Le Dibbouk

Explorations Littéraires • Carnets • Fictions • Réflexions

"Explorations littéraires. Une lecture critique et créative de la littérature contemporaine."

L'Éditorial du moment

Edito de janvier 2026

Janvier 2026 s’est organisé autour d’une découverte simple, mais décisive : la notion d’accrochage. Elle a permis de désamorcer un conflit ancien — peindre ou écrire — en cessant de poser la question en termes de passage, de justification ou de continuité. Il ne s’agissait plus d’expliquer (…)

Fictions

Le bug émissaire

Varan n’aimait pas le chiffre trois. C’était un chiffre mou, une courbe inachevée. Il préférait le quatre. Le quatre était un angle droit, une stabilité, (…)

L’homme du multivers-cinq variations

*Exercices de style sur le thème du pouvoir* ## Version 1 : Cela avait commencé un mardi matin, devant le café. (…)

L’accrochage

Un homme a longtemps cru qu’il avait raté sa vie. Il n’avait rien de ce que les autres appellent une réussite : pas (…)

Carnets

Décembre 2025 synthèse du mois

### **1er décembre 2025** Et donc te voici en décembre. Le silence vient tout seul. Je pense à une pièce vide : un tabouret au milieu, les murs blancs. — Est-ce qu’on sort jamais de l’abandon ? (…)

Septembre 2025

**[1er septembre](https://ledibbouk.net/1-septembre-2025.html)** — J’écris pour fabriquer un (…)

Art

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. *La terre est bleue comme une orange.* On pouvait écrire cela sans ironie, (…)

Planche 6-bis -Musique

Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La **musique** n’est pas le (…)

14 janvier 2026

Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il (…)

Flux récent

Carnets | février 2026

03 février 2026

Nous sommes nous ce que tu n’es pas, ce que tu ne peux pas être, ce que tu ne seras jamais. Je ne sais pas qui disait cela, la voix était familière, mais j’en avais fini avec le familier depuis longtemps. Il me fallait en toute hâte me reconstruire un affect ; c’était pénible, et cela prenait un temps précieux. C’était pénible de reconstruire quelque chose dont on sait pertinemment qu’il faudra le jeter aux ordures juste après, comme tout ce que nous construisons ici-bas. La voix, ou plutôt les voix, s’étaient un peu atténuées le temps que je réfléchisse à une marche à suivre, sinon à une protestation digne de ce nom. Je les écoutais sans les entendre, ou plutôt en le voulant : ne plus les entendre tout en maintenant cette attention minimale qui consiste en une écoute peu attentive, distraite. Et sans doute est-ce pour cela qu’elles m’arrivaient désormais comme une plainte sous couvert d’une mélopée ancienne, me rappelant les vieilles histoires d’enfance, du Berry, de l’Allier, ces histoires peuplées de trolls et de fées, d’arbres qui lèvent les yeux au ciel et les bras lorsque, enfant, tu passes devant eux et qu’ils t’infligent leur profond dépit de ce qu’est devenu — quoi ? — le monde, la forêt, l’enfance elle-même. Et peut-être parce que soudain il m’était apparu étrange d’avoir observé un infime changement dans leur verdict, le sens s’en trouva changé, comme retourné. Nous sommes nous ce que tu n’es pas, ce que tu ne peux pas être, ce que tu ne seras jamais. C’était une plainte ; on m’en voulait donc d’être différent et, en cherchant à quoi pouvait tenir cette différence, la seule idée qui me venait était celle de pouvoir respirer. J’étais vivant. Et eux morts. Je me suis dit pourtant qu’il y avait peut-être là quelque chose de naïf, quelque chose d’un peu trop confiant, dans cette manière de ne pas me distancier de ma propre respiration, comme si respirer allait encore de soi, comme si cela ne posait aucun problème, comme si la question de savoir qui respire, qui naît, et si cela a le moindre rapport avec celui que je dis être, pouvait être laissée de côté. J’ai pensé à cette manière qu’a eue Beckett de se tenir à distance de tout souffle, comme s’il avait compris d’emblée que respirer n’était pas un fait mais une énigme, une mécanique sans sujet, une contrainte qui empêche d’en finir. Chez lui, le souffle ne sauve rien, il maintient seulement dans l’impossibilité de coïncider, de se taire, de mourir. Et je me suis demandé si, en refusant cette distance, je ne restais pas un blanc-bec pris dans sa propre illusion. Mais il m’a semblé aussi que faire de la respiration un problème absolu revenait à abandonner le dernier endroit où quelque chose adhère encore, non pas comme vérité, ni comme identité, mais comme fait brut, sans garantie. Respirer ne disait rien de moi ; cela disait seulement que je n’étais pas encore passé de l’autre côté, pas encore entré dans le chœur des voix qui parlent sans souffle. Hier je suis arrivé avec presque une demi-heure d’avance à la clinique dentaire. Je suis passé par le périphérique et non par le centre-ville, ce qui est certainement la raison de cette avance. La femme derrière son plexiglas a changé de coiffure, mais c’est toujours la même femme, toujours souriante. Je me demande comment on peut être ainsi souriant toute une journée. Puis j’ai laissé cette énigme de côté, car elle me rendit ma carte Vitale et celle de la mutuelle en disant que tout était en ordre et que je pouvais aller m’asseoir en salle d’attente. Avec un sourire, bien entendu. Je ne sais pas me comporter avec les personnes qui sourient ainsi pour un oui ou pour un non. Cela me rappelle moi dans ma jeunesse, je crois que j’étais comme ça. Les années soixante-dix obligent : tout le monde est beau et gentil, le New Age, les robes longues, les effluves de patchouli. Mais souris donc. C’était l’injonction du moment. Aujourd’hui, on parle du sourire comme d’un remède et on explique que le taux de cholestérol diminue plus on sourit. Les injonctions changent, mais elles restent des injonctions. Bref, une demi-heure plus tard, je vois le docteur Folamour venir me chercher en me parlant de son aversion pour le logiciel de la clinique, qui n’est absolument pas conçu pour les dentistes. J’espérais qu’il ne soit pas trop énervé ; de façon tout à fait égoïste, je pensais surtout à ma bouche. Il était accompagné d’une assistante dont il me sembla qu’elle était d’origine de l’Est. Regard froid, accent qui roule les R, gestes précis. Ils m’extrairent six dents, ce qui porte le total de leur méfait à dix en deux semaines. Folamour fut sympa, ou plutôt il eut envie de se présenter comme tel en m’offrant de faire un moulage en résine à la fin de l’opération. On gagnera du temps comme ça. Ce qui signifie que peut-être je pourrai manger à peu près normalement, non pas cette semaine qui vient, mais la suivante. Je devais retrouver S. à la hauteur de la piscine du Rhône. J’ai réglé le GPS dans un état second et l’ai laissé me guider durant les treize minutes de trajet annoncées. S. guettait le flot des véhicules sur le quai Claude-Bernard et ne me vit pas arriver par la perpendiculaire. J’arrivais à sa hauteur comme par surprise et je vis qu’elle mit un certain temps à reconnaître le véhicule et moi au volant. Ce qui me la rendit émouvante, comme si, durant ce très court laps de temps, moi non plus je ne la reconnaissais pas, mais dans le sens inverse des aiguilles d’une montre. Puis elle monta et elle dit qu’elle ne s’attendait pas à ce que j’arrive par là, et la vie de couple redevint comme avant, comme par magie. Le retour fut pénible, entre bouchons et maux dentaires, l’anesthésie ayant disparu aux alentours de Feyzin. Quelques gouttes de pluie, ce qui me permit de tester les nouveaux essuie-glaces achetés chez R. récemment (30 euros). Ce luxe minuscule aurait pu me faire sourire si la douleur ne m’interdisait tout sourire. Enfin, nous finîmes par arriver à destination. Comme par miracle, la même place nous attendait sur le parking public. Puis j’avalai un Doliprane 1000 effervescent. S. sortit un sachet de soupe lyophilisée sept légumes et m’en proposa, mais je n’avais pas envie d’ingérer quoi que ce soit de plus pour cette journée. Je montai pour travailler encore un peu sur mon livre bilingue, histoire de me désespérer encore un tout petit peu, puis je suis allé me coucher en passant un bon moment à trouver la position la moins douloureuse pour placer la mâchoire contre l’oreiller.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Lectures

La typographie hors du flux

Il arrive qu’un texte ne se dégrade pas parce qu’il est mauvais, mais parce qu’il voyage. Il commence dans un carnet, passe par un logiciel de notes, transite par Word, s’égare un instant dans LibreOffice, revient par un copier-coller approximatif, puis s’échoue dans un fichier de mise en page où il n’a jamais demandé à se trouver. À chaque étape, rien de spectaculaire. Aucune phrase n’explose, aucun paragraphe ne s’effondre. Pourtant, à la longue, le texte fatigue. Ce sont d’abord des détails. Des guillemets qui se redressent ou s’arrondissent selon l’humeur du logiciel. Des espaces qui disparaissent, puis réapparaissent ailleurs, parfois au mauvais endroit, parfois en surnombre. Des tirets qui se prennent pour autre chose, ou qui renoncent. Rien de grave, dira-t-on. Rien que de très ordinaire. Justement. Car plus un texte circule, plus sa typographie devient incertaine. Non par malveillance des outils — chacun fait son travail — mais parce qu’ils n’obéissent pas aux mêmes règles. Word corrige ce que LibreOffice neutralise. LibreOffice défait ce que le copier-coller a aplati. Et l’auteur, lui, corrige à la fin, quand il n’en a plus très envie, et surtout quand il devrait faire autre chose. C’est ainsi que la typographie devient une activité parasite. Une tâche de maintenance. Un bruit de fond. On ne la regarde plus comme une forme, mais comme une réparation. On clique, on remplace, on recommence. On se demande pourquoi ce deux-points refuse obstinément de rester à sa place. On soupçonne l’ordinateur d’avoir une opinion. À un moment donné — variable selon les tempéraments — il faut se rendre à l’évidence : le problème ne vient pas du texte, mais du circuit qu’on lui impose. Tant que la typographie dépend du dernier logiciel utilisé, elle reste instable. Corriger à la fin ne suffit plus. Il faut déplacer le problème. C’est à ce moment-là que j’ai cessé d’essayer de réparer dans Word ou LibreOffice. Non par rejet de ces outils, mais par lassitude. J’ai décidé de sortir la typographie du flux. De la traiter ailleurs, une fois pour toutes, selon des règles simples, reproductibles, indifférentes au système d’exploitation comme à l’humeur du jour. Un outil minuscule, discret, sans interface, chargé d’appliquer ce que je savais déjà vouloir — et de me laisser tranquille ensuite. La suite est moins héroïque qu’il n’y paraît. Il n’est pas question de révolution numérique, ni d’optimisation spectaculaire. Simplement d’un petit déplacement : confier à un script ce qui ne mérite plus d’occuper l’attention. Le texte, lui, peut alors continuer son voyage. La typographie, cette fois, ne suit plus. Un outil unique pour des environnements multiples La solution retenue ne tient pas dans un logiciel de plus. Elle tient dans un outil de moins. Un script, donc, au sens le plus simple du terme : quelques règles écrites noir sur blanc, exécutées sans commentaire, appliquées de la même manière quel que soit le système sur lequel le texte a été écrit ou corrigé. L’intérêt n’est pas technique. Il est pratique. Le même texte peut être écrit sous Windows, relu sous macOS, retouché sous Linux, puis revenir à son point de départ sans que la typographie change d’état à chaque correspondance. Concrètement, comment ça se passe Le texte existe, a déjà circulé, a déjà souffert. Il est exporté une fois au format DOCX, sans mise en page sophistiquée. On exécute alors un script typographique. Une commande, une ligne, pas d’interface. Un nouveau fichier est généré. C’est celui-là, et seulement celui-là, qui sert désormais de base. Annexes utiles Fiche pratique — Windows Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx Mise en place https://www.python.org python -m venv venv venv\Scripts\activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Fiche pratique — macOS Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx curl -fsSL hxxps ://raw.githubusercontent.com/Homebrew/install/HEAD/install.sh \ | /bin/bash retirer les espaces et remplacer hxxps par https brew install python python3 -m venv venv source venv/bin/activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Fiche pratique — Linux Environnement Python 3 Environnement virtuel (venv) Module python-docx sudo apt install python3-full python3-venv python3 -m venv venv source venv/bin/activate pip install python-docx Utilisation python typo_francaise_docx.py Note finale Ces scripts servent à produire un fichier typographiquement stable. La typographie est réglée en amont. La suite du travail redevient strictement éditoriale. Script typographique (version française) Le script ci-dessous applique automatiquement : les guillemets français, les espaces insécables avant la ponctuation double, les espaces insécables dans les unités, les tirets cadratins simples. Il prend un fichier DOCX en entrée et génère un fichier corrigé. from docx import Document import re INPUT_DOCX = "entree.docx" OUTPUT_DOCX = "sortie_typo_corrigee.docx" def corriger_typographie(texte): # Guillemets français texte = re.sub(r'"([^"]+)"', r'« \1 »', texte) # Espaces insécables avant ; : ? ! texte = re.sub(r'\s*([;:?!])', r' \1', texte) # Pourcentages texte = re.sub(r'(\d)\s*%', r'\1 %', texte) # Unités courantes texte = re.sub(r'(\d)\s*(ml|cl|l|g|kg|°C)', r'\1 \2', texte) # Tirets cadratins simples texte = re.sub(r'\s-\s', r' — ', texte) return texte document = Document(INPUT_DOCX) nouveau_document = Document() for paragraphe in document.paragraphs: texte_corrige = corriger_typographie(paragraphe.text) nouveau_document.add_paragraph(texte_corrige) nouveau_document.save(OUTPUT_DOCX)|couper{180}

Technologies et Postmodernité

Carnets | février 2026

2 février 2026

Se sentir libre d’éprouver la présence tangible de la mort sans se réfugier dans l’idée d’un avenir, sans se lancer dans un énième salto imaginaire. Le fait d’avoir atteint soixante-six ans m’hébérlue. Déjà cinq ans de plus que Musil, et aucune grande œuvre à mon actif. Je vis donc sans bénéfice plus longtemps que bien d’autres écrivains de renom, ce qui me procure une pâleur au cœur, aussitôt ressentie comme un blâme venu de cette pâleur même, ou du cœur, ou des deux confondus dans une vision persistante de médiocrité. À quoi bon vivre si longtemps pour ne produire que des élucubrations, des jeux d’esprit, du bavardage. Le petit effroi que je me fabrique en disant éprouver la présence de la mort naît de ce dépit : mourir apparaîtrait alors comme une délivrance, peut-être une bénédiction, ou plus simplement comme une pendule que quelque chose ou quelqu’un remettrait enfin à l’heure. Pour autant, je n’ai pas de temps pour le suicide. Je n’y pense pas. J’y ai pensé plus jeune, et cela m’est apparu avec le recul comme une idée romantique, donc comme une erreur. Avec le temps, je suis devenu surtout attentif aux fautes de goût. Le suicide, pour moi, ne pourrait être autre chose qu’une faute de ce genre. Tant que je peux marcher, tant que je peux tenter de penser, tant que je peux encore m’émerveiller de choses minuscules et insignifiantes aux yeux de la plupart, je n’ai aucune envie de mettre fin moi-même à ma vie. Il n’est ici question ni de courage ni de faiblesse. L’enjeu se situe plutôt dans ce que j’appellerais être bon public. Ma vie n’est pas joyeuse, mais ne suis-je pas, comme tous les autres, un personnage assis là, regardant et jouant à la fois ce spectacle détestable qui mime le vivant. Nous restons à nos places, nous entrons dans nos répliques, nous acceptons les éclairages défaillants, les silences mal placés, les décors fatigués. Je reste moi aussi sur mon strapontin, lucide mais présent, plutôt que de me lever, de fuir côté jardin et d’aller je ne sais où, ailleurs certes, mais surtout là où je serais certain de ne plus rencontrer aucun acteur pour me faire de l’ombre. Je suis sans doute un homme simple qui n’a pas pu vivre une vie simple et qui, ne le pouvant pas, a choisi par dépit de se la compliquer à l’extrême. Ce n’est une vengeance ni contre quelqu’un ni contre tous, mais contre personne et contre tous à la fois, y compris contre cette figure de l’homme simple dont l’image continue de m’agacer. Je n’ai guère avancé sur le livre bilingue comme je l’espérais. La synchronisation des paragraphes français et anglais ne fonctionne toujours pas. Et à force de lire et de relire, ce qui était d’abord vivant, amusant, porteur d’un élan, devient une matière insipide, sans vigueur, une pâle copie de la rêverie initiale. J’ai repensé à cette image vue récemment : un homme tenant à bout de bras une langue de bœuf, présentée comme ce que l’on mangeait jadis pour être vigoureux. La langue réduite à sa masse, à son poids, avant toute parole. Tout cela ressemble alors à du bavardage stérile. L’impératif d’écrire chaque jour, d’en faire une habitude, puis un automatisme, rend visible à la relecture ce que ce texte est aussi : un texte produit par un automate. Je le sais. Je continue. Je fuis encore quelque chose, comme hier, comme aujourd’hui. Je fuis la nécessité de m’absenter totalement du langage, de ne plus lui adjoindre mes avis, mes opinions, mes volontés. Et plus je fuis, plus je sens une puissance dans le langage même qui s’approche, prête à fondre sur moi, ou sur ce qu’il reste de moi, pour qu’il n’en reste strictement plus rien. C’est seulement à partir de ce rien que le langage atteindra sa vitesse de croisière, juste après la crucifixion du trop-plein, de l’œuf. Illustration Francis Bacon étude d'après reproduction de Velasquez. Chez Bacon, le pape n’est plus un personnage historique ou religieux : il devient un corps pris dans une cage, une bouche ouverte sans parole, une autorité vidée de son sens mais encore debout. C’est une figure après la chute du sens, exactement comme une langue chercherait à tenir après la crucifixion du trop-plein.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Lectures

Fatigue de l’information (notes de lecture)

Il m’arrive de penser que si je ne lis presque plus les journaux, ce n’est ni par ignorance ni par indifférence, mais par saturation. Non pas une saturation de faits, mais de points de vue. Tout semble désormais écrit pour me faire choisir un camp, produire une réaction, confirmer une indignation. À droite comme à gauche, le mécanisme est identique : on ne m’informe pas, on me sollicite. On m’appelle moins à comprendre qu’à me positionner. Je viens de lire un article dénonçant la « guerre de l’information », la saturation volontaire de l’espace médiatique, la stratégie consistant à noyer l’attention sous un trop-plein de documents, d’affaires, de récits contradictoires, jusqu’à ce que plus rien ne soit vraiment lisible. L’article est sincère, engagé, probablement nécessaire. Et pourtant, quelque chose résiste. Car en le lisant, je ressens exactement ce qu’il prétend combattre : la fatigue, la méfiance, le désir de décrocher. Le journaliste n’invente pas. Il alerte. Mais il parle depuis un point de vue situé, idéologiquement marqué, et surtout narrativement très cohérent. Trop cohérent, peut-être. Tout fait système, tout fait signe, tout devient intention. Le pouvoir est pensé comme parfaitement cynique, parfaitement organisé, presque omniscient. Or le réel politique est souvent plus brouillon, plus chaotique, plus médiocre que cela. À force de vouloir donner du sens à tout, on produit un récit totalisant qui rassure autant qu’il inquiète. C’est peut-être là que se joue quelque chose de plus grave que la manipulation elle-même : l’anesthésie. Non pas par le mensonge, mais par l’excès. Non pas par la censure, mais par la prolifération. On ne nous empêche pas de lire, on nous épuise. On ne nous interdit pas de penser, on nous somme de penser tout, tout le temps, immédiatement. La pluralité existe formellement, mais elle fonctionne comme un bruit blanc. Les récits s’opposent, les affects se neutralisent, et le lecteur finit par ne plus entendre que la mécanique. Indignation, dénonciation, appel moral. Le contenu change, la cadence reste. Cette impression s’est encore renforcée à la lecture des commentaires accompagnant l’article. Ceux-ci donnent l’illusion d’une communauté soudée, d’un « nous » vigilant et conscient. Mais ce que j’y vois, pour ma part, est autre chose : une scène de reconnaissance. Les commentaires ne dialoguent pas vraiment avec le texte ; ils s’y adossent pour exister. Chacun vient dire : je suis là, je sais, je fais partie du bon bord. L’indignation devient un signe d’appartenance, un marqueur identitaire. Il ne s’agit plus tant d’échanger que de se rendre visible, de se faire reconnaître par les siens. On y observe une escalade permanente : plus de gravité, plus d’accusations, plus de liens, plus de certitudes. Ce n’est pas une conversation, mais une surenchère. Le désaccord y est mal toléré, la nuance suspecte, la question perçue comme une faiblesse ou une complicité. L’illusion communautaire repose moins sur le partage que sur l’alignement. On ne se rassemble pas autour d’un problème à penser, mais autour d’une posture à afficher. Ce qui est troublant, c’est que ce dispositif reproduit exactement ce que l’article dénonce. Saturation, oui, mais cette fois produite par les lecteurs eux-mêmes. Guerre de l’information, oui, mais intériorisée, mimée, rejouée à l’échelle des commentaires. Chacun apporte sa contribution au vacarme général, convaincu de résister au vacarme. Le commentaire devient alors un mode d’existence : parler pour ne pas disparaître, prendre position pour être reconnu, se situer pour appartenir. Le texte devient presque secondaire ; il sert de prétexte à l’auto-affirmation. Ce qui décourage, une fois encore, le lecteur lent, hésitant, non aligné. Celui qui voudrait lire sans être sommé de choisir immédiatement. Face à cette unanimité bruyante, le retrait devient la seule posture possible. Non par lâcheté, mais par refus de la mise en scène. Lire moins n’est peut-être pas une démission. C’est parfois une manière de préserver une zone rare, fragile, où la pensée n’est pas immédiatement capturée par l’urgence, ni par la reconnaissance. Une façon de refuser d’être constamment requis, sommé, excité. Non pour se retirer du monde, mais pour continuer à y penser sans être dissous dans le vacarme. Illustration Henri Cartier Bresson, In America|couper{180}

affects information