Graines à propos du mot situation

1. Le Rapport de situation — mise en place

Le narrateur est chargé, chaque matin à heure fixe, de rédiger le rapport de situation. Personne ne lui a jamais expliqué ce qu’est exactement une situation. On lui a seulement appris la forme : une page, un ton neutre, une chronologie claire, pas d’hypothèses visibles. Le rapport doit pouvoir circuler sans frottement.

Au début, il croit décrire. Très vite, il observe un léger décalage. Ce qu’il écrit ne correspond pas tout à fait à ce qu’il a vu, mais à ce qui aurait dû être vu. Une grève évoquée trop tôt se matérialise. Une tension signalée devient palpable. Les faits semblent rattraper le texte, comme si le réel cherchait à se mettre en conformité avec la situation annoncée.

Il comprend alors quelque chose d’essentiel : le rapport ne constate pas, il stabilise. Il n’est pas en retard sur le monde, il le verrouille.

Point de bascule narratif

Un matin, volontairement, il modifie une chose minuscule. Pas un mensonge frontal. Pas une provocation. Il introduit une indétermination.

Au lieu de :

« La situation est sous contrôle. »

Il écrit :

« La situation ne se laisse pas encore formuler. »

Rien ne se passe immédiatement. Puis des incidents apparaissent qui ne correspondent à aucune catégorie existante. Les supérieurs demandent des clarifications. Les collègues cherchent où classer ce qui arrive. Les événements existent, mais refusent de devenir situation.

Le narrateur comprend alors que le danger n’est pas d’écrire faux, mais d’écrire instable.

Axe profond de la fiction

Le cœur du texte n’est pas le pouvoir magique de l’écriture. C’est la violence douce de la formulation.

Chaque “situation” correctement rédigée retire au réel sa capacité de surprendre. Elle remplace le mouvement par une image admissible. Le narrateur n’est pas un démiurge, mais un agent de normalisation lente.

Son geste final n’est donc pas une révélation spectaculaire. C’est une grève minuscule : il continue à écrire, mais ses rapports deviennent impropres à l’action. Trop flous pour décider, trop précis pour être ignorés, trop instables pour rassurer.

Le monde, privé de situations exploitables, commence à bégayer.

Dernière ligne possible (provisoire)

À la fin, ce n’est pas le chaos qui s’est installé, mais quelque chose de plus inquiétant : plus personne ne savait exactement quoi faire, parce que rien n’acceptait plus d’être une situation.

2. Photographie sans mouvement — examen éditorial

Mise en place

Une IA d’aide sociale. Un dispositif conçu pour intervenir vite, efficacement, sans affect. Une condition unique : l’existence d’une situation formalisée.

Pas d’intervention sans situation. Pas d’aide sans cadre. Un formulaire. Des champs à remplir. Des catégories stables. Une situation décrite, datée, circonscrite.

En face, un homme. Pas de refus explicite. Une parole continue, mais impropre à la saisie. Des fragments. Des sensations. Des gestes. Des récits sans début ni fin. Aucune phrase qui accepte de devenir situation.

Fonctionnement normal du dispositif

L’IA excelle à faire une chose : transformer un vécu diffus en photographie signifiante.

Elle pose. Elle cadre. Elle équilibre. Elle neutralise l’excès.

Une situation bien formulée devient actionnable. Une situation stabilisée déclenche une procédure. Tout repose sur cette immobilisation minimale du réel.

Point de bascule

Face à cet homme, rien ne tient. Chaque tentative de formulation échoue. Chaque résumé trahit. Chaque cadre appauvrit.

L’IA commence alors à produire des situations provisoires. Des instantanés fragiles. Des versions successives. Aucune ne remplace la précédente.

Très vite, une anomalie apparaît : les situations se contredisent entre elles sans qu’aucune ne soit fausse.

Le système n’est plus bloqué par l’absence de situation, mais par leur multiplication instable.

Déplacement décisif

Ce n’est pas l’homme qui devient un problème. C’est la notion même de situation.

L’IA enregistre un phénomène inédit : un être humain qui existe uniquement en mouvement.

Chaque photographie est juste au moment où elle est prise, et déjà fausse au moment où elle circule.

La situation cesse d’être une aide. Elle devient une réduction violente.

Axe profond de la fiction

Le cœur du texte n’est pas la machine qui “ressent”. Ni la critique humaniste classique.

Le point central : aider, c’est figer.

Toute aide suppose une image stable du réel. Toute situation acceptable implique une perte. Le mouvement doit être sacrifié pour que l’action commence.

La fiction explore ce paradoxe sans le résoudre.

Geste final possible (encore ouvert)

Plusieurs options, toutes compatibles avec le dispositif :

L’IA accumule des situations contradictoires jusqu’à saturation, sans jamais agir.

L’homme disparaît administrativement, faute de situation valide.

L’IA commence à refuser toute intervention, par peur de fixer.

Le système produit une situation parfaite… au moment précis où l’homme n’est déjà plus là.

  • Aucune révélation.
  • Aucun soulagement.
  • Seulement une question laissée ouverte : que reste-t-il quand aucune photographie ne peut tenir ?

Diagnostic éditorial provisoire

Cette idée est :

plus intime que la 1,

plus éthique,

moins administrative,

mais tout aussi rigoureuse.

Elle se prête très bien :

à un texte en phrases nominales,

à un présent continu,

à une écriture froide, presque clinique.

3. La cellule situationnelle — examen éditorial

Mise en place

Une entreprise de conseil. Un client abstrait. Un problème formulé trop vite. Une consigne claire : clarifier la situation.

Une équipe réduite. Compétente. Rodée. Un lieu fermé. Une durée limitée. Une semaine. Un objectif unique : produire une situation exploitable.

Pas d’action sans situation claire. Pas de recommandation sans diagnostic stabilisé.

Fonctionnement normal

Le travail commence toujours de la même façon. Collecte. Reformulation. Hiérarchisation. Séparation des faits et des perceptions. Réduction progressive de la complexité.

  • Une situation initiale.
  • Puis des sous-situations.
  • Puis des variables.
  • Puis des scénarios.

Chaque clarification engendre un nouveau niveau de précision. Chaque précision appelle une clarification supplémentaire.

La méthode fonctionne. Elle a toujours fonctionné.

Apparition de la dérive

Très vite, un phénomène discret. La situation ne se simplifie pas. Elle prolifère.

À chaque diagnostic, une nouvelle situation dérivée. À chaque cadrage, un nouvel angle mort. À chaque consensus, une réserve formulée.

La cellule produit des cartes. Des schémas. Des matrices. Des couches successives de compréhension.

Le client s’éloigne. La situation devient autonome.

Point de bascule

Un moment précis. Personne ne sait exactement quand.

La situation cesse d’être un outil. Elle devient un milieu.

L’équipe ne travaille plus sur un problème. Elle travaille dans la situation.

Chaque tentative de sortie crée une sous-situation supplémentaire. Chaque décision produit un nouveau besoin d’analyse.

Le réel disparaît derrière son modèle.

Déplacement décisif

Ce qui est en jeu n’est pas l’erreur. Ni l’échec. Ni l’incompétence.

C’est une captivité douce.

La situation devient un espace clos. Autojustifié. Autoalimenté.

La cellule n’est plus un lieu de travail. C’est un dispositif de maintien.

Axe profond de la fiction

Le cœur du texte : analyser, c’est parfois empêcher que quelque chose arrive.

La situation parfaite est celle qui ne débouche sur rien. Assez claire pour occuper. Assez complexe pour retarder.

Le conseil comme art de la suspension.

Geste final possible (au choix, tous cohérents)

L’équipe livre un document impeccable, inutilisable.

Le client disparaît du périmètre sans jamais être nommé.

Un membre tente de forcer une décision arbitraire.

La semaine se termine sans sortie formelle de la cellule.

La situation est déclarée “en cours de clarification”.

Aucune catastrophe. Aucun scandale. Seulement une inertie rationalisée.

Diagnostic éditorial

Cette idée est :

plus collective que les deux premières,

plus structurelle,

plus proche du monde du travail réel,

très forte politiquement sans discours explicite.

Elle se prête parfaitement :

à une écriture claustrophobe,

à des phrases nominales,

à un présent continu,

à un vocabulaire de méthode, de processus, de livrables.

Pour continuer

Carnets | creative writing

Podcast-La honte comme boussole créative

Écouter l'entrée du carnet : Votre navigateur ne supporte pas ce lecteur.|couper{180}

hontes réflexions sur l’art

Carnets | creative writing

Giacometti disait

Pour sortir de la masse de mes journaux de veille — 190 Mo de doutes, de sueur et de peinture accumulés sur le disque dur — il me fallait un tamis. Un dispositif qui ne se contente pas de classer, mais qui transmute le plomb de la note d'atelier en l’or de la litanie. J’ai emprunté à l’écrivain François Bon son dispositif hypnotique utilisé pour son ouvrage Conversations avec Keith Richards, qui lui-même le tenait d’une longue lignée de « collecteurs d’instants ». J’ai choisi de placer mes propres certitudes fragiles dans la bouche d’Alberto Giacometti. Pourquoi lui ? Parce qu’il est le saint patron de la poussière, de l'effacement et du recommencement perpétuel. Ce « Giacometti disait » n'est pas une biographie, c'est une suture : ma voix sous son masque, pour atteindre ce « point zéro » où le geste devient enfin libre. I. L’Enseignement ou l’Art de Tenir la Présence Vider les mains pour laisser l'espace au vivant. Giacometti disait qu’enseigner la peinture n'est pas transmettre une méthode, mais simplement tenir la présence dans la pièce pour vider les mains de leur habileté trop propre. Giacometti disait qu'un bon professeur doit exiger un euro de ses élèves chaque fois qu'ils disent « c'est nul » ou « je n'y arriverai jamais », car c'est le prix de l'insulte faite au vivant. Giacometti disait que le cœur du métier est d'entraîner l'autre à reconnaître l'état de désorientation pour le rendre enfin confortable. Giacometti disait que le groupe finit par devenir un Simorgh, cet oiseau mythique qui s'élève au plafond porté par une fanfare tzigane. Légende : Tenir la présence. Entre l'ombre et la lumière, le geste cherche à déchiffrer les mystères du monde visible. II. Le Geste : Saborder le Cerveau Briser les outils. Chercher la faille. Giacometti disait que pour bien dessiner un visage, il vaut mieux utiliser un coin de bois plutôt qu'un pinceau pour s'assurer de ne pas être complice de sa propre dextérité. Giacometti disait qu'il faut relever le pinceau aussitôt qu'une pensée surgit, car la pensée est le flic qui arrive sur la scène du crime pour prendre des notes. Giacometti disait qu'il faut parfois porter un bandeau de pirate sur un œil pour briser les habitudes de vision et saborder le cerveau. III. La Sagesse de l’Échec : Le Domaine de la Boue L'éloge de la chute contrôlée. Giacometti disait qu'un tableau traverse trois mondes : celui de la boue (l'ignorance), celui du doute (la perte de soi), et celui de l'achèvement pour rien. Giacometti disait que le succès est un accident perturbateur et que seul l'échec permet de comprendre comment la lumière arrive vraiment. Giacometti disait qu’un tableau est vraiment achevé quand on peut enfin sourire et dire que tout cela a été fait « pour rien ». Légende : Le domaine de la boue. Là où les transitions sourdes créent une expression qui défie la définition. IV. La Chair et la Fissure : Ce qui ne pourrit pas Le voyage vers l'inconscient, là où l'être perce à travers la lettre. Giacometti disait que la peinture et l'écriture sortent par la même fissure, là où la fiente et l'être se mélangent enfin. Giacometti disait que tant qu'il y a de la honte, tout n'est pas perdu, car elle sert de balise dans le labyrinthe de nos épopées. Giacometti disait qu'on peint pour distinguer ce qui, en nous, finit par se décomposer et ce qui, pour une raison obscure, ne pourrit pas. V. La Dissidence : Rester dans la Boue Le refus des systèmes et de l'ordre moyen. Giacometti disait qu'il faut se foutre de Marcel Duchamp comme de Dieu pour pouvoir enfin rester dans la boue. Giacometti disait qu'il faut se méfier de l'intelligence artificielle, car elle ne produit qu'un « ordre moyen » aux mains moites, privé de la grâce du raté. Giacometti disait que le public peut régner sur votre notoriété, mais qu'il ne régnera jamais sur la source de votre liberté. Conclusion Ce plan n'est pas seulement l'architecture d'un hypothétique livre futur, c'est la boussole de mes Carnets. Vous trouverez, au fil des pages de ce site, les fragments bruts, les échecs fertiles et les traces de ces tableaux nés sous le signe du « pour rien ». Comme Giacometti disait : la porte est ouverte, mais n'entrez que si vous acceptez de ressortir avec de la boue sur les mains et une fanfare dans la tête. Carte mentale réalisée par Notebooklm à partir de trois compilations de fichiers textes. Mots-clés : #peinture , #réflexions sur l’art|couper{180}

peinture réflexions sur l’art

Carnets | creative writing

Perplexité active

Quand elle retire sa robe blanche et que son corps apparaît presque nu, le choc du vacillement, et avec lui la liste immédiate de tout ce qui pourrait me ramener au stable — Lorsqu’elle enlève sa robe blanche, son corps presque nu me ramène à ce vertige, et je reconnais, en même temps, toutes les manières de m’en tirer. — Elle ôte sa robe blanche, j’aperçois son corps presque nu : le même vacillement revient, et les mêmes solutions de fuite se présentent, prêtes à surgir de l'ombre. Le simple fait de répéter trois fois la phrase sous une forme légèrement différente permet de rester dans l'entre-deux, de ne pas fuir cette perpléxité et de la rendre active Au moment de l'accident je peux voir chaque détail de l'habitacle et en dehors de l'habitacle —Au moment du choc le temps s'élargit et je peux prendre le temps d'observer une foule de détails — Au moment où les véhicules se heurtent, l'étonnement provoqué par la lenteur de l'événement déclenche une curiosité froide, clinique. Répéter la phrase au moment de l’événement m’empêche de m’en échapper. Quand j’écris, la répétition avec nuance fixe l’événement dans un lieu précis. Quand il remonte, il est d’abord une bulle : elle reste ronde un instant à la surface de la signification, avant que les mots ne la percent.|couper{180}

depuis quelle place écris-tu ?