tenir l’aveu à distance
La cuisine tient lieu de tout. Carrelage froid, formica jauni, pieds de table en aluminium, peinture verte qui n’a jamais été refaite. Les cuivres reposent propres sur la paillasse. C’est octobre. L’humidité entre avec les manteaux.
Mon père est rentré en fin d’après-midi. Parkings, chambres d’hôtel, odeur d’essence dans la camionnette. Il a posé son sac dans l’entrée et il a demandé : « Les résultats ? »
J’ai sorti le bulletin de mon cartable. Il l’a lu debout, sans enlever sa veste.
« Douze en math. »
Il ne m’a pas regardé. Il a posé le bulletin sur la table. J’ai vu sa main se refermer, puis s’ouvrir, puis se refermer encore.
Ce n’est pas que je ne comprends pas. C’est que je comprends trop. La même inflexion dans la voix. La même manière de se dérober. L’obligation tacite de réparer ce qui a manqué chez lui, cette école qu’il n’a pas finie, ces chiffres qui l’ont humilié.
Le geste survient comme s’il avait toujours été là. Sa main contre ma tempe. Pas un coup violent. Un coup sec, destiné à remettre quelque chose en place.
Je ne bouge pas. Je reste debout près de la table. Le quadrillage des dalles. La ligne brillante des pieds en aluminium. On respire court. On attend que la pièce relâche.
Ma mère est dans la chambre. Elle n’est pas sortie. Elle ne sortira pas.
La violence, la rage, l’amour — tout ensemble dans cette cuisine d’octobre. On croit que c’est une première fois. C’est une répétition. Loi domestique, saisonnière, exacte.
Mon père va dans le salon. J’entends la télévision. Ma mère sort de la chambre, met le café à chauffer. Elle ne dit rien. Les cuivres tiennent le silence. Le formica renvoie nos visages.
Alors l’automne se replie dans l’odeur du café. La table refait son rectangle. Sur le carrelage, la fraîcheur persiste.
Rien d’autre.