{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/26-janvier-2026.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/26-janvier-2026.html", "title": "26 janvier 2026", "date_published": "2026-01-26T10:08:42Z", "date_modified": "2026-01-26T10:08:42Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "

Le pouvoir du plus fort, du plus arm\u00e9, du plus grossier, contient en lui-m\u00eame sa propre destruction. En attendant, il faut le subir et l\u2019\u00e9tudier. \u00c7a ressemble \u00e0 un de ces parcours p\u00e9rilleux tout au fond d\u2019une mine d\u2019or azt\u00e8que : discernement, attention, vigilance, et r\u00e9activit\u00e9 bien s\u00fbr, sous peine de se faire d\u00e9couper par des haches pendulaires, transpercer par des lances empoisonn\u00e9es au curare, sentir le sol s\u2019effondrer et atterrir au beau milieu d\u2019un nid de serpents venimeux.<\/p>\n

L\u2019affrontement direct ne vaut pas grand-chose ; presque toujours pouss\u00e9 par l\u2019\u00e9motion incontr\u00f4l\u00e9e, pas de plan, pas de structures, aucune solution B, le risque de foirade totale augmente \u00e0 proportion de l\u2019impr\u00e9paration.<\/p>\n

\u00c0 la question « Voulez-vous tuer le Pr\u00e9sident ? », que tout le monde consid\u00e8re comme une blague, il vaut mieux r\u00e9pondre non, et de la fa\u00e7on la plus naturelle possible.<\/p>\n

Pour vaincre les serpents, je ne fais pas de dessin, il faut du sang-froid.<\/p>\n

Je me demande s\u2019il ne faudrait pas ouvrir une station radio pirate. La seule chose emb\u00eatante, c\u2019est le : « Allo, ici le P\u00e9age de Roussillon. » Beaucoup moins prestigieux que « Ici Londres ».\nIls ont des soucis \u00e0 Londres. Ils se mettent \u00e0 pr\u00e9voir des krachs boursiers li\u00e9s \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019extraterrestres. Ce qui, il y a encore dix ans, \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un fake est d\u00e9sormais entr\u00e9 dans les m\u0153urs, ou presque.<\/p>\n

Si \u00e7a se trouve, dans moins de cinq ans, entre les IA qui bosseront pour nous et les extraterrestres qui nous auront offert l\u2019abondance illimit\u00e9e, on aura tous un revenu minimum obligatoire et on s\u2019emmerdera comme des rats morts. Tu ne pourras plus toucher \u00e0 rien sous peine de quoi, on se demande : \u00eatre r\u00e9exp\u00e9di\u00e9 dans les ann\u00e9es 80 ? Ils ma\u00eetriseraient en outre le voyage spatio-temporel. Ce serait cool comme punition, pensez-vous ? Revivre \u00e0 tire-larigot les m\u00eames conneries ad vitam aeternam ? Pas certain.<\/p>\n

J\u2019essaie de me projeter dans cinq ans, mais c\u2019est encore escompter sans la rapidit\u00e9 \u00e0 laquelle se d\u00e9place la connerie. Si \u00e7a se trouve, l\u2019an prochain j\u2019aurai mon propre assistant IA (je pr\u00e9f\u00e8rerais une assistante si \u00e7a ne vous d\u00e9range pas, et si j\u2019ai encore mon mot \u00e0 dire — et oui, si elle sait faire l\u2019authentique Paris-Brest avec de la vraie cr\u00e8me au beurre, je ne dis pas non, bien s\u00fbr je ne demande pas la lune).<\/p>\n

\u00c9videmment, on n\u2019en est pas encore l\u00e0. Tout \u00e0 l\u2019heure, c\u2019est un vrai toubib, avec la tronche du Dr Folamour, qui va s\u2019occuper de mes canines et de mes molaires. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il m\u2019endormira avant ; tarif S\u00e9cu de base oblige, on ne sait jamais.<\/p>\n

En attendant, le p\u00f4le Nord fait des incursions jusqu\u2019\u00e0 Washington, ayant l\u2019air de dire : « Oh, mais trop c\u2019est trop, je vais refroidir vos ardeurs. » Pour un qui est con, tout le monde trinque et dit : « \u00c7a caille jusqu\u2019\u00e0 Sacramento ! » Ou \u00e7a crame de temps \u00e0 autre ; quand il n\u2019y a pas \u00e7a jusqu\u2019\u00e0 Los Angeles, on se les g\u00e8le.<\/p>\n

Le fait est que le danger ultime est de d\u00e9clarer \u00e0 voix haute : « Plus rien ne m\u2019\u00e9tonne. » M\u00eame si on peut parfois le penser tellement fort, il vaut mieux r\u00e9sister aussi contre \u00e7a.<\/p>\n

Hier pris toute la journ\u00e9e par les nuages pas eu le temps d’\u00e9crire beaucoup plus qu’aujourd’hui, je le crains. Ce qui doit absolument \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une chance \u00e0 la fois par certain(es) de mes lecteur(esses ou ice mais ice \u00e7a fait t\u00e2che en ce moment ) Mais surtout pour moi-m\u00eame car le fait de se retenir aussi a du bon, m\u00eame dans une \u00e9poque o\u00f9 on se lamente de la chute de la natalit\u00e9.<\/p>\n

Ce serait marrant de se poser la question : Que ferait Ulysse dans cette m\u00e9lasse, le Capitaine N\u00e9mo, Thierry La fronde, Le marsupilami, Mister BEans, Homer Simpsons, La reine d\u2019Angleterre, Mario Puzzo etc etc<\/p>\n

Homer Simpson ne ferait rien. Absolument rien. Il s’assoirait dans son canap\u00e9 avec une Duff, regarderait la t\u00e9l\u00e9, et attendrait que \u00e7a passe. \"Marge, j’ai pas envie d’aller manifester, y a les Simpson \u00e0 la t\u00e9l\u00e9.\" Le pouvoir du plus fort finirait par s’effondrer tout seul parce que personne ne le prendrait au s\u00e9rieux. Homer incarnerait l’inertie absolue comme forme de r\u00e9sistance passive — pas par principe gandhien, juste par flemme existentielle. Et paradoxalement, \u00e7a marcherait : on ne peut pas tyranniser quelqu’un qui refuse m\u00eame de reconna\u00eetre qu’il est tyrannis\u00e9. \"D’oh !\" serait sa seule r\u00e9action politique. Le syst\u00e8me s’\u00e9puiserait \u00e0 essayer de le mobiliser, de le faire r\u00e9agir, delui faire peur. Mais Homer aurait d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 le probl\u00e8me entre deux gorg\u00e9es de bi\u00e8re. C’est peut-\u00eatre la strat\u00e9gie la plus subversive de toutes : l’indiff\u00e9rence totale, non militante, juste organique.<\/p>\n

Dans un autre monde certainement.<\/p>\n

illustration<\/strong> Matt Groening le cr\u00e9ateur des Simpson<\/p>", "content_text": " Le pouvoir du plus fort, du plus arm\u00e9, du plus grossier, contient en lui-m\u00eame sa propre destruction. En attendant, il faut le subir et l\u2019\u00e9tudier. \u00c7a ressemble \u00e0 un de ces parcours p\u00e9rilleux tout au fond d\u2019une mine d\u2019or azt\u00e8que : discernement, attention, vigilance, et r\u00e9activit\u00e9 bien s\u00fbr, sous peine de se faire d\u00e9couper par des haches pendulaires, transpercer par des lances empoisonn\u00e9es au curare, sentir le sol s\u2019effondrer et atterrir au beau milieu d\u2019un nid de serpents venimeux. L\u2019affrontement direct ne vaut pas grand-chose ; presque toujours pouss\u00e9 par l\u2019\u00e9motion incontr\u00f4l\u00e9e, pas de plan, pas de structures, aucune solution B, le risque de foirade totale augmente \u00e0 proportion de l\u2019impr\u00e9paration. \u00c0 la question \u00ab Voulez-vous tuer le Pr\u00e9sident ? \u00bb, que tout le monde consid\u00e8re comme une blague, il vaut mieux r\u00e9pondre non, et de la fa\u00e7on la plus naturelle possible. Pour vaincre les serpents, je ne fais pas de dessin, il faut du sang-froid. Je me demande s\u2019il ne faudrait pas ouvrir une station radio pirate. La seule chose emb\u00eatante, c\u2019est le : \u00ab Allo, ici le P\u00e9age de Roussillon. \u00bb Beaucoup moins prestigieux que \u00ab Ici Londres \u00bb. Ils ont des soucis \u00e0 Londres. Ils se mettent \u00e0 pr\u00e9voir des krachs boursiers li\u00e9s \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019extraterrestres. Ce qui, il y a encore dix ans, \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un fake est d\u00e9sormais entr\u00e9 dans les m\u0153urs, ou presque. Si \u00e7a se trouve, dans moins de cinq ans, entre les IA qui bosseront pour nous et les extraterrestres qui nous auront offert l\u2019abondance illimit\u00e9e, on aura tous un revenu minimum obligatoire et on s\u2019emmerdera comme des rats morts. Tu ne pourras plus toucher \u00e0 rien sous peine de quoi, on se demande : \u00eatre r\u00e9exp\u00e9di\u00e9 dans les ann\u00e9es 80 ? Ils ma\u00eetriseraient en outre le voyage spatio-temporel. Ce serait cool comme punition, pensez-vous ? Revivre \u00e0 tire-larigot les m\u00eames conneries ad vitam aeternam ? Pas certain. J\u2019essaie de me projeter dans cinq ans, mais c\u2019est encore escompter sans la rapidit\u00e9 \u00e0 laquelle se d\u00e9place la connerie. Si \u00e7a se trouve, l\u2019an prochain j\u2019aurai mon propre assistant IA (je pr\u00e9f\u00e8rerais une assistante si \u00e7a ne vous d\u00e9range pas, et si j\u2019ai encore mon mot \u00e0 dire \u2014 et oui, si elle sait faire l\u2019authentique Paris-Brest avec de la vraie cr\u00e8me au beurre, je ne dis pas non, bien s\u00fbr je ne demande pas la lune). \u00c9videmment, on n\u2019en est pas encore l\u00e0. Tout \u00e0 l\u2019heure, c\u2019est un vrai toubib, avec la tronche du Dr Folamour, qui va s\u2019occuper de mes canines et de mes molaires. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il m\u2019endormira avant ; tarif S\u00e9cu de base oblige, on ne sait jamais. En attendant, le p\u00f4le Nord fait des incursions jusqu\u2019\u00e0 Washington, ayant l\u2019air de dire : \u00ab Oh, mais trop c\u2019est trop, je vais refroidir vos ardeurs. \u00bb Pour un qui est con, tout le monde trinque et dit : \u00ab \u00c7a caille jusqu\u2019\u00e0 Sacramento ! \u00bb Ou \u00e7a crame de temps \u00e0 autre ; quand il n\u2019y a pas \u00e7a jusqu\u2019\u00e0 Los Angeles, on se les g\u00e8le. Le fait est que le danger ultime est de d\u00e9clarer \u00e0 voix haute : \u00ab Plus rien ne m\u2019\u00e9tonne. \u00bb M\u00eame si on peut parfois le penser tellement fort, il vaut mieux r\u00e9sister aussi contre \u00e7a. Hier pris toute la journ\u00e9e par les nuages pas eu le temps d'\u00e9crire beaucoup plus qu'aujourd'hui, je le crains. Ce qui doit absolument \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une chance \u00e0 la fois par certain(es) de mes lecteur(esses ou ice mais ice \u00e7a fait t\u00e2che en ce moment ) Mais surtout pour moi-m\u00eame car le fait de se retenir aussi a du bon, m\u00eame dans une \u00e9poque o\u00f9 on se lamente de la chute de la natalit\u00e9. Ce serait marrant de se poser la question : Que ferait Ulysse dans cette m\u00e9lasse, le Capitaine N\u00e9mo, Thierry La fronde, Le marsupilami, Mister BEans, Homer Simpsons, La reine d\u2019Angleterre, Mario Puzzo etc etc Homer Simpson ne ferait rien. Absolument rien. Il s'assoirait dans son canap\u00e9 avec une Duff, regarderait la t\u00e9l\u00e9, et attendrait que \u00e7a passe. \"Marge, j'ai pas envie d'aller manifester, y a les Simpson \u00e0 la t\u00e9l\u00e9.\" Le pouvoir du plus fort finirait par s'effondrer tout seul parce que personne ne le prendrait au s\u00e9rieux. Homer incarnerait l'inertie absolue comme forme de r\u00e9sistance passive \u2014 pas par principe gandhien, juste par flemme existentielle. Et paradoxalement, \u00e7a marcherait : on ne peut pas tyranniser quelqu'un qui refuse m\u00eame de reconna\u00eetre qu'il est tyrannis\u00e9. \"D'oh!\" serait sa seule r\u00e9action politique. Le syst\u00e8me s'\u00e9puiserait \u00e0 essayer de le mobiliser, de le faire r\u00e9agir, delui faire peur. Mais Homer aurait d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 le probl\u00e8me entre deux gorg\u00e9es de bi\u00e8re. C'est peut-\u00eatre la strat\u00e9gie la plus subversive de toutes : l'indiff\u00e9rence totale, non militante, juste organique. 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\n

Titre provisoire :<\/strong> La Symphosph\u00e8re<\/em> ou L’Accordeur<\/em><\/p>\n

\u00c9pigraphe :<\/strong> \"Ce que vous appelez silence est notre plus grande cacophonie.\"<\/em> — Ancien proverbe de Caelus<\/p>\n


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Premier jet — Chapitre 1 : Le D\u00e9saccord<\/strong><\/p>\n

Le vaisseau Harmonius<\/em> se posa dans un murmure d\u2019antigrav, silencieux comme tout ce que concevait l\u2019Union Terrienne. \u00c0 travers le hublot, le lieutenant Elara Voss contempla le paysage de Caelus. Ce n\u2019\u00e9tait pas une ville. Pas au sens humain.<\/p>\n

Il n\u2019y avait ni tours, ni routes, ni grilles. \u00c0 la place, des structures organiques et cristallines \u00e9mergeaient du sol comme des stalagmites g\u00e9antes, dispos\u00e9es en spirales fractales. Entre elles, des filaments d\u2019\u00e9nergie lumineuse palpitaient doucement, tels des nervures. Rien ne bougeait, et pourtant tout semblait\u2026 vibrer.<\/p>\n

-- Rien ne correspond aux scans architecturaux de la base de donn\u00e9es, commenta Kaelen, le x\u00e9no-arch\u00e9ologue. Pas de m\u00e9tal, pas d\u2019\u00e9lectronique concentr\u00e9e. On dirait une for\u00eat min\u00e9rale.<\/p>\n

-- Les signes de vie ? demanda Elara.<\/p>\n

-- Massifs. Des milliers de signatures biom\u00e9triques, mais dispers\u00e9es de fa\u00e7on homog\u00e8ne. Pas de foyers, pas de centres administratifs. Comme si toute la plan\u00e8te \u00e9tait une seule cit\u00e9.<\/p>\n

Ils avaient atterri en p\u00e9riph\u00e9rie de la zone la plus dense, l\u00e0 o\u00f9 les structures \u00e9taient plus basses, comme des notes graves avant le crescendo. La mission \u00e9tait simple : premier contact, \u00e9valuation du niveau technologique, \u00e9change culturel si possible. Une routine.<\/p>\n

Le sas s\u2019ouvrit. L\u2019air \u00e9tait frais, charg\u00e9 d\u2019un parfum d\u2019ozone et de quelque chose d\u2019autre\u2026 une sensation presque auditive, comme un bourdonnement \u00e0 la limite du perceptible.<\/p>\n

Elara sortit, son enregistreur environnemental \u00e0 la main. Elle per\u00e7ut alors le premier paradoxe : le silence<\/em>. Aucun bruit de machine, aucun cri, aucun murmure de voix. Seul le souffle du vent entre les structures, qui produisait des tonalit\u00e9s changeantes, m\u00e9lancoliques et complexes.<\/p>\n

-- Ils doivent communiquer par signes, ou par ph\u00e9romones, avan\u00e7a Kaelen, ajustant ses capteurs.<\/p>\n

C\u2019est alors qu\u2019Elle<\/em> arriva.<\/p>\n

Aucun pas n\u2019annon\u00e7a sa venue. Elle sembla simplement \u00e9merger de la lumi\u00e8re diffuse, glissant entre deux grandes colonnes iris\u00e9es. Son corps \u00e9tait \u00e9lanc\u00e9, recouvert d\u2019une peau nacr\u00e9e qui changeait subtilement de teinte selon l\u2019angle de la lumi\u00e8re. Pas de bouche visible. Mais ses mains\u2026 longues, aux doigts multiples, qui semblaient fr\u00e9mir en permanence.<\/p>\n

Elle s\u2019arr\u00eata \u00e0 trois m\u00e8tres. Et sans geste, sans son, Elara sentit une pr\u00e9sence<\/em> se former dans son esprit. Ce n\u2019\u00e9tait pas une voix. C\u2019\u00e9tait une sensation tonale<\/strong>, une note fondamentale, grave et apaisante, accompagn\u00e9e d\u2019un sentiment-image : Bienvenue. Curiosit\u00e9. Observation.<\/em><\/p>\n

-- Mon dieu\u2026 elle t\u00e9l\u00e9pathe, chuchota Kaelen.<\/p>\n

-- Non, r\u00e9pondit Elara, les yeux \u00e9carquill\u00e9s. Ce n\u2019est pas t\u00e9l\u00e9pathique. C\u2019est\u2026 acoustique. Elle projette une fr\u00e9quence que mon cerveau interpr\u00e8te comme une \u00e9motion.<\/p>\n

La Caelusienne leva une main. Du bout de ses doigts, une vibration presque visible fit trembler l\u2019air. En r\u00e9ponse, la colonne derri\u00e8re elle \u00e9mit un l\u00e9ger hum<\/em>, une tierce mineure parfaite. Puis une autre colonne plus loin r\u00e9pondit, une quinte. En quelques secondes, une br\u00e8ve phrase musicale se propagea dans la ville-structure, comme un \u00e9cho organis\u00e9.<\/p>\n

-- Elle vient de dire quelque chose \u00e0 sa cit\u00e9, r\u00e9alisa Elara. Et la cit\u00e9 a r\u00e9pondu.<\/p>\n

Chapitre 2 : La Gamme des petites choses<\/strong><\/p>\n

Les jours suivants furent une lente immersion dans le vertige.<\/p>\n

Les Caelusiens n\u2019avaient pas de langage parl\u00e9. Leur communication \u00e9tait une modulation de fr\u00e9quences subtiles, \u00e9mises par des membranes sous leur peau, per\u00e7ues par des organes en forme de lyre sur leur cr\u00e2ne. Leur \u00e9criture ? Des patterns de vibrations encod\u00e9s dans des cristaux r\u00e9sonants, qu\u2019ils « lisaient » en les effleurant.<\/p>\n

Leur technologie n\u2019utilisait ni roue, ni levier, ni \u00e9lectricit\u00e9. Elle utilisait la r\u00e9sonance harmonique<\/strong>.<\/p>\n

Elara les observa un jour « construire ». Un groupe se rassembla autour d\u2019un amas de poussi\u00e8re min\u00e9rale. Ils commenc\u00e8rent \u00e0 \u00e9mettre, ensemble, un accord complexe. La poussi\u00e8re se mit \u00e0 vibrer, \u00e0 danser, \u00e0 s\u2019organiser en filaments, puis en structures, comme du sable sur une plaque chantante, mais \u00e0 une \u00e9chelle monumentale. En quelques heures, une nouvelle « colonne-habitat » s\u2019\u00e9leva, parfaitement accord\u00e9e aux structures voisines, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la symphonie g\u00e9om\u00e9trique de la cit\u00e9.<\/p>\n

-- Ils ne b\u00e2tissent pas, comprit Kaelen, sid\u00e9r\u00e9. Ils composent<\/em>. La mati\u00e8re est leur instrument, et l\u2019harmonie leur outil.<\/p>\n

Leur soci\u00e9t\u00e9 n\u2019avait ni gouvernement, ni lois \u00e9crites. L\u2019ordre social \u00e9mergeait de « l\u2019Accord Global », une symphonie environnementale constante \u00e0 laquelle chaque individu s\u2019ajustait. Un conflit naissait-il ? Il se manifestait par une dissonance locale. Les anciens, les « Accordeurs », intervenaient alors non pour juger, mais pour proposer une nouvelle fr\u00e9quence de conciliation, un intervalle qui transformerait le conflit en contrepoint enrichissant.<\/p>\n

Elara apprit \u00e0 percevoir, non pas avec ses oreilles, mais avec son corps tout entier. Elle apprit que le « vent » qu\u2019elle entendait n\u2019\u00e9tait pas al\u00e9atoire : il \u00e9tait canalis\u00e9, sculpt\u00e9 par les structures pour apporter des nutriments, polir les surfaces, et diffuser les messages \u00e0 grande \u00e9chelle. La ville enti\u00e8re \u00e9tait un instrument vivant, et ses habitants en \u00e9taient les musiciens.<\/p>\n

Chapitre 3 : La dissonance<\/strong><\/p>\n

La crise survint le dixi\u00e8me jour.<\/p>\n

Une \u00e9quipe terrienne, en analysant une « zone r\u00e9sonante », activa par inadvertance un scanner \u00e0 impulsion magn\u00e9tique. Pour les humains, un simple clic. Pour les Caelusiens, ce fut un coup de gong strident et discordant, une violence sonore pure qui se propagea comme une onde de choc dans le r\u00e9seau sensible de la cit\u00e9.<\/p>\n

L\u2019effet fut imm\u00e9diat. Les structures p\u00e2lirent. Les Caelusiens, toujours si gracieux, se tordirent de douleur, leurs \u00e9missions devinrent chaotiques, criardes. La belle harmonie ambiante se brisa en un chaos de grincements mentaux.<\/p>\n

L\u2019Accordeur principal, celui qui avait accueilli Elara, vint \u00e0 elle. Son \u00e9mission n\u2019\u00e9tait plus une note apaisante, mais un glissando de souffrance et d\u2019incompr\u00e9hension. L\u2019image-sentiment qui frappa Elara fut celle d\u2019une toile d\u2019araign\u00e9e parfaite, soudain d\u00e9chir\u00e9e par un b\u00e2ton.<\/p>\n

-- Nous avons bless\u00e9 leur monde, r\u00e9alisa-t-elle, le c\u0153ur serr\u00e9. Pas physiquement. Musicalement.<\/p>\n

Les protocoles de l\u2019Union pr\u00e9voyaient des compensations mat\u00e9rielles : \u00e9nergie, m\u00e9dicaments, technologie. Mais comment compenser une blessure de l\u2019harmonie ? Comment r\u00e9parer une symphonie d\u00e9chir\u00e9e ?<\/p>\n

Chapitre 4 : La note de r\u00e9paration<\/strong><\/p>\n

Kaelen voulait \u00e9vacuer, appliquer le protocole de « non-interf\u00e9rence ». Mais Elara refusa.<\/p>\n

Elle avait pass\u00e9 des jours \u00e0 \u00e9couter. Maintenant, elle devait r\u00e9pondre<\/em>.<\/p>\n

Elle se souvint d\u2019une le\u00e7on des Accordeurs : chaque \u00eatre, chaque objet, poss\u00e8de une fr\u00e9quence fondamentale, son « chant propre ». La gu\u00e9rison passait par la r\u00e9sonance avec cette fr\u00e9quence.<\/p>\n

Elle se dirigea vers la source de la dissonance, la zone du scan. Elle ignora son \u00e9quipement, ferma les yeux, et se concentra sur la vibration r\u00e9siduelle de la terre, de l\u2019air, des structures bless\u00e9es. Ce n\u2019\u00e9tait plus de la science. C\u2019\u00e9tait de l\u2019empathie pure.<\/p>\n

Et puis, elle chanta.<\/p>\n

Pas avec des mots. Avec une note unique, tenue, qu\u2019elle tira du plus profond de son souffle, cherchant \u00e0 retrouver la fr\u00e9quence originelle du lieu, celle qu\u2019elle y avait per\u00e7ue avant la rupture.<\/p>\n

Ce fut faible, imparfait, humain.<\/p>\n

Mais de partout, des Caelusiens se tourn\u00e8rent vers elle. Un, puis dix, puis cent. Ils per\u00e7urent l\u2019intention, l\u2019effort pour comprendre<\/em>, et non pour dominer.<\/p>\n

L\u2019Accordeur s\u2019approcha. Il joignit sa propre fr\u00e9quence \u00e0 celle d\u2019Elara, stabilisant sa note, la purifiant. Puis un autre fit de m\u00eame, ajoutant un harmonique. Bient\u00f4t, un ch\u0153ur d\u2019\u00eatres enveloppa la zone bless\u00e9e, tissant une nouvelle phrase musicale, non plus pour effacer la dissonance, mais pour l\u2019int\u00e9grer, la transformer en un motif poignant dans la grande partition de la cit\u00e9.<\/p>\n

La cicatrice sonore \u00e9tait toujours l\u00e0, mais elle \u00e9tait devenue m\u00e9moire, rappel, et non plus douleur ouverte.<\/p>\n

\u00c9pilogue : Le nouvel accord<\/strong><\/p>\n

Elara resta sur Caelus. L\u2019Union Terrienne, perplexe, classa le monde comme « prot\u00e9g\u00e9, civilisation non-technologique \u00e0 haut d\u00e9veloppement philosophique ». Ils \u00e9taient pass\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019essentiel.<\/p>\n

Assise sur une colline, Elara regardait la cit\u00e9 vibrer sous le double coucher de soleils. Elle ne percevait plus le silence. Elle entendait maintenant la musique des petites choses : le chant des cristaux en croissance, le bourdonnement des flux d\u2019\u00e9nergie, le contrepoint des \u00e9changes lointains entre Accordeurs.<\/p>\n

Elle avait appris que la plus grande technologie n\u2019\u00e9tait pas la ma\u00eetrise de la mati\u00e8re, mais l\u2019art de l\u2019\u00e9coute. Que la paix n\u2019\u00e9tait pas l\u2019absence de conflit, mais la capacit\u00e9 \u00e0 transformer la dissonance en richesse.<\/p>\n

Sur son journal, elle n\u2019\u00e9crivit pas de rapport. Elle nota une simple phrase, dict\u00e9e par l\u2019Accordeur :<\/p>\n

« Vous cherchiez des villes de pierre et de lumi\u00e8re. Nous habitons des symphonies. Vous parlez de conqu\u00eate. Nous parlons d\u2019accord. L\u2019univers ne bruisse-t-il pas d\u00e9j\u00e0 de la musique de toute chose ? Il ne reste qu\u2019\u00e0 apprendre \u00e0 l\u2019entendre. »<\/em><\/p>\n

Et dans le grand concert de Caelus, une nouvelle voix, timide mais sinc\u00e8re, avait trouv\u00e9 sa place. Une voix humaine, devenue enfin harmonique.<\/p>\n


\n

Note de l’auteur<\/strong> :
\nCette \u00e9bauche pose les fondations d\u2019un r\u00e9cit qui pourrait s\u2019approfondir vers :<\/p>\n