Dans l’atelier, il tient le pinceau quelques secondes au-dessus de la toile et il attend, comme s’il devait d’abord laisser revenir un temps d’avant. Ce moment suspendu l’obsède depuis des années : tant que la pointe ne touche pas encore la surface, il a l’impression que tout est là en même temps, ce qu’il est, ce qu’il regarde, ses souvenirs, ce qu’il ignore, un monde entier compacté dans ce geste à venir. Quand enfin il pose le pinceau, il n’a plus vraiment l’impression d’être “lui” en train de peindre quelque chose ; pendant quelques instants, il y a juste le mouvement, la main, la toile, la couleur, tout mêlé. Pour lui, la peinture commence là : dans ce temps bref où la séparation entre sujet et objet ne s’est pas encore reformée. Il se rend compte après coup qu’il a travaillé longtemps sur ce postulat sans le nommer, en avançant presque à l’aveugle, guidé par une intuition plus que par une méthode. Ce qu’il cherche en peignant lui rappelle ce que les physiciens prétendent chercher dans leurs machines : de quoi est faite la matière, comment circule l’énergie, comment l’information se transmet. Il est persuadé que ce qui l’informe vraiment quand il peint — ce qui oriente sa main, ses choix, ses refus — vient de très loin et, en même temps, est intact en lui : une sorte de réserve sourde qui existe aussi bien dans une feuille, un caillou ou un visage. Cette idée le met dans un état proche de l’ivresse. Il se sent encore ivre de peindre, ivre de comprendre, ivre même de vivre, alors que la société le classe désormais dans la catégorie des “seniors”. Dans un autre temps, pense-t-il, il serait juste un bon apprenti ; aujourd’hui des gens l’appellent “maître” dans les ateliers, ce qui le met mal à l’aise. Il voit bien ce qu’ils projettent sur ce mot-là : quelqu’un qui sait, qui a trouvé, qui peut transmettre un savoir stable. Lui ne reconnaît là ni son travail ni sa position intérieure. Il a l’impression au contraire de devoir défendre chaque jour cet esprit de débutant dont il sent qu’il dépend : la capacité à s’étonner encore, à ne pas savoir ce qu’il fait avant de le faire. Dès que le “connu” revient — un motif qu’il a déjà traité, une solution de composition qui marche à tous les coups, un geste de pinceau qu’on attend de lui — il sent monter l’ennui. C’est le “déjà vu” qui le fait fuir : l’impression de refaire une carte postale de sa propre peinture. Il comprend bien, pourtant, que la plupart des gens n’ont ni le temps ni l’envie d’entrer dans ces détails. Quand ils viennent voir une exposition, ils cherchent surtout un tableau à accrocher au-dessus d’un canapé, quelque chose qui “ira bien avec le mur”. Cet écart entre ce qu’il vit devant la toile et ce que beaucoup attendent d’un tableau le remet à sa place : cela force une certaine humilité. Il continue pourtant à parler de peinture, à écrire là-dessus, non parce qu’il espère convaincre, mais parce que ces phrases l’aident à voir clair dans ce qu’il fait, à retrouver son fil quand il se perd. Il pose ces textes comme des petites pierres sur le chemin, sachant à quelle vitesse l’égarement revient et à quel point il est aussi nécessaire pour chercher autrement. Ce qui le met en route reste d’une simplicité presque enfantine : le plaisir de jouer avec la couleur, la surprise d’une forme qui apparaît sans avoir été prévue, la joie très simple d’un accord soudain entre ce qu’il sent et ce qui se voit. Il imagine qu’Einstein a dû ressentir quelque chose de cette sorte en rêvant qu’il chevauche un rayon de lumière, avant que tout cela ne se transforme en équations. Il pense à Spinoza qui polit ses verres le matin et écrit l’Éthique l’après-midi, en suivant une intuition obstinée plus qu’un plan de carrière. Il se demande si quelque chose de vraiment vivant n’est pas toujours né d’un mouvement de ce genre, d’une intuition tenue assez longtemps pour prendre forme. À l’inverse, chaque fois qu’il a vu des projets guidés d’abord par l’argent, la revanche ou le besoin d’écraser les autres, il a aussi vu, tôt ou tard, ce que cela produit : des œuvres bien faites mais mortes, des systèmes qui tiennent par la peur, des vies qui se rétrécissent. C’est contre cette réduction-là qu’il peint, même si personne ne le voit vraiment. Quand il reprend le pinceau, il essaie simplement de revenir à ce point de départ, à ce temps minuscule d’avant la séparation, et de rester assez longtemps dans cette attention-là pour que quelque chose, sur la toile, témoigne que ce moment a existé.