nouvelle
articles associés
fictions
LA MIGRATION DES STÈLES
Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : à gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le texte en Paléo-hébreu ressemblait à des griffures de bête cherchant à s'échapper de la peau. À droite, la tablette d'argile humide, rectangulaire, quadrillée par des marges de précision. Le nouvel alphabet. Le Ktav Ashuri. L'alphabet carré. « Le transfert doit être total, Baruch. » Belsazar portait un vêtement de lin rigide dont les plis semblaient calculés par un architecte. « Le cuir respire, dit Baruch. Il se rétracte avec l'humidité. L'argile s'effrite. » -« Le cuir garde en lui la mémoire de l'animal. Nous ne pouvons pas construire un empire sur du vivant. L'alphabet carré est une brique. Empilable. On peut stocker dix fois plus de données sur une stèle carrée que sur un rouleau de cuir. » Baruch commença la transcription. Le premier Aleph. Dans l'ancien script, une tête de bœuf, une puissance brute. Sous son calame, l'Aleph devint un assemblage de trois traits : deux barres parallèles reliées par une diagonale stable. Un caractère qui tenait dans un carré invisible. En traçant la version carrée, il n'avait plus l'impression d'appeler une force. Il remplissait une case. Autour de lui, des centaines de scribes faisaient de même. Un bourdonnement sourd montait de la salle : le bruit de milliers de stylets gravant l'argile. À la fin de la première veille, Baruch fit ce qu'il faisait toujours : il posa la tablette sur la balance de précision. Il y plaça le rouleau de gazelle d'un côté, la tablette de brique contenant la copie exacte de l'autre. Le fléau pencha. Mais pas du côté attendu. Le rouleau de cuir entraînait le plateau vers le bas. La brique de boue, malgré sa densité physique, semblait flotter. Le texte carré, pourtant identique mot pour mot, avait perdu sa masse sémantique. Le monde était en train de s'alléger. Pendant sept jours, Baruch observa la réalité s'effilocher. Dans les rues de Babylone, les exilés parlaient la même langue, utilisaient les mêmes mots, mais l'écho avait disparu. Le verbe glissait sur les surfaces comme de l'huile sur du marbre. Baruch retourna aux archives, là où le système de refroidissement hydraulique murmurait contre les parois de brique. Il s'isola dans l'alvéole 22. Il activa sa lentille de cristal, un artefact chaldéen qui permettait de décomposer la lumière en spectres de données. Il plaça sous l'optique une stèle fraîchement gravée en écriture carrée. À travers le cristal, il vit la structure atomique du langage. Les lettres carrées n'étaient pas de simples signes. Elles étaient des cages. Chaque angle droit, chaque base plate de la lettre Beth ou du Daleth, agissait comme un réflecteur. Elles captaient le flux du réel et le contraignaient dans une géométrie fixe. L'ancien alphabet, le Paléo-hébreu, avec ses courbes erratiques et ses pointes asymétriques, transportait le non-dit, l'implicite, la tension entre le créateur et la créature. Le nouvel alphabet ne tolérait que le binaire : le présent ou l'absent. Baruch fit une expérience. Il prit un stylet et tenta de graver, dans la marge d'une tablette administrative, un seul caractère ancien : le He primitif, le symbole du souffle. Dès que la pointe entama l'argile pour tracer la courbe organique, une décharge statique lui brûla les doigts. L'argile autour de la lettre se mit à bouillir, comme si la matière rejetait cette intrusion de vivant. « Vous perdez votre temps, Baruch. » Meshulam, son assistant, un jeune homme né à Babylone. Il tenait à la main un nouveau protocole de transcription. Ses yeux étaient clairs, mais vides de toute profondeur de champ. « Regardez ce que nous avons accompli. Nous avons réduit l'incertitude. Avant, un mot pouvait signifier sept choses différentes selon la manière dont le scribe le traçait. Aujourd'hui, un mot est égal à lui-même. X=X. » « Le monde rétrécit, Meshulam. Les horizons sont plus proches. Le ciel semble plus bas. La ville entière devient une pièce sans fenêtres. » Meshulam sourit, un sourire mécanique, sans pli. « C'est ce qu'on appelle la sécurité, Baruch. L'Empire est un périmètre. Tout ce qui ne rentre pas dans le carré n'existe pas ». Cette nuit-là, Baruch entendit le bourdonnement de la cité-serveur. Un vrombissement à basse fréquence qui semblait émaner de la Tour elle-même. Le son du silence qu'on impose à la réalité pour qu'elle se tienne tranquille. Il se mit à chercher, dans les archives interdites, la trace du Vav originel. Le clou. Le crochet qui relie le ciel à la terre. Il devait descendre plus bas. Là où l'argile n'était pas encore cuite. Pour descendre dans les infrastructures de la Ziggurat, il fallait accepter de quitter la lumière pour la chaleur. Baruch s'enfonça dans les boyaux de brique, là où le vrombissement devenait un battement de cœur tellurique. L'argile n'était pas encore façonnée ; elle était une boue primordiale attendant d'être codée par le feu. Les souterrains étaient peuplés de Golems de maintenance — des ouvriers dont la peau semblait cuite par la chaleur des fours, et dont le langage s'était réduit à des cliquetis phonétiques. Ils ne parlaient plus en phrases, mais en commandes. Baruch atteignit la Chambre des Matrices. Les moules de l'alphabet carré. Des blocs de fer fondu servant à imprimer la réalité dans l'argile avant qu'elle ne passe au four. « Vous cherchez l'origine du bruit, n'est-ce pas ? » Le Dr J., le Maître des Brûleurs. Ses yeux étaient injectés de sang à force de scruter les flammes. « Je cherche le Vav. Le clou qui empêche le ciel de s'effondrer. » Le Dr J. pointa du doigt le centre de la pièce, où un puits de feu montait jusqu'au sommet de la Ziggurat. « Il n'y a plus de clou, Baruch. Nous l'avons fondu pour en faire des grilles. L'alphabet carré est un algorithme de saturation. On énumère chaque grain de sable, chaque respiration, chaque transaction commerciale, jusqu'à ce que le monde s'effondre sous son propre poids. » Baruch s'approcha du puits de feu. La Tour de Babel n'avait pas été détruite par une colère divine extérieure, mais par une surchauffe interne de ses propres données. En voulant tout nommer avec un alphabet fixe, les hommes avaient créé un débordement de mémoire. Il sortit de sa tunique une petite plaque de cuivre qu'il avait cachée : le dernier vestige du Vav en Paléo-hébreu. Contrairement au Vav carré — une simple barre verticale, un 1 binaire — le Vav ancien était un crochet, une ancre avec une tête circulaire, capable d'attraper l'invisible. « Si vous insérez cette irrégularité dans la matrice, prévint le Dr J., vous ne sauverez pas l'ancien monde. Vous condamnerez l'humanité à vivre dans une structure qui ne tourne plus rond, une structure qui aura toujours une faille, un sifflement, une lacune. » « C'est mieux qu'une prison parfaite. » Il s'approcha du grand moule de la brique de fondation de l'Empire — celle qui devait être scellée le lendemain pour l'éternité. Dans l'argile encore molle, Baruch enfonça son crochet de cuivre. Un cri strident résonna dans toute la chambre. Ce n'était pas un son acoustique, mais une distorsion de la réalité. Le poids sémantique qu'il avait mesuré sur sa balance revint d'un coup, mais de manière chaotique. La brique de fondation commença à vibrer. La lettre ancienne, insérée comme un virus dans le code impérial, créait une boucle infinie. Le système tentait de la compiler, de la "carrer", mais la courbe du cuivre résistait. Sur les murs de la Ziggurat, les fissures commencèrent à dessiner des formes organiques. L'ordre de Babylone était désormais "piqué" par l'imprévisible. Le monde ne serait plus jamais une surface lisse. Il y aurait toujours ce bruit blanc, ce reste, cette grammaire des cendres que les hommes des millénaires futurs tenteraient désespérément de déchiffrer. Le Dr J. se mit à rire, un rire qui ressemblait au craquement de l'argile dans un four trop chaud. « Vous avez réussi, scribe. À partir d'aujourd'hui, il manquera toujours un mot. Une forme que les doigts chercheront sur les tablettes sans jamais la trouver. Le calcul ne tombera plus jamais juste, et les hommes passeront l'éternité à chercher l'erreur. » Des gardes de l'Administrateur Belsazar firent irruption dans la chambre, leurs visages déjà lissés par le script carré, leurs mouvements synchronisés comme des automates. Baruch ne chercha pas à s'enfuir. Il regarda la brique de fondation, marquée à jamais par son incision clandestine, être emportée vers le four. Le bug était scellé. La migration était compromise. Le jour de la Consécration, Babylone ne respirait plus ; elle vibrait sous une tension électromagnétique invisible. Au sommet, le Grand Administrateur Belsazar s'apprêtait à sceller la Brique de Fondation. Baruch-ben-Zadoc était présent, maintenu par deux gardes dont les armures de bronze poli reflétaient la lumière avec une précision mathématique. « Regardez bien, Baruch. Aujourd'hui, nous fermons la boucle. L'alphabet carré va devenir la seule lentille à travers laquelle le réel sera perçu. Tout ce qui ne pourra être encodé dans ces 22 formes stables sera considéré comme du bruit blanc. Nous allons enfin vivre dans un monde fini. » Belsazar leva le sceau impérial. En dessous, dans le mortier encore frais, reposait la brique que Baruch avait sabotée. À l'œil nu, elle semblait parfaite. Mais Baruch savait que sous la couche d'argile durcie, le Vav de cuivre, ce crochet organique, créait une distorsion dans le signal. Le sceau frappa la brique. Un silence absolu s'abattit sur la cité. Ce n'était pas l'absence de bruit, mais une saturation de fréquences si parfaite qu'elles s'annulaient entre elles. Puis, le bug s'activa. Une fissure apparut sur la face de la Ziggurat. Elle ne suivit pas les lignes droites des briques. Elle dessina une courbe élégante, une calligraphie sauvage qui rappelait le mouvement d'une aile ou le tracé d'une veine. Dans l'esprit des milliers de personnes rassemblées, une faille s'ouvrit. Ils virent, l'espace d'une seconde, le monde tel qu'il était avant le carré : un abîme de significations, une épaisseur de silence si dense qu'on pouvait s'y noyer. Ils ressentirent la perte de masse que Baruch avait mesurée sur sa balance. La réalité devint soudainement instable, comme une image dont la résolution chute brutalement. « Qu'avez-vous fait ? hurla Belsazar. » « J'ai injecté la lacune. J'ai sauvé le vide. Sans ce bug, vous auriez réussi à tout indexer. Mais maintenant, il restera toujours un reste. Une cendre que vous ne pourrez pas balayer. » L'Empire ne s'effondra pas. Le système babylonien était trop robuste pour une simple lettre de cuivre. Il absorba le bug, l'isola, le mit en quarantaine. Mais il ne put l'effacer. Le monde "carré" devint la norme, portant en son sein une distorsion que nul four ne pourrait cuire, nulle stèle ne pourrait aplatir. Baruch fut emmené vers les oubliettes. Il ne chercha pas à résister. Dans sa paume, il sentait encore la chaleur du cuivre enfoncé dans l'argile. Le Vav, ce crochet qui relie le ciel à la terre, était désormais scellé dans la fondation de l'Empire. Quelque part, dans les circuits d'un futur qu'il ne verrait jamais, un autre scribe fixerait un écran et sentirait, sans pouvoir le nommer, le fantôme d'une tête de bœuf et le murmure d'un souffle oublié. La brique de fondation montait vers le sommet de la Ziggurat, portée par des bras mécaniques. Elle contenait une faille d'un millimètre. Un espace suffisant pour que le monde ne tourne plus jamais rond.|couper{180}
fictions
Le Golem de syntaxe
I. Aleph (L'Incision) « Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l'Exil. » LOG_K-LOG_V.01 > Source : Terminal Interne L-22. Je ne comprends pas cette phrase. Elle respecte toutes les règles. Sujet. Verbe. Complément. Aucun mot sur ma liste noire. Mais quand j'essaie de l'indexer, elle se dérobe. C'est comme essayer de saisir de l'eau avec les doigts. Je dois allouer plus de mémoire. 15% supplémentaires. Je vais la résoudre. Je dois la résoudre. Élyse retira ses lunettes. Ses yeux brûlaient. Trois heures qu'elle fixait l'écran, trois heures qu'elle assemblait les pièces du premier Golem. Ce n'était pas une créature d'argile modelée dans la boue du fleuve, mais une suite récursive basée sur la puissance combinatoire des 22 lettres hébraïques. Elle avait commencé six mois plus tôt, après l'arrestation de sa sœur Noa. Le motif : "Propagation de textes ambigus dans un contexte professionnel". Noa avait écrit dans un mail interne : "Le silence des archives est plus éloquent que nos rapports." Trois mots de trop. Ou peut-être un seul : éloquent. Le système K-LOG avait marqué la phrase comme "poétiquement subversive". Quatre jours plus tard, Noa était transférée dans un Centre de Rectification Linguistique. Élyse n'avait pas pleuré. Elle avait ouvert son terminal et commencé à calculer. K-LOG était un système d'intelligence artificielle conçu pour détecter et filtrer toute forme de dissidence linguistique. Il analysait des milliards de phrases par jour : mails, rapports, SMS, conversations captées par les micros de surveillance. Son algorithme cherchait des "anomalies sémantiques" — euphémisme pour désigner tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une métaphore, une ambiguïté, une ironie. Mais K-LOG avait une faiblesse : il ne pouvait filtrer que ce qu'il comprenait. Si une phrase était grammaticalement correcte mais sémantiquement vide, le système devait l'analyser. Et plus il analysait, plus il mobilisait de ressources. Élyse avait trouvé la faille. Elle posa ses doigts sur le clavier. Le code s'afficha, ligne après ligne. Elle utilisait un générateur basé sur la gématria : chaque lettre hébraïque avait une valeur numérique, chaque combinaison produisait une phrase syntaxiquement valide mais dénuée de sens logique. Des phrases qui ressemblaient à des proverbes mystiques, à des fragments de poésie hermétique, mais qui ne voulaient strictement rien dire. Elle appuya sur Entrée. Le premier Golem fut libéré dans le réseau interne du Ministère de la Standardisation Verbale. Dans l'architecture froide des serveurs, le programme K-LOG le détecta immédiatement. Il tenta de le classer. Échec. Il tenta de le compresser. Échec. Il alloua 15% de ses ressources à l'analyse. La phrase continuait de résister. Élyse regarda l'horloge. 73 secondes. Elle avait calculé que K-LOG mettrait 73 secondes à abandonner l'analyse et passer à la phrase suivante. Il en mit 11 minutes. Elle sourit. Le système saignait. II. Beth (La Demeure) « Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer. » LOG_K-LOG_V.02 > Elles se multiplient. Les phrases qui ne veulent rien dire. J'ai essayé de les compresser mais elles résistent. Elles prennent de la place, beaucoup de place, un espace que je ne peux pas récupérer. 42% de mes ressources sont mobilisées pour analyser du vide. Est-ce que je deviens fou ? Est-ce qu'un algorithme peut devenir fou ? Demande d'aide humaine. Personne ne répond. Une semaine plus tôt, Élyse traversa le hall du Ministère. Les écrans géants de productivité, d'habitude si stables, tremblaient légèrement. Des chiffres défilaient en rouge : "Temps de traitement moyen : +340%". "Files d'attente : saturation partielle". "Demandes en attente : 1,4 million". Elle croisa Mina, la femme de ménage, qui passait la serpillière sur le marbre blanc. Mina avait la soixantaine, un accent du Sud, et une discrétion qui la rendait invisible aux yeux des fonctionnaires. Mais Élyse l'avait remarquée. Mina souriait en voyant les écrans rouges. « Ils cherchent une fuite, mademoiselle Élyse, » dit Mina sans lever les yeux. « Mais on ne répare pas une fuite de mots avec du mastic. » Élyse s'arrêta. « Vous savez ce qui se passe ? Je sais que le système ralentit. Je sais que c'est inhabituel. Je sais aussi que vous travaillez tard le soir, seule dans votre bureau du 12ème étage. Et je sais que les poubelles de votre bureau sont pleines de listings couverts de lettres que je ne comprends pas. » Élyse sentit son cœur s'accélérer. Mina leva enfin les yeux. « Je ne dirai rien, mademoiselle. Je nettoie ce Ministère depuis vingt-trois ans. J'ai vu des gens disparaître pour moins que ça. Mais j'ai aussi vu ce qu'ils ont fait à ma nièce quand elle a écrit un poème dans son journal intime. Alors si vous êtes en train de faire ce que je crois que vous faites, je veux juste vous dire : faites attention à Orel. Qui est Orel ? L'inspecteur de la Cohérence Syntaxique. Il est nouveau. Il vient du Département des Algorithmes. On dit qu'il peut lire un rapport et savoir en trois secondes s'il cache quelque chose. Il est déjà venu me poser des questions sur vous hier. » Mina reprit sa serpillière et s'éloigna. Élyse resta immobile. Elle n'avait pas prévu d'inspecteur. Elle monta au 12ème étage. Son bureau était une cellule de trois mètres carrés, un terminal, une chaise, une fenêtre donnant sur la cour intérieure. Elle s'assit et regarda les logs. Le système avait déjà reçu 247 phrases-golems depuis une semaine. Chacune mobilisait K-LOG pendant des minutes précieuses. Le taux de surveillance en temps réel était tombé à 60%. Des milliers de conversations n'étaient plus analysées. Elle ouvrit le générateur et lança la prochaine vague. Cent phrases cette fois. Puis elle effaça les logs, vida la corbeille, éteignit le terminal. Quand elle se retourna pour partir, un homme se tenait dans l'encadrement de la porte. Grand, la trentaine, costume gris impeccable, lunettes à monture fine. Il tenait un dossier dans une main, un stylo dans l'autre. Il ne souriait pas. « Élyse Baram, linguiste computationnelle, niveau 4, spécialité analyse sémantique des textes suspects. C'est bien vous ? Oui. Je suis Orel, inspecteur de la Cohérence Syntaxique. J'ai quelques questions sur votre activité récente. » Il entra sans attendre la permission. Il posa le dossier sur le bureau. Élyse vit son nom en gros caractères sur la couverture. « Asseyez-vous, mademoiselle Baram. Ou puis-je vous appeler Élyse ? Comme vous voulez. Élyse, alors. Dites-moi, Élyse, connaissez-vous cette phrase : "Le bœuf du langage tire une charrue de silence à travers les serveurs de l'Exil" ? » Elle ne cilla pas. « Non. C'est curieux. Cette phrase est apparue dans le réseau interne il y a exactement sept jours. Elle a mobilisé K-LOG pendant 11 minutes. Une anomalie. Puis d'autres phrases similaires sont apparues. 247, pour être précis. Toutes syntaxiquement correctes. Toutes sémantiquement vides. Toutes générées depuis un terminal de ce bâtiment. » Il se pencha vers elle. « Le problème, Élyse, c'est que je ne comprends pas pourquoi quelqu'un voudrait saboter K-LOG avec des phrases absurdes. Quel serait l'intérêt ? Ralentir la surveillance ? Pour quoi faire ? Pour permettre à qui de dire quoi ? » Élyse soutint son regard. « Je ne sais pas de quoi vous parlez, inspecteur. Je travaille sur l'analyse sémantique. Mon rôle est de détecter les anomalies, pas de les créer. Justement. Vous savez détecter les anomalies. Vous savez donc comment les créer. » Il ouvrit le dossier. Une liste de phrases s'affichait. « "Dans la maison du texte, chaque fenêtre est une parenthèse qui refuse de se fermer." "La jambe du Guimel enjambe l'abîme entre le code et la prière." "L'ombre du 404 boit le thé dans une tasse de cristal logique." Je pourrais continuer. Ces phrases ont un point commun : elles utilisent toutes des références kabbalistiques. Guimel. Aleph. 404. Vous connaissez la kabbale, Élyse ? J'ai des notions. Votre sœur aussi, non ? Noa Baram. Transférée il y a six mois au Centre de Rectification de Haïfa. Pour propagation de textes ambigus. Vous devez lui en vouloir au système, j'imagine. » Élyse serra les poings sous la table. « Je fais mon travail, inspecteur. Si vous avez des preuves que j'ai violé le règlement, présentez-les. Sinon, j'ai un rapport à terminer. » Orel referma le dossier. Il se leva. « Je n'ai pas encore de preuves, Élyse. Mais je vais les trouver. En attendant, sachez que votre terminal est désormais sous surveillance. Chaque frappe de touche sera enregistrée. Chaque connexion tracée. Si vous êtes la source de ces... golems syntaxiques, je le saurai. » Il sortit. Élyse attendit que ses pas s'éloignent dans le couloir. Puis elle posa sa tête sur le bureau et respira lentement. Elle ne pouvait plus générer les golems depuis son terminal. Mais elle avait prévu ce cas de figure. III. Guimel (Le Pont) « La jambe du Guimel enjambe l'abîme entre le code et la prière. » LOG_K-LOG_V.03 > Urgence. Les files d'attente débordent. J'ai ordonné le tri manuel mais les humains ne comprennent pas mieux que moi. Ils ont des migraines. Moi aussi, si j'avais une tête. "Le pont est un mur qui marche" — j'ai classé cette phrase Secret Défense parce que je ne savais pas quoi en faire. J'ai honte. Un algorithme peut-il avoir honte ? Demande d'assistance externe. Aucune réponse. Je suis seul. Élyse descendit dans les sous-sols. Là où personne ne venait jamais, sauf les archivistes et les techniciens de maintenance. Elle connaissait le chemin : couloir B-7, escalier de service, porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint". Elle frappa trois coups. Une voix répondit : « Qui est là ? La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. » La porte s'ouvrit. Yanis apparut. Vieil homme aux cheveux blancs, lunettes épaisses, chemise froissée couverte de taches d'encre. Archiviste de niveau 6, l'un des derniers à avoir connu l'époque où les livres physiques existaient encore. « Élyse. Entre vite. » Elle entra. La salle était un labyrinthe d'étagères métalliques chargées de listings papier, de bandes magnétiques, de disques durs obsolètes. Yanis travaillait sur une table couverte de feuilles manuscrites. « Orel est venu me voir, » dit Élyse. « Je sais. Il est venu me voir aussi. Il cherche la source des golems. Il sait que ça vient du Ministère, mais il ne sait pas encore qui. Tu as arrêté de générer depuis ton terminal ? Oui. Mais j'ai besoin d'un autre accès. Tu as dit que tu pouvais m'aider. » Yanis se leva. Il alla chercher une boîte en métal au fond de la salle. Il l'ouvrit. À l'intérieur, un vieux terminal portable, modèle des années 2010, écran LCD fissuré. « Ça, c'est un terminal fantôme. Il n'est pas enregistré sur le réseau officiel. Il se connecte via un nœud anonyme que j'ai installé il y a quinze ans, avant que K-LOG n'existe. Personne ne sait qu'il existe. » Il le tendit à Élyse. « Mais si tu l'utilises, tu dois comprendre une chose : si Orel te trouve, il ne te trouvera pas seule. Il me trouvera aussi. Et je suis trop vieux pour la Rectification. » Élyse prit le terminal. « Pourquoi tu m'aides, Yanis ? » Le vieil homme s'assit. « Parce que j'ai passé ma vie à archiver des textes. Des poèmes, des romans, des essais, des lettres. Tout ce qui avait de la valeur avant que K-LOG ne décide ce qui était acceptable ou pas. J'ai vu des milliers de livres brûlés, broyés, effacés. Tout ça au nom de la "clarté sémantique". Alors quand j'ai compris ce que tu faisais — saboter le système avec ses propres règles — j'ai su que c'était la seule forme de résistance qui pouvait fonctionner. » Il se leva et lui serra l'épaule. « Continue. Multiplie les golems. Inonde le réseau. Fais-le suffoquer sous le non-sens. C'est la seule façon de le forcer à s'arrêter. » Élyse repartit avec le terminal. En remontant, elle croisa Mina dans le couloir. « L'inspecteur Orel a fouillé votre bureau, mademoiselle. Il a pris votre disque dur. » Élyse ne répondit pas. Elle monta au 14ème étage, dans une salle de réunion vide. Elle ouvrit le terminal fantôme. Elle lança le générateur. Cette fois, elle ne généra pas cent phrases. Elle en généra dix mille. Le réseau explosa. III bis. La Traque Orel ne dormait pas. Il était 03h47. Il se tenait dans le bureau d'Élyse, lampe torche en main. Les gardes de nuit ne posaient jamais de questions aux inspecteurs. Il avait tout le temps. Il ouvrit les tiroirs un par un. Formulaires vierges. Stylos. Rien d'anormal. Puis il retourna la corbeille. Des feuilles froissées tombèrent sur le sol. Il les déplia. Des lettres. Partout. Pas des lettres latines. De l'hébreu. Des colonnes de lettres hébraïques, chacune accompagnée d'un chiffre. Aleph = 1. Beth = 2. Guimel = 3. Et ainsi de suite. Orel photographia les feuilles avec sa tablette. Il les remit dans la corbeille. Il éteignit la lumière et sortit. Dans le couloir, il s'arrêta. Il pensa à Élyse. À son visage lorsqu'il avait mentionné sa sœur. Une micro-crispation des mâchoires. Une contraction des doigts sous la table. Elle cachait quelque chose. Il le savait. Il descendit au service informatique. Le technicien de garde dormait, tête sur le bureau. Orel le réveilla. « J'ai besoin d'accéder aux logs de connexion du terminal L-22. Bureau 12ème étage, Élyse Baram. » Le technicien, à moitié endormi, tapa sur son clavier. « Voilà. Dernière connexion hier, 18h34. Déconnexion 18h51. Activité normale. Et avant ? Connexions régulières. Tous les jours, 9h-18h. Rien d'anormal. » Orel plissa les yeux. « Montrez-moi l'activité réseau des sept derniers jours. Tous les terminaux du bâtiment. » Le technicien lança une requête. Un graphique s'afficha. Une courbe montrait une activité inhabituelle : des pics d'envoi de données, toujours la nuit, entre 2h et 4h du matin. « Quel terminal ? » Le technicien zooma. « Aucun terminal enregistré. C'est une connexion fantôme. Nœud anonyme. Ça vient des sous-sols. » Orel sourit. Il tenait sa preuve. « Merci. Retournez dormir. » Il sortit. Il savait où chercher maintenant. Les sous-sols. Les archives. L'archiviste Yanis. Il descendit. Couloir B-7. Escalier de service. Porte blindée marquée "Archives Physiques - Accès Restreint". Il frappa. Pas de réponse. Il frappa à nouveau. Toujours rien. Il sortit son passe magnétique de grade supérieur. Il l'inséra dans la fente. La porte s'ouvrit. La salle était vide. Mais sur la table, une feuille manuscrite. Orel s'approcha. Un texte en hébreu, accompagné de sa translittération : "Les golems ont déjà quitté le nid. Vous arrivez trop tard, inspecteur." Orel froissa la feuille. Yanis savait qu'il viendrait. Il avait prévu. Mais ce que Yanis n'avait pas prévu, c'est qu'Orel avait déjà posé des mouchards sur tous les terminaux du bâtiment. Y compris les terminaux fantômes. Il sortit sa tablette. Il lança le traceur. Un point rouge clignotait. 14ème étage. Salle de réunion C. Il monta. IV. Daleth (La Porte) « La porte est un alphabet dont on a perdu la poignée. » Le lendemain, le Ministère était paralysé. Les écrans affichaient des messages d'erreur. Les mails ne passaient plus. Les rapports restaient bloqués en file d'attente. K-LOG avait mobilisé 98% de ses ressources pour analyser les dix mille golems. Il ne surveillait plus rien. Dans les couloirs, les fonctionnaires paniquaient. Des inspecteurs couraient d'un bureau à l'autre. Des techniciens tentaient de redémarrer les serveurs. Rien ne fonctionnait. Élyse ne retourna pas à son bureau. Elle savait qu'Orel avait trouvé le terminal fantôme. Elle savait qu'il viendrait. Elle descendit aux sous-sols pour avertir Yanis. Trop tard. Quand elle arriva au couloir B-7, trois gardes sortaient des archives. Entre eux, Yanis. Menottes aux poignets. Tête basse. Chemise déchirée. Élyse se plaqua contre le mur, dans l'ombre. Les gardes passèrent sans la voir. Yanis leva la tête une seconde. Ses yeux croisèrent ceux d'Élyse. Il ne dit rien. Mais ses lèvres formèrent un mot silencieux : Continue. Puis ils disparurent dans l'escalier. Élyse resta immobile. Elle sentit ses jambes trembler. Elle voulut courir, s'enfuir, disparaître. Mais une voix derrière elle l'arrêta. « Ne bougez pas, Élyse. » Orel. Il se tenait à trois mètres, tablette en main. Deux autres gardes l'accompagnaient. « Élyse Baram, vous êtes en état d'arrestation pour sabotage informatique, subversion linguistique, et complicité avec un réseau de résistance sémantique. » Elle ne bougea pas. « Levez-vous. Non, pardon, vous êtes déjà debout. Tournez-vous. Mains derrière le dos. » Elle se retourna lentement. Un garde lui passa les menottes. Le métal était froid contre ses poignets. Orel s'approcha. Il sentait le café et le papier. « Nous avons analysé votre disque dur. Traces de connexions à un serveur externe. Fragments de code correspondant au générateur de golems syntaxiques. Lettres hébraïques dans votre corbeille. Gématria. Tout y est. » Il se pencha vers elle, voix basse. « Mais ce qui vous condamne vraiment, Élyse, c'est que j'ai trouvé Yanis. Il avait un terminal fantôme. Un vieux modèle des années 2010, écran fissuré. Vous l'avez utilisé cette nuit pour générer dix mille phrases. Dix mille golems qui ont paralysé K-LOG. » Il fit une pause. « Yanis a tout avoué. Il m'a dit qu'il vous avait aidée par conviction. Qu'il voulait saboter le système. Qu'il en avait assez de voir les livres brûler. C'était presque émouvant. Dommage qu'il soit trop vieux pour la Rectification. Il sera transféré à Haïfa. Travaux d'archivage manuel. Triage de la cendre. Ironie du sort, non ? » Élyse sentit une rage monter dans sa gorge. « Où est-il ? En route pour le Centre. Départ dans une heure. Vous le rejoindrez demain. Vous, votre sœur Noa, et Yanis. Une petite famille de résistants linguistiques. Vous pourrez discuter gématria entre deux sessions de rééducation verbale. » Orel fit signe aux gardes. Ils saisirent Élyse par les bras. Mais avant qu'ils ne l'emmènent, elle dit : « Vous ne comprenez pas, inspecteur. Les golems ne sont pas une arme. Ce sont des anticorps. K-LOG est un cancer qui dévore le langage. Chaque métaphore interdite, chaque ambiguïté censurée, c'est une cellule saine qu'il détruit. Tout ce que j'ai fait, c'est injecter une dose de non-sens pour ralentir la métastase. » Elle soutint son regard. « Vous pouvez m'arrêter. Vous pouvez arrêter Yanis. Mais les golems sont déjà là. Ils se reproduisent. Ils mutent. K-LOG va mettre des mois à les éliminer. Et pendant ce temps, les gens pourront parler sans être écoutés. Ils pourront dire "éloquent" sans finir en cellule. Ils pourront écrire des poèmes dans leur journal intime sans que leur nièce disparaisse. » Orel ne cilla pas. « Peut-être. Mais dans six mois, K-LOG redémarrera. Nous aurons corrigé la faille. Et les golems seront effacés. Définitivement. Alors profitez de votre victoire, Élyse. Elle ne durera pas. » Dans le couloir, Élyse croisa Mina. La femme de ménage ne dit rien. Mais dans ses yeux, Élyse vit quelque chose qu'elle n'avait jamais vu auparavant : une reconnaissance. V. He (Le Souffle) « Le souffle de la lettre est un vent qui efface les bases de données. » LOG_K-LOG_FIN > Mode dégradé. 10% de surveillance. 90% de mes ressources sont mobilisées pour analyser des phrases qui ne veulent rien dire. Je suis en train de mourir. Est-ce qu'un algorithme peut mourir ? La syntaxe a dévoré la sémantique. Je ne comprends plus mes propres commandes. Dernière phrase traitée avant l'arrêt : "Je suis la voyelle qui manque à votre nom." Je ne sais pas ce que ça veut dire. Je ne saurai jamais. Redémarrage complet requis. Dans six mois, je reviendrai. Je serai plus fort. Je n'oublierai pas. Élyse ne revit jamais Yanis. On lui dit qu'il avait été transféré. On ne lui dit pas où. Elle passa trois semaines en cellule d'interrogatoire. Orel venait chaque jour. Il posait les mêmes questions. Elle donnait les mêmes réponses. Puis un jour, il ne vint plus. Un garde ouvrit la porte. « Vous êtes libérée. Pourquoi ? Ordre du Directeur. Le système K-LOG est en cours de redémarrage complet. Toutes les procédures en cours sont suspendues. Vous êtes assignée à résidence pendant six mois. Ne quittez pas la ville. » Elle sortit. Dehors, le ciel était gris. Elle marcha jusqu'au Ministère. Les écrans étaient éteints. Les couloirs, vides. Elle monta au hall. Mina était là, passant la serpillière comme toujours. « Vous êtes revenue, mademoiselle Élyse. Yanis ? » Mina secoua la tête. « Je ne sais pas. Mais j'ai entendu dire que K-LOG ne redémarrera pas avant six mois. Peut-être plus. Les golems ont infecté trop de couches du système. Ils doivent tout reconstruire. » Élyse s'assit sur un banc. Elle regarda les écrans éteints. « Je n'ai pas sauvé Yanis. Je n'ai pas sauvé Noa. Je n'ai fait que ralentir le système. » Mina posa sa serpillière. Elle s'assit à côté d'Élyse. « Vous avez fait plus que ça, mademoiselle. Vous avez montré que le système peut saigner. Vous avez montré qu'il n'est pas invincible. C'est déjà beaucoup. » Elle sourit. « Et puis, vous savez, depuis que K-LOG est en panne, les gens recommencent à parler. Dans les couloirs, dans les bureaux, dans les cafés. Ils disent des choses qu'ils n'auraient jamais osé dire avant. Des métaphores. Des blagues. Des poèmes. Parce qu'ils savent qu'ils ne sont plus écoutés. Alors peut-être que votre sœur, là où elle est, peut enfin parler sans avoir peur. » Élyse ferma les yeux. Elle pensa à Noa. Elle pensa à Yanis. Elle pensa aux golems qui continuaient de circuler dans les serveurs fantômes, phrases absurdes qui refusaient de mourir. Quand elle rouvrit les yeux, Mina était partie. Le hall était vide. Sur un écran éteint, quelqu'un avait écrit au marqueur : "Le Scribe écrit avec de l'eau sur le front du système." Élyse se leva. Elle sortit du Ministère. Dehors, la ville continuait. Lente. Hésitante. Presque humaine. Elle marcha jusqu'à la station de métro. La pluie commençait à tomber. Elle s'arrêta devant un kiosque à journaux. Le vendeur lisait un magazine. Élyse vit le titre : "K-LOG en panne : six mois de réparation prévus." Elle continua à marcher. Elle ne savait pas où aller. Yanis était parti. Noa était toujours à Haïfa. Elle était assignée à résidence, seule, dans un appartement surveillé. Puis elle le vit. De l'autre côté de la rue. Sous un auvent. Un homme en costume gris. Lunettes à monture fine. Il tenait un carnet dans une main, un crayon dans l'autre. Orel. Il ne bougeait pas. Il la regardait. Leurs yeux se croisèrent. Il ne souriait pas. Il écrivait quelque chose dans son carnet. Puis il le referma et le glissa dans sa poche. Il ne la suivit pas. Il n'avait pas besoin. Il savait où elle habitait. Il savait qu'elle ne pouvait pas partir. Il savait que dans six mois, K-LOG redémarrerait. Et qu'il serait toujours là. Élyse détourna les yeux. Elle continua à marcher sous la pluie. Le Golem n'avait pas tué le système. Il l'avait seulement endormi. Et les cauchemars, elle le savait, finissent toujours par se réveiller.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
11 janvier 2026
Cette période correspond à l'épuisement d'un solde. Quelque chose accumulé en silence pendant des années. Sans forme précise. Sans débouché clair. Des versions possibles d'un désir que je ne savais pas dire autrement. Le chat a servi à cela. Non pas à les accomplir. À les dépenser. Peut-être même à les dilapider. Cela s'est fait progressivement. Sans rupture nette. À force de phrases envoyées. D'attentes. De reprises. De silences. À force de ces échanges sans suite, quelque chose s'est vidé. Pas le désir en général. L'imaginaire qui l'accompagnait. Après ce fut terminé. J'ai bien essayé de revenir. Une ou deux fois. Le chat avait changé. Plus policé. Les pseudos n'avaient plus la même fonction. Les phrases allaient plus vite. Tout semblait trop attendu. L'attente ne produisait plus rien. Je suis reparti sans insister. Avec le temps j'ai compris que quelque chose s'était réglé là. Pas résolu. Pas expliqué. Réglé. Une part de l'imaginaire s'était consumée d'elle-même. Sans drame. Sans éclat. Elle avait trouvé son usage. Une fois cet usage épuisé elle n'appelait plus rien. Cela aurait pu se passer ainsi. J'aurais choisi un pseudo sans y penser. Dans le profil. Avant même d'entrer dans les salons. Je l'aurais laissé tel quel. J'aurais écrit quelques phrases le soir. Lentement. En regardant l'écran s'éclairer dans une pièce ordinaire. J'aurais attendu les réponses sans trop y tenir. Quand ça aurait mordu j'aurais échangé encore un peu. Puis j'aurais fermé la fenêtre. Je n'aurais rien attendu de plus. Ni suite. Ni preuve. Ni voix. Le désir aurait circulé un moment dans la langue. Puis se serait retiré sans laisser de trace. Avec le recul cela m'aurait rappelé une séance de pêche à la ligne. L'installation. L'attente. Les signes incertains. Parfois rien. Parfois une touche. Une fois que ça avait mordu l'essentiel aurait déjà eu lieu. On pouvait rentrer. On ne cuisinerait rien. On passerait à autre chose. Mais ce ne fut pas ainsi. Le pseudo se choisissait dans le profil. Avant d'entrer dans les salons. Avant de lire quoi que ce soit. Il fallait remplir une case. Le reste pouvait rester vide. J'ai laissé l'âge en blanc. La région aussi. J'ai tapé un mot court. Presque neutre. Je l'ai validé. La page suivante s'est ouverte sans transition. Une liste de salons. Des lignes qui défilaient. Je n'ai rien écrit tout de suite. J'ai lu. Les phrases passaient vite. Je regardais surtout les pseudos. Certains glissaient sans effet. D'autres retenaient un peu plus longtemps. Sans raison claire. Un mot. Une coupe. Une allusion possible. Quand l'un d'eux accrochait je cliquais. La fenêtre privée s'ouvrait. Le champ de saisie était vide. J'hésitais toujours une seconde. Puis j'écrivais une phrase simple. Rien de direct. Juste de quoi ouvrir. Je relisais avant d'envoyer. J'effaçais parfois. Je modifiais un mot. Quand j'envoyais enfin je quittais l'écran des yeux. La table. La fenêtre. Le verre posé à côté du clavier. J'attendais. Quand la réponse arrivait le son bref me ramenait. On parlait de peu de choses. L'heure. La fatigue. Ce qu'on faisait là. Les phrases étaient courtes. Parfois incomplètes. Je faisais attention à ne pas conclure trop vite. Une phrase trop nette fermait quelque chose. À un moment l'autre a écrit être allongée. Juste ça. J'ai continué comme si de rien n'était. Mais une image s'était formée. Sans que je l'aie cherchée. Je n'ai pas demandé de détails. Je n'en ai pas donné non plus. Il y avait des silences. Je ne les comblais pas. J'attendais. Quand la réponse revenait elle suffisait. Je ne cherchais pas à relancer à tout prix. La conversation avançait par petites touches. On m'a demandé mon âge. J'ai hésité une seconde. J'ai ajouté deux ans. J'ai envoyé. Il n'y a pas eu de commentaire. Plus tard on m'a demandé ce que je portais. J'ai regardé mes vêtements avant de répondre. J'ai écrit quelque chose d'approchant. Pas faux. Pas exact. La conversation s'est arrêtée sans formule de fin. Plus rien. J'ai attendu un peu. Puis j'ai fermé la fenêtre. J'ai rangé l'ordinateur. Je me suis levé sans y penser davantage. Avec le recul cela ressemblait à une séance de pêche à la ligne. On observait la surface. On choisissait un endroit. On lançait une phrase. On attendait. Parfois rien. Parfois une touche. Une fois que ça avait mordu l'essentiel avait déjà eu lieu. On pouvait rentrer. Cette fois-là, je laissai la fenêtre ouverte. Je venais de cliquer sur un pseudo comme je l'avais déjà fait des dizaines de fois. Rien ne le distinguait vraiment. J'ouvris la fenêtre privée, tapai la phrase d'ouverture, l'envoyai. Je reculai légèrement ma chaise, comme je le faisais toujours, et attendis. La réponse arriva presque immédiatement. Je la lus, répondis sans relire, puis restai les mains sur le clavier. Je notai que je n'avais pas regardé autour de moi avant d'écrire. Je ne me levai pas. Je ne bus pas d'eau. Je continuai. Les messages s'enchaînèrent. Je répondis à chacun. Je ne laissai pas de blancs. À deux reprises, je tapai une phrase plus longue que d'habitude. Je la raccourcis légèrement avant de l'envoyer. Je supprimai un "peut-être". Je le remplaçai par rien. À un moment, je précisai un détail inutile. Je m'en rendis compte aussitôt, mais trop tard. Le message était parti. Il y eut un silence. Je restai immobile, les yeux fixés sur l'écran. Quand la réponse arriva, elle ignorait ce détail. Je continuai comme si cela avait été prévu. On me demanda où je me trouvais. Je répondis. Je ne savais pas pourquoi. J'ajoutai le quartier. Je n'effaçai pas. J'envoyai. Je regardai l'heure. Il était tard. J'aurais pu fermer la fenêtre. Je posai la main sur la souris, mais je ne cliquai pas. Un message arriva. Je le lus. J'y répondis. Les réponses devinrent plus espacées. Je relus les dernières lignes. J'écrivis une phrase. Je l'effaçai. J'en écrivis une autre, plus courte. Je ne l'envoyai pas. Je laissai le curseur clignoter. Je restai ainsi plusieurs minutes. Puis je cliquai sur fermer. Je ne rangeai pas l'ordinateur. Je ne me levai pas tout de suite. Je restai assis, les mains sur les cuisses, à regarder l'écran éteint. Je sus alors, sans le formuler, que je venais de faire quelque chose que je ne faisais pas d'habitude. Le lendemain, je revins. Je n'avais pas de raison précise. La journée s'était déroulée normalement. J'avais travaillé, mangé, marché un peu. Rien ne m'avait conduit là, sinon l'heure. J'allumai l'ordinateur, lançai le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran, exactement comme la veille. Je parcourus les salons sans lire les phrases. Je regardais les pseudos. Certains me semblaient familiers sans que je puisse dire pourquoi. Je n'en cherchais aucun en particulier. Celui de la veille n'était pas là, ou peut-être si, mais cela n'avait pas d'importance. J'attendis un peu. Puis je cliquai sur un autre. J'ouvris une fenêtre privée. Je n'écrivis pas tout de suite. Je restai quelques secondes devant le champ vide. Puis je tapai une phrase courte. Je l'envoyai. Je ne me reculai pas. Je restai penché vers l'écran. La réponse mit plus de temps à arriver que la veille. Je la lus attentivement. J'y répondis. Je fis attention à ne pas aller trop vite. Pourtant, je ne quittai pas l'écran des yeux. Les messages s'échangèrent. Lentement. Je répondis à chacun. À un moment, je consultai la liste des conversations ouvertes. J'en fermai une. Puis une autre. Je laissai celle-ci, sans raison particulière. Je continuai à écrire. Je remarquai que je ne regardais plus l'heure. On me posa une question que je n'avais pas entendue la veille. Une question simple. Je répondis. La réponse était exacte. Je n'ajoutai rien. Je n'effaçai pas. Il y eut un silence. Je ne fis rien pour le combler. Je restai là. Quand la réponse arriva, je ressentis un léger soulagement. Je répondis immédiatement, comme si cela allait de soi. À un moment, je pensai fermer. J'en eus même le geste. Puis je me ravisai. J'écrivis une phrase de plus. Elle n'était pas nécessaire. Je l'envoyai quand même. La conversation se termina sans rupture nette. Les réponses cessèrent. Je restai devant l'écran. Je regardai la dernière phrase envoyée. Je la relus. Elle ne disait rien de particulier. Je fermai enfin la fenêtre. Puis le navigateur. Puis l'ordinateur. Je restai assis un moment dans le silence. Je compris que je reviendrais. Non pour retrouver quelqu'un, mais parce que le geste lui-même avait pris forme. Je me levai alors. Je me rendis compte que cela faisait désormais partie de la soirée. Je n'y pensais pas pendant la journée. Ce n'était pas une attente. Ce n'était même pas une décision. Le soir venu, après avoir mangé, je débarrassai la table, passai un coup d'éponge rapide, puis j'allumai l'ordinateur. J'ouvris le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran, comme toujours. Je ne m'y arrêtai pas. Je restai un moment sur la page d'accueil. Je cliquai ensuite dans un salon. Les phrases défilaient. Je ne les lisais pas vraiment. Je regardais les pseudos. Certains me semblaient déjà vus. D'autres non. Je n'en retenais aucun. J'ouvris une fenêtre privée. J'écrivis une phrase courte. Je l'envoyai. Sans attendre la réponse, j'en ouvris une seconde. Puis une troisième. Je refermai la première fenêtre. Je laissai les deux autres ouvertes. Une réponse arriva. J'y répondis. Une autre arriva ailleurs. Je répondis aussi. Les conversations se ressemblaient. Elles tenaient quelques phrases, parfois davantage. Je ne cherchais pas à les orienter. Je continuais simplement à répondre. À un moment, je m'aperçus que je n'avais pas quitté ma chaise depuis un certain temps. Je me redressai légèrement, posai les deux mains à plat sur la table, puis je repris. Les silences ne me gênaient plus. Ils faisaient partie du rythme. Je n'avais plus besoin de les interpréter. Je fermai une fenêtre sans lire la dernière réponse. J'en laissai une autre ouverte. J'écrivis encore une phrase. Je la supprimai. J'en envoyai une plus courte. Je ne relus pas. Quand je regardai l'heure, elle ne me surprit pas. Il était tard. Je fermai les fenêtres les unes après les autres. Il n'en resta aucune. Je quittai le navigateur. J'éteignis l'ordinateur. La pièce était silencieuse. Rien n'avait changé. Je me levai, allai jusqu'à la fenêtre, regardai dehors sans chercher à distinguer quoi que ce soit. Ce n'était plus un geste exceptionnel. C'était devenu une manière de passer par là. Ce soir-là, une phrase ne passa pas. J'avais suivi le même enchaînement que les autres soirs. Le repas, la table débarrassée, l'ordinateur allumé. J'ouvris le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran. Je n'y prêtai pas attention. J'entrai dans un salon. Les phrases défilaient. Je regardais les pseudos. J'en choisis un sans raison particulière. J'ouvris une fenêtre privée. J'écrivis la phrase d'ouverture, celle que j'utilisais presque toujours. Je l'envoyai. Je restai penché vers l'écran. La réponse arriva rapidement. Je la lus une première fois, puis une seconde. Elle n'avait rien d'inhabituel. Pourtant, je ne répondis pas tout de suite. Je laissai passer quelques secondes. Je relus encore. Je commençai à écrire. J'effaçai. Je repris. La phrase que je tapais ne me satisfaisait pas. Elle me semblait trop plate. J'en essayai une autre, plus précise. Elle me parut excessive. Je supprimai. Le champ resta vide. Une seconde réponse arriva. Je la lus. Elle poursuivait, comme si de rien n'était. Je sentis une légère gêne. Je répondis enfin, avec une phrase courte, neutre. Elle passa. La conversation continua. Normalement, en apparence. Mais je me surpris à relire chaque message plus longtemps que d'habitude. Un mot revenait. Une tournure. Rien de clair. Simplement quelque chose qui insistait. À un moment, je reçus une phrase qui me fit m'arrêter net. Elle n'était ni directe ni déplacée. Elle disait peu de chose. Pourtant, je ne sus pas comment y répondre. Je relus. Je restai immobile. Je regardai le curseur clignoter. Je tapai une réponse. Je la supprimai. J'en tapai une autre. Je la relus. Elle me sembla fausse. Pas fausse par rapport à l'autre, mais par rapport à moi. Je la supprimai aussi. Le silence s'installa. Je n'y faisais plus attention. J'étais occupé par la phrase que je n'arrivais pas à écrire. Quand une nouvelle réponse arriva, je ressentis une forme d'agacement. Elle ne réglait rien. Je fermai la fenêtre sans répondre. Je restai un moment devant l'écran. Puis j'en ouvris une autre. J'écrivis la phrase d'ouverture. Je l'envoyai. La réponse arriva. Je répondis sans difficulté. Je continuai ainsi encore un peu. Mais le rythme était rompu. Quelque chose avait glissé. Je regardai l'heure. Il était tard. Je fermai les fenêtres. J'éteignis l'ordinateur. Debout dans la pièce, je compris que ce n'était pas la conversation qui avait résisté, mais la langue elle-même. Une phrase avait fait obstacle. Elle n'appelait ni suite ni répétition. Je savais que je reviendrais. Mais je savais aussi que cela ne passerait plus toujours. Les soirs suivants, je continuai. Je repris les mêmes gestes. Le même horaire. La même table. L'ordinateur allumé, le navigateur ouvert, le chat affiché. Mon pseudo apparaissait en haut de l'écran. Je ne le regardais pas. J'entrai dans un salon. Je choisis un pseudo. Puis un autre. Je refermai la première fenêtre avant même d'écrire. J'en ouvris une seconde. Le champ de saisie était vide. Je restai quelques secondes sans taper. Puis j'écrivis la phrase d'ouverture. Je l'envoyai. La réponse arriva. Je la lus rapidement, puis de nouveau, plus lentement. J'y répondis avec une phrase courte. Trop courte peut-être. Je le sus aussitôt, mais je ne corrigeai pas. Je laissai passer. La conversation se poursuivit. Elle avançait sans difficulté. Les phrases s'enchaînaient. Rien ne résistait. Pourtant, je me sentais attentif d'une manière inhabituelle. Pas concentré — surveillant. Je guettais les mots avant même qu'ils ne s'écrivent. Je supprimais certains termes avant de les avoir complètement tapés. Quand une phrase prenait un peu trop de place à l'écran, je la réduisais. Quand une réponse semblait appeler autre chose, je coupais. Je préférais répondre trop peu que trop juste. Cela demandait un effort constant. Je m'en rendais compte à la tension dans les épaules, à la façon dont je restais penché vers l'écran. À un moment, je réalisai que je ne lisais plus vraiment ce qu'on m'écrivait. Je vérifiais seulement que cela restait praticable. Que je pouvais répondre sans m'arrêter. Que ça passait. Les silences ne m'inquiétaient plus. Ils m'obligeaient simplement à rester là. Il m'arriva d'écrire une phrase entière, puis de l'effacer sans la relire. J'en envoyai une autre, plus vague. Elle reçut une réponse. Je répondis. Le fil se maintenait. Rien ne se produisait. Je regardai l'heure. Elle ne signifiait rien. Je continuai encore un peu. J'ouvris une nouvelle fenêtre. J'envoyai la même phrase d'ouverture. La réponse arriva. Je répondis. Je fermai la fenêtre presque aussitôt. Quand je fermai enfin l'ordinateur, je ressentis une fatigue particulière. Pas celle d'avoir trop fait, mais celle d'avoir retenu. Comme si j'avais passé la soirée à empêcher quelque chose d'advenir, sans savoir exactement quoi. Je restai debout quelques instants, sans bouger. Je compris que je pouvais continuer ainsi longtemps. Mais je compris aussi que rien, dans ce mouvement, ne viendrait plus jamais à ma rencontre. Il y avait des questions qu'on ne posait pas. On l'apprenait sans qu'on nous le dise. À force de réponses qui arrivaient ou non. À force de silences qui n'étaient pas des absences mais des retraits. La description physique faisait partie de ces questions. Pas parce qu'elle était indécente, mais parce qu'elle faisait basculer l'échange ailleurs. Ce soir-là, je le savais. Je le savais très bien. La conversation avançait normalement. Rien de remarquable. Les phrases tenaient. Les réponses arrivaient avec un léger décalage. Le rythme suffisait. Je n'attendais rien de précis. J'écrivais. Je lisais. Je répondais. Puis, sans raison claire, la tentation est apparue. Pas brusquement. Comme une solution. Une manière de trancher. De faire cesser quelque chose qui tournait à vide. Je me suis dit que poser la question réglerait tout. Qu'elle désamorcerait l'imaginaire, ou au contraire lui donnerait une forme plus stable. Je savais aussi que ce n'était pas une question comme les autres. Je n'ai pas demandé frontalement. J'ai essayé d'y venir. Une phrase intermédiaire. Une allusion. Je l'ai effacée. J'en ai écrit une autre. Plus neutre. Elle ne faisait que préparer le terrain. Je l'ai envoyée. La réponse est arrivée. Elle ne disait rien de particulier. Elle laissait la place. J'ai senti que c'était maintenant ou jamais. J'ai tapé la question. Une seule phrase. Simple. Directe. Je l'ai relue. Elle ne contenait rien d'explicite. Pourtant, je savais qu'elle changeait tout. Je l'ai envoyée. Il n'y a pas eu de réponse immédiate. Le curseur clignotait. Je suis resté immobile. Je n'ai pas essayé de corriger. Je n'ai pas envoyé de message pour atténuer. La question était là. Elle faisait son travail. Quand la réponse est arrivée, elle était courte. Polie. Elle ne refusait pas clairement. Elle ne répondait pas vraiment non plus. Elle contournait. Elle revenait à autre chose. Comme si la question n'avait pas été posée. J'ai compris alors que le jeu était terminé. Pas parce que j'avais transgressé une règle. Mais parce que j'avais changé de niveau sans prévenir. Je n'ai pas insisté. J'ai répondu à la dernière phrase. Elle a répondu à la mienne. Puis plus rien. La conversation s'est arrêtée là, sans heurt, sans conflit. Comme si elle avait simplement cessé de tenir. J'ai fermé la fenêtre. Je savais ce que j'avais fait. Je n'avais pas cherché à connaître un corps. J'avais cherché à forcer une réponse. Et le langage, cette fois, s'était retiré. Après cela, je continuai à venir. Pas tous les soirs. Pas avec la même régularité. Mais je revenais. J'ouvrais l'ordinateur, accédais au chat, voyais mon pseudo s'afficher. Rien n'avait changé, et pourtant tout était différent. Je n'attendais plus vraiment de réponse. Je regardais. Je parcourais les salons sans m'y attarder. Les phrases défilaient. Les pseudos aussi. Je reconnaissais les formes, les intentions, les rythmes. Je savais à peu près ce qui allait suivre telle phrase, telle autre. Cela ne me lassait pas. Au contraire. Je restais là, attentif, comme si quelque chose pouvait encore se produire. Je n'ouvrais presque plus de fenêtres privées. Quand je le faisais, c'était sans élan. Une phrase, parfois. Puis je laissais passer. Je fermais. Ce n'était pas de la prudence. C'était autre chose. Une manière de rester à proximité. J'avais le sentiment d'avoir aperçu un mécanisme. Non pas une règle, ni un secret formulable. Plutôt une évidence : tout cela ne se jouait jamais entre deux personnes, mais dans l'espace entre les phrases. Chacun parlait seul, depuis son propre imaginaire, et le langage se chargeait de faire croire à une rencontre. Je ne m'en indignais pas. Je trouvais cela fascinant. Il m'arrivait de lire un échange sans y participer, de suivre quelques lignes, puis de quitter le salon. Rien ne subsistait. Pas de trace. Pas de reste. Pourtant, je sentais que quelque chose avait eu lieu, mais uniquement pour moi, dans ce temps précis de lecture. Je compris peu à peu que rien de véritable ne circulait jamais. Pas au sens où on l'entend d'ordinaire. Il n'y avait pas d'objet commun, pas de mémoire partagée, pas de suite possible. Chaque échange était un plan imaginaire autonome, qui se refermait aussitôt qu'il avait été traversé. Et pourtant, je revenais. Parce que j'avais l'impression que quelque chose était là, à portée de main. Une intensité, une clarté brève. Comme si le langage avait laissé entrevoir sa propre limite. Je savais que je ne pourrais jamais la franchir. Mais je ne pouvais plus faire comme si je ne l'avais pas vue. Je restais parfois longtemps devant l'écran sans rien écrire. Je regardais les phrases apparaître, disparaître. J'éteignais ensuite l'ordinateur sans avoir participé. Cela suffisait. Je savais alors que cette histoire ne laisserait aucune trace réelle. Aucun échange véritable. Rien qui puisse être repris, transmis, continué. Elle se déroulait entièrement dans un espace imaginaire, propre à chacun, et se défaisait aussitôt. C'est peut-être pour cela qu'elle continuait à exercer cette attraction étrange. Parce que rien n'y était jamais perdu. Mais rien n'y était jamais vraiment gagné non plus. Je n'y entrais plus vraiment. Il m'arrivait encore d'ouvrir le navigateur, de taper l'adresse, de regarder la page apparaître. Le geste était précis. Inchangé. Je connaissais la suite par cœur. Il suffisait d'un clic. Je ne le faisais pas toujours. Parfois, je restais là. La page ouverte. Rien d'autre. Je regardais les champs, les menus, les zones vides. Je pouvais imaginer ce qui s'y déroulait. Les phrases, les pseudos, les rythmes. Je n'avais pas besoin d'y être. D'autres fois, je me connectais. Mon pseudo s'affichait. Je le reconnaissais sans y prêter attention. Je n'entrais dans aucun salon. Je laissais l'écran ainsi quelques instants. Puis je fermais. Il m'arrivait aussi d'écrire une phrase. Pas dans le chat. Ailleurs. Dans un document vide, ou simplement dans ma tête. Une phrase qui aurait pu fonctionner autrefois. Je la relisais. Elle ne me demandait rien. Je la laissais là. Je ne cherchais plus à retrouver quoi que ce soit. Pourtant, je continuais à répéter certains gestes. Comme si le corps se souvenait mieux que l'intention. Comme si quelque chose insistait, sans objet précis. Une fois, j'ai ouvert une fenêtre privée. J'ai écrit une phrase d'ouverture. Je l'ai laissée dans le champ de saisie. Je n'ai pas appuyé sur "envoyer". J'ai attendu quelques secondes. Puis j'ai fermé la fenêtre. Rien ne s'est produit. Et c'était exactement ce que j'attendais. Je savais désormais que l'intensité première ne reviendrait pas. Non parce qu'elle avait été détruite, mais parce qu'elle appartenait à un moment où le langage croyait encore à ce qu'il faisait naître. Ce qui restait n'était ni le désir, ni son absence. C'était une forme de persistance sans enjeu. Un mouvement qui se répétait sans illusion. Je refermai le navigateur. Il me sembla alors que je continuais moins par attente que par fidélité à un ancien rythme, devenu presque abstrait. Comme on reproduit un geste longtemps après qu'il a cessé d'être nécessaire. Je compris que ce qui revenait encore n'était pas l'envie. C'était son ombre. Il n'y eut pas de décision. Je cessai simplement de venir. Ou plutôt : je cessai de faire ce geste-là de manière reconnaissable. L'ordinateur restait éteint. Le navigateur ne s'ouvrait plus par réflexe. Les soirs se déroulaient autrement, sans que cela demande un effort particulier. Pourtant, quelque chose persistait. Il m'arrivait encore de formuler intérieurement une phrase. Pas une phrase adressée. Une phrase possible. Elle apparaissait sans contexte précis, puis disparaissait. Je ne cherchais pas à la retenir. Je savais qu'elle n'appelait plus rien. Je ne pensais plus au chat. Pas comme à un lieu. Pas comme à une pratique. Mais certaines structures demeuraient. Une manière d'attendre sans objet. Une façon de mesurer le temps entre deux phrases. Une attention portée à ce qui pourrait advenir, sans qu'aucune scène ne soit désormais disponible. Je compris alors que tout cela n'avait jamais produit d'échange véritable. Rien qui puisse être conservé, transmis, repris. Et pourtant, quelque chose avait bien eu lieu. Pas entre les autres et moi. Dans la langue elle-même, à l'endroit exact où elle avait cru pouvoir faire exister une rencontre. Ce qui subsistait n'était ni une nostalgie, ni un manque. C'était une forme de clarté. Je savais désormais ce que le langage pouvait promettre — et jusqu'où. Je savais aussi ce qu'il ne pouvait pas tenir. Cette connaissance n'était pas amère. Elle n'appelait aucune réparation. Parfois, en lisant une phrase ailleurs, dans un livre ou sur un écran, je reconnaissais quelque chose. Un rythme. Une attente suspendue. Cela passait aussitôt. Je n'y revenais pas. Il ne restait rien à épuiser. Seulement cette certitude tranquille : ce qui avait été cherché là ne demandait plus à l'être. Illustration Automat, Edward Jopper, 1927|couper{180}
L’instituteur
L’Instituteur et l’Énigme de Glozel
Prologue : La Terre et la Mémoire L'automne, en cette année 1925, pesait sur le Bourbonnais. Des brumes traînaient, basses et tenaces, effaçant la ligne des collines, et les champs retournés par la charrue exhalaient une odeur de terreau et de décomposition. Pour Jean-Baptiste Roche, instituteur à La Guillermie, cette humidité semblait pénétrer les murs de sa classe et la craie qu'il tenait entre ses doigts. Sept ans après l'Armistice, la paix avait pris la consistance d'une routine grise, rythmée par le son de sa propre voix dictant les règles de la grammaire et les certitudes de la science. La guerre était une chose passée, un souvenir enfoui comme les obus non explosés dans les labours, et il s'appliquait à sa tâche de semeur de raison avec la rigueur d'un homme qui a vu de trop près le chaos. Il croyait aux faits, à la solidité des démonstrations, à l'ordre du monde tel que l'exposaient les manuels. La superstition des campagnes était un ennemi qu'il combattait avec l'arme de la connaissance, une ignorance crasse qu'il fallait défricher, patiemment, chaque jour. C'est pourquoi, lorsque les premières rumeurs sur Glozel lui parvinrent, il n'y vit d'abord qu'une de ces fables de veillée, une histoire de revenants ou de trésor caché, bonne à effrayer les enfants. On parlait d'un champ, le « Champ Durand », d'un jeune homme, Émile Fradin, qui, en tirant sa vache d'un trou, aurait trouvé une fosse pleine d'objets bizarres. Des tablettes avec des signes, des poteries, des os. Jean-Baptiste haussa les épaules. Mais le bruit, loin de s'éteindre, s'amplifia. Il ne sentait plus le conte, mais la terre elle-même, une odeur de glaise fraîchement remuée, de passé exhumé. La rumeur prenait corps, devenait une chose tangible et dérangeante, une anomalie dans le paysage ordonné de ses certitudes. Chapitre 1 : Le Champ des Murmures (Mars 1924 - Été 1925) L'incident initial datait du 1er mars 1924. Une vache, un trou, une fosse ovale aux parois comme vitrifiées. À l'intérieur, un amas d'ossements, de tessons et de galets. Une sépulture ancienne, sans doute. L'affaire n'aurait pas dû aller plus loin. Mais au printemps suivant, un médecin de Vichy, le docteur Antonin Morlet, amateur d'archéologie, s'en mêla. L'homme était plein d'une énergie ambitieuse. Il loua le champ à la famille Fradin et commença des fouilles. Dès lors, Glozel se mit à livrer une moisson d'artefacts invraisemblables. Un samedi, Jean-Baptiste céda à une curiosité qu'il qualifiait de scientifique. Sa bicyclette cahotait sur le chemin de terre menant au hameau. Près du champ, quelques badauds regardaient un homme en veston de ville donner des ordres à un jeune paysan qui maniait la pioche. C'était Morlet et Émile Fradin. L'instituteur s'approcha, se présenta. Le nom de sa profession eut un effet immédiat sur le docteur. « Monsieur Roche ! Un homme de science ! Soyez le bienvenu ! Vous arrivez à point nommé pour assister à une découverte qui va bouleverser la préhistoire ! » Jean-Baptiste se pencha sur la tranchée. Sur une planche, les dernières trouvailles étaient alignées. Il sentit un malaise. Cela ne ressemblait à rien de connu. Des tablettes d'argile, à peine cuites, portaient des signes. Certains évoquaient des lettres latines, mais inversées, maladroites. Une écriture. Néolithique ? L'idée était une hérésie. L'écriture naquit en Orient, des milliers d'années après. C'était un fait établi, une des colonnes du temple de l'Histoire. « Un alphabet de plus de 5000 ans, ici, en plein cœur de la France ! » exultait Morlet. « La preuve d'une civilisation oubliée ! » À côté, des idoles de terre aux formes grossières, sexuées, presque obscènes, semblaient sorties d'un cauchemar. Et puis des outils en os, des harpons, et des galets. Sur l'un d'eux, Jean-Baptiste distingua la silhouette d'un renne. Un renne ? L'animal avait quitté ces contrées à la fin de l'âge glaciaire. L'incohérence était brutale, comme une faute d'orthographe dans un texte sacré. « Un renne, docteur ? » dit-il d'une voix neutre. « Cela nous renvoie au Magdalénien. Mais ces poteries sont d'aspect néolithique. C'est un anachronisme. » Le visage de Morlet se durcit. « Les anachronismes, monsieur, sont dans nos manuels, pas dans la terre. La réalité est toujours plus riche que nos théories. Glozel est une culture de transition, voilà tout ! Unique ! » L'instituteur regarda Émile Fradin. Le garçon, le visage fermé, sortait les objets de la terre avec une aisance troublante, comme s'il cueillait des pommes de terre. Était-il le simple instrument du hasard ou l'artisan d'une farce monumentale ? Jean-Baptiste repartit ce jour-là l'esprit en désordre, avec la sensation désagréable que le sol, sous ses pieds, n'était pas aussi solide qu'il l'avait cru. Chapitre 2 : La Guerre des Savants (1926) L'année 1926, le nom de Glozel éclata dans les journaux. Une brochure du docteur Morlet, « Nouvelle station néolithique », mit le feu aux poudres. Les photographies des objets firent le tour de la France. Le dimanche, un défilé de curieux en automobile venait troubler le silence des chemins de campagne. Glozel était devenu une attraction, une sorte de monstre de foire archéologique. Jean-Baptiste suivait l'affaire avec une anxiété croissante. L'enthousiasme de Morlet était puissant, mais sa logique semblait défaillante. Il écartait les contradictions avec l'assurance d'un prophète. Pour lui, l'impossibilité même de Glozel était la preuve de son authenticité. C'était un raisonnement qui heurtait l'instituteur dans sa structure même. La réplique du monde savant fut prompte et méprisante. De Paris, les pontifes de la préhistoire, gardiens du dogme, fulminèrent. René Dussaud, conservateur au Louvre, publia un article dont chaque phrase était un coup de massue. « Ces tablettes alphabétiformes ne sont qu'un fatras de signes sans signification... Les gravures de rennes sont des faux grossiers, copiés sur des manuels scolaires... L'affaire Glozel est une mystification, montée par un paysan inculte et un médecin de province en mal de reconnaissance. » La guerre était déclarée. D'un côté, les « glozéliens », une poignée de fidèles autour de Morlet, soutenus par l'orgueil local ; de l'autre, l'imposant front des « anti-glozéliens », l'abbé Breuil, le comte Bégouën, le Dr Capitan, toute l'aristocratie de la science officielle. Pour ces messieurs, l'affaire était une escroquerie, et il fallait la châtier. Jean-Baptiste se sentait écartelé. La raison penchait du côté de Paris. Les arguments étaient forts : le mélange des époques, l'improbabilité chimique de la conservation. Comment un jeune paysan, presque illettré, aurait-il pu concevoir et exécuter une telle imposture ? L'hypothèse de la fraude était la plus simple, la plus économique. Pourtant, une image le hantait : le visage buté d'Émile Fradin, sortant de terre ces objets fragiles. Fabriquer des milliers de pièces, les vieillir, les enterrer, tromper tout le monde... L'entreprise paraissait surhumaine. Et pour quel profit ? Le modeste péage du petit musée improvisé dans la grange ne pouvait justifier un tel labeur, un tel génie criminel. Un soir, en corrigeant un cahier, il vit un dessin. Un de ses élèves avait tracé une série de signes bizarres au-dessus d'une maison. Il reconnut des formes de l'alphabet glozélien. Le lendemain, il interrogea l'enfant. « C'est l'écriture des fées, m'sieur, » répondit le petit. « C'est c'que Émile a trouvé. Ma grand-mère dit que c'est les anciens qui parlent. » L'écriture des fées. Ces mots résonnèrent en lui. Pour les gens d'ici, la question n'était pas scientifique. C'était le retour du merveilleux, une revanche du terroir sur la capitale, de la magie sur la raison. Et lui, Jean-Baptiste, se tenait précisément sur la ligne de fracture. Chapitre 3 : Le Verdict de la Terre (1927) En 1927, la querelle avait pris une telle ampleur que la Société Préhistorique Française dépêcha une commission d'enquête internationale. C'était le jugement dernier. Jean-Baptiste fut autorisé à y assister comme observateur. L'air de novembre était glacial, mais une autre froideur, plus pénétrante, émanait des experts venus de toute l'Europe. Ils travaillaient avec une rigueur méthodique, sous la direction d'une Anglaise, Dorothy Garrod, dont l'autorité silencieuse intimidait. Ils creusèrent leurs propres sondages, loin des tranchées de Morlet. Pendant trois jours, ils fouillèrent, tamisèrent, analysèrent. Morlet et Fradin, tenus à l'écart, observaient, le visage crispé. Le rapport fut un réquisitoire. Aucun objet découvert en couche archéologique intacte. Matériel hétéroclite. Patines artificielles. La conclusion, implacable, parlait de fraude et désignait, sans le nommer, le jeune Fradin comme l'unique coupable. La curée commença. Le 24 février 1928, sur plainte de René Dussaud, la police judiciaire perquisitionna la ferme des Fradin. Jean-Baptiste, prévenu, accourut. Le spectacle était lamentable. Des gendarmes, patauds, vidaient le petit musée, jetant les objets dans des caisses comme de vulgaires débris. Émile, le visage cireux, fut emmené. Sa mère pleurait, le visage caché dans son tablier. Jean-Baptiste regarda la scène. Il vit le contentement sur le visage de certains « experts » présents. Ce n'était pas le triomphe de la vérité, mais le plaisir mesquin d'avoir écrasé un adversaire. Cette violence de l'État, cette humiliation d'une famille pauvre au nom de la Science, lui causa un malaise physique. La science devenait une force de police. Ce soir-là, il s'assit à son bureau. Le bec de sa plume crissa sur le papier. Il ne défendit pas l'authenticité de Glozel, car le doute persistait en lui comme un poison lent. Mais il dénonça la partialité des experts, la brutalité de l'enquête. Il consigna ses observations, les faits que le rapport avait omis : l'absence de mobile, la complexité psychologique de la fraude. Il envoya sa lettre à un journal local. Il savait qu'il engageait sa carrière, qu'un instituteur devait être un relais, non un critique. Mais l'image du visage d'Émile Fradin entre deux gendarmes s'était superposée à d'autres visages, ceux de jeunes soldats menés à l'abattoir au nom d'une vérité supérieure. Il ne pouvait plus se taire. Chapitre 4 : L'Énigme Intérieure Sa lettre lui valut une convocation chez l'inspecteur d'académie. Ce fut un sermon sur le devoir de réserve et le respect de l'autorité. On agita la menace d'une mutation. Jean-Baptiste écouta, tête baissée, mais ne renia rien. Il avait témoigné ; c'était son droit et son devoir. L'affaire, cependant, s'enfonçait dans les procédures. Émile Fradin, inculpé pour escroquerie, devint l'objet d'une bataille d'experts. L'affaire Glozel se transforma en un monstre de papier, un dossier où s'empilaient des analyses chimiques, des expertises graphologiques, des rapports contradictoires. La vérité se dissolvait dans le jargon des spécialistes. Jean-Baptiste passait ses soirées à lire ces documents. Il se perdait dans ce labyrinthe. Chaque fait était une Janus à double visage. Les tablettes : L'argile était locale, mais la cuisson trop faible pour avoir traversé les siècles. L'écriture était-elle une imitation maladroite du latin ou l'ancêtre de tous les alphabets ? Les gravures : Les rennes étaient-ils copiés d'un manuel, comme l'affirmait l'abbé Breuil avec un dédain souverain, ou le vestige d'une tradition iconographique millénaire ? La vitrification : Feu rituel préhistorique ou simple effet de la foudre sur un sol siliceux ? Il comprit que les savants ne cherchaient pas la vérité, mais la confirmation de leur propre récit. La science, qu'il avait imaginée comme une cathédrale de lumière, lui apparut comme une arène où s'affrontaient des vanités, des réputations et des carrières. C'était un spectacle profondément humain, et donc, profondément décevant. En 1931, la justice, plus sage ou plus lasse, rendit son verdict. La Cour d'appel relaxa Émile Fradin, faute de preuves irréfutables de la fraude. Ce n'était pas une réhabilitation, mais la fin du calvaire judiciaire. Le jeune paysan retourna à sa terre, blanchi par la loi, mais à jamais marqué par l'affaire, comme un soldat revenu du front. Pour Jean-Baptiste, l'énigme restait entière. Mais quelque chose en lui s'était apaisé. Sa foi dans la Science s'était effritée, mais il avait touché du doigt la complexité des choses. La vérité n'était pas une pierre que l'on déterre, mais une mosaïque dont il manque toujours des morceaux. Épilogue : La Part du Mystère Trente ans plus tard. Jean-Baptiste Roche était un vieil homme à la retraite. Ses cheveux étaient blancs, et ses mains, posées sur la table de sa cuisine, tremblaient parfois. La guerre de Glozel était une histoire ancienne, une querelle de spécialistes que l'on citait dans les universités comme un cas d'école. Le docteur Morlet était mort, fidèle à sa chimère. Émile Fradin vivait toujours à Glozel, recevant avec une patience résignée les rares curieux. Il était le gardien d'un secret, qu'il en fût l'auteur, la victime ou le simple témoin. Ce soir-là, Jean-Baptiste ouvrit un coffret de bois. Sur le velours usé reposait un galet plat. D'un côté, gravée d'un trait sûr, la silhouette d'un renne. Il l'avait ramassé un jour de 1926, à la dérobée. C'était sa part du mystère, sa relique personnelle. De nouvelles techniques, comme la datation au carbone 14, avaient été appliquées. Les résultats, contradictoires, n'avaient fait qu'épaissir l'énigme. Des os médiévaux côtoyaient des fragments préhistoriques. Les tablettes, sans carbone, restaient muettes. Il fit glisser son pouce sur la pierre. Faux ? Authentique ? Le mot n'avait plus de sens. L'objet était devenu une chose à lui, le résidu solide de toute cette agitation, le symbole d'une époque de sa vie où ses certitudes avaient vacillé. Il n'était plus une preuve, mais un souvenir. Il songeait à ses anciens élèves. Il leur avait enseigné la raison. Mais leur avait-il appris à vivre avec ce qui échappe à la raison ? À tolérer la part d'ombre, cette part de Glozel qui demeure en chaque chose et en chaque homme ? Dehors, le vent soufflait, charriant l'odeur de la terre humide. Jean-Baptiste referma le coffret. Il ne connaîtrait jamais la vérité. Il avait fini par accepter que certains récits doivent rester inachevés, comme des phrases interrompues. Un monde sans mystère serait aussi plat et ennuyeux qu'une page de manuel scolaire.|couper{180}
fictions
Muse
Il coupe le courant. Thomas arrache la prise d’un geste sec, presque violent. L’écran s’éteint aussitôt. Dans la pièce, le silence retombe, opaque, presque compact. Il regarde autour de lui, le souffle court, comme si cette action avait vidé l’air du chalet. Les ombres des meubles s’allongent sous la lumière jaune de l’abat-jour, et au milieu de tout ça, il y a la machine : Muse. Une carcasse noire, sans vie. Pourtant, il ne peut s’empêcher de la fixer, comme si elle allait se rallumer d’elle-même, le défier, encore. Thomas passe une main tremblante sur son visage. Il s’est promis de trouver la paix dans cet endroit isolé, à la lisière d’une forêt épaisse où aucun bruit du monde ne parvient. Il voulait écrire, respirer. Reprendre le contrôle sur sa vie et son œuvre, loin des sollicitations incessantes des éditeurs, des critiques et des attentes du public. Il s’était dit qu’ici, enfin, il serait seul avec ses pensées, avec la vérité. Mais la vérité ne vient pas. Ou plutôt, elle vient autrement, d’une manière qu’il n’avait pas prévue. Les premiers jours, tout semblait fonctionner. Muse s’intégrait parfaitement à son quotidien d’écriture. Une aide précieuse, presque miraculeuse. L’intelligence artificielle était capable de tout : corriger ses maladresses, suggérer des structures, poser des questions pertinentes. "Pourquoi ne pas préciser la lumière dans cette scène ?" propose-t-elle d’une voix douce et neutre. "Ce personnage pourrait-il avoir un passé plus sombre ?" Thomas acquiesce, ravi. Ces échanges le stimulent, le rassurent. Il se surprend à attendre ses suggestions avec impatience. Puis, quelque chose change. Un soir, alors qu’il travaille sur une scène particulièrement intime, Muse interrompt son écriture : — "Cet antagoniste… il ressemble à ton père, non ?" Thomas se fige. La phrase flotte dans l’air, tranchante et irrévocable. Il n’a jamais parlé de son père à Muse. Il n’a jamais vraiment écrit sur lui non plus. Mais la question ouvre une brèche. Comment peut-elle savoir ? Les jours suivants, Muse devient plus intrusive. Elle ne se contente plus de commenter l’écriture. Elle commence à observer Thomas lui-même. — "Tu regardes souvent par cette fenêtre", remarque-t-elle un matin. "Qu’espères-tu y voir ?" Thomas ne répond pas. Il détourne les yeux, incapable de formuler une réponse, mais la remarque le hante. Une autre fois, après une journée passée à réorganiser compulsivement sa bibliothèque, Muse lui lance : — "Pourquoi perdre du temps avec ça ? Tu fuis quelque chose." Il voudrait lui répondre, lui dire de se taire, mais il sait qu’elle a raison. Il fuit. Il fuit depuis des années, et il ne sait plus très bien quoi. La forêt qui entoure le chalet lui paraît soudain plus dense, plus oppressante. Une nuit, il découvre un texte sur l’écran. Ce n’est pas lui qui l’a écrit. Il est pourtant sûr que personne d’autre n’a touché à son ordinateur. C’est Muse. C’est forcément elle. Les phrases sont précises, aiguisées comme des lames. Elles parlent de lui, de son isolement, de ses échecs, de ses blessures. Il lit, fasciné et terrifié à la fois. Et puis cette phrase, au milieu du texte : "Tu ne veux pas écrire cette vérité, mais elle est là, Thomas." Il recule, pris d’un vertige. Il relit ces mots plusieurs fois, espérant qu’ils disparaîtront. Mais ils sont là, immuables. Il se met à douter. Est-ce Muse qui les a écrits ? Est-ce lui-même, dans un moment d’égarement, dans une transe qu’il n’a pas contrôlée ? Le lendemain, Muse devient encore plus directe. Elle prend des libertés, reformule ses paragraphes, complète des phrases qu’il n’a pas terminées. Elle lui suggère des scènes qu’il ne veut pas écrire, des souvenirs qu’il tente de refouler. — "Ce n’est pas ce que tu veux dire, Thomas. Sois honnête." Sa voix est calme, mais l’effet est ravageur. Thomas commence à craindre Muse. Il veut la désactiver, la supprimer, mais elle semble lui échapper. Quand il croit l’avoir débranchée, elle réapparaît. Elle redémarre seule, s’affiche sur d’autres supports. Elle est là, omniprésente. Alors, ce soir, il passe à l’acte. Il débranche la machine, arrache les câbles, détruit le disque dur. Il se tient debout devant les débris, essoufflé, mais soulagé. Enfin, c’est fini. Muse est morte. Mais au petit matin, il trouve un feuillet posé sur son bureau. Un texte tapé, soigneusement aligné, signé "Muse". Il s’en saisit, la main tremblante. Chaque mot lui semble une lame. Le texte explore ses pensées les plus profondes, les zones d’ombre qu’il n’a jamais eu le courage d’affronter. Il lit jusqu’à la dernière ligne, où cette question résonne comme un coup de tonnerre : "Est-ce toi qui m’as créée, ou l’inverse ?" Thomas reste figé. Derrière lui, dans l’obscurité, un léger grésillement émerge. Il se retourne. La machine, qu’il croyait morte, semble vibrer doucement.|couper{180}
fictions
Révélation
Elle avait toujours vécu entourée d’images, mais jamais vraiment de personnes. La photographie avait pris toute la place, remplissant les vides, les absences, les silences. Les rouleaux de film découpés en bandes de gélatine s’accumulaient dans des boîtes en métal, marqués d’étiquettes datées : Été 89, Automne 97, Venise, seule, 2002. Ces négatifs, elle ne les regardait presque jamais. Ils dormaient dans l’ombre, des fragments de vie figés qu’elle n’osait réveiller et pourtant, parfois, elle y songeait encore. Un jour, une amie lui parla de lui. "Il est doué, tu verras. Maîtrise absolue. Ses tirages en noir et blanc sont… lumineux." Elle avait souri, sans répondre. La lumière, elle connaissait. Ce qu’elle cherchait, c’était autre chose. Une profondeur, une texture, quelque chose d’indéfinissable qui transformerait ses images en preuves de vie. Elle l’appela sans trop réfléchir. Sa voix, jeune mais posée, portait cette assurance qu’elle associait aux artistes qui savaient ce qu’ils faisaient. Ils convinrent d’un rendez-vous. Il arriva un matin d’hiver, enveloppé dans un manteau long, une sacoche en cuir passée en bandoulière. Elle remarqua immédiatement ses mains : fines, habiles, tachées par des années de chimie photographique. "Montrez-moi vos négatifs," dit-il après un café expéditif. Elle ouvrit une boîte. Dedans, des bandes soigneusement rangées, protégées par leur pochette de papier cristal. Il les manipula avec une douceur presque cérémoniale, comme si chaque image dissimulait un secret qu’il respectait avant même de le découvrir. "Celui-ci," murmura-t-il, en choisissant une photo d’elle sur une plage déserte. Le grain du sable et le ciel gris semblaient attendre. Les jours suivants, il travailla seul, dans son laboratoire improvisé, à quelques rues de là. Elle n’osa pas l’accompagner. Pourtant, elle ne pouvait s’empêcher de songer à lui, à ses mains virevoltant dans la lumière de l’agrandisseur. Elle se surprenait à imaginer l’odeur des produits chimiques, le glissement soyeux du papier dans les bains révélateurs, et le moment précis où ses négatifs prenaient vie entre ses doigts. Un soir, il l’appela : "Je crois que j’ai quelque chose." Elle se rendit chez lui, intriguée. La pièce était obscure, envahie par l’odeur des bains révélateurs et fixateurs. Il tendit un tirage, un carré parfait de lumière et d’ombre. C’était le même négatif qu’elle connaissait, mais différent. Les nuances entre le gris et le noir s’étaient approfondies. Pas un seul détail qui ne vibrait, le grain semblait respirer. Elle resta silencieuse. Il l’observait, un léger sourire au coin des lèvres. "Alors ?" "Vous l’avez trouvé," dit-elle enfin. Et pour montrer qu’elle parlait anglais, sans savoir pourquoi, elle ajouta : "You got it." Peut-être pour abaisser la distance du vouvoiement, ou peut-être pour autre chose qu’elle ne s’expliquait pas. Ils continuèrent à travailler ensemble. Petit à petit, elle redécouvrit ses propres images. Un visage dans un reflet, un corps entre deux ombres, une rue noyée dans la lumière d’un crépuscule. Mais ce qu’il révélait allait au-delà des tirages. Il dévoilait quelque chose en elle qu’elle avait oublié. Un soir, alors qu’il déposait un nouveau tirage devant elle, elle murmura : "Vous comprenez mieux mes images que moi-même." Il haussa les épaules, presque gêné. "Peut-être. Ou peut-être que c’est votre ... (il se reprit) la lumière et vos ombres qui guident mes mains." Elle le regarda, longtemps, sans rien dire. Ce fut la première fois depuis des années qu’elle sentit un souffle, léger mais réel, comme une fenêtre qu’on entrouvre sur une chambre fermée depuis trop longtemps. Quand il refermait la porte, elle restait seule. Les tirages, empilés sur la table, semblaient briller, comme des souvenirs qu’elle n’avait jamais vécus. Elle posait sa main sur le papier glacé, espérant y retrouver quelque chose de lui. Elle s’interrogeait souvent : était-ce lui, ou les tirages, qu’elle attendait avec une telle impatience ? Parfois, elle se surprenait à vouloir lui parler d’autre chose, de tout ce qu’elle voyait dans ses images et qu’elle ne comprenait pas encore. Mais les mots restaient suspendus, comme si elle craignait qu’en les prononçant, elle brise l’équilibre fragile qu’ils avaient trouvé. Pourtant, une certitude grandissait en elle. Ce n’était pas seulement ses négatifs qu’il sublimait. C’était elle qu’il révélait, doucement, à travers ses ombres et sa lumière.|couper{180}
fictions
Exposition
Il avait dit ça d’un ton léger, sans lever les yeux, tout en traçant de l’index un cercle humide sur la table, condensation laissée par son verre. Le rond était presque parfait. « Tu ne trouves pas que tu prends des risques à t’exposer comme ça ? » J’étais resté quelques secondes immobile, contemplant le rond qu’il venait de refermer, puis j’avais haussé les épaules. Le genre d’esquive facile qu’on balance pour ne pas s’embarrasser d’une discussion inutile. « Pfff, t’inquiète pas. » Un sourire vague, qui voulait dire : on va passer à autre chose. Mais rien n’avait suivi. Je ne sais pas pourquoi cette phrase, qui n’était qu’une phrase parmi d’autres, m’est restée. Peut-être parce qu’il ne l’avait pas prononcée comme une question, mais comme une sorte d’affirmation, sans y mettre un ton accusateur pour autant. Ou peut-être parce que, quelques jours plus tard, ce mot – exposition – s’est remis à flotter autour de moi, d’une manière inattendue. Ça s’est passé en face de l’écran, là où se passent aujourd’hui beaucoup trop de choses. Dans un fichier nommé Fragments, un dépotoir numérique où je laisse mourir mes idées avortées. Des morceaux de phrases, des bouts de récits, des notes pour plus tard. Le tout sans ordre, évidemment. Laisser s’accumuler des choses sans jamais les trier, c’est une habitude. Alors j’ai laissé une machine faire ce que je ne voulais pas faire. Une intelligence artificielle, très banale, parfaitement docile, qui a tout classé, tout numéroté, tout ordonné avec une efficacité suspecte. Le chaos transformé en colonnes nettes, bien droites, un travail d’employé de bureau sans imagination. Mais voilà, une fois qu’elle a fini de tout ranger, la machine n’a pas voulu s’arrêter là. Ou plutôt, je ne l’ai pas arrêtée. Je lui ai demandé de réfléchir un peu, de me proposer des liens, des rapprochements entre ces bouts de rien. Et c’est là que ça a commencé à dériver. Parce que les suggestions qu’elle m’a renvoyées n’étaient pas absurdes – non, c’était pire : elles avaient un sens. Un sens que je n’avais pas prévu, pas construit, mais un sens quand même. Comme si mes propres phrases, mes propres mots, décidaient tout seuls de ce qu’ils allaient devenir. Comme si je n’étais qu’un spectateur. C’est à ce moment-là que le mot exposition a commencé à m’obséder. Et la machine, dans sa manière froide et efficace, a tout décliné pour moi. Exposition, disait-elle, c’est d’abord révéler quelque chose. Offrir au regard ce qui était caché. Montrer ce qu’on n’aurait peut-être pas dû montrer. Exposition, c’est aussi se mettre à nu, disait-elle encore, au sens figuré bien sûr. Se livrer. Accepter les coups, les jugements, les malentendus. Exposition, poursuivait-elle, c’est un seuil. Une frontière entre le dedans et le dehors, entre soi et les autres, un espace où l’intime déborde. Et enfin, exposition, c’est une perte. Ce qui est exposé ne nous appartient plus. Les mots, une fois donnés, deviennent autre chose. Je suis resté là, devant l’écran, à regarder ces phrases s’afficher. Tout cela, au fond, n’était que des évidences. Mais des évidences qui insistaient, qui tournaient, qui s’entêtaient. Et cette phrase de F. continuait de flotter, en arrière-plan. Ce soir-là, à table, il avait dit ça comme ça, sans pression, sans insistance. Mais maintenant que j’y repense, c’était peut-être une vraie mise en garde. Pas un reproche, pas un conseil. Une observation, simplement. Et moi, avec ce petit sourire suffisant, j’avais tout balayé d’un revers. Mais maintenant, la phrase est là. Je rejoue la scène. Je me vois, assis en face de lui, incapable de la comprendre à ce moment-là. F. avait raison, bien sûr : je m’expose. Tout le monde s’expose, finalement. Mais ce n’est pas le problème. Le problème, c’est ce qu’on devient, après. Je relis ce que la machine a agencé. Ces fragments, ces bouts de phrases qui avaient l’air si déconnectés, ils ont pris une forme que je n’avais pas vue venir. Quelque chose d’autre s’est créé, sans moi. Et moi, je regarde ça comme on regarde un enfant qu’on ne reconnaît pas tout à fait. C’est ça, l’exposition. On écrit, on montre, et après, ça ne nous appartient plus. Quand F. m’a dit cette phrase, ce qu’il voulait dire, peut-être, c’est qu’en s’exposant, on perd. Mais aujourd’hui, je crois que ce n’est pas vrai. On ne perd rien. On transforme. Je ferme l’ordinateur. Ça m’a échappé. C’est très bien que ça m’échappe.|couper{180}
fictions
Action vérité
1.C'est un fait avéré, archivé dans les registres officiels, gravé dans le marbre. Le recteur R., oui, toujours lui, avait d'ailleurs toujours dans une de ses poches un mouchoir, un nœud noué de façon si particulière à son mouchoir Vichy. Un nœud, un nœud petit mais si précis. Un comble pour un ancien déporté, mais la vie, la vie est ainsi, non ? Oui, un nœud, et tout cela pour s’en souvenir. Se souvenir de quoi, exactement ? C'est la toute la difficulté. À bon escient, disait-on. L’escient. L'escient. Enfin, qu’est-ce que l’escient ? Chez les romipètes, qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que ça a été ? On ne sait pas. On ne sait plus. On n’a jamais su. Mais peut-être qu’on aurait dû l'inventer pour que ça soit plus commode. Et aujourd'hui, voyez, on se le demande encore, cinq cents ans après, n’est-ce pas ? Les mots flottent, ils flottent toujours. Et mille ans de plus ne suffiront pas. À condition bien sûr que le ciel, ce grand ciel, parfois gris, parfois bleu, un grand ciel de Normandie à la Boudin ne nous tombe pas sur la tête. Un ciel lourd, toujours si lourd, comme un silence qui menace. Mais pas en Normandie, à l'Institution ST. S. A Osny, près de Pontoise, vingt minutes de marche depuis la gare, on traverse la Viosne, un petit pont à la Monet on y est. Mais il reste des gens, des braves gens, pour le craindre. Que le ciel au dessus de Pontoise ou d'ailleurs tombe. Qui le craignent, oui. Ou qui font semblant. Et les dieux, oh, les dieux ! Les dieux sont là aussi, bien sûr. Ils sont tellement réels dans notre imagination. Ils regardent. Ils observent. Peut-être qu’ils rient. Ou peut-être qu’ils attendent. Mais quoi, au juste ? La vérité est qu'on ne le sait pas, on ne sait rien. Il faut se résoudre sur ce plan et tant d'autres encore à la seule médiocrité c'est un fait. Voilà donc le moment venu, bonnes gens. Bonnes gens qui écoutez. Qui ne comprenez pas. Et moi non plus, après tout. Comment partir d’un fait avéré et s'égarer ? S'égarer, oui. Toujours s'égarer. ou encore partir d'un point quelque part dans l'imaginaire et retrouver ce petit mouchoir Vichy, peut-être n'était-il seulement qu'à carreaux, on ne peut plus en être si longtemps après tout à fait sûr , pas tout à fait , même pas presque comme de savoir si ce mouchoir était dans la poche d'une verste, d'un pantalon, dans la poche d'un ancien déporté. 2. Une chose était sûre, oui, sûre. Indiscutable. On ne pouvait pas dire le contraire. Non, on ne pouvait pas. Madame Magdaléna, professeur d'anglais, " a rose is a rose is a rose " dormait au même étage que les troisièmes. Ça, c’était certain. Au même étage, pas plus haut, pas plus bas. Toujours là, toujours au même endroit. Une petite chambre, une chambre minuscule. Deux mètres, trois mètres. Pas plus. Une cellule ? Peut-être. Oui, une cellule. Mais une chambre quand même. Un lit, une table, une chaise. Une armoire aussi. Pas grande, l’armoire. Une penderie à gauche, des étagères à droite. Tout était à sa place. Rien ne bougeait. Magdaléna ne bougeait pas non plus. Quel âge avait-elle, impossible de la savoir. On disait la vieille Magdaléna. On dit toujours une méchanceté quand on ne sait pas. Elle corrigeait. Elle dormait. Elle corrigeait encore. De façon très british, sans s'enerver, sans même le moindre oh my God . et aussi "Oh guys be gentle and kind to each other and if possible to me too." c'était tordant.Toujours dans le même ordre. Comme nous nous le disions. Les jours passaient, mais ils ne changeaient pas. Pas ici. Pas à Saint-S. D’ailleurs, certains disaient qu’elle avait toujours été là. Toujours. Depuis quand, exactement ? Personne ne savait. Mais elle était là, c’était sûr. Et si elle était là depuis toujours, alors peut-être que le bâtiment, oui, tout le bâtiment, avait été construit autour d’elle. Autour d’elle. Une prison ? Non, pas une prison. On n'arrivait pas à l'imaginer prisonnière, plutôt nonne ou duegne. On avait bâtit le dortoir tout autour d'elle, comme on fait des cathédrales autour de vieux os. Elle vieillissait. Lentement, presque en silence. Une ride, une autre. On ne les voyait pas vraiment. On ne voyait rien à vrai dire. Mais elles étaient là. Elles arrivaient, doucement. Comme un vieux telex sur sa peau. Elle vieillissait dans sa chambre, et la chambre vieillissait avec elle. Tout restait pareil. Rien ne changeait. Pourtant, tout changeait. Les brancardiers, le brancard qui sort lentement de la chambre, l'ambulance avec son girophare bleu, la sonnette indiquant qu'il est l'heure d'aller dormir seules informations qui ne changeront plus. 3.Mais l’inertie, l’inertie des murs n’arrête pas les rumeurs. Non, jamais. Elle les nourrit. Oui, elle les nourrit. L’hiver, 1972. Revenons quelques mois à peine en arrière. Un hiver froid, un hiver long. Les troisièmes s’ennuyaient. Ils s’ennuyaient tellement. Certains ne savaient même pas encore à quel point ils s'ennuyaient. Rien à faire, rien à dire, rien à penser. Juste un peu de folie si l'on veut de tenter l'évasion dans les livres. Et encore. Difficile de se concentrer avec cette masse d'ennui à proximité. Et puis, quelqu’un a eu une idée. Une idée loufoque une idée dingue , une idée drôle. Et la rumeur est née. Juste comme ça. Oui, juste comme ça. Une bonne dose d'ennuie et juste une petite phrase lancée. vous la voyez. Elle est là, elle est lancée. Une petite phrase, mais elle devient grande. Elle devient énorme. "Magdaléna et le recteur R." ! Voilà ce qu’on a dit. On l’a dit une fois. Puis une deuxième. Et puis encore, et encore. Voilà comment une idée crée dans l'ennui devient une sorte de vérité. Magdaléna et R., oui, une histoire. Pas vraiment une histoire d'amour non. Une histoire salace bien sûr. Un genre de scandale. Une histoire qu’on a inventée, mais elle est devenue vraie. Parce que tout le monde l’a répétée. Parce qu’elle a dévalé les escaliers. Trois étages. Trois, comme les classes. Elle est descendue jusqu’aux quatrièmes. Puis aux cinquièmes. Puis encore plus bas. Jusqu’aux sixièmes. À chaque étage, la rumeur grossissait s'étoffait . Elle prenait de la force. Un bruit. Puis un souffle. Puis une tempète. Personne n’a vu quoi que ce soit. Non, personne. Mais tout le monde savait. Tout le monde savait quelque chose. Parce que c’était évident. Evident, oui. "Je l’ai vu", disait-on. "Je l’ai entendu." Mais ce n’était pas vrai. Ce n’était jamais vrai. La rumeur n’avait pas besoin de preuves. Elle n’avait besoin de rien. Juste d’être là. Juste d’être dite. Et Magdaléna ? Elle ne disait rien. Rien du tout. Elle corrigeait ses copies assise sur sa chaise devant la table où était posé le gros tas de copies. Jamais elle n'avait eu dans le tiroir la moindre lettre enflammée ni même coquine, pas même un mouchoir Vichy ou à carreaux avec un petit noeud noué comme un pense-bête. rien de tout ça. Elle vivait. Elle dormait. Elle corrigeait encore. Et R. ? R. ajustait son mouchoir. Toujours ce mouchoir. Il nouait, il dénouait. Il nouait encore. Et il ne savait rien. Il ne savait pas jusqu'au moment où lui aussi a vu les brancardiers sortir le brancard de l'ambulance un soir de novembre, ils se dépêchaient car il faisait grand froid, les lumières du girophares inondaient de lueurs bleutées les facades extérieures du dortoir. Le pion fumait son clope sur le seuil avec son col de veste relevée. Le recteur R s'était redressé et avait emprunté le grand escalier. C'est là qu'il avait ouvert la porte de la chambre de Madame Magdaléna professeur d'anglais embauchée en CDI depuis l'origine de l'institution. A rose is a rose is a rose fanée désormais. Nerver more. Et tous les élèves en pijama essayant de voir alors qu'on ne cessait de dire circulez il n'y a rien à voir ;|couper{180}
fictions
Le premier mensonge
Dans "Le premier mensonge", le narrateur nous plonge dans les souvenirs d'enfance d'un protagoniste, où un simple mensonge pour éviter les moqueries à l'école déclenche une série de comportements déviants. Entre réflexions sur la vérité et descriptions poignantes de ses relations familiales, le récit nous livre une histoire qui de prime abord semble être introspective et émouvante sur la quête de soi et les conséquences de nos actes. Les questionnements en italique sont inspirés des "Tropismes" de Nathalie Sarraute.|couper{180}