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9 octobre 2025 — Le dibbouk

La lisière

décembre 2025, reprise de ce texte écrit en octobre 2025

Ce matin, Chaville, huit heures. J’ai pris le vélo sans but précis, juste pour sortir de l’appartement où les mots tournaient en rond depuis trois jours.

La forêt commence après le pont. Odeur d’humus, écorce humide, cette lisière où la parole cesse. Le corps trouve sa cadence. Les jambes prennent le relais de la tête.

Je ne fuis pas. Je tiens au bord.

Chaque jour un peu plus loin. La route gagne sur la pièce. Vingt kilomètres hier, vingt-cinq aujourd’hui. Pas de l’héroïsme. Juste allonger la distance jusqu’à ce que le nom s’use.

La colère revient par vagues. Pas un cri. Une nappe qui monte, régulière, exacte. Elle s’est déposée quelque part entre les côtes et le sternum. Je pédale pour la diluer.

L’étang de Ville-d’Avray, surface lisse. Je m’arrête. La roue avant tourne encore dans le vide. Un chien aboie quelque part, sans insister.

On voudrait disparaître. On reste. On voudrait rester, mais autrement : n’être plus que jambes, souffle, goudron. Que la tête décroche.

La haine gonfle. Pas pour détruire. Pour tenir l’aveu à distance. Compter les fautes, les miennes, les siennes. Compter encore. Les nombres n’ouvrent rien.

L’amour n’est pas cela. Ce n’est pas l’effort. Ce n’est pas la dette payée de plus. Ce n’est pas comprendre. C’est laisser être.

Le vent plisse à peine la surface de l’étang. Les arbres se succèdent. La chaîne claque.

Je repars vers Sèvres. Quinze kilomètres encore avant de rentrer.

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