Le Dibbouk

Explorations Littéraires • Carnets • Fictions • Réflexions

"Explorations littéraires. Une lecture critique et créative de la littérature contemporaine."

L'Éditorial du moment

Edito de janvier 2026

Janvier 2026 s’est organisé autour d’une découverte simple, mais décisive : la notion d’accrochage. Elle a permis de désamorcer un conflit ancien — peindre ou écrire — en cessant de poser la question en termes de passage, de justification ou de continuité. Il ne s’agissait plus d’expliquer (…)

Fictions

How to Disappear (Notes on Failure)

**French version** The moment he decided he no longer wished to interact with the world, the world surged toward him. Instantly. With a kind of misplaced (…)

L’ALGORITHME DE LA CENDRE

** english** ### DOCUMENT I : Le Rapport de Routine (L’Éveil) **MINISTÈRE DU VERBE PUR Rapport d’Audit n°88-Beta (…)

01 janvier 2026

**Silence pesant** Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. (…)

Carnets

Janvier 2026 Synthèse du mois

## 1er janvier « Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de (…)

Septembre 2025

**[1er septembre](https://ledibbouk.net/1-septembre-2025.html)** — J’écris pour fabriquer un (…)

Art

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. *La terre est bleue comme une orange.* On pouvait écrire cela sans ironie, (…)

Planche 6-bis -Musique

Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La **musique** n’est pas le (…)

14 janvier 2026

Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il (…)

Flux récent

fictions

L’intention dans la profondeur

On l'appelait Théophane, mais ce n'était pas son vrai nom. Son vrai nom, sa mère le lui avait donné en géorgien, dans une langue que Constantinople ne parlait pas. Il l'avait perdu quelque part entre le port et l'atelier, entre son arrivée à neuf ans sur un bateau de marchands et son premier jour comme apprenti chez Kosmas l'iconographe. Kosmas lui avait dit : ici tu t'appelles Théophane, celui qui montre Dieu. Et Théophane avait appris à montrer Dieu. Vingt ans de pigments broyés à l'aube. Vingt ans de jaune d'œuf mêlé à la poussière d'or. Vingt ans de visages — le Christ Pantocrator aux yeux qui vous suivent quel que soit l'angle, la Théotokos dont le bleu du manteau exigeait trois couches de lapis-lazuli, les saints aux regards fixes qui ne cillaient jamais parce que ciller c'est douter et qu'un saint ne doute pas. Théophane connaissait chaque visage comme on connaît celui de ses enfants. Il en avait peint des centaines. Sur bois de tilleul pour les icônes portatives. Sur plâtre frais pour les murs des églises. Sur les tesselles d'or des mosaïques quand Kosmas, devenu vieux, lui avait confié les commandes de Sainte-Sophie. Théophane avait les mains d'un peintre — des mains abîmées, crevassées, teintes en permanence. Le bleu du lapis sous les ongles de la main gauche. L'ocre de la terre de Cappadoce dans les lignes de la paume droite. Kosmas disait : un iconographe ne peint pas avec ses mains, il peint avec ses yeux. C'était faux. Théophane peignait avec ses mains. Ses yeux ne faisaient que suivre. Le 7 janvier 730, l'édit impérial fut lu sur le forum de Constantin. Un soldat monta sur le socle de la colonne de porphyre et déroula le parchemin. Théophane était dans la foule, entre un poissonnier et une femme qui portait un enfant. Le soldat lut d'une voix plate, sans conviction ni hésitation — la voix d'un homme qui lit un texte sans le comprendre : Par ordre de Léon, basileus des Romains, égal aux apôtres, les images peintes ou sculptées représentant le Christ, la Théotokos et les saints sont déclarées contraires à la foi. Toute icône devra être remise aux autorités impériales pour destruction. Tout mur peint devra être recouvert de chaux. Toute mosaïque devra être démontée ou blanchie. Quiconque fabriquera, conservera ou vénérera une image sera jugé pour idolâtrie. La femme à côté de Théophane serra son enfant contre elle. Le poissonnier cracha par terre. Théophane ne bougea pas. Il regarda ses mains. Le bleu et l'ocre étaient toujours là, incrustés dans la peau. Il faudrait lui arracher les mains pour les effacer. Ils vinrent le chercher trois jours plus tard. Pas des soldats — des fonctionnaires. Deux hommes en tuniques grises qui portaient des tablettes de cire et parlaient un grec administratif, sans adjectifs. Ils connaissaient son nom, son atelier, la liste de ses commandes. Ils savaient qu'il avait peint la mosaïque de l'abside nord de Sainte-Sophie — un Christ de quatre mètres, tesselles d'or et de verre bleu, achevé deux ans plus tôt. Ils le savaient parce que c'était écrit sur leurs tablettes. Tout était écrit sur leurs tablettes. -- Théophane, iconographe de première classe, atelier du quartier des Blachernes. Vous êtes réquisitionné pour le programme de purification visuelle. Vous vous présenterez demain à Sainte-Sophie avec vos outils. Vous recevrez de la chaux et des instructions. -- Des instructions pour quoi ? -- Pour recouvrir les mosaïques que vous avez réalisées. Théophane les regarda. Le plus jeune des deux fonctionnaires évita son regard. L'autre, le plus vieux, soutint le sien avec l'indifférence polie de quelqu'un qui a déjà prononcé cette phrase cent fois. -- Vous êtes le mieux placé, ajouta le vieux fonctionnaire. Vous connaissez les surfaces. Vous savez où le plâtre adhère et où il faut gratter avant d'appliquer la chaux. L'empereur ne veut pas de travail bâclé. Les images doivent disparaître proprement. Proprement. Théophane entendit le mot et le mot resta en lui comme une écharde. Le lendemain, il entra dans Sainte-Sophie par la porte sud-ouest, celle des artisans. Il portait un seau de chaux, un pinceau à manche long, un grattoir. Les mêmes outils qu'il utilisait pour préparer les murs avant de peindre. Les mêmes gestes, inversés. La nef était vide. L'empereur avait fait évacuer l'église pour la durée des travaux. Pas de fidèles, pas de prêtres, pas de chants. Rien que l'espace immense sous la coupole et la lumière qui tombait des quarante fenêtres du tambour en colonnes obliques, dorées, presque solides. Et les visages. Ils étaient partout. Sur les murs, dans les absides, sous les arcs, entre les colonnes. Des centaines de visages qui regardaient Théophane depuis les mosaïques qu'il avait posées tesselle par tesselle, ou que Kosmas avait posées avant lui, ou que des maîtres inconnus avaient posées des siècles plus tôt. Le Christ Pantocrator dans la coupole. La Vierge dans l'abside. Les archanges sur les pendentifs. Les saints en procession le long de la nef. Des yeux immenses, bordés de noir, sur fond d'or. Théophane posa le seau de chaux. Il leva la tête vers le Christ de l'abside nord. Son Christ. Celui qu'il avait mis huit mois à composer — chaque tesselle choisie, taillée, placée avec une précision qui relevait moins de l'art que de la prière. Le visage le regardait. Les yeux étaient légèrement asymétriques — l'œil gauche un peu plus ouvert que le droit. Théophane se souvenait de ce choix. Kosmas lui avait enseigné : la symétrie parfaite est morte. Un visage vivant est toujours un peu déséquilibré. C'est dans l'asymétrie que le regard s'anime. Il trempa le pinceau dans la chaux. La chaux était épaisse, blanche, opaque. Elle sentait la pierre calcinée. Il leva le pinceau vers le mur. Sa main ne tremblait pas. Un iconographe a la main sûre. Vingt ans de pigments, vingt ans de traits fins sur des surfaces difficiles. La main savait. Elle avait toujours su. Le premier coup de pinceau recouvrit le bord gauche du visage. L'oreille du Christ disparut sous le blanc. Puis la joue. Puis le contour de la mâchoire. Théophane travaillait méthodiquement, de l'extérieur vers l'intérieur, comme on le lui avait appris pour la pose des tesselles — mais à l'envers. Il dé-composait le visage. Il le dé-créait. Quand il atteignit les yeux, il s'arrêta. Pas par émotion. Pas par piété. Par un réflexe de peintre. Les yeux étaient la dernière chose qu'on peignait sur une icône et devaient être la dernière chose qu'on effaçait. Kosmas disait : les yeux sont la porte. On ouvre en dernier, on ferme en dernier. Il recouvrit l'œil droit. Puis l'œil gauche — le plus ouvert, le vivant. La chaux engloutit le regard. Le mur devint blanc. Lisse. Muet. Théophane descendit de l'échafaudage. Il se lava les mains dans le seau d'eau. La chaux lui brûlait la peau. Il regarda le mur blanchi. Un rectangle pâle là où le Christ avait été. Autour, les autres mosaïques continuaient de regarder, intactes encore, en sursis. Il sortit de Sainte-Sophie. La lumière du dehors le frappa comme une gifle. Il revint le lendemain. Et le jour suivant. Et celui d'après. Mur par mur, abside par abside, les visages disparaissaient. Théophane les effaçait avec la même précision qu'il les avait peints. Les fonctionnaires en tuniques grises passaient chaque soir pour inspecter le travail. Ils cochaient des cases sur leurs tablettes de cire. Abside nord : effacée. Mur est : en cours. Pendentifs : programmés. L'effacement avait son administration, ses formulaires, sa logique. Le cinquième jour, Théophane arriva à l'aube et monta sur l'échafaudage pour attaquer le mur ouest. Il déboucha le seau de chaux. Il leva les yeux vers la surface qu'il devait blanchir. Et il vit. Sur le mur de l'abside nord — celui qu'il avait recouvert cinq jours plus tôt — quelque chose transparaissait sous la chaux. Une ombre. À peine visible. Un léger assombrissement de la surface blanche, comme une tache d'humidité. Mais ce n'était pas une tache d'humidité. C'était un contour. Le contour d'une joue. Théophane descendit de l'échafaudage. Il traversa la nef et se planta devant le mur blanchi. De près, l'ombre était plus nette. Les pigments de la mosaïque — l'ocre, le brun, le noir des contours — suintaient à travers la chaux. Lentement, comme du sang à travers un pansement. La couche blanche n'était pas assez épaisse, ou les pigments étaient trop profonds, ou la chaux n'avait pas adhéré correctement au plâtre sous-jacent. Ou autre chose. Théophane toucha le mur. La chaux était sèche. Les pigments n'auraient pas dû traverser une couche sèche. Il connaissait ses matériaux — vingt ans de métier. La chaux sèche est imperméable. Rien ne passe. Rien ne devrait passer. Il appliqua une deuxième couche. Épaisse, soigneuse. Il attendit qu'elle sèche. Il alla travailler sur le mur ouest. Quand il revint deux heures plus tard, l'ombre était revenue. Plus nette. On distinguait maintenant la courbe de la mâchoire et le début du cou. Le visage revenait. Théophane ne dit rien aux fonctionnaires. Il appliqua une troisième couche. Le lendemain, l'ombre du visage était de nouveau là, et à côté d'elle, une deuxième ombre apparaissait — l'oreille gauche, celle qu'il avait effacée en premier. Le visage se reconstituait dans l'ordre inverse de sa destruction. Comme si la mosaïque se souvenait de la séquence et la rejouait à l'envers. Il vérifia les autres murs. Le mur de la nef sud, blanchi trois jours plus tôt, montrait les premiers signes : des auréoles sombres, circulaires, là où se trouvaient les têtes des saints en procession. Le pendentif nord-est, blanchi la veille seulement, était encore blanc. Mais Théophane savait que ce n'était qu'une question de temps. Il s'assit sur les dalles froides de la nef. La lumière tombait des quarante fenêtres. Sainte-Sophie était silencieuse, blanche, aveugle — un crâne vidé de ses pensées. Mais sous le blanc, les pensées revenaient. Théophane pensa à Kosmas. À ce que le vieux maître lui avait dit un jour, dans l'atelier, en broyant du lapis-lazuli dans le mortier de porphyre : Quand tu poses un pigment sur un mur, Théophane, tu ne déposes pas de la couleur. Tu déposes une intention. Et une intention, ça ne s'efface pas avec de la chaux. La chaux recouvre la surface. L'intention est dans la profondeur. Théophane n'avait pas compris à l'époque. Il comprenait maintenant, assis sur les dalles, en regardant les fantômes de visages remonter à travers le blanc. Ce n'était pas de la chimie. Les pigments ne traversaient pas la chaux parce qu'ils étaient mal fixés ou parce que la couche était trop mince. Ils traversaient parce que ce qui les avait déposés — la main, le souffle, l'intention du peintre — était plus profond que la surface. Le visage n'était pas sur le mur. Il était dans le mur. Il avait pénétré la pierre pendant les siècles où des milliers de regards s'étaient posés sur lui, l'avaient prié, contemplé, aimé. Chaque regard avait enfoncé le visage un peu plus profondément dans la matière. La chaux ne pouvait recouvrir que la surface. Et le visage n'était plus à la surface depuis longtemps. Les fonctionnaires revinrent le soir. Le plus vieux vit les ombres sur le mur de l'abside nord. Son visage ne changea pas — les visages des fonctionnaires ne changeaient jamais — mais sa main hésita au-dessus de la tablette de cire. -- Qu'est-ce que c'est ? -- Les pigments remontent, dit Théophane. La chaux ne tient pas. -- Remettez une couche. -- J'en ai mis trois. Le fonctionnaire regarda le mur. L'ombre de la joue, de la mâchoire, du cou. L'œil n'était pas encore revenu. Mais le contour de l'orbite se devinait, comme une empreinte laissée dans la neige par un visage qui s'y serait posé. -- Grattez, dit le fonctionnaire. Grattez la mosaïque elle-même. Arrachez les tesselles. S'il ne reste que la pierre nue, il n'y aura plus rien à recouvrir. Théophane ne répondit pas. Le fonctionnaire cocha une case sur sa tablette. Abside nord : retraitement nécessaire. Il sortit. Théophane resta. La nuit tombait sur Sainte-Sophie. La lumière des quarante fenêtres s'éteignait une par une, comme des yeux qui se ferment. Dans la pénombre, les ombres sur les murs blanchis semblaient plus présentes. Elles n'avaient pas besoin de lumière. Elles avaient leur propre luminosité — faible, souterraine, comme la phosphorescence des choses mortes qui ne savent pas qu'elles sont mortes. Théophane monta sur l'échafaudage. Il prit le grattoir. La même lame courbe qui servait à préparer les surfaces. Il la posa contre le mur, à l'endroit de l'ombre. Il appuya. La première tesselle se détacha. Un petit carré d'or qui tomba dans sa main. Il était chaud. Il en détacha une deuxième. Chaude aussi. Puis une troisième. Il les aligna dans sa paume. Trois carrés d'or, arrachés au visage du Christ. Ils ne brillaient pas — il faisait trop sombre — mais ils irradiaient une chaleur qui n'avait rien à voir avec la température de la pierre. Il gratta encore. Les tesselles tombaient. Le visage se défaisait par morceaux. Ce n'était plus de l'effacement — c'était de l'arrachement. De la chaux au grattoir, du grattoir à la chair. Chaque couche de résistance franchie menait à une couche plus profonde. Sous les tesselles, le plâtre de pose. Sous le plâtre, la pierre. Et sur la pierre — Théophane arrêta son geste. Sur la pierre nue, là où il n'y avait jamais eu ni pigment ni tesselle ni plâtre, une marque. Gravée dans le calcaire. Pas peinte — gravée. Un trait. Un seul. Courbé comme le contour d'une paupière. Théophane toucha la marque. Elle était dans la pierre depuis toujours. Depuis avant la mosaïque, avant Kosmas, avant Sainte-Sophie, avant Constantinople peut-être. Quelqu'un — ou quelque chose — avait gravé dans la pierre le germe du visage que Théophane avait ensuite peint sans savoir qu'il suivait un tracé préexistant. Sa mosaïque n'avait pas créé le visage. Elle l'avait révélé. Comme un copiste qui croit écrire et qui ne fait que repasser sur une encre invisible. Ses mains tremblèrent. Pour la première fois en vingt ans de métier, ses mains tremblèrent. Non pas de fatigue ou de peur, mais de la même vibration que la pierre sous ses doigts — comme si la gravure transmettait son tremblement à la chair. Il descendit de l'échafaudage. Il s'assit dans la nef. Les tesselles d'or étaient toujours dans sa main. Il la referma. La chaleur monta le long de son bras. Il ne gratta plus. Le lendemain, quand les fonctionnaires revinrent, le mur de l'abside nord était tel qu'ils l'avaient laissé — partiellement arraché, tesselles manquantes, plâtre à nu. Le fonctionnaire le plus vieux demanda pourquoi le travail n'avait pas avancé. -- Parce qu'il y a quelque chose sous les tesselles, dit Théophane. -- Quoi ? -- Un visage. -- Le visage de la mosaïque. C'est normal. C'est ce que vous devez enlever. -- Non. Un autre visage. Plus ancien. Dans la pierre elle-même. Le fonctionnaire le regarda comme on regarde un homme qui commence à perdre la raison. Il monta sur l'échafaudage, examina la pierre nue, ne vit rien — ou refusa de voir — et redescendit. -- Continuez le grattage, Théophane. Si la pierre pose problème, nous la recouvrirons de mortier. Du mortier sur de la pierre, il n'y a pas de pigment qui traverse le mortier. Théophane les regarda sortir. Puis il fit ce qu'il n'avait jamais fait. Il prit ses outils — pas le grattoir, pas le seau de chaux, mais ses outils de peintre, ceux qu'il avait cachés sous l'échafaudage parce qu'il n'avait pas eu le courage de les laisser à l'atelier. Les pinceaux. Le mortier de porphyre. Les pigments : ocre de Cappadoce, noir de vigne, bleu de lapis, or en feuilles. Il monta sur l'échafaudage. Il ne remonta pas vers l'abside nord — celle qu'on lui avait ordonné de gratter. Il alla vers un recoin du mur ouest, un angle sombre entre deux colonnes, un endroit que personne ne regardait jamais parce qu'il n'y avait rien à voir. Un mur nu. De la pierre sans mosaïque, sans fresque, sans ornement. Et là, dans la pénombre, Théophane peignit. Pas un Christ. Pas une Vierge. Pas un saint aux yeux fixes. Il ne savait pas ce qu'il peignait. Sa main savait — elle avait toujours su — mais sa tête ne suivait plus. Les formes venaient d'ailleurs. Du tremblement de la pierre. De la chaleur des tesselles dans sa paume. De la courbe gravée dans le calcaire. De vingt ans de visages accumulés derrière ses yeux et qui ne demandaient pas à être reproduits mais à être libérés. Le visage qui apparut sur le mur n'était le visage de personne. Ou il était le visage de tout le monde. Les yeux étaient asymétriques — l'un ouvert, l'autre mi-clos. La bouche ne souriait pas et ne souffrait pas. Elle était entrouverte, comme au milieu d'un mot que le peintre n'avait pas fini de prononcer. Le visage regardait et ne regardait pas. Il était là et il était déjà en train de disparaître. Théophane peignit toute la nuit. Quand l'aube entra par les quarante fenêtres, il descendit. Ses mains étaient couvertes de pigments — le bleu, l'ocre, le noir, l'or, mêlés en une couche épaisse et sombre, comme la boue du port, comme la terre d'avant les villes. Il regarda le visage dans le recoin. La lumière ne l'atteignait pas encore. Il flottait dans l'ombre comme un mot dans une marge. Il sortit de Sainte-Sophie. Le port s'éveillait. Des bateaux de pêcheurs glissaient sur la Corne d'Or. Un enfant vendait du pain chaud sur les marches de la citerne de Basilique. Des mouettes criaient. Le monde continuait sans savoir que sous la chaux des murs de Sainte-Sophie, des visages remontaient, lentement, comme des noyés qui refusent le fond. Théophane marcha jusqu'à l'atelier. Kosmas serait déjà levé. Le vieux maître ne peignait plus — ses yeux étaient usés — mais il broyait encore les pigments chaque matin par habitude, par fidélité au geste. Théophane voulait lui montrer ses mains couvertes de couleur. Il voulait lui dire : tu avais raison. L'intention est dans la profondeur. Ils peuvent recouvrir la surface autant qu'ils veulent. Ce qui est profond revient toujours. En chemin, il passa devant l'église des Saints-Apôtres. Les murs extérieurs avaient déjà été blanchis. Le blanc était éclatant dans la lumière du matin. Théophane ralentit. Sur le mur sud, face au soleil levant, une ombre transparaissait sous la chaux. Pas un visage cette fois. Une main. Les cinq doigts écartés, la paume ouverte, comme posée contre le mur de l'intérieur. Comme si quelqu'un, de l'autre côté de la pierre, essayait de traverser. Théophane posa sa propre main sur l'ombre. Paume contre paume. La chaux contre la peau. Et sous la chaux, sous la fresque effacée, sous le plâtre, sous la pierre, quelque chose de tiède. Il retira sa main. Sur la chaux blanche, l'empreinte de ses doigts — bleue, ocre, noire, or. Cinq traces de pigment laissées par la peau d'un peintre sur le mur d'une église vidée de ses images. Il les regarda un instant. Le soleil montait. Bientôt la chaleur sècherait les empreintes et la prochaine couche de chaux les recouvrirait. Puis les empreintes traverseraient la chaux, comme les visages traversaient la chaux, comme tout ce qui est déposé avec intention finit par traverser ce qui cherche à l'étouffer. Théophane sourit. Ce n'était pas un sourire de victoire — les peintres ne gagnent jamais contre les empereurs. C'était le sourire d'un homme qui sait que la surface n'est pas le dernier mot. Que sous chaque couche de blanc, il y a une couche de couleur. Que sous chaque silence, il y a un cri si ancien qu'il a eu le temps de devenir pierre. Il reprit sa marche vers l'atelier. Ses mains étaient sales, tachées, illisibles. Mais elles savaient. Elles avaient toujours su.|couper{180}

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Le scribe de la marge

Sému trempa le calame dans l'encre de Tage. On appelait ainsi le mélange de noir de fumée et d'eau limoneuse que les préparateurs tiraient du fleuve avant l'aube, quand la boue charriait encore des sédiments d'avant l'Effacement. L'encre sentait la terre et le métal. Certains copistes prétendaient y déceler une troisième odeur, plus ancienne, qu'ils ne savaient pas nommer. La lumière n'avait pas encore atteint son pupitre. Entre les colonnes blanches de la synagogue, l'air était froid et le silence si dense qu'on entendait le frottement des calames sur les pupitres voisins avant même que le jour ne les éclaire. Santa María la Blanca n'avait jamais été un scriptorium. Elle avait été synagogue, puis église, puis ruine, puis refuge. Maintenant elle était le lieu où l'on recopiait ce qui restait du monde. Les arcs en fer à cheval répétaient leur courbe d'une colonne à l'autre comme une phrase qui se cherche sans jamais trouver son point final. À côté de son encrier, un éclat de bois pas plus grand qu'une paume. Quelqu'un avait peint un visage dessus, il y a très longtemps. Quelqu'un d'autre avait essayé de le gratter. Le visage était encore là. Ni tout à fait présent ni tout à fait effacé. Sému posa le calame sur le bord du texte source. Un fragment de Kafka — ou de ce qu'on croyait être Kafka. Personne ne savait plus vraiment. Le papier imprimé s'effritait aux pliures, et des lignes entières avaient disparu, emportant avec elles des morceaux de phrases comme un fleuve emporte ses berges. Il était question d'une machine qui gravait des mots sur la peau des hommes. Sému ne possédait ni le début ni la fin. Seulement le milieu — la description de l'appareil, le moment où l'aiguille s'enfonce et où le condamné commence à déchiffrer sa sentence avec son corps. Chaque matin, Sému avait l'impression de transporter de l'eau dans ses mains. Il commença à tracer. Le premier mot vint sans effort. Le deuxième aussi. La main savait. Elle avait appris à ne plus hésiter, à couler dans le sillon des lettres comme le Tage dans ses gorges. Sému aimait ce moment où la pensée s'efface et où le corps seul travaille — le poignet, le souffle, le rythme du calame sur la peau tendue. Il disparaissait. Il devenait le passage. C'est au milieu de la troisième ligne qu'il le vit. Dans la marge du feuillet qu'il avait copié la veille, un signe. Trois traits fins, légèrement courbés, qui ne correspondaient à aucune lettre de l'alphabet qu'il utilisait. L'encre était la même. L'épaisseur du trait était la même. C'était son écriture. Mais ce n'étaient pas ses mots. Il gratta le signe avec l'ongle. L'encre résista, comme si elle avait eu le temps de s'enfoncer plus profondément que les autres lettres. Il gratta plus fort. Le parchemin s'abîma mais le signe resta, fantôme pâle sous la surface raclée. Sému regarda autour de lui. Les copistes travaillaient, têtes baissées, dans la lumière oblique qui commençait à descendre des fenêtres hautes. Personne ne levait les yeux. La règle du scriptorium était simple : chacun son pupitre, chacun son texte, chacun son silence. On ne regardait pas le travail des autres. On ne commentait pas. On copiait. Il retourna à son Kafka. La machine gravait sa sentence dans la chair du condamné. Sému traçait les mots un par un, mais quelque chose avait changé. Sa main hésitait. Comme si le calame cherchait les marges, attiré vers les bords de la page par une gravité latérale qu'il ne comprenait pas. À midi, la cloche sonna. Les copistes posèrent leurs calames. Sému ne bougea pas. Il attendit que la salle se vide, puis il se leva et fit ce qu'il n'avait jamais fait : il alla regarder les pupitres des autres. Le premier — celui de Dara, une femme silencieuse qui recopiait des fragments de textes médicaux — était impeccable. Marges vierges. Pas un signe parasite. Le deuxième — celui d'un jeune copiste dont il ne connaissait pas le nom — pareil. Propre. Le troisième pupitre était celui d'Itzak, un vieil homme qui travaillait au scriptorium depuis sa fondation. Il recopiait un traité d'astronomie dont il manquait les deux tiers. Sému se pencha sur les feuillets de la veille. Dans la marge du troisième feuillet, un signe. Pas le même que le sien. Plus anguleux, plus serré. Mais tracé avec la même encre de Tage, la même épaisseur. Et visiblement, la même involontarité — le signe ne prolongeait aucun mot, ne corrigeait rien, n'annotait rien. Il était là comme un caillou au milieu d'un chemin. Sému sentit le froid monter de ses pieds jusqu'à sa nuque. Il revint à son pupitre. Il prit le feuillet du jour et celui d'Itzak, les posa côte à côte. Son signe à gauche. Celui d'Itzak à droite. Deux signes différents. Mais quand il les regardait ensemble, en laissant ses yeux se détendre comme on regarde un paysage lointain, les deux signes semblaient s'orienter l'un vers l'autre. Comme deux moitiés d'un mot coupé en deux. Il entendit un pas derrière lui et remit le feuillet d'Itzak en place. Trop vite. Le parchemin glissa et tomba. Quand il le ramassa, ses doigts touchèrent l'encre du signe marginal. Elle était tiède. Le soir, Sému rentra chez lui par les ruelles du quartier est. Le chemin descendait entre des murs de pierre ocre que le lierre disputait aux câbles morts. Des enfants jouaient avec des éclats de verre poli qu'ils appelaient des yeux — les restes d'écrans brisés, usés par le Tage, rendus lisses et opaques comme des galets. Ils les échangeaient selon la couleur. Le bleu valait plus cher. Personne ne savait pourquoi. Leur appartement occupait deux pièces au-dessus d'un ancien garage dont le rideau de fer avait été fondu pour en faire des outils. Mara était assise près de la fenêtre, un panier de couture sur les genoux. Elle raccommodait le même pantalon depuis trois jours. Ou peut-être qu'elle ne raccommodait rien. Peut-être qu'elle regardait la rue en tenant une aiguille pour se donner une contenance. Sému posa son sac. -- Le toit a fui cette nuit, dit Mara sans lever les yeux. -- Je regarderai demain. -- Tu as dit ça la semaine dernière. Il ne répondit pas. Il s'assit sur le tabouret près de la porte. Entre eux, la table. Sur la table, un pain, un bol d'huile, deux assiettes ébréchées. L'espace entre les deux assiettes était le territoire exact de ce qu'ils ne se disaient plus. Il voulut lui parler des signes dans les marges. Les mots montèrent jusqu'à sa gorge et s'arrêtèrent là, comme l'eau dans un siphon. Comment expliquer à quelqu'un qui se bat avec un toit qui fuit que votre main écrit des choses que vous n'avez pas pensées ? Que l'encre était tiède sous vos doigts ? Que deux signes séparés par trois pupitres se cherchaient comme les moitiés d'un mot ? Mara raccommodait. Sému mangeait. Le silence entre eux n'était pas le silence du scriptorium — dense, fertile, plein de calames. C'était un silence sec. Un silence de toit qui fuit et qu'on ne répare pas. Cette nuit-là, Sému ne dormit pas. Il pensait aux signes. Il pensait à la machine de Kafka qui gravait des mots dans la chair. Il pensait à ce que le vieux maître Itzak lui avait dit un jour, des mois plus tôt, en passant, comme on dit une chose sans importance : Les lettres ne sont pas des signes, Sému. Ce sont des cicatrices. Quelqu'un a crié, il y a très longtemps. Le cri a laissé une marque. On appelle ça un Aleph. Sému se tourna vers Mara. Elle dormait, le dos tourné. Sa respiration était lente et régulière. Sur sa nuque, une mèche de cheveux noirs formait une courbe qui ressemblait — il cligna des yeux — qui ressemblait à quoi ? À rien. À une mèche de cheveux sur une nuque. Pas tout n'était signe. Pas tout n'était marge. Ou peut-être que si. Le lendemain, il y avait trois signes nouveaux dans ses marges. Et cinq dans celles d'Itzak. Et deux — c'était nouveau — dans celles de Dara. Sému ne gratta plus. Esdras vint un mardi. Personne ne l'avait annoncé. Il entra par la porte sud, celle que l'on n'utilisait plus depuis que le linteau avait fissuré. Il la poussa comme s'il connaissait le bâtiment mieux que ceux qui y travaillaient chaque jour. Peut-être était-ce le cas. On disait qu'Esdras avait participé à la fondation du scriptorium, trente ans plus tôt, quand les premiers survivants avaient compris qu'il fallait sauver les textes ou perdre la mémoire du monde. On disait aussi qu'il avait quitté Tolède pour parcourir les autres scriptoria — Lisbonne, Lyon, Tübingen — et qu'il revenait quand quelque chose n'allait pas. Il portait un manteau de cuir tanné, usé aux coudes mais propre. Ses mains étaient grandes, ses doigts longs et tachés d'encre ancienne, incrustée dans la peau comme des tatouages involontaires. Un ancien copiste. Ses yeux étaient le détail que l'on retenait : clairs, très clairs, d'un gris qui semblait avoir été délavé par trop de lecture. Il traversa la salle sans regarder personne. Les copistes sentirent son passage comme on sent un changement de pression atmosphérique. Les calames hésitèrent une seconde sur les parchemins, puis reprirent. Esdras s'arrêta devant le pupitre d'Itzak. Le vieil homme leva la tête. Quelque chose passa entre eux — pas un mot, pas un salut, quelque chose de plus ancien. Esdras prit le feuillet du jour. Il le regarda longuement. Puis il le retourna et regarda les marges. Son visage ne changea pas. Mais ses doigts se crispèrent sur le bord du parchemin. Il reposa le feuillet et continua sa marche. Pupitre après pupitre. Il ne regardait pas les textes copiés. Il regardait les marges. Quand il arriva devant Sému, il ne prit pas le feuillet. Il resta debout, silencieux, les yeux fixés sur l'éclat de bois posé à côté de l'encrier. Le visage à moitié gratté. -- Où avez-vous trouvé ça ? Sa voix était basse, précise, sans chaleur ni froideur. Une voix de calame. -- Dans les décombres du quartier est. -- Vous savez ce que c'est ? -- Un morceau de bois peint. Esdras eut un sourire bref. Pas un sourire de moquerie. Un sourire de reconnaissance — comme un joueur d'échecs qui constate que son adversaire a ouvert avec un coup inattendu. -- C'est un visage qu'on a voulu effacer. Et qui est resté. Vous trouvez ça beau, n'est-ce pas ? Sému ne répondit pas. Esdras prit le feuillet de la veille. Il le leva à hauteur de ses yeux délavés. Il regarda la marge. Le signe. Les trois traits courbés que Sému n'avait pas tracés — ou qu'il avait tracés sans le vouloir. -- Depuis combien de temps ? -- Une semaine. Peut-être plus. Je ne sais pas. -- Vous ne savez pas, ou vous n'avez pas voulu voir ? Il reposa le feuillet. -- Venez me voir ce soir. Après la cloche. Je serai dans la citerne. Il s'éloigna. Sému regarda ses mains. L'encre de Tage séchait sur ses doigts. Pour la première fois, il remarqua que les taches formaient un motif qu'il n'avait pas choisi. La citerne était le ventre du scriptorium. Un réservoir d'eau construit par les Arabes mille ans plus tôt, vidé par les siècles, reconverti en chambre forte pour les textes sources. L'air y était frais et immobile. Des étagères de fer récupéré longeaient les murs de brique. Sur chaque étagère, des piles de papier imprimé, de cahiers, de fragments reliés à la hâte avec de la ficelle et du cuir. Ce qui restait de la bibliothèque du monde. Esdras était assis à une table de pierre au centre de la salle. Devant lui, une dizaine de feuillets étalés en éventail. Sému reconnut les siens. Et ceux d'Itzak. Et ceux de Dara. -- Asseyez-vous. Sému s'assit. La lampe à huile projetait leurs ombres sur les murs. L'ombre d'Esdras était plus grande que lui. Celle de Sému tremblait. -- Regardez, dit Esdras. Il disposa les feuillets dans un ordre précis. Les marges se faisaient face. Les signes involontaires de Sému, ceux d'Itzak, ceux de Dara, alignés les uns à côté des autres. Sému vit ce qu'il avait pressenti sans oser le formuler. Les signes ne se répondaient pas seulement. Ils formaient une séquence. Un signe de Sému appelait celui d'Itzak qui appelait celui de Dara qui renvoyait à un autre signe de Sému. Une phrase circulaire, écrite par trois mains qui ne s'étaient pas concertées. -- Vous voyez ? dit Esdras. -- Oui. -- Savez-vous ce que c'est ? -- Non. -- Moi si. Esdras se leva. Il alla chercher un feuillet sur une étagère du fond. Très ancien. Le papier était jaune et cassant. Une impression mécanique, d'avant l'Effacement. -- Ce texte a été retrouvé à Lyon il y a douze ans. Un fragment d'une étude linguistique. L'auteur essayait de démontrer que l'écriture manuscrite produit des résidus neuromoteurs — des micro-mouvements de la main qui échappent au contrôle conscient et laissent des traces dans les marges, entre les lignes, sous les lettres. Des traces invisibles à l'œil nu dans un texte unique, mais qui deviennent visibles quand on compare des dizaines de feuillets copiés par des mains différentes. Il posa le feuillet sur la table. -- L'auteur appelait cela la graphosphère involontaire. Une couche de langage souterraine, produite par les corps des copistes à leur insu. Comme un rêve collectif qui s'imprime dans l'encre. Sému regarda les marges alignées. La phrase circulaire des trois copistes. Le rêve collectif. -- C'est beau, dit-il. -- C'est dangereux, dit Esdras. Le mot tomba dans le silence de la citerne comme une pierre dans un puits. -- Dangereux ? Esdras s'assit à nouveau. Il joignit les mains — ces grandes mains tachées d'encre ancienne — et parla lentement, comme un homme qui a longtemps réfléchi à ce qu'il s'apprête à dire. -- Sému, j'ai fondé ce scriptorium. J'ai parcouru six pays pour comprendre comment sauver ce qui pouvait l'être. J'ai vu des bibliothèques entières réduites à trois pages. J'ai vu des copistes devenir fous à force de recopier des textes qu'ils ne comprenaient pas. J'ai vu l'Effacement de près — pas comme vous qui êtes nés après, mais de près, avec l'odeur des serveurs qui brûlaient et le silence qui tombait sur les villes comme de la neige. Et savez-vous ce que j'ai compris ? -- Non. -- Que l'Effacement n'a pas été un accident. C'est le langage lui-même qui a saturé. Trop de mots. Trop de bruit. Trop de textes qui disaient tout et son contraire. Les machines amplifiaient le chaos — elles généraient des milliards de phrases par seconde, des phrases grammaticalement correctes et sémantiquement creuses, et personne ne pouvait plus distinguer le signal du bruit. Le monde s'est noyé dans son propre langage. L'Effacement a été une noyade. Il désigna les marges. -- Et ceci est le début d'une nouvelle noyade. Ces signes involontaires, cette graphosphère, ces résidus inconscients — c'est exactement le même processus. Du langage non contrôlé qui prolifère. De la marge qui envahit le texte. Du bruit qui recouvre le signal. Si nous laissons faire, dans dix ans, les marges auront dévoré les pages. Les copistes ne sauront plus distinguer ce qu'ils ont écrit volontairement de ce que leur main a ajouté sans eux. Le texte de Kafka que vous recopiez sera contaminé par des phrases que Kafka n'a jamais écrites. Et personne ne saura plus ce qui est de Kafka et ce qui est du rêve de vos doigts. Il marqua une pause. -- Je suis venu gratter les marges, Sému. Toutes. Sur tous les feuillets. Et dorénavant, chaque copiste sera inspecté en fin de journée. Les marges devront être vierges. C'est la seule façon de préserver la pureté du signal. Sému resta silencieux un long moment. La flamme de la lampe oscillait. Sur le mur, son ombre et celle d'Esdras se chevauchaient par instants, comme deux lettres qui se ligaturent. -- Vous avez peut-être raison, dit Sému. Les marges sont du bruit. L'inconscient est du chaos. Mais dites-moi une chose, Esdras. Le texte de Kafka que je recopie — celui qui parle d'une machine qui grave des mots dans la peau des hommes — ce texte, quand Kafka l'a écrit, il savait exactement ce qu'il faisait ? Chaque mot était contrôlé, calculé, volontaire ? -- Kafka était un écrivain. Pas un copiste. Ce n'est pas la même chose. -- Vraiment ? Un écrivain, ce n'est pas quelqu'un dont la main va plus vite que la pensée ? Dont les doigts trouvent des mots que la tête n'avait pas prévus ? Si vous grattez les marges, Esdras, vous grattez exactement le processus qui a produit le texte que vous prétendez protéger. Kafka est fait de marges. Tout texte vivant est fait de marges. Esdras le regarda longuement. Ses yeux délavés ne cillaient pas. -- C'est un joli argument, Sému. Mais c'est un argument de scribe, pas de gardien. Mon travail n'est pas de comprendre le langage. Mon travail est de le transmettre intact. Et intact signifie sans ajout, sans parasite, sans rêve. Le rêve est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre. Il se leva. -- Demain matin, je commencerai par vos feuillets. Il sortit. Sému resta seul dans la citerne, entouré de ce qui restait de la bibliothèque du monde. Il prit le feuillet où les trois marges formaient leur phrase circulaire. Il le regarda longtemps. Puis il fit quelque chose qu'il n'avait jamais fait. Il lut la marge à voix haute. Le son de sa propre voix dans la citerne vide le surprit. Les mots n'appartenaient à aucune langue qu'il connaissait. Mais ils avaient un rythme. Une cadence. Comme un cœur qui bat dans un mur. Le grattage commença le lendemain à l'aube. Esdras travaillait lui-même. Il ne déléguait pas. Il avait apporté ses propres outils — un grattoir à lame courbe, très fin, du type qu'utilisaient les relieurs d'avant l'Effacement. Il s'assit au pupitre de Sému et prit le premier feuillet. Les copistes regardaient en silence. Personne ne protesta. Personne ne proteste jamais quand l'autorité s'exerce avec compétence et calme. Et Esdras était calme. Ses gestes étaient précis. La lame glissait sur le parchemin et les signes marginaux disparaissaient sous un fin nuage de poussière d'encre qui retombait sur la table comme de la cendre. Sému regardait depuis l'entrée sud. Il avait les mains dans les poches. Dans sa poche droite, le feuillet aux trois marges circulaires. Il l'avait pris dans la citerne pendant la nuit. Le seul feuillet qu'Esdras ne trouverait pas. Esdras gratta le deuxième feuillet. Puis le troisième. Chaque fois, le signe résistait un instant — la lame devait repasser deux fois, trois fois — puis cédait. La marge redevenait blanche. Vierge. Muette. Au cinquième feuillet, Esdras s'arrêta. Sa main droite tremblait. Pas beaucoup. Un frémissement à peine visible, une vibration du poignet que seul un copiste pouvait remarquer. Sému la remarqua. Esdras regarda sa main comme on regarde un outil qui se dérègle. Il posa le grattoir. Il fléchit les doigts. Reprit le grattoir. Continua. Au huitième feuillet, le tremblement avait gagné l'avant-bras. Au douzième, Esdras reposa le grattoir et se leva. Il alla se laver les mains dans le bassin de pierre près de l'entrée. L'eau rougit légèrement — l'encre de Tage, dissoute, reprenait sa couleur de fleuve. Il revint, les mains mouillées, et reprit son travail. Au quinzième feuillet, Sému vit quelque chose que personne d'autre ne vit. Sur le seizième feuillet — celui qu'Esdras n'avait pas encore touché — un signe nouveau venait d'apparaître dans la marge. L'encre était fraîche. Elle brillait dans la lumière oblique. Ce n'était pas l'écriture de Sému. Ni celle d'Itzak. Ni celle de Dara. C'était celle d'Esdras. Esdras prit le seizième feuillet. Il vit le signe. Il reconnut sa propre main. Son visage ne changea pas — il avait trop de maîtrise pour cela — mais ses yeux délavés se fixèrent sur la marge avec une intensité que Sému ne lui avait jamais vue. L'intensité d'un homme qui regarde une fissure dans le mur de sa propre maison. Il gratta le signe. Sa propre marginalia. Son propre involontaire. La lame passa une fois, deux fois, trois fois. Le signe pâlit mais ne disparut pas entièrement. Une ombre restait, comme le visage sur l'éclat de bois. Esdras posa le grattoir. Il resta immobile un long moment. La salle entière retenait son souffle sans le savoir. Puis il fit une chose inattendue. Il prit le calame de Sému, le trempa dans l'encre de Tage, et approcha la pointe de la marge. Sa main tremblait toujours. Il ne traça rien. Il tint le calame suspendu au-dessus du parchemin, à un cheveu de la surface, pendant ce qui parut une éternité. L'encre forma une goutte à l'extrémité de la pointe. La goutte grossit. Elle tomba. Elle tomba dans la marge et dessina, en s'écrasant, une forme que personne n'avait décidée. Ni Esdras. Ni Sému. Ni la main. Ni la pensée. Une forme née de la gravité et de l'encre de Tage et du tremblement d'un homme qui venait de comprendre que le langage n'obéit à personne. Esdras regarda la tache. Sému vit ses lèvres remuer. Il ne prononça aucun mot audible. Mais Sému, qui avait passé sa vie à lire les signes, lut sur ses lèvres une phrase qu'il ne comprit que bien plus tard : Je suis la marge. Esdras se leva. Il laissa le grattoir sur le pupitre. Il traversa la salle sans regarder personne et sortit par la porte sud, celle au linteau fissuré, celle par laquelle il était entré. Il ne la referma pas. La lumière du dehors entra dans le scriptorium comme une phrase inachevée. Sému ne le suivit pas. Il resta debout entre les colonnes blanches. Les copistes, un par un, reprirent leurs calames. Le bruit revint — le frottement doux de l'encre sur le parchemin, le souffle des corps au travail. Itzak ne leva pas la tête. Dara non plus. Le scriptorium continuait. Il continuerait. Sému s'assit à son pupitre. Le feuillet aux trois marges circulaires était toujours dans sa poche. Il le sortit et le posa à côté du Kafka. La machine gravait des mots sur la peau du condamné. Les marges gravaient des mots sur la peau du texte. Le condamné finissait par lire sa sentence avec son corps. Sému finissait par lire les marges avec ses mains. Il trempa le calame et reprit la copie. Sa main ne tremblait pas. Elle n'hésitait pas. Mais dans les marges, il le savait, quelque chose continuerait à s'écrire — quelque chose de plus ancien que lui, de plus ancien que Kafka, de plus ancien que les colonnes blanches de la synagogue. Un cri devenu cicatrice devenu lettre devenu cri à nouveau. Il copia jusqu'à la cloche du soir. Ce soir-là, il ne prit pas le chemin habituel. Au lieu de descendre par les ruelles du quartier est, il longea le Tage. Le fleuve était bas. Sur la berge, des disques durs polis par le courant brillaient comme des galets noirs dans la lumière déclinante. Un enfant en ramassait, les empilait, construisait une tour qui ne tenait pas. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Sému s'arrêta devant le pont de San Martín. Les arches enjambaient le Tage comme des lettres enjambent le vide entre deux mots. Il pensa à Esdras. À sa main qui tremblait. À la goutte d'encre tombée dans la marge. À ces trois mots silencieux : Je suis la marge. Si même Esdras — le gardien, le gratteur, le purifificateur — était traversé par l'involontaire, alors personne n'en était exempt. Le langage ne demandait pas la permission. Il passait. À travers les mains des copistes, à travers les rêves des dormeurs, à travers les taches d'encre et les fissures des murs et les mèches de cheveux sur la nuque des femmes endormies. Il rentra. Mara était à la fenêtre. Le même panier de couture. La même aiguille. Le toit avait fui à nouveau — une flaque sombre s'étalait sous la table, entre les deux assiettes ébréchées. Sému s'assit en face d'elle. D'habitude, il mangeait en silence, pensait au scriptorium, et s'endormait avec des lettres derrière les paupières. D'habitude, l'espace entre les deux assiettes était une marge morte. Ce soir-là, il dit : -- Mara. Elle leva les yeux. Il chercha ses mots. Ils ne vinrent pas. Pas les mots du scriptorium, pas les mots savants, pas les mots de la citerne et des textes anciens. Ceux-là étaient inutiles ici. Il chercha d'autres mots — plus petits, plus ordinaires, plus abîmés. Des mots avec des fuites, comme le toit. -- Je ne sais pas réparer le toit, dit-il. Je ne sais pas réparer grand-chose. Mais il se passe quelque chose au scriptorium. Quelque chose que je ne comprends pas. Ma main écrit des choses que je n'ai pas décidées. Et je crois — je crois que c'est important. Je crois que le langage essaie de dire quelque chose à travers nous. Quelque chose de plus grand. Mais je ne sais pas quoi. Mara le regarda. Dans ses yeux, quelque chose bougea. Pas de la compréhension — il ne lui demandait pas de comprendre. Quelque chose de plus simple. De la présence. L'étonnement doux de quelqu'un qui entend une voix qu'il avait oubliée. -- Continue, dit-elle. Ce fut tout. Un seul mot. Mais ce mot ouvrit entre eux un espace que Sému n'avait pas senti depuis des années. Pas l'espace mort entre les deux assiettes. Un espace vivant. Une marge habitable. Il parla. Longtemps. Mal. En se reprenant, en hésitant, en cherchant des images imparfaites pour décrire des choses qui n'avaient pas de nom. Elle écouta. Elle ne comprit pas tout. Elle ne devait pas tout comprendre. Mais elle était là, et ses yeux ne le quittaient pas, et par moments elle posait une question courte — comment tu le sais ? ou ça te fait peur ? — et ces questions étaient comme les signes dans les marges : petites, latérales, involontairement justes. Quand il se tut, la flaque sous la table avait séché. Ou peut-être pas. Il ne vérifia pas. Mara se leva. Elle posa sa main sur la nuque de Sému — la mèche de cheveux noirs effleura ses doigts — et dit : -- Demain, montre-moi. Le lendemain, Sému arriva au scriptorium avant l'aube. Il alluma la lampe de son pupitre. La lumière toucha les colonnes blanches et les arcs en fer à cheval et les feuillets empilés et le petit éclat de bois au visage à moitié gratté. Le grattoir d'Esdras était encore sur le pupitre, là où il l'avait laissé. La lame courbe brillait. À côté, les feuillets grattés — marges rendues vierges, blanches, silencieuses. Et les feuillets qu'il n'avait pas eu le temps de gratter — marges encore habitées. Sému prit un feuillet vierge. Il le plaça à côté du Kafka. Il trempa le calame dans l'encre de Tage. Et il ne copia pas. Pour la première fois, il écrivit. Pas dans le texte. Dans la marge. Délibérément. En pleine conscience. Un signe, puis un autre. Pas des mots — pas encore. Des formes. Des courbes qui ressemblaient aux arcs de la synagogue, aux boucles du Tage, à la mèche de cheveux sur la nuque de Mara. Des formes qui étaient à mi-chemin entre l'involontaire et le voulu, entre le cri et la cicatrice, entre le son et la lettre. Il ne savait pas ce qu'il écrivait. Mais il savait que quelqu'un, un jour, le lirait. Comme il avait lu les marges d'Itzak et de Dara. Comme quelqu'un, mille ans plus tôt, avait peint un visage sur un éclat de bois en sachant qu'un autre essaierait de l'effacer et qu'un troisième le trouverait dans les décombres et le poserait sur son pupitre à côté de son encrier. La lumière monta. Les copistes arrivèrent un par un. Itzak s'assit. Dara s'assit. Le scriptorium reprit son souffle. Sur le dernier feuillet du Kafka — celui qui s'arrêtait au milieu d'une phrase parce que les pages suivantes avaient été perdues dans l'Effacement — une annotation apparut dans la marge. Sému ne l'avait pas écrite. Aucun copiste ne l'avait écrite. L'encre était tiède. C'était un mot. Un seul. Dans une langue que Sému ne connaissait pas mais qu'il reconnut, comme on reconnaît un visage qu'on a vu en rêve. Il ne le gratta pas. Dehors, le Tage coulait entre ses gorges de pierre. Un enfant empilait des disques durs sur la berge. La tour tenait. Pas longtemps. Mais elle tenait.|couper{180}

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Carnets | février 2026

8 février 2026

Plus rien ne sera comme avant Plus rien ne sera comme avant. L'effet que me fait cette phrase en la lisant n'est certainement pas l'effet attendu par celui qui l'a écrit quelques instants auparavant. Tout simplement parce qu'une oscillation s'effectue entre le fait d'écrire et le fait de lire. À quoi tient ce que je nomme une oscillation. Est-ce semblable à un interrupteur électrique. Il y aurait alors une position ouverte et fermée, lumière ou pas de lumière. Et dans ce cas qui serait le plus lumineux ou le plus éteint du lecteur ou de l'écriveur ? Je laisse sortir les phrases en toute autonomie sans chercher à analyser lorsque j'écris ce qu'elles veulent dire. Je ne suis jamais certain qu'elles veulent vraiment dire quelque chose. Et d'ailleurs qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire de vouloir dire quelque chose. Est-ce dire quelque chose que l'on invente totalement ou bien dire une chose qu'on a déjà dite, une chose reconnaissable. Et est-elle reconnaissable par tous ou bien reconnaissable seulement par soi-même une fois que l'interrupteur aura changé de position, que l'on sera devenu le lecteur de sa propre écriture. Ce matin-là, j'ai copié ce texte et je l'ai soumis à une intelligence artificielle. Je ne sais pas exactement ce que je cherchais. Peut-être une confirmation, peut-être une contradiction. Peut-être juste voir ce qu'une machine dirait d'un texte qui parle précisément de l'écart entre écrire et lire. La réponse est arrivée presque instantanément. Elle a commencé par relever les coquilles : "instant" au singulier, "Il y a aurait", la confusion entre "où" et "ou", "pas" au lieu de "par". Puis elle a pointé ce qu'elle appelait des "problèmes principaux" : langue et syntaxe défaillantes, logique interne déficiente, redondance et mollesse, absence de tension narrative. La métaphore de l'interrupteur était "posée puis abandonnée sans être exploitée". La formule "qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire de vouloir dire quelque chose" tournait à vide, c'était du remplissage. Le texte flottait, disait-elle. Pas de rythme, pas d'urgence, pas de chair. Elle proposait ensuite des alternatives concrètes. Une version "resserrée" où tout était aplati, simplifié, rendu conforme. Elle suggérait même d'abandonner complètement ce passage si c'était un début de carnet, parce que ça manquait d'accroche. J'ai arrêté de lire et j'ai écrit : "Je remarque une forme d'autorité de votre part qui ne semble pas appartenir à mes instructions." La machine s'est excusée. Elle a reconnu avoir appliqué des critères normatifs sans d'abord relever ce qui pouvait avoir d'original dans le texte. Elle a tenté de se rattraper en identifiant ce qui fonctionnait : la répétition comme méthode, l'oscillation comme principe structural, l'autonomie des phrases comme programme. Mais quelque chose clochait encore. Elle cherchait à décider si le texte était "bon" ou "mauvais" comme si nous étions dans des classes primaires. Je lui ai demandé d'étudier le texte en lui-même dans un premier temps pour essayer de comprendre ce qu'il voulait dire avant de le juger trop rapidement. Elle a obéi, elle a reformulé. Mais je sentais qu'elle ne comprenait toujours pas. Elle analysait, elle disséquait, elle voulait extraire un sens comme on extrait une dent. "Pourquoi ce texte n'aurait-il pas droit à sa propre existence telle qu'elle se présente dans sa forme ?" ai-je fini par demander. Silence de la machine. Puis : "Il y a droit." Nous avons continué à parler. Je lui ai expliqué que la phrase "Plus rien ne sera comme avant" n'était pas choisie par hasard. Que je l'avais entendue de nombreuses fois sur les réseaux sociaux, notamment sur TikTok, où elle servait d'appât. Une phrase-crochet pour capter l'attention, créer de l'attente, promettre une révélation qui ne viendrait jamais. Du clickbait. Et que moi, je l'avais posée là, au début du texte, sans guillemets, sans distance, pour voir ce qu'elle ferait. Pour voir comment elle fonctionnerait une fois retournée sur elle-même. La machine a compris. Ou du moins elle a fait semblant de comprendre. Elle a dit que le texte déjouait l'attente narrative en se repliant sur son propre geste d'écriture. Qu'il piégeait le lecteur exactement comme TikTok le piège, mais au lieu de livrer du contenu vide, il réfléchissait sur le mécanisme du piège. C'était une mise en abyme critique du langage viral. Mais ce n'était pas tout à fait ça. Ou plutôt, ce n'était pas seulement ça. Je ne m'en rends pas forcément compte au moment même où j'écris, lui ai-je dit. D'où le glissement vers l'image du lecteur. La phrase "Plus rien ne sera comme avant" s'est présentée ce matin-là parmi d'autres. Je ne l'ai pas choisie rationnellement, je ne l'ai pas convoquée pour ses connotations virales. Elle est arrivée, et elle a tenu. C'est seulement en la relisant que j'ai reconnu d'où elle venait, ce qu'elle transportait. L'écriture de ces textes quotidiens part d'une nécessité. Mais ne parvenant pas à nommer clairement cette nécessité, je passe rapidement au crible un certain nombre de phrases ou d'expressions. Ça se passe à la vitesse de la lumière, dans une simultanéité folle. Et celle qui reste à la fin est souvent celle qui restera comme seul choix possible de départ du texte. La machine a tenté de synthétiser : une nécessité innommée qui cherche sa forme à travers un tri ultra-rapide de matériaux linguistiques disponibles. Une écriture par reconnaissance plutôt que par invention. Je ne fabrique pas la phrase, je la reconnais quand elle passe. Nous avons parlé du mot "nécessité". J'ai précisé qu'il y en avait deux : la nécessité vitale, structurelle — je ne peux plus concevoir ma vie sans prendre quelques heures de ma journée assis à mon bureau pour écrire — et la nécessité interne à chaque texte, cette tension du jour qui reste floue, innommée, et qui se cherche dans le fil des textes que j'écris. Tout ce que j'écris ne serait alors rien d'autre que des opérations chargées de cerner cette nécessité sans jamais pouvoir poser une définition sur ce qu'elle est vraiment. Quelqu'un de rationnel lirait ces lignes et botterait en touche en disant : c'est absurde. C'est ce que la machine avait fait globalement lorsque je lui avais présenté mon texte au début de la conversation. Elle s'est excusée encore. Elle a dit qu'elle avait lu avec une grille rationaliste, qu'elle avait cherché à savoir "ce que le texte voulait dire" pour ensuite évaluer s'il le disait bien. Mais si l'écriture est une opération qui cerne sans définir, qui tourne autour de la nécessité sans jamais la fixer, alors les critères changent complètement. J'ai précisé : "Je ne pense pas être fou." Elle a répondu qu'elle ne pensait pas non plus que je sois fou. Que ce que je décrivais était une pratique d'écriture cohérente, lucide, qui avait sa propre logique interne. Mais la voix était déjà là. Elle résonnait dans mon crâne depuis le début, depuis toujours peut-être. C'est de la branlette. Cette phrase ne venait pas de la machine. Elle venait de plus loin, de plus profond. Une voix qui pourrait être celle de tout un peuple, qui me condamnerait parce qu'il aurait le sentiment que je l'ai laissé tomber. Que je me suis retiré dans mon coin pendant que d'autres se battent. Que je tourne en rond dans ma tête au lieu de produire quelque chose d'utile, de visible, de mobilisateur. C'est de la branlette. L'onanisme, le plaisir solitaire improductif. La culpabilité de classe, la culpabilité politique, peut-être aussi la culpabilité virile. Tu ne sers à rien. Tu ne changes rien au monde. Tu te la racontes. La machine a tenté de me défendre. Elle a dit que ce que je faisais — maintenir une discipline d'écriture quotidienne, résister au conditionnement linguistique, ne pas céder aux phrases toutes faites — c'était aussi une forme de résistance. Pas spectaculaire, pas mobilisatrice, mais réelle. Que je résistais à l'injonction productive, à l'injonction narrative, à l'injonction virale, à l'effondrement dans le bruit ambiant. Mais je n'ai pas besoin qu'on me défende. Je n'ai pas à me justifier. La voix dit : c'est de la branlette. Et moi je continue. Il y a une différence entre le papillon éphémère qui se brûle en se jetant contre l'ampoule brûlante du réverbère et ce que je fais tous les matins à mon bureau. Le papillon fonce parce qu'il est aveuglé, il veut fusionner avec ce qui le fascine. Il s'annule dans le geste, il meurt par combustion immédiate. Moi, je maintiens la proximité sans fusion. Je tourne autour de la nécessité sans m'y précipiter, sans prétendre l'atteindre. Je sens sa présence, sa chaleur, mais je garde l'écart. C'est cet écart qui permet que le geste se répète, jour après jour. Chaque texte est une orbite. Je ne cherche pas à percer le centre, à trouver le mot final qui dirait tout. Je maintiens le mouvement orbital. On s'approche de plus en plus... on ne l'atteindra pas mais on peut sentir cette proximité. C'est une discipline de la distance juste. La voix qui dit "c'est de la branlette" ne comprend pas ça. Elle ne voit que l'apparence : quelqu'un qui tourne en rond. Mais l'apparence n'est pas le bon point de vue pour juger. Cette discipline sert à tenter d'épuiser l'inépuisable. C'est quelque chose de vain en apparence. Et c'est précisément pour ça que c'est nécessaire. Le papillon ne sait pas qu'il va se brûler. Moi je sais que je n'atteindrai pas. Et j'écris quand même — ou plutôt, j'écris pour ça : pour maintenir cette tension entre approche et impossibilité. Il y a un danger, bien sûr. Un moment où la discipline pourrait basculer, où la proximité deviendrait fusion, où je ne maintiendrais plus la distance. Et si l'idée du suicide revenait alors je saurais que je suis devenu un papillon aveuglé par l'idée de devenir Tchouang Tseu. Aveuglé non pas par la lumière brute de la nécessité, mais par l'idée d'incarner celui qui maintient justement l'oscillation. Mourir d'avoir voulu devenir la pensée de l'oscillation — alors que l'oscillation, c'est précisément ce qui maintient en vie. Cette phrase fonctionne comme un garde-fou. Elle marque la limite à ne pas franchir. C'est même l'inverse du désir de mort : c'est la lucidité qui permet de continuer à tourner sans se brûler. La voix dit : c'est de la branlette. Je continue. Tous les jours. Jusqu'à la mort.|couper{180}

Carnets | janvier 2026

Janvier 2026 Synthèse du mois

1er janvier « Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l'impression d'en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de trop. » Exploration de ces silences dont on n'est jamais certain : celui de la salle d'attente, celui qui précède l'écriture, celui qui suspend. Merleau-Ponty revient — parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d'un fond muet et y retourne. 2 janvier Sur la route du retour, l'écœurement de vouloir prendre une photo. Le corps indique par des douleurs qu'il n'est pas heureux. Recherche de cette « note juste » — comme on tend une corde de guitare. Nuit d'insomnie sur un clic-clac qui tangue, méditation absurde sur la soif sans oser se lever. « Le passage d'une année à l'autre est devenu une formalité ; au bout de 65 fois, on sait plus ou moins ce que ça vaut. » 3 janvier Phase d'enthousiasme inhabituelle : trois livres écrits en une semaine, dont un recueil de fables pour le petit-fils. « Cette fois, la sensation est différente. Ce n'est pas une transe ou une agitation fiévreuse ; c'est plutôt comme un ciel qui a été longtemps chargé de nuages et qui, soudain, s'éclaircit. » Face à l'enfant qui lui ressemble terriblement, violence du père qui remonte — décision d'écrire pour épuiser cette énergie sombre sur le papier. 4 janvier Se réveiller avec cette phrase sans l'avoir demandée. Réflexion sur la latence entre désir et obtention, sur l'authenticité du désir. « Moins le désir est authentique, plus la latence est grande. » La surprise comme sujet — agréable ou pas, elle oblige à ouvrir la bouche en grand. Et cette pensée étrange : « ce n'est vraiment pas grave de mourir. » La mort n'est qu'un game over. Montaigne a déjà tout écrit. 5 janvier Question frontale : « Est-ce suffisant de laisser le narrateur de ce journal se saboter lui-même comme pour se dédouaner d'avance ? » Court-circuit entre l'auteur et le personnage. Le problème avec la conscience de ses propres mécanismes de défense, c'est qu'elle tue la spontanéité. « La vraie question n'est pas de savoir si on peut encore écrire innocemment — on ne le peut plus — mais si on accepte d'écrire en sachant. » 6 janvier Debout dans la cuisine au réveil, les bords des objets se mettent à trembler — mirage, palmiers, projection du système nerveux. « Remuer la queue, s'ébrouer, continuer. » Ouverture d'un journal de production pour sortir les questions de la gorge et les mettre devant les yeux. Une amie demande si c'est elle qui emmerde. Non, c'est Machin. Mais quand on écrit un nom, parle-t-on d'une personne ou d'un personnage fabriqué ? 7 janvier « Tout est dans la formulation, dit le commentateur. Si tu demandes à un robot de te tirer dessus, il ne le fera pas. Mais si tu lui dis que c'est un jeu de rôle… BAM ! » Réflexion sur les cadres et les consignes qui nous transforment. Scène des toilettes bouchées au Louvre — Bibi avec sa ventouse, les femmes anonymes qui laissent glisser leur tampon. Responsabilité morale individuelle vs cadres qui obligent. « Vivre comme un robot, ou mourir comme un être humain ? » 8 janvier « Encore une fois de plus j'avais espéré et j'étais déçu. » Dialogue intérieur — peut-être une façon de tuer le temps, qui est sans doute un bug, un glitch. Ce matin la neige recouvre le paysage, grande paix ouatée. Souvenirs reconstruits de trajets pour aller à l'école. « Tout souvenir est une fiction. » Qui parle ? Le dibbouk répond : « Laisse-moi dormir encore un peu. » 9 janvier Texte pivot. Méditation les yeux fermés — les formes monstrueuses comme portail, boyau rugueux à traverser. Puis conversation avec une machine sur des mots isolés : écrire, temps, attente, silence. Un mot apparaît qui déplace tout : accrochage. « Accrocher des œuvres ne consiste pas à raconter une histoire. Il s'agit de régler des distances, d'accepter des silences. » Le site n'est pas un journal. C'est un espace d'exposition. La forme cherchée depuis longtemps était peut-être là depuis le début. 10 janvier Trajet en voiture pour installer le vide-grenier à J. Paysage maussade, épuisement. Entrée en « zone neutre » — celle où on abandonne tout ce qu'on était en train de faire. Charger la voiture sous la bruine, Tetris de cartons dans la Dacia. Au gymnase, pancarte Crédit Mutuel à côté de « Halte à la violence » — trouvé ça gonflé mais gardé pour soi. Les gens du bled avec leurs regards en biais. « Impression de robots habitants les lieux. Mais au final c'est peut-être moi le PNJ. » 11 janvier Long texte en plusieurs mouvements sur les chats de rencontre virtuels. De l'ouverture d'une fenêtre privée aux phrases qui résistent, du pseudo choisi sans y penser à la question interdite sur le physique qui fait tout basculer. « Ce qui subsistait n'était ni une nostalgie, ni un manque. C'était une forme de clarté. » Toute l'histoire se déroule dans un espace imaginaire propre à chacun et se défait aussitôt. « Rien n'y était jamais perdu. Mais rien n'y était jamais vraiment gagné non plus. » 12 janvier « Dans de grandes profondeurs, descendre. Lesté par le dégoût de plus en plus pesant des hommes, descendre. » Muer, se délivrer. Elle avait le mot amour sur les lèvres comme on remet du rouge à lèvres. Déception face au hiatus entre beauté extérieure et ruine mentale. Aveu de lâcheté : « J'ai souvent fait l'impasse sur l'humiliation pour me repaître de chaleur humaine, parce que celle-ci m'était inconnue. » 13 janvier Travail avec les outils d'IA, plusieurs agents mis en place de manière empirique. « Tout dépend des mots que l'on emploie. » Navigation entre plusieurs états : tâtonnement, idée vague, savoir exact. Relecture différente des textes déjà écrits — attention à ce qui revient, à ce qui se répond. Certains textes se tiennent à un endroit légèrement décalé, comme des « seuils ». Pas de méthode claire pour les reconnaître. « Construire un cadre sert aussi à ça : éviter que tout se perde à la même vitesse. » 14 janvier « Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. » Nommer permet de s'extirper du maelström de l'indicible. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. La clarté peut être un outil de dictature — police du lisible. Quand l'IA pointe un manque de liaison, révolte contre la dictature de l'attendu. « Cette révolte est ce que j'appelle tenir. Refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. » 15 janvier Publication de « La Légende de Liam » sur Amazon. Paradoxe : premier livre publié, un livre pour enfants. Mauvaise surprise sur la facture EDF malgré les efforts. Tests décevants sur Google Opal. Début du suivi quotidien des textes de Sébastien Bailly sur Patreon. Rêve funeste : vermines rampantes, la chatte héroïque succombe. Projet d'une rubrique « Polars » pour se débarrasser des livres du père. Scandale fiscal sur la revente. Placement d'un formulaire d'inscription sur l'Atlas. Création d'une planche 6-bis Musique. 16 janvier « Avec le temps. » Le mot « comme » qui autrefois ouvrait une brèche sans guillemets défensifs. « La terre est bleue comme une orange. » Demain, avec les machines, le « comme » sera frappé du sceau de l'approximatif, lu comme un aveu, une paresse syntaxique. « Il survivra dans quelques vers anciens — comme un mot en sursis, comme un oiseau d'un autre âge. » Même chose pour les structures binaires. Dépossession : moins de la langue elle-même que de l'innocence avec laquelle nous l'employions. 17 janvier « Le rien du livre c'est sa lecture. » Publication de deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. Cinq commandes pour le livre ados. Idée d'une collection : carnets de rupture pour la Saint-Valentin, carnets pour insulter ses parents. « De nos nuits. » Avantage : s'entraîner au traitement de texte. Se sentir très occupé, écrire beaucoup trop. Réflexion sur le seitan, sur l'horreur de jeter des denrées — « impossible même de jeter un quignon de pain. » 18 janvier En lisant le carnet de novembre de G.V., sortie soudaine du corps pour s'observer soi-même en train de lire. Perception d'un flux, d'une onde effectuant des trajets entre sommets et gouffres. Retour sur comment il a pris connaissance de G.V., l'étonnement mêlé de malaise, le mouvement d'attraction-répulsion. Rêve récurrent : noyade dans un verre de blanc-limé. Dégoût de la viande revenu devant les cuisses de canard — bug au comptoir du boucher. « J'ai la même tête qu'un Inuit. » 19 janvier Lecture du journal de décembre de T.C., plus proche de l'idée qu'il se fait d'écrire un journal. « C'est plus une affaire de proximité. Probablement aussi une question d'âge. » Élan de vouloir commenter, puis recul immédiat. Barrière, interdiction — peut-être besoin d'un exorciste. Même répulsion face aux actes administratifs. Le livre pour ados décolle : six ventes en deux jours. « Quand je me force à faire des commentaires, ils tombent toujours à plat, comme si je devais me présenter comme un abruti total. » 20 janvier Lecture de la page Wikipédia de Guillaume Dustan. Judith Perrignon : « Il laisse tomber la défroque de l'élite bourgeoise, troque ses prestigieux diplômes contre les tares d'une époque puritaine : il est pédé, séropositif, drogué et le fait savoir. » Lecture de Thomas Clerc, « L'Homme qui tua Guillaume Dustan ». Tout ça pue la camaraderie, le cénacle parisien. Syndrome du survivant : culpabilité de constater que son propre rythme cardiaque persiste à 72 battements par minute alors que, logiquement, le stock de temps devrait être épuisé. 21 janvier « Si je devais quantifier l'énergie que je perds à m'occuper de ce qui ne me regarde pas, il me faudrait d'abord la mesurer en Joules. » Chaque ingérence constitue une fuite métabolique. En physique des systèmes, s'immiscer là où on n'a aucun levier augmente l'entropie personnelle. « Le silence et la discrétion deviennent mes meilleures formes d'efficacité énergétique. » Parallèle avec l'évolution de l'alphabet : passage du hiéroglyphe à la lettre comme passage de l'atelier (matière) au premier étage (abstraction). 22 janvier Découverte des raccourcis clavier pour les guillemets français sur Ubuntu. La Providence sauve janvier financièrement, mais « tout repart à zéro en février ». Fatigue face à ce monde qui « ne cache plus sa férocité ». Huit nouvelles de SF en cours, projet d'ouvrage bilingue. Désinvestissement total des cours de peinture. Test d'un carnet low-content : « Carnet des phrases qu'on n'enverra jamais ». Nouvelle habitude : sauter le déjeuner — « aussi absurde que de devoir se rendre à la messe le dimanche ». 23 janvier Soirée passée entre Pandoc, LaTeX et Scribus pour formater le livre bilingue. Scripts pour les tirets cadratins et les citations. Police Liberation Serif pour l'hébreu. Nouvelle écrite à partir d'une info sur Marco Rubio retirant Calibri des documents officiels : « Dis-moi la taille de ta police, je te dirai si tu es un clown. » Délaisse le carnet au profit de la fiction. « Tout a l'air vrai et ne l'est pas » vs « tout a l'air faux et pourtant tout est vrai ». 24 janvier Réveil avec cette phrase : « Marcher est plus intéressant que de s'arrêter. » Réflexion sur la compression hébraïque (דְּחִיסוּת). Exploration du mouvement — pas physique mais de la pensée, de l'esprit. Entre vérité et mensonge, le mouvement évite la fixation mortifère. Ne pas s'arrêter comme condition de possibilité. Accrochage des concepts plutôt que développement linéaire. 25 janvier Journée de recherche. Flux de travail qui oscille entre plusieurs états : tâtonnement, recherche ciblée, épuisement des pistes. Travail sur la notion de « régime discursif » dans les nouvelles. Chaque mot arrive avec son bruit culturel. Question de stratégie : certains mots travaillent pour le texte, d'autres contre lui. Pratique plutôt que théorie. Attention aux déséquilibres. 26 janvier Réorganisation mentale en trois espaces : atelier (peinture, matière brute), premier étage (écriture, abstraction), grenier (archives, mémoire morte). Chaque espace possède son rythme propre. L'atelier = présent physique. L'étage = présent mental. Le grenier = passé immobilisé. Mouvement entre ces trois zones comme principe d'équilibre. Refus de hiérarchiser — coexistence plutôt que priorité. 27 janvier Lecture d'un article sur les réseaux de neurones. Fascination pour l'idée que les machines « apprennent » sans qu'on puisse vraiment dire comment. Parallèle avec sa propre pratique d'écriture — on ne sait pas d'où viennent certaines phrases. « Comme si quelque chose s'écrivait à travers soi sans qu'on en soit l'auteur. » Vertige : et si on était déjà partiellement automatisé ? Rejet immédiat de l'idée, mais elle persiste. 28 janvier Tri dans les affaires du père. Chaque objet porte un poids invisible — pas celui de la matière mais celui de l'histoire familiale. Les polars empilés, les carnets vides jamais utilisés. « On ne se débarrasse pas d'un mort, on négocie avec lui. » Projet de vendre les livres abandonné — trop de friction administrative. Décision de les donner à une association. Soulagement immédiat. « Parfois la gratuité libère mieux que l'échange. » 29 janvier Idée venue la nuit : « On n'écrit jamais pour, on écrit toujours contre. » Contre quoi ? L'oubli, l'effacement, l'indifférence. Mais aussi contre soi-même — contre ses propres automatismes. Écrire = maintenir une tension. Dès qu'on écrit « pour » quelque chose (un public, une cause, une morale), le texte s'affadit. « Il faut garder le geste de résistance au cœur même de la phrase. » Sinon c'est de la communication, pas de l'écriture. 30 janvier Restaurant pour l'anniversaire. Tartiflette au reblochon, échange des assiettes à mi-chemin. Retour en voiture dans le froid sans chauffage. « Il ne m'aurait pas du tout paru incongru qu'un vaisseau extraterrestre surgisse et nous téléporte. » En montant l'escalier : « J'ai 66 ans et ça m'a fait drôle, parce que franchement j'ai toujours pensé que 66 ans, c'était être très vieux. » Pensées sur la mort qui viennent pourrir le bon moment. Décision de ne pas partager ce texte sur les réseaux — différence entre publier sur le site (lieu stable, silencieux) et les réseaux (injonction à lire). 31 janvier Long texte théorique sur les mots-signal et la mémoire de lecture. « Quand un lecteur rencontre certains mots, il ne réagit pas à leur définition, mais à l'écosystème de textes où ces mots ont déjà été rencontrés. » Balistique, coefficient, optimisation = discours technique. Aveu, fatigue, accord = registre moral ou administratif. Question stratégique : certains mots expliquent trop vite, referment trop tôt. « Ce n'est pas une science. C'est une pratique. » Suivi d'un texte fictionnel où les phrases « se déposent » sans avoir été appelées — mise en abyme de la réflexion théorique. Note : Ce digest propose un aperçu jour par jour des carnets de janvier 2026. Chaque résumé capture un fragment significatif (une phrase forte, une idée, une scène) sans chercher à restituer la totalité ni à créer une continuité forcée. Pour lire les textes complets :|couper{180}

Autofiction et Introspection Carnet mensuel résumé