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8 mars 2026 — Le dibbouk

8 mars 2026

"On est dans ce qui s’en va" — j’ai cueilli cette phrase et je l’ai gardée un moment en tête après avoir appris la disparition, ce jour, de la compagne de T.C. Il y avait un moment que je ne lisais plus ses posts, sans doute à partir du moment où ils sont devenus payants. C’est par hasard que j’ai appris la nouvelle en me rendant sur Substack pour une toute autre raison. Je ne sais pas parler de la mort. Ni de celle des gens que j’ai aimés, ni à leurs proches pour les soutenir. J’ai tendance à fuir, et j’évite tous les enterrements.

Je me suis recréé un compte sur Instagram. Sans doute plus pour tester l’utilisation de Claude avec Canva que pour promouvoir quoi que ce soit. Peut-être ferai-je de même pour Facebook, maintenant que je sais qu’on peut le faire avec cette nouvelle adresse email et le même téléphone. Je ne sais pas dans quel but vraiment. Peut-être n’est-ce qu’une idée du soir et que demain cela me paraîtra totalement absurde.

Je n’ai pas beaucoup avancé dans mes chapitres de roman noir. Avancé vers quoi, je n’en sais rien. Ce que je remarque, c’est que je suis capable de plus de concision, de moins de digression, que cet exercice de style m’apaise. Ce qui rejoint un propos de Houellebecq que j’avais lu, un essai sur Lovecraft dans lequel il écrit que sa lecture constitue "un paradoxal réconfort pour les âmes lasses de vie" et que "l’ébranlement nerveux provoqué par une première lecture est, dans certains cas, considérable. On sourit tout seul, on se met à fredonner des airs d’opérette. Le regard sur l’existence, en résumé, se modifie."
À bien y réfléchir, mon format préféré est le court — la micro-fiction, la fiction brève. Je n’ose pas dire la nouvelle, car il me manque l’envie de forger des intrigues dans ce format. C’est étrange, car en même temps que je pense à ce mot, me vient immédiatement à l’esprit Somerset Maugham, que je n’ai pas lu depuis une bonne trentaine d’années. Sait-on jamais quel âge on a quand on écrit — personnellement j’en doute. Je me sens sans âge, à la fois très jeune ou très vieux selon, et ça ne me dérange aucunement d’osciller dans un même texte de l’un à l’autre.

Je suis resté quelques instants avec S. devant les informations, mais voir les images du Liban bombardé et les commentaires qui allaient autour, je me suis arraché de mon siège, ne pouvant en supporter plus. Je conserve encore cette indignation face à la mort, à la monstruosité, à la bêtise — ce qui me dit que je ne suis pas si mithridatisé que je l’avais cru il y a quelques semaines.
Le printemps est précoce et le lilas est couvert de jeunes pousses d’un vert presque strident. En regardant une série un peu plus tôt dans l’après-midi, je me suis surpris à entendre le chant d’un oiseau qui a soudain éveillé toute mon attention. Le chant appartenait à cette série se déroulant en Sicile — Commissaire Montalbano, de Camilleri, dont mon père avait lu, je crois, tous les livres. C’est alors que j’ai retrouvé toute l’atmosphère des lieux : la chaleur sèche sur les pierres, les odeurs de garrigues mêlées d’iode, jusqu’au goût des figues de Barbarie que j’ai dégustées la toute première fois avec P. à Sferra Cavallo, sur la côte, au sud-ouest de Palerme.

Mon père est mort en mars 2013. Il a été enterré le jour même où M. est né — M. qui va avoir treize ans le 29. Je reste stupéfait de ce que certains souvenirs font quand ils remontent tout à coup. Par exemple ce claquement de doigts dans la traction que mon père conduisait d’une main, en ajoutant : voilà ce que c’est que la vie d’un homme, retiens ça.

Je reprends dimanche matin ce billet écrit samedi soir

Quer pasticciaccio brutto de via Merulana traduit par L’Affreuse Embrouille : c’est le roman policier le plus impoli de la littérature italienne. Gadda prend le genre, le retourne, le bourre de dialectes, de latin, de grec, de philosophie, de scatologie, et refuse de le résoudre. Le crime n’est jamais élucidé. L’enquêteur Ingravallo avance et s’enlise. C’est le roman noir comme forme impossible.

Ce qui me frappe ce matin par rapport à mon travail : Gadda fait exactement le contraire de ce que je cherche à faire. Là où je compresse , il dilate. Là où je tente de suivre un cap à peu près droit, il tourne. Là où je remets ma confiance au détail seul, il commente le détail, le surcommente, le noie sous d’autres détails. Un point commun ( si le point commun a pour fonction unique de rassurer en plus de comparer ) : la rage sociale. Gadda déteste la bourgeoisie romaine sous Mussolini avec la même intensité que mon narrateur déteste Verdier, Ertens, Didule. La différence c’est que Gadda la noie dans le baroque et je distille dans du sec.

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