Le Dibbouk

Explorations Littéraires • Carnets • Fictions • Réflexions

"Explorations littéraires. Une lecture critique et créative de la littérature contemporaine."

L'Éditorial du moment

Edito de janvier 2026

Janvier 2026 s’est organisé autour d’une découverte simple, mais décisive : la notion d’accrochage. Elle a permis de désamorcer un conflit ancien — peindre ou écrire — en cessant de poser la question en termes de passage, de justification ou de continuité. Il ne s’agissait plus d’expliquer (…)

Fictions

LA MIGRATION DES STÈLES

Baruch-ben-Zadoc ajusta son calame. Devant lui, sur le pupitre de basalte, deux surfaces : à gauche, le rouleau de cuir de gazelle, souple, odorant. Le (…)

L’ALGORITHME DE LA CENDRE

** english** ### DOCUMENT I : Le Rapport de Routine (L’Éveil) **MINISTÈRE DU VERBE PUR Rapport d’Audit n°88-Beta (…)

Mon ami Paul

Il s’était endormi avec la chatte sur les genoux et il la prend délicatement dans ses mains pour se lever du (…)

Carnets

Décembre 2025 synthèse du mois

### **1er décembre 2025** Et donc te voici en décembre. Le silence vient tout seul. Je pense à une pièce vide : un tabouret au milieu, les murs blancs. — Est-ce qu’on sort jamais de l’abandon ? (…)

Septembre 2025

**[1er septembre](https://ledibbouk.net/1-septembre-2025.html)** — J’écris pour fabriquer un (…)

Art

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. *La terre est bleue comme une orange.* On pouvait écrire cela sans ironie, (…)

Planche 6-bis -Musique

Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La **musique** n’est pas le (…)

14 janvier 2026

Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il (…)

Flux récent

fictions

40 coups de couteau version 2

première version de 2022 ici english version C’est une chance qu’on ne filme pas les procès. Une chance pour moi, en tout cas, puisque je viens de trouver du travail. Un petit journal local avait besoin d’un dessinateur judiciaire pour l’affaire qui a agité toute la ville — il y a un ou deux ans maintenant, je ne me souviens plus très bien. Un quadragénaire a poignardé sa maîtresse quarante fois et passe ce matin en cour d’assises. C’est une chance qu’on ne filme presque jamais les procès, parce que si c’était le cas, la monstruosité glisserait dans une forme de pathos si proche de la banalité crue que ce serait insupportable. Cela n’ajouterait rien à la bêtise humaine, et n’en rehausserait certainement pas la grandeur. L’aspect purement documentaire nous laisserait au bord du vide, désemparés, simplement parce qu’on s’est habitués à assimiler l’image animée à la réalité. J’ai préparé mon matériel : quelques tubes d’aquarelle, ma palette de voyage, deux pinceaux, ma planche à dessin et une liasse de papier. Je suis maintenant installé un peu en retrait, au premier rang. J’observe l’homme au box des accusés. C’est un homme ordinaire. Il pourrait très bien être moi. Des cheveux qui se font clairsemés, une bouche sensuelle, de petits yeux qui peinent à s’ouvrir complètement sur le monde. Le procureur énonce les faits d’une voix pompeuse — la voix de la République, j’imagine —, et je le croque rapidement, en pensant à mon confrère Daumier. Puis vient le tour de l’avocate de la défense, une blonde dont les gestes amples libèrent des nuages de Chanel n°5 dans l’air. Je la dessine dans le même esprit. L’accusation et la défense me paraissent n’être que des personnages de Guignol, si chers à la ville où se tient le procès. « Accusé, levez-vous. Avez-vous quelque chose à déclarer ? » demande le président, un petit homme sec, tranchant comme un gourdin. « Je ne pouvais pas vivre sans elle. » Un léger murmure parcourt la salle d’audience. Quarante coups de couteau pour cette seule raison doivent paraître absolument insupportables à l’assistance. Personnellement, je n’en suis pas loin de trouver cela risible. Complètement ridicule. S’il n’y avait pas eu de cadavre, ce le serait entièrement. Ridicule. Le mot fait dévier mon crayon soudain vers la caricature ; j’exagère. Heureusement, la peinture permet ensuite de rétablir l’équilibre, d’apporter cette touche de réalisme que les lecteurs aiment. Je me demande si je pourrais moi-même commettre un tel acte. À bien y réfléchir, ne l’ai-je pas déjà commis ? Virtuellement, du moins. À l’époque où j’avais son âge et où l’idée de perdre la femme que j’aimais me hantait jour et nuit. Ce qui n’est plus le cas. Vingt ans plus tard, on en sait un peu plus sur les raisons du désespoir, sur ce qu’on appelle l’amour, aussi. Et pourtant, on ne tue plus les gens comme ça par amour une fois passé quarante ans. Sans doute parce qu’on a compris entre-temps que ce n’était pas de l’amour du tout. On réalise à quel point on a été pathétique, et on n’a plus qu’une envie : se terrer et se taire, écrasé par sa propre bêtise. L’orgueil et la vanité — ces faux amours qu’on découvre en soi les rongent aussi sûrement que de l’acide. « Georges ? C’est toi ? » Une femme me saisit la manche dans la cage d’escalier. Je reconnais la voix aussitôt, me retourne, et vois une vieille dame qui me sourit. « Ah. C’est toi », dis-je, comme on capitule après une défaite, la queue entre les jambes. « Ça fait combien de temps ? » dit-elle. « Vingt ans au moins… » « Vingt ans, oui », réponds-je, en essayant de rendre cela aussi évasif que possible. Et je pense à toutes ces années comme à autant de coups de couteau que moi aussi, j’avais portés à quelque chose — sans doute à une part de moi-même que j’avais crue sacrée autrefois. « Je suis pressé », dis-je soudain, malgré moi. « Il faut que j’y aille. » Et je m’en vais comme ça, sans me retourner, en serrant les dents si fort que j’ai l’impression qu’elles pourraient se briser.|couper{180}

fictions brèves

fictions

Forty Stab Wounds

french version It’s a stroke of luck that trials can’t be filmed. A stroke of luck for me, at least, since I’ve just found a job. A small local paper needed a courtroom sketch artist for the case that stirred up the whole town—one or two years ago now, I can’t quite remember. A man in his forties stabbed his mistress forty times and is being tried this morning. It’s a stroke of luck that trials are almost never filmed, because if they were, monstrosity would slip into a kind of pathos so close to crude banality it would be unbearable. It wouldn’t add anything to human stupidity, and it certainly wouldn’t elevate its grandeur. The purely documentary aspect would leave us standing at the edge of a void, helplessly confused, simply because we’ve grown used to equating moving images with reality. I prepared my gear : a few tubes of watercolor, my travel palette, two brushes, my drawing board, and a stack of paper. I’m now seated slightly back, in the front row. I observe the man in the defendant’s box. He’s an ordinary man. He could easily be me. Thinning hair, a sensual mouth, small eyes that struggle to open fully onto the world. The prosecutor recites the facts in a pompous voice—the voice of the Republic, I imagine—and I sketch him quickly, thinking of my colleague Daumier. Then it’s the defense attorney’s turn, a blonde woman whose sweeping gestures release clouds of Chanel No. 5 into the air. I sketch her in the same spirit. The prosecution and the defense strike me as nothing more than characters from a Guignol puppet show, so dear to the city where the trial is taking place. “Defendant, please stand. Do you have anything to say ?” asks the judge, a small dry man, sharp as a club. “I couldn’t live without her.” A faint murmur runs through the courtroom. Forty stab wounds for that reason alone must seem absolutely unbearable to the audience. Personally, I’m not far from finding it laughable. Completely ridiculous. If there weren’t a corpse involved, it would be entirely ridiculous. Ridiculous. The word sends my pencil drifting suddenly toward caricature ; I exaggerate. Fortunately, paint allows you to restore balance afterward, to bring in that realistic touch readers like. I wonder whether I could commit such an act myself. Come to think of it, haven’t I already committed it ? Virtually, that is. Back when I was his age and the idea of losing the woman I loved haunted me day and night. Which is no longer the case. Twenty years later, you know a little more about the reasons behind despair, about what people call love, too. And yet you don’t kill people like that out of love once you’ve passed forty. Probably because by then you’ve understood that it wasn’t love at all. You realize how thoroughly pathetic you were, and all you want is to crawl underground and shut up, overwhelmed by how stupid you’ve been. Pride and vanity—those false loves you discover in yourself corrode them as surely as acid. “Georges ? Is that you ?” A woman grabs my sleeve in the stairwell. I recognize the voice at once, turn around, and see an old woman smiling at me. “Oh. It’s you,” I say, the way one surrenders after a defeat, tail between his legs. “How long has it been ?” she says. “Twenty years at least…” “Twenty years, yes,” I reply, trying to make it sound as evasive as possible. And I think of all those years as so many knife blows I, too, had driven into something—probably a part of myself I once believed to be sacred. “I’m in a hurry,” I say suddenly, despite myself. “I have to go.” And I leave just like that, without turning back, clenching my teeth hard enough to feel like they might crack.|couper{180}

fictions brèves

Carnets | février 2026

6 février 2026

J’ai bien l’impression que tout ça ne va pas s’améliorer. D’un autre côté, ça pourrait être pire. J’aurais quand même préféré une fin du monde plus rapide, quelque chose de clair et net, plutôt que cette espèce d’agonie lente et puante. Heureusement que je ne regarde pas la télé. Ce serait douloureux en plus d’être totalement débile. Par contre, j’ai vu passer quelques vidéos YouTube sur la commission d’enquête de F. T. Eh bien, le moins qu’on puisse dire — si tout cela est vrai bien sûr, si ce n’est pas encore une énième provocation pour nous flanquer plus bas que terre, si tout cela est sourcé comme on le dit aussi — c’est que tout ce beau monde vit grassement aux frais de la princesse, et sans vergogne. J’adore cette expression : aux frais de la princesse. Mais je n’ai rien d’une princesse, je tiens à le préciser. Ce que l’on pourrait penser aussi, pendant que j’y suis, c’est que le diable est de retour. On dit ça quand on a cru qu’il était parti, voire qu’il n’existait pas. Mais là, quand même, c’est difficile d’imaginer qu’il n’est pas tout à fait réel et tangible. Si tout est vrai. Si ces gens ont véritablement violé des enfants, des nouveau-nés, et qu’ils les ont bouffés. Comment ne pas y croire. Ensuite, on peut prendre les choses autrement, faire un pas de côté, regarder avec un autre point de vue. Et si tout cela n’était encore qu’un énorme mensonge pour tester notre réactivité ? Que ces gens puissent faire autant de choses dégueulasses et qu’on soit tellement anesthésiés qu’on ne réagisse même plus à leurs méfaits effroyables, pas plus qu’à une fin du monde, pas plus qu’à rien, finalement. Ce qui est le bon moment pour revenir à ma théorie : nous sommes morts depuis des milliers d’années, on attend juste de se retrouver face à cette évidence. Espérons qu’on n’en soit pas trop loin. La bonne nouvelle — c’est que s’il existe, le contraire aussi. On pourra reprendre notre rythme binaire pour accompagner le désastre : tic-tac, tic-tac, oui non, p’têt ben que oui, p’têt bien que non, gauche droite, droite gauche… Vite, sus à Tzara, me dis-je donc tout haut en débouchant l’évier encore bouché ; il semble que ce soit la littérature adéquate. Là où nous sommes sommés d’expliquer, d’analyser, de prendre position, Tzara court-circuite. Il sabote la logique avant qu’elle ne devienne oppressive. Dans un monde saturé de récits totalisants, ça fait du bien. En regardant une de ses photographies, le monocle me fit penser à Danielle Collobert, à l’œil qui regarde par le trou de la serrure et qui tombe sur l’œil qui regarde par le trou de la serrure.|couper{180}

Carnets | Construire

## construire #05 | liquider le gêneur

L’œil s’appuya contre le trou de la serrure et ne vit rien du tout : c’était tout noir. L’était-ce vraiment ? Peut-être était-ce tout blanc. En tous les cas, une décision fut prise (assez hâtivement) : ce n’était pas gris. Le fait que ce ne puisse être gris éliminait quelque chose (liquidait ?). Il était clair désormais, pour ce qui se trouvait derrière cet œil — une conscience, une inconscience, une cavité orbitale, une tête de con — que l’intention d’éliminer un gêneur réduisait le choix à une simplicité élémentaire. Soit ce que l’on pouvait voir au-delà de ce trou de serrure serait noir, soit blanc. L’œil roula d’aise dans son propre trou du cul. Il exultait. Comme la vie était simple, ainsi. Il s’écarta un instant, car le plaisir était trop vif et l’œil n’y était pas habitué. Il ne fallait surtout pas s’oublier. Jouir n’importe comment, n’importe où. Cela, l’œil — ou plutôt ce qui transitait au travers du nerf optique reliant une matière grise vieillissante à l’au-delà bien tranché (en rondelles) — se le refusait, devait se le refuser. Mais tout de même. Si personne ne regardait, on pourrait… Et l’œil, dans son petit coin, exulta ; il lâcha une toute petite larme de joie. Ce n’était certes pas grand-chose. C’était peut-être un début. Il suffirait sans doute d’un peu d’opiniâtreté pour parvenir, un de ces quatre, à pleurer comme une Madeleine.|couper{180}

Ateliers d’écriture