Accueil / Carnets /2026 /03 / 12 mars 2026
12 mars 2026 — Le dibbouk

12 mars 2026

Dans un monde de « bavardage » numérique et d’IA verbeuses, retrouver une écriture qui va à l’os, sans adjectif inutile, est une expérience de détoxification littéraire. J’ai ouvert Artana de Daeninckx et je me suis souvenu de cette ambiguïté à l’ouverture :

Je bois un café serré en attendant que la chimie se diffuse dans l’organisme du patient, jetant de rapides coups d’œil aux écrans du monitoring entre deux aspirations de liquide bouillant. Tout semble normal : respiration, température, fréquence cardiaque… D’un mouvement de tête, j’indique à François, mon assistant, qu’il peut installer la sonde respiratoire ainsi que le cathéter, au cas où nous aurions besoin d’administrer des médicaments en urgence. Dès que le dispositif est mis en place, je me saisis d’un scalpel tout en regardant les radios affichées sur le mur lumineux, derrière la table d’opération. Les deux hernies discales lombaires sont bien visibles, stade 5, et il va falloir retirer les lames dorsales des deux vertèbres pour ouvrir une fenêtre sur la moelle épinière. Du travail de haute précision qui nécessite une maîtrise parfaite du geste. Je respire profondément. En règle générale, je déconseillais le recours à la chirurgie pour des affections aussi prononcées concernant des sujets très âgés, l’absence de lourdes séquelles étant de l’ordre du miracle. J’avais bien essayé de faire comprendre à Mélanie Clayes, une baronne belge qui habite sur les hauteurs, qu’il valait mieux gagner du temps : traiter le mal par des antidouleurs, des sédatifs, quelques massages, et laisser son compagnon s’éloigner lentement… Mes arguments n’y avaient rien fait.

De qui parle-t-il ? De quoi parle-t-il ? Cette question, je ne me rappelle pas me l’être consciemment posée à la première lecture. Aujourd’hui, en 2026, elle me saute aux yeux. Un lévrier afghan, me dira-t-on ? Mais non. Il s’agit, en un paragraphe, de l’état du pays et d’un manifeste d’écrivain.

Contrairement à Manchette, Daeninckx m’attirait moins à cause de sa sécheresse, qui n’est pas la même que celle de Manchette. Lui, il ne plaisante pas. J’ai cherché hier soir des entretiens dans lesquels il apparaît et j’ai trouvé une émission de France Culture de 2020 avec Marie Richeux pour la sortie du Roman noir de l’Histoire.

Écrites au cours des quarante dernières années, les soixante-dix-sept nouvelles qui composent Le Roman noir de l’Histoire retracent, par la fiction documentée, les soubresauts de plus d’un siècle et demi d’histoire contemporaine française. Classées dans l’ordre chronologique de l’action, de 1855 à 2030, elles décrivent une trajectoire singulière prenant naissance sur l’île anglo-normande d’exil d’un poète, pour s’achever sur une orbite interstellaire encombrée des déchets de la conquête spatiale.

Il ne s’agit pas d’une fiction linéaire, mais d’une série de « flashs » sur des épisodes occultés. Daeninckx y traite aussi bien de la Commune de Paris que des essais nucléaires dans le Pacifique ou des coulisses de la Françafrique. Chaque nouvelle part d’un fait réel, souvent minuscule ou oublié par les manuels scolaires, pour en faire le centre d’une intrigue noire. C’est l’application directe de sa théorie de la contre-archive. En refermant le livre, le lecteur n’a pas seulement lu des histoires ; il a traversé les zones d’ombre de la République. C’est une lecture qui « dé-falsifie » le récit national.


C’est tellement riche que cela donne envie d’en extraire des chroniques — une par nouvelle, par exemple. Google Search Console ne va plus pouvoir me voir en peinture, elle qui a déjà écarté 1 954 articles. Je ne suis plus à ça près.


Plus on avance vers la fin mars, plus mon père rôde. Ce matin, je l’ai revu avec P. et M., à table, au restaurant où ils allaient à Sucy-en-Brie. Il s’était tassé et il avait ce petit air un peu coquin, celui qu’il lui restait au coin de la bouche la dernière fois que je l’ai vu, c’est-à-dire à la morgue de l’hôpital de Créteil.

Tout ce beau petit monde doit être mort et enterré désormais. Plutôt dix fois qu’une. Est-on un assassin pour autant, je me demande ? Ne plus voir les gens. Tourner les talons. Ne plus donner la moindre nouvelle. C’est une forme de meurtre. Et à ce titre, tout le monde tue, et il n’y a pas vraiment de motif, de raison à trouver à cela.


Ce sont des dents qui ne servent à rien, je ne peux ni manger ni parler avec : des dents d’apparat. Et comme je me fiche comme de l’an quarante de l’apparat, je ne les mets plus. S. pleurniche :
— T’avais rajeuni, pourtant.
— Si tu veux, je les mets, mais seulement pour toi le soir, entre 18 h et 19 h.
Elle a haussé les épaules, puis elle m’a écrit une liste longue comme le bras de choses à faire.

Hier, en fin d’après-midi, je me suis rendu au supermarché. Je me demande s’ils n’ont pas baissé l’intensité des néons, car il faisait sombre dans les allées. À moins que ce ne fût mon humeur en voyant les prix, de nouveau. Chaque semaine, c’est la gifle. Je ne sais pas si c’est parce que c’est le ramadan, mais tout de même : 1,78 le paquet de 10 feuilles de bricks, c’est abusé. Je me suis dit que j’allais en faire moi-même, pas besoin de les acheter. Puis je me suis vu en train de galérer à les préparer. Le temps de s’y mettre, de tout faire... Et avais-je au moins de la semoule extra-fine ? Je ne m’en souviens pas. Voilà le genre de chose dans laquelle cette société de cons nous enferme : toujours à peser le pour, le contre, et finalement ne rien faire. J’ai acheté de la bouffe pour le chat et une pizza pour S., qui m’avait fait part de son fantasme de quatre fromages, et je me suis tiré. À la caisse, une grosse conne tenait une sorte de télécommande très ostensiblement devant mon nez. Elle avait un caddy bourré jusqu’à ras bord. Je ne comprenais évidemment pas l’appel du pied.
— Laissez passer Monsieur, la dame est prioritaire, m’a jeté la caissière, une petite blondasse sèche comme un falafel de trois jours.
Donc, même là, il y a encore une espèce de lutte de classes, ai-je pensé. J’ai fermé ma gueule, mais je n’en pense pas moins. Que peut-on faire quand on est vieux et vulnérable ?
— Mais poussez-vous donc, vous ne voyez donc pas que vous gênez ! m’a lancé la grosse conne, prioritaire ou autoritaire.
Je me suis presque excusé par réflexe. Un comble.

Dans la même rubrique