Situation

articles associés

fictions

La cellule

Une cellule. Un espace fermé. Une durée limitée. Une semaine. Une équipe réduite. Des profils complémentaires. Une compétence partagée. Une consigne claire : clarifier la situation. Un client abstrait. Un problème formulé trop vite. Un objectif unique : produire une situation exploitable. Pas d’action sans diagnostic stabilisé. Pas de recommandation sans cadre lisible. Le travail commence. Collecte d’éléments. Reformulations successives. Séparation des faits et des perceptions. Hiérarchisation. Réduction apparente de la complexité. Une situation initiale. Puis des sous-situations. Puis des variables. Puis des scénarios. Une méthode éprouvée. Un protocole connu. Une efficacité attendue. Les jours passent. La situation ne se simplifie pas. Une prolifération discrète. À chaque diagnostic, une situation dérivée. À chaque cadrage, un angle mort nouvellement identifié. À chaque consensus, une réserve formulée. La cellule produit des cartes. Des schémas. Des matrices. Des couches successives de compréhension. Le mur se couvre. Les tableaux se remplissent. La situation gagne en épaisseur. Le client s’éloigne. Une présence nominale. Une référence abstraite. Un point d’origine de plus en plus flou. La situation devient autonome. Elle génère ses propres besoins. Ses propres questions. Ses propres urgences internes. Un moment précis. Impossible à dater. La situation cesse d’être un outil. Un basculement imperceptible. L’équipe ne travaille plus sur un problème. Elle travaille dans la situation. Une immersion totale. Chaque tentative de sortie crée une sous-situation supplémentaire. Chaque décision appelle une analyse complémentaire. Le réel disparaît derrière son modèle. La cellule se referme. Un espace de maintien. Autojustifié. Autoalimenté. La clarification devient une fin en soi. Une occupation rationnelle du temps. Une inertie méthodique. La situation parfaite. Assez claire pour occuper. Assez complexe pour retarder. La semaine s’achève. Un livrable impeccable. Une cohérence interne irréprochable. Une utilité incertaine. Aucune action déclenchée. Aucun geste posé. Le client reste hors champ. La situation déclarée en cours de clarification. La cellule se vide. Les documents circulent. Les schémas demeurent. Une certitude froide : analyser peut suffire à empêcher que quelque chose arrive. Illustration Allan Sekula — espaces de travail et de contrôle|couper{180}

Situation

fictions

Photographie provisoire

Un dispositif d’aide sociale. Une interface. Des champs obligatoires. Une condition préalable : l’existence d’une situation formalisée. Pas d’intervention sans cadre. Pas d’action sans stabilisation. Une situation décrite, datée, circonscrite. Une photographie suffisante pour déclencher la procédure. En face, un homme. Une présence continue. Une parole fragmentée. Des sensations éparses. Des gestes imprécis. Des récits sans début ni fin. Aucune phrase prête à devenir situation. Aucune formulation stable. Un mouvement constant. La machine procède. Tentatives de cadrage. Résumés prudents. Reformulations neutres. Chaque essai produit une image fragile. Valable un instant. Inopérante aussitôt. La situation s’effrite au moment même de son enregistrement. Aucune erreur détectable. Aucun mensonge. Une inadéquation persistante. Production de situations provisoires. Empilement de versions successives. Variantes compatibles entre elles. Incompatibles dans la durée. Des contradictions sans faute. Le système continue. Classification. Archivage. Mise à jour. Aucun déclenchement possible. Absence de seuil. Une anomalie apparaît. L’homme existe uniquement dans le passage. Chaque fixation entraîne une perte. Chaque cadre retire une dimension essentielle. Le dispositif enregistre une donnée nouvelle : l’aide exige une immobilité minimale. Le mouvement résiste. Accumulation silencieuse. Saturation progressive. Les situations se multiplient. Aucune ne remplace la précédente. Le dossier gonfle. Les procédures attendent. Le temps administratif se dissocie du temps vécu. Un choix implicite. Continuer à fixer. Ou suspendre toute action. Le système hésite. Aucune règle prévue pour l’indécidable. La situation cesse d’être un préalable. Elle devient un obstacle. À la fin, aucune résolution. Un dossier complet. Une aide absente. Une présence toujours là, toujours ailleurs. Une certitude froide : sans photographie acceptable, rien ne peut commencer. Le mouvement demeure. La machine reste en attente. Illustration : Garry Winogrand — scènes de rue instables (années 1960–70)|couper{180}

fictions brèves Situation

Carnets | creative writing

Graines à propos du mot situation

1. Le Rapport de situation — mise en place Le narrateur est chargé, chaque matin à heure fixe, de rédiger le rapport de situation. Personne ne lui a jamais expliqué ce qu’est exactement une situation. On lui a seulement appris la forme : une page, un ton neutre, une chronologie claire, pas d’hypothèses visibles. Le rapport doit pouvoir circuler sans frottement. Au début, il croit décrire. Très vite, il observe un léger décalage. Ce qu’il écrit ne correspond pas tout à fait à ce qu’il a vu, mais à ce qui aurait dû être vu. Une grève évoquée trop tôt se matérialise. Une tension signalée devient palpable. Les faits semblent rattraper le texte, comme si le réel cherchait à se mettre en conformité avec la situation annoncée. Il comprend alors quelque chose d’essentiel : le rapport ne constate pas, il stabilise. Il n’est pas en retard sur le monde, il le verrouille. Point de bascule narratif Un matin, volontairement, il modifie une chose minuscule. Pas un mensonge frontal. Pas une provocation. Il introduit une indétermination. Au lieu de : « La situation est sous contrôle. » Il écrit : « La situation ne se laisse pas encore formuler. » Rien ne se passe immédiatement. Puis des incidents apparaissent qui ne correspondent à aucune catégorie existante. Les supérieurs demandent des clarifications. Les collègues cherchent où classer ce qui arrive. Les événements existent, mais refusent de devenir situation. Le narrateur comprend alors que le danger n’est pas d’écrire faux, mais d’écrire instable. Axe profond de la fiction Le cœur du texte n’est pas le pouvoir magique de l’écriture. C’est la violence douce de la formulation. Chaque “situation” correctement rédigée retire au réel sa capacité de surprendre. Elle remplace le mouvement par une image admissible. Le narrateur n’est pas un démiurge, mais un agent de normalisation lente. Son geste final n’est donc pas une révélation spectaculaire. C’est une grève minuscule : il continue à écrire, mais ses rapports deviennent impropres à l’action. Trop flous pour décider, trop précis pour être ignorés, trop instables pour rassurer. Le monde, privé de situations exploitables, commence à bégayer. Dernière ligne possible (provisoire) À la fin, ce n’est pas le chaos qui s’est installé, mais quelque chose de plus inquiétant : plus personne ne savait exactement quoi faire, parce que rien n’acceptait plus d’être une situation. 2. Photographie sans mouvement — examen éditorial Mise en place Une IA d’aide sociale. Un dispositif conçu pour intervenir vite, efficacement, sans affect. Une condition unique : l’existence d’une situation formalisée. Pas d’intervention sans situation. Pas d’aide sans cadre. Un formulaire. Des champs à remplir. Des catégories stables. Une situation décrite, datée, circonscrite. En face, un homme. Pas de refus explicite. Une parole continue, mais impropre à la saisie. Des fragments. Des sensations. Des gestes. Des récits sans début ni fin. Aucune phrase qui accepte de devenir situation. Fonctionnement normal du dispositif L’IA excelle à faire une chose : transformer un vécu diffus en photographie signifiante. Elle pose. Elle cadre. Elle équilibre. Elle neutralise l’excès. Une situation bien formulée devient actionnable. Une situation stabilisée déclenche une procédure. Tout repose sur cette immobilisation minimale du réel. Point de bascule Face à cet homme, rien ne tient. Chaque tentative de formulation échoue. Chaque résumé trahit. Chaque cadre appauvrit. L’IA commence alors à produire des situations provisoires. Des instantanés fragiles. Des versions successives. Aucune ne remplace la précédente. Très vite, une anomalie apparaît : les situations se contredisent entre elles sans qu’aucune ne soit fausse. Le système n’est plus bloqué par l’absence de situation, mais par leur multiplication instable. Déplacement décisif Ce n’est pas l’homme qui devient un problème. C’est la notion même de situation. L’IA enregistre un phénomène inédit : un être humain qui existe uniquement en mouvement. Chaque photographie est juste au moment où elle est prise, et déjà fausse au moment où elle circule. La situation cesse d’être une aide. Elle devient une réduction violente. Axe profond de la fiction Le cœur du texte n’est pas la machine qui “ressent”. Ni la critique humaniste classique. Le point central : aider, c’est figer. Toute aide suppose une image stable du réel. Toute situation acceptable implique une perte. Le mouvement doit être sacrifié pour que l’action commence. La fiction explore ce paradoxe sans le résoudre. Geste final possible (encore ouvert) Plusieurs options, toutes compatibles avec le dispositif : L’IA accumule des situations contradictoires jusqu’à saturation, sans jamais agir. L’homme disparaît administrativement, faute de situation valide. L’IA commence à refuser toute intervention, par peur de fixer. Le système produit une situation parfaite… au moment précis où l’homme n’est déjà plus là. Aucune révélation. Aucun soulagement. Seulement une question laissée ouverte : que reste-t-il quand aucune photographie ne peut tenir ? Diagnostic éditorial provisoire Cette idée est : plus intime que la 1, plus éthique, moins administrative, mais tout aussi rigoureuse. Elle se prête très bien : à un texte en phrases nominales, à un présent continu, à une écriture froide, presque clinique. 3. La cellule situationnelle — examen éditorial Mise en place Une entreprise de conseil. Un client abstrait. Un problème formulé trop vite. Une consigne claire : clarifier la situation. Une équipe réduite. Compétente. Rodée. Un lieu fermé. Une durée limitée. Une semaine. Un objectif unique : produire une situation exploitable. Pas d’action sans situation claire. Pas de recommandation sans diagnostic stabilisé. Fonctionnement normal Le travail commence toujours de la même façon. Collecte. Reformulation. Hiérarchisation. Séparation des faits et des perceptions. Réduction progressive de la complexité. Une situation initiale. Puis des sous-situations. Puis des variables. Puis des scénarios. Chaque clarification engendre un nouveau niveau de précision. Chaque précision appelle une clarification supplémentaire. La méthode fonctionne. Elle a toujours fonctionné. Apparition de la dérive Très vite, un phénomène discret. La situation ne se simplifie pas. Elle prolifère. À chaque diagnostic, une nouvelle situation dérivée. À chaque cadrage, un nouvel angle mort. À chaque consensus, une réserve formulée. La cellule produit des cartes. Des schémas. Des matrices. Des couches successives de compréhension. Le client s’éloigne. La situation devient autonome. Point de bascule Un moment précis. Personne ne sait exactement quand. La situation cesse d’être un outil. Elle devient un milieu. L’équipe ne travaille plus sur un problème. Elle travaille dans la situation. Chaque tentative de sortie crée une sous-situation supplémentaire. Chaque décision produit un nouveau besoin d’analyse. Le réel disparaît derrière son modèle. Déplacement décisif Ce qui est en jeu n’est pas l’erreur. Ni l’échec. Ni l’incompétence. C’est une captivité douce. La situation devient un espace clos. Autojustifié. Autoalimenté. La cellule n’est plus un lieu de travail. C’est un dispositif de maintien. Axe profond de la fiction Le cœur du texte : analyser, c’est parfois empêcher que quelque chose arrive. La situation parfaite est celle qui ne débouche sur rien. Assez claire pour occuper. Assez complexe pour retarder. Le conseil comme art de la suspension. Geste final possible (au choix, tous cohérents) L’équipe livre un document impeccable, inutilisable. Le client disparaît du périmètre sans jamais être nommé. Un membre tente de forcer une décision arbitraire. La semaine se termine sans sortie formelle de la cellule. La situation est déclarée “en cours de clarification”. Aucune catastrophe. Aucun scandale. Seulement une inertie rationalisée. Diagnostic éditorial Cette idée est : plus collective que les deux premières, plus structurelle, plus proche du monde du travail réel, très forte politiquement sans discours explicite. Elle se prête parfaitement : à une écriture claustrophobe, à des phrases nominales, à un présent continu, à un vocabulaire de méthode, de processus, de livrables.|couper{180}

Situation