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Textes sans narrateur. Non pas une histoire racontée, mais une mise en scène de voix, de forces, de formes. Ce qui compte n’est pas le fil narratif mais l’agencement : une voix qui ordonne, un chœur qui répond, des colonnes qui se font face. Le lecteur est placé dans ce montage, pris entre les flux, libre d’en construire le sens.

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Carnets | janvier 2026

14 janvier 2026

Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il y a bien quelque chose de la nature du trou, du trop-plein, du vide ou de la béance. Nommer — même arbitrairement, même un inconnu — permet de s'extirper temporairement du maelström de l'indicible. Nommer ne requiert donc pas la notion du juste et du faux, mais de calmer ou pas quelque chose en soi face à une chose. Les idées claires l'un des textes qui attire mon attention lorsque j'effectue une recherche sur le mot "clair", nomme successivement : espoir, dentiste, résistants, chien en laisse. Chaque nomination stabilise provisoirement quelque chose, mais ne résout rien. Le passage d'un bloc à l'autre n'est pas argumentatif. C'est une série de prises, comme en escalade. ( déjà implicitement le mot s'accrocher) On ne voit la ligne qu'après coup. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. Celle-ci peut être opaque, contradictoire, inclure des longueurs, des fausses pistes. Elle ne demande pas à être comprise immédiatement mais d'être traversée. L'injonction à la clarté présuppose un lecteur standard, une compréhension standard, un temps de lecture standard. Elle formate. La clarté peut être un outil de dictature — pas nécessairement au sens politique, mais comme police du lisible. Si l'on écrit un texte pour traverser une confusion, cela ne requiert pas les mêmes outils que pour rejoindre un standard nommé clarté. La plupart du temps nous sommes contraints à être clairs (Boileau). La clarté étant le signe d'un esprit sain qui pense "juste". Mais cette salubrité et cette justesse ne sont encore que des mots possèdant une histoire collective ou personnelle selon qui les emploiera. Quand l'IA pointe un manque de liaison entre les différentes parties du texte, le premier réflexe ressemble beaucoup chez moi à celui d'un écolier pris en faute. Mais très vite autre chose prend le relais : la révolte. C'était déjà ainsi à l'école. Pourquoi l'autre m'impose son point de vue sans prendre la peine d'examiner le mien vraiment, c'est-à-dire sans le crible de l'attendu. C'est contre la dictature de l'attendu que vient ma révolte. Elle se produit tout le temps, que ce soit à l'extérieur dans la cité, dans la rue, comme en moi-même. Pourquoi : parce qu'elle me fige dans une sorte de gelée dans laquelle plus aucun mouvement ne sera possible. Englué dans l'ennui il ne servira à rien de vouloir se débattre. L'expérience mille fois traversée le prouve par un résultat toujours le même : la tristesse, la trempe, l'humiliation. Cette révolte est ce que j'appelle tenir Ne pas lâcher fait référence à une fidélité à quelque chose ou quelqu'un. Peut-être à une image héroïque non pas de moi-même mais du narrateur de tous ces textes, ou d'un auteur fictif prêt lui à aller jusqu'au bout. Le bout étant la fin du texte au minimum. Tenir, c'est refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. Ne pas lâcher, c'est maintenir le regard sur ce qui résiste à être regardé. Un régime de tenue morale incarné dans une tenue formelle.|couper{180}

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Fictions liées à l’Atlas

L’homme du multivers-cinq variations

Exercices de style sur le thème du pouvoir Version 1 : Cela avait commencé un mardi matin, devant le café. Il s'était arrêté, la main sur la poignée de la porte. Entrer ou ne pas entrer. Une question banale. Mais au moment où il avait franchi le seuil, il s'était vu rester dehors. Pas comme une image mentale. Comme une réalité parallèle, aussi nette que celle qu'il vivait. L'homme qui était entré dans le café commandait un expresso au comptoir. L'homme qui était resté dehors remontait la rue vers la gare. Les deux hommes étaient lui. Les deux scènes existaient. Il avait fermé les yeux, secoué la tête. Quand il les avait rouverts, il tenait un expresso fumant entre ses mains. Mais il voyait toujours l'autre version de lui-même, celle qui marchait vers la gare, les mains dans les poches, le col relevé contre le froid. Au début, il avait cru à une fatigue passagère. Un dédoublement visuel. Quelque chose qui passerait. Mais ça ne passait pas. Chaque décision, même minime, le multipliait. Prendre le bus ou marcher. Répondre au téléphone ou laisser sonner. Acheter du pain ou rentrer directement. À chaque fois, il voyait les deux versions se dérouler simultanément. L'homme qui prenait le bus et l'homme qui marchait. L'homme qui répondait et l'homme qui laissait sonner. L'homme qui achetait du pain et l'homme qui rentrait les mains vides. Ils étaient tous lui. Tous aussi réels. Le plus étrange, ce n'était pas de les voir. C'était de les vivre. Quand il prenait le bus, il sentait aussi la marche à pied — le froid sur son visage, le rythme de ses pas, le bruit de la ville. Quand il répondait au téléphone, il entendait aussi le silence de l'appartement où il avait laissé sonner. Il n'était plus un homme qui vivait une vie. Il était un homme qui vivait toutes ses vies possibles en même temps. Au début, il avait pensé que c'était un don. Voir toutes les conséquences de ses choix. Savoir ce qui se passerait s'il tournait à gauche ou à droite. S'il disait oui ou non. S'il partait ou restait. Mais très vite, il avait compris que ce n'était pas un don. C'était une malédiction. Parce que si toutes les versions existaient, alors aucune ne comptait vraiment. Il avait essayé de faire des choix importants, pour voir. Un matin, il s'était dit : je quitte mon travail. Ou je reste. Ou je demande une mutation. Trois possibilités. Il s'était vu dans les trois versions. L'homme qui démissionnait, soulagé mais angoissé. L'homme qui restait, résigné mais stable. L'homme qui demandait une mutation, entre les deux. Les trois hommes vivaient leur journée. Les trois étaient lui. À la fin de la semaine, il ne savait plus lequel il était vraiment. Avait-il démissionné ? Était-il resté ? Avait-il demandé une mutation ? La réponse était : les trois à la fois. Il avait consulté un médecin. Puis un psychiatre. Puis un neurologue. Personne ne voyait ce qu'il voyait. Les examens ne révélaient rien. "Stress", disait le médecin. "Troubles dissociatifs", disait le psychiatre. "Rien d'anormal au scanner", disait le neurologue. Mais lui continuait de se multiplier. Chaque consultation avait produit trois versions : l'homme qui parlait au médecin, l'homme qui se taisait, l'homme qui partait avant la fin. Il les vivait toutes. Le pire, ce n'était pas les grandes décisions. C'était les petites. Choisir une chemise le matin : trois couleurs, trois versions de lui. Choisir un plat au restaurant : cinq options, cinq versions. Choisir un mot dans une phrase : dix synonymes, dix versions. À chaque instant, il se multipliait. Les versions s'accumulaient. Il voyait des centaines de lui-même vivre des centaines de vies légèrement différentes, toutes aussi réelles, toutes aussi fausses. Il avait essayé de ne plus choisir. Pendant une semaine, il s'était laissé porter. Il faisait toujours la même chose. Café noir. Même trajet. Même repas. Même réponse à chaque question : "Je ne sais pas." Mais même le fait de ne pas choisir créait des versions. L'homme qui ne choisissait pas activement. L'homme qui aurait pu choisir mais ne l'avait pas fait. L'homme qui regrettait de ne pas avoir choisi. Il n'y avait pas d'échappatoire. Un jour, il avait rencontré une femme dans un café. Elle lui avait souri. Il avait vu trois versions se déployer : l'homme qui lui souriait en retour, l'homme qui détournait les yeux, l'homme qui sortait du café sans rien dire. Mais cette fois, quelque chose d'étrange s'était produit. La femme avait continué de le regarder. Dans les trois versions. Comme si elle le voyait, lui, pas juste une des versions. Il s'était assis en face d'elle. Ou il était parti. Ou il avait commandé un café au comptoir. Les trois en même temps. Elle avait dit : "Vous aussi ?" Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. Trois prénoms, selon la version. Mais c'était la même femme. Elle voyait ce qu'il voyait. Les versions multiples. Les vies parallèles. Le vertige des choix qui n'en sont plus. "Ça a commencé quand ?" avait-il demandé. "Il y a deux ans. Ou cinq. Ou dix. Je ne sais plus." Elle parlait lentement, comme si chaque mot pouvait créer une nouvelle bifurcation. "Est-ce que ça s'arrête ?" "Je ne crois pas." Ils s'étaient revus. Ou pas. Ou une seule fois. Ou des dizaines de fois. Dans certaines versions, ils restaient ensemble. Dans d'autres, ils se séparaient après quelques jours. Dans d'autres encore, ils ne se revoyaient jamais après cette première rencontre. Mais toutes les versions existaient. Il vivait la relation qui durait et celle qui s'arrêtait. Il vivait le bonheur et la rupture. Il vivait l'amour et l'absence. Et Claire — ou Léa, ou Anne — vivait la même chose de son côté. "On ne peut pas vraiment être ensemble", avait-elle dit. Ou : "On est ensemble dans toutes les versions." Ou : "Ça ne change rien, de toute façon." Les trois phrases à la fois. Il avait fini par accepter. Il était l'homme qui travaillait et l'homme qui avait démissionné. L'homme qui vivait avec Claire et l'homme qui vivait seul. L'homme qui avait pris le bus et l'homme qui avait marché. L'homme qui avait souri et l'homme qui avait détourné les yeux. Toutes ces vies existaient. Aucune n'était plus vraie que les autres. Il n'avait plus de vie unique. Il avait un nuage de vies, une constellation de possibles qui se déployaient en permanence, se ramifiaient, se multipliaient. Chaque matin, en se réveillant, il voyait des dizaines de versions de lui-même se lever, se rendormir, rester au lit, se lever puis se recoucher. Chaque soir, en s'endormant, il voyait des centaines de versions de sa journée — toutes vécues, toutes réelles, toutes aussi insignifiantes. Un jour, il avait eu une idée. Et si toutes les versions finissaient par converger ? Si, à force de se multiplier, il revenait au même point ? Il avait essayé de trouver une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Un point fixe. Un ancrage. Mais il n'y en avait pas. Même mourir créait des versions. L'homme qui mourait, l'homme qui survivait, l'homme qui était presque mort mais s'en sortait. Il n'y avait pas de fin. Juste une multiplication infinie. Aujourd'hui, il ne sait plus qui il est. Il est l'homme qui écrit cette histoire et l'homme qui ne l'écrit pas. L'homme qui la lit et l'homme qui ne la lira jamais. L'homme qui comprend et l'homme qui ne comprend rien. Il est tous les hommes qu'il aurait pu être. Et aucun en particulier. Le pouvoir de choisir s'est dissous dans l'infinité des possibles. Il vit toutes les vies. Mais il n'en vit aucune vraiment. C'est ça, le multivers. Pas un don. Une paralysie. Version 2 : C'était un mardi. Il s'était arrêté devant le café. La main sur la poignée, une seconde d'hésitation. Puis il était entré. Mais il s'était aussi vu rester dehors. Pas une image mentale. Une vision nette, précise. L'homme qui entrait commandait un expresso. L'autre remontait vers la gare, col relevé. Les deux hommes étaient lui. Il avait secoué la tête. Rien à faire. L'expresso fumait entre ses mains et l'autre version marchait toujours vers la gare. Ça ne passait pas. Chaque décision le dédoublait. Le bus ou la marche. Répondre au téléphone ou non. Pain ou pas de pain. Les versions s'accumulaient comme des calques superposés. Il voyait tout, vivait tout. Ça avait commencé petit. Maintenant c'était devenu ingérable. Il avait consulté. Médecin, psychiatre, neurologue. Rien au scanner. "Stress", diagnostic vague. Mais les versions continuaient de proliférer. Chaque consultation en avait produit trois nouvelles. Le pire, c'étaient les petites décisions. Chemise bleue, grise ou blanche : trois versions. Plat du jour : cinq. Synonymes dans une phrase : dix. Multiplication exponentielle. Il avait tenté l'immobilité. Une semaine identique. Café noir, même trajet, même repas. Réponse unique : je ne sais pas. Échec. Même ne pas choisir créait des versions. Puis il avait rencontré Claire dans un café. Elle avait souri. Trois scénarios : il souriait, détournait les yeux, sortait. Mais elle continuait de le regarder. Dans les trois versions. "Vous aussi ?" Elle voyait. Claire, Léa ou Anne selon les versions. Même femme. Elle vivait ça depuis deux, cinq ou dix ans. Elle ne savait plus. "Ça s'arrête ?" "Non." Ils s'étaient revus ou pas. Ensemble ou séparés. Toutes les versions existaient. Il vivait la relation qui durait et celle qui s'arrêtait. Le bonheur et la rupture. Il avait fini par accepter. Travail ou démission. Claire ou solitude. Bus ou marche. Tout existait. Rien ne comptait plus que le reste. Chaque matin : dix versions de lui se levaient ou restaient au lit. Chaque soir : cent versions de la journée. Toutes vécues. Toutes insignifiantes. Il avait cherché une convergence. Un point fixe. Aucun. Même la mort se multipliait. L'homme qui mourait, survivait, s'en sortait de justesse. Multiplication infinie. Aujourd'hui il ne savait plus. Il écrivait cette histoire ou non. La lisait ou non. Comprenait ou non. Le pouvoir de choisir s'était dissous dans l'infinité des possibles. C'était ça, le multivers. Une paralysie. Version 3 : C'était un mardi matin. Il s'était arrêté devant le café. La main sur la poignée. Il regardait la poignée. Puis il était entré. Mais il s'était aussi vu rester dehors. Très nettement. L'homme qui était entré commandait un café. L'homme qui était resté dehors remontait la rue. C'étaient deux versions de lui-même. Il avait fermé les yeux. Puis les avait rouverts. L'expresso était là, entre ses mains. L'autre version marchait toujours vers la gare. Cela avait continué. Chaque décision le multipliait. Le bus. La marche. Répondre au téléphone. Ne pas répondre. Il voyait les deux versions. Puis les vivait. C'était devenu difficile. Il avait consulté un médecin. Le médecin ne voyait rien. Puis un psychiatre. Le psychiatre ne voyait rien non plus. Puis un neurologue. Le scanner était normal. Mais lui continuait de se multiplier. Le pire, c'étaient les petites choses. Le matin, choisir une chemise. Trois couleurs possibles. Trois versions. Au restaurant, cinq plats. Cinq versions. Il s'accumulait. Il avait essayé de ne plus choisir. Pendant une semaine il avait fait exactement la même chose. Café noir. Même trajet. Même repas. À chaque question il répondait : je ne sais pas. Mais même cela créait des versions. Un jour, dans un café, une femme lui avait souri. Il avait vu trois versions. Lui qui souriait. Lui qui détournait les yeux. Lui qui sortait. Mais elle continuait de le regarder. Dans les trois versions. Elle avait dit : vous aussi ? Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. C'était la même femme. Elle voyait ce qu'il voyait. Depuis deux ans. Ou cinq. Ou dix. Ils s'étaient revus. Ou pas. Dans certaines versions ils restaient ensemble. Dans d'autres ils se séparaient. Dans d'autres encore ils ne se revoyaient pas. Il vivait toutes ces versions. Il avait fini par accepter. Il était l'homme qui travaillait et l'homme qui avait démissionné. L'homme avec Claire et l'homme seul. Chaque matin il voyait des dizaines de versions de lui se lever. Ou rester au lit. Ou se lever puis se recoucher. Chaque soir il voyait des centaines de versions de sa journée. Il avait cherché un point fixe. Une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Il n'y en avait pas. Même mourir créait des versions. Aujourd'hui il ne savait plus qui il était. Il était l'homme qui écrivait cette histoire. Et l'homme qui ne l'écrivait pas. Et l'homme qui la lisait. Et l'homme qui ne la lisait pas. Le pouvoir de choisir s'était dissous. Il vivait toutes les vies. Mais aucune vraiment. Version 4 : Ce que je m'apprête à consigner ici dépassera, j'en ai la certitude terrible, les limites de ce que l'esprit humain peut concevoir sans sombrer dans l'abîme de la démence. Et pourtant, il me faut témoigner de l'horreur indicible qui s'est abattue sur moi ce mardi matin, devant l'entrée d'un café dont je tairai le nom par égard pour ceux qui pourraient être tentés d'y retourner. J'avais posé la main sur la poignée de cuivre — ce détail anodin me hante encore — lorsque la Révélation s'est produite. Non pas une vision, non pas une hallucination passagère telle que peuvent en connaître les esprits affaiblis par la fatigue ou l'abus de substances délétères, mais une déchirure dans le voile même de la réalité, une fissure à travers laquelle j'ai pu contempler l'architecture abominable de l'univers. Car je me suis vu — et ce verbe lui-même trahit l'inadéquation du langage humain face à ce que j'ai perçu — je me suis vu franchir le seuil, commander un expresso au comptoir avec cette banalité horrifiante du quotidien. Et simultanément, avec une clarté qui me glace encore le sang, je me suis vu faire demi-tour, remonter la rue vers la gare, le col relevé contre un froid qui n'était pas celui de janvier mais celui des espaces intersidéraux. Les deux hommes étaient moi. Les deux scènes coexistaient dans une géométrie non-euclidienne de la réalité que je n'aurais jamais dû pouvoir percevoir. J'ai tenté, dans les jours qui suivirent, de me convaincre qu'il ne s'agissait là que d'un incident isolé, d'une anomalie passagère dans le fonctionnement de ma conscience. Vaine illusion ! Car la malédiction — et je ne peux employer d'autre terme — ne fit que s'amplifier. Chaque décision, du plus insignifiant choix vestimentaire à la plus grave résolution professionnelle, me confrontait à cette multiplication obscène de moi-même. Les médecins que j'ai consultés — pauvres créatures limitées par leur rationalisme étroit — n'ont rien trouvé. Leurs instruments grossiers ne peuvent mesurer ce qui se situe au-delà des dimensions perceptibles par nos sens atrophiés. "Stress", ont-ils diagnostiqué avec cette suffisance qui caractérise ceux qui n'ont jamais entrevu les abysses. Mais ce qui me terrorise le plus, ce qui m'arrache des cris silencieux dans la nuit lorsque je contemple l'étendue de mon affliction, c'est la compréhension progressive qui s'est emparée de mon esprit : je ne suis pas victime d'un dysfonctionnement. Je perçois simplement ce qui a toujours existé. L'univers n'est pas une ligne narrative, une succession linéaire d'événements. C'est un grouillement infini de possibilités simultanées, un pandémonium de réalités qui coexistent dans une cacophonie cosmique. Et nous, pauvres humains, nous ne percevons qu'une seule ligne, croyant en notre arrogance que nos choix ont un sens, que notre volonté façonne la réalité. Quelle risible prétention ! Tous les choix existent déjà, se déploient simultanément dans les dimensions que notre cerveau primitif ne peut appréhender. J'ai rencontré une femme — Claire, Léa ou Anne selon la version que l'on considère — qui partage cette malédiction. Ou cette révélation. La distinction même entre ces deux termes s'est dissoute dans l'horreur de notre condition. Elle voyait ce que je voyais. Nous étions deux témoins d'une vérité cosmique que l'humanité n'aurait jamais dû découvrir. Nous nous sommes revus, ou pas, ou une fois, ou mille fois. Toutes ces versions coexistent dans le maelström de possibilités. Et cette coexistence même, cette impossibilité de distinguer une réalité unique, constitue peut-être la véritable malédiction : non pas de percevoir les multivers, mais de réaliser que le concept même d'identité, de continuité, de choix, n'est qu'une illusion rassurante que notre espèce s'est construite pour ne pas sombrer dans la folie. Car si tous les choix existent, si toutes les versions de moi-même vivent simultanément leurs vies divergentes, alors qu'est-ce que "je" ? Où se situe le siège de ma conscience ? Suis-je l'observateur de ce pandémonium ou suis-je le pandémonium lui-même ? J'écris ces lignes en sachant qu'elles ne seront peut-être jamais lues, ou qu'elles le seront par des milliers de versions de lecteurs dans des milliers d'univers divergents. J'écris pour témoigner de l'horreur cosmique qui se cache derrière le voile rassurant de la réalité quotidienne. Le pouvoir de choisir n'existe pas. Il n'a jamais existé. Nous sommes les marionnettes d'une mécanique universelle infiniment plus complexe et plus terrible que tout ce que nos philosophes ont jamais imaginé. Ce n'est pas une paralysie. C'est pire. C'est la révélation que la paralysie et le mouvement, le choix et l'absence de choix, coexistent dans une dimension que nous ne devrions pas pouvoir percevoir. Que Dieu — s'il existe, et dans combien d'univers existe-t-il ? — nous préserve de cette lucidité. Version 5 : Je ne demande pas qu'on me croie. Je ne demande même pas qu'on me comprenne. Mon esprit — ce pauvre esprit qui fut autrefois le mien — est désormais si fragmenté, si dispersé dans les méandres de ces réalités parallèles, que je doute moi-même de la véracité de ce que je vais relater. Et pourtant, il me faut écrire. Il me faut fixer sur le papier l'histoire de ma damnation avant que la dernière parcelle de raison ne m'abandonne définitivement. Cela commença — si tant est qu'on puisse parler de commencement lorsqu'il s'agit d'un phénomène qui semble avoir toujours existé, latent, tapi dans les recoins les plus obscurs de mon être — cela commença, dis-je, par un malaise d'abord imperceptible. Un mardi matin, devant l'entrée d'un café que je fréquentais depuis des années, j'éprouvai soudain une étrange hésitation. Ma main, posée sur la poignée de la porte, refusait d'accomplir le geste familier. Ce n'était pas une paralysie physique. C'était quelque chose de plus profond, de plus insidieux : une multiplication vertigineuse de ma volonté elle-même. Car je me vis — et ici commence le véritable cauchemar — je me vis franchir le seuil et commander mon habituel expresso. Mais dans le même instant, avec une netteté qui me fit vaciller, je me vis également faire demi-tour et remonter la rue vers la gare. Ces deux actions, ces deux destinées, ces deux moi, coexistaient avec une égale réalité. Je n'étais plus un. J'étais deux. Et bientôt, je le compris avec effroi, je serais légion. Au début, je me persuadai qu'il ne s'agissait là que d'une fatigue passagère, d'un dédoublement visuel sans conséquence. Mais l'illusion ne pouvait durer. Chaque choix, du plus insignifiant au plus grave, me multipliait. Je me voyais prendre le bus et marcher. Répondre au téléphone et laisser sonner. Sourire et détourner les yeux. Et ce qui rendait cette malédiction insupportable, c'est que je ne me contentais pas de voir ces versions de moi-même : je les vivais. Je sentais le froid sur le visage de celui qui marchait pendant que celui qui prenait le bus ressentait la chaleur étouffante de l'habitacle. J'étais tous ces hommes à la fois. J'étais un essaim, un grouillement d'identités qui se ramifiaient à l'infini. Les nuits devinrent un supplice. Car même le sommeil ne m'apportait aucun répit. Je me voyais m'endormir, me réveiller, rester éveillé, me lever, me recoucher. Chaque possibilité se déroulait dans ma conscience fracturée. Je vivais toutes les nuits en même temps. Et chaque matin, lorsque j'ouvrais les yeux — mais lesquels ? ceux de quelle version ? — je découvrais avec horreur que le nombre de mes doubles s'était encore accru pendant mon sommeil. Je consultai des médecins. Ils ne trouvèrent rien. Comment auraient-ils pu ? Leurs instruments ne mesurent que le corps. Ils ignorent tout des méandres de l'âme, de ces dédoublements monstrueux qui sont peut-être le prix secret que nous payons pour l'illusion du libre arbitre. Car c'est cela, n'est-ce pas, que j'avais découvert : le libre arbitre n'est qu'un mensonge. Chaque choix que nous croyons faire existe déjà, s'est déjà réalisé dans quelque dimension parallèle de l'être. Nous ne choisissons pas. Nous nous contentons de prendre conscience, fugitivement, d'une des mille voies que nous empruntons simultanément. Mais ce qui acheva de me précipiter dans l'abîme — et je dois l'avouer, même si cet aveu me coûte les derniers lambeaux de ma dignité — ce fut la rencontre avec cette femme. Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. Son nom lui-même semblait fluctuer selon les versions de la réalité. Mais ce n'était pas cela qui me troubla le plus. Non. Ce qui me glaça le sang, ce fut de réaliser qu'elle voyait ce que je voyais. Qu'elle vivait ce que je vivais. Que nous étions deux damnés contemplant ensemble l'architecture maudite de l'univers. "Depuis combien de temps ?" lui demandai-je, ou plutôt, l'une de mes versions lui demanda, car déjà je ne savais plus lequel de mes doubles parlait vraiment. "Je ne sais plus. Deux ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Le temps lui-même s'est fragmenté. Je vis toutes les durées à la fois." Nous devînmes amants. Ou nous ne nous revîmes jamais. Ou nous nous quittâmes après quelques jours. Toutes ces histoires se déroulèrent simultanément. J'aimais cette femme dans certaines versions et la détestais dans d'autres. Je vivais avec elle et je vivais seul. Je la voyais vieillir à mes côtés et je la voyais disparaître le lendemain de notre première rencontre. Et elle, de son côté, subissait le même supplice : elle m'aimait et me haïssait, restait et partait, vivait et mourait, dans un tourbillon de possibilités qui nous emportait tous les deux vers une dissolution complète de nos identités. Je cherchai désespérément un point fixe, une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Une ancre dans ce maelström de réalités. Mais il n'y en avait pas. Même la mort — cette ultime certitude que l'humanité s'est toujours offerte comme consolation — même la mort se multipliait. Je me voyais mourir de mille façons différentes. Et dans chacune de ces morts, une partie de moi survivait, continuait de se ramifier, de se multiplier, de vivre toutes les vies que je n'avais pas vécues. Alors j'ai compris. J'ai compris que je n'avais jamais été un. Que l'unité du moi n'était qu'une fiction, une illusion nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie. Mais cette illusion, je l'avais perdue. Ou plutôt, le voile s'était déchiré, et j'avais aperçu ce qui se cachait derrière : un grouillement infini de possibilités, une multiplication monstrueuse de l'être, un essaim d'identités dont aucune ne pouvait prétendre être la véritable, l'originale, l'authentique. Je suis l'homme qui écrit ces lignes. Mais je suis aussi l'homme qui ne les écrit pas. Je suis celui qui les lit et celui qui ne les lira jamais. Je suis celui qui comprend et celui qui refuse de comprendre. Je suis tous ces hommes à la fois, et je n'en suis aucun vraiment. Le pouvoir de choisir ? Il s'est dissous dans l'infinité des choix simultanés. Et avec lui s'est dissoute mon identité, ma conscience, mon âme même. Je ne suis plus qu'un écho, une réverbération infinie de possibilités qui se répercutent dans les chambres vides de mon esprit fracturé. Et le plus terrible — car il y a toujours quelque chose de plus terrible encore — c'est que je soupçonne que nous sommes tous ainsi. Que chaque être humain est cette multiplication monstrueuse de possibilités. Mais que la plupart ont la grâce de ne percevoir qu'une seule version, une seule ligne narrative. Moi, j'ai été maudit avec la vision de toutes. Et cette vision m'a détruit. Que celui qui lit ces lignes — si quelqu'un les lit jamais, dans quelque version de la réalité — se détourne rapidement. Qu'il n'approfondisse pas ces pensées. Qu'il ne cherche pas à percer le voile. Car derrière l'illusion réconfortante de l'unité du moi, il n'y a que le chaos, la multiplication infinie, la dissolution dans le néant des possibles. Je suis le multivers. Et le multivers est ma tombe. Note de l'auteur Genèse Ce texte s'inscrit dans le travail en cours sur Pouvoir, une exploration systématique du mot "pouvoir" dans huit années d'écriture autofictive (2018-2026). L'analyse des occurrences a révélé un mécanisme récurrent : la multiplication des possibles jusqu'à la paralysie. Si tous les choix existent simultanément, alors aucun ne compte vraiment. Le pouvoir de choisir se dissout dans l'infinité des versions. Plutôt que de rester dans l'analyse, j'ai voulu transposer ce mécanisme en fiction — transformer la découverte critique en récit. Le personnage de l'homme du multivers incarne littéralement ce que les textes des carnets ne faisaient qu'esquisser : voir tous les chemins possibles et ne pouvoir en emprunter aucun. La variation stylistique n'est pas un simple habillage : chaque style transforme l'histoire. Le multivers vu par Toussaint (lenteur, neutralité) n'est pas le même que le multivers vu par Poe (damnation gothique) ou par Lovecraft (horreur cosmique). La forme modifie le sens. Lien avec l'Atlas Mnémosyne Ce texte croise plusieurs planches de l'Atlas : Planche 3 (Accent) : La multiplication des voix, l'impossibilité de choisir une seule version de soi Planche 7 (Silence) en préparation : Le silence comme paralysie, l'épuisement face à l'infinité des choix Planche 8 (Fatigue) en préparation : "Une saine fatigue qui débarrasse de tout ce qui ne convient pas" — ici, inversée : une fatigue qui multiplie au lieu de dépouiller La fiction transpose en réalisme magique français ce que l'Atlas travaille en analyse : comment le pouvoir se dissout dans la prolifération des possibles. Comment le narrateur à chaque fois voyant tous les chemins, ne peut en emprunter aucun. Illustration Duane Michals-Build a pyramid|couper{180}

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textes autour de la honte

nommer, croire, survivre aux formes

série de textes ( extrait ) prise de conscience, changements de narration. Rester dans la perplexité d'une émotion, d'un événement, d'une honte. 3011 — Nommer la chose (2025-04-22) "Écrire ce que l’on ne peut pas dire. Nommer la chose, même si elle fait peur. Surtout si elle fait peur."— Méthode Olbren, notes internes Angle : nommer = prendre le risque de fixer, donc honte de “mal nommer”, et peur d’être capturé par le mot. Dispositif : texte construit sur une série de tentatives de nomination (A / B / C) → aucune ne tient → la chute est un geste. 824 — Ressassement (2025-03-20) D’abord, ce n’était qu’un doute fugace, une perplexité vague. Puis, au fil des heures, cela s’était épaissi, chargé d’un poids singulier, s’était infiltré dans ma journée jusqu’à devenir une inquiétude nette, un petit tourment installé. Alors j’envoyai un autre mail. Une relance, neutre, mesurée. Et rien. Pas un mot, pas un accusé de réception. Rien. Angle : ressasser = rester vivant en rond : c’est une perplexité active “en cage”. Dispositif : spirale contrôlée : chaque reprise doit ajouter un détail concret (objet / odeur / bruit), sinon tu coupes. 773 — Tenir tête (2025-03-01) Mais cette fois, il y a du vacarme. Une époque qui grince, qui tangue, secouée par des secousses violentes, des fissures profondes. Ce qui semblait stable ne l’est plus. Ce qui passait inaperçu s’impose à nous avec la brutalité de l’évidence. Il y a du bouleversement dans l’air – et pas seulement dans l’air, dans la chair des choses, dans le langage, dans les silences que l’on voudrait imposer. Écrire devient plus qu’une habitude, une nécessité. Car si les mots vacillent, c’est que quelque chose cherche à les faire taire. Angle : tenir tête à quoi ? au récit automatique. Ici tu peux faire de la honte un moteur d’attention. Dispositif : phrase-pivot répétée (exactement identique) ; autour, le contexte change, et c’est le contexte qui avoue. 1697 — Est-ce qu’on peut peindre quand on est mort ? (2022-07-03) Est-ce qu’on peut peindre quand on est mort j’ai demandé, il y a eut un grand silence, j’ai encore eut l’impression d’avoir dit une bêtise… mais comme personne ne me répondait j’ai redemandé est-ce qu’on peut peindre quand on est mort et il y a eut le même silence. Angle : question simple, abîme immédiat : honte d’être vivant / honte d’être “déjà fini”. Dispositif : dialogue intérieur minimal : 6 questions, 6 réponses qui ne répondent pas. 3554 — 3 février 2019 (2019-02-03) J’ai toujours cru aux fractales parce que ce sont elles qui me tiennent : un éclat minuscule contient le reste, un épisode en dit autant qu’une vie entière, alors je ne vois pas comment raconter autrement qu’en attrapant un morceau et en le laissant irradier. Dans l’adolescence il y eut cette jeune fille sicilienne que je retrouvais les soirs d’été au bord de l’Oise, du côté de L’Isle-Adam, avec son chien immense, toujours là comme une garde rapprochée et un secret en même temps ; elle venait en cachette de ses parents, disait que ça leur ferait de la peine, et je me faisais une histoire dans la tête, une histoire d’honneur, de rivalité, de drame plantée au milieu des maïs de l’Île-de-France. Angle : la pensée “fractale” comme excuse et comme vérité ; parfait pour une fiction où la honte se cache dans la structure. Dispositif : fragments numérotés qui semblent autonomes mais qui répètent un même motif (un mot, un lieu, un geste). 809 — Rage et gélatine (2025-03-11) Il s’avance, Marronne, tempête sous brushing, torse bombé, sourire carnassier. La lumière des projecteurs l’engloutit aussitôt, sculptant son ombre sur le fond criard du plateau. Devant lui, les caméras pivotent, les techniciens s’agitent, un assistant lui tend un oreillette qu’il rejette d’un revers de main. Pas besoin. Il sait déjà ce qu’il va dire, comment il va frapper. Le plateau s’électrise aussitôt, un mélange de nervosité et de cette sidération vaguement honteuse qu’on éprouve face à quelqu’un qui n’a plus de limites. Il n’entre pas, il surgit. Le plateau s’électrise aussitôt, un mélange de nervosité et de cette sidération vaguement honteuse qu’on éprouve face à quelqu’un qui n’a plus de limites. Sa chaîne ? Massacrée. Lui ? Victime. Tout ça ? Une ignominie. Il brasse l’air, foudroie les visages autour de la table d’un regard vissé sur l’injustice dont il serait le martyr. Il faut comprendre, il faut mesurer, il faut trembler : on lui a tout pris, et il ne laissera pas passer ça. Angle : matière molle / colère / spectacle : tu peux l’orienter vers la honte d’être vu en train de réagir. Dispositif : caméra (imaginaire) : chaque paragraphe commence par un cadrage (“plan large”, “gros plan”) mais sans jargon cinéma. 3468 — L’Instable… Glozel (2025-10-29) Il croyait aux faits, à la solidité des démonstrations, à l’ordre du monde tel que l’exposaient les manuels. La superstition des campagnes était un ennemi qu’il combattait avec l’arme de la connaissance, une ignorance crasse qu’il fallait défricher, patiemment, chaque jour. C’est pourquoi, lorsque les premières rumeurs sur Glozel lui parvinrent, il n’y vit d’abord qu’une de ces fables de veillée, une histoire de revenants ou de trésor caché, bonne à effrayer les enfants. Angle : énigme / faux-vrai / croyance : la honte ici, c’est de vouloir croire, et la perplexité active, c’est de ne pas trancher. Dispositif : dossier (pièces 1–7) : chaque pièce contredit la précédente, et tu ne conclus pas. 1041 — Courroucer… une seconde fois Le plus honteux, au fond, ne serait pas d’avoir trahi les autres, mais de s’être trahi soi-même ; les deux s’emmêlent, d’où cette démarche de crabe qui nous fait dire oui au merde et continuer quand même. Comme disait un grand-oncle rebouteux en me toisant, gamin : « Ne fais pas l’âne pour avoir du foin, mais courrouce les dieux et tu verras… Parce qu’il peut devenir le “texte-mère” : honte = moteur, perplexité = méthode. Illustration André Fougeron Les paysans français défendent leur terre 1953|couper{180}

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textes autour de la honte

Honte sociale

seconde série de textes sur la honte ( extraits) cette fois la honte sociale 1284 — Chercher un emploi (2021-12-26) Dans le fond chercher un emploi demande une dose certaine de pragmatisme, tout à fait comme créer un personnage de nouvelle ou de roman. Il faut poser un cadre strict et avoir un minimum d’exigences. Et généralement il faut que les choses se passent mal pour apprendre grâce à l’expérience et ainsi réduire la voilure. Angle : humiliation administrative + perplexité (“comment ce monde tient-il debout avec ça ?”). Dispositif : montage de dialogues (phrases d’entretien) + pensées en italique qui ne répondent jamais aux dialogues. 235 — 21 août 2024 (2024-08-21) ( à revoir ) Lecture de Penser librement d’Hannah Arendt cette nuit et matin, notamment l’essai sur Nathalie Sarraute et travail, l’oeuvre, l’action. Ce qui me ramène à la lecture très ancienne de Dostoievsky- notamment à partir d’un livre de René Girard ( peut-être critique dans un souterrain ) et bien sûr de Kafka, le Journal puis, sans enchaînement à 2019, à la pandémie de Covid. Le fait est que je commence vraiment à reprendre l’écriture quotidienne régulièrement à partir de ce moment-(octobre 2019 ?) Le résultat sera la publication de Propos sur la peinture, un ensemble de textes mis bout à bout rédigés sur peinture chamanique entre 2018 et 2019. Ouvrage mal fagoté, qu’il faudrait reprendre et améliorer ou bien complètement oublier. L’isolement social obligeant à « faire » absolument quelque chose de soi pour ne pas sombrer. Il y a aussi eu les vidéos sur la chaîne YouTube, plusieurs fois par semaine parfois. Une sorte de fébrilité, d’euphorie. Surtout lors du tout premier confinement. Dès le second, la lassitude, l’angoisse, notamment liée au fonctionnement de l’atelier, aux charges, me tombent dessus. Au troisième confinement, j’ai arrêté de publier des vidéos, me suis retiré des réseaux sociaux. Angle : beaucoup de matière “atelier / cadre / règle / groupe” : parfait pour un récit sur la honte dans un dispositif collectif. Dispositif : récit en “tours de parole” (comme AA/Zoom) : chaque tour avance d’un millimètre, et c’est ça l’action. 1878 — Bilan (2022-09-17) Depuis le passage de la Covid, les diverses canicules, la crise, l’atmosphère mortifère qui en résulte nous a tous affaibli. Que l’on trouve de plus en plus insupportable la moindre injustice, la moindre mesquinerie ? Enfin, je m’en aperçois de mon côté. Peut-être parce que l’on a tant espéré. Que tous ces événements surtout, n’interviennent pas de manière insensée, qu’ils puissent permettre de réfléchir à notre façon de vivre et de travailler, de tirer un certain enseignement de tout cela ? Mais, on voit bien que la déception, une fois encore, remplit l’espace laissée par ces espoirs. Angle : honte diffuse = addition de petites lâchetés (sans “grand crime”), donc perplexité : “où est la faute ?”. Dispositif : comptabilité (colonnes invisibles) : “entrées” / “sorties” / “reste à payer” — sans chiffres, juste le vocabulaire. 2461 — Le temps d’une rencontre (2023-02-14) -Je vous ai vu tout à l’heure au Parc Guell, répondit-t’elle , comme mise en garde il y a mieux, vous m’avez plutôt effrayée. j’ai vu que vous m’aviez suivie jusqu’ici. Pourquoi ne pas m’aborder plus tôt, j’ai pensé à un détraqué ou à un dragueur ajouta t’elle. Elle s’exprimait dans un français impeccable sans accent. -Je suis désolé je ne voulais pas vous effrayer je cherchais seulement une façon de vous aborder qui ne soit pas ...ambiguë... Angle : la rencontre comme piège moral : on croit agir librement, mais on est déjà en train d’obéir à un rôle. Dispositif : récit à deux voix, mais l’une des voix n’apparaît que par les formules (“bonjour”, “merci”, “comme convenu”). 994 — La procrastination va se développer. (2020-05-24) Personnage, seul en scène. (Lumière crue. Une chaise. Un cendrier plein. Silence au début.) J’allume. (Il tire.) Rien. La fenêtre. Le ciel. Rien. (Il tourne en rond.) Je monte. Je descends. Je remonte. Je redescends. La chaise. (Il montre.) Toujours la chaise. Tu la vois ? Tu la vois, toi ? Moi je la vois trop. Facebook. Mails. Slogans. Rien. Branler ? Même pas ça. Mais toi, qu’est-ce que tu branles ? Lui, qu’est-ce qu’il branle ? Moi, qu’est-ce que je branle ? Rien. (Lent, presque chuchoté.) L’olivier bourgeonne. Le figuier crève. Deux arbres. Deux destins. Et moi, planté entre les deux. Angle : procrastination = honte anticipée + peur d’être réduit à une fonction (ton thème “mission”). Dispositif : monologue-scène unique (théâtre) avec un seul accessoire récurrent (chaise / cendrier / ticket) = “preuve”. 596 — 31 décembre 2024 (2024-12-31) Mon habit est fait de cambouis, de boue, de baves et de buées. Il pèse. Il poisse. Il bat. Est-ce que je choisis de le porter ? Peut-être. Mais le choix, c’est quoi ? Ce n’est rien d’autre que se souvenir qu’il n’y a pas d’autre chemin. Revêtir ces oripeaux, tissés par des mains de femme, par la souffrance d’un homme. Par les perdrix, les faisans, les corbeaux. Par les cumulo-nimbus, les tornades, les ouragans, les cyclones. Et par ces petits matins clairs, aussi, où l’on regarde par la fenêtre et l’on découvre la neige sur les toits de terre cuite. Angle : fin d’année = inventaire, donc honte possible ; mais tu peux la traiter comme une météorologie de décisions. Dispositif : inventaire “sans opinion” (comme tu l’aimes) puis, à la fin, une seule phrase qui trahit l’opinion. 3123 — 15 juin 2025 (2025-06-15) Il mit la vidéo en pause et descendit se chercher un café. Tout cela était encore tellement confus. Sans doute faudrait-il visionner une seconde puis une troisième fois le film pour s’extraire de l’hypnose. Cette hypnose née du mélange de souvenirs d’enfance que les images en noir et blanc rappelaient. Façades d’immeubles, intérieurs de café, taches de vin rouge sur les tables, vêtements déjà vus jadis ou plutôt entrevus. Ces vestes, mon dieu, ces vestes qui vous posaient là. L’entraperçu devenant meilleur vecteur soudain que ce qui un jour fut vu. Sous la vidéo, les commentaires s’entassaient. Angle : format court idéal pour une fiction “mission minuscule” : un acte simple qui te fait basculer. Dispositif : protocole (étapes numérotées) qui se dérègle à l’étape 4 — et c’est là que la honte surgit. 246 — 1er septembre 2024 (2024-09-01) Ce n’est pas facile, on pourrait le croire, ça va chercher quand même très loin à l’intérieur du ressort humain, c’est forcément des reliquats très anciens, des choses qu’on dirait ésotériques, une sorte d’enseignement caché réservé aux initiés, le reste étant en gros des béotiens, quand on ne vous traite pas de con tout à fait ouvertement désormais. C’est l’époque, on navigue ainsi entre félicitations pour rien et mépris pour tout. Un vieux manichéisme mal digéré, du nazisme, ni plus ni moins, très fatiguant de s’en rendre compte. On s’en rend de plus en plus compte, je ne sais pas si vous le remarquez, ça devient d’une limpidité aveuglante, une tarte à la crème, un poncif, un cliché. Angle : anniversaire / seuil / “ça fait un an” → parfait pour articuler perplexité active : “qu’est-ce qui a changé, exactement ?”. Dispositif : trois dates, même scène, trois interprétations incompatibles. Illustration Nord-africains aux portes de la ville (Tryptique de la honte I), 1953. Huile sur toile, 195 x 130 cm, Musée de l’Histoire de l’immigration|couper{180}

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Carnets | Histoire-Boost-2

Boost 02 # 10 | non, voilà comme elle est

Ce texte est né d’un exercice d’atelier autour d’Henri Michaux, Face aux verrous, et de la formule : « Non, voilà comme elle est / voilà ce qu’elle n’est pas ». La première version (que j’appelle ici “09”) déroule le récit de façon linéaire : Suresnes, la chambre, la cité-jardin, le travail, le bistrot. Dans le cadre de la proposition #10, il s’agissait de repartir de ce texte déjà écrit et de lui opposer une série de “Non” : non pas pour l’illustrer ni l’expliquer, mais pour refuser ses facilités, ses arrangements, ses angles morts. La “version atelier” reprend ce geste sous forme de liste : un “Voilà ce qu’elle est” suivi de “Non, voilà ce qu’elle n’est pas”, à partir des trois premiers paragraphes, dans l’esprit de l’exercice. La seconde version pousse plus loin le dispositif : entre chaque paragraphe du récit, un bloc de phrases au présent vient dire “Non” à ce qui vient d’être raconté, comme si une autre voix, plus sèche, plus rétive, refusait de laisser le texte se contenter de sa propre narration. Il ne s’agit pas d’un commentaire ni d’une correction, mais d’un contre-chant : une façon de laisser coexister la version racontable et la version qui résiste. 1 Voilà ce qu’elle est : arrivant à trente-cinq ans dans une petite chambre de Suresnes, habitant sans le savoir un fragment de cité-jardin, traversant chaque jour la cour, levant les yeux vers les immeubles, laissant le regard chercher Rueil-Malmaison sans la trouver, passant devant le cerisier japonais planté là pour offrir un peu de beauté, un peu d’air, admirant deux fois déjà sa floraison, ses pétales au sol, sentant parfois monter aux yeux une émotion qu’on ne sait pas nommer. Non, voilà ce qu’elle n’est pas : un simple “quelques années auparavant” qui amortit le choc, un rappel vague de trentaine comme on feuillette un album, une petite chambre sans confort interchangeable avec toutes les autres, un décor neutre pour illustrer la galère. Non, voilà ce qu’elle n’est pas : se contentant d’un “il a beau scruter” de narrateur posé à la fenêtre, regardant gentiment l’horizon, attendant de voir surgir un château au loin comme dans un livre pour enfants. Non, voilà ce qu’elle n’est pas : accueillant, logeant proprement, organisant rationnellement la vie des gens comme lui, réalisant la promesse d’urbanistes bien intentionnés ; adoucissant les angles, distribuant la communauté, offrant un sens lisible aux plaques de rues et aux pavillons au cordeau. Non, voilà ce qu’elle n’est pas : réduite à un tableau noir, à un cercueil tout trouvé, à un cliché de misère confortable pour lecteur compatissant, exhibant complaisamment la “nullité”, la “grande misère”, le “rien” comme motif décoratif. Non, voilà ce qu’elle n’est pas : simple jolie touche de couleur qu’on “aurait tort d’oublier d’évoquer”, cerisier ajouté pour faire cadre, arbre japonais de catalogue adoucissant la scène, consolant proprement les ouvriers de retour de l’usine. Non, voilà ce qu’elle n’est pas : expliquant clairement pourquoi les larmes montent, justifiant l’émotion par de beaux mots, fournissant une raison nette au serrement de gorge devant les pétales roses au sol. Non, voilà ce qu’elle n’est pas : laissant intacte la possibilité de croire encore à un horizon disponible, à un ailleurs de château ou de ville voisine, à un futur qu’on pourrait rejoindre en plissant un peu les yeux. Tu la vois et tu ne la connais pas. 2 On aurait pu rester là longtemps. Des années peut-être. Mais on ne reste jamais vraiment nulle part. Un matin, on a quitté Suresnes, la chambre, le cerisier, le bistro et ses silhouettes. On a repris un autre travail, un autre lieu. Puis encore un autre. Le temps a passé comme il passe : sans prévenir, par paquets. Non, on n’aurait pas pu rester là longtemps, on ne tenait déjà pas debout. Non, on n’a pas « quitté » Suresnes, on a été expulsé par le salaire, par la lassitude, par le bail, par la honte, par tout ce qui pousse dehors sans qu’on décide. Non, ce n’est pas « un autre travail, un autre lieu » comme une série de cartes postales, c’est la même fatigue déplacée, la même angoisse empaquetée, juste changée de décor. Non, le temps ne « passe » pas, il ronge, il ponce, il enlève des options une par une. Quelques années auparavant, mettons trente. Il a désormais trente-cinq ans, il est à Suresnes dans une petite chambre sans confort. Il ne sait pas qu’il habite là un fragment de cité-jardin construite dans les années 1920 pour loger proprement des ouvriers et des employés comme lui, censés former une communauté. L’unique fenêtre donne sur une cour et, au-delà, des immeubles. Peut-être un avant-goût de Courbevoie ou de Nanterre, on ne sait pas, on n’est pas curieux. Non, ce n’est pas « quelques années auparavant », c’est maintenant, encore maintenant, ça ne s’est jamais vraiment refermé. Non, ce n’est pas « une petite chambre sans confort », c’est la preuve qu’on accepte n’importe quoi tant qu’il y a une serrure et un matelas. Non, il ne « sait pas » pour la cité-jardin parce qu’il n’a pas le droit de savoir : toute l’architecture sociale est faite pour qu’il traverse sans lire, sans relier, sans comprendre qu’on l’a rangé là avec d’autres. Non, ce n’est pas qu’on n’est « pas curieux », c’est qu’on est trop épuisé pour se permettre la curiosité, qu’on a appris à ne plus lever la tête vers Courbevoie ou Nanterre de peur de voir ce qu’on n’aura jamais. Ce serait dommage de ne pas évoquer le cerisier japonais juste là, devant la porte. On l’a déjà vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu’on est arrivé là. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d’origine : offrir un peu de beauté, un peu d’air, à ceux qui rentraient de l’usine au pied du Mont-Valérien. On l’a admiré, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c’était beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces pétales roses au sol déclenche ce type d’émotion. On ne cherche pas trop non plus à le savoir, on n’a pas vraiment le temps. Non, ce ne serait pas dommage de ne pas l’évoquer, le cerisier ; c’est même lui qui sert d’alibi, de petit sucre poétique posé sur la langue du récit pour le faire passer. Non, il ne « se contente pas » de perdre ses feuilles deux fois depuis qu’on est arrivé, il rappelle chaque année qu’on est resté, coincé, planté là comme lui, sans projet d’origine. Non, ce n’est pas « offrir un peu de beauté, un peu d’air » qui tient : la beauté ici est prévue, programmée, distribuée comme un calmant, et c’est précisément ce qui donne la nausée. Non, les larmes ne viennent pas « tellement c’est beau », elles montent parce que c’est trop beau pour l’endroit, parce que ça ne colle pas, parce que ce rose au sol met en lumière tout le reste qui ne l’est pas. Non, ce n’est pas qu’on « ne peut pas vraiment dire en quoi » : on pourrait le dire, mais il faudrait pour ça soulever la chape entière, ce qu’on ne se permet pas. Non, ce n’est pas qu’on « n’a pas vraiment le temps », c’est qu’on n’a pas le droit de s’y attarder sans que tout le reste s’effondre avec. Pour payer cette turne, il s’est inscrit dans une boîte d’intérim et a dégoté un emploi de chauffeur-livreur à deux rues de là. Chaque matin, il traverse sans y penser les rues portant les noms de maires et de réformateurs sociaux qui avaient juré de sortir les ouvriers des taudis : des destins effacés derrière de simples plaques bleues. Cela ne demande pas beaucoup de jugeote, ça tombe bien, il n’en possède pas trop. À part prendre un plan papier dans le bon sens pour lire un plan, car le GPS n’existe pas encore. On n’imagine même pas que ça puisse exister un jour. Non, ce n’est pas « pour payer cette turne » comme si tout se résumait à une combine provisoire, c’est pour continuer d’accepter qu’il n’y ait pas mieux qu’une turne à payer. Non, ce n’est pas « sans y penser » qu’il traverse ces rues : c’est en pensant à autre chose pour ne pas devenir fou devant ces noms de bienfaiteurs cloués sur les façades, en détournant le regard pour ne pas voir ce qu’on a fait de leurs promesses. Non, ce n’est pas qu’« il ne possède pas trop de jugeote », c’est qu’on lui a appris à la retourner contre lui : à se croire un peu idiot plutôt que de voir l’intelligence qu’il faudrait pour démonter la machine où il sert. Non, ce n’est pas un détail attendrissant d’époque que ce plan papier sans GPS : c’est la preuve qu’on lui confie la ville uniquement comme labyrinthe à livrer, pas comme espace à habiter. Nulle nécessité de se déguiser en clown : un pantalon jean et un chandail, voire un blouson éventuellement, suffisent. Parfois, certains matins de novembre, on prendra la précaution d’une écharpe. Le vent remonte de la Seine, s’engouffre entre les barres récentes et les vieux immeubles de la cité-jardin, mélangeant les générations sans que cela raconte grand-chose pour lui. On ne voudrait pas attraper froid bêtement. Non, ce n’est pas « nul besoin de se déguiser en clown », ce n’est pas une liberté vestimentaire, c’est simplement qu’on ne possède rien d’autre à mettre sur le dos. Non, ce n’est pas une « précaution » de prendre une écharpe, c’est la peur de perdre un jour de salaire pour une bronchite, la peur de glisser encore un peu plus loin dans la pente. Non, ce vent de Seine ne « mélange » pas les générations comme une jolie métaphore, il les use pareil, il passe à travers toutes les couches de peinture sociale, et lui n’a juste pas les mots pour le dire. Non, ce n’est pas qu’il « ne voudrait pas attraper froid bêtement », c’est qu’il sait très bien que le moindre rhume, ici, n’est jamais bête : il coûte. Encore que, si l’on tombe malade, ça n’est pas un drame. L’arrêt de travail nous permet de traîner au lit, de rester bien au chaud, probablement rideaux tirés toute la journée. Dehors, la ville poursuit sa petite histoire de réhabilitations, de plans sociaux, de mutations de logements ; dedans, il s’obstine sur un livre ardu qui le relie plus volontiers à des morts célèbres qu’aux voisins de palier. Un bon livre, de préférence, un bien difficile qu’on prendra la peine d’annoter à chaque page. Non, ce n’est pas « pas un drame » de tomber malade, c’est juste l’unique manière d’obtenir une trêve sans avoir à la demander. Non, ce n’est pas « traîner au lit », c’est s’effondrer enfin, les rideaux tirés pour ne pas voir la lumière insistante de ce dehors qui continue sans lui. Non, la « petite histoire de réhabilitations et de plans sociaux » n’est pas une toile de fond : c’est la manière officielle de renommer la violence qui le traverse, pendant que lui s’accroche à un livre pour rester vivant dans sa tête. Non, ce n’est pas une anecdote romantique d’ouvrier qui lit un « bon livre difficile », c’est une coupure supplémentaire : choisir les morts célèbres parce que les vivants autour sont trop proches, trop visibles, trop douloureux à regarder en face. On pourrait, de temps en temps, au début en tout cas, passer toute la journée au bistro. On vient depuis quelques jours de se faire une sorte de camarade, oh, pas encore un copain non. Mais si on le désire, cela nous changera un peu les idées de retrouver ce N., poète brésilien exilé, pour causer philosophie, poésie, littérature. Dans un bled qui a vu passer ouvriers, réfugiés, rapatriés, immigrés, il ne voit en lui qu’un camarade de comptoir de plus, pas le dernier avatar d’une longue chaîne d’exils. Mais surtout boire et reboire à tomber par terre devant le regard inquisiteur du tôlier maghrébin en train de compter sa thune, assis dans un coin. Lui descend d’une autre vague d’ouvriers logés jadis dans ces mêmes HBM, mais cette continuité sociale, on ne la voit pas, on se contente d’encaisser la vue. On a l’habitude. Derrière lui, il n’est pas rare qu’on aperçoive quelques silhouettes. On ne sait pas si ce sont vraiment des femmes, mais ça y ressemble. Toute une population interlope qui vient échouer là, au petit matin, en provenance du bois de Boulogne, pas loin. Non, ce n’est pas « pour se changer un peu les idées » qu’on peut passer la journée au bistro, c’est pour ne plus en avoir du tout, d’idées, au moins jusqu’à la fermeture. Non, N. n’est pas « une sorte de camarade », c’est un miroir qu’on refuse de regarder trop longtemps : un autre exilé, plus lisible parce qu’il a un accent et un pays clair, alors que lui n’a qu’un RER et une adresse provisoire. Non, ce n’est pas un simple « bled qui a vu passer » des vagues d’ouvriers et de réfugiés, c’est un entonnoir ; on ne voit pas la chaîne d’exils parce qu’on est en train d’en devenir un maillon sans légende. Non, le tôlier ne fait pas que « compter sa thune », il compte aussi les corps qui tombent, les additions qui explosent, les dettes qui se nouent ; son regard n’est pas qu’inquisiteur, il est comptable de la misère. Non, ces silhouettes du fond ne sont pas un décor interlope : ce sont des vies entières rabattues à l’aube sur un coin de bar, qu’on préfère flouter en « on ne sait pas si ce sont vraiment des femmes » pour ne pas affronter ce qu’on voit très bien. On pourrait aussi se souvenir que le boxeur, un grand costaud nantais, vient aussi se pavaner là avec sa danseuse serbe ou croate — on pourrait presque dessiner une carte : Nantes, Belgrade, le Maghreb, le Brésil, la banlieue ouest, toutes ces trajectoires qui se croisent à portée de tram — Qu’ils l’ont plus ou moins pris en sympathie, à moins que ce ne soit de la compassion. Ou tout simplement l’appât du gain, car évidemment ces deux là, la piaule qu’ils lui céderaient ne serait pas gratuite. Mais tout de même moins chère que celle de l’hôtel. Non, ce n’est pas un simple « souvenir » parmi d’autres, c’est la scène qu’on se repasse pour se convaincre qu’on a appartenu un peu à ce décor. Non, le boxeur ne « se pavane » pas seulement : il montre ses muscles comme on exhibe un capital de survie, une manière de ne pas finir complètement dans le fossé. Non, ce n’est pas une jolie carte possible à dessiner, Nantes, Belgrade, Maghreb, Brésil, banlieue ouest : c’est un enchevêtrement de déracinements où personne n’est vraiment chez soi, à commencer par lui. Non, ce n’est pas vraiment de la sympathie, ni seulement de la compassion ; c’est du calcul, de chaque côté, pour savoir qui va tirer quoi de qui. Non, cette piaule « moins chère que l’hôtel » n’est pas une bonne affaire : c’est une cage de secours, une marche de plus vers la dépendance, avec juste assez de remise sur le prix pour pouvoir appeler ça une chance. 3 Après l’exercice autour de Michaux, le “je” du premier récit ne tenait plus tout seul. Le travail du « non, voilà comme elle est » l’avait déjà déplacé, comme si le narrateur ne pouvait plus se parler à lui-même sans se soupçonner de mensonge. La version 3 raconte donc la même situation, mais à la troisième personne : ce “il” n’est pas un personnage de fiction, c’est le même homme tenu à distance, regardé comme on regarderait un autre, pour que le texte assume enfin ce qu’il montre sans chercher à se justifier. Il a trente-cinq ans, il vit à Suresnes dans une petite chambre au bout d’un couloir, une fenêtre sur une cour, des immeubles qui ferment le ciel, un lit, une table, une chaise, ça suffit, et pourtant chaque soir, en refermant la porte, il a la sensation obscure d’entrer un peu plus avant dans une cellule qui n’est pas seulement de briques et de plâtre mais de résignation et de peur. Il traverse la cité-jardin sans lire les noms de rues, il connaît le nombre de marches, le bruit des portes, l’écho dans l’escalier quand quelqu’un rentre trop tard, ces petits signes infimes qui lui disent qu’il y a encore des vies autour de la sienne et qu’il vit pourtant comme un disparu. Devant la porte il y a un cerisier japonais, planté là bien avant lui ; deux printemps déjà, les pétales roses ont recouvert les dalles, il a regardé ça debout, sans bouger, comme si on avait renversé quelque chose que personne ne viendrait ramasser, et il se surprend à penser que ce luxe inutile d’une beauté offerte aux pauvres a quelque chose d’accusateur, comme si cet arbre se souvenait mieux que nous de ce qu’on avait promis aux hommes qui rentraient jadis de l’usine. Le matin il part travailler comme chauffeur-livreur à deux rues de là, intérim, badge, hangar, clés du camion ; il plie le plan, il retient les virages, les sens interdits, les places possibles pour se garer en travers, les codes d’immeubles, et il laisse filer les noms gravés sur les plaques bleues, ces noms d’anciens bienfaiteurs qu’il ne peut pas prendre au sérieux sans sentir monter en lui une colère inutile, une de ces colères muettes qui abîment l’âme parce qu’elles ne trouvent jamais de parole. L’hiver, le vent remonte de la Seine, il siffle entre les barres et les vieux immeubles, il traverse les vêtements, il vous prend aux poignets, à la nuque ; il remonte son col, parfois une écharpe, il ne faut pas tomber malade, il ne faut pas laisser un jour de paye au fond du lit, et il s’entend raisonner comme ces vieux curés de campagne qui sermonnaient les enfants sur le froid et la prudence, sauf que son dieu à lui, c’est la paie de la fin du mois, ce chiffre dérisoire auquel se trouve suspendue toute sa docilité. Quand ça arrive quand même, la maladie, il reste couché, rideaux tirés, la lumière filtrée par le tissu, la ville continue derrière comme un bruit d’appareil qu’on n’éteint jamais ; il ouvre un livre trop difficile, il souligne, il écrit dans les marges, les noms des morts tiennent mieux compagnie que les voisins qu’on croise sans se parler dans l’escalier, et il sent avec une sorte de honte tranquille qu’il préfère encore ces voix lointaines à la main qu’il n’ose pas tendre à celui qui vit derrière la cloison. Parfois il descend au bistrot en bas de la rue. Le patron est assis dans un coin, il compte, il regarde, il dit peu de choses ; au comptoir il finit par parler avec N., Brésilien, poète, exilé, c’est comme ça que l’autre se présente, et dans sa manière de prononcer certains noms de philosophes ou de villes il perçoit tout de suite qu’il s’accroche à ces mots comme lui à ses livres, de peur de disparaître entièrement dans la boue du quotidien ; ils échangent des titres, des fragments, des bouts de mémoire, ils boivent verre après verre, il remonte en zigzag, il sent que le trottoir n’est pas droit, il se dit que ce n’est pas le trottoir, que c’est lui, que c’est sa faiblesse, et cette pensée soudain lui arrache presque un rire, un rire amer qu’il ravale parce qu’il sait trop bien de quoi il se moque. Au fond du bar, à l’aube, il y a des silhouettes qui viennent du bois de Boulogne, manteaux trop courts, sacs plastiques, perruques qui glissent un peu, on fait semblant de ne pas trop regarder, puis on regarde quand même, on détourne la tête trop tard, et chaque fois il se dit que nous avons là, devant nous, la parabole la plus simple de notre temps : des corps usés, vendus, déplacés, que personne n’a le courage de nommer autrement qu’avec ces mots vagues, « interlopes », « femmes peut-être », comme si nommer plus juste nous obligeait à répondre de quelque chose. Un boxeur nantais passe de temps en temps avec une danseuse venue de l’Est, large d’épaules, sûr de lui, il occupe l’espace comme si le bar était à lui ; c’est par lui, par eux, qu’il entend parler d’une piaule à louer, une autre chambre, plus petite, un peu moins chère que l’hôtel où il descendait avant d’arriver ici, il dit oui presque tout de suite, et en disant oui il sent confusément que ce n’est pas seulement à une chambre qu’il acquiesce mais à toute cette logique qui le tient, qui le réduit, et qu’il préfère encore ce consentement obscur à la panique de n’avoir plus de toit. Les jours se ressemblent : livrer, rentrer, lire, redescendre parfois au bar, laisser le temps s’user sur les mêmes trajets ; il passe devant le cerisier sans y penser, puis un soir, un matin, il s’arrête, il voit les branches nues, les bourgeons, les feuilles à venir, il se rappelle les pétales au sol comme si c’était arrivé à quelqu’un d’autre, et il se surprend à chercher, sans y croire vraiment, si dans cette obstination muette de l’arbre il n’y aurait pas, malgré tout, une espèce de promesse pour les hommes que nous sommes devenus, fatigués, lâches, mais pas entièrement perdus. Il sait que ça ne durera pas, il ne sait pas ce qui vient après ; pour l’instant il habite là, dans cette chambre, avec cet arbre devant la porte et ce bistrot au coin, et toute une ville autour qu’il traverse chaque jour sans être sûr d’y avoir vraiment place, mais avec la sensation tenace, presque douloureuse, que quelqu’un, quelque part, continue de compter ses pas comme on compte les fautes d’un enfant qu’on aime trop pour le laisser s’endurcir tout à fait.|couper{180}

Ateliers d’écriture dispositif

Carnets | creative writing

déplacer le protocole

Transposer le protocole de JC Bailly de l'arpentage des paysages à la cartographie des œuvres littéraires . Coproduction de ce billet avec l'IA Deepseek pour la recherche de documentation. La pâleur de Bartleby. Je tombe sur le chiffre chez Andrew Delbanco : 85,05 dollars, versés par Putnam's à Herman Melville pour quatre textes, dont Bartleby. Quatre-vingt-cinq dollars et cinq cents. C’est le prix de cette nouvelle, en 1853. Le prix du « Je préférerais pas ». Melville, dans sa ferme de Arrowhead, est endetté. Moby Dick a sombré dans l’indifférence. Et voilà qu’il invente ce scribe, Bartleby, qui s’installe dans un bureau de Wall Street, face à un mur de briques. L’écrivain et son personnage sont dos à dos, séparés par la page, mais mirant la même impasse. Le chèque de Putnam's est la seule passerelle entre ces deux mondes, la preuve que le refus absolu, lui aussi, a un cours, dérisoire, sur le marché des histoires. Je lis chez Hershel Parker la description de la ferme d'Arrowhead. C'est une maison du XVIIIe siècle, en bois, sans fondations, constamment froide. Melville travaille dans son bureau du rez-de-chaussée. Par la fenêtre, il ne voit pas des champs, mais la masse sombre et obstinée du Mont Greylock. Le poêle ronronne. La table de travail est couverte de paperasses, les livres s'empilent sur le plancher. L'hiver, le vent s'engouffre par les interstices ; on gèle dans les chambres à l'étage. C'est dans cette atmosphère de confinement, de lutte contre le froid, les dettes, l'indifférence, que le « Je préférerais pas » prend forme. La fenêtre de Melville n'encadre pas un paysage, mais un mur de montagne, un horizon bloqué, une immense nasse de neige et de roc. Bartleby et son mur de briques sont déjà là, en gestation, dans le champ de vision même de l'écrivain. Il se lève tôt. Il allume la pipe. Il travaille dans le bureau froid, face au mont Greylock. Parfois, il va à Pittsfield pour le courrier, le tabac. Les gens le connaissent, mais de loin. Il rentre. Il reprend sa place. La page est là. Les dettes aussi. C'est dans ce va-et-vient entre le poêle et la fenêtre, entre l'espoir du courrier et la déception du retour, que la phrase a dû venir. Non pas comme une révélation, mais comme un constat. Une résistance. « Je préférerais pas ». Elle naît de la fatigue, du froid, du silence. Elle est le refus du bureau de Wall Street, mais elle est d'abord celui de la ferme du Massachusetts. Le même mur, des deux côtés de la page. « Je préférerais pas » est plus qu’un refus : c’est une retraite. Pour Bartleby, c’est le retrait du jeu social, du contrat de travail, de l’échange. Pour Melville, c’est le retrait face aux attentes du marché littéraire, au succès commercial, au rôle d’écrivain public. Aucun des deux ne dit « non » frontalement. Aucun ne se révolte. Ils se dérobent. La phrase est polie, irréprochable, mais absolue. Elle est le signe d’une lassitude si profonde qu’elle en devient une forme de résistance passive. Bartleby refuse de copier ; Melville refuse de reproduire les formules qui marchent. L’un meurt en prison, l’autre sombre dans l’oubli. Le « Je préférerais pas » est leur arme commune, une arme du faible, du las, de celui qui préfère disparaître que de se plier. l'œuvre ne parle pas que de cela. La posture du retrait est la colonne vertébrale du récit, son geste fondamental, mais la chair du texte est ailleurs : dans la folie raisonnante de Turkey, la nervosité de Nippers, la charité impuissante et ambiguë du narrateur-patron. Elle est dans la matérialité du bureau, le froid des murs, l'obsession du droit de propriété, la frontière ténue entre la compassion et le rejet. « Je préférerais pas » est le point de bascule qui rend tout le reste visible. C'est le grain de sable qui bloque le mécanisme bien huilé de Wall Street et qui, ce faisant, révèle la brutalité silencieuse de ce mécanisme. La nouvelle parle du travail, de la solitude urbaine, de l'échec de la charité, de la folie. Mais elle parle de tout cela à partir de ce refus. Le retrait de Bartleby est un puits noir autour duquel la ville, le droit et la psyché s'organisent et se révèlent.|couper{180}

dispositif Narration et Expérimentation oeuvres littéraires

Carnets | Atelier

10 novembre 2025

La maison avait une façade claire avec des volets toujours un peu fermés, une raideur tranquille qui convenait à la rue. On passait devant sans la remarquer, sauf les jours de marché, quand les marchandes accrochaient du linge au bord des camionnettes et que l’odeur de café brûlé venait de chez Duval, au coin. Dans l’entrée, il y avait un tapis élimé, un portemanteau de noyer et, posée sur une console, une boîte rectangulaire, laquée, qu’on n’ouvrait pas. C’était Marthe qui faisait visiter, un fichu sombre sur les épaules, un trousseau de clés accroché à sa taille. Elle disait que les chambres étaient modestes mais propres, que la cuisine donnait sur la cour, qu’on entendait à peine les cloches de Saint-Bernard, et qu’il y avait une seule habitude de la maison : —Ici, dès que tu arrives tu écris un nom sur un bout de papier, ça peut-être un sobriquet, un alias, un petit nom de l'enfance, un pseudonyme d'écrivan, un nom d'emprunt. Tu le mets dans cette boite et on ne t'embête plus avec ça. Elle disait ça simplement, sans mystère, comme on explique qu’on enlève ses chaussures dans un vestibule. Les locataires hochaient la tête. Ils arrivaient de partout, avec des valises souples et de petites carrières cassées. Un garçon timide qui se faisait appeler Polo à l’atelier, une secrétaire qui avait signé des poèmes sous le nom d’Héloïse, un serveur qui avait été « Nico » pendant deux étés sur la côte. Ils prenaient une feuille, écrivaient le nom à se défaire, pliaient le papier en quatre. Marthe ouvrait la boîte avec une clé fine, posait le feuillet à l’intérieur avec les autres. Elle disait : « Tant que vous dormez ici, la maison vous garde. Pas de cauchemars. Pas de portes forcées. Les voleurs ne passent pas le seuil. Vous verrez. » Et, de fait, on dormait bien. Le bruit de la rue s’arrêtait à la marquise, il y avait comme une tiédeur dans les couloirs. Les portes fermaient juste comme il faut, les robinets coulaient sans goutter, les soirs d’orage le toit tenait bon. Les habitants prenaient l’habitude de se croiser dans la cuisine, de se rendre de petits services, de ne pas poser de questions. À la Toussaint, après la soupe, Marthe essuyait ses mains, prenait la clé et disait d’une voix neutre : « C’est l’heure. » On la suivait dans l’entrée. Elle ouvrait la boîte, et il se passait quelque chose de léger, presque rien, une sorte de changement d'athmosphère. Et, dans les pièces, on reconnaissait des airs. La cuisine se donnait des manières de mère. Le torchon s’installait qu’on eût dit deux mains, la bouilloire lançait un petit sifflement rassurant. Le couloir prenait l’odeur d’un vestiaire, on l’aurait appelé Caporal sans même connaître l’histoire. Une chambre de l’étage avait quelque chose d’égaré, la fenêtre restait ouverte un peu plus tard, comme si quelqu’un cherchait un signal au loin : Perdue, on disait en souriant. On ne se plaignait pas. C’était même agréable, entre chien et loup, de sentir que les lieux avaient des allures, des caractères, et que ces allures vous tenaient au chaud. Les noms déposés ne servaient plus à personne, on avait bien le droit de les laisser courir dans les murs. L’hiver où elle est arrivée, la nouvelle, la pluie avait commencé tôt. Elle avait un manteau trop fin, des mains rouges, un carton à dessins sous le bras. Elle s’appelait, d’après les papiers, Éléonore Prat. C’était ce qui figurait sur la carte qu’elle tendit à Marthe en tremblant un peu. Marthe lui fit visiter et, avant de lui remettre la clé de sa chambre, elle répéta l’habitude de la maison. La nouvelle resta un moment à regarder la boîte. On aurait dit qu’elle n’avait pas ce genre de nom-là en trop, pas de surnom d’école qui colle, pas de pseudo de réseau, rien qu’un nom régulier, celui qu’on vous donne au guichet, sur les relevés, au travail. Marthe, pour l’aider, dit qu’on pouvait se séparer de n’importe quel sobriquet tant qu’on ne l’utilisait plus. La nouvelle hocha la tête. Elle s’assit à la console, prit le stylo, écrivit sans lever la main, d’un geste rapide, son nom en entier, tel qu’il apparaissait sur la carte. Elle plia le papier en quatre, comme on l’avait dit. Marthe, qui ne lisait jamais, glissa le feuillet avec les autres. On entendit la pluie sur la cour, la bouilloire qui commençait à chanter. Le soir même, Éléonore s’installa dans la petite chambre sur rue, la seule qui n’avait jamais pris d’allure à la Toussaint, ni Maman ni Caporal ni Perdue. Elle sortit deux tee-shirts, un pantalon, une trousse avec trois crayons, posa le carton à dessins sous le lit. Elle s’endormit vite, ventre creux, les mains glacées. Le lendemain, la maison ne la reconnut plus. Si je n'apparais plus sur les réseaux, si je ne publie rien, ne partage rien, est-ce que quelque chose se désagrège sans que je n'en soies conscient. Quelle part de lui se désagrège vraiment se demande t'il, sinon celle-fictive qu'il avait construite patiemment durant des années. Irait-il jusqu'à oublier son propre nom, celui tout autant fictif de l'état-civil. Est-ce que te nommes toi-même quand tu es seul dans le noir. Est-ce que tu utilise ce prénom, celui dont on t'affuble, que tu n'as pas choisi. --Tu as toujours des idées à la con mon pauvre vieux. Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire de nom, de prénom que tu pourrais choisir. --Autrefois j'aurais voulu que l'on m'appelle Philippe. --Tu n'as qu'à dire que tu t'appelles Philippe qu'est-ce que ça peut bien faire. --Mais tous les gens que je connais diront que ce n'est pas mon vrai nom. --histoire de borgne au royaume des aveugles. --c'est quoi l'identité, à quoi ça tient, à quel mensonge... --Tu penses qu'innombable tu seras plus dans le vrai ? L'obsession de s'enfuir le réveille la nuit, il pense que ses rêves sont des prisons. --Celui-là si on ne l'enferme pas, il déborde de la casserole, du lait qui bout. ---Laissez-moi, allez-vous en, partez, disparaissez, laissez-moi tranquille --Une fois j'ai dit : je vous tuerai tous. Je ne veux plus voir personne. Puis je suis monté à la salle-de-bains, dans la glace aucun reflet, j'avais disparu enfn, c'était bien. D'autres m'ont parlé de tout ce que j'allais rater de me conduire ainsi. J'ai senti cette peur qu'ils avaient tous de rater quelque chose, j'ai noté ça dans un coin de ma tête, c'était une bonne arme, ça pourrait servir. Cette femme assise a disposé les cartes d'une certaine manière devant elle, c'était une torah mais tout le monde a dit non on ne dit pas comme ça on dit tarot, et là encore tu as vu quelque chose disparaître dans un recoin de la pièce. Ils ont même allumé la lumière pour que tu sois bien sur que l'ombre avait disparue. Tu ne les as pas crus. Tu ne leur as pas dit. Tu as refabriqué une ombre en urgence.|couper{180}

carnet de fiction dialogues dispositif écriture fragmentaire

Histoire de l’archiviste

Tallinn 1922

L’archiviste, appelons-le Martin, avait fini par se faire à l’idée que sa vie se déroulerait dans un rectangle de vingt mètres carrés, entre des murs couleur de temps arrêté. Il avançait dans le classement du fonds H11, un dossier épais qui sentait le béton sec et les conflits juridiques, lorsqu’il tomba sur une chemise beige, différente des autres. À l’intérieur, pas de plans, pas de factures. Juste une liasse de correspondances entre le cabinet d’architectes et le Musée de l’Homme, datant des années 70. On y parlait de vitrines, d’éclairage, de normes de sécurité pour des silex. Une note manuscrite, signée d’un certain Commissaire Roche, attira son regard : « Pour le hall d’entrée, vérifier l’accord de la Direction avec la famille Rosen concernant le dépôt du galet gravé. Pièce jointe : acte notarié. » Le galet gravé. Martin se souvint de la boîte Glozel, de cette pierre lisse où courait un renne stylisé. Il avait toujours trouvé curieux qu’un cabinet d’architectes conserve de tels documents. Comme si les murs qu’on dessine devaient aussi abriter les fantômes des cavernes. Il suivit la piste, machinalement. Le dossier Rosen le mena à l’état civil, microfilmé sur des bobines qui sentaient le vinaigre. Les Rosen, donateurs discrets, étaient nés Rosenthal. Changement de nom en 1950. « Pour raison d’assimilation », précisait une note administrative, d’une écriture ronde et sans histoire. Martin s’arrêta sur le prénom de la mère : Sarah. Et sur le lieu de naissance : Tallinn, 1922. Tallinn. Le nom fit un drôle d’écho, comme une pièce tombée d’un vieux meuble. Rien de personnel, non. Juste une capitale balte, un port sur la mer glaciale, une de ces villes dont on voit les photos en noir et blanc et qui semblent habitées par un silence particulier. Il fit défiler les images, le souffle un peu court. Les noms dansaient, les dates se chevauchaient. Et puis, soudain, ce fut là. Un acte de mariage, 1946. Sarah Rosenthal, née à Tallinn, épousait un certain Robert Le Gall. Le Gall, le nom de jeune fille de sa mère. Et là, en témoin, signature illisible mais adresse claire : le 14 rue des Écouffes, à Paris. Il recula son fauteuil roulant, qui grinça dans le silence. Tallinn, les Rosenthal, la rue des Écouffes. Autour de lui, les archives du cabinet, celles du musée, celles de l’état civil, formaient soudain un seul et même puzzle. Un puzzle dont il était, sans l’avoir demandé, la pièce centrale. Il regarda ses mains, posées à plat sur le bureau. Des mains d’archiviste, habituées à toucher le papier des autres. Tallinn. Il y avait eu des troubles là-bas, dans les années 20, il le savait vaguement. Des histoires de cosaques, de maisons brûlées. Des choses qu’on ne disait pas. Puis il se leva, alla se faire un café. La machine grogna longtemps avant de rendre son jus noir. Dehors, un camion de livraison bloquait la rue. Martin but une gorgée, trop chaude. Il faudrait bien, un jour, ranger la chemise beige. Mais pour l’instant, il la laissa ouverte sur le bureau, comme une porte entrouverte sur un paysage inattendu, un peu froid, un peu lointain, comme les brumes du golfe de Finlande. illustration : Cette photo capture un moment très précis de l'histoire estonienne. En 1920, l'Estonie était en pleine Guerre d'Indépendance (1918-1920) contre la Russie soviétique. Les Britanniques ont fourni un soutien militaire important aux États baltes, incluant des chars comme celui-ci.|couper{180}

dispositif imaginaire Temporalité et Ruptures

Histoire de l’archiviste

L’Héritage de l’Archiviste

Bien des années plus tard, devant la tablette de verre où s’allumaient les archives numérisées, l’archiviste se souviendrait de cet après-midi lointain où il avait découvert la boîte oubliée. Elle était cachée derrière les rayonnages métalliques, une caisse en bois marquée d’une étiquette à l’encre pâlie : Fonds Glozel – Don Roche, J.-B. Le nom n’avait d’abord éveillé en lui qu’un écho vague, une résonance scolaire. Mais en ouvrant le couvercle, une odeur de vieux papier, de cire et de temps suspendu s’était élevée. Il y avait là des carnets aux pages jaunies, une liasse de lettres, et, enveloppé dans un tissu, un galet plat sur lequel était gravée la silhouette fine et sauvage d’un renne. L’archiviste, dont la vie consistait à traquer la logique dans le chaos des dossiers, sentit immédiatement qu’il tenait autre chose. Ce n’était pas un dossier de plus à classer. C’était un piège à temps. Il commença par lire les carnets. L’écriture était ferme, celle d’un instituteur de la IIIe République. Jean-Baptiste Roche y décrivait non pas des faits, mais un vertige. Le vertige d’un homme pour qui le monde, auparavant ordonné par les manuels, avait soudain révélé ses fissures. Page après page, l’archiviste reconnut une sensation qu’il croyait personnelle et moderne : l’effondrement des certitudes devant la masse informe des preuves contradictoires. « On me demande une vérité unique, notait Roche, alors que la terre ne nous donne que des fragments. Je suis devenu l’instituteur du doute. » Ces mots frappèrent l’archiviste en pleine poitrine. Lui qui, chaque jour, devait extraire une ligne claire de kilomètres de dossiers de sinistres, lui qui s’échinait à reconstituer des puzzles dont l’image originale était perdue, il trouvait en cet homme mort depuis un siècle un frère d’arme. Il découvrit ensuite les lettres. Certaines étaient du docteur Morlet, pleines de fougue et de conviction. D’autres, de collègues enseignants, teintées de mépris ou de crainte. Une, émouvante de simplicité, était d’Émile Fradin, remerciant l’instituteur d’avoir « pris des risques pour la justice ». L’archiviste comprit que cette boîte ne contenait pas la réponse à l’énigme de Glozel. Elle contenait bien mieux : la chronique intime d’un homme qui avait appris à vivre avec l’énigme. Le soir, il resta tard dans la salle silencieuse, le galet gravé posé sur son bureau, à côté de son clavier. La lumière bleutée de son écran, où s’alignaient des dossiers numérotés, baignait la pierre ancienne. Deux mondes se touchaient : le sien, fait de données et de recherches par mot-clé, et celui de Roche, fait de boue, de intuition et de pierres disputées. Bien des années après, l’archiviste avait enfin trouvé le chaînon manquant. Non pas entre le Néolithique et l’Histoire, mais entre sa propre quête et celle de cet homme du passé. Ils étaient tous deux des passeurs. L’un tentait de faire passer un paysan illettré du statut de fraudeur à celui de témoin possible. L’autre tentait de faire passer des liasses de papiers du statut de déchets à celui de mémoire. Le lendemain, il ne classa pas la boîte. Il en fit un fonds à part, qu’il nomma « Fonds des questions ouvertes ». Il y joignit une note, non pas d’archiviste, mais d’héritier : « Jean-Baptiste Roche n’a pas résolu Glozel. Il a fait bien plus précieux : il a montré comment une énigme, lorsqu’on cesse de vouloir à tout prix la résoudre, peut devenir un compagnon de route, une lentille qui change la focale du monde. Ce galet n’est pas une preuve. C’est un rappel. Un rappel que derrière chaque dossier, il y a eu des vies, des doutes, et des histoires qui résistent à être mises en boîte. » En refermant la caisse, il sut qu’il ne regarderait plus jamais ses dossiers de la même manière. Ils n’étaient plus une masse à ordonner, mais un territoire à habiter, avec ses zones d’ombre et ses « vices cachés ». L’instituteur lui avait transmis le plus précieux des outils : non pas une solution, mais une posture. Celle de l’archiviste qui, désormais, savait que son travail n’était pas de clore les dossiers, mais d’en préserver les questions.|couper{180}

dispositif imaginaire Temporalité et Ruptures

Carnets | Histoire-Boost-2

# Boost 2 # 06 | sept ouvertures de fiction à partir de rêves

Sept rêves avec un inconnu. Même matière, trois parcours possibles. Ci-dessous, l’ordre « canonique ». Les deux autres sont proposés en option. Sifflement · Porte · Dancing · Question · Voix · Trou noir · Atelier Parcours canonique Sifflement Porte Dancing Question Voix Trou noir Atelier Parcours alternatifs (ouvrir) Alternance dehors/dedans Porte Dancing Question Voix Trou noir Atelier Sifflement Logique d’enquête Voix Sifflement Porte Question Dancing Trou noir Atelier Sifflement Le son était encore lointain, mais suffisant pour me réveiller dans le rêve que je faisais ; c’était comme un appel — il fallait que ce soit un appel, un appel ou un signal. Il était temps de s’extraire d’un trop-plein de visions hypnagogiques assommantes. Quelqu’un avait émis un sifflement, et pas besoin de chercher longtemps, car ce sifflement m’était familier. Je me relevais comme après une nuit trop longue, le corps un peu ankylosé mais joyeux d’avoir été réveillé ainsi ; feignant la surprise, je me dirigeais sans hâte vers l’origine du son. Porte Parfois, il m’arrive encore de penser à lui et, ce faisant, je n’y peux rien, mon pas ralentit ; à moins que l’injonction mystérieuse de ralentir mon allure ne le fasse soudain ressurgir. Ou encore est-ce un peu de ci, un peu de ça, comme souvent. Enfin, il arrive régulièrement que je veuille me rendre quelque part et qu’au détour d’une rue mon corps soit poussé par je ne sais quel courant invisible, entraîné comme par force à bifurquer contre ma volonté, encore que je n’en aie pas beaucoup lorsque je déambule ainsi dans la ville. Et c’est ainsi que ce soir-là mes pas m’entraînèrent rue Germain Pilon et que je me retrouvai devant sa porte. Comme si revoir cette porte était une sorte de remède à mon errance. Cela ne servirait à rien que je frappe à cette porte, ni que je sonne. Je sais que, désormais, il n’est plus là, plus nulle part dans cette ville ni d’ailleurs sur cette terre. Alors je repars comme si j’avais fait le plein, que les niveaux étaient revenus à la normale, et me dirige franchement vers mon but, cette fois. Dancing Ce type me fait penser au renard de la fable chantonnant devant son corbeau. Il n’est de toute évidence pas roux et moi je n’ai pas de fromage dans le bec. Mais, néanmoins, ce soir-là nous entrons dans cet établissement étrange, un dancing. Presque aussitôt, il disparaît dans la pénombre au bras de rombières qui lui sont familières. La salle est vraiment sombre, la musique sirupeuse, ça sent la sueur, le parfum et, je crois bien, encore un peu le tabac. C’est une rêverie qui doit remonter de loin. Je m’assois à une table avec un verre qui arrive comme par enchantement et j’observe les silhouettes, les gens attablés, beaucoup de rombières. Du genre dévergondées, si vous voulez tout savoir. Je ne suis pas loin du haut-le-cœur quand, soudain, juste à côté de moi, une est là dans l’obscurité et me demande du feu, une cigarette entre les lèvres. Je me sens vraiment seul et, si je me dis que je vais me réveiller, c’est certain, je me réveillerai, mais où ? Question Nous marchons, lui et moi, dans une rue ; nous parvenons à la Butte-aux-Cailles et nous bavardons. C’est une fin d’après-midi d’automne ; des oiseaux volent très haut au-dessus des platanes du boulevard proche, et leurs cris stridents zèbrent l’air. Nous traversons des nappes d’ombre et des clartés aveuglantes tout en conversant de choses absolument banales, et soudain ma question reste sans réponse : il a encore disparu. Voix Encore une fois, ce cimetière avec ses pierres tombales de guingois, et, tout à fait lucidement, je me rendais compte de ma manie, de mon obstination, et je me demandais comment parvenir à m’en extraire. « Tu n’as qu’à penser à autre chose », me dit la voix familière du plus profond de mon rêve. C’était difficile de penser à autre chose à cet instant précisément ; cela demandait une sorte d’effort insensé, comme celui nécessaire pour courir en faisant du surplace ; et surtout, on pouvait, à cet instant, prendre conscience de tout le ridicule de cette situation, comme rarement on en avait pris conscience. — C’est déjà bien de t’en rendre compte, continua-t-il d’un ton complice. Trou noir Dieu merci, j’ai conservé mon carnet de rêves, que j’entretiens depuis des années. Il m’arrive encore d’y écrire, mais seulement les rêves lucides ; les autres ne m’intéressent plus vraiment. Sauf, évidemment, s’ils font référence à lui, quelles que soient, souvent, les voies détournées que le rêve peut prendre pour le faire ressurgir. Nous avions en commun du sang slave. Il n’est alors pas rare que, dans mes rêves les plus foutraques, j’aie à pénétrer dans des yourtes mongoles, à me gaver de beurre de yak, à faire rouler du pied des têtes de mouton avec les gamins du coin. Et il est là, il est toujours quelque part, à observer la scène. Des fois je le vois ouvrir la bouche, je crois qu’il va se mettre à parler, mais je vois un trou noir qui s’élargit de plus en plus ; va-t-il crier ? Non : il semble avoir des difficultés à respirer, il essaie d’aspirer de l’air, puis la bouche se referme et j’entends son rire, très doux, comme celui de quelqu’un qui, encore une fois, a vaincu la mort. Atelier Il a allumé le poêle à gaz dans l’atelier et la chaleur a progressivement repoussé le froid. Il s’est frotté les mains puis il a préparé son médium à peindre ; l’huile était presque gelée, lourde et visqueuse. Je l’ai regardé faire un long moment ; il était vieux, désormais, pas très en forme si vous voulez mon avis. Il a pris une nouvelle toile et l’a badigeonnée de terre de sienne, diluée avec de l’essence de térébenthine ; je ne sais pas ce que j’aurais donné à ce moment-là pour respirer cette odeur, mais nous en sommes privés, pas plus que nous n’avons chaud ou froid, à vrai dire. Tout ce que nous pouvons capter, nous l’attrapons à la volée sur la peau des vivants.|couper{180}

Ateliers d’écriture dispositif

Carnets | Atelier

19 octobre 2025

assumer la rétractation Par curiosité, je suis allé voir l’étymologie de « suffoquer » : du latin suffocare, sub- (« sous ») et focare (« exposer à la chaleur », de focus). D’abord « étouffer par la fumée », puis « priver d’air », enfin « troubler, oppresser ». Cela m’a ramené à l’enfance, aux jeudis et dimanches trop longs où nous braquions le soleil dans une loupe pour voir l’herbe grésiller, noircir, s’embraser, pendant que l’ennui commençait, lui, à suffoquer. De cette petite combustion à une plus vaste, le mécanisme tient : une chaleur se concentre, l’air se raréfie, puis vient l’inflammation. Peut-être que l’empilement des taxes et des injustices, cette convergence obstinée sur les plus vulnérables, produira le même effet et fera lever une parole qui dise clairement non. Par « peuple », j’entends l’ensemble dispersé des vies ordinaires aux contraintes communes, non un bloc mythique. Reste à savoir si cet ensemble tient encore : je vois surtout des communautés, des chapelles qui s’oxygènent entre elles et s’étouffent entre elles, comme un budget sans recettes d’air. À ce point, on voit bien ce qu’il manque : non une manne providentielle, mais faire quelque chose qui change quelque chose. « Travailler » se glisse aussitôt, et ne dit rien ; produire — de l’usage, du commun — semblerait moins vain. Aussitôt écrits, ces mots m’appauvrissent encore. L’individualisme qui me gouverne — comme, je le crains, nous tous — m’inciterait à tout raturer, à feindre une douleur, un regret, un remords, pour tromper le même vieil ennemi. Et voilà : une parole qui s’avance en sachant qu’elle retiendra son souffle. Tenir l'appel Par curiosité, je suis allé voir l’étymologie de « suffoquer » : du latin suffocare, « étouffer par la fumée », puis « priver d’air », enfin « oppresser ». L’image m’a renvoyé à l’enfance : la loupe, l’herbe qui grésille, le point de chaleur qui concentre la lumière jusqu’à l’embrasement, et l’ennui qui, un instant, suffoque. Le mécanisme est simple : la chaleur se concentre, l’air se raréfie, vient l’inflammation. Aujourd’hui, l’accumulation des taxes et des injustices concentre à son tour : l’iniquité converge sur les plus vulnérables. Peut-être cela suffira-t-il à faire lever une parole qui dise non. Par « peuple », j’appelle l’ensemble dispersé des vies ordinaires, pas un bloc mythique. Tient-il encore ? Je vois surtout des chapelles, antagonistes, qui ferment l’air comme on ferme un budget sans recettes. Ce qui manque n’est pas la manne : c’est faire quelque chose qui ouvre l’oxygène commun. « Travailler » ne répond pas à la faille ; produire — de la valeur d’usage, des lieux, des liens — y répond mieux. Écrire ces mots m’expose à leur appauvrissement, je le sais, mais je ne les rature pas. Qu’ils fassent au moins ce qu’ils disent : rouvrir un peu d’air, assez pour un nous ténu qui ne s’étouffe pas.|couper{180}

Autofiction et Introspection dispositif Narration et Expérimentation

Carnets | creative writing

Joy Sorman, Eric Lapierre : L’inhabitable

📓 Fiche Obsidian — Joy Sorman, Eric Lapierre L’inhabitable Objectif : extraire des procédés narratifs et de style réutilisables en exercice d’écriture. 1) En deux lignes Cartographie narrative de l’insalubrité urbaine. Montage alterné entre définitions, chiffres, adresses précises, et micro-scènes au présent, pour faire sentir sans pathos. 2) Geste d’écriture Observer, décrire, inventorier. Coller au concret. Laisser les faits produire l’éthique. Aucun plaidoyer frontal : la critique passe par la précision matérielle, la toponymie, et le cadrage des corps dans les lieux. 3) Architecture Découpage par lieux : chapitres titrés par adresses réelles (ex. 31 rue Ramponneau, 10 rue Mathis, 23 rue Pajol, 72 rue Philippe-de-Girard, 73 rue Riquet, 46 rue Championnet). Alternance : Fiches (définitions juridiques, historiques, statistiques) Scènes (pièces, couloirs, cages d’escaliers, hôtels sociaux, cuisines, murs, odeurs). Progression : du général au minuscule. Retour régulier au lexique administratif pour relancer. 4) Procédés narratifs clés Toponymie comme ancrage : un lieu ouvre et gouverne la séquence. Présent descriptif dominant, passé bref pour l’arrière-plan. Inventaires concrets : objets, surfaces, fluides, nuisibles, températures, bruits. Chiffres et seuils : pourcentages, loyers, normes, dates, arrêtés. Discours rapporté minimal : guillemets rares, préférer l’indirect libre discret. Focalisation témoin : un “je” parcimonieux, fonction d’interface. Transitions sèches : par liste, par deux-points, par reprise d’un mot pivot. Effet dossier : alternance “document”/“terrain” sans commentaire évaluatif. Ethos : empathie froide, précision clinique, refus du pathos. 5) Syntaxe, rythme, ponctuation Phrases courtes à moyennes (≈ 20–25 mots). Deux-points pour définir, exemplifier, inventorier. Parenthèses et chiffres pour cadrer sans digresser. Anaphores discrètes sur un nom concret (mur, porte, odeur) pour la cohésion locale. Verbes d’état et de perception + lexique technique → stabilité, netteté. 6) Lexique récurrent insalubrité, relogement, arrêté, plomb, saturnisme, cafards, humidité, murs, couloir, pièce, hôtel meublé, loyer, euros, foyer, cage d’escalier, odeur, fuite, moisi, peinture écaillée, Paris, arrondissement, immeuble, appartement, chambre, fenêtre, matelas, chaudière. 7) Cadrages et motifs Cadre : seuils et passages (portes, cages, paliers). Motifs matériels : murs qui suintent, peintures qui cloquent, bruit de tuyauterie, odeur de gaz ou de café, ampoules nues. Figures sobres : métonymie et synecdoque (la “pièce” pour la vie entière), métaphore minimale. 8) Scènes-types (réutilisables) Ouverture-adresse : annonce d’une rue + impression de densité + premier objet saillant. Couloir-diagnostic : inventaire des défauts + norme rappelée + chiffre. Pièce-corps : un geste banal (faire du café, ouvrir une fenêtre) révèle l’habitat. Entrailles-immeuble : sous-sol, colonnes, compteurs, conduites → matérialité du risque. Sortie-constat : retour au trottoir, replacer l’adresse dans la ville. 9) Gabarits syntaxiques (copier-adapter) Définition + seuil : « [Terme] : est dit [terme] tout lieu où [critère 1, 2, 3]. » Adresse + densité : « [N° rue Lieu]. [Nom du lieu] est [qualificatif mesuré] : [éléments]. » Inventaire : « [Objet 1], [surface 2], [bruit 3], [odeur 4]. » Chiffre + visage : « [x % / x €], et pourtant [geste précis d’une personne]. » Constat sans morale : « [Détail concret], rien d’autre. » 10) Contraintes d’écriture (checklist) [ ] Une adresse réelle en titre. [ ] Présent pour les faits, passé bref pour l’avant. [ ] 1 chiffre minimum (%, €, année, surface, seuil). [ ] 1 norme citée ou paraphrasée (définition/arrêté/seuil). [ ] 8–12 éléments d’inventaire matériel. [ ] Zéro pathos, zéro jugement explicite. [ ] Clôture par un détail concret, sans commentaire. 11) Micro-atelier “à la manière de” Durée : 20–30 min. Longueur : 180–300 mots. Choisis une adresse (vraie). Écris 3 phrases de définition paraphrasée d’un problème (humidité, plomb, nuisibles). Ajoute 1 chiffre et 1 seuil. Décris une pièce par inventaire. Conclus par un détail neutre. Modèle # [N° RUE NOM-DE-RUE, QUARTIER] [Phrase 1]: [définition paraphrasée + seuil]. [Phrase 2]: [densité, matériaux, lumière]. Inventaire: [objet], [surface], [odeur], [bruit], [trace], [eau]. Chiffre: [x % / x € / année] + [effet local]. Geste: [action minuscule d’une personne]. Clôture: [détail concret], rien d’autre. 12) Variations possibles Bascule de focale : plan d’ensemble → gros plan sur une main ou une tache. Chrono-variation : matin vs nuit, même adresse, deux inventaires. Dossier : encadré chiffres intercalé entre deux scènes. 13) À éviter Métaphores appuyées, hyperboles, indignation verbale. Dialogues longs. Psychologisation. Conclusion morale. 14) Indices quantitatifs utiles (sur l’ouvrage analysé) Temps dominant : présent. Longueur moyenne des phrases : 23 mots. Marqueurs : nombreux deux-points, chiffres, toponymes. “Je” discret : narrateur témoin, non héroïsé. 15) Fiche “copier-coller” Obsidian --- type: "Fiche style" auteur: "Joy Sorman" oeuvre: "L’inhabitable" focus: "Procédés réutilisables" tags: [style, documentaire, urbain, inventaire, toponymie] --- ## Geste [Résumé en 2–3 phrases] ## Procédés - Toponymie: - Alternance doc/terrain: - Présent descriptif: - Inventaires: - Chiffres/Seuils: - Focalisation: - Transitions: ## Lexique utile [20–30 mots concrets] ## Gabarits 1) Définition + seuil: 2) Adresse + densité: 3) Inventaire: 4) Chiffre + visage: 5) Clôture: ## Atelier (20 min) [Adresse] — [Inventaire] — [Chiffre] — [Geste] — [Clôture] Remarque : l’autrice est Joy Sorman. La fiche cible son dispositif dans L’inhabitable et le rend opératoire pour d’autres textes.|couper{180}

Ateliers d’écriture dispositif Narration et Expérimentation