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16 décembre 2025 — Le dibbouk

Mis à part

La cuisine sent le citron chimique, le produit d’entretien. Ça laisse une trace dans la gorge. Je suis assis à table, j’ai renversé du lait. Ma mère range l’éponge sous l’évier et dit, sans se retourner : « On va s’occuper de toi. » La phrase tombe, neutre. Je ne sais pas si c’est bon ou mauvais.

Dans le couloir, j’entends mon prénom. Je ne bouge pas. J’entends aussi : « encore », « toujours », « tu vois bien ». Ça ne raconte rien, mais ça tombe toujours du même côté. Quand j’entre dans le salon, ils se taisent. Quand je ressors, ils reprennent.

Je commence à observer. La façon dont une voix monte. La façon dont elle coupe. Le moment où une porte claque. Le bruit d’un pas dans le couloir. Je m’accroche à ça. La curiosité ne demande pas la permission. Quand ma mère et mon père ne disent pas la même chose, je ne cherche pas qui a raison. Je cherche quand ça bascule. Hier, elle a posé son assiette trop fort. Aujourd’hui, le tiroir a claqué. Demain, quelque chose va céder.

Dans ma tête, je refais chaque scène. Je fais une deuxième version. Dans cette deuxième version, « on va s’occuper de toi » veut dire quelque chose de précis, avec un début et une fin. Dans cette deuxième version, il y a des règles. Dans la leur, les règles changent.

Le soir, dans mon lit, je fais un rêve qui revient. Des petites créatures s’approchent. Je suis ligoté au sol. Elles ne frappent pas. Elles tournent autour de moi. Elles s’arrêtent. Elles repartent. Elles posent d’abord des choses petites : un détail, une phrase, une remarque plate. Puis elles reculent. Puis elles reviennent. Elles attendent ma réaction. Elles testent.

Dans ce rêve, j’ai une arme. Je sais que c’est un rêve. Je leur dis : « Vous n’êtes qu’un rêve, je peux m’enfuir quand je veux. » Je le dis comme une formule. Parfois ça marche. Elles reculent d’un pas. Pas parce qu’elles ont peur. Parce que la phrase casse quelque chose.

Le lendemain, à l’école, je raconte le rêve à la maîtresse. Elle me regarde par-dessus ses lunettes et dit : « Il faut grandir. » Le soir, ma mère ferme la porte de ma chambre en disant : « Arrête ton cinéma. » Je ne comprends pas quel cinéma.

« Grandir », « cinéma ». Ces mots me restent. On les dit et je me sens déjà mis à part, comme si on m’avait rangé quelque part.

Le jour suivant, dans la cour, un garçon me bouscule. Je ne dis pas « arrête ». Je dis, très calmement : « Tu n’es qu’un rêve. » Il me regarde, il rit, il s’en va. Il ne recule pas, mais il hésite. Ça me suffit.

Je commence à essayer des phrases. Pas pour gagner. Pour voir l’effet. Il y a des phrases qui calment. Il y a des phrases qui font partir. Il y a des phrases qui font l’inverse. Je ne les teste pas à voix haute à la maison. Je les garde dedans, prêtes.

À table, l’odeur de citron revient matin et soir. Ma mère dit « dépêche-toi » comme si c’était une règle. Mon père dit « tu vois bien » comme si c’était une preuve. J’apprends à repérer le moment où ils passent de « nous » à « toi ». Avant, je suis juste là. Après, je deviens le sujet.

Parfois je les surprends. Je suis dans le couloir, je m’arrête avant le salon. J’entends mon prénom, puis un silence, puis un verre posé. Je colle l’oreille contre le mur. J’entends « fragile ». J’entends « comme son grand-père ». J’entends « on va faire ce qu’il faut ». J’entends encore : « on va s’occuper de toi ». Et je comprends que « s’occuper » peut vouloir dire plusieurs choses. Ça peut vouloir dire aider. Ça peut vouloir dire prendre en main. Ça peut vouloir dire tenir.

Je retourne dans ma chambre, je ferme doucement. Je m’assois sur le lit. Je refais encore une deuxième version. Dans ma tête, leurs mots ont une logique, leurs gestes aussi. Dans cette version-là, une phrase reste à sa place. Dans la leur, elle revient plus tard, autrement.

La nuit, les petites créatures reviennent. Elles ont l’air de jouets. Elles s’approchent pourtant comme si j’étais déjà fini. Elles posent une main sur ma cheville ligotée. Elles touchent le nœud. Elles attendent mon regard. Elles attendent que je les reconnaisse.

Je dis : « Vous n’êtes qu’un rêve. » Et elles répondent autrement. Elles me montrent le banal. Le lait renversé. L’éponge sous l’évier. Le citron dans la gorge. La maîtresse : « il faut grandir ». Ma mère : « arrête ton cinéma ». Elles alignent tout ça, sans parler, comme si c’était des preuves.

Je recommence : « Je peux m’enfuir quand je veux. » Elles reculent d’un pas, puis elles reviennent. Cette fois, elles ne tournent plus. Elles restent en face.

Au réveil, la phrase est moins forte. Je la répète en allant à l’école : « Vous n’êtes qu’un rêve. » Sur le trottoir, une vieille dame me sourit. Je me demande une seconde si je pourrais dire la phrase là, comme ça, dans la journée. Je ne la dis pas.

En classe, la maîtresse écrit au tableau. La craie grince. La poussière tombe. Elle tombe partout.

À la récréation, on joue à se poursuivre. Ils crient, ils rient, ils tombent. Moi aussi je cours. Mais je regarde les bords. Je regarde le moment où le jeu change, où un rire devient autre chose. Je vois venir ce moment une seconde avant les autres, et cette seconde me sert.

Le soir, en rentrant, je fais tomber un verre. Pas exprès. Jamais exprès. Mais le mot « exprès » est déjà là, prêt dans la bouche des adultes. Je regarde l’eau qui s’étale. Je regarde la main de ma mère qui cherche l’éponge. Je reviens à la curiosité. Je regarde le geste, le rythme, la pause.

Elle dit de nouveau : « On va s’occuper de toi. »

Illustration Bernard Buffet, Ulysse et les sirènes

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