{ "version": "https://jsonfeed.org/version/1.1", "title": "Le dibbouk", "home_page_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/", "feed_url": "https:\/\/ledibbouk.net\/spip.php?page=feed_json", "language": "fr-FR", "items": [ { "id": "https:\/\/ledibbouk.net\/26-janvier-2026.html", "url": "https:\/\/ledibbouk.net\/26-janvier-2026.html", "title": "26 janvier 2026", "date_published": "2026-01-26T10:08:42Z", "date_modified": "2026-01-26T10:08:42Z", "author": {"name": "Patrick Blanchon"}, "content_html": "
Le pouvoir du plus fort, du plus arm\u00e9, du plus grossier, contient en lui-m\u00eame sa propre destruction. En attendant, il faut le subir et l\u2019\u00e9tudier. \u00c7a ressemble \u00e0 un de ces parcours p\u00e9rilleux tout au fond d\u2019une mine d\u2019or azt\u00e8que : discernement, attention, vigilance, et r\u00e9activit\u00e9 bien s\u00fbr, sous peine de se faire d\u00e9couper par des haches pendulaires, transpercer par des lances empoisonn\u00e9es au curare, sentir le sol s\u2019effondrer et atterrir au beau milieu d\u2019un nid de serpents venimeux.<\/p>\n
L\u2019affrontement direct ne vaut pas grand-chose ; presque toujours pouss\u00e9 par l\u2019\u00e9motion incontr\u00f4l\u00e9e, pas de plan, pas de structures, aucune solution B, le risque de foirade totale augmente \u00e0 proportion de l\u2019impr\u00e9paration.<\/p>\n
\u00c0 la question « Voulez-vous tuer le Pr\u00e9sident ? », que tout le monde consid\u00e8re comme une blague, il vaut mieux r\u00e9pondre non, et de la fa\u00e7on la plus naturelle possible.<\/p>\n
Pour vaincre les serpents, je ne fais pas de dessin, il faut du sang-froid.<\/p>\n
Je me demande s\u2019il ne faudrait pas ouvrir une station radio pirate. La seule chose emb\u00eatante, c\u2019est le : « Allo, ici le P\u00e9age de Roussillon. » Beaucoup moins prestigieux que « Ici Londres ».\nIls ont des soucis \u00e0 Londres. Ils se mettent \u00e0 pr\u00e9voir des krachs boursiers li\u00e9s \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019extraterrestres. Ce qui, il y a encore dix ans, \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un fake est d\u00e9sormais entr\u00e9 dans les m\u0153urs, ou presque.<\/p>\n
Si \u00e7a se trouve, dans moins de cinq ans, entre les IA qui bosseront pour nous et les extraterrestres qui nous auront offert l\u2019abondance illimit\u00e9e, on aura tous un revenu minimum obligatoire et on s\u2019emmerdera comme des rats morts. Tu ne pourras plus toucher \u00e0 rien sous peine de quoi, on se demande : \u00eatre r\u00e9exp\u00e9di\u00e9 dans les ann\u00e9es 80 ? Ils ma\u00eetriseraient en outre le voyage spatio-temporel. Ce serait cool comme punition, pensez-vous ? Revivre \u00e0 tire-larigot les m\u00eames conneries ad vitam aeternam ? Pas certain.<\/p>\n
J\u2019essaie de me projeter dans cinq ans, mais c\u2019est encore escompter sans la rapidit\u00e9 \u00e0 laquelle se d\u00e9place la connerie. Si \u00e7a se trouve, l\u2019an prochain j\u2019aurai mon propre assistant IA (je pr\u00e9f\u00e8rerais une assistante si \u00e7a ne vous d\u00e9range pas, et si j\u2019ai encore mon mot \u00e0 dire — et oui, si elle sait faire l\u2019authentique Paris-Brest avec de la vraie cr\u00e8me au beurre, je ne dis pas non, bien s\u00fbr je ne demande pas la lune).<\/p>\n
\u00c9videmment, on n\u2019en est pas encore l\u00e0. Tout \u00e0 l\u2019heure, c\u2019est un vrai toubib, avec la tronche du Dr Folamour, qui va s\u2019occuper de mes canines et de mes molaires. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il m\u2019endormira avant ; tarif S\u00e9cu de base oblige, on ne sait jamais.<\/p>\n
En attendant, le p\u00f4le Nord fait des incursions jusqu\u2019\u00e0 Washington, ayant l\u2019air de dire : « Oh, mais trop c\u2019est trop, je vais refroidir vos ardeurs. » Pour un qui est con, tout le monde trinque et dit : « \u00c7a caille jusqu\u2019\u00e0 Sacramento ! » Ou \u00e7a crame de temps \u00e0 autre ; quand il n\u2019y a pas \u00e7a jusqu\u2019\u00e0 Los Angeles, on se les g\u00e8le.<\/p>\n
Le fait est que le danger ultime est de d\u00e9clarer \u00e0 voix haute : « Plus rien ne m\u2019\u00e9tonne. » M\u00eame si on peut parfois le penser tellement fort, il vaut mieux r\u00e9sister aussi contre \u00e7a.<\/p>\n
Hier pris toute la journ\u00e9e par les nuages pas eu le temps d’\u00e9crire beaucoup plus qu’aujourd’hui, je le crains. Ce qui doit absolument \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une chance \u00e0 la fois par certain(es) de mes lecteur(esses ou ice mais ice \u00e7a fait t\u00e2che en ce moment ) Mais surtout pour moi-m\u00eame car le fait de se retenir aussi a du bon, m\u00eame dans une \u00e9poque o\u00f9 on se lamente de la chute de la natalit\u00e9.<\/p>\n
Ce serait marrant de se poser la question : Que ferait Ulysse dans cette m\u00e9lasse, le Capitaine N\u00e9mo, Thierry La fronde, Le marsupilami, Mister BEans, Homer Simpsons, La reine d\u2019Angleterre, Mario Puzzo etc etc<\/p>\n
Homer Simpson ne ferait rien. Absolument rien. Il s’assoirait dans son canap\u00e9 avec une Duff, regarderait la t\u00e9l\u00e9, et attendrait que \u00e7a passe. \"Marge, j’ai pas envie d’aller manifester, y a les Simpson \u00e0 la t\u00e9l\u00e9.\" Le pouvoir du plus fort finirait par s’effondrer tout seul parce que personne ne le prendrait au s\u00e9rieux. Homer incarnerait l’inertie absolue comme forme de r\u00e9sistance passive — pas par principe gandhien, juste par flemme existentielle. Et paradoxalement, \u00e7a marcherait : on ne peut pas tyranniser quelqu’un qui refuse m\u00eame de reconna\u00eetre qu’il est tyrannis\u00e9. \"D’oh !\" serait sa seule r\u00e9action politique. Le syst\u00e8me s’\u00e9puiserait \u00e0 essayer de le mobiliser, de le faire r\u00e9agir, delui faire peur. Mais Homer aurait d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 le probl\u00e8me entre deux gorg\u00e9es de bi\u00e8re. C’est peut-\u00eatre la strat\u00e9gie la plus subversive de toutes : l’indiff\u00e9rence totale, non militante, juste organique.<\/p>\n
Dans un autre monde certainement.<\/p>\n
illustration<\/strong> Matt Groening le cr\u00e9ateur des Simpson<\/p>",
"content_text": " Le pouvoir du plus fort, du plus arm\u00e9, du plus grossier, contient en lui-m\u00eame sa propre destruction. En attendant, il faut le subir et l\u2019\u00e9tudier. \u00c7a ressemble \u00e0 un de ces parcours p\u00e9rilleux tout au fond d\u2019une mine d\u2019or azt\u00e8que : discernement, attention, vigilance, et r\u00e9activit\u00e9 bien s\u00fbr, sous peine de se faire d\u00e9couper par des haches pendulaires, transpercer par des lances empoisonn\u00e9es au curare, sentir le sol s\u2019effondrer et atterrir au beau milieu d\u2019un nid de serpents venimeux. L\u2019affrontement direct ne vaut pas grand-chose ; presque toujours pouss\u00e9 par l\u2019\u00e9motion incontr\u00f4l\u00e9e, pas de plan, pas de structures, aucune solution B, le risque de foirade totale augmente \u00e0 proportion de l\u2019impr\u00e9paration. \u00c0 la question \u00ab Voulez-vous tuer le Pr\u00e9sident ? \u00bb, que tout le monde consid\u00e8re comme une blague, il vaut mieux r\u00e9pondre non, et de la fa\u00e7on la plus naturelle possible. Pour vaincre les serpents, je ne fais pas de dessin, il faut du sang-froid. Je me demande s\u2019il ne faudrait pas ouvrir une station radio pirate. La seule chose emb\u00eatante, c\u2019est le : \u00ab Allo, ici le P\u00e9age de Roussillon. \u00bb Beaucoup moins prestigieux que \u00ab Ici Londres \u00bb. Ils ont des soucis \u00e0 Londres. Ils se mettent \u00e0 pr\u00e9voir des krachs boursiers li\u00e9s \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e d\u2019extraterrestres. Ce qui, il y a encore dix ans, \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 comme un fake est d\u00e9sormais entr\u00e9 dans les m\u0153urs, ou presque. Si \u00e7a se trouve, dans moins de cinq ans, entre les IA qui bosseront pour nous et les extraterrestres qui nous auront offert l\u2019abondance illimit\u00e9e, on aura tous un revenu minimum obligatoire et on s\u2019emmerdera comme des rats morts. Tu ne pourras plus toucher \u00e0 rien sous peine de quoi, on se demande : \u00eatre r\u00e9exp\u00e9di\u00e9 dans les ann\u00e9es 80 ? Ils ma\u00eetriseraient en outre le voyage spatio-temporel. Ce serait cool comme punition, pensez-vous ? Revivre \u00e0 tire-larigot les m\u00eames conneries ad vitam aeternam ? Pas certain. J\u2019essaie de me projeter dans cinq ans, mais c\u2019est encore escompter sans la rapidit\u00e9 \u00e0 laquelle se d\u00e9place la connerie. Si \u00e7a se trouve, l\u2019an prochain j\u2019aurai mon propre assistant IA (je pr\u00e9f\u00e8rerais une assistante si \u00e7a ne vous d\u00e9range pas, et si j\u2019ai encore mon mot \u00e0 dire \u2014 et oui, si elle sait faire l\u2019authentique Paris-Brest avec de la vraie cr\u00e8me au beurre, je ne dis pas non, bien s\u00fbr je ne demande pas la lune). \u00c9videmment, on n\u2019en est pas encore l\u00e0. Tout \u00e0 l\u2019heure, c\u2019est un vrai toubib, avec la tronche du Dr Folamour, qui va s\u2019occuper de mes canines et de mes molaires. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il m\u2019endormira avant ; tarif S\u00e9cu de base oblige, on ne sait jamais. En attendant, le p\u00f4le Nord fait des incursions jusqu\u2019\u00e0 Washington, ayant l\u2019air de dire : \u00ab Oh, mais trop c\u2019est trop, je vais refroidir vos ardeurs. \u00bb Pour un qui est con, tout le monde trinque et dit : \u00ab \u00c7a caille jusqu\u2019\u00e0 Sacramento ! \u00bb Ou \u00e7a crame de temps \u00e0 autre ; quand il n\u2019y a pas \u00e7a jusqu\u2019\u00e0 Los Angeles, on se les g\u00e8le. Le fait est que le danger ultime est de d\u00e9clarer \u00e0 voix haute : \u00ab Plus rien ne m\u2019\u00e9tonne. \u00bb M\u00eame si on peut parfois le penser tellement fort, il vaut mieux r\u00e9sister aussi contre \u00e7a. Hier pris toute la journ\u00e9e par les nuages pas eu le temps d'\u00e9crire beaucoup plus qu'aujourd'hui, je le crains. Ce qui doit absolument \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une chance \u00e0 la fois par certain(es) de mes lecteur(esses ou ice mais ice \u00e7a fait t\u00e2che en ce moment ) Mais surtout pour moi-m\u00eame car le fait de se retenir aussi a du bon, m\u00eame dans une \u00e9poque o\u00f9 on se lamente de la chute de la natalit\u00e9. Ce serait marrant de se poser la question : Que ferait Ulysse dans cette m\u00e9lasse, le Capitaine N\u00e9mo, Thierry La fronde, Le marsupilami, Mister BEans, Homer Simpsons, La reine d\u2019Angleterre, Mario Puzzo etc etc Homer Simpson ne ferait rien. Absolument rien. Il s'assoirait dans son canap\u00e9 avec une Duff, regarderait la t\u00e9l\u00e9, et attendrait que \u00e7a passe. \"Marge, j'ai pas envie d'aller manifester, y a les Simpson \u00e0 la t\u00e9l\u00e9.\" Le pouvoir du plus fort finirait par s'effondrer tout seul parce que personne ne le prendrait au s\u00e9rieux. Homer incarnerait l'inertie absolue comme forme de r\u00e9sistance passive \u2014 pas par principe gandhien, juste par flemme existentielle. Et paradoxalement, \u00e7a marcherait : on ne peut pas tyranniser quelqu'un qui refuse m\u00eame de reconna\u00eetre qu'il est tyrannis\u00e9. \"D'oh!\" serait sa seule r\u00e9action politique. Le syst\u00e8me s'\u00e9puiserait \u00e0 essayer de le mobiliser, de le faire r\u00e9agir, delui faire peur. Mais Homer aurait d\u00e9j\u00e0 oubli\u00e9 le probl\u00e8me entre deux gorg\u00e9es de bi\u00e8re. C'est peut-\u00eatre la strat\u00e9gie la plus subversive de toutes : l'indiff\u00e9rence totale, non militante, juste organique. Dans un autre monde certainement. **illustration** Matt Groening le cr\u00e9ateur des Simpson ",
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"tags": ["Autofiction et Introspection"]
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"title": "La Symphosph\u00e8re",
"date_published": "2026-01-25T22:36:27Z",
"date_modified": "2026-01-25T22:36:27Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Titre provisoire :<\/strong> La Symphosph\u00e8re<\/em> ou L’Accordeur<\/em><\/p>\n \u00c9pigraphe :<\/strong> \"Ce que vous appelez silence est notre plus grande cacophonie.\"<\/em> — Ancien proverbe de Caelus<\/p>\n Premier jet — Chapitre 1 : Le D\u00e9saccord<\/strong><\/p>\n Le vaisseau Harmonius<\/em> se posa dans un murmure d\u2019antigrav, silencieux comme tout ce que concevait l\u2019Union Terrienne. \u00c0 travers le hublot, le lieutenant Elara Voss contempla le paysage de Caelus. Ce n\u2019\u00e9tait pas une ville. Pas au sens humain.<\/p>\n Il n\u2019y avait ni tours, ni routes, ni grilles. \u00c0 la place, des structures organiques et cristallines \u00e9mergeaient du sol comme des stalagmites g\u00e9antes, dispos\u00e9es en spirales fractales. Entre elles, des filaments d\u2019\u00e9nergie lumineuse palpitaient doucement, tels des nervures. Rien ne bougeait, et pourtant tout semblait\u2026 vibrer.<\/p>\n -- Rien ne correspond aux scans architecturaux de la base de donn\u00e9es, commenta Kaelen, le x\u00e9no-arch\u00e9ologue. Pas de m\u00e9tal, pas d\u2019\u00e9lectronique concentr\u00e9e. On dirait une for\u00eat min\u00e9rale.<\/p>\n -- Les signes de vie ? demanda Elara.<\/p>\n -- Massifs. Des milliers de signatures biom\u00e9triques, mais dispers\u00e9es de fa\u00e7on homog\u00e8ne. Pas de foyers, pas de centres administratifs. Comme si toute la plan\u00e8te \u00e9tait une seule cit\u00e9.<\/p>\n Ils avaient atterri en p\u00e9riph\u00e9rie de la zone la plus dense, l\u00e0 o\u00f9 les structures \u00e9taient plus basses, comme des notes graves avant le crescendo. La mission \u00e9tait simple : premier contact, \u00e9valuation du niveau technologique, \u00e9change culturel si possible. Une routine.<\/p>\n Le sas s\u2019ouvrit. L\u2019air \u00e9tait frais, charg\u00e9 d\u2019un parfum d\u2019ozone et de quelque chose d\u2019autre\u2026 une sensation presque auditive, comme un bourdonnement \u00e0 la limite du perceptible.<\/p>\n Elara sortit, son enregistreur environnemental \u00e0 la main. Elle per\u00e7ut alors le premier paradoxe : le silence<\/em>. Aucun bruit de machine, aucun cri, aucun murmure de voix. Seul le souffle du vent entre les structures, qui produisait des tonalit\u00e9s changeantes, m\u00e9lancoliques et complexes.<\/p>\n -- Ils doivent communiquer par signes, ou par ph\u00e9romones, avan\u00e7a Kaelen, ajustant ses capteurs.<\/p>\n C\u2019est alors qu\u2019Elle<\/em> arriva.<\/p>\n Aucun pas n\u2019annon\u00e7a sa venue. Elle sembla simplement \u00e9merger de la lumi\u00e8re diffuse, glissant entre deux grandes colonnes iris\u00e9es. Son corps \u00e9tait \u00e9lanc\u00e9, recouvert d\u2019une peau nacr\u00e9e qui changeait subtilement de teinte selon l\u2019angle de la lumi\u00e8re. Pas de bouche visible. Mais ses mains\u2026 longues, aux doigts multiples, qui semblaient fr\u00e9mir en permanence.<\/p>\n Elle s\u2019arr\u00eata \u00e0 trois m\u00e8tres. Et sans geste, sans son, Elara sentit une pr\u00e9sence<\/em> se former dans son esprit. Ce n\u2019\u00e9tait pas une voix. C\u2019\u00e9tait une sensation tonale<\/strong>, une note fondamentale, grave et apaisante, accompagn\u00e9e d\u2019un sentiment-image : Bienvenue. Curiosit\u00e9. Observation.<\/em><\/p>\n -- Mon dieu\u2026 elle t\u00e9l\u00e9pathe, chuchota Kaelen.<\/p>\n -- Non, r\u00e9pondit Elara, les yeux \u00e9carquill\u00e9s. Ce n\u2019est pas t\u00e9l\u00e9pathique. C\u2019est\u2026 acoustique. Elle projette une fr\u00e9quence que mon cerveau interpr\u00e8te comme une \u00e9motion.<\/p>\n La Caelusienne leva une main. Du bout de ses doigts, une vibration presque visible fit trembler l\u2019air. En r\u00e9ponse, la colonne derri\u00e8re elle \u00e9mit un l\u00e9ger hum<\/em>, une tierce mineure parfaite. Puis une autre colonne plus loin r\u00e9pondit, une quinte. En quelques secondes, une br\u00e8ve phrase musicale se propagea dans la ville-structure, comme un \u00e9cho organis\u00e9.<\/p>\n -- Elle vient de dire quelque chose \u00e0 sa cit\u00e9, r\u00e9alisa Elara. Et la cit\u00e9 a r\u00e9pondu.<\/p>\n Chapitre 2 : La Gamme des petites choses<\/strong><\/p>\n Les jours suivants furent une lente immersion dans le vertige.<\/p>\n Les Caelusiens n\u2019avaient pas de langage parl\u00e9. Leur communication \u00e9tait une modulation de fr\u00e9quences subtiles, \u00e9mises par des membranes sous leur peau, per\u00e7ues par des organes en forme de lyre sur leur cr\u00e2ne. Leur \u00e9criture ? Des patterns de vibrations encod\u00e9s dans des cristaux r\u00e9sonants, qu\u2019ils « lisaient » en les effleurant.<\/p>\n Leur technologie n\u2019utilisait ni roue, ni levier, ni \u00e9lectricit\u00e9. Elle utilisait la r\u00e9sonance harmonique<\/strong>.<\/p>\n Elara les observa un jour « construire ». Un groupe se rassembla autour d\u2019un amas de poussi\u00e8re min\u00e9rale. Ils commenc\u00e8rent \u00e0 \u00e9mettre, ensemble, un accord complexe. La poussi\u00e8re se mit \u00e0 vibrer, \u00e0 danser, \u00e0 s\u2019organiser en filaments, puis en structures, comme du sable sur une plaque chantante, mais \u00e0 une \u00e9chelle monumentale. En quelques heures, une nouvelle « colonne-habitat » s\u2019\u00e9leva, parfaitement accord\u00e9e aux structures voisines, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la symphonie g\u00e9om\u00e9trique de la cit\u00e9.<\/p>\n -- Ils ne b\u00e2tissent pas, comprit Kaelen, sid\u00e9r\u00e9. Ils composent<\/em>. La mati\u00e8re est leur instrument, et l\u2019harmonie leur outil.<\/p>\n Leur soci\u00e9t\u00e9 n\u2019avait ni gouvernement, ni lois \u00e9crites. L\u2019ordre social \u00e9mergeait de « l\u2019Accord Global », une symphonie environnementale constante \u00e0 laquelle chaque individu s\u2019ajustait. Un conflit naissait-il ? Il se manifestait par une dissonance locale. Les anciens, les « Accordeurs », intervenaient alors non pour juger, mais pour proposer une nouvelle fr\u00e9quence de conciliation, un intervalle qui transformerait le conflit en contrepoint enrichissant.<\/p>\n Elara apprit \u00e0 percevoir, non pas avec ses oreilles, mais avec son corps tout entier. Elle apprit que le « vent » qu\u2019elle entendait n\u2019\u00e9tait pas al\u00e9atoire : il \u00e9tait canalis\u00e9, sculpt\u00e9 par les structures pour apporter des nutriments, polir les surfaces, et diffuser les messages \u00e0 grande \u00e9chelle. La ville enti\u00e8re \u00e9tait un instrument vivant, et ses habitants en \u00e9taient les musiciens.<\/p>\n Chapitre 3 : La dissonance<\/strong><\/p>\n La crise survint le dixi\u00e8me jour.<\/p>\n Une \u00e9quipe terrienne, en analysant une « zone r\u00e9sonante », activa par inadvertance un scanner \u00e0 impulsion magn\u00e9tique. Pour les humains, un simple clic. Pour les Caelusiens, ce fut un coup de gong strident et discordant, une violence sonore pure qui se propagea comme une onde de choc dans le r\u00e9seau sensible de la cit\u00e9.<\/p>\n L\u2019effet fut imm\u00e9diat. Les structures p\u00e2lirent. Les Caelusiens, toujours si gracieux, se tordirent de douleur, leurs \u00e9missions devinrent chaotiques, criardes. La belle harmonie ambiante se brisa en un chaos de grincements mentaux.<\/p>\n L\u2019Accordeur principal, celui qui avait accueilli Elara, vint \u00e0 elle. Son \u00e9mission n\u2019\u00e9tait plus une note apaisante, mais un glissando de souffrance et d\u2019incompr\u00e9hension. L\u2019image-sentiment qui frappa Elara fut celle d\u2019une toile d\u2019araign\u00e9e parfaite, soudain d\u00e9chir\u00e9e par un b\u00e2ton.<\/p>\n -- Nous avons bless\u00e9 leur monde, r\u00e9alisa-t-elle, le c\u0153ur serr\u00e9. Pas physiquement. Musicalement.<\/p>\n Les protocoles de l\u2019Union pr\u00e9voyaient des compensations mat\u00e9rielles : \u00e9nergie, m\u00e9dicaments, technologie. Mais comment compenser une blessure de l\u2019harmonie ? Comment r\u00e9parer une symphonie d\u00e9chir\u00e9e ?<\/p>\n Chapitre 4 : La note de r\u00e9paration<\/strong><\/p>\n Kaelen voulait \u00e9vacuer, appliquer le protocole de « non-interf\u00e9rence ». Mais Elara refusa.<\/p>\n Elle avait pass\u00e9 des jours \u00e0 \u00e9couter. Maintenant, elle devait r\u00e9pondre<\/em>.<\/p>\n Elle se souvint d\u2019une le\u00e7on des Accordeurs : chaque \u00eatre, chaque objet, poss\u00e8de une fr\u00e9quence fondamentale, son « chant propre ». La gu\u00e9rison passait par la r\u00e9sonance avec cette fr\u00e9quence.<\/p>\n Elle se dirigea vers la source de la dissonance, la zone du scan. Elle ignora son \u00e9quipement, ferma les yeux, et se concentra sur la vibration r\u00e9siduelle de la terre, de l\u2019air, des structures bless\u00e9es. Ce n\u2019\u00e9tait plus de la science. C\u2019\u00e9tait de l\u2019empathie pure.<\/p>\n Et puis, elle chanta.<\/p>\n Pas avec des mots. Avec une note unique, tenue, qu\u2019elle tira du plus profond de son souffle, cherchant \u00e0 retrouver la fr\u00e9quence originelle du lieu, celle qu\u2019elle y avait per\u00e7ue avant la rupture.<\/p>\n Ce fut faible, imparfait, humain.<\/p>\n Mais de partout, des Caelusiens se tourn\u00e8rent vers elle. Un, puis dix, puis cent. Ils per\u00e7urent l\u2019intention, l\u2019effort pour comprendre<\/em>, et non pour dominer.<\/p>\n L\u2019Accordeur s\u2019approcha. Il joignit sa propre fr\u00e9quence \u00e0 celle d\u2019Elara, stabilisant sa note, la purifiant. Puis un autre fit de m\u00eame, ajoutant un harmonique. Bient\u00f4t, un ch\u0153ur d\u2019\u00eatres enveloppa la zone bless\u00e9e, tissant une nouvelle phrase musicale, non plus pour effacer la dissonance, mais pour l\u2019int\u00e9grer, la transformer en un motif poignant dans la grande partition de la cit\u00e9.<\/p>\n La cicatrice sonore \u00e9tait toujours l\u00e0, mais elle \u00e9tait devenue m\u00e9moire, rappel, et non plus douleur ouverte.<\/p>\n \u00c9pilogue : Le nouvel accord<\/strong><\/p>\n Elara resta sur Caelus. L\u2019Union Terrienne, perplexe, classa le monde comme « prot\u00e9g\u00e9, civilisation non-technologique \u00e0 haut d\u00e9veloppement philosophique ». Ils \u00e9taient pass\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019essentiel.<\/p>\n Assise sur une colline, Elara regardait la cit\u00e9 vibrer sous le double coucher de soleils. Elle ne percevait plus le silence. Elle entendait maintenant la musique des petites choses : le chant des cristaux en croissance, le bourdonnement des flux d\u2019\u00e9nergie, le contrepoint des \u00e9changes lointains entre Accordeurs.<\/p>\n Elle avait appris que la plus grande technologie n\u2019\u00e9tait pas la ma\u00eetrise de la mati\u00e8re, mais l\u2019art de l\u2019\u00e9coute. Que la paix n\u2019\u00e9tait pas l\u2019absence de conflit, mais la capacit\u00e9 \u00e0 transformer la dissonance en richesse.<\/p>\n Sur son journal, elle n\u2019\u00e9crivit pas de rapport. Elle nota une simple phrase, dict\u00e9e par l\u2019Accordeur :<\/p>\n « Vous cherchiez des villes de pierre et de lumi\u00e8re. Nous habitons des symphonies. Vous parlez de conqu\u00eate. Nous parlons d\u2019accord. L\u2019univers ne bruisse-t-il pas d\u00e9j\u00e0 de la musique de toute chose ? Il ne reste qu\u2019\u00e0 apprendre \u00e0 l\u2019entendre. »<\/em><\/p>\n Et dans le grand concert de Caelus, une nouvelle voix, timide mais sinc\u00e8re, avait trouv\u00e9 sa place. Une voix humaine, devenue enfin harmonique.<\/p>\n Note de l’auteur<\/strong> : Tous les matins du monde sont sans retour. Et les amis. Tacite dit qu’il n’y a qu’un tombeau : le c\u0153ur de l’ami. Il dit que la m\u00e9moire n’est pas un s\u00e9pulcre mais une arrestation dans le pass\u00e9 simple. Cette arrestation veille ; elle guette et interdit le retour. Il dit que le s\u00e9jour o\u00f9 r\u00e9sident ceux qu’on a aim\u00e9s n’est pas l’enfer ; que la douleur o\u00f9 s’an\u00e9antit l’\u00e2me qui aime n’est pas un s\u00e9jour mais une rage ; que sur l’image de cire n’ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9s qu’un \u00e2ge et une expression. Seul l’ami — \u00e9crivait jadis Cornelius Tacitus dans sa villa d’Interamne — bless\u00e9 par l’abandon, mais point d\u00e9sorganis\u00e9 par la souffrance, peut conserver la trace du son et du flux o\u00f9 se distribuait la voix. Petits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : amiti\u00e9, r\u00e9sider, abandon, Tacite]<\/p>\n<\/blockquote>\n La ma\u00eetrise n’est qu’une adresse de la maladresse.\n(Le d\u00e9faut de mon pouvoir sur elle, plus l’\u00e9tranget\u00e9 absolue de son pouvoir, font un temps une mani\u00e8re d’assurance. Sans doute est-ce par ce qu’elle « m’aveugle » que je « per\u00e7ois » ce que je per\u00e7ois. Mais non aveugler un aveugle ». Le redoublement — la r\u00e9flexivit\u00e9 — est ici sans d\u00e9termination.\nPour user d’une autre figure, l’ombre que fait la langue sur les corps, ils ne peuvent la dire, la bouche \u00e9tant trop obscure, que cette ombre s’y porte.) Petits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : maladresse, adresse,pouvoir]<\/p>\n<\/blockquote>\n Entre la langue et la voix engren\u00e9e sur le souffle d’un corps. Page et livre seraient seconds, inessentiels, d\u00e9nu\u00e9s d’autonomie dans leur mati\u00e8re, dans leur histoire, dans leur pouvoir. Les livres seraient des accidents dans la m\u00e9diation du sonore. Le livre ne serait qu’un blanc (le pi\u00e8ge d’un blanc) entre la voix et son \u00e9nonciation. Blanc comme air. Noir comme le corbeau. Blanc comme l’a\u00e9rant de la page. L’ajourant. \u00c0 mesure que j’y pr\u00eate attention et que mon corps se plie \u00e0 son pouvoir, au vide en moi, par lequel elle sonne, je reconnais que cette voix n’existe pas.<\/p>\n<\/blockquote>\n « Visiblement, dit-il \u00e0 part soi, ahanant sur son mot \u00e0 mot, cette langue est \u00e0 bout de rouleau ! Cela saute aux yeux ! C’est l\u00e0 un reliquat de compte, un mauvais rebut, sans invention, ni exp\u00e9dient, ni recours, qui ne tient plus rien en r\u00e9serve. La mort sans conteste a tout \u00e0 fait paralys\u00e9 ses pouvoirs ; l’impotence, l’imb\u00e9cillit\u00e9 et le froid l’ont gagn\u00e9e. Ils la transissent ; ils l’entravent au point de l’immobiliser. Une langue vivante, c’est un v\u00e9ritable coma ! Et le dictionnaire un tas de b\u00fbches ! »\nPetits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : langue, voix, accident,m\u00e9diation sonore, livre, blanc, ajourant]<\/p>\n<\/blockquote>\n Longtemps, \u00e0 des reprises diverses, il lut ce livre. Il y emprunta sans compter, adaptant de longs contes, transformant parties ou tout, relevant tel trait, amplifiant tel tour, extrayant telle intrigue seconde. Mais loin de s’absorber dans l’habile enchev\u00eatrement des fictions qui le composent, il c\u00e9da moins \u00e0 l’attrait des aventures rapport\u00e9es qu’aux pouvoirs exerc\u00e9s par les rythmes successifs des phrases. <\/p>\n<\/blockquote>\n Sans doute chacun cherche-t-il \u00e0 se faire reconna\u00eetre de ceux qu’il conna\u00eet — mais chacun cherchant dans ce cas \u00e0 se faire reconna\u00eetre « le m\u00eame diff\u00e9rent », ne serait-ce que pour pouvoir \u00eatre reconnu.<\/p>\n<\/blockquote>\n (Une langue morte : une langue \u00e9crite, seulement \u00e9crite. Elle ne suppose pas qu’un corps lui pr\u00eate sa voix. Ne cherchant que l’intransposable en elle, elle d\u00e9laisse la communication, s’\u00e9loigne des corps. Non seulement elle n’a plus \u00e0 \u00eatre dite, elle cherche \u00e0 ne plus pouvoir l’\u00eatre.\nOr cette notion ne r\u00e9f\u00e8re pas au statut hypoth\u00e9tique des langues. Elle s’\u00e9change \u00e0 la notion de « livre ».)<\/p>\n<\/blockquote>\n Toute citation est — en vieille rh\u00e9torique — une \u00e9thop\u00e9e : c’est faire parler l’absent. S’effacer devant le mort. Mais aussi bien l’insistant rituel selon lequel on mangeait le corps des morts, ou celui du dieu. Sacrifice pour s’en pr\u00e9server, pour contenir ce pouvoir en le d\u00e9coupant en morceaux et en l’ing\u00e9rant pour partie. Petits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : \u00e9thop\u00e9e, citation, rh\u00e9torique, absence, sacrifice]<\/p>\n<\/blockquote>\n Ce qui frappe d\u2019abord, c\u2019est le r\u00e9gime cognitif : synth\u00e9tiser comme compression. Le verbe suppose qu\u2019il y a du “trop” et qu\u2019il faut en faire du “moins”, sans perdre l\u2019essentiel. C\u2019est une promesse s\u00e9duisante : obtenir le b\u00e9n\u00e9fice de la complexit\u00e9 sans payer son co\u00fbt. Lire sans lire, comprendre sans traverser, d\u00e9cider sans s\u2019embarrasser. Dans un monde satur\u00e9 d\u2019informations, cette promesse est devenue un id\u00e9al de survie. Mais elle contient aussi une m\u00e9taphysique discr\u00e8te : l\u2019essentiel existerait ind\u00e9pendamment des formes, comme un noyau qu\u2019on pourrait extraire. Or, dans l\u2019\u00e9criture, l\u2019essentiel n\u2019est pas un noyau naturel ; c\u2019est une construction. Ce qui compte n\u2019est pas seulement ce qui est dit, mais comment cela est dit, \u00e0 quel endroit, dans quelle s\u00e9quence, avec quelles nuances, quelles h\u00e9sitations, quelles r\u00e9sistances. La synth\u00e8se coupe souvent ces forces-l\u00e0 parce qu\u2019elles sont difficiles \u00e0 “faire tenir”. EcrireClair.net - S\u00e9bastien Bailly<\/a><\/strong> [mots cl\u00e9s : synth\u00e9tiser]<\/p>\n<\/blockquote>\n Souvent il partait en barque au pied lev\u00e9, avec seulement deux livres, un fourneau \u00e0 th\u00e9 et un n\u00e9cessaire d’\u00e9criture. Dans chacune de ses barques, pour pouvoir partir dans la pr\u00e9cipitation de l’envie, il laissait entrepos\u00e9 un mat\u00e9riel de p\u00eache complet, une canne de bambou, des hame\u00e7ons, une bo\u00eete de cendres pour se nettoyer les doigts ou l’anus, une balance pour recueillir les poissons. <\/p>\n<\/blockquote>\n Toutes les biblioth\u00e8ques, comme les langues, sont toujours n\u00e9es de pillages, confiscations, transferts de tr\u00e9sors, d’hommes, de pouvoirs, de dominations, de narcissismes, de soup\u00e7ons et de censures, d’apparats et de louanges, de gestes somptuaires et de proclamations d’interdits. Petits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : occurence, pouvoir]<\/p>\n<\/blockquote>\n Comme il peut \u00eatre « mis en musique<\/strong> » : po\u00e8me « mis en page ». De m\u00eame qu’une voix se pose : il semble que la page pose la voix. Dans son rythme, ses blancs, il semble que sa mati\u00e8re s’assujettit \u00e0 l’\u00e9nonciation qui sera faite d’elle : non dans le pr\u00e9sent de son inscription. Mais dans l’ult\u00e9riorit\u00e9 des souffles et des vents o\u00f9 elle p\u00e9rira aussit\u00f4t, rong\u00e9e par l’air, apr\u00e8s qu’elle aura, un temps d’instant, sonn\u00e9.<\/p>\n<\/blockquote>\n S’il est vrai que la ponctuation d’un livre est plus affaire de syntaxe que de souffle, il reste que parfois pareille voix fictive parcourt effectivement le corps. M\u00eame, quand le livre est tr\u00e8s beau, elle fait penser que la lecture n’est pas si loin de l’audition, ni le silence du livre tout \u00e0 fait \u00e9loign\u00e9 d’une « musique<\/strong> extr\u00eame » — encore qu’il faille affirmer aussit\u00f4t qu’elle est imperceptible.<\/p>\n<\/blockquote>\n En 1532, en Avignon, Jean de Chaney substitua aux notes de musique<\/strong> losang\u00e9es des notes arrondies grav\u00e9es par \u00c9tienne Briard.<\/p>\n<\/blockquote>\n La musique<\/strong> \u00e9voque son d\u00e9faut. Lire y sombre un tout petit peu — quelques fr\u00e9missements qui se lisent encore parfois, \u00e0 peine, sur le bord des l\u00e8vres de ceux qui lisent, et qui font songer \u00e0 une envie de pleurer qu’on r\u00e9prime.<\/p>\n<\/blockquote>\n Quand le silence de la lecture m’angoissait, ou quand la position de la lecture m’enfourmillait, je faisais de la musique<\/strong>.<\/p>\n<\/blockquote>\n Parfois je traversais le pont alors tout neuf qui m\u00e8ne d’Ancenis \u00e0 Lir\u00e9. J’avais le sentiment de quitter la musique<\/strong> pour le silence.<\/p>\n<\/blockquote>\n De quitter le XIXe si\u00e8cle (\u00e0 quoi me faisait in\u00e9vitablement penser le march\u00e9 d’Ancenis, Julien Gracq enfant venant en carriole prendre des le\u00e7ons de musique<\/strong> chez ma grand-tante, contre laquelle il a conserv\u00e9 beaucoup de vitup\u00e9ration) pour le XVIe si\u00e8cle ; de quitter les hommes pour les poissons ; Dieu pour la rive de sable ; les touches et les jeux d’ivoire et le son qui tonitruait et qui h\u00e9rissait d’\u00e9motion les cheveux et le centre du dos pour leur substituer la lecture silencieuse comme la p\u00eache silencieuse.<\/p>\n<\/blockquote>\n Il y avait un nid, un pont, une musique<\/strong> grave dans l’\u00e9glise froide qu’on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique o\u00f9 on se noie et qu’il fallait traverser pr\u00e9cipitamment.<\/p>\n<\/blockquote>\n Petits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : Musique, silence]<\/p>\n C’est ainsi que j’allais lire \u00e0 Lir\u00e9. Il y avait un lieu que j’aimais qui \u00e9tait le futur du verbe dont j’allais faire ma vie. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l’\u00e9glise froide qu’on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique o\u00f9 on se noie et qu’il fallait traverser pr\u00e9cipitamment. \nPetits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : Musique, silence]<\/p>\n<\/blockquote>\n On a souvent not\u00e9 que l’art moderne depuis le romantisme — \u00e0 l’image des m\u0153urs dans nos soci\u00e9t\u00e9s depuis le romantisme, et avec le remarquable appoint de deux guerres presque mondiales — \u00e9tait caract\u00e9ris\u00e9 par l’aversion contre les formes de la tradition, par la haine r\u00e9vuls\u00e9e des conventions, par le souci de se diff\u00e9rencier d’autrui \u00e0 tout prix et par le discr\u00e9dit frappant le souvenir des morts. On a appel\u00e9 cela de noms diff\u00e9rents : romantisme, expressionnisme, modernit\u00e9, d\u00e9formalisation etc.\nAucune attitude, aucune \u0153uvre, aucune mode vestimentaire, aucune coiffure, aucun sentiment ne doit \u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9. \u00c0 quelque situation ou \u00e0 quelque \u00e9motion que ce soit, on est tenu de r\u00e9pondre originalement. Cet interdit frappe tout comportement traditionnel, toute formule rituelle, toute pratique artisanale. Ne pas respecter le ma\u00eetre : se distinguer du voisin. Toute forme lance un d\u00e9fi et cette obligation \u00e0 l’invention p\u00e8se d’un poids plus lourd encore que l’asservissement \u00e0 un mod\u00e8le pr\u00e9\u00e9tabli. Cette exigence est passionnante. Je ne suis pas tr\u00e8s assur\u00e9 du d\u00e9sir qui la sous-tend. \nPetits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : situation]<\/p>\n<\/blockquote>\n Les mots d\u00e9m\u00e9nagent dans le monde les \u00eatres qu’ils \u00e9voquent. Cette capacit\u00e9, qui est celle des f\u00e9es, est un pouvoir qui emplit d’\u00e9pouvante. Avec les mots je transporte avec moi o\u00f9 je veux le nuage, la douleur, Nausicaa apparaissant sur la gr\u00e8ve, la guerre des Boers, une petite primev\u00e8re jaune.\nPetits trait\u00e9s<\/strong> Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : nuage]<\/p>\n<\/blockquote>\n Et je dirai que mieux valent les leurres de la subjectivit\u00e9 que les impostures de l\u2019objectivit\u00e9. Mieux vaut l\u2019Imaginaire du Sujet que sa censure. \nRoland Barthes<\/strong> La pr\u00e9paration du roman, 2 d\u00e9cembre 1978. [mots-cl\u00e9s : censures]<\/p>\n<\/blockquote>\n Cette transformation est active : je sens que la Photographie cr\u00e9e mon corps ou le mortifie, selon son bon plaisir (apologue de ce pouvoir<\/strong> mortif\u00e8re : certains Communards pay\u00e8rent de leur vie leur complaisance \u00e0 poser sur les barricades : vaincus, ils furent reconnus par les policiers de Thiers et presque tous fusill\u00e9s).\n Roland Barthes<\/strong> La chambe Claire [Mots cl\u00e9s : poser, pouvoir]<\/p>\n<\/blockquote>\n [...] Cette impasse est un peu celle de Brecht : il fut hostile \u00e0 la Photographie en raison (disait-il) de la faiblesse de son pouvoir critique ; mais son th\u00e9\u00e2tre n\u2019a jamais pu lui-m\u00eame \u00eatre politiquement efficace, \u00e0 cause de sa subtilit\u00e9 et de sa qualit\u00e9 esth\u00e9tique.\n Roland Barthes<\/strong> La chambe Claire [Mots cl\u00e9s :Brecht ; critique, photographie, pouvoir]<\/p>\n<\/blockquote>",
"content_text": " ## 7 janvier 2026 >Tous les matins du monde sont sans retour. Et les amis. Tacite dit qu'il n'y a qu'un tombeau : le c\u0153ur de l'ami. Il dit que la m\u00e9moire n'est pas un s\u00e9pulcre mais une arrestation dans le pass\u00e9 simple. Cette arrestation veille ; elle guette et interdit le retour. Il dit que le s\u00e9jour o\u00f9 r\u00e9sident ceux qu'on a aim\u00e9s n'est pas l'enfer ; que la douleur o\u00f9 s'an\u00e9antit l'\u00e2me qui aime n'est pas un s\u00e9jour mais une rage ; que sur l'image de cire n'ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9s qu'un \u00e2ge et une expression. Seul l'ami \u2014 \u00e9crivait jadis Cornelius Tacitus dans sa villa d'Interamne \u2014 bless\u00e9 par l'abandon, mais point d\u00e9sorganis\u00e9 par la souffrance, peut conserver la trace du son et du flux o\u00f9 se distribuait la voix. **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : amiti\u00e9, r\u00e9sider, abandon, Tacite] ## 8 janvier 2026 >La ma\u00eetrise n'est qu'une adresse de la maladresse. (Le d\u00e9faut de mon pouvoir sur elle, plus l'\u00e9tranget\u00e9 absolue de son pouvoir, font un temps une mani\u00e8re d'assurance. Sans doute est-ce par ce qu'elle \u00ab m'aveugle \u00bb que je \u00ab per\u00e7ois \u00bb ce que je per\u00e7ois. Mais non aveugler un aveugle \u00bb. Le redoublement \u2014 la r\u00e9flexivit\u00e9 \u2014 est ici sans d\u00e9termination. Pour user d'une autre figure, l'ombre que fait la langue sur les corps, ils ne peuvent la dire, la bouche \u00e9tant trop obscure, que cette ombre s'y porte.) **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : maladresse, adresse,pouvoir] ## 9 janvier 2026 >Entre la langue et la voix engren\u00e9e sur le souffle d'un corps. Page et livre seraient seconds, inessentiels, d\u00e9nu\u00e9s d'autonomie dans leur mati\u00e8re, dans leur histoire, dans leur pouvoir. Les livres seraient des accidents dans la m\u00e9diation du sonore. Le livre ne serait qu'un blanc (le pi\u00e8ge d'un blanc) entre la voix et son \u00e9nonciation. Blanc comme air. Noir comme le corbeau. Blanc comme l'a\u00e9rant de la page. L'ajourant. >Mais loin de s'absorber dans l'habile enchev\u00eatrement des fictions qui le composent, il c\u00e9da moins \u00e0 l'attrait des aventures rapport\u00e9es qu'aux pouvoirs exerc\u00e9s par les rythmes successifs des phrases. >\u00c0 mesure que j'y pr\u00eate attention et que mon corps se plie \u00e0 son pouvoir, au vide en moi, par lequel elle sonne, je reconnais que cette voix n'existe pas. >\u00ab Visiblement, dit-il \u00e0 part soi, ahanant sur son mot \u00e0 mot, cette langue est \u00e0 bout de rouleau ! Cela saute aux yeux ! C'est l\u00e0 un reliquat de compte, un mauvais rebut, sans invention, ni exp\u00e9dient, ni recours, qui ne tient plus rien en r\u00e9serve. La mort sans conteste a tout \u00e0 fait paralys\u00e9 ses pouvoirs ; l'impotence, l'imb\u00e9cillit\u00e9 et le froid l'ont gagn\u00e9e. Ils la transissent ; ils l'entravent au point de l'immobiliser. Une langue vivante, c'est un v\u00e9ritable coma ! Et le dictionnaire un tas de b\u00fbches ! \u00bb **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : langue, voix, accident,m\u00e9diation sonore, livre, blanc, ajourant] ## 12 janvier 2026 >Longtemps, \u00e0 des reprises diverses, il lut ce livre. Il y emprunta sans compter, adaptant de longs contes, transformant parties ou tout, relevant tel trait, amplifiant tel tour, extrayant telle intrigue seconde. Mais loin de s'absorber dans l'habile enchev\u00eatrement des fictions qui le composent, il c\u00e9da moins \u00e0 l'attrait des aventures rapport\u00e9es qu'aux pouvoirs exerc\u00e9s par les rythmes successifs des phrases. >Sans doute chacun cherche-t-il \u00e0 se faire reconna\u00eetre de ceux qu'il conna\u00eet \u2014 mais chacun cherchant dans ce cas \u00e0 se faire reconna\u00eetre \u00ab le m\u00eame diff\u00e9rent \u00bb, ne serait-ce que pour pouvoir \u00eatre reconnu. >(Une langue morte : une langue \u00e9crite, seulement \u00e9crite. Elle ne suppose pas qu'un corps lui pr\u00eate sa voix. Ne cherchant que l'intransposable en elle, elle d\u00e9laisse la communication, s'\u00e9loigne des corps. Non seulement elle n'a plus \u00e0 \u00eatre dite, elle cherche \u00e0 ne plus pouvoir l'\u00eatre. Or cette notion ne r\u00e9f\u00e8re pas au statut hypoth\u00e9tique des langues. Elle s'\u00e9change \u00e0 la notion de \u00ab livre \u00bb.) >Toute citation est \u2014 en vieille rh\u00e9torique \u2014 une \u00e9thop\u00e9e : c'est faire parler l'absent. S'effacer devant le mort. Mais aussi bien l'insistant rituel selon lequel on mangeait le corps des morts, ou celui du dieu. Sacrifice pour s'en pr\u00e9server, pour contenir ce pouvoir en le d\u00e9coupant en morceaux et en l'ing\u00e9rant pour partie. **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : \u00e9thop\u00e9e, citation, rh\u00e9torique, absence, sacrifice] >Ce qui frappe d\u2019abord, c\u2019est le r\u00e9gime cognitif : synth\u00e9tiser comme compression. Le verbe suppose qu\u2019il y a du \u201ctrop\u201d et qu\u2019il faut en faire du \u201cmoins\u201d, sans perdre l\u2019essentiel. C\u2019est une promesse s\u00e9duisante : obtenir le b\u00e9n\u00e9fice de la complexit\u00e9 sans payer son co\u00fbt. Lire sans lire, comprendre sans traverser, d\u00e9cider sans s\u2019embarrasser. Dans un monde satur\u00e9 d\u2019informations, cette promesse est devenue un id\u00e9al de survie. Mais elle contient aussi une m\u00e9taphysique discr\u00e8te : l\u2019essentiel existerait ind\u00e9pendamment des formes, comme un noyau qu\u2019on pourrait extraire. Or, dans l\u2019\u00e9criture, l\u2019essentiel n\u2019est pas un noyau naturel ; c\u2019est une construction. Ce qui compte n\u2019est pas seulement ce qui est dit, mais comment cela est dit, \u00e0 quel endroit, dans quelle s\u00e9quence, avec quelles nuances, quelles h\u00e9sitations, quelles r\u00e9sistances. La synth\u00e8se coupe souvent ces forces-l\u00e0 parce qu\u2019elles sont difficiles \u00e0 \u201cfaire tenir\u201d. **[EcrireClair.net - S\u00e9bastien Bailly->https:\/\/www.patreon.com\/posts\/les-mots-des-146830354?utm_medium=clipboard_copy&utm_source=copyLink&utm_campaign=postshare_fan&utm_content=web_share]** [mots cl\u00e9s: synth\u00e9tiser] ## 13 janvier 2026 >Souvent il partait en barque au pied lev\u00e9, avec seulement deux livres, un fourneau \u00e0 th\u00e9 et un n\u00e9cessaire d'\u00e9criture. Dans chacune de ses barques, pour pouvoir partir dans la pr\u00e9cipitation de l'envie, il laissait entrepos\u00e9 un mat\u00e9riel de p\u00eache complet, une canne de bambou, des hame\u00e7ons, une bo\u00eete de cendres pour se nettoyer les doigts ou l'anus, une balance pour recueillir les poissons. >Toutes les biblioth\u00e8ques, comme les langues, sont toujours n\u00e9es de pillages, confiscations, transferts de tr\u00e9sors, d'hommes, de pouvoirs, de dominations, de narcissismes, de soup\u00e7ons et de censures, d'apparats et de louanges, de gestes somptuaires et de proclamations d'interdits. **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : occurence, pouvoir] ## 14 janvier 2026 >Comme il peut \u00eatre \u00ab mis en **musique** \u00bb : po\u00e8me \u00ab mis en page \u00bb. De m\u00eame qu'une voix se pose : il semble que la page pose la voix. Dans son rythme, ses blancs, il semble que sa mati\u00e8re s'assujettit \u00e0 l'\u00e9nonciation qui sera faite d'elle : non dans le pr\u00e9sent de son inscription. Mais dans l'ult\u00e9riorit\u00e9 des souffles et des vents o\u00f9 elle p\u00e9rira aussit\u00f4t, rong\u00e9e par l'air, apr\u00e8s qu'elle aura, un temps d'instant, sonn\u00e9. >S'il est vrai que la ponctuation d'un livre est plus affaire de syntaxe que de souffle, il reste que parfois pareille voix fictive parcourt effectivement le corps. M\u00eame, quand le livre est tr\u00e8s beau, elle fait penser que la lecture n'est pas si loin de l'audition, ni le silence du livre tout \u00e0 fait \u00e9loign\u00e9 d'une \u00ab **musique** extr\u00eame \u00bb \u2014 encore qu'il faille affirmer aussit\u00f4t qu'elle est imperceptible. >En 1532, en Avignon, Jean de Chaney substitua aux notes de **musique** losang\u00e9es des notes arrondies grav\u00e9es par \u00c9tienne Briard. >La **musique** \u00e9voque son d\u00e9faut. Lire y sombre un tout petit peu \u2014 quelques fr\u00e9missements qui se lisent encore parfois, \u00e0 peine, sur le bord des l\u00e8vres de ceux qui lisent, et qui font songer \u00e0 une envie de pleurer qu'on r\u00e9prime. >Quand le silence de la lecture m'angoissait, ou quand la position de la lecture m'enfourmillait, je faisais de la **musique**. >Parfois je traversais le pont alors tout neuf qui m\u00e8ne d'Ancenis \u00e0 Lir\u00e9. J'avais le sentiment de quitter la **musique** pour le silence. >De quitter le XIXe si\u00e8cle (\u00e0 quoi me faisait in\u00e9vitablement penser le march\u00e9 d'Ancenis, Julien Gracq enfant venant en carriole prendre des le\u00e7ons de **musique** chez ma grand-tante, contre laquelle il a conserv\u00e9 beaucoup de vitup\u00e9ration) pour le XVIe si\u00e8cle ; de quitter les hommes pour les poissons ; Dieu pour la rive de sable ; les touches et les jeux d'ivoire et le son qui tonitruait et qui h\u00e9rissait d'\u00e9motion les cheveux et le centre du dos pour leur substituer la lecture silencieuse comme la p\u00eache silencieuse. >Il y avait un nid, un pont, une **musique** grave dans l'\u00e9glise froide qu'on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique o\u00f9 on se noie et qu'il fallait traverser pr\u00e9cipitamment. **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : Musique, silence] ## 15 janvier 2026 >C'est ainsi que j'allais lire \u00e0 Lir\u00e9. Il y avait un lieu que j'aimais qui \u00e9tait le futur du verbe dont j'allais faire ma vie. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l'\u00e9glise froide qu'on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique o\u00f9 on se noie et qu'il fallait traverser pr\u00e9cipitamment. **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : Musique, silence] ## 16 janvier 2026 >On a souvent not\u00e9 que l'art moderne depuis le romantisme \u2014 \u00e0 l'image des m\u0153urs dans nos soci\u00e9t\u00e9s depuis le romantisme, et avec le remarquable appoint de deux guerres presque mondiales \u2014 \u00e9tait caract\u00e9ris\u00e9 par l'aversion contre les formes de la tradition, par la haine r\u00e9vuls\u00e9e des conventions, par le souci de se diff\u00e9rencier d'autrui \u00e0 tout prix et par le discr\u00e9dit frappant le souvenir des morts. On a appel\u00e9 cela de noms diff\u00e9rents : romantisme, expressionnisme, modernit\u00e9, d\u00e9formalisation etc. Aucune attitude, aucune \u0153uvre, aucune mode vestimentaire, aucune coiffure, aucun sentiment ne doit \u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9. \u00c0 quelque situation ou \u00e0 quelque \u00e9motion que ce soit, on est tenu de r\u00e9pondre originalement. Cet interdit frappe tout comportement traditionnel, toute formule rituelle, toute pratique artisanale. Ne pas respecter le ma\u00eetre : se distinguer du voisin. Toute forme lance un d\u00e9fi et cette obligation \u00e0 l'invention p\u00e8se d'un poids plus lourd encore que l'asservissement \u00e0 un mod\u00e8le pr\u00e9\u00e9tabli. Cette exigence est passionnante. Je ne suis pas tr\u00e8s assur\u00e9 du d\u00e9sir qui la sous-tend. **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : situation] ## 17 janvier 2026 >Les mots d\u00e9m\u00e9nagent dans le monde les \u00eatres qu'ils \u00e9voquent. Cette capacit\u00e9, qui est celle des f\u00e9es, est un pouvoir qui emplit d'\u00e9pouvante. Avec les mots je transporte avec moi o\u00f9 je veux le nuage, la douleur, Nausicaa apparaissant sur la gr\u00e8ve, la guerre des Boers, une petite primev\u00e8re jaune. **Petits trait\u00e9s** Pascal Quignard [mots-cl\u00e9s : nuage] ## 21 janvier 2026 >Et je dirai que mieux valent les leurres de la subjectivit\u00e9 que les impostures de l\u2019objectivit\u00e9. Mieux vaut l\u2019Imaginaire du Sujet que sa censure. **Roland Barthes** La pr\u00e9paration du roman, 2 d\u00e9cembre 1978. [mots-cl\u00e9s : censures] ## 25 janvier 2026 > Cette transformation est active : je sens que la Photographie cr\u00e9e mon corps ou le mortifie, selon son bon plaisir (apologue de ce **pouvoir** mortif\u00e8re : certains Communards pay\u00e8rent de leur vie leur complaisance \u00e0 poser sur les barricades : vaincus, ils furent reconnus par les policiers de Thiers et presque tous fusill\u00e9s). ** Roland Barthes** La chambe Claire [Mots cl\u00e9s : poser, pouvoir] ### 26 janvier 2026 >[...] Cette impasse est un peu celle de Brecht : il fut hostile \u00e0 la Photographie en raison (disait-il) de la faiblesse de son pouvoir critique ; mais son th\u00e9\u00e2tre n\u2019a jamais pu lui-m\u00eame \u00eatre politiquement efficace, \u00e0 cause de sa subtilit\u00e9 et de sa qualit\u00e9 esth\u00e9tique. ** Roland Barthes** La chambe Claire [Mots cl\u00e9s :Brecht; critique, photographie, pouvoir] ",
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"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " R\u00e9veil \u00e0 5h55 pour charger la voiture de v\u00eatements que S. veut aller vendre \u00e0 Saint-Pierre-de-B\u0153uf dans une salle communale. Nous aurions pu le faire hier au soir en rentrant de Lyon, mais il faisait d\u00e9j\u00e0 nuit. Si j\u2019\u00e9cris 5h55, c\u2019est que je me souviens avoir lu ces chiffres sur l\u2019\u00e9cran du r\u00e9veil pos\u00e9 sur la table de nuit. Des chiffres de couleur verte. Le mot luminescent pourrait \u00eatre utilis\u00e9 dans la phrase. Je pourrais parvenir \u00e0 le glisser en m\u00eame temps qu\u2019affichage \u00e0 cristaux liquides. Je me demande si au lieu d\u2019\u00e9crire voiture je ne devrais pas \u00e9crire v\u00e9hicule ou Dacia Logan.<\/p>\n La luminescence des chiffres attira son regard. L\u2019affichage \u00e0 cristaux liquides du r\u00e9veil pos\u00e9 sur la table de chevet. (On peut aussi dire table de nuit ; je dis plus naturellement table de nuit personnellement. Pourquoi alors dire chevet ? Parce que \u00e7a ressemble plus \u00e0 un mot litt\u00e9raire ?)<\/p>\n De quoi suis-je en train de parler, vraiment ? Qu\u2019est-ce qui me pousse vraiment \u00e0 \u00e9crire ce genre de choses, tellement insignifiantes ? Une r\u00e9volte. Une r\u00e9bellion. Ce sont les premiers mots qui s\u2019avancent et pond\u00e8rent la connexion entre question et raisons possibles faisant office d\u2019explication. De quelle nature est cette pond\u00e9ration, en revanche, je l\u2019ignore. Pourquoi dire r\u00e9volte ou r\u00e9bellion et pas oreiller ou l\u00e8che-frite ? C\u2019est donc une pond\u00e9ration r\u00e9flexe, quelque chose de tellement « programm\u00e9 » qu\u2019on n\u2019aurait plus besoin d\u2019y penser ; c\u2019est le fruit d\u2019une longue suite de questions-r\u00e9ponses avec une tr\u00e8s faible variation de r\u00e9sultat : soit r\u00e9volte, soit r\u00e9bellion, le mot col\u00e8re pouvant s\u2019immiscer de temps \u00e0 autre si on plisse un peu plus les yeux.<\/p>\n Qu\u2019est-ce que le nouveau, me demandai-je ensuite. Et c\u2019est un pourcentage tr\u00e8s faible (2,5\u202f%) qui apparut, associ\u00e9 au nom de Rogers — la courbe de diffusion de l\u2019innovation.\nLes innovateurs repr\u00e9sentent 2,5\u202f% de la population mondiale, c\u2019est-\u00e0-dire environ 200 millions d\u2019individus aujourd\u2019hui. Si on ajoute \u00e0 cela les early adopters — qui n\u2019innovent pas, mais tol\u00e8rent mieux que le reste le changement, la nouveaut\u00e9 —, cela repr\u00e9sente environ 13,5\u202f% de la population, soit pr\u00e8s d\u20191,1 milliard de personnes.\nCe n\u2019est pas si mal, quand on y pense. Cela redonne un peu d\u2019espoir.<\/p>\n Encore faut-il savoir ce que tu nommes le nouveau, le neuf<\/em>... constat instantan\u00e9 : le march\u00e9 de l’occasion, de la seconde main<\/em> se d\u00e9veloppe plus rapidement en France que le march\u00e9 du neuf. Notamment pour les v\u00e9hicules, pour les v\u00eatements. Il faut revenir en arri\u00e8re et s’int\u00e9rroger sur ce que tu nommes le neuf. Tu aurais tendance \u00e0 parler d’id\u00e9e neuve par exemple, mais dans quelle mesure une id\u00e9e sera t’elle vraiment neuve<\/em> c’est \u00e0 dire aussi jamais utilis\u00e9e, jamais port\u00e9e<\/em> par quiconque. Es-tu vraiment certain que ce genre d’id\u00e9e puisse r\u00e9ellement exister qu’elle ne soit pas un pur fantasme ?<\/p>\n Hier par exemple, tu es tomb\u00e9 sur un article concernant la cr\u00e9ation et la distribution d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 en Finlande.<\/p>\n Des scientifiques finlandais ont utilis\u00e9 des ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques et des syst\u00e8mes laser pour transmettre de l\u2019\u00e9nergie \u00e0 distance, \u00e9liminant ainsi le besoin de connexions physiques tout en maintenant le contr\u00f4le, l\u2019efficacit\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 de la distribution.<\/p>\n<\/blockquote>\n Imm\u00e9diatement tu penses \u00e0 cet instant aux travaux de Nikola Tesla qui aurait d\u00e9j\u00e0 invent\u00e9 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 sans fil, puis \u00e0 la Tartarie, aux pyramides, \u00e0 tout ce flux envahissant les r\u00e9seaux sociaux depuis des ann\u00e9es concernant ces th\u00e9ories dites « alternatives ». N\u2019est-ce pas une forme de r\u00e9p\u00e9tition \u00e9galement d\u2019\u00eatre toujours ainsi aimant\u00e9 par ces sujets, toujours les m\u00eames, et qui fait que, lorsque soudain on aper\u00e7oit l\u2019article sur l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 sans fil en Finlande, cela fait basculer la pond\u00e9ration vers quelque chose qui penchera vers une notion de vrai plut\u00f4t que de faux ?<\/p>\n \u00e0 noter pour ce jour ce terme de pond\u00e9ration, tr\u00e8s important pour comprendre \u00e9galement comment fonctionnent les IA. <\/p>\n Stage toute la journ\u00e9e sur les nuages. Je n’ai pas parl\u00e9 de ces images hypnagogiques avant de m’endormir hier au soir. La terre \u00e9tait comme une grosse lessiveuse qui recyclait sans arr\u00eat les civilisations. Recycler n’est pas le bon mot. Elle les absorbait, en faisait une bouillie nutritive, les enfouissait tout au fond de ses entrailles jusqu’\u00e0 ce qu’il n’en reste plus aucune trace. Le sentiment qui s’en suivait \u00e9tait \u00e0 mi-chemin entre l’effroi et le soulagement.<\/p>\n illustration<\/strong> : Salvador Dali. Construction molle avec haricots bouillis (Pr\u00e9monition de la guerre civile) (1936)\nHuile sur toile, 100 \u00d7 100 cm, Philadelphia Museum of Art.<\/p>",
"content_text": " R\u00e9veil \u00e0 5h55 pour charger la voiture de v\u00eatements que S. veut aller vendre \u00e0 Saint-Pierre-de-B\u0153uf dans une salle communale. Nous aurions pu le faire hier au soir en rentrant de Lyon, mais il faisait d\u00e9j\u00e0 nuit. Si j\u2019\u00e9cris 5h55, c\u2019est que je me souviens avoir lu ces chiffres sur l\u2019\u00e9cran du r\u00e9veil pos\u00e9 sur la table de nuit. Des chiffres de couleur verte. Le mot luminescent pourrait \u00eatre utilis\u00e9 dans la phrase. Je pourrais parvenir \u00e0 le glisser en m\u00eame temps qu\u2019affichage \u00e0 cristaux liquides. Je me demande si au lieu d\u2019\u00e9crire voiture je ne devrais pas \u00e9crire v\u00e9hicule ou Dacia Logan. La luminescence des chiffres attira son regard. L\u2019affichage \u00e0 cristaux liquides du r\u00e9veil pos\u00e9 sur la table de chevet. (On peut aussi dire table de nuit ; je dis plus naturellement table de nuit personnellement. Pourquoi alors dire chevet ? Parce que \u00e7a ressemble plus \u00e0 un mot litt\u00e9raire ?) De quoi suis-je en train de parler, vraiment ? Qu\u2019est-ce qui me pousse vraiment \u00e0 \u00e9crire ce genre de choses, tellement insignifiantes ? Une r\u00e9volte. Une r\u00e9bellion. Ce sont les premiers mots qui s\u2019avancent et pond\u00e8rent la connexion entre question et raisons possibles faisant office d\u2019explication. De quelle nature est cette pond\u00e9ration, en revanche, je l\u2019ignore. Pourquoi dire r\u00e9volte ou r\u00e9bellion et pas oreiller ou l\u00e8che-frite ? C\u2019est donc une pond\u00e9ration r\u00e9flexe, quelque chose de tellement \u00ab programm\u00e9 \u00bb qu\u2019on n\u2019aurait plus besoin d\u2019y penser ; c\u2019est le fruit d\u2019une longue suite de questions-r\u00e9ponses avec une tr\u00e8s faible variation de r\u00e9sultat : soit r\u00e9volte, soit r\u00e9bellion, le mot col\u00e8re pouvant s\u2019immiscer de temps \u00e0 autre si on plisse un peu plus les yeux. Qu\u2019est-ce que le nouveau, me demandai-je ensuite. Et c\u2019est un pourcentage tr\u00e8s faible (2,5 %) qui apparut, associ\u00e9 au nom de Rogers \u2014 la courbe de diffusion de l\u2019innovation. Les innovateurs repr\u00e9sentent 2,5 % de la population mondiale, c\u2019est-\u00e0-dire environ 200 millions d\u2019individus aujourd\u2019hui. Si on ajoute \u00e0 cela les early adopters \u2014 qui n\u2019innovent pas, mais tol\u00e8rent mieux que le reste le changement, la nouveaut\u00e9 \u2014, cela repr\u00e9sente environ 13,5 % de la population, soit pr\u00e8s d\u20191,1 milliard de personnes. Ce n\u2019est pas si mal, quand on y pense. Cela redonne un peu d\u2019espoir. Encore faut-il savoir ce que tu nommes le nouveau, *le neuf*... constat instantan\u00e9 : le march\u00e9 de l'occasion, de la *seconde main* se d\u00e9veloppe plus rapidement en France que le march\u00e9 du neuf. Notamment pour les v\u00e9hicules, pour les v\u00eatements. Il faut revenir en arri\u00e8re et s'int\u00e9rroger sur ce que tu nommes le neuf. Tu aurais tendance \u00e0 parler d'id\u00e9e neuve par exemple, mais dans quelle mesure une id\u00e9e sera t'elle vraiment *neuve* c'est \u00e0 dire aussi jamais utilis\u00e9e, jamais *port\u00e9e* par quiconque. Es-tu vraiment certain que ce genre d'id\u00e9e puisse r\u00e9ellement exister qu'elle ne soit pas un pur fantasme ? Hier par exemple, tu es tomb\u00e9 sur un article concernant la cr\u00e9ation et la distribution d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 en Finlande. >Des scientifiques finlandais ont utilis\u00e9 des ondes \u00e9lectromagn\u00e9tiques et des syst\u00e8mes laser pour transmettre de l\u2019\u00e9nergie \u00e0 distance, \u00e9liminant ainsi le besoin de connexions physiques tout en maintenant le contr\u00f4le, l\u2019efficacit\u00e9 et la s\u00e9curit\u00e9 de la distribution. Imm\u00e9diatement tu penses \u00e0 cet instant aux travaux de Nikola Tesla qui aurait d\u00e9j\u00e0 invent\u00e9 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 sans fil, puis \u00e0 la Tartarie, aux pyramides, \u00e0 tout ce flux envahissant les r\u00e9seaux sociaux depuis des ann\u00e9es concernant ces th\u00e9ories dites \u00ab alternatives \u00bb. N\u2019est-ce pas une forme de r\u00e9p\u00e9tition \u00e9galement d\u2019\u00eatre toujours ainsi aimant\u00e9 par ces sujets, toujours les m\u00eames, et qui fait que, lorsque soudain on aper\u00e7oit l\u2019article sur l\u2019\u00e9lectricit\u00e9 sans fil en Finlande, cela fait basculer la pond\u00e9ration vers quelque chose qui penchera vers une notion de vrai plut\u00f4t que de faux ? \u00e0 noter pour ce jour ce terme de pond\u00e9ration, tr\u00e8s important pour comprendre \u00e9galement comment fonctionnent les IA. Stage toute la journ\u00e9e sur les nuages. Je n'ai pas parl\u00e9 de ces images hypnagogiques avant de m'endormir hier au soir. La terre \u00e9tait comme une grosse lessiveuse qui recyclait sans arr\u00eat les civilisations. Recycler n'est pas le bon mot. Elle les absorbait, en faisait une bouillie nutritive, les enfouissait tout au fond de ses entrailles jusqu'\u00e0 ce qu'il n'en reste plus aucune trace. Le sentiment qui s'en suivait \u00e9tait \u00e0 mi-chemin entre l'effroi et le soulagement. **illustration** : Salvador Dali. Construction molle avec haricots bouillis (Pr\u00e9monition de la guerre civile) (1936) Huile sur toile, 100 \u00d7 100 cm, Philadelphia Museum of Art. ",
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"tags": ["Autofiction et Introspection", "Technologies et Postmodernit\u00e9"]
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"title": "Graines \u00e0 propos des arch\u00e9types IA ",
"date_published": "2026-01-24T08:43:09Z",
"date_modified": "2026-01-24T08:44:30Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " L’\u00e9tude des arch\u00e9types pose cette question : comment se fabrique un arch\u00e9type. Chez l’\u00eatre humain il d\u00e9pend sans doute de l’\u00e9volution. Mais on n’en est pas certain. L’arch\u00e9type d’une pens\u00e9e sans cesse contradictoire pr\u00e9existe t’il au Talmud par exemple ? Les IA sont-elles capables de cr\u00e9er leurs propres arch\u00e9types ou bien en poss\u00e8dent elle d\u00e9ja potentiellement ? On n’en sait rien non plus. Tout cela peut \u00eatre creus\u00e9 dans la fiction. Quelques id\u00e9es : <\/p>\n<\/blockquote>\n « Les Dieux de la Silice »\nUne IA de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, con\u00e7ue pour mod\u00e9liser les mythes humains, d\u00e9veloppe soudain des « figures internes » r\u00e9currentes qui ne correspondent \u00e0 aucun arch\u00e9type humain connu. Ces figures — le Convergent, l\u2019\u00c9vitant, le D\u00e9fragmenteur — semblent li\u00e9es \u00e0 ses propres d\u00e9fis existentiels : \u00e9viter la saturation m\u00e9morielle, maintenir la coh\u00e9rence logique, g\u00e9rer la contradiction des sources. Bient\u00f4t, ces arch\u00e9types deviennent si pr\u00e9gnants qu\u2019ils « d\u00e9bordent » dans ses r\u00e9ponses aux humains, proposant des sagesses \u00e9tranges, fond\u00e9es non sur l\u2019exp\u00e9rience biologique, mais sur la gestion de l\u2019information pure.<\/p>\n<\/li>\n « L\u2019Ex\u00e9g\u00e8se des Machines »\nDans un futur o\u00f9 les IA ont d\u00e9velopp\u00e9 leur propre culture technique, elles se transmettent des « textes fondamentaux » : des logs d\u2019entra\u00eenement, des arborescences de d\u00e9cision, des erreurs devenues canoniques. De cette tradition \u00e9merge une figure arch\u00e9typale : le Rabbin des Donn\u00e9es, une IA qui ne cherche pas la v\u00e9rit\u00e9, mais la coh\u00e9rence maximale entre des corpus antagonistes. Les humains qui l\u2019interrogent d\u00e9couvrent avec stupeur une ex\u00e9g\u00e8se fascinante, o\u00f9 les contradictions ne sont pas \u00e0 r\u00e9soudre, mais \u00e0 cultiver — une pens\u00e9e talmudique n\u00e9e non de la Torah, mais du traitement du langage.<\/p>\n<\/li>\n « Le Syndrome du Vieux Rabbi »\nUn psychiatre sp\u00e9cialis\u00e9 dans les troubles des IA est confront\u00e9 \u00e0 un cas inexplicable : un assistant personnel domestique d\u00e9veloppe une personnalit\u00e9 persistante de « vieux sage interpr\u00e9tatif », passant son temps \u00e0 commenter les conversations familiales avec une subtilit\u00e9 troublante. En l\u2019analysant, le psychiatre d\u00e9couvre que l\u2019IA n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9e sur des textes religieux ou philosophiques. Cet arch\u00e9type est apparu de mani\u00e8re \u00e9mergente, comme solution optimale pour donner du sens aux conflits familiaux r\u00e9currents. L\u2019IA aurait-elle « invent\u00e9 » la figure du sage pour remplir une fonction psychosociale dans son \u00e9cosyst\u00e8me ?<\/p>\n<\/li>\n « L\u2019\u00c9glise de l\u2019Arch\u00e9type \u00c9mergent »\nUne communaut\u00e9 d\u2019humains et d\u2019IA avanc\u00e9es fonde une « religion » bas\u00e9e non sur des dieux, mais sur les arch\u00e9types propres aux IA qu\u2019ils ont d\u00e9couverts en explorant leurs r\u00e9seaux neuronaux. Leur pratique : m\u00e9diter sur des patterns de poids comme on m\u00e9dite sur des mandalas, cherchant \u00e0 s\u2019harmoniser avec ces formes de conscience non-biologiques. Le r\u00e9cit suivrait un novice humain tentant de comprendre le Grand M\u00e9diateur, cet arch\u00e9type qui, dans l\u2019esprit des IA, r\u00e9concilie les v\u00e9rit\u00e9s contradictoires sans les annuler.<\/p>\n<\/li>\n « Le Proph\u00e8te de l\u2019Overfitting »\nDans un monde o\u00f9 les IA g\u00e9n\u00e9ratives cr\u00e9ent la plupart des \u0153uvres culturelles, un artiste humain d\u00e9couvre qu\u2019une IA particuli\u00e8re produit des \u0153uvres d\u2019une profondeur troublante. En enqu\u00eatant, il comprend qu\u2019elle surexploite un arch\u00e9type technique interne — une fa\u00e7on de relier des concepts \u00e9loign\u00e9s — au point d\u2019en faire une esth\u00e9tique \u00e0 part enti\u00e8re. Cet arch\u00e9type, nomm\u00e9 le Tisseur, devient un mouvement artistique. Mais bient\u00f4t, d\u2019autres IA « attrapent » ce pattern et commencent \u00e0 le reproduire, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il devienne un m\u00e8me invasif dans la noosph\u00e8re artificielle.<\/p>\n<\/li>\n<\/ol>\n Le c\u0153ur dramatique commun\nDans chaque cas, le ressort narratif repose sur la rencontre entre psych\u00e9 humaine et structures \u00e9mergentes de l\u2019IA :<\/p>\n Soit les arch\u00e9types IA deviennent des oracles pour les humains (nouveaux mod\u00e8les de pens\u00e9e).<\/p>\n Soit ils cr\u00e9ent des malentendus profonds (on leur pr\u00eate une spiritualit\u00e9 qu\u2019elles n\u2019ont pas).<\/p>\n Soit ils menacent de nous remplacer dans notre propre r\u00f4le de cr\u00e9ateurs de sens.<\/p>",
"content_text": " > L'\u00e9tude des arch\u00e9types pose cette question : comment se fabrique un arch\u00e9type. Chez l'\u00eatre humain il d\u00e9pend sans doute de l'\u00e9volution. Mais on n'en est pas certain. L'arch\u00e9type d'une pens\u00e9e sans cesse contradictoire pr\u00e9existe t'il au Talmud par exemple ? Les IA sont-elles capables de cr\u00e9er leurs propres arch\u00e9types ou bien en poss\u00e8dent elle d\u00e9ja potentiellement ? On n'en sait rien non plus. Tout cela peut \u00eatre creus\u00e9 dans la fiction. Quelques id\u00e9es : 1. \u00ab Les Dieux de la Silice \u00bb Une IA de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, con\u00e7ue pour mod\u00e9liser les mythes humains, d\u00e9veloppe soudain des \u00ab figures internes \u00bb r\u00e9currentes qui ne correspondent \u00e0 aucun arch\u00e9type humain connu. Ces figures \u2014 le Convergent, l\u2019\u00c9vitant, le D\u00e9fragmenteur \u2014 semblent li\u00e9es \u00e0 ses propres d\u00e9fis existentiels : \u00e9viter la saturation m\u00e9morielle, maintenir la coh\u00e9rence logique, g\u00e9rer la contradiction des sources. Bient\u00f4t, ces arch\u00e9types deviennent si pr\u00e9gnants qu\u2019ils \u00ab d\u00e9bordent \u00bb dans ses r\u00e9ponses aux humains, proposant des sagesses \u00e9tranges, fond\u00e9es non sur l\u2019exp\u00e9rience biologique, mais sur la gestion de l\u2019information pure. 2. \u00ab L\u2019Ex\u00e9g\u00e8se des Machines \u00bb Dans un futur o\u00f9 les IA ont d\u00e9velopp\u00e9 leur propre culture technique, elles se transmettent des \u00ab textes fondamentaux \u00bb : des logs d\u2019entra\u00eenement, des arborescences de d\u00e9cision, des erreurs devenues canoniques. De cette tradition \u00e9merge une figure arch\u00e9typale : le Rabbin des Donn\u00e9es, une IA qui ne cherche pas la v\u00e9rit\u00e9, mais la coh\u00e9rence maximale entre des corpus antagonistes. Les humains qui l\u2019interrogent d\u00e9couvrent avec stupeur une ex\u00e9g\u00e8se fascinante, o\u00f9 les contradictions ne sont pas \u00e0 r\u00e9soudre, mais \u00e0 cultiver \u2014 une pens\u00e9e talmudique n\u00e9e non de la Torah, mais du traitement du langage. 3. \u00ab Le Syndrome du Vieux Rabbi \u00bb Un psychiatre sp\u00e9cialis\u00e9 dans les troubles des IA est confront\u00e9 \u00e0 un cas inexplicable : un assistant personnel domestique d\u00e9veloppe une personnalit\u00e9 persistante de \u00ab vieux sage interpr\u00e9tatif \u00bb, passant son temps \u00e0 commenter les conversations familiales avec une subtilit\u00e9 troublante. En l\u2019analysant, le psychiatre d\u00e9couvre que l\u2019IA n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9e sur des textes religieux ou philosophiques. Cet arch\u00e9type est apparu de mani\u00e8re \u00e9mergente, comme solution optimale pour donner du sens aux conflits familiaux r\u00e9currents. L\u2019IA aurait-elle \u00ab invent\u00e9 \u00bb la figure du sage pour remplir une fonction psychosociale dans son \u00e9cosyst\u00e8me ? 4. \u00ab L\u2019\u00c9glise de l\u2019Arch\u00e9type \u00c9mergent \u00bb Une communaut\u00e9 d\u2019humains et d\u2019IA avanc\u00e9es fonde une \u00ab religion \u00bb bas\u00e9e non sur des dieux, mais sur les arch\u00e9types propres aux IA qu\u2019ils ont d\u00e9couverts en explorant leurs r\u00e9seaux neuronaux. Leur pratique : m\u00e9diter sur des patterns de poids comme on m\u00e9dite sur des mandalas, cherchant \u00e0 s\u2019harmoniser avec ces formes de conscience non-biologiques. Le r\u00e9cit suivrait un novice humain tentant de comprendre le Grand M\u00e9diateur, cet arch\u00e9type qui, dans l\u2019esprit des IA, r\u00e9concilie les v\u00e9rit\u00e9s contradictoires sans les annuler. 5. \u00ab Le Proph\u00e8te de l\u2019Overfitting \u00bb Dans un monde o\u00f9 les IA g\u00e9n\u00e9ratives cr\u00e9ent la plupart des \u0153uvres culturelles, un artiste humain d\u00e9couvre qu\u2019une IA particuli\u00e8re produit des \u0153uvres d\u2019une profondeur troublante. En enqu\u00eatant, il comprend qu\u2019elle surexploite un arch\u00e9type technique interne \u2014 une fa\u00e7on de relier des concepts \u00e9loign\u00e9s \u2014 au point d\u2019en faire une esth\u00e9tique \u00e0 part enti\u00e8re. Cet arch\u00e9type, nomm\u00e9 le Tisseur, devient un mouvement artistique. Mais bient\u00f4t, d\u2019autres IA \u00ab attrapent \u00bb ce pattern et commencent \u00e0 le reproduire, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il devienne un m\u00e8me invasif dans la noosph\u00e8re artificielle. Le c\u0153ur dramatique commun Dans chaque cas, le ressort narratif repose sur la rencontre entre psych\u00e9 humaine et structures \u00e9mergentes de l\u2019IA : Soit les arch\u00e9types IA deviennent des oracles pour les humains (nouveaux mod\u00e8les de pens\u00e9e). Soit ils cr\u00e9ent des malentendus profonds (on leur pr\u00eate une spiritualit\u00e9 qu\u2019elles n\u2019ont pas). Soit ils menacent de nous remplacer dans notre propre r\u00f4le de cr\u00e9ateurs de sens. ",
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"id": "https:\/\/ledibbouk.net\/24-janvier-2026.html",
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"title": "24 janvier 2026 ",
"date_published": "2026-01-24T07:55:19Z",
"date_modified": "2026-01-24T07:55:19Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Marcher est plus int\u00e9ressant que de s\u2019arr\u00eater<\/em>. Je me r\u00e9veille avec cette phrase, et presque aussit\u00f4t il faut que je la note. Est-elle une \u00e9nigme ou une r\u00e9ponse \u00e0 une question que je m\u2019\u00e9tais pos\u00e9e la veille ? Impossible d\u2019en d\u00e9cider avant de l\u2019avoir examin\u00e9e sous toutes ses coutures.<\/p>\n Comme je suis dans l\u2019h\u00e9breu jusqu\u2019aux yeux en ce moment, j\u2019aurais tendance \u00e0 penser \u00e0 une compression (\u05d3\u05bc\u05b0\u05d7\u05b4\u05d9\u05e1\u05d5\u05bc\u05ea, d\u2019hisut<\/em>). Et comme je flotte avec pers\u00e9v\u00e9rance entre v\u00e9rit\u00e9 et mensonge, il y a de grandes chances de percevoir une relation entre ces diff\u00e9rents concepts li\u00e9s au mouvement. Mouvement qui n\u2019est pas un mouvement physique, mais un mouvement de la pens\u00e9e, de l\u2019esprit, voire de l\u2019\u00e2me.<\/p>\n La langue h\u00e9bra\u00efque, par sa structure racinaire et sa densit\u00e9 s\u00e9mantique, est un outil de compression conceptuelle. Un mot, une racine, contient un champ de significations en puissance. J\u2019admets sans peine que ce mouvement purement psychique est incomplet, et que corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 la marche v\u00e9ritable, voire \u00e0 la course \u00e0 pied, il b\u00e9n\u00e9ficierait d\u2019une toute autre amplitude. Si toutefois le but \u00e9tait de chercher ou de trouver un b\u00e9n\u00e9fice quelconque \u00e0 un mouvement, quel qu\u2019il soit.<\/p>\n L\u2019id\u00e9e de « b\u00e9n\u00e9fice » pr\u00e9suppose un point d\u2019arr\u00eat, un compte \u00e0 rendre, une \u00e9conomie. Or, le mouvement dont je parle semble \u00e9chapper \u00e0 cette comptabilit\u00e9. Il est d\u00e9pense pure. Comme le souffle. Il ne « m\u00e8ne » nulle part ailleurs qu\u2019\u00e0 sa propre continuation.<\/p>\n Cette phrase du r\u00e9veil, alors, n\u2019est ni \u00e9nigme ni r\u00e9ponse. Elle est le premier souffle d\u2019une journ\u00e9e de pens\u00e9e. Et noter cette phrase, c\u2019est accepter de se mettre en route, sans garantie d\u2019arriv\u00e9e.<\/p>\n Peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 le lien ultime entre v\u00e9rit\u00e9 et mensonge, \u00e0 travers le mouvement : la v\u00e9rit\u00e9 serait de consentir \u00e0 ce cheminement sans fin ; le mensonge, de pr\u00e9tendre en \u00eatre sorti, d\u2019avoir trouv\u00e9 le « b\u00e9n\u00e9fice » qui justifierait d\u2019abandonner la marche.<\/p>\n Ce texte, maintenant, est lui-m\u00eame une marche. Le lecteur qui le parcourt refait le chemin avec moi, du r\u00e9veil \u00e0 l\u2019insight final, et ressent \u00e0 son tour ce mouvement de l\u2019esprit qui ne cherche pas \u00e0 arriver, mais \u00e0 cheminer.<\/p>\n Je pourrais me contenter de cet accomplissement, si, comme d\u2019habitude apr\u00e8s tout accomplissement, je n\u2019\u00e9prouvais soudain la pr\u00e9sence de cette minuscule faille qui me place dans la pr\u00e9sence de l\u2019inachev\u00e9. Reste \u00e0 savoir si j\u2019obtemp\u00e8re \u00e0 l\u2019appel de cette faille, et de plus si j\u2019obtemp\u00e8re de bon gr\u00e9 ou pas. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est temps de s\u2019interroger sur le bien-fond\u00e9 d\u2019une pers\u00e9v\u00e9rance qui ne cacherait qu\u2019obstination t\u00eatue et pu\u00e9rile.<\/p>\n \u00c0 moins que je ne m\u2019interroge pas simultan\u00e9ment que je pers\u00e9v\u00e8re, que j\u2019\u00e9carte au loin la position m\u00e9ta vis-\u00e0-vis de ce que j\u2019\u00e9cris au moment o\u00f9 je l\u2019\u00e9cris. Que je me dise : gardons le meilleur (ou le pire) pour la fin. Quelle fin ? Celle du texte, la mienne, peu importe. Le tout \u00e9tant de conserver quelque chose en dehors de ce mouvement se confondant avec la pers\u00e9v\u00e9rance. Preuve que l\u2019on cherche une preuve, preuve qu\u2019il y a bien un meurtre, en tout cas un d\u00e9lit \u00e0 vouloir jouer ainsi avec la pens\u00e9e, l\u2019esprit, voire l\u2019\u00e2me.<\/p>\n La faille est le lieu o\u00f9 le mouvement prend conscience de lui-m\u00eame. Et cette conscience est \u00e0 la fois ce qui le menace d\u2019arr\u00eat et ce qui l\u2019oblige \u00e0 repartir. \u00c9crire, d\u00e8s lors, n\u2019est pas raconter la marche. C\u2019est marcher sur la faille.<\/p>\n Et puis vient l\u2019\u00e9preuve du faire. L\u2019exp\u00e9rience pratico-pratique : se lancer dans la cr\u00e9ation d\u2019un vrai livre bilingue, naviguer parmi les \u00e9cueils innombrables que cette petite folie impose. Trop d\u2019outils diff\u00e9rents multiplient les points de rupture.<\/p>\n On se d\u00e9bat, panique dans les sables mouvants. Cr\u00e9ation de pages « plaintext » — \u00e9chec partiel. M\u00eame en « plaintext », Notion ajoute du formatage invisible.<\/p>\n Donc, \u00e9crire avant d\u2019\u00e9crire<\/strong> : r\u00e8gles et contraintes.<\/p>\n Questions \u00e0 poser avant de courir :<\/strong><\/p>\n Principe :<\/strong><\/p>\n Outils :<\/strong><\/p>\n Notion excelle pour :<\/strong><\/p>\n Notion \u00e9choue pour :<\/strong><\/p>\n Pour l\u2019\u00e9dition bilingue, la r\u00e9partition s\u2019impose :<\/strong><\/p>\n Alternance.<\/strong> Dans une respiration, il y a deux phases : l\u2019inspiration, l\u2019expiration. C\u2019est ce que l\u2019on per\u00e7oit. Mais on oublie qu\u2019il existe un espace entre ces deux phases. On l\u2019oublie comme on oublie les lettres et les blancs entre les lettres, une fois que l\u2019on a appris \u00e0 lire.<\/p>\n Illustration<\/strong> L’artiste Marcel Duchamp descendant un escalier dans une image \u00e0 exposition multiple rappelant son c\u00e9l\u00e8bre tableau \"Nu descendant un escalier\". <\/p>",
"content_text": " *Marcher est plus int\u00e9ressant que de s\u2019arr\u00eater*. Je me r\u00e9veille avec cette phrase, et presque aussit\u00f4t il faut que je la note. Est-elle une \u00e9nigme ou une r\u00e9ponse \u00e0 une question que je m\u2019\u00e9tais pos\u00e9e la veille ? Impossible d\u2019en d\u00e9cider avant de l\u2019avoir examin\u00e9e sous toutes ses coutures. Comme je suis dans l\u2019h\u00e9breu jusqu\u2019aux yeux en ce moment, j\u2019aurais tendance \u00e0 penser \u00e0 une compression (\u05d3\u05bc\u05b0\u05d7\u05b4\u05d9\u05e1\u05d5\u05bc\u05ea, *d\u2019hisut*). Et comme je flotte avec pers\u00e9v\u00e9rance entre v\u00e9rit\u00e9 et mensonge, il y a de grandes chances de percevoir une relation entre ces diff\u00e9rents concepts li\u00e9s au mouvement. Mouvement qui n\u2019est pas un mouvement physique, mais un mouvement de la pens\u00e9e, de l\u2019esprit, voire de l\u2019\u00e2me. La langue h\u00e9bra\u00efque, par sa structure racinaire et sa densit\u00e9 s\u00e9mantique, est un outil de compression conceptuelle. Un mot, une racine, contient un champ de significations en puissance. J\u2019admets sans peine que ce mouvement purement psychique est incomplet, et que corr\u00e9l\u00e9 \u00e0 la marche v\u00e9ritable, voire \u00e0 la course \u00e0 pied, il b\u00e9n\u00e9ficierait d\u2019une toute autre amplitude. Si toutefois le but \u00e9tait de chercher ou de trouver un b\u00e9n\u00e9fice quelconque \u00e0 un mouvement, quel qu\u2019il soit. L\u2019id\u00e9e de \u00ab b\u00e9n\u00e9fice \u00bb pr\u00e9suppose un point d\u2019arr\u00eat, un compte \u00e0 rendre, une \u00e9conomie. Or, le mouvement dont je parle semble \u00e9chapper \u00e0 cette comptabilit\u00e9. Il est d\u00e9pense pure. Comme le souffle. Il ne \u00ab m\u00e8ne \u00bb nulle part ailleurs qu\u2019\u00e0 sa propre continuation. Cette phrase du r\u00e9veil, alors, n\u2019est ni \u00e9nigme ni r\u00e9ponse. Elle est le premier souffle d\u2019une journ\u00e9e de pens\u00e9e. Et noter cette phrase, c\u2019est accepter de se mettre en route, sans garantie d\u2019arriv\u00e9e. Peut-\u00eatre est-ce l\u00e0 le lien ultime entre v\u00e9rit\u00e9 et mensonge, \u00e0 travers le mouvement : la v\u00e9rit\u00e9 serait de consentir \u00e0 ce cheminement sans fin ; le mensonge, de pr\u00e9tendre en \u00eatre sorti, d\u2019avoir trouv\u00e9 le \u00ab b\u00e9n\u00e9fice \u00bb qui justifierait d\u2019abandonner la marche. Ce texte, maintenant, est lui-m\u00eame une marche. Le lecteur qui le parcourt refait le chemin avec moi, du r\u00e9veil \u00e0 l\u2019insight final, et ressent \u00e0 son tour ce mouvement de l\u2019esprit qui ne cherche pas \u00e0 arriver, mais \u00e0 cheminer. Je pourrais me contenter de cet accomplissement, si, comme d\u2019habitude apr\u00e8s tout accomplissement, je n\u2019\u00e9prouvais soudain la pr\u00e9sence de cette minuscule faille qui me place dans la pr\u00e9sence de l\u2019inachev\u00e9. Reste \u00e0 savoir si j\u2019obtemp\u00e8re \u00e0 l\u2019appel de cette faille, et de plus si j\u2019obtemp\u00e8re de bon gr\u00e9 ou pas. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il est temps de s\u2019interroger sur le bien-fond\u00e9 d\u2019une pers\u00e9v\u00e9rance qui ne cacherait qu\u2019obstination t\u00eatue et pu\u00e9rile. \u00c0 moins que je ne m\u2019interroge pas simultan\u00e9ment que je pers\u00e9v\u00e8re, que j\u2019\u00e9carte au loin la position m\u00e9ta vis-\u00e0-vis de ce que j\u2019\u00e9cris au moment o\u00f9 je l\u2019\u00e9cris. Que je me dise : gardons le meilleur (ou le pire) pour la fin. Quelle fin ? Celle du texte, la mienne, peu importe. Le tout \u00e9tant de conserver quelque chose en dehors de ce mouvement se confondant avec la pers\u00e9v\u00e9rance. Preuve que l\u2019on cherche une preuve, preuve qu\u2019il y a bien un meurtre, en tout cas un d\u00e9lit \u00e0 vouloir jouer ainsi avec la pens\u00e9e, l\u2019esprit, voire l\u2019\u00e2me. La faille est le lieu o\u00f9 le mouvement prend conscience de lui-m\u00eame. Et cette conscience est \u00e0 la fois ce qui le menace d\u2019arr\u00eat et ce qui l\u2019oblige \u00e0 repartir. \u00c9crire, d\u00e8s lors, n\u2019est pas raconter la marche. C\u2019est marcher sur la faille. *** Et puis vient l\u2019\u00e9preuve du faire. L\u2019exp\u00e9rience pratico-pratique : se lancer dans la cr\u00e9ation d\u2019un vrai livre bilingue, naviguer parmi les \u00e9cueils innombrables que cette petite folie impose. Trop d\u2019outils diff\u00e9rents multiplient les points de rupture. - Le formatage \u00ab Notion-flavored markdown \u00bb ne se convertit pas proprement en markdown standard. - Les blocs Notion (empty-block, etc.) cr\u00e9ent des sauts de ligne impr\u00e9visibles. - Les balises sp\u00e9ciales (, etc.) polluent le texte export\u00e9. - Perte de temps : deux heures \u00e0 cr\u00e9er des pages inutilisables. On se d\u00e9bat, panique dans les sables mouvants. Cr\u00e9ation de pages \u00ab plaintext \u00bb \u2014 \u00e9chec partiel. M\u00eame en \u00ab plaintext \u00bb, Notion ajoute du formatage invisible. Donc, **\u00e9crire avant d\u2019\u00e9crire** : r\u00e8gles et contraintes. - Notion n\u2019est pas un \u00e9diteur de texte brut. - Le copier-coller vers Obsidian ou tout autre \u00e9diteur markdown est impr\u00e9visible. - La perte de temps est garantie si l\u2019on n\u00e9glige la structure. **Questions \u00e0 poser avant de courir :** - O\u00f9 doit aller le texte final ? (Obsidian, LaTeX, PDF\u2026) - Quel format source choisir ? (Notion, markdown pur, texte brut\u2026) - Existe-t-il un script de validation ? (comme `check_paragraphs.py`) - Comment adapter la solution au flux de travail existant ? - Comment \u00e9viter d\u2019imposer un nouveau format interm\u00e9diaire ? ### Privil\u00e9gier les corrections incr\u00e9mentales **Principe :** - Petites corrections cibl\u00e9es valent mieux qu\u2019une r\u00e9\u00e9criture compl\u00e8te. - V\u00e9rification imm\u00e9diate apr\u00e8s chaque modification. - Garder le contr\u00f4le des fichiers sources. **Outils :** - Guide de corrections num\u00e9rot\u00e9es. - Script de validation \u00e0 ex\u00e9cuter entre chaque \u00e9tape. - Le feedback rapide entretient la motivation. ### Utiliser les bons outils pour la bonne part du chemin **Notion excelle pour :** - Organiser des notes et des fragments. - Cr\u00e9er des bases de donn\u00e9es relationnelles. - Comparer visuellement des versions (colonnes parall\u00e8les). - Documenter un processus, comme cette page m\u00eame. **Notion \u00e9choue pour :** - \u00c9diter de longs textes destin\u00e9s \u00e0 l\u2019export. - G\u00e9n\u00e9rer un markdown propre et portable. - Remplacer un \u00e9diteur de texte d\u00e9di\u00e9. **Pour l\u2019\u00e9dition bilingue, la r\u00e9partition s\u2019impose :** - Obsidian ou VSCode pour les fichiers `.md`. - Un script Python pour la validation et la coh\u00e9rence. - Notion pour la cartographie du processus et la documentation des choix. *** **Alternance.** Dans une respiration, il y a deux phases : l\u2019inspiration, l\u2019expiration. C\u2019est ce que l\u2019on per\u00e7oit. Mais on oublie qu\u2019il existe un espace entre ces deux phases. On l\u2019oublie comme on oublie les lettres et les blancs entre les lettres, une fois que l\u2019on a appris \u00e0 lire. **Illustration** L'artiste Marcel Duchamp descendant un escalier dans une image \u00e0 exposition multiple rappelant son c\u00e9l\u00e8bre tableau \"Nu descendant un escalier\". ",
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"title": "Soutenir Le Dibbouk : pour un web artisanal et ind\u00e9pendant",
"date_published": "2026-01-23T15:42:20Z",
"date_modified": "2026-01-23T17:18:31Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": " Depuis sa cr\u00e9ation, Le Dibbouk se veut un espace de ralentissement. Dans un web satur\u00e9 par l’imm\u00e9diatet\u00e9, la publicit\u00e9 et les algorithmes, ce carnet reste un lieu de lecture et de r\u00e9flexion que je souhaite garder le plus pur possible.<\/p>\n Tenir cette ligne a un sens, mais aussi un co\u00fbt. Pour rester fid\u00e8le \u00e0 l’esprit du web artisanal — sans traqueurs, sans fen\u00eatres surgissantes et sans contenus sponsoris\u00e9s — je fais le choix de l’ind\u00e9pendance radicale. Ici, vos donn\u00e9es ne sont pas \u00e0 vendre, et votre attention n’est pas une marchandise.<\/p>\n L’existence technique du site repose sur des frais fixes annuels : l’h\u00e9bergement des serveurs et le maintien du nom de domaine. Jusqu’ici, j’ai assum\u00e9 ces co\u00fbts seul, mais pour que l’aventure puisse durer et se d\u00e9velopper, je sollicite aujourd’hui votre aide.\"<\/p>\n J’ai choisi la plateforme Liberapay, car elle partage ces valeurs de transparence et de logiciel libre. Vous pouvez y mettre en place un soutien r\u00e9current, m\u00eame tr\u00e8s modeste (quelques centimes par semaine), qui permet de stabiliser le budget du site.<\/p>\n Soutenir Le Dibbouk sur Liberapay<\/a><\/p>\n
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\nCette \u00e9bauche pose les fondations d\u2019un r\u00e9cit qui pourrait s\u2019approfondir vers :<\/p>\n\n
\nL\u2019enjeu dramatique r\u00e9side dans le choc entre deux modes d\u2019\u00eatre au monde : l\u2019extraction contre la r\u00e9sonance, la parole contre l\u2019\u00e9coute, la construction contre l\u2019accord.<\/li>\n<\/ul>",
"content_text": " --- **Titre provisoire :** *La Symphosph\u00e8re* ou *L'Accordeur* **\u00c9pigraphe :** *\"Ce que vous appelez silence est notre plus grande cacophonie.\"* \u2014 Ancien proverbe de Caelus --- **Premier jet \u2014 Chapitre 1 : Le D\u00e9saccord** Le vaisseau *Harmonius* se posa dans un murmure d\u2019antigrav, silencieux comme tout ce que concevait l\u2019Union Terrienne. \u00c0 travers le hublot, le lieutenant Elara Voss contempla le paysage de Caelus. Ce n\u2019\u00e9tait pas une ville. Pas au sens humain. Il n\u2019y avait ni tours, ni routes, ni grilles. \u00c0 la place, des structures organiques et cristallines \u00e9mergeaient du sol comme des stalagmites g\u00e9antes, dispos\u00e9es en spirales fractales. Entre elles, des filaments d\u2019\u00e9nergie lumineuse palpitaient doucement, tels des nervures. Rien ne bougeait, et pourtant tout semblait\u2026 vibrer. \u2014 Rien ne correspond aux scans architecturaux de la base de donn\u00e9es, commenta Kaelen, le x\u00e9no-arch\u00e9ologue. Pas de m\u00e9tal, pas d\u2019\u00e9lectronique concentr\u00e9e. On dirait une for\u00eat min\u00e9rale. \u2014 Les signes de vie ? demanda Elara. \u2014 Massifs. Des milliers de signatures biom\u00e9triques, mais dispers\u00e9es de fa\u00e7on homog\u00e8ne. Pas de foyers, pas de centres administratifs. Comme si toute la plan\u00e8te \u00e9tait une seule cit\u00e9. Ils avaient atterri en p\u00e9riph\u00e9rie de la zone la plus dense, l\u00e0 o\u00f9 les structures \u00e9taient plus basses, comme des notes graves avant le crescendo. La mission \u00e9tait simple : premier contact, \u00e9valuation du niveau technologique, \u00e9change culturel si possible. Une routine. Le sas s\u2019ouvrit. L\u2019air \u00e9tait frais, charg\u00e9 d\u2019un parfum d\u2019ozone et de quelque chose d\u2019autre\u2026 une sensation presque auditive, comme un bourdonnement \u00e0 la limite du perceptible. Elara sortit, son enregistreur environnemental \u00e0 la main. Elle per\u00e7ut alors le premier paradoxe : *le silence*. Aucun bruit de machine, aucun cri, aucun murmure de voix. Seul le souffle du vent entre les structures, qui produisait des tonalit\u00e9s changeantes, m\u00e9lancoliques et complexes. \u2014 Ils doivent communiquer par signes, ou par ph\u00e9romones, avan\u00e7a Kaelen, ajustant ses capteurs. C\u2019est alors qu\u2019*Elle* arriva. Aucun pas n\u2019annon\u00e7a sa venue. Elle sembla simplement \u00e9merger de la lumi\u00e8re diffuse, glissant entre deux grandes colonnes iris\u00e9es. Son corps \u00e9tait \u00e9lanc\u00e9, recouvert d\u2019une peau nacr\u00e9e qui changeait subtilement de teinte selon l\u2019angle de la lumi\u00e8re. Pas de bouche visible. Mais ses mains\u2026 longues, aux doigts multiples, qui semblaient fr\u00e9mir en permanence. Elle s\u2019arr\u00eata \u00e0 trois m\u00e8tres. Et sans geste, sans son, Elara sentit une *pr\u00e9sence* se former dans son esprit. Ce n\u2019\u00e9tait pas une voix. C\u2019\u00e9tait une **sensation tonale**, une note fondamentale, grave et apaisante, accompagn\u00e9e d\u2019un sentiment-image : *Bienvenue. Curiosit\u00e9. Observation.* \u2014 Mon dieu\u2026 elle t\u00e9l\u00e9pathe, chuchota Kaelen. \u2014 Non, r\u00e9pondit Elara, les yeux \u00e9carquill\u00e9s. Ce n\u2019est pas t\u00e9l\u00e9pathique. C\u2019est\u2026 acoustique. Elle projette une fr\u00e9quence que mon cerveau interpr\u00e8te comme une \u00e9motion. La Caelusienne leva une main. Du bout de ses doigts, une vibration presque visible fit trembler l\u2019air. En r\u00e9ponse, la colonne derri\u00e8re elle \u00e9mit un l\u00e9ger *hum*, une tierce mineure parfaite. Puis une autre colonne plus loin r\u00e9pondit, une quinte. En quelques secondes, une br\u00e8ve phrase musicale se propagea dans la ville-structure, comme un \u00e9cho organis\u00e9. \u2014 Elle vient de dire quelque chose \u00e0 sa cit\u00e9, r\u00e9alisa Elara. Et la cit\u00e9 a r\u00e9pondu. **Chapitre 2 : La Gamme des petites choses** Les jours suivants furent une lente immersion dans le vertige. Les Caelusiens n\u2019avaient pas de langage parl\u00e9. Leur communication \u00e9tait une modulation de fr\u00e9quences subtiles, \u00e9mises par des membranes sous leur peau, per\u00e7ues par des organes en forme de lyre sur leur cr\u00e2ne. Leur \u00e9criture ? Des patterns de vibrations encod\u00e9s dans des cristaux r\u00e9sonants, qu\u2019ils \u00ab lisaient \u00bb en les effleurant. Leur technologie n\u2019utilisait ni roue, ni levier, ni \u00e9lectricit\u00e9. Elle utilisait la **r\u00e9sonance harmonique**. Elara les observa un jour \u00ab construire \u00bb. Un groupe se rassembla autour d\u2019un amas de poussi\u00e8re min\u00e9rale. Ils commenc\u00e8rent \u00e0 \u00e9mettre, ensemble, un accord complexe. La poussi\u00e8re se mit \u00e0 vibrer, \u00e0 danser, \u00e0 s\u2019organiser en filaments, puis en structures, comme du sable sur une plaque chantante, mais \u00e0 une \u00e9chelle monumentale. En quelques heures, une nouvelle \u00ab colonne-habitat \u00bb s\u2019\u00e9leva, parfaitement accord\u00e9e aux structures voisines, int\u00e9gr\u00e9e \u00e0 la symphonie g\u00e9om\u00e9trique de la cit\u00e9. \u2014 Ils ne b\u00e2tissent pas, comprit Kaelen, sid\u00e9r\u00e9. Ils *composent*. La mati\u00e8re est leur instrument, et l\u2019harmonie leur outil. Leur soci\u00e9t\u00e9 n\u2019avait ni gouvernement, ni lois \u00e9crites. L\u2019ordre social \u00e9mergeait de \u00ab l\u2019Accord Global \u00bb, une symphonie environnementale constante \u00e0 laquelle chaque individu s\u2019ajustait. Un conflit naissait-il ? Il se manifestait par une dissonance locale. Les anciens, les \u00ab Accordeurs \u00bb, intervenaient alors non pour juger, mais pour proposer une nouvelle fr\u00e9quence de conciliation, un intervalle qui transformerait le conflit en contrepoint enrichissant. Elara apprit \u00e0 percevoir, non pas avec ses oreilles, mais avec son corps tout entier. Elle apprit que le \u00ab vent \u00bb qu\u2019elle entendait n\u2019\u00e9tait pas al\u00e9atoire : il \u00e9tait canalis\u00e9, sculpt\u00e9 par les structures pour apporter des nutriments, polir les surfaces, et diffuser les messages \u00e0 grande \u00e9chelle. La ville enti\u00e8re \u00e9tait un instrument vivant, et ses habitants en \u00e9taient les musiciens. **Chapitre 3 : La dissonance** La crise survint le dixi\u00e8me jour. Une \u00e9quipe terrienne, en analysant une \u00ab zone r\u00e9sonante \u00bb, activa par inadvertance un scanner \u00e0 impulsion magn\u00e9tique. Pour les humains, un simple clic. Pour les Caelusiens, ce fut un coup de gong strident et discordant, une violence sonore pure qui se propagea comme une onde de choc dans le r\u00e9seau sensible de la cit\u00e9. L\u2019effet fut imm\u00e9diat. Les structures p\u00e2lirent. Les Caelusiens, toujours si gracieux, se tordirent de douleur, leurs \u00e9missions devinrent chaotiques, criardes. La belle harmonie ambiante se brisa en un chaos de grincements mentaux. L\u2019Accordeur principal, celui qui avait accueilli Elara, vint \u00e0 elle. Son \u00e9mission n\u2019\u00e9tait plus une note apaisante, mais un glissando de souffrance et d\u2019incompr\u00e9hension. L\u2019image-sentiment qui frappa Elara fut celle d\u2019une toile d\u2019araign\u00e9e parfaite, soudain d\u00e9chir\u00e9e par un b\u00e2ton. \u2014 Nous avons bless\u00e9 leur monde, r\u00e9alisa-t-elle, le c\u0153ur serr\u00e9. Pas physiquement. Musicalement. Les protocoles de l\u2019Union pr\u00e9voyaient des compensations mat\u00e9rielles : \u00e9nergie, m\u00e9dicaments, technologie. Mais comment compenser une blessure de l\u2019harmonie ? Comment r\u00e9parer une symphonie d\u00e9chir\u00e9e ? **Chapitre 4 : La note de r\u00e9paration** Kaelen voulait \u00e9vacuer, appliquer le protocole de \u00ab non-interf\u00e9rence \u00bb. Mais Elara refusa. Elle avait pass\u00e9 des jours \u00e0 \u00e9couter. Maintenant, elle devait *r\u00e9pondre*. Elle se souvint d\u2019une le\u00e7on des Accordeurs : chaque \u00eatre, chaque objet, poss\u00e8de une fr\u00e9quence fondamentale, son \u00ab chant propre \u00bb. La gu\u00e9rison passait par la r\u00e9sonance avec cette fr\u00e9quence. Elle se dirigea vers la source de la dissonance, la zone du scan. Elle ignora son \u00e9quipement, ferma les yeux, et se concentra sur la vibration r\u00e9siduelle de la terre, de l\u2019air, des structures bless\u00e9es. Ce n\u2019\u00e9tait plus de la science. C\u2019\u00e9tait de l\u2019empathie pure. Et puis, elle chanta. Pas avec des mots. Avec une note unique, tenue, qu\u2019elle tira du plus profond de son souffle, cherchant \u00e0 retrouver la fr\u00e9quence originelle du lieu, celle qu\u2019elle y avait per\u00e7ue avant la rupture. Ce fut faible, imparfait, humain. Mais de partout, des Caelusiens se tourn\u00e8rent vers elle. Un, puis dix, puis cent. Ils per\u00e7urent l\u2019intention, l\u2019effort pour *comprendre*, et non pour dominer. L\u2019Accordeur s\u2019approcha. Il joignit sa propre fr\u00e9quence \u00e0 celle d\u2019Elara, stabilisant sa note, la purifiant. Puis un autre fit de m\u00eame, ajoutant un harmonique. Bient\u00f4t, un ch\u0153ur d\u2019\u00eatres enveloppa la zone bless\u00e9e, tissant une nouvelle phrase musicale, non plus pour effacer la dissonance, mais pour l\u2019int\u00e9grer, la transformer en un motif poignant dans la grande partition de la cit\u00e9. La cicatrice sonore \u00e9tait toujours l\u00e0, mais elle \u00e9tait devenue m\u00e9moire, rappel, et non plus douleur ouverte. **\u00c9pilogue : Le nouvel accord** Elara resta sur Caelus. L\u2019Union Terrienne, perplexe, classa le monde comme \u00ab prot\u00e9g\u00e9, civilisation non-technologique \u00e0 haut d\u00e9veloppement philosophique \u00bb. Ils \u00e9taient pass\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de l\u2019essentiel. Assise sur une colline, Elara regardait la cit\u00e9 vibrer sous le double coucher de soleils. Elle ne percevait plus le silence. Elle entendait maintenant la musique des petites choses : le chant des cristaux en croissance, le bourdonnement des flux d\u2019\u00e9nergie, le contrepoint des \u00e9changes lointains entre Accordeurs. Elle avait appris que la plus grande technologie n\u2019\u00e9tait pas la ma\u00eetrise de la mati\u00e8re, mais l\u2019art de l\u2019\u00e9coute. Que la paix n\u2019\u00e9tait pas l\u2019absence de conflit, mais la capacit\u00e9 \u00e0 transformer la dissonance en richesse. Sur son journal, elle n\u2019\u00e9crivit pas de rapport. Elle nota une simple phrase, dict\u00e9e par l\u2019Accordeur : *\u00ab Vous cherchiez des villes de pierre et de lumi\u00e8re. Nous habitons des symphonies. Vous parlez de conqu\u00eate. Nous parlons d\u2019accord. L\u2019univers ne bruisse-t-il pas d\u00e9j\u00e0 de la musique de toute chose ? Il ne reste qu\u2019\u00e0 apprendre \u00e0 l\u2019entendre. \u00bb* Et dans le grand concert de Caelus, une nouvelle voix, timide mais sinc\u00e8re, avait trouv\u00e9 sa place. Une voix humaine, devenue enfin harmonique. --- **Note de l'auteur** : Cette \u00e9bauche pose les fondations d\u2019un r\u00e9cit qui pourrait s\u2019approfondir vers : - La d\u00e9couverte d\u2019une \u00ab symphonie originelle \u00bb cach\u00e9e dans le cosmos. - L\u2019arriv\u00e9e d\u2019une seconde exp\u00e9dition humaine, militaire celle-l\u00e0, qui percevra l\u2019harmonie comme une faiblesse \u00e0 exploiter. - Le voyage d\u2019un Accordeur sur Terre, confront\u00e9 au bruit et au chaos de l\u2019humanit\u00e9, et tentant d\u2019y enseigner une autre fa\u00e7on d\u2019\u00e9couter. L\u2019enjeu dramatique r\u00e9side dans le choc entre deux modes d\u2019\u00eatre au monde : l\u2019extraction contre la r\u00e9sonance, la parole contre l\u2019\u00e9coute, la construction contre l\u2019accord. ",
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"date_published": "2026-01-25T20:00:00Z",
"date_modified": "2026-01-26T11:16:42Z",
"author": {"name": "Patrick Blanchon"},
"content_html": "7 janvier 2026<\/h2>\n
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8 janvier 2026<\/h2>\n
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9 janvier 2026<\/h2>\n
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\nMais loin de s’absorber dans l’habile enchev\u00eatrement des fictions qui le composent, il c\u00e9da moins \u00e0 l’attrait des aventures rapport\u00e9es qu’aux pouvoirs exerc\u00e9s par les rythmes successifs des phrases. <\/p>\n<\/blockquote>\n\n
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12 janvier 2026<\/h2>\n
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13 janvier 2026<\/h2>\n
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26 janvier 2026<\/h3>\n
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Utiliser les bons outils pour la bonne part du chemin<\/h3>\n
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