Lectures
Fatigue de l’information (notes de lecture)
Il m’arrive de penser que si je ne lis presque plus les journaux, ce n’est ni par ignorance ni par indifférence, mais par saturation. Non pas une saturation de faits, mais de points de vue. Tout semble désormais écrit pour me faire choisir un camp, produire une réaction, confirmer une indignation. À droite comme à gauche, le mécanisme est identique : on ne m’informe pas, on me sollicite. On m’appelle moins à comprendre qu’à me positionner. Je viens de lire un article dénonçant la « guerre de l’information », la saturation volontaire de l’espace médiatique, la stratégie consistant à noyer l’attention sous un trop-plein de documents, d’affaires, de récits contradictoires, jusqu’à ce que plus rien ne soit vraiment lisible. L’article est sincère, engagé, probablement nécessaire. Et pourtant, quelque chose résiste. Car en le lisant, je ressens exactement ce qu’il prétend combattre : la fatigue, la méfiance, le désir de décrocher. Le journaliste n’invente pas. Il alerte. Mais il parle depuis un point de vue situé, idéologiquement marqué, et surtout narrativement très cohérent. Trop cohérent, peut-être. Tout fait système, tout fait signe, tout devient intention. Le pouvoir est pensé comme parfaitement cynique, parfaitement organisé, presque omniscient. Or le réel politique est souvent plus brouillon, plus chaotique, plus médiocre que cela. À force de vouloir donner du sens à tout, on produit un récit totalisant qui rassure autant qu’il inquiète. C’est peut-être là que se joue quelque chose de plus grave que la manipulation elle-même : l’anesthésie. Non pas par le mensonge, mais par l’excès. Non pas par la censure, mais par la prolifération. On ne nous empêche pas de lire, on nous épuise. On ne nous interdit pas de penser, on nous somme de penser tout, tout le temps, immédiatement. La pluralité existe formellement, mais elle fonctionne comme un bruit blanc. Les récits s’opposent, les affects se neutralisent, et le lecteur finit par ne plus entendre que la mécanique. Indignation, dénonciation, appel moral. Le contenu change, la cadence reste. Cette impression s’est encore renforcée à la lecture des commentaires accompagnant l’article. Ceux-ci donnent l’illusion d’une communauté soudée, d’un « nous » vigilant et conscient. Mais ce que j’y vois, pour ma part, est autre chose : une scène de reconnaissance. Les commentaires ne dialoguent pas vraiment avec le texte ; ils s’y adossent pour exister. Chacun vient dire : je suis là, je sais, je fais partie du bon bord. L’indignation devient un signe d’appartenance, un marqueur identitaire. Il ne s’agit plus tant d’échanger que de se rendre visible, de se faire reconnaître par les siens. On y observe une escalade permanente : plus de gravité, plus d’accusations, plus de liens, plus de certitudes. Ce n’est pas une conversation, mais une surenchère. Le désaccord y est mal toléré, la nuance suspecte, la question perçue comme une faiblesse ou une complicité. L’illusion communautaire repose moins sur le partage que sur l’alignement. On ne se rassemble pas autour d’un problème à penser, mais autour d’une posture à afficher. Ce qui est troublant, c’est que ce dispositif reproduit exactement ce que l’article dénonce. Saturation, oui, mais cette fois produite par les lecteurs eux-mêmes. Guerre de l’information, oui, mais intériorisée, mimée, rejouée à l’échelle des commentaires. Chacun apporte sa contribution au vacarme général, convaincu de résister au vacarme. Le commentaire devient alors un mode d’existence : parler pour ne pas disparaître, prendre position pour être reconnu, se situer pour appartenir. Le texte devient presque secondaire ; il sert de prétexte à l’auto-affirmation. Ce qui décourage, une fois encore, le lecteur lent, hésitant, non aligné. Celui qui voudrait lire sans être sommé de choisir immédiatement. Face à cette unanimité bruyante, le retrait devient la seule posture possible. Non par lâcheté, mais par refus de la mise en scène. Lire moins n’est peut-être pas une démission. C’est parfois une manière de préserver une zone rare, fragile, où la pensée n’est pas immédiatement capturée par l’urgence, ni par la reconnaissance. Une façon de refuser d’être constamment requis, sommé, excité. Non pour se retirer du monde, mais pour continuer à y penser sans être dissous dans le vacarme.
Illustration Henri Cartier Bresson, In America|couper{180}
affects
information