10 mars 2026
On n’a pas besoin des autres parce qu’ils sont bons, on en a besoin parce qu’on est fait comme ça.
La zone de merde est totalement inondée. Tout le boulot entrepris par Breitbart et perpétué par Bannon aura fini par payer. Ce qui est désolant c’est que ce succès est structurel, il n’est pas associé à une période ou à une mode. Cette méthode de désinformation de masse est désormais copiée, intégrée, banalisée. Elle a comme une IA dotée de l’AGI sa propre autonomie.
Celui qui contrôle l’infrastructure informationnelle de demain contrôle quelque chose de plus profond que n’importe quel État. L’AGI entre leurs mains ne serait pas neutre — ce serait de la désinformation structurelle avec une puissance de calcul et de persuasion sans précédent. Plus besoin de mettre les mains dans la merde, il n’y aurait plus de frontière entre la main et la merde.
Hier soir je suis revenu avec un tank dans la bouche. Je faillis pleurer en conduisant. J’essayais d’articuler et la façon dont je butais sur les "f" et les "s" était poignante. Sur l’autoroute je m’entraînais à réciter de vieux trucs qui me restaient en mémoire — des vers avec de nombreuses sifflantes — et ça me déprimait ou ça me flanquait le fou-rire, je ne sais plus. À moins de quelques séances coûteuses d’orthophonie il me faudrait tirer un trait sur mes ambitions de podcasteur.
Par contre j’étais présentable, je pouvais désormais sourire de toutes mes fausses dents — et ça n’a pas loupé, j’ai revu les derniers moments que j’ai passés avec mon père. Je l’ai revu dans ce couloir obscur qui séparait sa chambre de l’entrée. Il était amaigri, et lorsqu’il ouvrait la bouche je voyais exactement les mêmes dents qu’il lui restait. Lorsqu’il était à la maison il ôtait son appareil, et sans doute aussi ses lunettes quand il n’était pas au lit pour lire. Il détestait que je vienne à l’improviste — par pudeur il ne voulait pas que je le voie dans sa plus volontaire vulnérabilité. Il s’était sans doute aussi éloigné de tout un monde à cause de ses difficultés visuelles et plus encore d’élocution. Lui le grand tribun, l’orateur condamné à zozoter et à se cogner dans les murs. Les chiens ne font pas chats.
En rentrant à la maison S. s’est empressée de venir voir avec un alors chargé d’espoir. J’ai souri comme je pouvais. Ça m’a rappelé un truc que m’avait confié R. lorsqu’il était mannequin pour la télé : exagérer le sourire, c’est la base.
J’ai publié deux chapitres dans roman noir et une note mais ce matin je me sens à sec. J’ai vaguement suivi la vidéo de F. sur l’atelier 09 mais je n’avais pas la tête à ça, comme je n’avais plus beaucoup d’élan pour la 07, la 08. Trop plein de soucis de toutes sortes qui, si je les observe froidement, sont pour la plupart de ma fabrication. Le fait d’être ainsi puni par ce dentier ne m’a pas échappé. Le toubib m’a tendu une pochette plastique avec une brosse à dent grossière et une boite spéciale pour ranger l’engin — mais il a oublié le tube de colle qu’il m’avait promis. Je m’en suis aperçu en vidant mes poches à la maison.
Le summum fut quand j’ai tenté d’avaler ma première cuillerée de chou-fleur au repas du soir. J’ai essayé par deux fois, la déglutition ne passait pas, j’ai dû m’y reprendre à plusieurs fois, puis j’ai fait une fausse route et je me suis mis à tousser.
S. avait l’air navrée et elle n’arrêtait pas de dire : allez, il faut que tu t’y habitues, que tu t’accroches. Je me suis senti d’abord honteux puis en colère, comme d’hab, et j’ai fini par laisser tomber le chou-fleur pour me servir un peu de fromage blanc. Puis j’ai retiré mes dents, je les ai mises dans leur boite, et j’ai pu absorber ainsi un peu de nourriture à peu près dignement.
Puis j’ai vu que c’était l’heure des informations et je n’ai pas eu le cœur de rester avec S. Je suis monté m’enfouir dans la lecture de L’assassin qui est en moi de Jim Thompson. À un certain moment, lorsque le narrateur évoque cette maison familiale dans laquelle il s’est forcé à rester, j’ai pensé que j’aurais pu écrire ce texte. C’était un moment étrange — l’impression de relire quelque chose écrit depuis très longtemps et oublié au fond d’un tiroir. Puis j’ai eu une dernière pensée pour tout ça et je me suis dit que c’était amplement mérité. J’ai éteint la lumière.
