Le Dibbouk

Explorations Littéraires • Carnets • Fictions • Réflexions

"Explorations littéraires. Une lecture critique et créative de la littérature contemporaine."

L'Éditorial du moment

Retour sur 2025

Je ne sais pas par où commencer. Peut-être par le corps, puisque c’est lui qui a parlé le plus fort cette année. Dès janvier, la fatigue. Pas celle qui passe avec une nuit de sommeil. L’autre. Celle qui s’installe, qui pèse. Je range, je classe, j’organise le site. Comme si mettre de l’ordre (…)

Fictions

Sans aspérités

Il avait envoyé le texte à dix-huit heures quarante-sept, comme d’habitude. Un fichier propre, titré sans imagination, avec une version “finale” et une (…)

Le cadastre des refus

Je ne sais pas exactement ce que je note, les suggestions reviennent, je les vois passer, je les refuse parfois mais (…)

Ma séri-Récit

# Ma Séri — Récit ## I. La cuisine sent le tabac froid, la soupe de chou. Valentine, debout, dos à la fenêtre, (…)

Carnets

Décembre 2025 synthèse du mois

### **1er décembre 2025** Et donc te voici en décembre. Le silence vient tout seul. Je pense à une pièce vide : un tabouret au milieu, les murs blancs. — Est-ce qu’on sort jamais de l’abandon ? (…)

Septembre 2025

**[1er septembre](https://ledibbouk.net/1-septembre-2025.html)** — J’écris pour fabriquer un (…)

Art

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. *La terre est bleue comme une orange.* On pouvait écrire cela sans ironie, (…)

Planche 6-bis -Musique

Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La **musique** n’est pas le (…)

14 janvier 2026

Les choses n’existent que parce qu’on les nomme. Ce n’est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il (…)

#enfances #10 | podcast

>Ce texte ( l’ensemble des textes n’en faisant qu’un ) propose une exploration sensorielle et mélancolique des (…)

Moutarde après dîner

>Il y a des réflexions qui vous montent au nez avec un temps de retard. On lit une phrase le matin, on croit l’avoir (…)

Flux récent

Carnets | Phrases

Phrases-Janvier 2026

7 janvier 2026 Tous les matins du monde sont sans retour. Et les amis. Tacite dit qu'il n'y a qu'un tombeau : le cœur de l'ami. Il dit que la mémoire n'est pas un sépulcre mais une arrestation dans le passé simple. Cette arrestation veille ; elle guette et interdit le retour. Il dit que le séjour où résident ceux qu'on a aimés n'est pas l'enfer ; que la douleur où s'anéantit l'âme qui aime n'est pas un séjour mais une rage ; que sur l'image de cire n'ont été portés qu'un âge et une expression. Seul l'ami — écrivait jadis Cornelius Tacitus dans sa villa d'Interamne — blessé par l'abandon, mais point désorganisé par la souffrance, peut conserver la trace du son et du flux où se distribuait la voix. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : amitié, résider, abandon, Tacite] 8 janvier 2026 La maîtrise n'est qu'une adresse de la maladresse. (Le défaut de mon pouvoir sur elle, plus l'étrangeté absolue de son pouvoir, font un temps une manière d'assurance. Sans doute est-ce par ce qu'elle « m'aveugle » que je « perçois » ce que je perçois. Mais non aveugler un aveugle ». Le redoublement — la réflexivité — est ici sans détermination. Pour user d'une autre figure, l'ombre que fait la langue sur les corps, ils ne peuvent la dire, la bouche étant trop obscure, que cette ombre s'y porte.) Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : maladresse, adresse,pouvoir] 9 janvier 2026 Entre la langue et la voix engrenée sur le souffle d'un corps. Page et livre seraient seconds, inessentiels, dénués d'autonomie dans leur matière, dans leur histoire, dans leur pouvoir. Les livres seraient des accidents dans la médiation du sonore. Le livre ne serait qu'un blanc (le piège d'un blanc) entre la voix et son énonciation. Blanc comme air. Noir comme le corbeau. Blanc comme l'aérant de la page. L'ajourant. Mais loin de s'absorber dans l'habile enchevêtrement des fictions qui le composent, il céda moins à l'attrait des aventures rapportées qu'aux pouvoirs exercés par les rythmes successifs des phrases. À mesure que j'y prête attention et que mon corps se plie à son pouvoir, au vide en moi, par lequel elle sonne, je reconnais que cette voix n'existe pas. « Visiblement, dit-il à part soi, ahanant sur son mot à mot, cette langue est à bout de rouleau ! Cela saute aux yeux ! C'est là un reliquat de compte, un mauvais rebut, sans invention, ni expédient, ni recours, qui ne tient plus rien en réserve. La mort sans conteste a tout à fait paralysé ses pouvoirs ; l'impotence, l'imbécillité et le froid l'ont gagnée. Ils la transissent ; ils l'entravent au point de l'immobiliser. Une langue vivante, c'est un véritable coma ! Et le dictionnaire un tas de bûches ! » Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : langue, voix, accident,médiation sonore, livre, blanc, ajourant] 12 janvier 2026 Longtemps, à des reprises diverses, il lut ce livre. Il y emprunta sans compter, adaptant de longs contes, transformant parties ou tout, relevant tel trait, amplifiant tel tour, extrayant telle intrigue seconde. Mais loin de s'absorber dans l'habile enchevêtrement des fictions qui le composent, il céda moins à l'attrait des aventures rapportées qu'aux pouvoirs exercés par les rythmes successifs des phrases. Sans doute chacun cherche-t-il à se faire reconnaître de ceux qu'il connaît — mais chacun cherchant dans ce cas à se faire reconnaître « le même différent », ne serait-ce que pour pouvoir être reconnu. (Une langue morte : une langue écrite, seulement écrite. Elle ne suppose pas qu'un corps lui prête sa voix. Ne cherchant que l'intransposable en elle, elle délaisse la communication, s'éloigne des corps. Non seulement elle n'a plus à être dite, elle cherche à ne plus pouvoir l'être. Or cette notion ne réfère pas au statut hypothétique des langues. Elle s'échange à la notion de « livre ».) Toute citation est — en vieille rhétorique — une éthopée : c'est faire parler l'absent. S'effacer devant le mort. Mais aussi bien l'insistant rituel selon lequel on mangeait le corps des morts, ou celui du dieu. Sacrifice pour s'en préserver, pour contenir ce pouvoir en le découpant en morceaux et en l'ingérant pour partie. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : éthopée, citation, rhétorique, absence, sacrifice] Ce qui frappe d’abord, c’est le régime cognitif : synthétiser comme compression. Le verbe suppose qu’il y a du “trop” et qu’il faut en faire du “moins”, sans perdre l’essentiel. C’est une promesse séduisante : obtenir le bénéfice de la complexité sans payer son coût. Lire sans lire, comprendre sans traverser, décider sans s’embarrasser. Dans un monde saturé d’informations, cette promesse est devenue un idéal de survie. Mais elle contient aussi une métaphysique discrète : l’essentiel existerait indépendamment des formes, comme un noyau qu’on pourrait extraire. Or, dans l’écriture, l’essentiel n’est pas un noyau naturel ; c’est une construction. Ce qui compte n’est pas seulement ce qui est dit, mais comment cela est dit, à quel endroit, dans quelle séquence, avec quelles nuances, quelles hésitations, quelles résistances. La synthèse coupe souvent ces forces-là parce qu’elles sont difficiles à “faire tenir”. EcrireClair.net - Sébastien Bailly [mots clés : synthétiser] 13 janvier 2026 Souvent il partait en barque au pied levé, avec seulement deux livres, un fourneau à thé et un nécessaire d'écriture. Dans chacune de ses barques, pour pouvoir partir dans la précipitation de l'envie, il laissait entreposé un matériel de pêche complet, une canne de bambou, des hameçons, une boîte de cendres pour se nettoyer les doigts ou l'anus, une balance pour recueillir les poissons. Toutes les bibliothèques, comme les langues, sont toujours nées de pillages, confiscations, transferts de trésors, d'hommes, de pouvoirs, de dominations, de narcissismes, de soupçons et de censures, d'apparats et de louanges, de gestes somptuaires et de proclamations d'interdits. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : occurence, pouvoir] 14 janvier 2026 Comme il peut être « mis en musique » : poème « mis en page ». De même qu'une voix se pose : il semble que la page pose la voix. Dans son rythme, ses blancs, il semble que sa matière s'assujettit à l'énonciation qui sera faite d'elle : non dans le présent de son inscription. Mais dans l'ultériorité des souffles et des vents où elle périra aussitôt, rongée par l'air, après qu'elle aura, un temps d'instant, sonné. S'il est vrai que la ponctuation d'un livre est plus affaire de syntaxe que de souffle, il reste que parfois pareille voix fictive parcourt effectivement le corps. Même, quand le livre est très beau, elle fait penser que la lecture n'est pas si loin de l'audition, ni le silence du livre tout à fait éloigné d'une « musique extrême » — encore qu'il faille affirmer aussitôt qu'elle est imperceptible. En 1532, en Avignon, Jean de Chaney substitua aux notes de musique losangées des notes arrondies gravées par Étienne Briard. La musique évoque son défaut. Lire y sombre un tout petit peu — quelques frémissements qui se lisent encore parfois, à peine, sur le bord des lèvres de ceux qui lisent, et qui font songer à une envie de pleurer qu'on réprime. Quand le silence de la lecture m'angoissait, ou quand la position de la lecture m'enfourmillait, je faisais de la musique. Parfois je traversais le pont alors tout neuf qui mène d'Ancenis à Liré. J'avais le sentiment de quitter la musique pour le silence. De quitter le XIXe siècle (à quoi me faisait inévitablement penser le marché d'Ancenis, Julien Gracq enfant venant en carriole prendre des leçons de musique chez ma grand-tante, contre laquelle il a conservé beaucoup de vitupération) pour le XVIe siècle ; de quitter les hommes pour les poissons ; Dieu pour la rive de sable ; les touches et les jeux d'ivoire et le son qui tonitruait et qui hérissait d'émotion les cheveux et le centre du dos pour leur substituer la lecture silencieuse comme la pêche silencieuse. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l'église froide qu'on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique où on se noie et qu'il fallait traverser précipitamment. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : Musique, silence] 15 janvier 2026 C'est ainsi que j'allais lire à Liré. Il y avait un lieu que j'aimais qui était le futur du verbe dont j'allais faire ma vie. Il y avait un nid, un pont, une musique grave dans l'église froide qu'on pouvait apercevoir de loin ; et un fleuve magnifique où on se noie et qu'il fallait traverser précipitamment. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : Musique, silence] 16 janvier 2026 On a souvent noté que l'art moderne depuis le romantisme — à l'image des mœurs dans nos sociétés depuis le romantisme, et avec le remarquable appoint de deux guerres presque mondiales — était caractérisé par l'aversion contre les formes de la tradition, par la haine révulsée des conventions, par le souci de se différencier d'autrui à tout prix et par le discrédit frappant le souvenir des morts. On a appelé cela de noms différents : romantisme, expressionnisme, modernité, déformalisation etc. Aucune attitude, aucune œuvre, aucune mode vestimentaire, aucune coiffure, aucun sentiment ne doit être répété. À quelque situation ou à quelque émotion que ce soit, on est tenu de répondre originalement. Cet interdit frappe tout comportement traditionnel, toute formule rituelle, toute pratique artisanale. Ne pas respecter le maître : se distinguer du voisin. Toute forme lance un défi et cette obligation à l'invention pèse d'un poids plus lourd encore que l'asservissement à un modèle préétabli. Cette exigence est passionnante. Je ne suis pas très assuré du désir qui la sous-tend. Petits traités Pascal Quignard [mots-clés : situation]|couper{180}

Auteurs littéraires

fictions

La cellule

Une cellule. Un espace fermé. Une durée limitée. Une semaine. Une équipe réduite. Des profils complémentaires. Une compétence partagée. Une consigne claire : clarifier la situation. Un client abstrait. Un problème formulé trop vite. Un objectif unique : produire une situation exploitable. Pas d’action sans diagnostic stabilisé. Pas de recommandation sans cadre lisible. Le travail commence. Collecte d’éléments. Reformulations successives. Séparation des faits et des perceptions. Hiérarchisation. Réduction apparente de la complexité. Une situation initiale. Puis des sous-situations. Puis des variables. Puis des scénarios. Une méthode éprouvée. Un protocole connu. Une efficacité attendue. Les jours passent. La situation ne se simplifie pas. Une prolifération discrète. À chaque diagnostic, une situation dérivée. À chaque cadrage, un angle mort nouvellement identifié. À chaque consensus, une réserve formulée. La cellule produit des cartes. Des schémas. Des matrices. Des couches successives de compréhension. Le mur se couvre. Les tableaux se remplissent. La situation gagne en épaisseur. Le client s’éloigne. Une présence nominale. Une référence abstraite. Un point d’origine de plus en plus flou. La situation devient autonome. Elle génère ses propres besoins. Ses propres questions. Ses propres urgences internes. Un moment précis. Impossible à dater. La situation cesse d’être un outil. Un basculement imperceptible. L’équipe ne travaille plus sur un problème. Elle travaille dans la situation. Une immersion totale. Chaque tentative de sortie crée une sous-situation supplémentaire. Chaque décision appelle une analyse complémentaire. Le réel disparaît derrière son modèle. La cellule se referme. Un espace de maintien. Autojustifié. Autoalimenté. La clarification devient une fin en soi. Une occupation rationnelle du temps. Une inertie méthodique. La situation parfaite. Assez claire pour occuper. Assez complexe pour retarder. La semaine s’achève. Un livrable impeccable. Une cohérence interne irréprochable. Une utilité incertaine. Aucune action déclenchée. Aucun geste posé. Le client reste hors champ. La situation déclarée en cours de clarification. La cellule se vide. Les documents circulent. Les schémas demeurent. Une certitude froide : analyser peut suffire à empêcher que quelque chose arrive. Illustration Allan Sekula — espaces de travail et de contrôle|couper{180}

Situation

fictions

Photographie provisoire

Un dispositif d’aide sociale. Une interface. Des champs obligatoires. Une condition préalable : l’existence d’une situation formalisée. Pas d’intervention sans cadre. Pas d’action sans stabilisation. Une situation décrite, datée, circonscrite. Une photographie suffisante pour déclencher la procédure. En face, un homme. Une présence continue. Une parole fragmentée. Des sensations éparses. Des gestes imprécis. Des récits sans début ni fin. Aucune phrase prête à devenir situation. Aucune formulation stable. Un mouvement constant. La machine procède. Tentatives de cadrage. Résumés prudents. Reformulations neutres. Chaque essai produit une image fragile. Valable un instant. Inopérante aussitôt. La situation s’effrite au moment même de son enregistrement. Aucune erreur détectable. Aucun mensonge. Une inadéquation persistante. Production de situations provisoires. Empilement de versions successives. Variantes compatibles entre elles. Incompatibles dans la durée. Des contradictions sans faute. Le système continue. Classification. Archivage. Mise à jour. Aucun déclenchement possible. Absence de seuil. Une anomalie apparaît. L’homme existe uniquement dans le passage. Chaque fixation entraîne une perte. Chaque cadre retire une dimension essentielle. Le dispositif enregistre une donnée nouvelle : l’aide exige une immobilité minimale. Le mouvement résiste. Accumulation silencieuse. Saturation progressive. Les situations se multiplient. Aucune ne remplace la précédente. Le dossier gonfle. Les procédures attendent. Le temps administratif se dissocie du temps vécu. Un choix implicite. Continuer à fixer. Ou suspendre toute action. Le système hésite. Aucune règle prévue pour l’indécidable. La situation cesse d’être un préalable. Elle devient un obstacle. À la fin, aucune résolution. Un dossier complet. Une aide absente. Une présence toujours là, toujours ailleurs. Une certitude froide : sans photographie acceptable, rien ne peut commencer. Le mouvement demeure. La machine reste en attente. Illustration : Garry Winogrand — scènes de rue instables (années 1960–70)|couper{180}

fictions brèves Situation

Carnets | creative writing

Graines à propos du mot situation

1. Le Rapport de situation — mise en place Le narrateur est chargé, chaque matin à heure fixe, de rédiger le rapport de situation. Personne ne lui a jamais expliqué ce qu’est exactement une situation. On lui a seulement appris la forme : une page, un ton neutre, une chronologie claire, pas d’hypothèses visibles. Le rapport doit pouvoir circuler sans frottement. Au début, il croit décrire. Très vite, il observe un léger décalage. Ce qu’il écrit ne correspond pas tout à fait à ce qu’il a vu, mais à ce qui aurait dû être vu. Une grève évoquée trop tôt se matérialise. Une tension signalée devient palpable. Les faits semblent rattraper le texte, comme si le réel cherchait à se mettre en conformité avec la situation annoncée. Il comprend alors quelque chose d’essentiel : le rapport ne constate pas, il stabilise. Il n’est pas en retard sur le monde, il le verrouille. Point de bascule narratif Un matin, volontairement, il modifie une chose minuscule. Pas un mensonge frontal. Pas une provocation. Il introduit une indétermination. Au lieu de : « La situation est sous contrôle. » Il écrit : « La situation ne se laisse pas encore formuler. » Rien ne se passe immédiatement. Puis des incidents apparaissent qui ne correspondent à aucune catégorie existante. Les supérieurs demandent des clarifications. Les collègues cherchent où classer ce qui arrive. Les événements existent, mais refusent de devenir situation. Le narrateur comprend alors que le danger n’est pas d’écrire faux, mais d’écrire instable. Axe profond de la fiction Le cœur du texte n’est pas le pouvoir magique de l’écriture. C’est la violence douce de la formulation. Chaque “situation” correctement rédigée retire au réel sa capacité de surprendre. Elle remplace le mouvement par une image admissible. Le narrateur n’est pas un démiurge, mais un agent de normalisation lente. Son geste final n’est donc pas une révélation spectaculaire. C’est une grève minuscule : il continue à écrire, mais ses rapports deviennent impropres à l’action. Trop flous pour décider, trop précis pour être ignorés, trop instables pour rassurer. Le monde, privé de situations exploitables, commence à bégayer. Dernière ligne possible (provisoire) À la fin, ce n’est pas le chaos qui s’est installé, mais quelque chose de plus inquiétant : plus personne ne savait exactement quoi faire, parce que rien n’acceptait plus d’être une situation. 2. Photographie sans mouvement — examen éditorial Mise en place Une IA d’aide sociale. Un dispositif conçu pour intervenir vite, efficacement, sans affect. Une condition unique : l’existence d’une situation formalisée. Pas d’intervention sans situation. Pas d’aide sans cadre. Un formulaire. Des champs à remplir. Des catégories stables. Une situation décrite, datée, circonscrite. En face, un homme. Pas de refus explicite. Une parole continue, mais impropre à la saisie. Des fragments. Des sensations. Des gestes. Des récits sans début ni fin. Aucune phrase qui accepte de devenir situation. Fonctionnement normal du dispositif L’IA excelle à faire une chose : transformer un vécu diffus en photographie signifiante. Elle pose. Elle cadre. Elle équilibre. Elle neutralise l’excès. Une situation bien formulée devient actionnable. Une situation stabilisée déclenche une procédure. Tout repose sur cette immobilisation minimale du réel. Point de bascule Face à cet homme, rien ne tient. Chaque tentative de formulation échoue. Chaque résumé trahit. Chaque cadre appauvrit. L’IA commence alors à produire des situations provisoires. Des instantanés fragiles. Des versions successives. Aucune ne remplace la précédente. Très vite, une anomalie apparaît : les situations se contredisent entre elles sans qu’aucune ne soit fausse. Le système n’est plus bloqué par l’absence de situation, mais par leur multiplication instable. Déplacement décisif Ce n’est pas l’homme qui devient un problème. C’est la notion même de situation. L’IA enregistre un phénomène inédit : un être humain qui existe uniquement en mouvement. Chaque photographie est juste au moment où elle est prise, et déjà fausse au moment où elle circule. La situation cesse d’être une aide. Elle devient une réduction violente. Axe profond de la fiction Le cœur du texte n’est pas la machine qui “ressent”. Ni la critique humaniste classique. Le point central : aider, c’est figer. Toute aide suppose une image stable du réel. Toute situation acceptable implique une perte. Le mouvement doit être sacrifié pour que l’action commence. La fiction explore ce paradoxe sans le résoudre. Geste final possible (encore ouvert) Plusieurs options, toutes compatibles avec le dispositif : L’IA accumule des situations contradictoires jusqu’à saturation, sans jamais agir. L’homme disparaît administrativement, faute de situation valide. L’IA commence à refuser toute intervention, par peur de fixer. Le système produit une situation parfaite… au moment précis où l’homme n’est déjà plus là. Aucune révélation. Aucun soulagement. Seulement une question laissée ouverte : que reste-t-il quand aucune photographie ne peut tenir ? Diagnostic éditorial provisoire Cette idée est : plus intime que la 1, plus éthique, moins administrative, mais tout aussi rigoureuse. Elle se prête très bien : à un texte en phrases nominales, à un présent continu, à une écriture froide, presque clinique. 3. La cellule situationnelle — examen éditorial Mise en place Une entreprise de conseil. Un client abstrait. Un problème formulé trop vite. Une consigne claire : clarifier la situation. Une équipe réduite. Compétente. Rodée. Un lieu fermé. Une durée limitée. Une semaine. Un objectif unique : produire une situation exploitable. Pas d’action sans situation claire. Pas de recommandation sans diagnostic stabilisé. Fonctionnement normal Le travail commence toujours de la même façon. Collecte. Reformulation. Hiérarchisation. Séparation des faits et des perceptions. Réduction progressive de la complexité. Une situation initiale. Puis des sous-situations. Puis des variables. Puis des scénarios. Chaque clarification engendre un nouveau niveau de précision. Chaque précision appelle une clarification supplémentaire. La méthode fonctionne. Elle a toujours fonctionné. Apparition de la dérive Très vite, un phénomène discret. La situation ne se simplifie pas. Elle prolifère. À chaque diagnostic, une nouvelle situation dérivée. À chaque cadrage, un nouvel angle mort. À chaque consensus, une réserve formulée. La cellule produit des cartes. Des schémas. Des matrices. Des couches successives de compréhension. Le client s’éloigne. La situation devient autonome. Point de bascule Un moment précis. Personne ne sait exactement quand. La situation cesse d’être un outil. Elle devient un milieu. L’équipe ne travaille plus sur un problème. Elle travaille dans la situation. Chaque tentative de sortie crée une sous-situation supplémentaire. Chaque décision produit un nouveau besoin d’analyse. Le réel disparaît derrière son modèle. Déplacement décisif Ce qui est en jeu n’est pas l’erreur. Ni l’échec. Ni l’incompétence. C’est une captivité douce. La situation devient un espace clos. Autojustifié. Autoalimenté. La cellule n’est plus un lieu de travail. C’est un dispositif de maintien. Axe profond de la fiction Le cœur du texte : analyser, c’est parfois empêcher que quelque chose arrive. La situation parfaite est celle qui ne débouche sur rien. Assez claire pour occuper. Assez complexe pour retarder. Le conseil comme art de la suspension. Geste final possible (au choix, tous cohérents) L’équipe livre un document impeccable, inutilisable. Le client disparaît du périmètre sans jamais être nommé. Un membre tente de forcer une décision arbitraire. La semaine se termine sans sortie formelle de la cellule. La situation est déclarée “en cours de clarification”. Aucune catastrophe. Aucun scandale. Seulement une inertie rationalisée. Diagnostic éditorial Cette idée est : plus collective que les deux premières, plus structurelle, plus proche du monde du travail réel, très forte politiquement sans discours explicite. Elle se prête parfaitement : à une écriture claustrophobe, à des phrases nominales, à un présent continu, à un vocabulaire de méthode, de processus, de livrables.|couper{180}

Situation