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27 décembre 2025 — Le dibbouk

Ma séri-Récit

Ma Séri — Récit

I.

La cuisine sent le tabac froid, la soupe de chou. Valentine, debout, dos à la fenêtre, une Disque Bleue calée au coin des lèvres. La fumée monte, volute grise qui se tord. Dehors, l’avenue des Piliers, les peupliers qui tremblent, bruissent dans le vent de novembre.

Ma mère crie depuis le couloir. Sa voix claque, craque contre les murs. Des mots que je ne saisis pas encore mais qui me font reculer, dos au buffet. Ma grand-mère se retourne, pose sa cigarette dans le cendrier, tend la main vers moi.

Ma séri, elle dit.

Sa voix racle, râpe. Le r n’est pas à la bonne place. Le ch de chéri s’est cassé en s. C’est une langue hachée, une langue qui a dû tout lâcher pour arriver jusqu’ici. Estonie, Saint-Pétersbourg, Épinay-sur-Seine. Chaque départ a emporté un morceau de syntaxe.

Tais-toi, elle dit à ma mère. Il ne comprend rien. C’est un enfant.

Mais le pire, c’est que je comprends. Je comprends que je suis celui à cause de qui on crie. Je comprends que la bouche de ma mère fait un accent circonflexe quand elle gronde. Je comprends que Valentine me protège avec sa voix abîmée, son ma séri qui n’est pas du vrai français.

Plus tard, dans la chambre froide où l’on m’a mis au lit, j’entends encore le bruit de leurs voix. Le volume baisse. Ma grand-mère fume une autre cigarette. L’odeur passe sous la porte.

Je m’endors sur ce mot. Ma séri. thode et caresse. Une langue qui vient d’ailleurs et qui me berce mieux que toutes les formules correctes.

II.

Septembre. Le collège du Val d’Oise. Les couloirs sentent le désinfectant et la craie. Je viens de quitter la forêt de Tronçais, les collines du Bourbonnais, la maison avec le jardin. On m’a arraché à la terre pour me planter dans le béton.

Je parle comme un paysan. L’accent traîne sur les voyelles, roule sur les r. Le premier jour, j’ouvre la bouche en classe de français pour répondre à une question. Les rires démarrent avant que j’aie fini ma phrase.

quenot. Bouseux. Plouc.

Je ferme la bouche. Je rentre à la maison avec le goût du sang dans la gorge à force de serrer les dents. Mon père dit bouge-toi quand je traîne dans le couloir. Ma mère dit tu pourrais faire un effort.

Alors je fais l’effort. Je surveille chaque mot. J’écoute comment parlent les autres, ceux de la banlieue, ceux qui ont l’air de savoir. Je gomme. J’efface. Je lisse.

Ça prend des semaines. Des mois. Une année entière à guetter ma propre voix comme un ennemi. À traquer le moindre dérapage, la moindre trace de campagne dans ma prononciation. Je perds l’accent. Je perds quelque chose d’autre avec, mais je ne sais pas encore quoi.

Quand je retourne chez Valentine, elle me regarde bizarrement. Elle allume une Disque Bleue, tire une longue bouffée, me dit :

Maintenant tu parles comme eux.

Je ne sais pas si c’est un reproche ou une constatation. Je baisse les yeux. Je sais juste que j’ai trahi quelque chose. Que son ma séri et mon accent gommé, c’est la même opération à l’envers. Elle, elle a refusé de perdre sa trace. Moi, j’ai tout effacé pour survivre.

Première trahison. Premier lissage.

III.

Beaucoup plus tard. Une chambre. Une table. Des feuilles blanches.

Je suis fatigué. Pas la fatigue qui casse, la fatigue qui nettoie. Celle qui débarrasse de tout ce qui ne convient pas. La vigilance s’est usée à force. Je n’ai plus la force de faire semblant, de surveiller ma voix, de gommer les traces.

Je me couche dans le lit. Je ferme les yeux. Je me concentre sur mon souffle. L’outil le plus dérisoire. Inspirer. Expirer. Ralentir le rythme. Creuser les murs avec cette technique ridicule : la respiration.

Et dans ce silence habité, quelque chose remonte. Pas un souvenir. Une texture. La voix éraillée de Valentine. Son ma séri qui n’a jamais voulu se corriger. Son obstination à garder la fissure.

Je comprends soudain que ce n’était pas du français raté. C’était une langue autre. Une langue qui pointait vers l’origine, vers un lieu où tout était tassé avant l’explosion. Estonie. Exil. Pogroms. Tout ça dans deux syllabes mal prononcées.

Et je comprends autre chose aussi : que je ne peux pas écrire en faisant semblant d’avoir une voix impeccable. Que si j’écris, il faut que ce soit avec la fissure, pas malgré elle. Avec l’accent gommé qui revient quand la fatigue dissout les postures. Avec le ma séri qui résonne comme une formule de réparation.

Je me relève. Je m’assieds à la table. Je prends une feuille.

Je ne sais pas ce que je vais écrire. Je sais juste que ça va respirer d’une certaine manière. Avec des pauses. Avec des hachures. Avec un rythme qui vient de la gorge abîmée de Valentine, du souffle court du survivant, du silence d’avant le Big Bang.

L’écriture ne répare rien. Elle transforme. Elle fait de la cicatrice une forme. Du défaut une signature. De ma séri une langue possible.

Alors j’écris.

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