fictions
Le scribe de la marge
Sému trempa le calame dans l'encre de Tage. On appelait ainsi le mélange de noir de fumée et d'eau limoneuse que les préparateurs tiraient du fleuve avant l'aube, quand la boue charriait encore des sédiments d'avant l'Effacement. L'encre sentait la terre et le métal. Certains copistes prétendaient y déceler une troisième odeur, plus ancienne, qu'ils ne savaient pas nommer.
La lumière n'avait pas encore atteint son pupitre. Entre les colonnes blanches de la synagogue, l'air était froid et le silence si dense qu'on entendait le frottement des calames sur les pupitres voisins avant même que le jour ne les éclaire. Santa María la Blanca n'avait jamais été un scriptorium. Elle avait été synagogue, puis église, puis ruine, puis refuge. Maintenant elle était le lieu où l'on recopiait ce qui restait du monde. Les arcs en fer à cheval répétaient leur courbe d'une colonne à l'autre comme une phrase qui se cherche sans jamais trouver son point final.
À côté de son encrier, un éclat de bois pas plus grand qu'une paume. Quelqu'un avait peint un visage dessus, il y a très longtemps. Quelqu'un d'autre avait essayé de le gratter. Le visage était encore là. Ni tout à fait présent ni tout à fait effacé.
Sému posa le calame sur le bord du texte source. Un fragment de Kafka — ou de ce qu'on croyait être Kafka. Personne ne savait plus vraiment. Le papier imprimé s'effritait aux pliures, et des lignes entières avaient disparu, emportant avec elles des morceaux de phrases comme un fleuve emporte ses berges. Il était question d'une machine qui gravait des mots sur la peau des hommes. Sému ne possédait ni le début ni la fin. Seulement le milieu — la description de l'appareil, le moment où l'aiguille s'enfonce et où le condamné commence à déchiffrer sa sentence avec son corps.
Chaque matin, Sému avait l'impression de transporter de l'eau dans ses mains.
Il commença à tracer.
Le premier mot vint sans effort. Le deuxième aussi. La main savait. Elle avait appris à ne plus hésiter, à couler dans le sillon des lettres comme le Tage dans ses gorges. Sému aimait ce moment où la pensée s'efface et où le corps seul travaille — le poignet, le souffle, le rythme du calame sur la peau tendue. Il disparaissait. Il devenait le passage.
C'est au milieu de la troisième ligne qu'il le vit.
Dans la marge du feuillet qu'il avait copié la veille, un signe. Trois traits fins, légèrement courbés, qui ne correspondaient à aucune lettre de l'alphabet qu'il utilisait. L'encre était la même. L'épaisseur du trait était la même. C'était son écriture.
Mais ce n'étaient pas ses mots.
Il gratta le signe avec l'ongle. L'encre résista, comme si elle avait eu le temps de s'enfoncer plus profondément que les autres lettres. Il gratta plus fort. Le parchemin s'abîma mais le signe resta, fantôme pâle sous la surface raclée.
Sému regarda autour de lui. Les copistes travaillaient, têtes baissées, dans la lumière oblique qui commençait à descendre des fenêtres hautes. Personne ne levait les yeux. La règle du scriptorium était simple : chacun son pupitre, chacun son texte, chacun son silence. On ne regardait pas le travail des autres. On ne commentait pas. On copiait.
Il retourna à son Kafka. La machine gravait sa sentence dans la chair du condamné. Sému traçait les mots un par un, mais quelque chose avait changé. Sa main hésitait. Comme si le calame cherchait les marges, attiré vers les bords de la page par une gravité latérale qu'il ne comprenait pas.
À midi, la cloche sonna. Les copistes posèrent leurs calames. Sému ne bougea pas. Il attendit que la salle se vide, puis il se leva et fit ce qu'il n'avait jamais fait : il alla regarder les pupitres des autres.
Le premier — celui de Dara, une femme silencieuse qui recopiait des fragments de textes médicaux — était impeccable. Marges vierges. Pas un signe parasite.
Le deuxième — celui d'un jeune copiste dont il ne connaissait pas le nom — pareil. Propre.
Le troisième pupitre était celui d'Itzak, un vieil homme qui travaillait au scriptorium depuis sa fondation. Il recopiait un traité d'astronomie dont il manquait les deux tiers. Sému se pencha sur les feuillets de la veille.
Dans la marge du troisième feuillet, un signe. Pas le même que le sien. Plus anguleux, plus serré. Mais tracé avec la même encre de Tage, la même épaisseur. Et visiblement, la même involontarité — le signe ne prolongeait aucun mot, ne corrigeait rien, n'annotait rien. Il était là comme un caillou au milieu d'un chemin.
Sému sentit le froid monter de ses pieds jusqu'à sa nuque.
Il revint à son pupitre. Il prit le feuillet du jour et celui d'Itzak, les posa côte à côte. Son signe à gauche. Celui d'Itzak à droite. Deux signes différents. Mais quand il les regardait ensemble, en laissant ses yeux se détendre comme on regarde un paysage lointain, les deux signes semblaient s'orienter l'un vers l'autre. Comme deux moitiés d'un mot coupé en deux.
Il entendit un pas derrière lui et remit le feuillet d'Itzak en place. Trop vite. Le parchemin glissa et tomba. Quand il le ramassa, ses doigts touchèrent l'encre du signe marginal.
Elle était tiède.
Le soir, Sému rentra chez lui par les ruelles du quartier est. Le chemin descendait entre des murs de pierre ocre que le lierre disputait aux câbles morts. Des enfants jouaient avec des éclats de verre poli qu'ils appelaient des yeux — les restes d'écrans brisés, usés par le Tage, rendus lisses et opaques comme des galets. Ils les échangeaient selon la couleur. Le bleu valait plus cher. Personne ne savait pourquoi.
Leur appartement occupait deux pièces au-dessus d'un ancien garage dont le rideau de fer avait été fondu pour en faire des outils. Mara était assise près de la fenêtre, un panier de couture sur les genoux. Elle raccommodait le même pantalon depuis trois jours. Ou peut-être qu'elle ne raccommodait rien. Peut-être qu'elle regardait la rue en tenant une aiguille pour se donner une contenance.
Sému posa son sac.
-- Le toit a fui cette nuit, dit Mara sans lever les yeux.
-- Je regarderai demain.
-- Tu as dit ça la semaine dernière.
Il ne répondit pas. Il s'assit sur le tabouret près de la porte. Entre eux, la table. Sur la table, un pain, un bol d'huile, deux assiettes ébréchées. L'espace entre les deux assiettes était le territoire exact de ce qu'ils ne se disaient plus.
Il voulut lui parler des signes dans les marges. Les mots montèrent jusqu'à sa gorge et s'arrêtèrent là, comme l'eau dans un siphon. Comment expliquer à quelqu'un qui se bat avec un toit qui fuit que votre main écrit des choses que vous n'avez pas pensées ? Que l'encre était tiède sous vos doigts ? Que deux signes séparés par trois pupitres se cherchaient comme les moitiés d'un mot ?
Mara raccommodait. Sému mangeait. Le silence entre eux n'était pas le silence du scriptorium — dense, fertile, plein de calames. C'était un silence sec. Un silence de toit qui fuit et qu'on ne répare pas.
Cette nuit-là, Sému ne dormit pas. Il pensait aux signes. Il pensait à la machine de Kafka qui gravait des mots dans la chair. Il pensait à ce que le vieux maître Itzak lui avait dit un jour, des mois plus tôt, en passant, comme on dit une chose sans importance :
Les lettres ne sont pas des signes, Sému. Ce sont des cicatrices. Quelqu'un a crié, il y a très longtemps. Le cri a laissé une marque. On appelle ça un Aleph.
Sému se tourna vers Mara. Elle dormait, le dos tourné. Sa respiration était lente et régulière. Sur sa nuque, une mèche de cheveux noirs formait une courbe qui ressemblait — il cligna des yeux — qui ressemblait à quoi ? À rien. À une mèche de cheveux sur une nuque. Pas tout n'était signe. Pas tout n'était marge.
Ou peut-être que si.
Le lendemain, il y avait trois signes nouveaux dans ses marges. Et cinq dans celles d'Itzak. Et deux — c'était nouveau — dans celles de Dara.
Sému ne gratta plus.
Esdras vint un mardi.
Personne ne l'avait annoncé. Il entra par la porte sud, celle que l'on n'utilisait plus depuis que le linteau avait fissuré. Il la poussa comme s'il connaissait le bâtiment mieux que ceux qui y travaillaient chaque jour. Peut-être était-ce le cas. On disait qu'Esdras avait participé à la fondation du scriptorium, trente ans plus tôt, quand les premiers survivants avaient compris qu'il fallait sauver les textes ou perdre la mémoire du monde. On disait aussi qu'il avait quitté Tolède pour parcourir les autres scriptoria — Lisbonne, Lyon, Tübingen — et qu'il revenait quand quelque chose n'allait pas.
Il portait un manteau de cuir tanné, usé aux coudes mais propre. Ses mains étaient grandes, ses doigts longs et tachés d'encre ancienne, incrustée dans la peau comme des tatouages involontaires. Un ancien copiste. Ses yeux étaient le détail que l'on retenait : clairs, très clairs, d'un gris qui semblait avoir été délavé par trop de lecture.
Il traversa la salle sans regarder personne. Les copistes sentirent son passage comme on sent un changement de pression atmosphérique. Les calames hésitèrent une seconde sur les parchemins, puis reprirent.
Esdras s'arrêta devant le pupitre d'Itzak. Le vieil homme leva la tête. Quelque chose passa entre eux — pas un mot, pas un salut, quelque chose de plus ancien. Esdras prit le feuillet du jour. Il le regarda longuement. Puis il le retourna et regarda les marges.
Son visage ne changea pas. Mais ses doigts se crispèrent sur le bord du parchemin.
Il reposa le feuillet et continua sa marche. Pupitre après pupitre. Il ne regardait pas les textes copiés. Il regardait les marges.
Quand il arriva devant Sému, il ne prit pas le feuillet. Il resta debout, silencieux, les yeux fixés sur l'éclat de bois posé à côté de l'encrier. Le visage à moitié gratté.
-- Où avez-vous trouvé ça ?
Sa voix était basse, précise, sans chaleur ni froideur. Une voix de calame.
-- Dans les décombres du quartier est.
-- Vous savez ce que c'est ?
-- Un morceau de bois peint.
Esdras eut un sourire bref. Pas un sourire de moquerie. Un sourire de reconnaissance — comme un joueur d'échecs qui constate que son adversaire a ouvert avec un coup inattendu.
-- C'est un visage qu'on a voulu effacer. Et qui est resté. Vous trouvez ça beau, n'est-ce pas ?
Sému ne répondit pas. Esdras prit le feuillet de la veille. Il le leva à hauteur de ses yeux délavés. Il regarda la marge. Le signe. Les trois traits courbés que Sému n'avait pas tracés — ou qu'il avait tracés sans le vouloir.
-- Depuis combien de temps ?
-- Une semaine. Peut-être plus. Je ne sais pas.
-- Vous ne savez pas, ou vous n'avez pas voulu voir ?
Il reposa le feuillet.
-- Venez me voir ce soir. Après la cloche. Je serai dans la citerne.
Il s'éloigna. Sému regarda ses mains. L'encre de Tage séchait sur ses doigts. Pour la première fois, il remarqua que les taches formaient un motif qu'il n'avait pas choisi.
La citerne était le ventre du scriptorium. Un réservoir d'eau construit par les Arabes mille ans plus tôt, vidé par les siècles, reconverti en chambre forte pour les textes sources. L'air y était frais et immobile. Des étagères de fer récupéré longeaient les murs de brique. Sur chaque étagère, des piles de papier imprimé, de cahiers, de fragments reliés à la hâte avec de la ficelle et du cuir. Ce qui restait de la bibliothèque du monde.
Esdras était assis à une table de pierre au centre de la salle. Devant lui, une dizaine de feuillets étalés en éventail. Sému reconnut les siens. Et ceux d'Itzak. Et ceux de Dara.
-- Asseyez-vous.
Sému s'assit. La lampe à huile projetait leurs ombres sur les murs. L'ombre d'Esdras était plus grande que lui. Celle de Sému tremblait.
-- Regardez, dit Esdras.
Il disposa les feuillets dans un ordre précis. Les marges se faisaient face. Les signes involontaires de Sému, ceux d'Itzak, ceux de Dara, alignés les uns à côté des autres.
Sému vit ce qu'il avait pressenti sans oser le formuler. Les signes ne se répondaient pas seulement. Ils formaient une séquence. Un signe de Sému appelait celui d'Itzak qui appelait celui de Dara qui renvoyait à un autre signe de Sému. Une phrase circulaire, écrite par trois mains qui ne s'étaient pas concertées.
-- Vous voyez ? dit Esdras.
-- Oui.
-- Savez-vous ce que c'est ?
-- Non.
-- Moi si.
Esdras se leva. Il alla chercher un feuillet sur une étagère du fond. Très ancien. Le papier était jaune et cassant. Une impression mécanique, d'avant l'Effacement.
-- Ce texte a été retrouvé à Lyon il y a douze ans. Un fragment d'une étude linguistique. L'auteur essayait de démontrer que l'écriture manuscrite produit des résidus neuromoteurs — des micro-mouvements de la main qui échappent au contrôle conscient et laissent des traces dans les marges, entre les lignes, sous les lettres. Des traces invisibles à l'œil nu dans un texte unique, mais qui deviennent visibles quand on compare des dizaines de feuillets copiés par des mains différentes.
Il posa le feuillet sur la table.
-- L'auteur appelait cela la graphosphère involontaire. Une couche de langage souterraine, produite par les corps des copistes à leur insu. Comme un rêve collectif qui s'imprime dans l'encre.
Sému regarda les marges alignées. La phrase circulaire des trois copistes. Le rêve collectif.
-- C'est beau, dit-il.
-- C'est dangereux, dit Esdras.
Le mot tomba dans le silence de la citerne comme une pierre dans un puits.
-- Dangereux ?
Esdras s'assit à nouveau. Il joignit les mains — ces grandes mains tachées d'encre ancienne — et parla lentement, comme un homme qui a longtemps réfléchi à ce qu'il s'apprête à dire.
-- Sému, j'ai fondé ce scriptorium. J'ai parcouru six pays pour comprendre comment sauver ce qui pouvait l'être. J'ai vu des bibliothèques entières réduites à trois pages. J'ai vu des copistes devenir fous à force de recopier des textes qu'ils ne comprenaient pas. J'ai vu l'Effacement de près — pas comme vous qui êtes nés après, mais de près, avec l'odeur des serveurs qui brûlaient et le silence qui tombait sur les villes comme de la neige. Et savez-vous ce que j'ai compris ?
-- Non.
-- Que l'Effacement n'a pas été un accident. C'est le langage lui-même qui a saturé. Trop de mots. Trop de bruit. Trop de textes qui disaient tout et son contraire. Les machines amplifiaient le chaos — elles généraient des milliards de phrases par seconde, des phrases grammaticalement correctes et sémantiquement creuses, et personne ne pouvait plus distinguer le signal du bruit. Le monde s'est noyé dans son propre langage. L'Effacement a été une noyade.
Il désigna les marges.
-- Et ceci est le début d'une nouvelle noyade. Ces signes involontaires, cette graphosphère, ces résidus inconscients — c'est exactement le même processus. Du langage non contrôlé qui prolifère. De la marge qui envahit le texte. Du bruit qui recouvre le signal. Si nous laissons faire, dans dix ans, les marges auront dévoré les pages. Les copistes ne sauront plus distinguer ce qu'ils ont écrit volontairement de ce que leur main a ajouté sans eux. Le texte de Kafka que vous recopiez sera contaminé par des phrases que Kafka n'a jamais écrites. Et personne ne saura plus ce qui est de Kafka et ce qui est du rêve de vos doigts.
Il marqua une pause.
-- Je suis venu gratter les marges, Sému. Toutes. Sur tous les feuillets. Et dorénavant, chaque copiste sera inspecté en fin de journée. Les marges devront être vierges. C'est la seule façon de préserver la pureté du signal.
Sému resta silencieux un long moment. La flamme de la lampe oscillait. Sur le mur, son ombre et celle d'Esdras se chevauchaient par instants, comme deux lettres qui se ligaturent.
-- Vous avez peut-être raison, dit Sému. Les marges sont du bruit. L'inconscient est du chaos. Mais dites-moi une chose, Esdras. Le texte de Kafka que je recopie — celui qui parle d'une machine qui grave des mots dans la peau des hommes — ce texte, quand Kafka l'a écrit, il savait exactement ce qu'il faisait ? Chaque mot était contrôlé, calculé, volontaire ?
-- Kafka était un écrivain. Pas un copiste. Ce n'est pas la même chose.
-- Vraiment ? Un écrivain, ce n'est pas quelqu'un dont la main va plus vite que la pensée ? Dont les doigts trouvent des mots que la tête n'avait pas prévus ? Si vous grattez les marges, Esdras, vous grattez exactement le processus qui a produit le texte que vous prétendez protéger. Kafka est fait de marges. Tout texte vivant est fait de marges.
Esdras le regarda longuement. Ses yeux délavés ne cillaient pas.
-- C'est un joli argument, Sému. Mais c'est un argument de scribe, pas de gardien. Mon travail n'est pas de comprendre le langage. Mon travail est de le transmettre intact. Et intact signifie sans ajout, sans parasite, sans rêve. Le rêve est un luxe que nous ne pouvons plus nous permettre.
Il se leva.
-- Demain matin, je commencerai par vos feuillets.
Il sortit. Sému resta seul dans la citerne, entouré de ce qui restait de la bibliothèque du monde. Il prit le feuillet où les trois marges formaient leur phrase circulaire. Il le regarda longtemps. Puis il fit quelque chose qu'il n'avait jamais fait. Il lut la marge à voix haute.
Le son de sa propre voix dans la citerne vide le surprit. Les mots n'appartenaient à aucune langue qu'il connaissait. Mais ils avaient un rythme. Une cadence. Comme un cœur qui bat dans un mur.
Le grattage commença le lendemain à l'aube.
Esdras travaillait lui-même. Il ne déléguait pas. Il avait apporté ses propres outils — un grattoir à lame courbe, très fin, du type qu'utilisaient les relieurs d'avant l'Effacement. Il s'assit au pupitre de Sému et prit le premier feuillet.
Les copistes regardaient en silence. Personne ne protesta. Personne ne proteste jamais quand l'autorité s'exerce avec compétence et calme. Et Esdras était calme. Ses gestes étaient précis. La lame glissait sur le parchemin et les signes marginaux disparaissaient sous un fin nuage de poussière d'encre qui retombait sur la table comme de la cendre.
Sému regardait depuis l'entrée sud. Il avait les mains dans les poches. Dans sa poche droite, le feuillet aux trois marges circulaires. Il l'avait pris dans la citerne pendant la nuit. Le seul feuillet qu'Esdras ne trouverait pas.
Esdras gratta le deuxième feuillet. Puis le troisième. Chaque fois, le signe résistait un instant — la lame devait repasser deux fois, trois fois — puis cédait. La marge redevenait blanche. Vierge. Muette.
Au cinquième feuillet, Esdras s'arrêta.
Sa main droite tremblait.
Pas beaucoup. Un frémissement à peine visible, une vibration du poignet que seul un copiste pouvait remarquer. Sému la remarqua.
Esdras regarda sa main comme on regarde un outil qui se dérègle. Il posa le grattoir. Il fléchit les doigts. Reprit le grattoir. Continua.
Au huitième feuillet, le tremblement avait gagné l'avant-bras.
Au douzième, Esdras reposa le grattoir et se leva. Il alla se laver les mains dans le bassin de pierre près de l'entrée. L'eau rougit légèrement — l'encre de Tage, dissoute, reprenait sa couleur de fleuve. Il revint, les mains mouillées, et reprit son travail.
Au quinzième feuillet, Sému vit quelque chose que personne d'autre ne vit.
Sur le seizième feuillet — celui qu'Esdras n'avait pas encore touché — un signe nouveau venait d'apparaître dans la marge. L'encre était fraîche. Elle brillait dans la lumière oblique.
Ce n'était pas l'écriture de Sému. Ni celle d'Itzak. Ni celle de Dara.
C'était celle d'Esdras.
Esdras prit le seizième feuillet. Il vit le signe. Il reconnut sa propre main. Son visage ne changea pas — il avait trop de maîtrise pour cela — mais ses yeux délavés se fixèrent sur la marge avec une intensité que Sému ne lui avait jamais vue. L'intensité d'un homme qui regarde une fissure dans le mur de sa propre maison.
Il gratta le signe. Sa propre marginalia. Son propre involontaire. La lame passa une fois, deux fois, trois fois. Le signe pâlit mais ne disparut pas entièrement. Une ombre restait, comme le visage sur l'éclat de bois.
Esdras posa le grattoir. Il resta immobile un long moment. La salle entière retenait son souffle sans le savoir.
Puis il fit une chose inattendue. Il prit le calame de Sému, le trempa dans l'encre de Tage, et approcha la pointe de la marge. Sa main tremblait toujours. Il ne traça rien. Il tint le calame suspendu au-dessus du parchemin, à un cheveu de la surface, pendant ce qui parut une éternité. L'encre forma une goutte à l'extrémité de la pointe. La goutte grossit. Elle tomba.
Elle tomba dans la marge et dessina, en s'écrasant, une forme que personne n'avait décidée. Ni Esdras. Ni Sému. Ni la main. Ni la pensée. Une forme née de la gravité et de l'encre de Tage et du tremblement d'un homme qui venait de comprendre que le langage n'obéit à personne.
Esdras regarda la tache. Sému vit ses lèvres remuer. Il ne prononça aucun mot audible. Mais Sému, qui avait passé sa vie à lire les signes, lut sur ses lèvres une phrase qu'il ne comprit que bien plus tard :
Je suis la marge.
Esdras se leva. Il laissa le grattoir sur le pupitre. Il traversa la salle sans regarder personne et sortit par la porte sud, celle au linteau fissuré, celle par laquelle il était entré. Il ne la referma pas.
La lumière du dehors entra dans le scriptorium comme une phrase inachevée.
Sému ne le suivit pas. Il resta debout entre les colonnes blanches. Les copistes, un par un, reprirent leurs calames. Le bruit revint — le frottement doux de l'encre sur le parchemin, le souffle des corps au travail. Itzak ne leva pas la tête. Dara non plus. Le scriptorium continuait. Il continuerait.
Sému s'assit à son pupitre. Le feuillet aux trois marges circulaires était toujours dans sa poche. Il le sortit et le posa à côté du Kafka. La machine gravait des mots sur la peau du condamné. Les marges gravaient des mots sur la peau du texte. Le condamné finissait par lire sa sentence avec son corps. Sému finissait par lire les marges avec ses mains.
Il trempa le calame et reprit la copie. Sa main ne tremblait pas. Elle n'hésitait pas. Mais dans les marges, il le savait, quelque chose continuerait à s'écrire — quelque chose de plus ancien que lui, de plus ancien que Kafka, de plus ancien que les colonnes blanches de la synagogue. Un cri devenu cicatrice devenu lettre devenu cri à nouveau.
Il copia jusqu'à la cloche du soir.
Ce soir-là, il ne prit pas le chemin habituel. Au lieu de descendre par les ruelles du quartier est, il longea le Tage. Le fleuve était bas. Sur la berge, des disques durs polis par le courant brillaient comme des galets noirs dans la lumière déclinante. Un enfant en ramassait, les empilait, construisait une tour qui ne tenait pas. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait. Elle s'effondrait. Il la reconstruisait.
Sému s'arrêta devant le pont de San Martín. Les arches enjambaient le Tage comme des lettres enjambent le vide entre deux mots. Il pensa à Esdras. À sa main qui tremblait. À la goutte d'encre tombée dans la marge. À ces trois mots silencieux : Je suis la marge. Si même Esdras — le gardien, le gratteur, le purifificateur — était traversé par l'involontaire, alors personne n'en était exempt. Le langage ne demandait pas la permission. Il passait. À travers les mains des copistes, à travers les rêves des dormeurs, à travers les taches d'encre et les fissures des murs et les mèches de cheveux sur la nuque des femmes endormies.
Il rentra.
Mara était à la fenêtre. Le même panier de couture. La même aiguille. Le toit avait fui à nouveau — une flaque sombre s'étalait sous la table, entre les deux assiettes ébréchées.
Sému s'assit en face d'elle.
D'habitude, il mangeait en silence, pensait au scriptorium, et s'endormait avec des lettres derrière les paupières. D'habitude, l'espace entre les deux assiettes était une marge morte.
Ce soir-là, il dit :
-- Mara.
Elle leva les yeux. Il chercha ses mots. Ils ne vinrent pas. Pas les mots du scriptorium, pas les mots savants, pas les mots de la citerne et des textes anciens. Ceux-là étaient inutiles ici. Il chercha d'autres mots — plus petits, plus ordinaires, plus abîmés. Des mots avec des fuites, comme le toit.
-- Je ne sais pas réparer le toit, dit-il. Je ne sais pas réparer grand-chose. Mais il se passe quelque chose au scriptorium. Quelque chose que je ne comprends pas. Ma main écrit des choses que je n'ai pas décidées. Et je crois — je crois que c'est important. Je crois que le langage essaie de dire quelque chose à travers nous. Quelque chose de plus grand. Mais je ne sais pas quoi.
Mara le regarda. Dans ses yeux, quelque chose bougea. Pas de la compréhension — il ne lui demandait pas de comprendre. Quelque chose de plus simple. De la présence. L'étonnement doux de quelqu'un qui entend une voix qu'il avait oubliée.
-- Continue, dit-elle.
Ce fut tout. Un seul mot. Mais ce mot ouvrit entre eux un espace que Sému n'avait pas senti depuis des années. Pas l'espace mort entre les deux assiettes. Un espace vivant. Une marge habitable.
Il parla. Longtemps. Mal. En se reprenant, en hésitant, en cherchant des images imparfaites pour décrire des choses qui n'avaient pas de nom. Elle écouta. Elle ne comprit pas tout. Elle ne devait pas tout comprendre. Mais elle était là, et ses yeux ne le quittaient pas, et par moments elle posait une question courte — comment tu le sais ? ou ça te fait peur ? — et ces questions étaient comme les signes dans les marges : petites, latérales, involontairement justes.
Quand il se tut, la flaque sous la table avait séché. Ou peut-être pas. Il ne vérifia pas.
Mara se leva. Elle posa sa main sur la nuque de Sému — la mèche de cheveux noirs effleura ses doigts — et dit :
-- Demain, montre-moi.
Le lendemain, Sému arriva au scriptorium avant l'aube. Il alluma la lampe de son pupitre. La lumière toucha les colonnes blanches et les arcs en fer à cheval et les feuillets empilés et le petit éclat de bois au visage à moitié gratté.
Le grattoir d'Esdras était encore sur le pupitre, là où il l'avait laissé. La lame courbe brillait. À côté, les feuillets grattés — marges rendues vierges, blanches, silencieuses. Et les feuillets qu'il n'avait pas eu le temps de gratter — marges encore habitées.
Sému prit un feuillet vierge. Il le plaça à côté du Kafka. Il trempa le calame dans l'encre de Tage.
Et il ne copia pas.
Pour la première fois, il écrivit.
Pas dans le texte. Dans la marge. Délibérément. En pleine conscience. Un signe, puis un autre. Pas des mots — pas encore. Des formes. Des courbes qui ressemblaient aux arcs de la synagogue, aux boucles du Tage, à la mèche de cheveux sur la nuque de Mara. Des formes qui étaient à mi-chemin entre l'involontaire et le voulu, entre le cri et la cicatrice, entre le son et la lettre.
Il ne savait pas ce qu'il écrivait. Mais il savait que quelqu'un, un jour, le lirait. Comme il avait lu les marges d'Itzak et de Dara. Comme quelqu'un, mille ans plus tôt, avait peint un visage sur un éclat de bois en sachant qu'un autre essaierait de l'effacer et qu'un troisième le trouverait dans les décombres et le poserait sur son pupitre à côté de son encrier.
La lumière monta. Les copistes arrivèrent un par un. Itzak s'assit. Dara s'assit. Le scriptorium reprit son souffle.
Sur le dernier feuillet du Kafka — celui qui s'arrêtait au milieu d'une phrase parce que les pages suivantes avaient été perdues dans l'Effacement — une annotation apparut dans la marge. Sému ne l'avait pas écrite. Aucun copiste ne l'avait écrite. L'encre était tiède.
C'était un mot. Un seul. Dans une langue que Sému ne connaissait pas mais qu'il reconnut, comme on reconnaît un visage qu'on a vu en rêve.
Il ne le gratta pas.
Dehors, le Tage coulait entre ses gorges de pierre. Un enfant empilait des disques durs sur la berge. La tour tenait. Pas longtemps. Mais elle tenait.|couper{180}
fictions brèves
vitrine éditeur