Le Dibbouk

Carnets autofictifs, explorations littéraires et réflexions sur l'art

Octobre 2025 | en guise de lettre d’information

Si octobre a été le mois des amorces et des expérimentations, novembre s’annonce comme celui de la consolidation. La structure en newsletter fait ses preuves, poursuivons donc sur cette lancée, en (…)
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Carnets | novembre 2025

29 novembre 2025

[...] Ça montre un homme qui voit très clair dans la logique du prestige contemporain – même à petite échelle – et qui en est profondément écœuré. Il a compris que l’aura d’un artiste ou d’une figure publique est un capital constitué par les autres, par des « petits épargnants » d’attention et d’argent, et que la tentation est grande de les « siphonner » via goodies et dérivés. En même temps, il sait qu’il n’est pas complètement extérieur à ce système, qu’en tant que peintre il pourrait – ou a déjà commencé à – jouer ce jeu. L’homme de 2019 est donc pris entre une lucidité critique forte et une position inconfortable : il juge ce commerce symbolique, s’y sent impliqué, et cherche une figure comme Diogène pour valider son dégoût et sa volonté, au moins en paroles, de s’en tenir à distance.[...] -- ? [...] Parce que cette réalité lui tombe pile là où ça fait le plus mal : son orgueil et sa honte. est-ce que ça ne casse pas le fantasme d'exception : Il aime se raconter qu’il est du côté de l’art, de la recherche, de l’ivresse “propre”. Or ce système de micro-aura dit l’inverse : tu as un nom, tu as des gens qui te suivent, donc tu es aussi une boutique potentielle. Ça le renvoie à Dali–Lanvin, Gainsbourg–billet, le peintre qui devient logo. Il découvre qu’il n’est pas “hors système”, mais dedans. ne pas oublier Saint-Antoine mon petit bonhomme, la tentation : Elle le met face à sa propre tentation. Ce qui lui dégoûte, ce n’est pas seulement les autres qui lancent des goodies, c’est le fait qu’il sent très bien qu’il pourrait le faire lui aussi. Qu’il pourrait monétiser son aura, flatter un “petit fan-club”, vendre des morceaux de lui. Il ne supporte pas cette part de lui qui, quelque part, a envie d’être désirée et d’en vivre. Qu'est ce qui va rester de sacré si tu piétines ça aussi : va t'il piétiner sa représentation sacrée de l’art. Pour lui, la peinture, l’écriture, c’est lié à quelque chose de grave, de vital, presque chamanique. Donc voir ça : ramené à des “produits dérivés”, des “fonds de tiroirs”, c’est comme voir profaner un lieu qu’il tient pour sacré. Il préfère la figure de Diogène dans son tonneau à celle du créateur avec boutique en ligne. La réalité c'est que les choses n'existent plus sans prix, la valeur est devenue le prix. Les “petits épargnants”, ce sont des gens qui donnent temps, argent, attention. Il sait ce que c’est que manquer. L’idée de vivre en pompant leur manque (de sens, de beauté, de lien) lui est insupportable. Il y voit une forme de prédation affective et économique. Et, derrière tout ça, il y a sa vieille haine de lui-même. Plus il comprend le mécanisme, plus il se voit comme quelqu’un qui pourrait y céder. Donc la lucidité tourne en auto-dégoût : “je ne vaux pas mieux”. D’où ce ton : pas seulement critique, mais presque nauséeux. [...] donc nous y voici : si le péché c'est l'erreur , on peut dire que lui péche pas pure débilité, il ne veux pas comprendre les règles de ce jeu ( je ), la vérité c'est qu'il veut inventer les siennes. L'idéaliste rejoint le dictateur. après ça comment se taire le plus profondément possible, s'enterrer dans le silence, se pétrifier en silex, granit. [...] et ce n'était pas tant le honte que le dégout auquel il fait face|couper{180}

palimpsestes

Carnets | Phrases

Novembre 2025| phrases

01 novembre 2025 Le vrai Bourgeois, c’est-à-dire, dans un sens moderne et aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules. --Léon Bloy, Exégèse des lieux communs. [Mots-clés : borne, formule] L’enseignement est supérieur. La rentrée est littéraire. La dette est publique. Le secteur est privé. La défense est nationale. Les têtes sont chercheuses. L’intérêt est général. L’intelligence est artificielle. -- Guillaume vissac Septembre 2025 [Mots-clef : Antanaclase, parataxe, parodie] 02 novembre 2025 L’art, les préoccupations intellectuelles, les sciences de la nature, de nombreuses formes d’érudition florissaient très près, dans le temps et dans l’espace, des lieux de massacre et des camps de la mort. C’est la nature et la signification d’une telle proximité qu’il faut examiner. Pour quelles raisons les traditions et les modèles de conduite humanistes ont-ils si mal endigué la sauvagerie politique ? Ont-ils en réalité constitué un frein, ou bien est-il plus sage de reconnaître dans la culture humaniste des appels pressants à l’autoritarisme et à la cruauté ? -- George Steiner , Dans le château de Barbe Bleue [Mots-clef : Humanisme, barbarie] 04 novembre 2025 Et c’est alors que je vis le paon. Du toit en terrasse d’une maison voisine où flottait du linge mis à sécher, il sauta sur le rempart de sacs de sable, s’avança majestueusement jusqu’en son milieu, fit mine de déployer sa longue queue en une roue dont les nombreux yeux devaient simuler un monstre et effrayer tout agresseur potentiel, referma cependant son éventail de plumes à peine entrouvert, comme s’il venait seulement de remarquer que la ruelle trouée de nids-de-poule était déserte, déserte à l’exception d’un taxi qui rampait en arrière suivant une ligne serpentine, déserte : pas un rival en vue, pas un admirateur, pas un ennemi. -- Christoph Ransmeyr, Atlas d'un homme inquiet. [mot-clef : "je vis", Argos, Inde, Penjab, Atelier] Le pouvoir bourgeois fonde son libéralisme sur l’absence de censure, mais il a constamment recours à l’abus de langage." -- Bernard Noël, blog de Joacquim Sené, via Karl Dubostet Descartes [Mots-clef : Sensure, bon sens ] 06 novembre 2025 Si je me réfère à ces pages, c’est parce qu’elles sont consacrées à une idée centrale concernant la possibilité d’une nouvelle poétique en rupture totale avec la « dictature du discours » : « Dans toute grammaire, il y a une logique, et dans toute logique il y a une métaphysique. Si on veut renouveler un langage, ce n’est donc pas en opérant des jongleries verbales, des variétés “novatrices”, à l’intérieur de l’état donné de la langue, c’est en remontant jusqu’à la métaphysique ». C’est ce qu’a fait Heidegger en décelant dans les langues occidentales une pensée métaphysique particulière, « onto-théologique », c’est-à-dire coupée du monde et tournée vers les arrière-mondes dénoncés par Nietzsche. -- Laurent Margantin sur la géopoétique de Kenneth White [Mots-clés : Dictature du discours, grammaire, métaphysique] 08 novembre 2025 « Aujourd’hui la littérature est soutenue par une clientèle de déclassés ; nous sommes donc tous qui aimons la littérature des exilés sociaux et nous emportons la littérature dans le maigre bagage de cet exil. » -- Roland Barthes [Mots-clés : Nuit, gratuité, résistance] Bien que j’aie investi beaucoup d’efforts dans mon univers fictif, je ne pense pas vraiment l’avoir inventé. Je l’ai rencontré par hasard, et j’ai continué ainsi à tâtonner sans méthode précise – en laissant tomber un millénaire par-ci, en oubliant une planète par-là. Des gens sérieux et consciencieux, en le baptisant l’Univers de Hain, ont tenté d’en retracer l’histoire et d’en dérouler le fil chronologique. Personnellement, je l’appelle l’Ekumen, et je pense que c’est un cas désespéré. Son fil chronologique ressemble à ce qu’un chaton retire du panier à tricot, et son histoire est surtout constituée de trous. -- Ursula Le Guin L'anniversaire du monde [mots-clés : Univers, fiiction, ansible, nommer ] 10 novembre 2025 « Le non savoir n’est pas une ignorance, mais un acte difficile de dépassement de la connaissance ». --Gaston Bachelard lu sur le site de Judith Chancrin [Mots-clés : Non savoir, connaissance] 12 novembre 2025 « Ces deux types, le quinteux et le « moitrinaire », ont entre eux d’étranges ressemblances. Le premier modèle les chevauchées à travers l’Europe et les intrigues de la Malmaison ou des Tuileries sur le flux et le reflux de son pancréas. Le second confronte nos défaites à la forme de son nez ou à la coupe de ses cheveux. Il semble que Waterloo ait eu lieu pour fournir de la copie à Frédéric et Sedan pour en fournir à Émile. Nos désastres ont abouti à ces incontinents ». --Léon Daudet (in Souvenirs des milieux littéraires, politiques, artistiques et médicaux) [Mots-clés : Plagiat, moquerie] 13 novembre 2025 Ils parlaient une langue étrange, faite de mots empruntés, de concepts mal digérés. -- Georges Perec, Les Choses, 1965 [Mots-clés : jargon, paraître, grégaire] Ils avaient des machines à calculer d'une puissance incroyable, mais plus personne ne savait ce qu'il fallait calculer. --Jules Vernes, Paris au XXe siècle (écrit en 1863, prophétique) [mots-clés : blockchain, disruptif(ve)] La civilisation des machines est une civilisation de l’abdication --George Bernanos, La France et les robots. [mots-clés : responsabilité individuelle, fardeau de la liberté, choix, confort] 14 novembre 2025 La seule tâche de l’artiste, c’est d’explorer des significations possibles, dont chacune prise à part ne sera que mensonge (nécessaire) mais dont la multiplicité sera la vérité même de l’écrivain. --Roland Barthes ( en exergue de TUEURS DE FEMMES À CIUDAD JUÁREZ, 2666) [Mots-clés : Fiction et vérité] Les brouillons de Monsieur Ouine nous apprennent que cette passivité du créateur, si l’on peut dire, atteignait un degré peu commun. Il nous est donné, page après page, d’assister à l’apparition d’abord longuement indécise, puis tout à coup identifiée des images et des mouvements. --Daniel Pezeril ( Cahiers de Monsieur Ouine) [Mots-clés : Rester indécis le plus longtemps possible, orientation des oiseaux] 15 novembre 2025 Oui, mais voilà, ce qui s’impose et saute aux yeux, dès la rue, dès cette rue du vieux Bordeaux, c’est une science infusée du paysage, ce sont des procédures de ruse et de lecture, ce sont des affects presque inconnus et secrets, liés à des lieux éprouvés comme des territoires et parcourus depuis des siècles : appeaux imitant la grive, la caille ou le sanglier, filets à papillons, cordages, épuisettes et autres outils pour la pêche à pied, mais surtout filets et nasses de toutes tailles et de toutes sortes, à grandes ou à petites mailles, extensibles, souples, articulés. -- Jean-Christophe Bailly Le Dépaysement : Voyages en France [Mots-clés : retour, magasin de fourniture de pêche, ruses, armes pour l'attente] 16 novembre 2025 Je ne puis tout bonnement pas croire aux conclusions que je tire de mon état actuel, qui dure déja depuis presque un an, il est trop grave pour cela. Je ne sais méme pas si je puis dire que c’est un état nouveau. Voici ce que je pense en réalité : cet état est nouveau, j’en ai connu d’analogues, je n’en ai pas encore connu d’identique. Car je suis de pierre, je suis comme ma propre pierre tombale, il n’y a la aucune faille possible pour le doute ou pour la foi, pour l'amour ou la répulsion, pour le courage ou pour I’angoisse en particulier ou en général, seul vit un vague espoir, mais pas micux que ne vivent les inscriptions sur les tombes. --Franz Kafka, Journal, 15 novembre 1910 ( Livre de poche, biblio, traduction de Marthe Robert, page 16] Du reste, y a t'il quelqu'un devant qui je ne m'incline pas ? --Franz Kafka, journal , 6 novembre 1916, ( Livre de poche, biblio, traduction de Marthe Robert, page 450] [Mots-clés : atteindre l'os, longueur des textes selon les années ] 17 novembre 2025 Qui, parmi nos aînés, « fait face » aujourd’hui ? Qui nous propose un autre monde, même utopique, une pensée nouvelle, même désespérée ? Depuis quinze ans, quelle voix forte s’est élevée pour nous assurer que nous n’étions pas seuls à nous scandaliser des progrès du matérialisme et de la bêtise ? En guise de doctrine, on nous a offert quelques complots. En guise d’école littéraire, une technique de la ponctuation. En guise de renaissance religieuse, des abbés psychanalystes. En guise de mystique, l’absurde, et en guise de bonheur suprême, une espèce de confort standard. Une nouvelle revue littéraire vient de naître. Elle s’appelle Médiation. Médiation ! Pourquoi pas Compromis ? Notre siècle manquait déjà de cœur. Mais aujourd’hui il y a pire : il est en train de manquer d’esprit. --Jean-René Huguenin, "Une autre jeunesse"- la dernière jeunesse révoltée, édition du Seuil 1965 , page 58 [mots-clés : ritournelle, mélasse] Je la trouvai. Elle était dans le dernier wagon, un des rares compartiments d’où venait la pleine lumière du néon. Belle ou non, je ne sais plus. Très brune. Le double de mon âge. En jupe noire à grandes fleurs rouges, ses cuisses aux trois quarts découvertes, et me regardant fixement, comme je la regardais moi-même, accoudé à la porte. J’étais blond. Les coupe-coupe du train se déchaînaient pour nous, ils affûtaient notre œillade. Elle ne rabattit pas sa jupe sur ses genoux. Je fis durer le duel des regards jusqu’à ce qu’elle ait les joues en feu. J’entrai. Nous n’eûmes pas un mot. Quand je tirai le rideau du compartiment, éteignis le néon et allumai la veilleuse, j’entendis seulement, derrière mon dos, un murmure tomber d’une voix coupante comme un verdict : Cosi, puis un bruit de banquette. Je me retournai vers elle : elle s’était affalée, cambrée et exposée haut à la façon des bêtes, au milieu du siège où s’enfouissaient ses cheveux de suie sur lesquels sèchement je rejetai sa jupe. Pas de temps perdu en paroles ou agaceries, l’extrême, vite. L’assaut, l’épouvante. Quand nos deux machettes se heurtèrent, la mienne pulsant dans le poil d’or, la sienne dans la brèche de houille, elle râla : Mamma mia. Nous jouîmes presque aussitôt. Nous réprimâmes le hurlement effroyable en grognements abjects. --Pierre Michon , j'écris l'Illiade, 2025, Gallimard, page 12 [Mots-clés : Description d'une locomotive, nuit de septembre, grande-ourse] Comme dans J’écris l’Iliade, l’auteur déboulonne l’autel sur lequel on l’a juché de façon anthume et révèle les coulisses de son écriture dramatique : « C’est bien un amphigourique ‘essai autobiographique’, que vous m’avez commandé ? » Avant d’ajouter, réaffirmant la liberté de l’artiste, fût-il soumis à une commande : « Vous vouliez un Rembrandt de Hollande, déjà plein de gloses comme un œuf, L’Homme au casque ou Aristote caressant le buste d’Homère ; et vous avez eu la malchance que je choisisse à la place ce bronze grec dont personne n’a entendu parler ». --Adrian Meyronnet, lu sur Diacritik [Mots-clés :anthume vs posthume, Alphonse Allais, post humius, après avoir été mis en terre, ante= avant ] 20 novembre 2025 J’ai maintenant cent cinq ans, bon pied, bon œil, excellent estomac, une femme adorée, deux enfants septuagénaires, cinq petits-fils et petites-filles et douze arrière-bambins qui font ma joie. Ce sont conditions d’optimisme nécessaires à qui veut raconter sans fiel des aventures passées et douloureuses, car le défaut de ces sortes d’entreprises est souvent de teindre de vieux événements avec une bile récente. La première impression des endroits et des êtres saisit définitivement et crée une image qui ne ressemble point du tout à celle que donne ensuite l’habitude. « Ici, nous dit-il gonflé d’emphase, tous les pouvoirs, toutes les fonctions, toutes les attributions sont aux mains des docteurs. Le peuple est de malades, riches ou pauvres, de détraqués, de déments. --Léon Daudet, Les morticoles. [mots-clés : événements, bile ] 24 novembre 2025 La situation ressemblait beaucoup à une panne de voiture : on pouvait en penser tout ce qu’on voulait, faire des suppositions sur ce qui ne marchait pas, en définitive, il fallait lever le capot et examiner le moteur pour trouver la nature exacte de la panne. Eyre résolut de soulever le capot. --PhilippJosé Farmer, Station du cauchemar 1982 [Mots-clés : Soulever le capot, mettre les mains dans le cambouis] 25 novembre 2025 Le peintre a ceci de commun avec le barbouilleur, qu’il se salit les mains. C’est précisément cela qui distingue l’écrivain du journaliste. --Karl Krauss Pro Domo et Mondo [mots-clés : l'énergie perdue à écrire des articles vs écrire, vanité, avoir rien à dire et l'écrire pour avoir quelque chose à dire ] Le capitaine Blacknaff était partout à la fois. Il activait ses six hommes d'équipage, consultait le vent et la marée, inspectait le large, une main sur les sourcils. C'était un gros gaillard, solidement construit par Bacchus et les Silènes. Bien que son ventre fût un dôme, palais du liquide et du solide, sa tête était restée osseuse. Ses rides de la cinquantaine, tout ensemencées d'un poil roux, n'étaient que le relief et comme le moule d'une contraction hilare du visage, car le rire, large, bruyant, tempétueux, formait la seule manifestation vitale du capitaine Blacknaff, célèbre tout le long de la Tamise par son inépuisable gaieté. Ce rire était en trois actes : d'abord, un tressaillement de toute la personne qui partait des pieds et, par les colonnes des mollets, se transmettait à l'édifice du torse, gonflait le cou et bleuissait les veines ; puis, une dilatation générale de la face où les yeux, la bouche s'écarquillaient, celle-ci découvrant trente-deux crocs intacts derrière une barbe blonde comme un pot d'ale. Et cela n'allait point sans un bruit pareil au tonnerre, gras, ronflant, à éclats successifs. Enfin, ce cataclysme s'apaisait avec lenteur, par fermeture des orifices et cessation de foudre. Or, à peine jouée, la pièce recommençait, pour la plus petite cause et quelquefois sans cause ou pour une cause inverse, car le rire exprimait toutes les passions du capitaine : la colère comme l'allégresse, et la luxure comme la crainte, le froid et le chaud, la faim et la soif, qu'il avait excessives et contradictoires et auxquelles il se laissait aller sans la moindre retenue. --Léon Daudet Le Voyage de Shakespeare [mots-clés : description, rire, seule manifestation vitale] Je suis le petit homme de verre, pas plus haut, certes, que trois pieds et demi, mais doté d'un grand pouvoir sur les destinées des humains. Si tu es né sous une bonne étoile, monsieur le speaker, et qu'un jour, en te promenant dans la Forêt Noire, tu aperçois devant toi un petit homme avec un chapeau pointu à larges bords, un pourpoint, une culotte bouffante et des petits bas rouges, alors exprime bien vite un souhait parce que tu m'as vu. --Walter Benjamin, Coeur Froid, Écrits radiophonique Traduit de l'allemand par PHILIPPE IVERNEL [mots-clés : radio, voix, abstraction vs observation réaliste] 27 novembre 2025 Je la revois dans les tiroirs de la commode – c’est par ici qu’il fallait commencer, j’en étais sûr, par cette commode centenaire héritée de mon père, avec son plateau de marbre gris et rose fendu à l’angle supérieur gauche, son triangle presque isocèle qui n’a jamais été perdu et qui reste là, flottant comme un îlot en forme de part de tarte ou de pizza – mais cassé depuis quand et par qui ? – et qui n’a jamais été perdu ni jeté, même si la commode, en un siècle, n’a sans doute pas subi un seul déménagement, ou quelques-uns qu’elle n’aura vécus qu’à l’intérieur de la maison, passant peut-être, traînée par deux saisonniers réquisitionnés pour l’occasion, du rez-de-chaussée au couloir de l’étage pour finir ici, dans la chambre du cerisier, qu’on appelle chambre du cerisier depuis toujours, en sachant que ce toujours a commencé bien avant moi et avant mon père, qui lui aussi l’appelait chambre du cerisier – depuis toujours nous a-t-il affirmé, sorte de vérité antédiluvienne nimbée d’une aura qu’on percevait dans l’intonation qu’il avait en prononçant ce toujours, l’air impressionné par le mot –, surpris même qu’on lui demande confirmation, comme s’il était indigné qu’on ait pu imaginer, nous, ses enfants, un avant le cerisier, un avant la chambre, comme si dans son esprit chambre et cerisier étaient liés depuis l’éternité. Pour nous, c’est la chambre du cerisier et ce le sera encore longtemps, même si plus personne n’habite cette maison en hiver, les uns et les autres ne revenant s’y prélasser que pendant les vacances scolaires en avril, parfois des week-ends avant que débarque toute la fratrie, les femmes et les enfants d’abord, mais aussi les cousins, les cousines, les amis et les amies d’amis, tout ce petit peuple d’été qu’on retrouve tous les ans, sirotant à l’ombre du cerisier ou des magnolias des Negronis et des Spritz pour les plus citadins d’entre eux, du rosé pamplemousse pour ceux qui sont restés vivre à une encablure de la maison. --Laurent Mauvignier, La maison vide, Minuit, 2025 [mots-clés : exhibition, agacement, renoncement] 29 novembre 2025 Jim et moi ne parlions pas de nos émotions ou de nos préoccupations, de nos doutes ou de nos angoisses, de nos désirs ou de nos rêves. Depuis que je n’étais plus enfant et qu’il ne pouvait plus me punir en m’emmenant à la pêche ou à la chasse, nous ne faisions plus rien ensemble, sauf les après-midi de juillet quand nous regardions le Tour de France. -- Thierry Crouzet, Mon père ce tueur. [mots clés : père et fils, même pas le Tour, fusilliers, médailles, sac plastique au grenier ]|couper{180}

Carnets | novembre 2025

28 novembre 2025

Aller au bout de ces relectures n’a rien d’héroïque, c’est juste épuisant. Revenir sur ces textes est peut-être une erreur, mais ce qu’ils me renvoient, en creux, est cohérent : pendant des années, j’ai avancé avec une manière bien rodée de me mettre en scène, que je le veuille ou non. Maintenant que je vois ça, je peux enfin me prendre en grippe pour de bonnes raisons. Mais aussitôt une autre inquiétude arrive : je sens bien qu’il y a en moi quelque chose qui se frotte les mains devant cette crucifixion, qui se dit que ce spectacle-là aussi peut servir. Me traiter de con, de lâche, d’aveugle, c’est encore une façon de me placer au centre, côté victime lucide. Je pourrais décider que ce texte est bon, que ce texte est mauvais, que le type de 2019 mérite d’être cloué au mur : au fond, ça ne change rien si l’objectif secret reste de me faire remarquer, même en négatif.|couper{180}

Lectures

ce genre de phrase

Je la revois dans les tiroirs de la commode – c’est par ici qu’il fallait commencer, j’en étais sûr, par cette commode centenaire héritée de mon père, avec son plateau de marbre gris et rose fendu à l’angle supérieur gauche, son triangle presque isocèle qui n’a jamais été perdu et qui reste là, flottant comme un îlot en forme de part de tarte ou de pizza – mais cassé depuis quand et par qui ? – et qui n’a jamais été perdu ni jeté, même si la commode, en un siècle, n’a sans doute pas subi un seul déménagement, ou quelques-uns qu’elle n’aura vécus qu’à l’intérieur de la maison, passant peut-être, traînée par deux saisonniers réquisitionnés pour l’occasion, du rez-de-chaussée au couloir de l’étage pour finir ici, dans la chambre du cerisier, qu’on appelle chambre du cerisier depuis toujours, en sachant que ce toujours a commencé bien avant moi et avant mon père, qui lui aussi l’appelait chambre du cerisier – depuis toujours nous a-t-il affirmé, sorte de vérité antédiluvienne nimbée d’une aura qu’on percevait dans l’intonation qu’il avait en prononçant ce toujours, l’air impressionné par le mot –, surpris même qu’on lui demande confirmation, comme s’il était indigné qu’on ait pu imaginer, nous, ses enfants, un avant le cerisier, un avant la chambre, comme si dans son esprit chambre et cerisier étaient liés depuis l’éternité. Pour nous, c’est la chambre du cerisier et ce le sera encore longtemps, même si plus personne n’habite cette maison en hiver, les uns et les autres ne revenant s’y prélasser que pendant les vacances scolaires en avril, parfois des week-ends avant que débarque toute la fratrie, les femmes et les enfants d’abord, mais aussi les cousins, les cousines, les amis et les amies d’amis, tout ce petit peuple d’été qu’on retrouve tous les ans, sirotant à l’ombre du cerisier ou des magnolias des Negronis et des Spritz pour les plus citadins d’entre eux, du rosé pamplemousse pour ceux qui sont restés vivre à une encablure de la maison. Quelque chose, dans cette phrase inaugurale, me rebute au point de me tenter de ne pas poursuivre la lecture. Je pourrais adresser exactement la même remarque à l’une de mes phrases : à la différence près que, dans mon cas, j’aurais la possibilité de la couper, de la jeter, de la reprendre jusqu’à ce qu’elle coïncide avec ma nécessité. Ici, j’ai le sentiment qu’on lui a donné un rôle de vitrine : phrase-symptôme, phrase-programme, censée prouver d’emblée ce que le livre sait faire. Or c’est justement ce « savoir faire » qui m’ennuie : la phrase tient debout, elle est maîtrisée, elle accroche un lieu, une mémoire, une mythologie familiale, mais je la sens occupée à se montrer au travail. J’y vois une démonstration de force syntaxique dont, chez moi, j’aurais honte. Ma réaction est d’abord épidermique : je résiste, je n’ai pas envie d’entrer dans un roman qui commence par se regarder écrire. Ensuite je me raisonne : peut-être, puisqu’il s’agit d’une ouverture, les centaines de pages suivantes serviront-elles justement à resserrer, à faire plus bref, plus net, plus impitoyable. Je feuillette, je vais à la fin du volume, sans trouver de garantie. Alors je me demande si ce n’est pas moi qui suis en cause, épuisé par mon propre travail de réécriture, sans réserve d’indulgence pour ce genre de déploiement. Peut-être n’est-ce qu’un effet de miroir. Je n’ai ni le temps ni l’envie, aujourd’hui, d’élucider tout cela. Je repose le livre pour plus tard et je retourne à mes moutons : mes phrases, avec cette idée tenace que ce que je refuse chez l’autre, je dois être prêt à le couper chez moi. ajout le 29 nov. 2025* ce qui s'oppose n'a rien à voir avec l'homme, mais avec les histoires que l'on raconte sur, qu'il se raconte. Histoires que peut-être l'auteur de ce billet prend de plus en plus en grippe. Une réalité, mais laquelle ? disparaissant dans le flux incessant de ces histoires parallèles.|couper{180}

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