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9 mars 2026 — Le dibbouk

9 mars 2026

« L’endroit qui m’intéresse, c’est l’endroit où l’esprit va quand il essaie de compenser ce qui n’est pas là », aurait dit Cecily à un journaliste qui l’interrogeait sur son travail. Cette phrase, je la triture et la dissèque depuis le fond de mon rêve de cette nuit. Un rêve dont la caractéristique essentielle est la structure. Une admirable structure, mais totalement vide. Je ne me souviens que de cela : d’un côté une structure, de l’autre le vide, et entre les deux, la phrase de Cecily Brown qu’elle adressait à un ou une journaliste — je ne sais pas non plus, je n’avais aucun visuel, la voix seule. Et Cecily parle en anglais avec l’accent si particulier du Surrey. Je veux dire qu’une oreille exercée peut capter cette subtilité et, en même temps, l’ironie que contient cette phrase. C’est tout à fait le genre de formule qui a d’abord l’air très profonde, feignant de dire une chose essentielle, mais qui, si on la triture, si on la dissèque, ne veut plus dire grand-chose, voire strictement rien.

Hier, j’ai pleuré de rage parce que je suis monté sur une chaise et que j’ai vu l’immense étendue de ma connerie. Puis j’ai pensé que j’aurais pu prendre une corde, mais il n’y a pas de poutre. Le plafond, ici, est plat et blanc, sans la moindre aspérité. Puis j’ai demandé à une IA si ce que j’avais écrit avait, selon elle, le moindre sens ; elle m’a répondu que le sens, pour l’instant, n’avait pas trop d’importance, en tout cas moins que d’écrire ce fameux chapitre qui commence par une visite chez le thérapeute et qui, d’après elle, serait vraiment le début de ce roman à la noix que je suis en train d’écrire.

Sinon, à part ça, j’ai lu un peu : quelques pages de L’Affreux Pastis de la rue des Merles de Gadda, et j’ai regretté de ne pas être agrégé d’italien. Non pas que la traduction de J.-P. Manganaro ne fasse pas le job, mais je ne sais pas, je me sens toujours frustré de lire un texte dans une langue qui n’est pas sa langue originale. Je crois qu’il est tout à fait possible d’apprendre le latin pour lire Ovide et le grec pour lire Aristophane. Je veux dire : rien que pour ça. Pour pénétrer l’esprit de la langue via ces prétextes, aller chercher dans ce lieu même qu’évoque maladroitement Cecily tout ce qui me manque et que, bien évidemment, je ne trouverai jamais — parce qu’autrement je serais gavé de chez gavé, je resterais béat et j’aurais une couronne de coucous ou de colibris voletant autour de ma caboche, tout simplement.

C’t’affaire.

En même temps, j’avais pensé à ce genre de langue avec de nombreuses apostrophes, une langue parlée que l’on verrait enfin à l’écrit. J’avais pensé cela, si mes souvenirs sont fiables, vers 1980 encore une fois. Je pense que j’étais un génie dans les années 80. J’ai énormément perdu depuis, et ça ne va pas en s’arrangeant.

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