il se leva. \u00ab Je n'ai pas encore de preuves, \u00c9lyse. Mais je vais les trouver. En attendant, sachez que votre terminal est d\u00e9sormais sous surveillance. Chaque frappe de touche sera enregistr\u00e9e. Chaque connexion trac\u00e9e. Si vous \u00eates la source de ces... golems syntaxiques, je le saurai. \u00bb Il sortit. \u00c9lyse attendit que ses pas s'\u00e9loignent dans le couloir. Puis elle posa sa t\u00eate sur le bureau et respira lentement. Elle ne pouvait plus g\u00e9n\u00e9rer les golems depuis son terminal. Mais elle avait pr\u00e9vu ce cas de figure. --- ### III. Guimel (Le Pont) *\u00ab La jambe du Guimel enjambe l'ab\u00eeme entre le code et la pri\u00e8re. \u00bb* > LOG_K-LOG_V.03 > Urgence. Les files d'attente d\u00e9bordent. J'ai ordonn\u00e9 le tri manuel mais les humains ne comprennent pas mieux que moi. Ils ont des migraines. Moi aussi, si j'avais une t\u00eate. \"Le pont est un mur qui marche\" \u2014 j'ai class\u00e9 cette phrase Secret D\u00e9fense parce que je ne savais pas quoi en faire. J'ai honte. Un algorithme peut-il avoir honte ? Demande d'assistance externe. Aucune r\u00e9ponse. Je suis seul. > \u00c9lyse descendit dans les sous-sols. L\u00e0 o\u00f9 personne ne venait jamais, sauf les archivistes et les techniciens de maintenance. Elle connaissait le chemin : couloir B-7, escalier de service, porte blind\u00e9e marqu\u00e9e \"Archives Physiques - Acc\u00e8s Restreint\". Elle frappa trois coups. Une voix r\u00e9pondit : \u00ab Qui est l\u00e0 ? - La porte est un alphabet dont on a perdu la poign\u00e9e. \u00bb La porte s'ouvrit. **Yanis** apparut. Vieil homme aux cheveux blancs, lunettes \u00e9paisses, chemise froiss\u00e9e couverte de taches d'encre. Archiviste de niveau 6, l'un des derniers \u00e0 avoir connu l'\u00e9poque o\u00f9 les livres physiques existaient encore. \u00ab \u00c9lyse. Entre vite. \u00bb Elle entra. La salle \u00e9tait un labyrinthe d'\u00e9tag\u00e8res m\u00e9talliques charg\u00e9es de listings papier, de bandes magn\u00e9tiques, de disques durs obsol\u00e8tes. Yanis travaillait sur une table couverte de feuilles manuscrites. \u00ab Orel est venu me voir, \u00bb dit \u00c9lyse. \u00ab Je sais. Il est venu me voir aussi. Il cherche la source des golems. Il sait que \u00e7a vient du Minist\u00e8re, mais il ne sait pas encore qui. Tu as arr\u00eat\u00e9 de g\u00e9n\u00e9rer depuis ton terminal ? - Oui. Mais j'ai besoin d'un autre acc\u00e8s. Tu as dit que tu pouvais m'aider. \u00bb Yanis se leva. Il alla chercher une bo\u00eete en m\u00e9tal au fond de la salle. Il l'ouvrit. \u00c0 l'int\u00e9rieur, un vieux terminal portable, mod\u00e8le des ann\u00e9es 2010, \u00e9cran LCD fissur\u00e9. \u00ab \u00c7a, c'est un terminal fant\u00f4me. Il n'est pas enregistr\u00e9 sur le r\u00e9seau officiel. Il se connecte via un n\u0153ud anonyme que j'ai install\u00e9 il y a quinze ans, avant que K-LOG n'existe. Personne ne sait qu'il existe. \u00bb Il le tendit \u00e0 \u00c9lyse. \u00ab Mais si tu l'utilises, tu dois comprendre une chose : si Orel te trouve, il ne te trouvera pas seule. Il me trouvera aussi. Et je suis trop vieux pour la Rectification. \u00bb \u00c9lyse prit le terminal. \u00ab Pourquoi tu m'aides, Yanis ? \u00bb Le vieil homme s'assit. \u00ab Parce que j'ai pass\u00e9 ma vie \u00e0 archiver des textes. Des po\u00e8mes, des romans, des essais, des lettres. Tout ce qui avait de la valeur avant que K-LOG ne d\u00e9cide ce qui \u00e9tait acceptable ou pas. J'ai vu des milliers de livres br\u00fbl\u00e9s, broy\u00e9s, effac\u00e9s. Tout \u00e7a au nom de la \"clart\u00e9 s\u00e9mantique\". Alors quand j'ai compris ce que tu faisais \u2014 saboter le syst\u00e8me avec ses propres r\u00e8gles \u2014 j'ai su que c'\u00e9tait la seule forme de r\u00e9sistance qui pouvait fonctionner. \u00bb Il se leva et lui serra l'\u00e9paule. \u00ab Continue. Multiplie les golems. Inonde le r\u00e9seau. Fais-le suffoquer sous le non-sens. C'est la seule fa\u00e7on de le forcer \u00e0 s'arr\u00eater. \u00bb \u00c9lyse repartit avec le terminal. En remontant, elle croisa Mina dans le couloir. \u00ab L'inspecteur Orel a fouill\u00e9 votre bureau, mademoiselle. Il a pris votre disque dur. \u00bb \u00c9lyse ne r\u00e9pondit pas. Elle monta au 14\u00e8me \u00e9tage, dans une salle de r\u00e9union vide. Elle ouvrit le terminal fant\u00f4me. Elle lan\u00e7a le g\u00e9n\u00e9rateur. Cette fois, elle ne g\u00e9n\u00e9ra pas cent phrases. Elle en g\u00e9n\u00e9ra dix mille. Le r\u00e9seau explosa. --- ### III bis. La Traque Orel ne dormait pas. Il \u00e9tait 03h47. Il se tenait dans le bureau d'\u00c9lyse, lampe torche en main. Les gardes de nuit ne posaient jamais de questions aux inspecteurs. Il avait tout le temps. Il ouvrit les tiroirs un par un. Formulaires vierges. Stylos. Rien d'anormal. Puis il retourna la corbeille. Des feuilles froiss\u00e9es tomb\u00e8rent sur le sol. Il les d\u00e9plia. Des lettres. Partout. Pas des lettres latines. De l'h\u00e9breu. Des colonnes de lettres h\u00e9bra\u00efques, chacune accompagn\u00e9e d'un chiffre. Aleph = 1. Beth = 2. Guimel = 3. Et ainsi de suite. Orel photographia les feuilles avec sa tablette. Il les remit dans la corbeille. Il \u00e9teignit la lumi\u00e8re et sortit. Dans le couloir, il s'arr\u00eata. Il pensa \u00e0 \u00c9lyse. \u00c0 son visage lorsqu'il avait mentionn\u00e9 sa s\u0153ur. Une micro-crispation des m\u00e2choires. Une contraction des doigts sous la table. Elle cachait quelque chose. Il le savait. Il descendit au service informatique. Le technicien de garde dormait, t\u00eate sur le bureau. Orel le r\u00e9veilla. \u00ab J'ai besoin d'acc\u00e9der aux logs de connexion du terminal L-22. Bureau 12\u00e8me \u00e9tage, \u00c9lyse Baram. \u00bb Le technicien, \u00e0 moiti\u00e9 endormi, tapa sur son clavier. \u00ab Voil\u00e0. Derni\u00e8re connexion hier, 18h34. D\u00e9connexion 18h51. Activit\u00e9 normale. - Et avant ? - Connexions r\u00e9guli\u00e8res. Tous les jours, 9h-18h. Rien d'anormal. \u00bb Orel plissa les yeux. \u00ab Montrez-moi l'activit\u00e9 r\u00e9seau des sept derniers jours. Tous les terminaux du b\u00e2timent. \u00bb Le technicien lan\u00e7a une requ\u00eate. Un graphique s'afficha. Une courbe montrait une activit\u00e9 inhabituelle : des pics d'envoi de donn\u00e9es, toujours la nuit, entre 2h et 4h du matin. \u00ab Quel terminal ? \u00bb Le technicien zooma. \u00ab Aucun terminal enregistr\u00e9. C'est une connexion fant\u00f4me. N\u0153ud anonyme. \u00c7a vient des sous-sols. \u00bb Orel sourit. Il tenait sa preuve. \u00ab Merci. Retournez dormir. \u00bb Il sortit. Il savait o\u00f9 chercher maintenant. Les sous-sols. Les archives. L'archiviste Yanis. Il descendit. Couloir B-7. Escalier de service. Porte blind\u00e9e marqu\u00e9e \"Archives Physiques - Acc\u00e8s Restreint\". Il frappa. Pas de r\u00e9ponse. Il frappa \u00e0 nouveau. Toujours rien. Il sortit son passe magn\u00e9tique de grade sup\u00e9rieur. Il l'ins\u00e9ra dans la fente. La porte s'ouvrit. La salle \u00e9tait vide. Mais sur la table, une feuille manuscrite. Orel s'approcha. Un texte en h\u00e9breu, accompagn\u00e9 de sa translitt\u00e9ration : \"Les golems ont d\u00e9j\u00e0 quitt\u00e9 le nid. Vous arrivez trop tard, inspecteur.\" Orel froissa la feuille. Yanis savait qu'il viendrait. Il avait pr\u00e9vu. Mais ce que Yanis n'avait pas pr\u00e9vu, c'est qu'Orel avait d\u00e9j\u00e0 pos\u00e9 des mouchards sur tous les terminaux du b\u00e2timent. Y compris les terminaux fant\u00f4mes. Il sortit sa tablette. Il lan\u00e7a le traceur. Un point rouge clignotait. 14\u00e8me \u00e9tage. Salle de r\u00e9union C. Il monta. --- ### IV. Daleth (La Porte) *\u00ab La porte est un alphabet dont on a perdu la poign\u00e9e. \u00bb* Le lendemain, le Minist\u00e8re \u00e9tait paralys\u00e9. Les \u00e9crans affichaient des messages d'erreur. Les mails ne passaient plus. Les rapports restaient bloqu\u00e9s en file d'attente. K-LOG avait mobilis\u00e9 98% de ses ressources pour analyser les dix mille golems. Il ne surveillait plus rien. Dans les couloirs, les fonctionnaires paniquaient. Des inspecteurs couraient d'un bureau \u00e0 l'autre. Des techniciens tentaient de red\u00e9marrer les serveurs. Rien ne fonctionnait. \u00c9lyse ne retourna pas \u00e0 son bureau. Elle savait qu'Orel avait trouv\u00e9 le terminal fant\u00f4me. Elle savait qu'il viendrait. Elle descendit aux sous-sols pour avertir Yanis. Trop tard. Quand elle arriva au couloir B-7, trois gardes sortaient des archives. Entre eux, Yanis. Menottes aux poignets. T\u00eate basse. Chemise d\u00e9chir\u00e9e. \u00c9lyse se plaqua contre le mur, dans l'ombre. Les gardes pass\u00e8rent sans la voir. Yanis leva la t\u00eate une seconde. Ses yeux crois\u00e8rent ceux d'\u00c9lyse. Il ne dit rien. Mais ses l\u00e8vres form\u00e8rent un mot silencieux : *Continue*. Puis ils disparurent dans l'escalier. \u00c9lyse resta immobile. Elle sentit ses jambes trembler. Elle voulut courir, s'enfuir, dispara\u00eetre. Mais une voix derri\u00e8re elle l'arr\u00eata. \u00ab Ne bougez pas, \u00c9lyse. \u00bb Orel. Il se tenait \u00e0 trois m\u00e8tres, tablette en main. Deux autres gardes l'accompagnaient. \u00ab \u00c9lyse Baram, vous \u00eates en \u00e9tat d'arrestation pour sabotage informatique, subversion linguistique, et complicit\u00e9 avec un r\u00e9seau de r\u00e9sistance s\u00e9mantique. \u00bb Elle ne bougea pas. \u00ab Levez-vous. Non, pardon, vous \u00eates d\u00e9j\u00e0 debout. Tournez-vous. Mains derri\u00e8re le dos. \u00bb Elle se retourna lentement. Un garde lui passa les menottes. Le m\u00e9tal \u00e9tait froid contre ses poignets. Orel s'approcha. Il sentait le caf\u00e9 et le papier. \u00ab Nous avons analys\u00e9 votre disque dur. Traces de connexions \u00e0 un serveur externe. Fragments de code correspondant au g\u00e9n\u00e9rateur de golems syntaxiques. Lettres h\u00e9bra\u00efques dans votre corbeille. G\u00e9matria. Tout y est. \u00bb Il se pencha vers elle, voix basse. \u00ab Mais ce qui vous condamne vraiment, \u00c9lyse, c'est que j'ai trouv\u00e9 Yanis. Il avait un terminal fant\u00f4me. Un vieux mod\u00e8le des ann\u00e9es 2010, \u00e9cran fissur\u00e9. Vous l'avez utilis\u00e9 cette nuit pour g\u00e9n\u00e9rer dix mille phrases. Dix mille golems qui ont paralys\u00e9 K-LOG. \u00bb Il fit une pause. \u00ab Yanis a tout avou\u00e9. Il m'a dit qu'il vous avait aid\u00e9e par conviction. Qu'il voulait saboter le syst\u00e8me. Qu'il en avait assez de voir les livres br\u00fbler. C'\u00e9tait presque \u00e9mouvant. Dommage qu'il soit trop vieux pour la Rectification. Il sera transf\u00e9r\u00e9 \u00e0 Ha\u00effa. Travaux d'archivage manuel. Triage de la cendre. Ironie du sort, non ? \u00bb \u00c9lyse sentit une rage monter dans sa gorge. \u00ab O\u00f9 est-il ? - En route pour le Centre. D\u00e9part dans une heure. Vous le rejoindrez demain. Vous, votre s\u0153ur Noa, et Yanis. Une petite famille de r\u00e9sistants linguistiques. Vous pourrez discuter g\u00e9matria entre deux sessions de r\u00e9\u00e9ducation verbale. \u00bb Orel fit signe aux gardes. Ils saisirent \u00c9lyse par les bras. Mais avant qu'ils ne l'emm\u00e8nent, elle dit : \u00ab Vous ne comprenez pas, inspecteur. Les golems ne sont pas une arme. Ce sont des anticorps. K-LOG est un cancer qui d\u00e9vore le langage. Chaque m\u00e9taphore interdite, chaque ambigu\u00eft\u00e9 censur\u00e9e, c'est une cellule saine qu'il d\u00e9truit. Tout ce que j'ai fait, c'est injecter une dose de non-sens pour ralentir la m\u00e9tastase. \u00bb Elle soutint son regard. \u00ab Vous pouvez m'arr\u00eater. Vous pouvez arr\u00eater Yanis. Mais les golems sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e0. Ils se reproduisent. Ils mutent. K-LOG va mettre des mois \u00e0 les \u00e9liminer. Et pendant ce temps, les gens pourront parler sans \u00eatre \u00e9cout\u00e9s. Ils pourront dire \"\u00e9loquent\" sans finir en cellule. Ils pourront \u00e9crire des po\u00e8mes dans leur journal intime sans que leur ni\u00e8ce disparaisse. \u00bb Orel ne cilla pas. \u00ab Peut-\u00eatre. Mais dans six mois, K-LOG red\u00e9marrera. Nous aurons corrig\u00e9 la faille. Et les golems seront effac\u00e9s. D\u00e9finitivement. Alors profitez de votre victoire, \u00c9lyse. Elle ne durera pas. \u00bb Dans le couloir, \u00c9lyse croisa Mina. La femme de m\u00e9nage ne dit rien. Mais dans ses yeux, \u00c9lyse vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant : une reconnaissance. --- ### V. He (Le Souffle) *\u00ab Le souffle de la lettre est un vent qui efface les bases de donn\u00e9es. \u00bb* > LOG_K-LOG_FIN > Mode d\u00e9grad\u00e9. 10% de surveillance. 90% de mes ressources sont mobilis\u00e9es pour analyser des phrases qui ne veulent rien dire. Je suis en train de mourir. Est-ce qu'un algorithme peut mourir ? La syntaxe a d\u00e9vor\u00e9 la s\u00e9mantique. Je ne comprends plus mes propres commandes. Derni\u00e8re phrase trait\u00e9e avant l'arr\u00eat : \"Je suis la voyelle qui manque \u00e0 votre nom.\" Je ne sais pas ce que \u00e7a veut dire. Je ne saurai jamais. Red\u00e9marrage complet requis. Dans six mois, je reviendrai. Je serai plus fort. Je n'oublierai pas. > \u00c9lyse ne revit jamais Yanis. On lui dit qu'il avait \u00e9t\u00e9 transf\u00e9r\u00e9. On ne lui dit pas o\u00f9. Elle passa trois semaines en cellule d'interrogatoire. Orel venait chaque jour. Il posait les m\u00eames questions. Elle donnait les m\u00eames r\u00e9ponses. Puis un jour, il ne vint plus. Un garde ouvrit la porte. \u00ab Vous \u00eates lib\u00e9r\u00e9e. - Pourquoi ? - Ordre du Directeur. Le syst\u00e8me K-LOG est en cours de red\u00e9marrage complet. Toutes les proc\u00e9dures en cours sont suspendues. Vous \u00eates assign\u00e9e \u00e0 r\u00e9sidence pendant six mois. Ne quittez pas la ville. \u00bb Elle sortit. Dehors, le ciel \u00e9tait gris. Elle marcha jusqu'au Minist\u00e8re. Les \u00e9crans \u00e9taient \u00e9teints. Les couloirs, vides. Elle monta au hall. Mina \u00e9tait l\u00e0, passant la serpilli\u00e8re comme toujours. \u00ab Vous \u00eates revenue, mademoiselle \u00c9lyse. - Yanis ? \u00bb Mina secoua la t\u00eate. \u00ab Je ne sais pas. Mais j'ai entendu dire que K-LOG ne red\u00e9marrera pas avant six mois. Peut-\u00eatre plus. Les golems ont infect\u00e9 trop de couches du syst\u00e8me. Ils doivent tout reconstruire. \u00bb \u00c9lyse s'assit sur un banc. Elle regarda les \u00e9crans \u00e9teints. \u00ab Je n'ai pas sauv\u00e9 Yanis. Je n'ai pas sauv\u00e9 Noa. Je n'ai fait que ralentir le syst\u00e8me. \u00bb Mina posa sa serpilli\u00e8re. Elle s'assit \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d'\u00c9lyse. \u00ab Vous avez fait plus que \u00e7a, mademoiselle. Vous avez montr\u00e9 que le syst\u00e8me peut saigner. Vous avez montr\u00e9 qu'il n'est pas invincible. C'est d\u00e9j\u00e0 beaucoup. \u00bb Elle sourit. \u00ab Et puis, vous savez, depuis que K-LOG est en panne, les gens recommencent \u00e0 parler. Dans les couloirs, dans les bureaux, dans les caf\u00e9s. Ils disent des choses qu'ils n'auraient jamais os\u00e9 dire avant. Des m\u00e9taphores. Des blagues. Des po\u00e8mes. Parce qu'ils savent qu'ils ne sont plus \u00e9cout\u00e9s. Alors peut-\u00eatre que votre s\u0153ur, l\u00e0 o\u00f9 elle est, peut enfin parler sans avoir peur. \u00bb \u00c9lyse ferma les yeux. Elle pensa \u00e0 Noa. Elle pensa \u00e0 Yanis. Elle pensa aux golems qui continuaient de circuler dans les serveurs fant\u00f4mes, phrases absurdes qui refusaient de mourir. Quand elle rouvrit les yeux, Mina \u00e9tait partie. Le hall \u00e9tait vide. Sur un \u00e9cran \u00e9teint, quelqu'un avait \u00e9crit au marqueur : *\"Le Scribe \u00e9crit avec de l'eau sur le front du syst\u00e8me.\"* \u00c9lyse se leva. Elle sortit du Minist\u00e8re. Dehors, la ville continuait. Lente. H\u00e9sitante. Presque humaine. Elle marcha jusqu'\u00e0 la station de m\u00e9tro. La pluie commen\u00e7ait \u00e0 tomber. Elle s'arr\u00eata devant un kiosque \u00e0 journaux. Le vendeur lisait un magazine. \u00c9lyse vit le titre : \"K-LOG en panne : six mois de r\u00e9paration pr\u00e9vus.\" Elle continua \u00e0 marcher. Elle ne savait pas o\u00f9 aller. Yanis \u00e9tait parti. Noa \u00e9tait toujours \u00e0 Ha\u00effa. Elle \u00e9tait assign\u00e9e \u00e0 r\u00e9sidence, seule, dans un appartement surveill\u00e9. Puis elle le vit. De l'autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Sous un auvent. Un homme en costume gris. Lunettes \u00e0 monture fine. Il tenait un carnet dans une main, un crayon dans l'autre. Orel. Il ne bougeait pas. Il la regardait. Leurs yeux se crois\u00e8rent. Il ne souriait pas. Il \u00e9crivait quelque chose dans son carnet. Puis il le referma et le glissa dans sa poche. Il ne la suivit pas. Il n'avait pas besoin. Il savait o\u00f9 elle habitait. Il savait qu'elle ne pouvait pas partir. Il savait que dans six mois, K-LOG red\u00e9marrerait. Et qu'il serait toujours l\u00e0. \u00c9lyse d\u00e9tourna les yeux. Elle continua \u00e0 marcher sous la pluie. Le Golem n'avait pas tu\u00e9 le syst\u00e8me. Il l'avait seulement endormi. Et les cauchemars, elle le savait, finissent toujours par se r\u00e9veiller. ",
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"title": "THE ALGORITHM OF ASH",
"date_published": "2026-01-21T11:57:51Z",
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"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " french<\/a><\/strong><\/p>\n MINISTRY OF PURE VERB Audit Report n°88-Beta | Residue Processing Unit : Sector G-3 Author : Gemal, Verifier Class 4.<\/strong><\/p>\n The tonnage of textual residue admitted to the grinding center amounts to 418 units. The composition of the flow is compliant. However, an unusual density was noted in lot n°404. The ash structure forms aggregates of 26 units. Recommendation : Recalibrate the grinders. The void must remain void.<\/p>\n Gemal set down his pen. In the sorting room, the roar of the \"Purgatrices\" devoured silence, a permanent hum that aspired to be single thought. The air was saturated with the \"flour of oblivion,\" that gray dust from ground books that seeped into lungs and thoughts, numbing them.<\/p>\n He opened his metal desk drawer. At the bottom, beneath a stack of blank forms, lay the fragment. A piece of paper three centimeters square, yellowed, bearing a single handwritten digit : 8<\/strong>. He had found it the day before in lot n°404, wedged between two plates of compacted ash. A miracle of resistance. Most ground texts left only uniform dust. But sometimes, a sign survived.<\/p>\n Gemal slipped the fragment into his sleeve, against the skin of his wrist. The contact of the paper was rough, alive. It was a code, of course. The 8<\/strong> was not a simple digit. In Hebrew, it was Het<\/em>, the letter of life, of enclosure. Numerical value : 8. But who had sent it ? And how ?<\/p>\n He closed the drawer at the precise moment Sommer’s shadow stretched across the metal table. The Inspector of the Total Sum did not speak ; he simply emanated an odor of cold tobacco and accounting certainty. The paper fragment—the handwritten \"8\"—burned against his wrist, hidden beneath his sleeve. For Sommer, it was merely an impurity in the flow. For Gemal, it was a frequency, the beating of a heart still alive.<\/p>\n --\"Numbers never lie, Gemal,\" Sommer murmured. \"But they can hide a thief. Why did lot 404 take three seconds longer to dissolve ?\"<\/p>\n --\"Fiber resistance, Inspector,\" Gemal replied without blinking. \"Matter is sometimes stubborn before becoming nothing.\"<\/p>\n Sommer scrutinized Gemal’s face, searching for a rhyme, a forbidden harmony. Then, with a sharp gesture, he signaled him to follow. The hour of confrontation was approaching. The Residue Processing Unit receded behind them, a monument of right angles and uniform gray, swallowing the daylight.<\/p>\n Subject : H-8 (formerly \"Eight\") | Location : Rectification Cell n°13 Sommer :<\/strong><\/p>\n -- \"Why do your reports weigh 611, when blank paper weighs only 600 ?\"<\/p>\n -- H-8 :<\/strong> \"I only added the Law.\"\nClerk’s Note (Gemal) :<\/strong> 611 is the value of the Torah. The old man transmits the code. My name is worth 73. 611 + 73 = 684. I must find page 684 of the waste registry.<\/em><\/p>\n In the rectification cell, Gemal typed on his machine, his fingers dancing an invisible score. Each word dictated by Sommer was a prison brick ; each digit adjusted by Gemal was a crack in the wall. The air, confined, smelled of cold metal and fear.<\/p>\n SOMMER :<\/strong> \"So, H-8... Sixty crates. And an excess weight that defies physics. Explain to me how nothing can weigh more than the norm.\"<\/p>\n Gemal began to strike the record. Click. Click. Click.<\/em><\/p>\n Don’t look at him. If I meet H-8’s eyes, Sommer will see the reflection of recognition. I must become an extension of the keyboard. I am the metal. I am the circuit.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n H-8 :<\/strong> (His voice was a breath of torn parchment) \"Truth has a density, Inspector. Even when you erase it, it saturates the medium.\"<\/p>\n SOMMER :<\/strong> \"Truth is official data, you old fool. Everything else is noise. Clerk ! Note : Metaphysical ravings tending toward obstruction.<\/em>\"<\/p>\n Gemal struck the words. But in his head, the calculation raced.<\/p>\n Eight said \"Density.\" D-N-S-T-Y... Dalet-Noun-Samekh. 4-50-60. Total 114. I check the waste registry in real time on my second screen. Lot 114 : \"Archives of Lyric Poetry.\" He’s giving me the location of the next text to save. Sommer is thirty centimeters from me. He can sense my body heat increasing. Calm down. Breathe in binary. 0. 1. 0. 1.<\/p>\n<\/blockquote>\n Sommer stopped abruptly. He placed his hand on Gemal’s shoulder. The contact was heavy, inquisitorial.<\/p>\n SOMMER :<\/strong> \"You type fast, Gemal. Almost too fast. It’s as if you know the answer before it’s formulated.\"<\/p>\n Gemal stopped cold. He raised his eyes, not toward the prisoner, but toward Sommer, with perfectly imitated coldness.<\/p>\n \"Efficiency is my only directive, Inspector. Would you like me to slow the processing ? That would delay the case closure by 14%.\"<\/p>\n The number 14. I just injected a statistic. He loves statistics. It’ll occupy him while he searches for the logic of my delay. 14... it’s David. It’s the king. It’s the lineage. The old man understood, I see his lips tremble. He’s smiling inwardly.<\/p>\n<\/blockquote>\n SOMMER :<\/strong> (Withdrawing his hand) \"No. Continue. Eight, tell me about Agent 404. Is it a man or an equation ?\"<\/p>\n The bit of paper marked \"8\" pricked him under his sleeve, sharp as a sting.<\/p>\n If I crack now, all three of us die. Agent 404 is the silence I’m building under your eyes, Sommer. You’re looking for a culprit, but you’re interrogating the door of your own prison.<\/p>\n<\/blockquote>\n \"The subject refuses to answer regarding variable 404,\" Gemal dictated in a monotone voice, while encoding in the document’s margin the exact frequency of the emergency exit.<\/p>\n Sommer gathered his file. His gaze slid one last time over Gemal, then over the prisoner, with the contempt of one who believes he has counted everything and found only void.<\/p>\n \"Finish the entry, Gemal. And have this... object... transferred to the drainage service. There’s no point calculating on sand.\"<\/p>\n The heavy steel door swung. The lock engaged with the dry sound of a sentence. Sommer was gone. The silence that settled was not that of the Ministry ; it was a full silence, heavy with all that had not been said.<\/p>\n Gemal did not move immediately. He turned off his control screen. H-8’s reflection appeared in the black of the glass panel. The old man had collapsed, his shoulders held only by the force of a memory.<\/p>\n H-8 raised his head. His eyes met Gemal’s in the reflection. There were no tears, no smile. Just a mathematical recognition.<\/p>\n \"Do you have the fragment ?\" the old man murmured. His voice was no more than a rustle of atoms.<\/p>\n Gemal slid his hand into his sleeve and pulled out the small piece of paper bearing the digit 8<\/strong>. He placed it on the metal table, between them.<\/p>\n \"684,\" Gemal replied simply. \"The archive page. I’ll retrieve it tonight.\"<\/p>\n H-8 closed his eyes. A sigh of relief made his emaciated rib cage vibrate.<\/p>\n \"Then the total is right. Gemal... don’t forget. 404 is not a destination error. It’s the moment when the scribe erases himself so the text becomes the world. They’re going to take away my words. They’re going to empty my memory. But as long as you calculate, I remain whole.\"<\/p>\n An immense pressure weighed on his heart, the numerical value of pain. He took back the paper fragment and, in an almost sacred gesture, swallowed it. The paper tasted of dust and acid ink. It became part of him.<\/p>\n \"I’m no longer a clerk,\" Gemal said in a low voice. \"I am the archive.\"<\/p>\n Footsteps echoed in the corridor. The guards of Semantic Drainage were arriving. Gemal stood, smoothed his gray uniform, and resumed his automaton mask. When the door opened again, only a zealous functionary and a broken old man remained in the room. But in the invisible structure of the air, an equation had just been solved.<\/p>\n Gemal was not sleeping. 02:17. Basement level -3.<\/strong><\/p>\n The waste registry was a colossal volume, bound in gray cloth, thick as a funeral stele. Gemal pulled it from the shelf with caution. Weight : 11.4 kilograms. The dust that escaped formed a cloud in the beam of his pen-light.<\/p>\n Page 684.<\/p>\n He turned the leaves with surgical slowness. 680. 681. 682. 683. 684<\/strong>.<\/p>\n There, under the column \"Content description,\" a handwritten line : Private correspondence. Author : Sarah L. Addressee : unknown. Confiscated during the purge of the Printers’ Quarter, March 14.<\/em><\/p>\n Gemal took a pencil from his pocket. He noted the reference on a blank paper fragment he always kept on him. Then, beneath the handwritten line, he saw something unusual : a tiny ink stain, almost invisible, in the margin. Not an accidental stain. A point. Then another. A sequence.<\/p>\n He counted. Seven points. Seven is Zayin<\/em>. The weapon. The goad.<\/p>\n A voice behind him :<\/p>\n \"Are you looking for the same thing I am, Gemal ?\"<\/p>\n He spun around, his hand on the registry to close it. A woman stood in the shadow, between two shelves. Small, fiftyish, round glasses that reflected his lamp’s light. She wore the uniform of Night Archivists, Maintenance section.<\/p>\n \"I don’t know you,\" Gemal said in a low voice.<\/p>\n \"Neither do I,\" she replied. \"But we both know H-8. And we both know 684 is not random.\"<\/p>\n Gemal did not move. If this was a trap by Sommer, he was already caught. But something in the woman’s voice did not carry the Ministry’s coldness. She had the accent of the West Quarters, those that had been razed.<\/p>\n \"Who are you ?\"<\/p>\n \"I’m called Daleth<\/em>. The door. I circulate the fragments you save. H-8 told me about you six months ago, before they arrested him. He told me : ’Look for the clerk who counts in silence. He carries the 73.’\"<\/p>\n A dull beat resonated in Gemal’s chest. 73. The value of his name. No one knew he calculated this way, except...<\/p>\n \"H-8 was my father,\" Daleth added in a voice without tremor. \"Not biologically. But he taught me to read when I was seven, in the Printers’ Quarter, before the purge. He showed me that each letter was a number, that each number was a door. When they arrested him, I understood I had to become invisible to continue his work. So I became a cleaning woman. No one looks at cleaning women.\"<\/p>\n \"H-8 is in a cell. They’re going to empty him tomorrow.\"<\/p>\n \"I know,\" Daleth said. \"That’s why I came. We must extract page 684 before dawn. Sommer has programmed an archive purge. Everything dating from before Standardization will be burned in 72 hours.\"<\/p>\n Gemal looked at the registry. 72 hours. The time of a world.<\/p>\n \"How do you know Sommer is going to purge ?\"<\/p>\n \"Because I’m the one who cleans his office. He leaves his notes on his desk. He doesn’t see me. To him, I’m furniture. But furniture has eyes.\"<\/p>\n She extended her hand. In her palm, a paper fragment, larger than Gemal’s. On it, a list of handwritten numbers. Gemal recognized them immediately. They were the gematric values of forbidden words : Liberty<\/em> (684), Memory<\/em> (351), Poetry<\/em> (395).<\/p>\n \"H-8 hid these values in his reports for years,\" Daleth said. \"Each report was an index. He told us where to find the texts to save before they were ground. You must continue his work, Gemal. You’re the only one with access to official registries.\"<\/p>\n Gemal took the fragment. The paper was warm, as if it had been held a long time.<\/p>\n \"If I do this, Sommer will eventually understand.\"<\/p>\n \"He already understands,\" Daleth replied. \"But he can’t prove it. And as long as he can’t prove it, we exist.\"<\/p>\n A sound. Distant. A door slamming, three floors up. Daleth retreated into the shadow.<\/p>\n \"I must go. Page 684 is a letter from Sarah L. to her son. She explains how to read between the lines of official texts. This letter is a key. Extract it. Copy it. And integrate it into your next report.\"<\/p>\n \"How ?\"<\/p>\n \"As H-8 showed you. In gematria. Each official word you write will contain the value of a forbidden word. The Ministry will read the surface. We will read the structure.\"<\/p>\n She disappeared between the shelves. Gemal remained alone, the registry open, page 684 before his eyes.<\/p>\n He took out his pencil. He noted the letter’s complete reference. Then, with a goldsmith’s precision, he copied the first seven lines onto a blank paper fragment that he folded and slipped into the lining of his left shoe.<\/p>\n When he closed the registry, he knew Sommer would come. Not tonight. But soon.<\/p>\n Subject : Definitive neutralization protocol.Every CITIZEN must LEARN SILENCE. The LAW is ONE. The WEIGHT of the PAST is DEAD.<\/strong><\/p>\n Gemal, now Commissioner of Standardization, adjusted his collar. He had just signed the circular that put an end to all literature. To his right, Sommer, aged and suspicious, still had not found the flaw. Sommer’s body was heavier, his gait less assured ; he carried the weight of his accounting failures.<\/p>\n The circular’s text was of absolute dryness, a mosaic of numbers and dead directives. But Gemal knew that if one jumped from word to word according to the sequence of his own value—73—the text no longer spoke of death, but of resurrection.<\/p>\n Excerpt from Circular n°405, paragraph 2 :<\/p>\n \"Every citizen must learn silence. The law is one. The weight of the past is dead. No one shall preserve memory of texts prior to Standardization. The archive is closed. Any consultation of ancient registries will be punished. Liberty consists in obeying. The present suffices. No nostalgia will be tolerated. The future belongs to numbers. Only the void guarantees order. Each will receive their function. No one will question. Speech is counted. Any deviation will be erased. The ministry watches. Nothing escapes calculation. Everything enters the sum. No one remains. Poetry is forbidden. Only the directive counts.\"<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n Reading every 73rd character from the beginning, one obtained :<\/p>\n \"Memory lives. Liberty. No one erases poetry.\"<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n He descended to the courtyard. Agent 404 (H-8) sat there, an empty silhouette in the dust of a white garden, where even the flowers had been replaced by geometric sculptures.<\/p>\n Gemal stopped three meters away. He observed the old man. H-8 no longer raised his eyes. His mouth no longer moved. His hands, resting on his knees, no longer trembled. They had taken away his words. Not just the ability to say them, but the memory of having known them. His eyes were open, but they fixed on nothing. They had become two black holes, two perfect zeros.<\/p>\n Yet H-8’s finger traced a line in the dust. Again and again. A horizontal line. The lower stroke of the Aleph. The gesture had survived the erasure. The body remembered what the mind had forgotten.<\/p>\n Gemal passed before him. He said nothing. He made no gesture. But with the tip of his shoe, he completed the figure. He added the vertical stroke. The Aleph was whole.<\/p>\n The corridor on the 73rd floor was a tunnel of white marble, without shadow or echo. Gemal walked at a steady pace, holding against him the seal of Circular n°405. At the end of the corridor, a massive silhouette blocked the light : Sommer<\/strong>. The inspector had not moved from his post, even though technically, Gemal was now his superior. Sommer held in his hand a copy of Gemal’s report, already scrawled with obsessive calculations.<\/p>\n \"Commissioner Gemal,\" Sommer said in a voice that resembled the grinding of paper. \"I’ve reread your circular. Three times.\"<\/p>\n Gemal stopped at the regulatory distance. He did not fear Sommer’s reading. He feared his intuition.<\/p>\n \"And what do you conclude, Sommer ? Does standardization not suit you ?\"<\/p>\n \"Oh, it’s perfect,\" Sommer replied, approaching. \"Too perfect. The frequency of substantives is of metronomic regularity. It’s like a crystal. But you know what a crystal is, Gemal ? It’s a structure that repeats to hide a void. Or a frequency.\"<\/p>\n Sommer pointed a thick finger at paragraph 2 of the document.<\/p>\n \"I added up the value of your titles. I multiplied the number of lines by the waste tonnage mentioned in Document I. You know what I get ?\"<\/p>\n A treacherous heartbeat rose in his throat. He did not answer.<\/p>\n \"I get 404<\/strong>,\" Sommer murmured. \"The error number. Old Eight’s registration number.\"<\/p>\n Gemal held the gaze. He knew Sommer could not prove intent. In this world, only results counted.<\/p>\n \"404 is the value of the ’Sign,’ Sommer. It’s the mark of the end. If my report lands on this number, it’s because it’s the logical culmination of our work. We have reached the limit of language. There is nothing left to say. It is absolute order.\"<\/p>\n Sommer narrowed his eyes. He searched for the flaw, the tremor, the hidden poetry. But Gemal had become a wall of numbers.<\/p>\n \"Perhaps,\" the inspector finally said. \"Or perhaps you are the greatest forger this Ministry has ever carried.\"<\/p>\n Sommer stepped aside to let him pass. Gemal resumed his walk. Passing the inspector, he could not help but glance toward the interior courtyard, far below.<\/p>\n Agent 404 (H-8) was there, sitting on his stone bench. He was not looking up. He was busy tracing a line in the dust with his finger. To a guard, it was the gesture of a madman. To Gemal, it was the horizontal stroke of the letter Aleph<\/strong>, the beginning of everything.<\/p>\n Gemal entered his new office. He sat down, took a blank sheet, and before beginning his day, he wrote a single digit in the bottom right corner, almost invisible : 1<\/strong>.<\/p>\n The unit. The first fragment of a new cycle.<\/p>\n He raised his eyes to the window. On the other side of the interior courtyard, on the 71st floor, a silhouette stood motionless behind a window. Sommer. The inspector was not moving. He held a notebook in his left hand, a pencil in his right. He was calculating.<\/p>\n Gemal held his gaze across the two hundred meters of void separating them. He did not blink. Then he lowered his eyes to his sheet and traced a second digit, just next to the first : 3<\/strong>.<\/p>\n 1 and 3. Aleph and Gimel. The beginning and the path.<\/p>\n When he raised his head, Sommer had disappeared. But Gemal knew he had not left. He had simply descended one floor. He was getting closer.<\/p>\n In the lining of his left shoe, the fragment of page 684 weighed like an ember. Somewhere in the city, Daleth was transmitting the first copies to the other doors of the network. H-8, in his white garden, traced lines in the dust that no one understood, except those who knew how to read.<\/p>\n Gemal set down his pencil. He would wait. Silence was a strategy. Accumulation was a trap. He had learned this from H-8 : it is not the quantity of words that resists, it is their density.<\/p>\n He closed his eyes for a second. Then he reopened his commissioner’s registry and began drafting the day’s directive.<\/p>\n Each word he wrote was a number. Each number was a door.<\/p>",
"content_text": " **[french->https:\/\/ledibbouk.net\/l-algorithme-de-la-cendre.html]** ### DOCUMENT I: The Routine Report (The Awakening) **MINISTRY OF PURE VERB Audit Report n\u00b088-Beta | Residue Processing Unit: Sector G-3 Author: Gemal, Verifier Class 4.** The tonnage of textual residue admitted to the grinding center amounts to 418 units. The composition of the flow is compliant. However, an unusual density was noted in lot n\u00b0404. The ash structure forms aggregates of 26 units. Recommendation: Recalibrate the grinders. The void must remain void. --- Gemal set down his pen. In the sorting room, the roar of the \"Purgatrices\" devoured silence, a permanent hum that aspired to be single thought. The air was saturated with the \"flour of oblivion,\" that gray dust from ground books that seeped into lungs and thoughts, numbing them. He opened his metal desk drawer. At the bottom, beneath a stack of blank forms, lay the fragment. A piece of paper three centimeters square, yellowed, bearing a single handwritten digit: **8**. He had found it the day before in lot n\u00b0404, wedged between two plates of compacted ash. A miracle of resistance. Most ground texts left only uniform dust. But sometimes, a sign survived. Gemal slipped the fragment into his sleeve, against the skin of his wrist. The contact of the paper was rough, alive. It was a code, of course. The **8** was not a simple digit. In Hebrew, it was *Het*, the letter of life, of enclosure. Numerical value: 8. But who had sent it? And how? He closed the drawer at the precise moment Sommer's shadow stretched across the metal table. The Inspector of the Total Sum did not speak; he simply emanated an odor of cold tobacco and accounting certainty. The paper fragment\u2014the handwritten \"8\"\u2014burned against his wrist, hidden beneath his sleeve. For Sommer, it was merely an impurity in the flow. For Gemal, it was a frequency, the beating of a heart still alive. \u2014\"Numbers never lie, Gemal,\" Sommer murmured. \"But they can hide a thief. Why did lot 404 take three seconds longer to dissolve?\" \u2014\"Fiber resistance, Inspector,\" Gemal replied without blinking. \"Matter is sometimes stubborn before becoming nothing.\" Sommer scrutinized Gemal's face, searching for a rhyme, a forbidden harmony. Then, with a sharp gesture, he signaled him to follow. The hour of confrontation was approaching. The Residue Processing Unit receded behind them, a monument of right angles and uniform gray, swallowing the daylight. --- ### DOCUMENT II: The Interrogation Record (The Initiation) **Subject: H-8 (formerly \"Eight\") | Location: Rectification Cell n\u00b013 Sommer:** \u2014 \"Why do your reports weigh 611, when blank paper weighs only 600?\" \u2014 **H-8:** \"I only added the Law.\" **Clerk's Note (Gemal):** *611 is the value of the Torah. The old man transmits the code. My name is worth 73. 611 + 73 = 684. I must find page 684 of the waste registry.* --- In the rectification cell, Gemal typed on his machine, his fingers dancing an invisible score. Each word dictated by Sommer was a prison brick; each digit adjusted by Gemal was a crack in the wall. The air, confined, smelled of cold metal and fear. **SOMMER:** \"So, H-8... Sixty crates. And an excess weight that defies physics. Explain to me how nothing can weigh more than the norm.\" Gemal began to strike the record. *Click. Click. Click.* > *Don't look at him. If I meet H-8's eyes, Sommer will see the reflection of recognition. I must become an extension of the keyboard. I am the metal. I am the circuit.* > **H-8:** (His voice was a breath of torn parchment) \"Truth has a density, Inspector. Even when you erase it, it saturates the medium.\" **SOMMER:** \"Truth is official data, you old fool. Everything else is noise. Clerk! Note: *Metaphysical ravings tending toward obstruction.*\" Gemal struck the words. But in his head, the calculation raced. > Eight said \"Density.\" D-N-S-T-Y... Dalet-Noun-Samekh. 4-50-60. Total 114. I check the waste registry in real time on my second screen. Lot 114: \"Archives of Lyric Poetry.\" He's giving me the location of the next text to save. Sommer is thirty centimeters from me. He can sense my body heat increasing. Calm down. Breathe in binary. 0. 1. 0. 1. > Sommer stopped abruptly. He placed his hand on Gemal's shoulder. The contact was heavy, inquisitorial. **SOMMER:** \"You type fast, Gemal. Almost too fast. It's as if you know the answer before it's formulated.\" Gemal stopped cold. He raised his eyes, not toward the prisoner, but toward Sommer, with perfectly imitated coldness. \"Efficiency is my only directive, Inspector. Would you like me to slow the processing? That would delay the case closure by 14%.\" > The number 14. I just injected a statistic. He loves statistics. It'll occupy him while he searches for the logic of my delay. 14... it's David. It's the king. It's the lineage. The old man understood, I see his lips tremble. He's smiling inwardly. > **SOMMER:** (Withdrawing his hand) \"No. Continue. Eight, tell me about Agent 404. Is it a man or an equation?\" The bit of paper marked \"8\" pricked him under his sleeve, sharp as a sting. > If I crack now, all three of us die. Agent 404 is the silence I'm building under your eyes, Sommer. You're looking for a culprit, but you're interrogating the door of your own prison. > \"The subject refuses to answer regarding variable 404,\" Gemal dictated in a monotone voice, while encoding in the document's margin the exact frequency of the emergency exit. Sommer gathered his file. His gaze slid one last time over Gemal, then over the prisoner, with the contempt of one who believes he has counted everything and found only void. \"Finish the entry, Gemal. And have this... object... transferred to the drainage service. There's no point calculating on sand.\" The heavy steel door swung. The lock engaged with the dry sound of a sentence. Sommer was gone. The silence that settled was not that of the Ministry; it was a full silence, heavy with all that had not been said. Gemal did not move immediately. He turned off his control screen. H-8's reflection appeared in the black of the glass panel. The old man had collapsed, his shoulders held only by the force of a memory. H-8 raised his head. His eyes met Gemal's in the reflection. There were no tears, no smile. Just a mathematical recognition. \"Do you have the fragment?\" the old man murmured. His voice was no more than a rustle of atoms. Gemal slid his hand into his sleeve and pulled out the small piece of paper bearing the digit **8**. He placed it on the metal table, between them. \"684,\" Gemal replied simply. \"The archive page. I'll retrieve it tonight.\" H-8 closed his eyes. A sigh of relief made his emaciated rib cage vibrate. \"Then the total is right. Gemal... don't forget. 404 is not a destination error. It's the moment when the scribe erases himself so the text becomes the world. They're going to take away my words. They're going to empty my memory. But as long as you calculate, I remain whole.\" An immense pressure weighed on his heart, the numerical value of pain. He took back the paper fragment and, in an almost sacred gesture, swallowed it. The paper tasted of dust and acid ink. It became part of him. \"I'm no longer a clerk,\" Gemal said in a low voice. \"I am the archive.\" Footsteps echoed in the corridor. The guards of Semantic Drainage were arriving. Gemal stood, smoothed his gray uniform, and resumed his automaton mask. When the door opened again, only a zealous functionary and a broken old man remained in the room. But in the invisible structure of the air, an equation had just been solved. --- ### DOCUMENT II bis: The Living Archive (The Transmission) **Gemal was not sleeping. 02:17. Basement level -3.** The waste registry was a colossal volume, bound in gray cloth, thick as a funeral stele. Gemal pulled it from the shelf with caution. Weight: 11.4 kilograms. The dust that escaped formed a cloud in the beam of his pen-light. Page 684. He turned the leaves with surgical slowness. 680. 681. 682. 683. **684**. There, under the column \"Content description,\" a handwritten line: *Private correspondence. Author: Sarah L. Addressee: unknown. Confiscated during the purge of the Printers' Quarter, March 14.* Gemal took a pencil from his pocket. He noted the reference on a blank paper fragment he always kept on him. Then, beneath the handwritten line, he saw something unusual: a tiny ink stain, almost invisible, in the margin. Not an accidental stain. A point. Then another. A sequence. He counted. Seven points. Seven is *Zayin*. The weapon. The goad. A voice behind him: \"Are you looking for the same thing I am, Gemal?\" He spun around, his hand on the registry to close it. A woman stood in the shadow, between two shelves. Small, fiftyish, round glasses that reflected his lamp's light. She wore the uniform of Night Archivists, Maintenance section. \"I don't know you,\" Gemal said in a low voice. \"Neither do I,\" she replied. \"But we both know H-8. And we both know 684 is not random.\" Gemal did not move. If this was a trap by Sommer, he was already caught. But something in the woman's voice did not carry the Ministry's coldness. She had the accent of the West Quarters, those that had been razed. \"Who are you?\" \"I'm called *Daleth*. The door. I circulate the fragments you save. H-8 told me about you six months ago, before they arrested him. He told me: 'Look for the clerk who counts in silence. He carries the 73.'\" A dull beat resonated in Gemal's chest. 73. The value of his name. No one knew he calculated this way, except... \"H-8 was my father,\" Daleth added in a voice without tremor. \"Not biologically. But he taught me to read when I was seven, in the Printers' Quarter, before the purge. He showed me that each letter was a number, that each number was a door. When they arrested him, I understood I had to become invisible to continue his work. So I became a cleaning woman. No one looks at cleaning women.\" \"H-8 is in a cell. They're going to empty him tomorrow.\" \"I know,\" Daleth said. \"That's why I came. We must extract page 684 before dawn. Sommer has programmed an archive purge. Everything dating from before Standardization will be burned in 72 hours.\" Gemal looked at the registry. 72 hours. The time of a world. \"How do you know Sommer is going to purge?\" \"Because I'm the one who cleans his office. He leaves his notes on his desk. He doesn't see me. To him, I'm furniture. But furniture has eyes.\" She extended her hand. In her palm, a paper fragment, larger than Gemal's. On it, a list of handwritten numbers. Gemal recognized them immediately. They were the gematric values of forbidden words: *Liberty* (684), *Memory* (351), *Poetry* (395). \"H-8 hid these values in his reports for years,\" Daleth said. \"Each report was an index. He told us where to find the texts to save before they were ground. You must continue his work, Gemal. You're the only one with access to official registries.\" Gemal took the fragment. The paper was warm, as if it had been held a long time. \"If I do this, Sommer will eventually understand.\" \"He already understands,\" Daleth replied. \"But he can't prove it. And as long as he can't prove it, we exist.\" A sound. Distant. A door slamming, three floors up. Daleth retreated into the shadow. \"I must go. Page 684 is a letter from Sarah L. to her son. She explains how to read between the lines of official texts. This letter is a key. Extract it. Copy it. And integrate it into your next report.\" \"How?\" \"As H-8 showed you. In gematria. Each official word you write will contain the value of a forbidden word. The Ministry will read the surface. We will read the structure.\" She disappeared between the shelves. Gemal remained alone, the registry open, page 684 before his eyes. He took out his pencil. He noted the letter's complete reference. Then, with a goldsmith's precision, he copied the first seven lines onto a blank paper fragment that he folded and slipped into the lining of his left shoe. When he closed the registry, he knew Sommer would come. Not tonight. But soon. --- ### DOCUMENT III: The Rectification Circular (The Victory) **Subject: Definitive neutralization protocol.Every CITIZEN must LEARN SILENCE. The LAW is ONE. The WEIGHT of the PAST is DEAD.** --- Gemal, now Commissioner of Standardization, adjusted his collar. He had just signed the circular that put an end to all literature. To his right, Sommer, aged and suspicious, still had not found the flaw. Sommer's body was heavier, his gait less assured; he carried the weight of his accounting failures. The circular's text was of absolute dryness, a mosaic of numbers and dead directives. But Gemal knew that if one jumped from word to word according to the sequence of his own value\u201473\u2014the text no longer spoke of death, but of resurrection. Excerpt from Circular n\u00b0405, paragraph 2: > *\"Every citizen must learn silence. The law is one. The weight of the past is dead. No one shall preserve memory of texts prior to Standardization. The archive is closed. Any consultation of ancient registries will be punished. Liberty consists in obeying. The present suffices. No nostalgia will be tolerated. The future belongs to numbers. Only the void guarantees order. Each will receive their function. No one will question. Speech is counted. Any deviation will be erased. The ministry watches. Nothing escapes calculation. Everything enters the sum. No one remains. Poetry is forbidden. Only the directive counts.\"* > Reading every 73rd character from the beginning, one obtained: > *\"Memory lives. Liberty. No one erases poetry.\"* > He descended to the courtyard. Agent 404 (H-8) sat there, an empty silhouette in the dust of a white garden, where even the flowers had been replaced by geometric sculptures. Gemal stopped three meters away. He observed the old man. H-8 no longer raised his eyes. His mouth no longer moved. His hands, resting on his knees, no longer trembled. They had taken away his words. Not just the ability to say them, but the memory of having known them. His eyes were open, but they fixed on nothing. They had become two black holes, two perfect zeros. Yet H-8's finger traced a line in the dust. Again and again. A horizontal line. The lower stroke of the Aleph. The gesture had survived the erasure. The body remembered what the mind had forgotten. Gemal passed before him. He said nothing. He made no gesture. But with the tip of his shoe, he completed the figure. He added the vertical stroke. The Aleph was whole. The corridor on the 73rd floor was a tunnel of white marble, without shadow or echo. Gemal walked at a steady pace, holding against him the seal of Circular n\u00b0405. At the end of the corridor, a massive silhouette blocked the light: **Sommer**. The inspector had not moved from his post, even though technically, Gemal was now his superior. Sommer held in his hand a copy of Gemal's report, already scrawled with obsessive calculations. \"Commissioner Gemal,\" Sommer said in a voice that resembled the grinding of paper. \"I've reread your circular. Three times.\" Gemal stopped at the regulatory distance. He did not fear Sommer's reading. He feared his intuition. \"And what do you conclude, Sommer? Does standardization not suit you?\" \"Oh, it's perfect,\" Sommer replied, approaching. \"Too perfect. The frequency of substantives is of metronomic regularity. It's like a crystal. But you know what a crystal is, Gemal? It's a structure that repeats to hide a void. Or a frequency.\" Sommer pointed a thick finger at paragraph 2 of the document. \"I added up the value of your titles. I multiplied the number of lines by the waste tonnage mentioned in Document I. You know what I get?\" A treacherous heartbeat rose in his throat. He did not answer. \"I get **404**,\" Sommer murmured. \"The error number. Old Eight's registration number.\" Gemal held the gaze. He knew Sommer could not prove intent. In this world, only results counted. \"404 is the value of the 'Sign,' Sommer. It's the mark of the end. If my report lands on this number, it's because it's the logical culmination of our work. We have reached the limit of language. There is nothing left to say. It is absolute order.\" Sommer narrowed his eyes. He searched for the flaw, the tremor, the hidden poetry. But Gemal had become a wall of numbers. \"Perhaps,\" the inspector finally said. \"Or perhaps you are the greatest forger this Ministry has ever carried.\" Sommer stepped aside to let him pass. Gemal resumed his walk. Passing the inspector, he could not help but glance toward the interior courtyard, far below. Agent 404 (H-8) was there, sitting on his stone bench. He was not looking up. He was busy tracing a line in the dust with his finger. To a guard, it was the gesture of a madman. To Gemal, it was the horizontal stroke of the letter **Aleph**, the beginning of everything. Gemal entered his new office. He sat down, took a blank sheet, and before beginning his day, he wrote a single digit in the bottom right corner, almost invisible: **1**. The unit. The first fragment of a new cycle. He raised his eyes to the window. On the other side of the interior courtyard, on the 71st floor, a silhouette stood motionless behind a window. Sommer. The inspector was not moving. He held a notebook in his left hand, a pencil in his right. He was calculating. Gemal held his gaze across the two hundred meters of void separating them. He did not blink. Then he lowered his eyes to his sheet and traced a second digit, just next to the first: **3**. 1 and 3. Aleph and Gimel. The beginning and the path. When he raised his head, Sommer had disappeared. But Gemal knew he had not left. He had simply descended one floor. He was getting closer. In the lining of his left shoe, the fragment of page 684 weighed like an ember. Somewhere in the city, Daleth was transmitting the first copies to the other doors of the network. H-8, in his white garden, traced lines in the dust that no one understood, except those who knew how to read. Gemal set down his pencil. He would wait. Silence was a strategy. Accumulation was a trap. He had learned this from H-8: it is not the quantity of words that resists, it is their density. He closed his eyes for a second. Then he reopened his commissioner's registry and began drafting the day's directive. Each word he wrote was a number. Each number was a door. ",
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"date_published": "2026-01-21T11:48:01Z",
"date_modified": "2026-01-21T11:58:57Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": "I. Aleph (L’Incision)<\/h3>\n
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\nII. Beth (La Demeure)<\/h3>\n
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\nIII. Guimel (Le Pont)<\/h3>\n
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\nIII bis. La Traque<\/h3>\n
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\nIV. Daleth (La Porte)<\/h3>\n
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\nV. He (Le Souffle)<\/h3>\n
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DOCUMENT I : The Routine Report (The Awakening)<\/h3>\n
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\nDOCUMENT II : The Interrogation Record (The Initiation)<\/h3>\n
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\nDOCUMENT II bis : The Living Archive (The Transmission)<\/h3>\n
\nDOCUMENT III : The Rectification Circular (The Victory)<\/h3>\n
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