Carnets | février 2026
03 février 2026
Nous sommes nous ce que tu n’es pas, ce que tu ne peux pas être, ce que tu ne seras jamais. Je ne sais pas qui disait cela, la voix était familière, mais j’en avais fini avec le familier depuis longtemps. Il me fallait en toute hâte me reconstruire un affect ; c’était pénible, et cela prenait un temps précieux. C’était pénible de reconstruire quelque chose dont on sait pertinemment qu’il faudra le jeter aux ordures juste après, comme tout ce que nous construisons ici-bas. La voix, ou plutôt les voix, s’étaient un peu atténuées le temps que je réfléchisse à une marche à suivre, sinon à une protestation digne de ce nom. Je les écoutais sans les entendre, ou plutôt en le voulant : ne plus les entendre tout en maintenant cette attention minimale qui consiste en une écoute peu attentive, distraite. Et sans doute est-ce pour cela qu’elles m’arrivaient désormais comme une plainte sous couvert d’une mélopée ancienne, me rappelant les vieilles histoires d’enfance, du Berry, de l’Allier, ces histoires peuplées de trolls et de fées, d’arbres qui lèvent les yeux au ciel et les bras lorsque, enfant, tu passes devant eux et qu’ils t’infligent leur profond dépit de ce qu’est devenu — quoi ? — le monde, la forêt, l’enfance elle-même. Et peut-être parce que soudain il m’était apparu étrange d’avoir observé un infime changement dans leur verdict, le sens s’en trouva changé, comme retourné. Nous sommes nous ce que tu n’es pas, ce que tu ne peux pas être, ce que tu ne seras jamais. C’était une plainte ; on m’en voulait donc d’être différent et, en cherchant à quoi pouvait tenir cette différence, la seule idée qui me venait était celle de pouvoir respirer. J’étais vivant. Et eux morts. Je me suis dit pourtant qu’il y avait peut-être là quelque chose de naïf, quelque chose d’un peu trop confiant, dans cette manière de ne pas me distancier de ma propre respiration, comme si respirer allait encore de soi, comme si cela ne posait aucun problème, comme si la question de savoir qui respire, qui naît, et si cela a le moindre rapport avec celui que je dis être, pouvait être laissée de côté. J’ai pensé à cette manière qu’a eue Beckett de se tenir à distance de tout souffle, comme s’il avait compris d’emblée que respirer n’était pas un fait mais une énigme, une mécanique sans sujet, une contrainte qui empêche d’en finir. Chez lui, le souffle ne sauve rien, il maintient seulement dans l’impossibilité de coïncider, de se taire, de mourir. Et je me suis demandé si, en refusant cette distance, je ne restais pas un blanc-bec pris dans sa propre illusion. Mais il m’a semblé aussi que faire de la respiration un problème absolu revenait à abandonner le dernier endroit où quelque chose adhère encore, non pas comme vérité, ni comme identité, mais comme fait brut, sans garantie. Respirer ne disait rien de moi ; cela disait seulement que je n’étais pas encore passé de l’autre côté, pas encore entré dans le chœur des voix qui parlent sans souffle. Hier je suis arrivé avec presque une demi-heure d’avance à la clinique dentaire. Je suis passé par le périphérique et non par le centre-ville, ce qui est certainement la raison de cette avance. La femme derrière son plexiglas a changé de coiffure, mais c’est toujours la même femme, toujours souriante. Je me demande comment on peut être ainsi souriant toute une journée. Puis j’ai laissé cette énigme de côté, car elle me rendit ma carte Vitale et celle de la mutuelle en disant que tout était en ordre et que je pouvais aller m’asseoir en salle d’attente. Avec un sourire, bien entendu. Je ne sais pas me comporter avec les personnes qui sourient ainsi pour un oui ou pour un non. Cela me rappelle moi dans ma jeunesse, je crois que j’étais comme ça. Les années soixante-dix obligent : tout le monde est beau et gentil, le New Age, les robes longues, les effluves de patchouli. Mais souris donc. C’était l’injonction du moment. Aujourd’hui, on parle du sourire comme d’un remède et on explique que le taux de cholestérol diminue plus on sourit. Les injonctions changent, mais elles restent des injonctions. Bref, une demi-heure plus tard, je vois le docteur Folamour venir me chercher en me parlant de son aversion pour le logiciel de la clinique, qui n’est absolument pas conçu pour les dentistes. J’espérais qu’il ne soit pas trop énervé ; de façon tout à fait égoïste, je pensais surtout à ma bouche. Il était accompagné d’une assistante dont il me sembla qu’elle était d’origine de l’Est. Regard froid, accent qui roule les R, gestes précis. Ils m’extrairent six dents, ce qui porte le total de leur méfait à dix en deux semaines. Folamour fut sympa, ou plutôt il eut envie de se présenter comme tel en m’offrant de faire un moulage en résine à la fin de l’opération. On gagnera du temps comme ça. Ce qui signifie que peut-être je pourrai manger à peu près normalement, non pas cette semaine qui vient, mais la suivante. Je devais retrouver S. à la hauteur de la piscine du Rhône. J’ai réglé le GPS dans un état second et l’ai laissé me guider durant les treize minutes de trajet annoncées. S. guettait le flot des véhicules sur le quai Claude-Bernard et ne me vit pas arriver par la perpendiculaire. J’arrivais à sa hauteur comme par surprise et je vis qu’elle mit un certain temps à reconnaître le véhicule et moi au volant. Ce qui me la rendit émouvante, comme si, durant ce très court laps de temps, moi non plus je ne la reconnaissais pas, mais dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Puis elle monta et elle dit qu’elle ne s’attendait pas à ce que j’arrive par là, et la vie de couple redevint comme avant, comme par magie. Le retour fut pénible, entre bouchons et maux dentaires, l’anesthésie ayant disparu aux alentours de Feyzin. Quelques gouttes de pluie, ce qui me permit de tester les nouveaux essuie-glaces achetés chez R. récemment (30 euros). Ce luxe minuscule aurait pu me faire sourire si la douleur ne m’interdisait tout sourire. Enfin, nous finîmes par arriver à destination. Comme par miracle, la même place nous attendait sur le parking public. Puis j’avalai un Doliprane 1000 effervescent. S. sortit un sachet de soupe lyophilisée sept légumes et m’en proposa, mais je n’avais pas envie d’ingérer quoi que ce soit de plus pour cette journée. Je montai pour travailler encore un peu sur mon livre bilingue, histoire de me désespérer encore un tout petit peu, puis je suis allé me coucher en passant un bon moment à trouver la position la moins douloureuse pour placer la mâchoire contre l’oreiller.|couper{180}
Autofiction et Introspection