11 mars 2026
C’est les parents de Catherine Rigault qui étaient les proprios de cet appartement de briques rouges en face du supermarché. Ils ne l’avaient pas lâché facilement. Allais-je bien payer le loyer tous les mois, et n’y aurait-il pas de dégradations, a-t-il fait de la prison, dispose t-il d’un compte en banque, est-il blanc.
Quelques mois chez mes vieux et enfin les clefs, l’autonomie. Les trajets étaient plus courts, je prenais le bus et en une demi-heure à peine j’arrivais Gare de l’Est. Je prenais mon petit noir juste en face et surprise j’avais retrouvé un type qu’on appelait le poète quand on travaillait au Front-Page, Lafleur et moi, et à qui j’avais cassé la gueule je ne sais plus trop pourquoi. Mais tout était aplani, lui loufiat, moi dans mon déguisement de faux banquier de vrai menteur costard cravate, on ne pouvait pas conserver de vieilles rancunes.
Je lui avais fait lire un extrait d’un carnet. D’un air grave il m’avait dit : "comment tu as du pleurer dans ta vie toi."
Ça a commencé en feuilletant des albums, cette photo en noir et blanc prise dans le 19ème, pont de Crimée, et j’ai trouvé que ce pont m’en rappelait un autre, le pont du Landy à Aubervilliers. Le canal Saint-Denis, les grands peupliers d’Italie, Stains de l’autre côté, cette petite zone industrielle où j’allais faire des photographies, toujours en noir et blanc. J’avais dû arriver en mars 1984 et il faisait une température particulièrement douce, un peu comme aujourd’hui en 2026, tout est en bourgeon. De retour sur le pont du Landy devant moi s’ouvrait mentalement la rue du Pressensé mais j’étais bloqué par les points cardinaux — La Villette était-elle au Sud ou au Nord — alors que je sais pertinemment que je suis nul sitôt que je les cherche. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir un excellent sens de l’orientation.
Ce qui m’a fait penser à Simenon qui pouvait, des décennies après, se souvenir de Paris depuis la Belgique. C’est le corps surtout qui se souvient comment il s’est orienté.
Et aussitôt j’ai revu clairement les boulons, la surface métallique, j’ai éprouvé les vibrations sous les pieds, cette perspective du canal qui se perd dans les brumes planté de chaque côté par de hauts peupliers d’Italie, et ce matin de mars où je suis arrivé à pied avec mon sac pour rencontrer les parents de Catherine Rigault, l’immeuble de briques rouges de la rue du Pressensé, au deuxième la fenêtre ouverte pour aérer, le bistrot arabe à côté avec déjà sorti quelques tables et en face un peu en contrebas le grand supermarché dont j’ai oublié l’enseigne.
Mars donc, le matin, un printemps précoce, un peu de brume dans le lointain, la rigueur des peupliers d’Italie, les vieilles péniches amarrées en bas peuplées d’une population interlope, pas comme les péniches pour bobos des bords de Seine.
C’était vétuste et ça sentait la soupe déjà dans la cage d’escalier. Au fond d’un couloir au rez-de chaussée une porte vitrée derrière laquelle une cour bordée d’un haut mur mais pas assez haut pour qu’on ne voit pas au-delà des barres d’immeubles. La cité Emile Dubois, les 800 du nom de l’ancien maire avant André Karman qui allait mourir deux mois plus tard, en mai 1984.
la rampe d’escalier était luisante de je ne sais plus quoi mais ce n’était certainement pas de la cire. Madame Rigault introduisit la clef dans la serrure poussa la porte et nous nous faufilâmes dans l’étroite entrée. À droite vous avez le salon, au fond du couloir à droite la chambre, en face les vécés et la douche et là en face du salon la cuisine. Je sortais les sous pour l’acompte et le premier loyer ce qui eut l’effet d’attendrir bigrement les Rigault surtout la mère. Le père restait un peu en retrait il ne disait pas grand-chose et j’ai pensé que cette réserve, cette mélancolie provenait de la ville qu’il avait connue en d’autres temps quand ils avaient du payer cet appartement dont ils me confièrent les clefs rassurés par on ne sait quoi soudain.
En retrouvant les vibrations sous mes pieds il me suffit de me retourner et de voir Stains, de revenir dans cette petite zone industrielle avec ces entrepôts ses engins de levage immobiles ses camionnettes garées en travers, ses bâtiments aux toits de sheds comme on en trouvait encore beaucoup dans toute la plaine Saint-Denis et ses abords. J’’y allais surtout les week-end pour faire des photographies en noir et blanc je trouvais quelque chose d’intéressant graphiquement sans doute à ces lieux où peut-être, plus sérieusement je semais de petits cailloux pour retrouver mon chemin un jour le moment venu.
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Pas beaucoup de changement entre 1984 et 97. La ville est en pleine recomposition post-industrielle. Les friches des anciennes usines chimiques et métallurgiques — Kuhlmann, Air Liquide — sont partiellement reconverties ou en attente. Le canal Saint-Denis borde la ville à l’ouest, eau noire, péniches rouillées à quai. Les rues autour du centre-ville : pavillons des années 30 coincés entre des immeubles HLM des années 60, commerces maghrébins et africains sur le marché Quatre-Chemins, odeur de cumin et de gasoil froid le matin. Le 14 rue du Docteur-Pesqué serait vraisemblablement un immeuble de brique rouge des années 20, quatre étages, cage d’escalier en carrelage blanc cassé, rampe en fer forgé repeinte dix fois, boîtes aux lettres en aluminium ajoutées dans les années 70. L’appartement du second étage : Linoleum à motif géométrique marron et beige, décollé aux angles. Peinture jaunie au plafond autour du plafonnier central. Radiateurs en fonte peints en blanc. L’armoire : contreplaqué plaqué noyer, poignées en laiton oxydé, modèle courant des années 60. L’odeur d’un appartement quitté depuis plusieurs mois en hiver : poussière froide, vaguement humide, rien d’organique. Propre mais pas lavé — juste vidé.
ne pas oublier les cafés arabes
Les cafés arabes dans Aubervilliers dans les années 80-90 ont une topographie très précise : rez-de-chaussée d’immeubles de brique, devanture peinte en vert ou bleu pâle, rideaux de plastique transparent à l’entrée en hiver, tables en formica, télé allumée en permanence sur une chaîne arabe satellitaire à partir du milieu des années 80. Odeur de café serré, de tabac brun, d’anis pour les verres de thé. Une clientèle exclusivement masculine, debout au comptoir ou assis longtemps devant un verre. Lumière au néon froide. Un comptoir en zinc ou en inox avec la machine à café italienne.
Il faut aussi faire allusion à Drancy : Drancy. Évidemment.
Et ça change tout — ou plutôt ça ajoute une couche que le roman n’a pas à nommer et qui pèse quand même.
Drancy c’est le camp. L’antichambre d’Auschwitz, la cité de la Muette, les rafles de 42. En 1997 le mémorial de Drancy existe — la wagon de déportation installé devant la cité en 1988. De l’autre côté du pont sur le canal Saint-Denis : Drancy.
Sauf que c’est pas le même pont je confonds bizarrement Stains et Drancy.
Pensé à Perec. La mémoire inexacte est plus utile que la documentation précise parce qu’elle a déjà fait le travail de sélection — elle a gardé ce qui comptait, elle a effacé le reste.
