7 mars 2026
Note pour roman noir
Alceste Chamouseau alias Popeye, profil éclair : le type ne sait rien et il s’y tient. C’est sa seule base arrière, le seul point de repli quand les offensives du réel ou les replis de la défaite bousculent le décor. Il traverse les savoirs comme on traverse une ville de banlieue : sans s’arrêter, sans prendre de notes. L’oubli fait le ménage derrière lui. C’est mécanique.
À l’école, on lui a vendu le mensonge de l’agrégation. Des types en costume qui empilent des briques de connaissances dans des boîtes crâniennes compartimentées. Une architecture de silos. Entre les boîtes, il n’y a que du vide, et ce vide n’agrège rien : il bouffe tout. C’est l’impérialisme de la case. Socrate n’écrivait rien, il marchait. C’était déjà une manière de ne pas se laisser coffrer.
Puis il y a eu l’expert-comptable. Un homme gris dans un bureau gris. La comptabilité est une nécrophagie : on y archive ce qui est mort pour mieux fliquer ce qui bouge. Le fisc, c’est la même façade de béton, la même insulte à la jugeote. On lui réclame de l’argent pour engraisser un cadavre, un Service Public laminé par des managers en séminaire. La gabegie s’étale en boucle à la télévision, répétée jusqu’à l’anesthésie. C’est l’immunologie par le dégoût. Les types au pouvoir ont détourné l’éternité pour en faire une hémorragie permanente.
L’État est devenu cette machine cynique qui ne tolère qu’une chose : l’inventaire. Le capitalisme déteste ce qui ne se compte pas. Mais lui, il reste hors-champ. Il ne rend pas les dossiers à l’heure. Il ne remplit pas les formulaires. Ce n’est pas une phobie, c’est une technique de combat.
Il a enfin trouvé le mot qui fait bégayer la machine. Un mot comme une balle blindée :
Inadministrable.
Il doit y avoir un lien avec Deleuze et l’information, voilà une mise en relation soudaine qui me laisse dans cette fameuse perplexité que produit, à rebours, l’écriture. Le mot information a toujours créé ce malaise : on voulait faire pénétrer en moi un objet artificiel, exogène. Que reste-t-il comme possible en dehors du système d’information, sinon la création, qui n’est rien d’autre que cette mise en relation d’objets hétéroclites, souvent délaissés par une pensée dominante certaine de ses certitudes, tellement certaine qu’elle veut toujours les imposer pour renforcer sa propre certitude.
L’information vue sous cet angle est une chasse du comte Zaroff. Son origine s’éclaire de plus en plus avec ce que l’on peut comprendre de la nébuleuse Epstein, et le narratif martial diffusé en boucle aux lavés du cerveau par les informations télévisées. Même la science s’en mêle. Subrepticement j’apprends qu’une équipe de chercheurs vient de découvrir que transfuser du sang de jeune rat à des vieux permet à ceux-ci de stopper l’entropie, voire même de rajeunir.
