Le Dibbouk

Explorations Littéraires • Carnets • Fictions • Réflexions

"Explorations littéraires. Une lecture critique et créative de la littérature contemporaine."

L'Éditorial du moment

Retour sur 2025

Je ne sais pas par où commencer. Peut-être par le corps, puisque c’est lui qui a parlé le plus fort cette année. Dès janvier, la fatigue. Pas celle qui passe avec une nuit de sommeil. L’autre. Celle qui s’installe, qui pèse. Je range, je classe, j’organise le site. Comme si mettre de l’ordre (…)

Fictions

L’ALGORITHME DE LA CENDRE

** english** ### DOCUMENT I : Le Rapport de Routine (L’Éveil) **MINISTÈRE DU VERBE PUR Rapport d’Audit n°88-Beta | Unité de Traitement des Résidus : (…)

L’accrochage

Un homme a longtemps cru qu’il avait raté sa vie. Il n’avait rien de ce que les autres appellent une réussite : pas (…)

Décembre

>Prologue La cuisine est froide. Le chauffage ne s’est pas enclenché cette nuit, ou alors trop tard. Je ne sais (…)

Carnets

Décembre 2025 synthèse du mois

### **1er décembre 2025** Et donc te voici en décembre. Le silence vient tout seul. Je pense à une pièce vide : un tabouret au milieu, les murs blancs. — Est-ce qu’on sort jamais de l’abandon ? (…)

Septembre 2025

**[1er septembre](https://ledibbouk.net/1-septembre-2025.html)** — J’écris pour fabriquer un (…)

Art

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. *La terre est bleue comme une orange.* On pouvait écrire cela sans ironie, (…)

Planche 6-bis -Musique

Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La **musique** n’est pas le (…)

14 janvier 2026

Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il (…)

#enfances #10 | podcast

>Ce texte ( l’ensemble des textes n’en faisant qu’un ) propose une exploration sensorielle et mélancolique des (…)

Flux récent

Carnets | janvier 2026

26 janvier 2026

Le pouvoir du plus fort, du plus armé, du plus grossier, contient en lui-même sa propre destruction. En attendant, il faut le subir et l’étudier. Ça ressemble à un de ces parcours périlleux tout au fond d’une mine d’or aztèque : discernement, attention, vigilance, et réactivité bien sûr, sous peine de se faire découper par des haches pendulaires, transpercer par des lances empoisonnées au curare, sentir le sol s’effondrer et atterrir au beau milieu d’un nid de serpents venimeux. L’affrontement direct ne vaut pas grand-chose ; presque toujours poussé par l’émotion incontrôlée, pas de plan, pas de structures, aucune solution B, le risque de foirade totale augmente à proportion de l’impréparation. À la question « Voulez-vous tuer le Président ? », que tout le monde considère comme une blague, il vaut mieux répondre non, et de la façon la plus naturelle possible. Pour vaincre les serpents, je ne fais pas de dessin, il faut du sang-froid. Je me demande s’il ne faudrait pas ouvrir une station radio pirate. La seule chose embêtante, c’est le : « Allo, ici le Péage de Roussillon. » Beaucoup moins prestigieux que « Ici Londres ». Ils ont des soucis à Londres. Ils se mettent à prévoir des krachs boursiers liés à l’arrivée d’extraterrestres. Ce qui, il y a encore dix ans, était considéré comme un fake est désormais entré dans les mœurs, ou presque. Si ça se trouve, dans moins de cinq ans, entre les IA qui bosseront pour nous et les extraterrestres qui nous auront offert l’abondance illimitée, on aura tous un revenu minimum obligatoire et on s’emmerdera comme des rats morts. Tu ne pourras plus toucher à rien sous peine de quoi, on se demande : être réexpédié dans les années 80 ? Ils maîtriseraient en outre le voyage spatio-temporel. Ce serait cool comme punition, pensez-vous ? Revivre à tire-larigot les mêmes conneries ad vitam aeternam ? Pas certain. J’essaie de me projeter dans cinq ans, mais c’est encore escompter sans la rapidité à laquelle se déplace la connerie. Si ça se trouve, l’an prochain j’aurai mon propre assistant IA (je préfèrerais une assistante si ça ne vous dérange pas, et si j’ai encore mon mot à dire — et oui, si elle sait faire l’authentique Paris-Brest avec de la vraie crème au beurre, je ne dis pas non, bien sûr je ne demande pas la lune). Évidemment, on n’en est pas encore là. Tout à l’heure, c’est un vrai toubib, avec la tronche du Dr Folamour, qui va s’occuper de mes canines et de mes molaires. J’espère qu’il m’endormira avant ; tarif Sécu de base oblige, on ne sait jamais. En attendant, le pôle Nord fait des incursions jusqu’à Washington, ayant l’air de dire : « Oh, mais trop c’est trop, je vais refroidir vos ardeurs. » Pour un qui est con, tout le monde trinque et dit : « Ça caille jusqu’à Sacramento ! » Ou ça crame de temps à autre ; quand il n’y a pas ça jusqu’à Los Angeles, on se les gèle. Le fait est que le danger ultime est de déclarer à voix haute : « Plus rien ne m’étonne. » Même si on peut parfois le penser tellement fort, il vaut mieux résister aussi contre ça. Hier pris toute la journée par les nuages pas eu le temps d'écrire beaucoup plus qu'aujourd'hui, je le crains. Ce qui doit absolument être considéré comme une chance à la fois par certain(es) de mes lecteur(esses ou ice mais ice ça fait tâche en ce moment ) Mais surtout pour moi-même car le fait de se retenir aussi a du bon, même dans une époque où on se lamente de la chute de la natalité. Ce serait marrant de se poser la question : Que ferait Ulysse dans cette mélasse, le Capitaine Némo, Thierry La fronde, Le marsupilami, Mister BEans, Homer Simpsons, La reine d’Angleterre, Mario Puzzo etc etc Homer Simpson ne ferait rien. Absolument rien. Il s'assoirait dans son canapé avec une Duff, regarderait la télé, et attendrait que ça passe. "Marge, j'ai pas envie d'aller manifester, y a les Simpson à la télé." Le pouvoir du plus fort finirait par s'effondrer tout seul parce que personne ne le prendrait au sérieux. Homer incarnerait l'inertie absolue comme forme de résistance passive — pas par principe gandhien, juste par flemme existentielle. Et paradoxalement, ça marcherait : on ne peut pas tyranniser quelqu'un qui refuse même de reconnaître qu'il est tyrannisé. "D'oh !" serait sa seule réaction politique. Le système s'épuiserait à essayer de le mobiliser, de le faire réagir, delui faire peur. Mais Homer aurait déjà oublié le problème entre deux gorgées de bière. C'est peut-être la stratégie la plus subversive de toutes : l'indifférence totale, non militante, juste organique. Dans un autre monde certainement. illustration Matt Groening le créateur des Simpson|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | creative writing

La Symphosphère

Titre provisoire : La Symphosphère ou L'Accordeur Épigraphe : "Ce que vous appelez silence est notre plus grande cacophonie." — Ancien proverbe de Caelus Premier jet — Chapitre 1 : Le Désaccord Le vaisseau Harmonius se posa dans un murmure d’antigrav, silencieux comme tout ce que concevait l’Union Terrienne. À travers le hublot, le lieutenant Elara Voss contempla le paysage de Caelus. Ce n’était pas une ville. Pas au sens humain. Il n’y avait ni tours, ni routes, ni grilles. À la place, des structures organiques et cristallines émergeaient du sol comme des stalagmites géantes, disposées en spirales fractales. Entre elles, des filaments d’énergie lumineuse palpitaient doucement, tels des nervures. Rien ne bougeait, et pourtant tout semblait… vibrer. -- Rien ne correspond aux scans architecturaux de la base de données, commenta Kaelen, le xéno-archéologue. Pas de métal, pas d’électronique concentrée. On dirait une forêt minérale. -- Les signes de vie ? demanda Elara. -- Massifs. Des milliers de signatures biométriques, mais dispersées de façon homogène. Pas de foyers, pas de centres administratifs. Comme si toute la planète était une seule cité. Ils avaient atterri en périphérie de la zone la plus dense, là où les structures étaient plus basses, comme des notes graves avant le crescendo. La mission était simple : premier contact, évaluation du niveau technologique, échange culturel si possible. Une routine. Le sas s’ouvrit. L’air était frais, chargé d’un parfum d’ozone et de quelque chose d’autre… une sensation presque auditive, comme un bourdonnement à la limite du perceptible. Elara sortit, son enregistreur environnemental à la main. Elle perçut alors le premier paradoxe : le silence. Aucun bruit de machine, aucun cri, aucun murmure de voix. Seul le souffle du vent entre les structures, qui produisait des tonalités changeantes, mélancoliques et complexes. -- Ils doivent communiquer par signes, ou par phéromones, avança Kaelen, ajustant ses capteurs. C’est alors qu’Elle arriva. Aucun pas n’annonça sa venue. Elle sembla simplement émerger de la lumière diffuse, glissant entre deux grandes colonnes irisées. Son corps était élancé, recouvert d’une peau nacrée qui changeait subtilement de teinte selon l’angle de la lumière. Pas de bouche visible. Mais ses mains… longues, aux doigts multiples, qui semblaient frémir en permanence. Elle s’arrêta à trois mètres. Et sans geste, sans son, Elara sentit une présence se former dans son esprit. Ce n’était pas une voix. C’était une sensation tonale, une note fondamentale, grave et apaisante, accompagnée d’un sentiment-image : Bienvenue. Curiosité. Observation. -- Mon dieu… elle télépathe, chuchota Kaelen. -- Non, répondit Elara, les yeux écarquillés. Ce n’est pas télépathique. C’est… acoustique. Elle projette une fréquence que mon cerveau interprète comme une émotion. La Caelusienne leva une main. Du bout de ses doigts, une vibration presque visible fit trembler l’air. En réponse, la colonne derrière elle émit un léger hum, une tierce mineure parfaite. Puis une autre colonne plus loin répondit, une quinte. En quelques secondes, une brève phrase musicale se propagea dans la ville-structure, comme un écho organisé. -- Elle vient de dire quelque chose à sa cité, réalisa Elara. Et la cité a répondu. Chapitre 2 : La Gamme des petites choses Les jours suivants furent une lente immersion dans le vertige. Les Caelusiens n’avaient pas de langage parlé. Leur communication était une modulation de fréquences subtiles, émises par des membranes sous leur peau, perçues par des organes en forme de lyre sur leur crâne. Leur écriture ? Des patterns de vibrations encodés dans des cristaux résonants, qu’ils « lisaient » en les effleurant. Leur technologie n’utilisait ni roue, ni levier, ni électricité. Elle utilisait la résonance harmonique. Elara les observa un jour « construire ». Un groupe se rassembla autour d’un amas de poussière minérale. Ils commencèrent à émettre, ensemble, un accord complexe. La poussière se mit à vibrer, à danser, à s’organiser en filaments, puis en structures, comme du sable sur une plaque chantante, mais à une échelle monumentale. En quelques heures, une nouvelle « colonne-habitat » s’éleva, parfaitement accordée aux structures voisines, intégrée à la symphonie géométrique de la cité. -- Ils ne bâtissent pas, comprit Kaelen, sidéré. Ils composent. La matière est leur instrument, et l’harmonie leur outil. Leur société n’avait ni gouvernement, ni lois écrites. L’ordre social émergeait de « l’Accord Global », une symphonie environnementale constante à laquelle chaque individu s’ajustait. Un conflit naissait-il ? Il se manifestait par une dissonance locale. Les anciens, les « Accordeurs », intervenaient alors non pour juger, mais pour proposer une nouvelle fréquence de conciliation, un intervalle qui transformerait le conflit en contrepoint enrichissant. Elara apprit à percevoir, non pas avec ses oreilles, mais avec son corps tout entier. Elle apprit que le « vent » qu’elle entendait n’était pas aléatoire : il était canalisé, sculpté par les structures pour apporter des nutriments, polir les surfaces, et diffuser les messages à grande échelle. La ville entière était un instrument vivant, et ses habitants en étaient les musiciens. Chapitre 3 : La dissonance La crise survint le dixième jour. Une équipe terrienne, en analysant une « zone résonante », activa par inadvertance un scanner à impulsion magnétique. Pour les humains, un simple clic. Pour les Caelusiens, ce fut un coup de gong strident et discordant, une violence sonore pure qui se propagea comme une onde de choc dans le réseau sensible de la cité. L’effet fut immédiat. Les structures pâlirent. Les Caelusiens, toujours si gracieux, se tordirent de douleur, leurs émissions devinrent chaotiques, criardes. La belle harmonie ambiante se brisa en un chaos de grincements mentaux. L’Accordeur principal, celui qui avait accueilli Elara, vint à elle. Son émission n’était plus une note apaisante, mais un glissando de souffrance et d’incompréhension. L’image-sentiment qui frappa Elara fut celle d’une toile d’araignée parfaite, soudain déchirée par un bâton. -- Nous avons blessé leur monde, réalisa-t-elle, le cœur serré. Pas physiquement. Musicalement. Les protocoles de l’Union prévoyaient des compensations matérielles : énergie, médicaments, technologie. Mais comment compenser une blessure de l’harmonie ? Comment réparer une symphonie déchirée ? Chapitre 4 : La note de réparation Kaelen voulait évacuer, appliquer le protocole de « non-interférence ». Mais Elara refusa. Elle avait passé des jours à écouter. Maintenant, elle devait répondre. Elle se souvint d’une leçon des Accordeurs : chaque être, chaque objet, possède une fréquence fondamentale, son « chant propre ». La guérison passait par la résonance avec cette fréquence. Elle se dirigea vers la source de la dissonance, la zone du scan. Elle ignora son équipement, ferma les yeux, et se concentra sur la vibration résiduelle de la terre, de l’air, des structures blessées. Ce n’était plus de la science. C’était de l’empathie pure. Et puis, elle chanta. Pas avec des mots. Avec une note unique, tenue, qu’elle tira du plus profond de son souffle, cherchant à retrouver la fréquence originelle du lieu, celle qu’elle y avait perçue avant la rupture. Ce fut faible, imparfait, humain. Mais de partout, des Caelusiens se tournèrent vers elle. Un, puis dix, puis cent. Ils perçurent l’intention, l’effort pour comprendre, et non pour dominer. L’Accordeur s’approcha. Il joignit sa propre fréquence à celle d’Elara, stabilisant sa note, la purifiant. Puis un autre fit de même, ajoutant un harmonique. Bientôt, un chœur d’êtres enveloppa la zone blessée, tissant une nouvelle phrase musicale, non plus pour effacer la dissonance, mais pour l’intégrer, la transformer en un motif poignant dans la grande partition de la cité. La cicatrice sonore était toujours là, mais elle était devenue mémoire, rappel, et non plus douleur ouverte. Épilogue : Le nouvel accord Elara resta sur Caelus. L’Union Terrienne, perplexe, classa le monde comme « protégé, civilisation non-technologique à haut développement philosophique ». Ils étaient passés à côté de l’essentiel. Assise sur une colline, Elara regardait la cité vibrer sous le double coucher de soleils. Elle ne percevait plus le silence. Elle entendait maintenant la musique des petites choses : le chant des cristaux en croissance, le bourdonnement des flux d’énergie, le contrepoint des échanges lointains entre Accordeurs. Elle avait appris que la plus grande technologie n’était pas la maîtrise de la matière, mais l’art de l’écoute. Que la paix n’était pas l’absence de conflit, mais la capacité à transformer la dissonance en richesse. Sur son journal, elle n’écrivit pas de rapport. Elle nota une simple phrase, dictée par l’Accordeur : « Vous cherchiez des villes de pierre et de lumière. Nous habitons des symphonies. Vous parlez de conquête. Nous parlons d’accord. L’univers ne bruisse-t-il pas déjà de la musique de toute chose ? Il ne reste qu’à apprendre à l’entendre. » Et dans le grand concert de Caelus, une nouvelle voix, timide mais sincère, avait trouvé sa place. Une voix humaine, devenue enfin harmonique. Note de l'auteur : Cette ébauche pose les fondations d’un récit qui pourrait s’approfondir vers : La découverte d’une « symphonie originelle » cachée dans le cosmos. L’arrivée d’une seconde expédition humaine, militaire celle-là, qui percevra l’harmonie comme une faiblesse à exploiter. Le voyage d’un Accordeur sur Terre, confronté au bruit et au chaos de l’humanité, et tentant d’y enseigner une autre façon d’écouter. L’enjeu dramatique réside dans le choc entre deux modes d’être au monde : l’extraction contre la résonance, la parole contre l’écoute, la construction contre l’accord.|couper{180}

idées

Carnets | Phrases

Phrases-Janvier 2026

7 janvier 2026 Tous les matins du monde sont sans retour. Et les amis. Tacite dit qu'il n'y a qu'un tombeau : le cœur de l'ami. Il dit que la mémoire n'est pas un sépulcre mais une arrestation dans le passé simple. Cette arrestation veille ; elle guette et interdit le retour. Il dit que le séjour où résident ceux qu'on a aimés n'est pas l'enfer ; que la douleur où s'anéantit l'âme qui aime n'est pas un séjour mais une rage ; que sur l'image de cire n'ont été portés qu'un âge et une expression. Seul l'ami — écrivait jadis Cornelius Tacitus dans sa villa d'Interamne — blessé par l'abandon, mais point désorganisé par la souffrance, peut conserver la trace du son et du flux où se distribuait la voix. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : amitié, résider, abandon, Tacite] 8 janvier 2026 La maîtrise n'est qu'une adresse de la maladresse. (Le défaut de mon pouvoir sur elle, plus l'étrangeté absolue de son pouvoir, font un temps une manière d'assurance. Sans doute est-ce par ce qu'elle « m'aveugle » que je « perçois » ce que je perçois. Mais non aveugler un aveugle ». Le redoublement — la réflexivité — est ici sans détermination. Pour user d'une autre figure, l'ombre que fait la langue sur les corps, ils ne peuvent la dire, la bouche étant trop obscure, que cette ombre s'y porte.) Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : maladresse, adresse,pouvoir] 9 janvier 2026 Entre la langue et la voix engrenée sur le souffle d'un corps. Page et livre seraient seconds, inessentiels, dénués d'autonomie dans leur matière, dans leur histoire, dans leur pouvoir. Les livres seraient des accidents dans la médiation du sonore. Le livre ne serait qu'un blanc (le piège d'un blanc) entre la voix et son énonciation. Blanc comme air. Noir comme le corbeau. Blanc comme l'aérant de la page. L'ajourant. Mais loin de s'absorber dans l'habile enchevêtrement des fictions qui le composent, il céda moins à l'attrait des aventures rapportées qu'aux pouvoirs exercés par les rythmes successifs des phrases. À mesure que j'y prête attention et que mon corps se plie à son pouvoir, au vide en moi, par lequel elle sonne, je reconnais que cette voix n'existe pas. « Visiblement, dit-il à part soi, ahanant sur son mot à mot, cette langue est à bout de rouleau ! Cela saute aux yeux ! C'est là un reliquat de compte, un mauvais rebut, sans invention, ni expédient, ni recours, qui ne tient plus rien en réserve. La mort sans conteste a tout à fait paralysé ses pouvoirs ; l'impotence, l'imbécillité et le froid l'ont gagnée. Ils la transissent ; ils l'entravent au point de l'immobiliser. Une langue vivante, c'est un véritable coma ! Et le dictionnaire un tas de bûches ! » Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : langue, voix, accident,médiation sonore, livre, blanc, ajourant] 12 janvier 2026 Longtemps, à des reprises diverses, il lut ce livre. Il y emprunta sans compter, adaptant de longs contes, transformant parties ou tout, relevant tel trait, amplifiant tel tour, extrayant telle intrigue seconde. Mais loin de s'absorber dans l'habile enchevêtrement des fictions qui le composent, il céda moins à l'attrait des aventures rapportées qu'aux pouvoirs exercés par les rythmes successifs des phrases. Sans doute chacun cherche-t-il à se faire reconnaître de ceux qu'il connaît — mais chacun cherchant dans ce cas à se faire reconnaître « le même différent », ne serait-ce que pour pouvoir être reconnu. (Une langue morte : une langue écrite, seulement écrite. Elle ne suppose pas qu'un corps lui prête sa voix. Ne cherchant que l'intransposable en elle, elle délaisse la communication, s'éloigne des corps. Non seulement elle n'a plus à être dite, elle cherche à ne plus pouvoir l'être. Or cette notion ne réfère pas au statut hypothétique des langues. Elle s'échange à la notion de « livre ».) Toute citation est — en vieille rhétorique — une éthopée : c'est faire parler l'absent. S'effacer devant le mort. Mais aussi bien l'insistant rituel selon lequel on mangeait le corps des morts, ou celui du dieu. Sacrifice pour s'en préserver, pour contenir ce pouvoir en le découpant en morceaux et en l'ingérant pour partie. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : éthopée, citation, rhétorique, absence, sacrifice] Ce qui frappe d’abord, c’est le régime cognitif : synthétiser comme compression. Le verbe suppose qu’il y a du “trop” et qu’il faut en faire du “moins”, sans perdre l’essentiel. C’est une promesse séduisante : obtenir le bénéfice de la complexité sans payer son coût. Lire sans lire, comprendre sans traverser, décider sans s’embarrasser. Dans un monde saturé d’informations, cette promesse est devenue un idéal de survie. Mais elle contient aussi une métaphysique discrète : l’essentiel existerait indépendamment des formes, comme un noyau qu’on pourrait extraire. Or, dans l’écriture, l’essentiel n’est pas un noyau naturel ; c’est une construction. Ce qui compte n’est pas seulement ce qui est dit, mais comment cela est dit, à quel endroit, dans quelle séquence, avec quelles nuances, quelles hésitations, quelles résistances. La synthèse coupe souvent ces forces-là parce qu’elles sont difficiles à “faire tenir”. EcrireClair.net - Sébastien Bailly [mots clés : synthétiser] 13 janvier 2026 Souvent il partait en barque au pied levé, avec seulement deux livres, un fourneau à thé et un nécessaire d'écriture. Dans chacune de ses barques, pour pouvoir partir dans la précipitation de l'envie, il laissait entreposé un matériel de pêche complet, une canne de bambou, des hameçons, une boîte de cendres pour se nettoyer les doigts ou l'anus, une balance pour recueillir les poissons. Toutes les bibliothèques, comme les langues, sont toujours nées de pillages, confiscations, transferts de trésors, d'hommes, de pouvoirs, de dominations, de narcissismes, de soupçons et de censures, d'apparats et de louanges, de gestes somptuaires et de proclamations d'interdits. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : occurence, pouvoir] 14 janvier 2026 Comme il peut être « mis en musique » : poème « mis en page ». De même qu'une voix se pose : il semble que la page pose la voix. Dans son rythme, ses blancs, il semble que sa matière s'assujettit à l'énonciation qui sera faite d'elle : non dans le présent de son inscription. Mais dans l'ultériorité des souffles et des vents où elle périra aussitôt, rongée par l'air, après qu'elle aura, un temps d'instant, sonné. S'il est vrai que la ponctuation d'un livre est plus affaire de syntaxe que de souffle, il reste que parfois pareille voix fictive parcourt effectivement le corps. Même, quand le livre est très beau, elle fait penser que la lecture n'est pas si loin de l'audition, ni le silence du livre tout à fait éloigné d'une « musique extrême » — encore qu'il faille affirmer aussitôt qu'elle est imperceptible. En 1532, en Avignon, Jean de Chaney substitua aux notes de musique losangées des notes arrondies gravées par Étienne Briard. La musique évoque son défaut. Lire y sombre un tout petit peu — quelques frémissements qui se lisent encore parfois, à peine, sur le bord des lèvres de ceux qui lisent, et qui font songer à une envie de pleurer qu'on réprime. Quand le silence de la lecture m'angoissait, ou quand la position de la lecture m'enfourmillait, je faisais de la musique. Parfois je traversais le pont alors tout neuf qui mène d'Ancenis à Liré. J'avais le sentiment de quitter la musique pour le silence. De quitter le XIXe siècle (à quoi me faisait inévitablement penser le marché d'Ancenis, Julien Gracq enfant venant en carriole prendre des leçons de musique chez ma grand-tante, contre laquelle il a conservé beaucoup de vitupération) pour le XVIe siècle ; de quitter les hommes pour les poissons ; Dieu pour la rive de sable ; les touches et les jeux d'ivoire et le son qui tonitruait et qui hérissait d'émotion les cheveux et le centre du dos pour leur substituer la lecture silencieuse comme la pêche silencieuse. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l'église froide qu'on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique où on se noie et qu'il fallait traverser précipitamment. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : Musique, silence] 15 janvier 2026 C'est ainsi que j'allais lire à Liré. Il y avait un lieu que j'aimais qui était le futur du verbe dont j'allais faire ma vie. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l'église froide qu'on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique où on se noie et qu'il fallait traverser précipitamment. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : Musique, silence] 16 janvier 2026 On a souvent noté que l'art moderne depuis le romantisme — à l'image des mœurs dans nos sociétés depuis le romantisme, et avec le remarquable appoint de deux guerres presque mondiales — était caractérisé par l'aversion contre les formes de la tradition, par la haine révulsée des conventions, par le souci de se différencier d'autrui à tout prix et par le discrédit frappant le souvenir des morts. On a appelé cela de noms différents : romantisme, expressionnisme, modernité, déformalisation etc. Aucune attitude, aucune œuvre, aucune mode vestimentaire, aucune coiffure, aucun sentiment ne doit être répété. À quelque situation ou à quelque émotion que ce soit, on est tenu de répondre originalement. Cet interdit frappe tout comportement traditionnel, toute formule rituelle, toute pratique artisanale. Ne pas respecter le maître : se distinguer du voisin. Toute forme lance un défi et cette obligation à l'invention pèse d'un poids plus lourd encore que l'asservissement à un modèle préétabli. Cette exigence est passionnante. Je ne suis pas très assuré du désir qui la sous-tend. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : situation] 17 janvier 2026 Les mots déménagent dans le monde les êtres qu'ils évoquent. Cette capacité, qui est celle des fées, est un pouvoir qui emplit d'épouvante. Avec les mots je transporte avec moi où je veux le nuage, la douleur, Nausicaa apparaissant sur la grève, la guerre des Boers, une petite primevère jaune. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : nuage] 21 janvier 2026 Et je dirai que mieux valent les leurres de la subjectivité que les impostures de l’objectivité. Mieux vaut l’Imaginaire du Sujet que sa censure. Roland Barthes La préparation du roman, 2 décembre 1978. [mots-clés : censures] 25 janvier 2026 Cette transformation est active : je sens que la Photographie crée mon corps ou le mortifie, selon son bon plaisir (apologue de ce pouvoir mortifère : certains Communards payèrent de leur vie leur complaisance à poser sur les barricades : vaincus, ils furent reconnus par les policiers de Thiers et presque tous fusillés). Roland Barthes La chambe Claire [Mots clés : poser, pouvoir] 26 janvier 2026 [...] Cette impasse est un peu celle de Brecht : il fut hostile à la Photographie en raison (disait-il) de la faiblesse de son pouvoir critique ; mais son théâtre n’a jamais pu lui-même être politiquement efficace, à cause de sa subtilité et de sa qualité esthétique. Roland Barthes La chambe Claire [Mots clés :Brecht ; critique, photographie, pouvoir]|couper{180}

Auteurs littéraires

Carnets | janvier 2026

25 janvier 2025

Réveil à 5h55 pour charger la voiture de vêtements que S. veut aller vendre à Saint-Pierre-de-Bœuf dans une salle communale. Nous aurions pu le faire hier au soir en rentrant de Lyon, mais il faisait déjà nuit. Si j’écris 5h55, c’est que je me souviens avoir lu ces chiffres sur l’écran du réveil posé sur la table de nuit. Des chiffres de couleur verte. Le mot luminescent pourrait être utilisé dans la phrase. Je pourrais parvenir à le glisser en même temps qu’affichage à cristaux liquides. Je me demande si au lieu d’écrire voiture je ne devrais pas écrire véhicule ou Dacia Logan. La luminescence des chiffres attira son regard. L’affichage à cristaux liquides du réveil posé sur la table de chevet. (On peut aussi dire table de nuit ; je dis plus naturellement table de nuit personnellement. Pourquoi alors dire chevet ? Parce que ça ressemble plus à un mot littéraire ?) De quoi suis-je en train de parler, vraiment ? Qu’est-ce qui me pousse vraiment à écrire ce genre de choses, tellement insignifiantes ? Une révolte. Une rébellion. Ce sont les premiers mots qui s’avancent et pondèrent la connexion entre question et raisons possibles faisant office d’explication. De quelle nature est cette pondération, en revanche, je l’ignore. Pourquoi dire révolte ou rébellion et pas oreiller ou lèche-frite ? C’est donc une pondération réflexe, quelque chose de tellement « programmé » qu’on n’aurait plus besoin d’y penser ; c’est le fruit d’une longue suite de questions-réponses avec une très faible variation de résultat : soit révolte, soit rébellion, le mot colère pouvant s’immiscer de temps à autre si on plisse un peu plus les yeux. Qu’est-ce que le nouveau, me demandai-je ensuite. Et c’est un pourcentage très faible (2,5 %) qui apparut, associé au nom de Rogers — la courbe de diffusion de l’innovation. Les innovateurs représentent 2,5 % de la population mondiale, c’est-à-dire environ 200 millions d’individus aujourd’hui. Si on ajoute à cela les early adopters — qui n’innovent pas, mais tolèrent mieux que le reste le changement, la nouveauté —, cela représente environ 13,5 % de la population, soit près d’1,1 milliard de personnes. Ce n’est pas si mal, quand on y pense. Cela redonne un peu d’espoir. Encore faut-il savoir ce que tu nommes le nouveau, le neuf... constat instantané : le marché de l'occasion, de la seconde main se développe plus rapidement en France que le marché du neuf. Notamment pour les véhicules, pour les vêtements. Il faut revenir en arrière et s'intérroger sur ce que tu nommes le neuf. Tu aurais tendance à parler d'idée neuve par exemple, mais dans quelle mesure une idée sera t'elle vraiment neuve c'est à dire aussi jamais utilisée, jamais portée par quiconque. Es-tu vraiment certain que ce genre d'idée puisse réellement exister qu'elle ne soit pas un pur fantasme ? Hier par exemple, tu es tombé sur un article concernant la création et la distribution d’électricité en Finlande. Des scientifiques finlandais ont utilisé des ondes électromagnétiques et des systèmes laser pour transmettre de l’énergie à distance, éliminant ainsi le besoin de connexions physiques tout en maintenant le contrôle, l’efficacité et la sécurité de la distribution. Immédiatement tu penses à cet instant aux travaux de Nikola Tesla qui aurait déjà inventé l’électricité sans fil, puis à la Tartarie, aux pyramides, à tout ce flux envahissant les réseaux sociaux depuis des années concernant ces théories dites « alternatives ». N’est-ce pas une forme de répétition également d’être toujours ainsi aimanté par ces sujets, toujours les mêmes, et qui fait que, lorsque soudain on aperçoit l’article sur l’électricité sans fil en Finlande, cela fait basculer la pondération vers quelque chose qui penchera vers une notion de vrai plutôt que de faux ? à noter pour ce jour ce terme de pondération, très important pour comprendre également comment fonctionnent les IA. Stage toute la journée sur les nuages. Je n'ai pas parlé de ces images hypnagogiques avant de m'endormir hier au soir. La terre était comme une grosse lessiveuse qui recyclait sans arrêt les civilisations. Recycler n'est pas le bon mot. Elle les absorbait, en faisait une bouillie nutritive, les enfouissait tout au fond de ses entrailles jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucune trace. Le sentiment qui s'en suivait était à mi-chemin entre l'effroi et le soulagement. illustration : Salvador Dali. Construction molle avec haricots bouillis (Prémonition de la guerre civile) (1936) Huile sur toile, 100 × 100 cm, Philadelphia Museum of Art.|couper{180}

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