{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/le-monde-ultime-et-absolument-reconfortant.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/le-monde-ultime-et-absolument-reconfortant.html", "title": "Le Monde Ultime et Absolument R\u00e9confortant", "date_published": "2026-01-27T07:00:59Z", "date_modified": "2026-01-27T07:00:59Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il fait gris dehors ? Rien de plus r\u00e9confortant que notre nouvelle bougie r\u00e9confortante au parfum r\u00e9confortant de chocolat r\u00e9confortant ! Allumez-la pour cr\u00e9er instantan\u00e9ment une ambiance r\u00e9confortante dans votre int\u00e9rieur r\u00e9confortant red\u00e9cor\u00e9 avec nos coussins r\u00e9confortants.<\/p>\n

Pour compl\u00e9ter ce moment r\u00e9confortant, pr\u00e9parez notre recette r\u00e9confortante de soupe r\u00e9confortante (disponible en kit r\u00e9confortant pr\u00eat-\u00e0-r\u00e9chauffer). Son go\u00fbt r\u00e9confortant vous apportera un r\u00e9confort r\u00e9confortant lors de cette soir\u00e9e r\u00e9confortante.<\/p>\n

Enfilez ensuite votre pyjama r\u00e9confortant en tissu r\u00e9confortant et installez-vous dans votre canap\u00e9 r\u00e9confortant pour regarder notre s\u00e9rie r\u00e9confortante sp\u00e9cialement con\u00e7ue pour \u00eatre r\u00e9confortante, avec des personnages r\u00e9confortants et une fin r\u00e9confortante.<\/p>\n

Mais attention ! Votre ancienne vie n\u2019\u00e9tait que semi-r\u00e9confortante. Pour atteindre le Niveau R\u00e9confort Ultime\u2122, il vous faut :<\/p>\n

Notre formation r\u00e9confortante en d\u00e9veloppement personnel r\u00e9confortant<\/p>\n

Nos chaussons r\u00e9confortants \u00e0 m\u00e9moire de forme r\u00e9confortante<\/p>\n

Notre abonnement r\u00e9confortant \u00e0 la box mensuelle r\u00e9confortante<\/p>\n

Notre application r\u00e9confortante qui vous envoie des notifications r\u00e9confortantes<\/p>\n

T\u00e9moignage r\u00e9confortant de Jean-Kevin, 34 ans : “Avant, je croyais conna\u00eetre le r\u00e9confort. Mais depuis que j\u2019ai adopt\u00e9 le Mode de Vie R\u00e9confortant\u2122, mon r\u00e9confort est tellement plus r\u00e9confortant ! Mon th\u00e9 est r\u00e9confortant, mes chaussettes sont r\u00e9confortantes, m\u00eame ma facture d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 me semble plus r\u00e9confortante !”<\/p>\n

Ne vous contentez plus d\u2019un r\u00e9confort ordinaire. Passez au R\u00e9confort 3.0\u2122. Parce que vous m\u00e9ritez un r\u00e9confort qui r\u00e9conforte votre besoin de r\u00e9confort avec une efficacit\u00e9 r\u00e9confortante.<\/p>\n

Le R\u00e9confort n\u2019attend pas. Commandez maintenant et recevez gratuitement notre e-book “Les 50 Nuances de R\u00e9confort” pour rendre chaque aspect de votre vie absolument, totalement, irr\u00e9m\u00e9diablement ultra r\u00e9confortant !<\/p>", "content_text": " Il fait gris dehors ? Rien de plus r\u00e9confortant que notre nouvelle bougie r\u00e9confortante au parfum r\u00e9confortant de chocolat r\u00e9confortant ! Allumez-la pour cr\u00e9er instantan\u00e9ment une ambiance r\u00e9confortante dans votre int\u00e9rieur r\u00e9confortant red\u00e9cor\u00e9 avec nos coussins r\u00e9confortants. Pour compl\u00e9ter ce moment r\u00e9confortant, pr\u00e9parez notre recette r\u00e9confortante de soupe r\u00e9confortante (disponible en kit r\u00e9confortant pr\u00eat-\u00e0-r\u00e9chauffer). Son go\u00fbt r\u00e9confortant vous apportera un r\u00e9confort r\u00e9confortant lors de cette soir\u00e9e r\u00e9confortante. Enfilez ensuite votre pyjama r\u00e9confortant en tissu r\u00e9confortant et installez-vous dans votre canap\u00e9 r\u00e9confortant pour regarder notre s\u00e9rie r\u00e9confortante sp\u00e9cialement con\u00e7ue pour \u00eatre r\u00e9confortante, avec des personnages r\u00e9confortants et une fin r\u00e9confortante. Mais attention ! Votre ancienne vie n\u2019\u00e9tait que semi-r\u00e9confortante. Pour atteindre le Niveau R\u00e9confort Ultime\u2122, il vous faut : Notre formation r\u00e9confortante en d\u00e9veloppement personnel r\u00e9confortant Nos chaussons r\u00e9confortants \u00e0 m\u00e9moire de forme r\u00e9confortante Notre abonnement r\u00e9confortant \u00e0 la box mensuelle r\u00e9confortante Notre application r\u00e9confortante qui vous envoie des notifications r\u00e9confortantes T\u00e9moignage r\u00e9confortant de Jean-Kevin, 34 ans : \u201cAvant, je croyais conna\u00eetre le r\u00e9confort. Mais depuis que j\u2019ai adopt\u00e9 le Mode de Vie R\u00e9confortant\u2122, mon r\u00e9confort est tellement plus r\u00e9confortant ! Mon th\u00e9 est r\u00e9confortant, mes chaussettes sont r\u00e9confortantes, m\u00eame ma facture d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 me semble plus r\u00e9confortante !\u201d Ne vous contentez plus d\u2019un r\u00e9confort ordinaire. Passez au R\u00e9confort 3.0\u2122. Parce que vous m\u00e9ritez un r\u00e9confort qui r\u00e9conforte votre besoin de r\u00e9confort avec une efficacit\u00e9 r\u00e9confortante. Le R\u00e9confort n\u2019attend pas. Commandez maintenant et recevez gratuitement notre e-book \u201cLes 50 Nuances de R\u00e9confort\u201d pour rendre chaque aspect de votre vie absolument, totalement, irr\u00e9m\u00e9diablement ultra r\u00e9confortant ! ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/d57a6bb6-a389-4a3b-b040-bbc5b97d3a85_1024x1024.webp?1769497254", "tags": [] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/comment-la-comtesse-de-segur-m-a-pourri-la-vie.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/comment-la-comtesse-de-segur-m-a-pourri-la-vie.html", "title": "Comment la comtesse de S\u00e9gur m\u2019a pourri la vie", "date_published": "2026-01-17T20:58:49Z", "date_modified": "2026-01-17T20:59:35Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Il m\u2019a fallu longtemps pour comprendre ce que certaines lectures d\u2019enfance avaient fait de moi. Longtemps pour admettre qu\u2019un livre peut agir \u00e0 retardement, non pas comme un souvenir attendri, mais comme une disposition durable face au monde. Parmi ces lectures, il y a les livres de la Comtesse de S\u00e9gur, et en particulier Un bon petit diable<\/em>. Je les ai lus avec plaisir, avec une forme de jubilation tranquille, sans imaginer qu\u2019ils d\u00e9posaient en moi quelque chose qui ne se refermerait pas.<\/p>\n

Ce que j\u2019y ai trouv\u00e9, je le formulerais aujourd\u2019hui ainsi : une connivence silencieuse contre le monde des adultes. Non pas une r\u00e9volte ouverte, ni une haine d\u00e9clar\u00e9e, mais une intelligence partag\u00e9e de leur b\u00eatise, de leur rigidit\u00e9, de leur suffisance. Les adultes y parlent beaucoup, punissent souvent, moralisent \u00e0 tout va. Et pourtant, on sent bien que l\u2019autrice ne se tient pas vraiment de leur c\u00f4t\u00e9. Elle regarde avec l\u2019enfant, pas au-dessus de lui. Elle ne prot\u00e8ge pas. Elle n\u2019explique pas. Elle constate.<\/p>\n

Cette position est redoutable. Elle n\u2019apprend pas \u00e0 devenir sage. Elle apprend \u00e0 devenir lucide. Et la lucidit\u00e9, lorsqu\u2019elle arrive trop t\u00f4t, n\u2019est pas toujours un cadeau facile \u00e0 porter. Elle oblige \u00e0 composer. \u00c0 faire semblant parfois. \u00c0 parler une langue que l\u2019on comprend tr\u00e8s bien, mais que l\u2019on n\u2019habite jamais compl\u00e8tement. \u00c0 accepter que beaucoup de discours adultes soient moins des paroles que des dispositifs.<\/p>\n

Je crois que c\u2019est l\u00e0 que la comtesse de S\u00e9gur m\u2019a, au sens propre, pourri la vie. Elle m\u2019a rendu incapable d\u2019adh\u00e9rer franchement. Incapable de croire \u00e0 la maturit\u00e9 comme valeur supr\u00eame. Incapable aussi de m\u00e9priser compl\u00e8tement. Elle m\u2019a appris l\u2019hypocrisie non comme vice, mais comme strat\u00e9gie. Non pas mentir, mais masquer. Non pas contester, mais attendre. Regarder. Tenir.<\/p>\n

L\u2019institution scolaire, elle, n\u2019y a vu que des livres pour enfants. Une morale apparente. Des punitions, des r\u00e9compenses, un ordre r\u00e9tabli. Elle s\u2019est peut-\u00eatre laiss\u00e9e leurrer. Ou elle a fait semblant. Toujours est-il qu\u2019elle a neutralis\u00e9 ce qu\u2019il y avait de plus dangereux dans ces textes : la confiance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019intelligence du lecteur enfant, sans filet, sans commentaire, sans discours surplombant.<\/p>\n

Avec le temps, je me suis aper\u00e7u que cette mani\u00e8re de lire avait fa\u00e7onn\u00e9 ma mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire. Une \u00e9criture sans destination claire, sans public d\u00e9sign\u00e9, sans volont\u00e9 d\u2019enseigner. Une \u00e9criture qui suppose une complicit\u00e9 pr\u00e9alable, ou rien. Qui fait le pari que le lecteur saura voir ce qu\u2019il y a \u00e0 voir, ou qu\u2019il passera son chemin. Une \u00e9criture qui ne cherche pas \u00e0 convaincre, mais \u00e0 tenir une position l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9e.<\/p>\n

On pourrait objecter que tout cela para\u00eet d\u00e9risoire aujourd\u2019hui. Les enfants et les adolescents lisent d\u00e9sormais des livres bien plus vastes, plus sombres, plus complexes que ceux de mon enfance. Des sagas enti\u00e8res, peupl\u00e9es de morts, de guerres, de responsabilit\u00e9s \u00e9crasantes. Ils traversent des mondes o\u00f9 l\u2019on affronte le mal, o\u00f9 l\u2019on choisit son camp, o\u00f9 l\u2019on apprend \u00e0 devenir quelqu\u2019un. Mais il me semble que ces lectures, si puissantes soient-elles, rel\u00e8vent d\u2019un autre r\u00e9gime. Elles accompagnent un passage. Elles racontent une initiation. Elles promettent, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, une appartenance future.<\/p>\n

Les livres de la comtesse de S\u00e9gur, eux, ne promettaient rien. Ils n\u2019ouvraient pas sur un monde plus vaste, mais sur un regard plus \u00e9troit, plus pr\u00e9cis, plus ironique sur le monde tel qu\u2019il est. Ils n\u2019enseignaient pas \u00e0 grandir, mais \u00e0 observer. \u00c0 composer. \u00c0 survivre dans un univers adulte d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, sans croire enti\u00e8rement \u00e0 ce qu\u2019il affirme \u00eatre. La diff\u00e9rence n\u2019est pas une question de maturit\u00e9 du contenu, mais de position dans la langue. Ce que j\u2019y ai appris n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019ordre de l\u2019aventure, mais de la d\u00e9fiance. Et cela, quelle que soit l\u2019\u00e9poque, reste une exp\u00e9rience minoritaire.<\/p>\n

En ce sens, la comtesse de S\u00e9gur ne m\u2019a pas transmis une enfance. Elle m\u2019a transmis une distance. Une politesse ironique face au monde adulte. Et cela ne se perd pas. Cela ne se r\u00e9pare pas non plus.<\/p>\n

Ce n\u2019est pas une plainte. C\u2019est un constat. Certaines lectures ne vous \u00e9l\u00e8vent pas, elles vous d\u00e9placent. Et une fois d\u00e9plac\u00e9, on ne revient pas exactement au point de d\u00e9part. On vit un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9. On parle la langue commune, mais on n\u2019y habite jamais tout \u00e0 fait.<\/p>\n

Si c\u2019est cela avoir \u00e9t\u00e9 pourri, alors je le dois en grande partie \u00e0 elle. Et je ne suis pas certain, malgr\u00e9 tout, d\u2019avoir envie de m\u2019en plaindre.<\/p>", "content_text": " Il m\u2019a fallu longtemps pour comprendre ce que certaines lectures d\u2019enfance avaient fait de moi. Longtemps pour admettre qu\u2019un livre peut agir \u00e0 retardement, non pas comme un souvenir attendri, mais comme une disposition durable face au monde. Parmi ces lectures, il y a les livres de la Comtesse de S\u00e9gur, et en particulier *Un bon petit diable*. Je les ai lus avec plaisir, avec une forme de jubilation tranquille, sans imaginer qu\u2019ils d\u00e9posaient en moi quelque chose qui ne se refermerait pas. Ce que j\u2019y ai trouv\u00e9, je le formulerais aujourd\u2019hui ainsi : une connivence silencieuse contre le monde des adultes. Non pas une r\u00e9volte ouverte, ni une haine d\u00e9clar\u00e9e, mais une intelligence partag\u00e9e de leur b\u00eatise, de leur rigidit\u00e9, de leur suffisance. Les adultes y parlent beaucoup, punissent souvent, moralisent \u00e0 tout va. Et pourtant, on sent bien que l\u2019autrice ne se tient pas vraiment de leur c\u00f4t\u00e9. Elle regarde avec l\u2019enfant, pas au-dessus de lui. Elle ne prot\u00e8ge pas. Elle n\u2019explique pas. Elle constate. Cette position est redoutable. Elle n\u2019apprend pas \u00e0 devenir sage. Elle apprend \u00e0 devenir lucide. Et la lucidit\u00e9, lorsqu\u2019elle arrive trop t\u00f4t, n\u2019est pas toujours un cadeau facile \u00e0 porter. Elle oblige \u00e0 composer. \u00c0 faire semblant parfois. \u00c0 parler une langue que l\u2019on comprend tr\u00e8s bien, mais que l\u2019on n\u2019habite jamais compl\u00e8tement. \u00c0 accepter que beaucoup de discours adultes soient moins des paroles que des dispositifs. Je crois que c\u2019est l\u00e0 que la comtesse de S\u00e9gur m\u2019a, au sens propre, pourri la vie. Elle m\u2019a rendu incapable d\u2019adh\u00e9rer franchement. Incapable de croire \u00e0 la maturit\u00e9 comme valeur supr\u00eame. Incapable aussi de m\u00e9priser compl\u00e8tement. Elle m\u2019a appris l\u2019hypocrisie non comme vice, mais comme strat\u00e9gie. Non pas mentir, mais masquer. Non pas contester, mais attendre. Regarder. Tenir. L\u2019institution scolaire, elle, n\u2019y a vu que des livres pour enfants. Une morale apparente. Des punitions, des r\u00e9compenses, un ordre r\u00e9tabli. Elle s\u2019est peut-\u00eatre laiss\u00e9e leurrer. Ou elle a fait semblant. Toujours est-il qu\u2019elle a neutralis\u00e9 ce qu\u2019il y avait de plus dangereux dans ces textes : la confiance accord\u00e9e \u00e0 l\u2019intelligence du lecteur enfant, sans filet, sans commentaire, sans discours surplombant. Avec le temps, je me suis aper\u00e7u que cette mani\u00e8re de lire avait fa\u00e7onn\u00e9 ma mani\u00e8re d\u2019\u00e9crire. Une \u00e9criture sans destination claire, sans public d\u00e9sign\u00e9, sans volont\u00e9 d\u2019enseigner. Une \u00e9criture qui suppose une complicit\u00e9 pr\u00e9alable, ou rien. Qui fait le pari que le lecteur saura voir ce qu\u2019il y a \u00e0 voir, ou qu\u2019il passera son chemin. Une \u00e9criture qui ne cherche pas \u00e0 convaincre, mais \u00e0 tenir une position l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9cal\u00e9e. On pourrait objecter que tout cela para\u00eet d\u00e9risoire aujourd\u2019hui. Les enfants et les adolescents lisent d\u00e9sormais des livres bien plus vastes, plus sombres, plus complexes que ceux de mon enfance. Des sagas enti\u00e8res, peupl\u00e9es de morts, de guerres, de responsabilit\u00e9s \u00e9crasantes. Ils traversent des mondes o\u00f9 l\u2019on affronte le mal, o\u00f9 l\u2019on choisit son camp, o\u00f9 l\u2019on apprend \u00e0 devenir quelqu\u2019un. Mais il me semble que ces lectures, si puissantes soient-elles, rel\u00e8vent d\u2019un autre r\u00e9gime. Elles accompagnent un passage. Elles racontent une initiation. Elles promettent, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, une appartenance future. Les livres de la comtesse de S\u00e9gur, eux, ne promettaient rien. Ils n\u2019ouvraient pas sur un monde plus vaste, mais sur un regard plus \u00e9troit, plus pr\u00e9cis, plus ironique sur le monde tel qu\u2019il est. Ils n\u2019enseignaient pas \u00e0 grandir, mais \u00e0 observer. \u00c0 composer. \u00c0 survivre dans un univers adulte d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, sans croire enti\u00e8rement \u00e0 ce qu\u2019il affirme \u00eatre. La diff\u00e9rence n\u2019est pas une question de maturit\u00e9 du contenu, mais de position dans la langue. Ce que j\u2019y ai appris n\u2019\u00e9tait pas de l\u2019ordre de l\u2019aventure, mais de la d\u00e9fiance. Et cela, quelle que soit l\u2019\u00e9poque, reste une exp\u00e9rience minoritaire. En ce sens, la comtesse de S\u00e9gur ne m\u2019a pas transmis une enfance. Elle m\u2019a transmis une distance. Une politesse ironique face au monde adulte. Et cela ne se perd pas. Cela ne se r\u00e9pare pas non plus. Ce n\u2019est pas une plainte. C\u2019est un constat. Certaines lectures ne vous \u00e9l\u00e8vent pas, elles vous d\u00e9placent. Et une fois d\u00e9plac\u00e9, on ne revient pas exactement au point de d\u00e9part. On vit un peu \u00e0 c\u00f4t\u00e9. On parle la langue commune, mais on n\u2019y habite jamais tout \u00e0 fait. Si c\u2019est cela avoir \u00e9t\u00e9 pourri, alors je le dois en grande partie \u00e0 elle. Et je ne suis pas certain, malgr\u00e9 tout, d\u2019avoir envie de m\u2019en plaindre. 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Il y a des r\u00e9flexions qui vous montent au nez avec un temps de retard. On lit une phrase le matin, on croit l\u2019avoir oubli\u00e9e \u00e0 midi, et puis, le soir venu, elle pique encore. J\u2019ai crois\u00e9 ainsi l\u2019id\u00e9e — que l\u2019on retrouve parfois chez Paul Val\u00e9ry ou d’autres esprits jaloux de leur puret\u00e9 — que l\u2019histoire de nos a\u00efeux serait un territoire interdit \u00e0 la haute litt\u00e9rature, une sorte de facilit\u00e9 pour esprits en mal d\u2019inspiration.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Sur le moment, la sentence m’a fait l’effet d’une porte que l’on ferme. On nous sugg\u00e8re, du haut d’un certain pi\u00e9destal intellectuel, que se pencher sur ses racines serait un exercice « mineur », une nostalgie de notaire dont l’\u00e9crivain v\u00e9ritable devrait s’\u00e9carter par principe.<\/p>\n

Certes, l\u2019homme de m\u00e9tier en ferait ses choux gras. Il y chercherait l’anecdote, le d\u00e9cor, la petite \u00e9motion bien ficel\u00e9e pour remplir ses pages. Mais l\u2019homme de l\u2019art, lui ? Le po\u00e8te ?<\/p>\n

Bien s\u00fbr que non. Le po\u00e8te ne se rue sur rien. Il ne cherche pas \u00e0 exploiter un h\u00e9ritage comme une mati\u00e8re premi\u00e8re, il essaie d’habiter un silence. \u00c9crire sur ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s n’est pas une man\u0153uvre, c’est une respiration n\u00e9cessaire pour celui qui refuse de marcher seul dans le vide. C’est ramasser une pierre que les si\u00e8cles ont polie pour voir si elle a encore quelque chose \u00e0 nous dire de notre propre chair.<\/p>\n

On peut trouver cela d\u00e9mod\u00e9, ou sans int\u00e9r\u00eat pour le pr\u00e9sent. On peut s’en d\u00e9tourner, et m\u00eame s’en d\u00e9sabonner. Mais le murmure des anciens reste plus profond que le bruit des sentences. J\u2019ai referm\u00e9 l\u2019article, j\u2019ai souri \u00e0 mon fant\u00f4me, et j\u2019ai repris ma plume. Il y a des fid\u00e9lit\u00e9s qui se passent tr\u00e8s bien de l\u2019approbation des vivants.<\/p>", "content_text": " >Il y a des r\u00e9flexions qui vous montent au nez avec un temps de retard. On lit une phrase le matin, on croit l\u2019avoir oubli\u00e9e \u00e0 midi, et puis, le soir venu, elle pique encore. J\u2019ai crois\u00e9 ainsi l\u2019id\u00e9e \u2014 que l\u2019on retrouve parfois chez Paul Val\u00e9ry ou d'autres esprits jaloux de leur puret\u00e9 \u2014 que l\u2019histoire de nos a\u00efeux serait un territoire interdit \u00e0 la haute litt\u00e9rature, une sorte de facilit\u00e9 pour esprits en mal d\u2019inspiration. Sur le moment, la sentence m'a fait l'effet d'une porte que l'on ferme. On nous sugg\u00e8re, du haut d'un certain pi\u00e9destal intellectuel, que se pencher sur ses racines serait un exercice \u00ab mineur \u00bb, une nostalgie de notaire dont l'\u00e9crivain v\u00e9ritable devrait s'\u00e9carter par principe. Certes, l\u2019homme de m\u00e9tier en ferait ses choux gras. Il y chercherait l'anecdote, le d\u00e9cor, la petite \u00e9motion bien ficel\u00e9e pour remplir ses pages. Mais l\u2019homme de l\u2019art, lui ? Le po\u00e8te ? Bien s\u00fbr que non. Le po\u00e8te ne se rue sur rien. Il ne cherche pas \u00e0 exploiter un h\u00e9ritage comme une mati\u00e8re premi\u00e8re, il essaie d'habiter un silence. \u00c9crire sur ceux qui nous ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s n'est pas une man\u0153uvre, c'est une respiration n\u00e9cessaire pour celui qui refuse de marcher seul dans le vide. C'est ramasser une pierre que les si\u00e8cles ont polie pour voir si elle a encore quelque chose \u00e0 nous dire de notre propre chair. On peut trouver cela d\u00e9mod\u00e9, ou sans int\u00e9r\u00eat pour le pr\u00e9sent. On peut s'en d\u00e9tourner, et m\u00eame s'en d\u00e9sabonner. Mais le murmure des anciens reste plus profond que le bruit des sentences. J\u2019ai referm\u00e9 l\u2019article, j\u2019ai souri \u00e0 mon fant\u00f4me, et j\u2019ai repris ma plume. Il y a des fid\u00e9lit\u00e9s qui se passent tr\u00e8s bien de l\u2019approbation des vivants. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/moutarde.jpg?1766923448", "tags": ["r\u00e9flexions sur l'art"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/le-prix-de-la-clarte.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/le-prix-de-la-clarte.html", "title": "Le prix de la clart\u00e9", "date_published": "2025-12-16T17:09:44Z", "date_modified": "2025-12-16T17:17:53Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Je crois que ce qui m\u2019obs\u00e8de dans les films de mafia, surtout chez Scorsese et dans cette zone des ann\u00e9es 1950 o\u00f9 tout se recompose, ce n\u2019est pas la violence comme spectacle, c\u2019est la mani\u00e8re dont la parole s\u2019y tient, ou plut\u00f4t la mani\u00e8re dont elle n\u2019a presque plus besoin d\u2019exister pour agir. Une promesse n\u2019y est pas une phrase bien tourn\u00e9e, c\u2019est un engagement tacite, compact, appuy\u00e9 sur un ordre social o\u00f9 chacun sait ce qu\u2019il risque, et o\u00f9 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 n\u2019est pas un charme mais une faute. Ce monde a des r\u00e8gles strictes, et ce qui trouble c\u2019est qu\u2019elles sont simples : tu dois, tu rends ; tu respectes, on te prot\u00e8ge ; tu trahis, tu sors du cercle. Tout ce qui ressemble chez nous \u00e0 une discussion, un “malentendu”, une “explication”, une “nuance”, devient l\u00e0-bas une faiblesse, un signe de flottement, une mani\u00e8re de gagner du temps, donc une menace. Le plus gla\u00e7ant, c\u2019est que \u00e7a ne passe m\u00eame pas par la col\u00e8re : quand \u00e7a d\u00e9raille, on ne t\u2019explique pas que tu as d\u00e9\u00e7u, on ne t\u2019accorde pas l\u2019espace de raconter, on ne te demande pas ton intention ; on te classe, et le classement suffit. Cette radicalit\u00e9 a quelque chose de s\u00e9duisant, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e7a que j\u2019ai peur de ce que je vais trouver en moi en regardant ces films : la fatigue de vivre dans un monde o\u00f9 tout est n\u00e9gociable, o\u00f9 la parole s\u2019\u00e9parpille en messages, en justifications, en pr\u00e9cautions, en sourires, en formulations “soft” qui maintiennent une porte de sortie ; un monde rempli de chausses-trappes, o\u00f9 ce que tu dis peut \u00eatre retourn\u00e9, o\u00f9 ton silence est interpr\u00e9t\u00e9, o\u00f9 ton enthousiasme est suspect, o\u00f9 l\u2019honn\u00eatet\u00e9 est p\u00e9nalis\u00e9e parce qu\u2019elle ne sait pas se vendre, o\u00f9 la loyaut\u00e9 devient un outil de carri\u00e8re. Et je sais que cette tentation de la nettet\u00e9 ne vient pas seulement du cin\u00e9ma. Je connais cette logique depuis plus longtemps que ces films. Avant les arri\u00e8re-salles, il y a eu la maison. Avant le code, il y a eu une humeur. J\u2019ai grandi avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019une parole pouvait \u00eatre sanctionn\u00e9e sans explication, pour un oui, pour un non. J\u2019ai vu l\u2019injustice \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et j\u2019ai appris aussi quelque chose de tordu mais tr\u00e8s clair : qu\u2019on peut parler expr\u00e8s, dire trop, dire n\u2019importe quoi, pour attirer les coups, pour d\u00e9tourner sur soi l\u2019orage qui tombe sur une autre, pour prendre sur soi les humeurs d\u2019un p\u00e8re. Il m\u2019en reste un d\u00e9go\u00fbt profond, et une nostalgie qui fatigue — non pas nostalgie de la violence, mais d\u2019une forme de monde o\u00f9 les actes avaient un poids imm\u00e9diat, o\u00f9 le flou ne durait pas, o\u00f9 l\u2019on savait \u00e0 quoi s\u2019en tenir, m\u00eame quand c\u2019\u00e9tait injuste. Alors oui, j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 un radar. Je rep\u00e8re vite les promesses en l\u2019air, les phrases qui servent \u00e0 se couvrir, les loyaut\u00e9s de fa\u00e7ade. Mais ce radar s\u2019est construit dans la peur, et parfois il continue de tourner m\u00eame quand il n\u2019y a plus de danger, comme si l\u2019\u00e9poque enti\u00e8re parlait avec la m\u00eame voix molle que celle qui, jadis, pr\u00e9c\u00e9dait la claque. Et quand j\u2019\u00e9tends cette sensation au monde artistique, je vois une version civile, feutr\u00e9e, parfaitement tol\u00e9rable socialement, du m\u00eame m\u00e9canisme de contr\u00f4le : tant que tu loues, tant que tu signes des pr\u00e9faces, tant que tu applaudis aux bons endroits, tant que tu fais circuler les bons noms et que tu “reconnais” les gens qui doivent \u00eatre reconnus, tu es dans le groupe, tu as ta place, tu es invit\u00e9, tu existes. Ce n\u2019est pas forc\u00e9ment un complot, c\u2019est pire : c\u2019est une habitude collective, une monnaie d\u2019\u00e9change devenue automatique. Et le jour o\u00f9 tu commences \u00e0 observer le man\u00e8ge, pas m\u00eame \u00e0 l\u2019attaquer, juste \u00e0 le regarder en face, \u00e0 vouloir t\u2019en extraire, \u00e0 ne plus jouer la com\u00e9die des adh\u00e9sions obligatoires, quelque chose se retourne. On ne te tombe pas dessus frontalement, justement : ce serait trop clair, trop risqu\u00e9, trop “caract\u00e9riel”. On fait mieux, on fait plus efficace : on salit ta r\u00e9putation \u00e0 bas bruit, on laisse tra\u00eener des sous-entendus, on te colle une intention, on te pr\u00eate des arri\u00e8re-pens\u00e9es, on raconte que tu es difficile, amer, instable, “pas fiable”, et comme rien n\u2019est dit de fa\u00e7on attaquable, tu ne peux pas r\u00e9pondre ; si tu r\u00e9ponds, tu confirmes ; si tu ne r\u00e9ponds pas, tu laisses faire. L\u00e0, la parole silencieuse trouve son \u00e9quivalent propre : pas de balle, pas de sang, mais une condamnation par suggestion. Et ce poison-l\u00e0 ne s\u2019arr\u00eate pas aux arts. Les arts ont simplement l\u2019impudeur d\u2019afficher des valeurs de libert\u00e9, de v\u00e9rit\u00e9, de singularit\u00e9, ce qui rend l\u2019\u00e9cart plus visible quand ils fonctionnent comme n\u2019importe quel groupe humain : par appartenance, par rang, par r\u00e9seaux, par services rendus, par dettes symboliques. Dans une organisation, une entreprise, une famille, un cercle amical m\u00eame, il y a toujours une \u00e9conomie de l\u2019acc\u00e8s : qui ouvre, qui ferme, qui recommande, qui d\u00e9commande ; et donc il y a toujours un moyen de punir sans avoir l\u2019air de punir. Je crois que la grande diff\u00e9rence entre le monde “dur” des mafieux de cin\u00e9ma et le monde “mou” o\u00f9 nous \u00e9voluons, ce n\u2019est pas l\u2019existence d\u2019un code, c\u2019est le degr\u00e9 d\u2019aveu. Chez eux, le code est assum\u00e9 et brutal : il prot\u00e8ge le groupe et il se paie imm\u00e9diatement. Chez nous, le code est d\u00e9ni\u00e9 : tout le monde pr\u00e9tend agir par principes, par esth\u00e9tique, par sens moral, par “valeurs”, alors que l\u2019essentiel se joue souvent dans des gestes tr\u00e8s simples, tr\u00e8s bas : plaire, se couvrir, appartenir, ne pas perdre sa place. On appelle \u00e7a diplomatie, sociabilit\u00e9, intelligence, et parfois \u00e7a l\u2019est, bien s\u00fbr ; mais le m\u00eame geste, r\u00e9p\u00e9t\u00e9, devient une capitulation sans m\u00eame s\u2019en rendre compte. Et c\u2019est l\u00e0 que la mollesse devient dangereuse : non pas la gentillesse, non pas la prudence, mais cette facilit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019insinuation \u00e0 la clart\u00e9, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la rumeur \u00e0 la critique, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la petite l\u00e2chet\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 une parole qui tiendrait debout. Parce qu\u2019une parole qui tient debout co\u00fbte quelque chose : elle te met en porte-\u00e0-faux, elle te prive de certains avantages, elle te rend moins manipulable, et elle rend les autres nerveux, non pas parce qu\u2019ils sont “mauvais”, mais parce que tu introduis de l\u2019impr\u00e9visible. Dans beaucoup de groupes, l\u2019impr\u00e9visible est per\u00e7u comme une agression. Alors on le corrige, et on le corrige par le seul outil qui ne demande ni courage ni preuve : le soup\u00e7on. Je crois que c\u2019est \u00e7a, au fond, mon sujet : la nostalgie d\u2019un monde o\u00f9 la parole ferait foi, et la d\u00e9couverte que ce d\u00e9sir de nettet\u00e9 peut glisser vers quelque chose de tr\u00e8s dangereux. Car la parole qui ne ment pas parce qu\u2019elle est adoss\u00e9e \u00e0 une sanction, ce n\u2019est pas la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est l\u2019ob\u00e9issance. Et la parole qui ment parce qu\u2019elle veut rester acceptable, ce n\u2019est pas seulement la manipulation, c\u2019est parfois la peur de perdre sa place, la peur de d\u00e9plaire, la peur d\u2019\u00eatre seul. Entre les deux, il doit exister une troisi\u00e8me posture, plus difficile, moins spectaculaire : refuser la l\u00e8che, refuser le sous-entendu, refuser aussi la tentation de trancher pour se sentir fort. Tenir une parole simple sans la convertir en arme. Dire oui quand c\u2019est oui, non quand c\u2019est non, et accepter le co\u00fbt social de ce minimum-l\u00e0. Accepter aussi que le monde restera compliqu\u00e9, rempli de pi\u00e8ges, et que la solution n\u2019est pas de fantasmer un code de voyous “plus vrai” que nous, mais de retrouver, \u00e0 notre \u00e9chelle, une forme de droiture qui ne passe ni par la menace ni par la com\u00e9die. Et je sais aussi ceci : si moi j\u2019arrive \u00e0 percevoir la dangerosit\u00e9 de cette nostalgie, d\u2019autres ne la verront pas. Ils ne verront pas le pi\u00e8ge parce qu\u2019il ne se pr\u00e9sente pas comme un pi\u00e8ge. Il se pr\u00e9sente comme un soulagement. On vient leur vendre, avec des phrases bien tourn\u00e9es, l\u2019id\u00e9e qu\u2019un monde simple est \u00e0 port\u00e9e de main, qu\u2019il suffirait de “remettre de l\u2019ordre”, de “r\u00e9tablir l\u2019autorit\u00e9”, de “dire les choses”, et que tout redeviendrait clair. C\u2019est une promesse tr\u00e8s efficace, parce qu\u2019elle ressemble \u00e0 une hygi\u00e8ne : moins de nuances, moins de d\u00e9bats, moins de lenteur, moins d\u2019explications. Mais ce que ces promesses cachent souvent, c\u2019est le prix exact de cette clart\u00e9 : on ne simplifie pas seulement les probl\u00e8mes, on simplifie les \u00eatres humains ; on remplace la v\u00e9rit\u00e9 par la discipline, la justice par la punition, la parole par le slogan. Le danger, ce n\u2019est pas de vouloir une parole qui tienne. Le danger, c\u2019est de croire que la parole tiendra mieux si on lui retire la complexit\u00e9, si on la d\u00e9barrasse du doute, si on lui donne un ennemi et une solution imm\u00e9diate. Et c\u2019est l\u00e0 que ma fascination devient un signal d\u2019alarme : non pas parce que je serais d\u00e9j\u00e0 du c\u00f4t\u00e9 de la duret\u00e9, mais parce que je reconnais en moi la fatigue qui rend la duret\u00e9 s\u00e9duisante. Je n\u2019\u00e9cris pas contre la complexit\u00e9 : j\u2019\u00e9cris contre ceux qui s\u2019en servent pour mentir, et contre ceux qui promettent de l\u2019abolir pour dominer. Je ne sais pas si j\u2019en suis capable tous les jours, mais je sais au moins ceci : si je continue \u00e0 regarder ces films, ce n\u2019est pas pour apprendre \u00e0 tuer, c\u2019est pour comprendre ce qui en moi approuve quand une phrase tombe sans trembler, et d\u00e9cider, lucidement, ce que je veux en faire.<\/p>\n

Illustration<\/strong> Les mains de Frank Costello . L\u2019entr\u00e9e de la mafia dans l\u2019\u00e8re de la visibilit\u00e9. Costello refuse d\u2019\u00eatre film\u00e9 pleinement, et les cam\u00e9ras se concentrent sur ses mains — c\u2019est litt\u00e9ralement l\u2019implicite rendu visible.<\/p>", "content_text": " Je crois que ce qui m\u2019obs\u00e8de dans les films de mafia, surtout chez Scorsese et dans cette zone des ann\u00e9es 1950 o\u00f9 tout se recompose, ce n\u2019est pas la violence comme spectacle, c\u2019est la mani\u00e8re dont la parole s\u2019y tient, ou plut\u00f4t la mani\u00e8re dont elle n\u2019a presque plus besoin d\u2019exister pour agir. Une promesse n\u2019y est pas une phrase bien tourn\u00e9e, c\u2019est un engagement tacite, compact, appuy\u00e9 sur un ordre social o\u00f9 chacun sait ce qu\u2019il risque, et o\u00f9 l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 n\u2019est pas un charme mais une faute. Ce monde a des r\u00e8gles strictes, et ce qui trouble c\u2019est qu\u2019elles sont simples : tu dois, tu rends ; tu respectes, on te prot\u00e8ge ; tu trahis, tu sors du cercle. Tout ce qui ressemble chez nous \u00e0 une discussion, un \u201cmalentendu\u201d, une \u201cexplication\u201d, une \u201cnuance\u201d, devient l\u00e0-bas une faiblesse, un signe de flottement, une mani\u00e8re de gagner du temps, donc une menace. Le plus gla\u00e7ant, c\u2019est que \u00e7a ne passe m\u00eame pas par la col\u00e8re : quand \u00e7a d\u00e9raille, on ne t\u2019explique pas que tu as d\u00e9\u00e7u, on ne t\u2019accorde pas l\u2019espace de raconter, on ne te demande pas ton intention ; on te classe, et le classement suffit. Cette radicalit\u00e9 a quelque chose de s\u00e9duisant, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment pour \u00e7a que j\u2019ai peur de ce que je vais trouver en moi en regardant ces films : la fatigue de vivre dans un monde o\u00f9 tout est n\u00e9gociable, o\u00f9 la parole s\u2019\u00e9parpille en messages, en justifications, en pr\u00e9cautions, en sourires, en formulations \u201csoft\u201d qui maintiennent une porte de sortie ; un monde rempli de chausses-trappes, o\u00f9 ce que tu dis peut \u00eatre retourn\u00e9, o\u00f9 ton silence est interpr\u00e9t\u00e9, o\u00f9 ton enthousiasme est suspect, o\u00f9 l\u2019honn\u00eatet\u00e9 est p\u00e9nalis\u00e9e parce qu\u2019elle ne sait pas se vendre, o\u00f9 la loyaut\u00e9 devient un outil de carri\u00e8re. Et je sais que cette tentation de la nettet\u00e9 ne vient pas seulement du cin\u00e9ma. Je connais cette logique depuis plus longtemps que ces films. Avant les arri\u00e8re-salles, il y a eu la maison. Avant le code, il y a eu une humeur. J\u2019ai grandi avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019une parole pouvait \u00eatre sanctionn\u00e9e sans explication, pour un oui, pour un non. J\u2019ai vu l\u2019injustice \u00e0 l\u2019\u0153uvre, et j\u2019ai appris aussi quelque chose de tordu mais tr\u00e8s clair : qu\u2019on peut parler expr\u00e8s, dire trop, dire n\u2019importe quoi, pour attirer les coups, pour d\u00e9tourner sur soi l\u2019orage qui tombe sur une autre, pour prendre sur soi les humeurs d\u2019un p\u00e8re. Il m\u2019en reste un d\u00e9go\u00fbt profond, et une nostalgie qui fatigue \u2014 non pas nostalgie de la violence, mais d\u2019une forme de monde o\u00f9 les actes avaient un poids imm\u00e9diat, o\u00f9 le flou ne durait pas, o\u00f9 l\u2019on savait \u00e0 quoi s\u2019en tenir, m\u00eame quand c\u2019\u00e9tait injuste. Alors oui, j\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 un radar. Je rep\u00e8re vite les promesses en l\u2019air, les phrases qui servent \u00e0 se couvrir, les loyaut\u00e9s de fa\u00e7ade. Mais ce radar s\u2019est construit dans la peur, et parfois il continue de tourner m\u00eame quand il n\u2019y a plus de danger, comme si l\u2019\u00e9poque enti\u00e8re parlait avec la m\u00eame voix molle que celle qui, jadis, pr\u00e9c\u00e9dait la claque. Et quand j\u2019\u00e9tends cette sensation au monde artistique, je vois une version civile, feutr\u00e9e, parfaitement tol\u00e9rable socialement, du m\u00eame m\u00e9canisme de contr\u00f4le : tant que tu loues, tant que tu signes des pr\u00e9faces, tant que tu applaudis aux bons endroits, tant que tu fais circuler les bons noms et que tu \u201creconnais\u201d les gens qui doivent \u00eatre reconnus, tu es dans le groupe, tu as ta place, tu es invit\u00e9, tu existes. Ce n\u2019est pas forc\u00e9ment un complot, c\u2019est pire : c\u2019est une habitude collective, une monnaie d\u2019\u00e9change devenue automatique. Et le jour o\u00f9 tu commences \u00e0 observer le man\u00e8ge, pas m\u00eame \u00e0 l\u2019attaquer, juste \u00e0 le regarder en face, \u00e0 vouloir t\u2019en extraire, \u00e0 ne plus jouer la com\u00e9die des adh\u00e9sions obligatoires, quelque chose se retourne. On ne te tombe pas dessus frontalement, justement : ce serait trop clair, trop risqu\u00e9, trop \u201ccaract\u00e9riel\u201d. On fait mieux, on fait plus efficace : on salit ta r\u00e9putation \u00e0 bas bruit, on laisse tra\u00eener des sous-entendus, on te colle une intention, on te pr\u00eate des arri\u00e8re-pens\u00e9es, on raconte que tu es difficile, amer, instable, \u201cpas fiable\u201d, et comme rien n\u2019est dit de fa\u00e7on attaquable, tu ne peux pas r\u00e9pondre ; si tu r\u00e9ponds, tu confirmes ; si tu ne r\u00e9ponds pas, tu laisses faire. L\u00e0, la parole silencieuse trouve son \u00e9quivalent propre : pas de balle, pas de sang, mais une condamnation par suggestion. Et ce poison-l\u00e0 ne s\u2019arr\u00eate pas aux arts. Les arts ont simplement l\u2019impudeur d\u2019afficher des valeurs de libert\u00e9, de v\u00e9rit\u00e9, de singularit\u00e9, ce qui rend l\u2019\u00e9cart plus visible quand ils fonctionnent comme n\u2019importe quel groupe humain : par appartenance, par rang, par r\u00e9seaux, par services rendus, par dettes symboliques. Dans une organisation, une entreprise, une famille, un cercle amical m\u00eame, il y a toujours une \u00e9conomie de l\u2019acc\u00e8s : qui ouvre, qui ferme, qui recommande, qui d\u00e9commande ; et donc il y a toujours un moyen de punir sans avoir l\u2019air de punir. Je crois que la grande diff\u00e9rence entre le monde \u201cdur\u201d des mafieux de cin\u00e9ma et le monde \u201cmou\u201d o\u00f9 nous \u00e9voluons, ce n\u2019est pas l\u2019existence d\u2019un code, c\u2019est le degr\u00e9 d\u2019aveu. Chez eux, le code est assum\u00e9 et brutal : il prot\u00e8ge le groupe et il se paie imm\u00e9diatement. Chez nous, le code est d\u00e9ni\u00e9 : tout le monde pr\u00e9tend agir par principes, par esth\u00e9tique, par sens moral, par \u201cvaleurs\u201d, alors que l\u2019essentiel se joue souvent dans des gestes tr\u00e8s simples, tr\u00e8s bas : plaire, se couvrir, appartenir, ne pas perdre sa place. On appelle \u00e7a diplomatie, sociabilit\u00e9, intelligence, et parfois \u00e7a l\u2019est, bien s\u00fbr ; mais le m\u00eame geste, r\u00e9p\u00e9t\u00e9, devient une capitulation sans m\u00eame s\u2019en rendre compte. Et c\u2019est l\u00e0 que la mollesse devient dangereuse : non pas la gentillesse, non pas la prudence, mais cette facilit\u00e9 \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer l\u2019insinuation \u00e0 la clart\u00e9, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la rumeur \u00e0 la critique, \u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer la petite l\u00e2chet\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e \u00e0 une parole qui tiendrait debout. Parce qu\u2019une parole qui tient debout co\u00fbte quelque chose : elle te met en porte-\u00e0-faux, elle te prive de certains avantages, elle te rend moins manipulable, et elle rend les autres nerveux, non pas parce qu\u2019ils sont \u201cmauvais\u201d, mais parce que tu introduis de l\u2019impr\u00e9visible. Dans beaucoup de groupes, l\u2019impr\u00e9visible est per\u00e7u comme une agression. Alors on le corrige, et on le corrige par le seul outil qui ne demande ni courage ni preuve : le soup\u00e7on. Je crois que c\u2019est \u00e7a, au fond, mon sujet : la nostalgie d\u2019un monde o\u00f9 la parole ferait foi, et la d\u00e9couverte que ce d\u00e9sir de nettet\u00e9 peut glisser vers quelque chose de tr\u00e8s dangereux. Car la parole qui ne ment pas parce qu\u2019elle est adoss\u00e9e \u00e0 une sanction, ce n\u2019est pas la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est l\u2019ob\u00e9issance. Et la parole qui ment parce qu\u2019elle veut rester acceptable, ce n\u2019est pas seulement la manipulation, c\u2019est parfois la peur de perdre sa place, la peur de d\u00e9plaire, la peur d\u2019\u00eatre seul. Entre les deux, il doit exister une troisi\u00e8me posture, plus difficile, moins spectaculaire : refuser la l\u00e8che, refuser le sous-entendu, refuser aussi la tentation de trancher pour se sentir fort. Tenir une parole simple sans la convertir en arme. Dire oui quand c\u2019est oui, non quand c\u2019est non, et accepter le co\u00fbt social de ce minimum-l\u00e0. Accepter aussi que le monde restera compliqu\u00e9, rempli de pi\u00e8ges, et que la solution n\u2019est pas de fantasmer un code de voyous \u201cplus vrai\u201d que nous, mais de retrouver, \u00e0 notre \u00e9chelle, une forme de droiture qui ne passe ni par la menace ni par la com\u00e9die. Et je sais aussi ceci : si moi j\u2019arrive \u00e0 percevoir la dangerosit\u00e9 de cette nostalgie, d\u2019autres ne la verront pas. Ils ne verront pas le pi\u00e8ge parce qu\u2019il ne se pr\u00e9sente pas comme un pi\u00e8ge. Il se pr\u00e9sente comme un soulagement. On vient leur vendre, avec des phrases bien tourn\u00e9es, l\u2019id\u00e9e qu\u2019un monde simple est \u00e0 port\u00e9e de main, qu\u2019il suffirait de \u201cremettre de l\u2019ordre\u201d, de \u201cr\u00e9tablir l\u2019autorit\u00e9\u201d, de \u201cdire les choses\u201d, et que tout redeviendrait clair. C\u2019est une promesse tr\u00e8s efficace, parce qu\u2019elle ressemble \u00e0 une hygi\u00e8ne : moins de nuances, moins de d\u00e9bats, moins de lenteur, moins d\u2019explications. Mais ce que ces promesses cachent souvent, c\u2019est le prix exact de cette clart\u00e9 : on ne simplifie pas seulement les probl\u00e8mes, on simplifie les \u00eatres humains ; on remplace la v\u00e9rit\u00e9 par la discipline, la justice par la punition, la parole par le slogan. Le danger, ce n\u2019est pas de vouloir une parole qui tienne. Le danger, c\u2019est de croire que la parole tiendra mieux si on lui retire la complexit\u00e9, si on la d\u00e9barrasse du doute, si on lui donne un ennemi et une solution imm\u00e9diate. Et c\u2019est l\u00e0 que ma fascination devient un signal d\u2019alarme : non pas parce que je serais d\u00e9j\u00e0 du c\u00f4t\u00e9 de la duret\u00e9, mais parce que je reconnais en moi la fatigue qui rend la duret\u00e9 s\u00e9duisante. Je n\u2019\u00e9cris pas contre la complexit\u00e9 : j\u2019\u00e9cris contre ceux qui s\u2019en servent pour mentir, et contre ceux qui promettent de l\u2019abolir pour dominer. Je ne sais pas si j\u2019en suis capable tous les jours, mais je sais au moins ceci : si je continue \u00e0 regarder ces films, ce n\u2019est pas pour apprendre \u00e0 tuer, c\u2019est pour comprendre ce qui en moi approuve quand une phrase tombe sans trembler, et d\u00e9cider, lucidement, ce que je veux en faire. **Illustration** Les mains de Frank Costello . L\u2019entr\u00e9e de la mafia dans l\u2019\u00e8re de la visibilit\u00e9. Costello refuse d\u2019\u00eatre film\u00e9 pleinement, et les cam\u00e9ras se concentrent sur ses mains \u2014 c\u2019est litt\u00e9ralement l\u2019implicite rendu visible. ", "image": "https:\/\/ledibbouk.net\/IMG\/logo\/costello-wringing-his-hands-in-court-768x610.jpg?1765904539", "tags": ["r\u00e9flexions sur l'art", "La mort", "violence"] } ,{ "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/ce-genre-de-phrase.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/ce-genre-de-phrase.html", "title": "ce genre de phrase ", "date_published": "2025-11-27T07:41:56Z", "date_modified": "2025-11-29T08:43:11Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

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Je la revois dans les tiroirs de la commode \u2013 c\u2019est par ici qu\u2019il fallait commencer, j\u2019en \u00e9tais s\u00fbr, par cette commode centenaire h\u00e9rit\u00e9e de mon p\u00e8re, avec son plateau de marbre gris et rose fendu \u00e0 l\u2019angle sup\u00e9rieur gauche, son triangle presque isoc\u00e8le qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 perdu et qui reste l\u00e0, flottant comme un \u00eelot en forme de part de tarte ou de pizza \u2013 mais cass\u00e9 depuis quand et par qui ? \u2013 et qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 perdu ni jet\u00e9, m\u00eame si la commode, en un si\u00e8cle, n\u2019a sans doute pas subi un seul d\u00e9m\u00e9nagement, ou quelques-uns qu\u2019elle n\u2019aura v\u00e9cus qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la maison, passant peut-\u00eatre, tra\u00een\u00e9e par deux saisonniers r\u00e9quisitionn\u00e9s pour l\u2019occasion, du rez-de-chauss\u00e9e au couloir de l\u2019\u00e9tage pour finir ici, dans la chambre du cerisier, qu\u2019on appelle chambre du cerisier depuis toujours, en sachant que ce toujours a commenc\u00e9 bien avant moi et avant mon p\u00e8re, qui lui aussi l\u2019appelait chambre du cerisier \u2013 depuis toujours nous a-t-il affirm\u00e9, sorte de v\u00e9rit\u00e9 ant\u00e9diluvienne nimb\u00e9e d\u2019une aura qu\u2019on percevait dans l\u2019intonation qu\u2019il avait en pronon\u00e7ant ce toujours, l\u2019air impressionn\u00e9 par le mot \u2013, surpris m\u00eame qu\u2019on lui demande confirmation, comme s\u2019il \u00e9tait indign\u00e9 qu\u2019on ait pu imaginer, nous, ses enfants, un avant le cerisier, un avant la chambre, comme si dans son esprit chambre et cerisier \u00e9taient li\u00e9s depuis l\u2019\u00e9ternit\u00e9. Pour nous, c\u2019est la chambre du cerisier et ce le sera encore longtemps, m\u00eame si plus personne n\u2019habite cette maison en hiver, les uns et les autres ne revenant s\u2019y pr\u00e9lasser que pendant les vacances scolaires en avril, parfois des week-ends avant que d\u00e9barque toute la fratrie, les femmes et les enfants d\u2019abord, mais aussi les cousins, les cousines, les amis et les amies d\u2019amis, tout ce petit peuple d\u2019\u00e9t\u00e9 qu\u2019on retrouve tous les ans, sirotant \u00e0 l\u2019ombre du cerisier ou des magnolias des Negronis et des Spritz pour les plus citadins d\u2019entre eux, du ros\u00e9 pamplemousse pour ceux qui sont rest\u00e9s vivre \u00e0 une encablure de la maison.<\/p>\n<\/blockquote>\n

Quelque chose, dans cette phrase inaugurale, me rebute au point de me tenter de ne pas poursuivre la lecture. Je pourrais adresser exactement la m\u00eame remarque \u00e0 l\u2019une de mes phrases : \u00e0 la diff\u00e9rence pr\u00e8s que, dans mon cas, j\u2019aurais la possibilit\u00e9 de la couper, de la jeter, de la reprendre jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle co\u00efncide avec ma n\u00e9cessit\u00e9. Ici, j\u2019ai le sentiment qu\u2019on lui a donn\u00e9 un r\u00f4le de vitrine : phrase-sympt\u00f4me, phrase-programme, cens\u00e9e prouver d\u2019embl\u00e9e ce que le livre sait faire.<\/p>\n

Or c\u2019est justement ce « savoir faire » qui m\u2019ennuie : la phrase tient debout, elle est ma\u00eetris\u00e9e, elle accroche un lieu, une m\u00e9moire, une mythologie familiale, mais je la sens occup\u00e9e \u00e0 se montrer au travail. J\u2019y vois une d\u00e9monstration de force syntaxique dont, chez moi, j\u2019aurais honte. Ma r\u00e9action est d\u2019abord \u00e9pidermique : je r\u00e9siste, je n\u2019ai pas envie d\u2019entrer dans un roman qui commence par se regarder \u00e9crire.<\/p>\n

Ensuite je me raisonne : peut-\u00eatre, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une ouverture, les centaines de pages suivantes serviront-elles justement \u00e0 resserrer, \u00e0 faire plus bref, plus net, plus impitoyable. Je feuillette, je vais \u00e0 la fin du volume, sans trouver de garantie. Alors je me demande si ce n\u2019est pas moi qui suis en cause, \u00e9puis\u00e9 par mon propre travail de r\u00e9\u00e9criture, sans r\u00e9serve d\u2019indulgence pour ce genre de d\u00e9ploiement. Peut-\u00eatre n\u2019est-ce qu\u2019un effet de miroir.<\/p>\n

Je n\u2019ai ni le temps ni l\u2019envie, aujourd\u2019hui, d\u2019\u00e9lucider tout cela. Je repose le livre pour plus tard et je retourne \u00e0 mes moutons : mes phrases, avec cette id\u00e9e tenace que ce que je refuse chez l\u2019autre, je dois \u00eatre pr\u00eat \u00e0 le couper chez moi.<\/p>\n