16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. La terre est bleue comme une orange. On pouvait écrire cela sans ironie, sans guillemets défensifs. Le comme ouvrait une brèche. Il n’expliquait rien, il déplaçait. Je suis comme le roi d’un pays pluvieux. Mon amour est comme la fièvre. La vie est comme une histoire racontée par un idiot. Le mot circulait librement, sans badge, sans soupçon. Il liait des réalités incompatibles et personne ne demandait de justificatif. Désormais c’est presque fini. Demain. Avec le temps. Le temps des machines. Le comme sera frappé du sceau de l’approximatif. Il sera lu comme un aveu, un flou non résolu, une paresse syntaxique. On dira : comparaison faible, image générée, procédé automatique. Le comme deviendra un paria. Il devra s’enfuir loin, hors les murs de la ville. Il survivra dans quelques vers anciens, dans des phrases qu’on citera encore — comme un mot en sursis, comme un oiseau d’un autre âge, comme un vol de gerfauts que plus personne n’attend.

Il en va de même pour certaines structures de phrase. La structure binaire, autrefois neutre, presque invisible, fonctionne désormais comme un signal d’alarme. Sa netteté, son aspect maîtrisé, parfois même son élégance, suffisent à éveiller le soupçon. On n’y perçoit plus un geste d’écriture, mais l’usage d’un outil. Et ce n’est pas seulement la phrase qui se dévalue alors : c’est l’odeur même de l’outil, devenue trop reconnaissable pour rester innocente.

Il y a donc une dépossession. Ce langage appris autrefois, cette langue parlée sans y penser, nous en sommes dépossédés. Dépossédés moins de la langue elle-même que de l’innocence avec laquelle nous l’employions.

C’est peut-être là un effet secondaire de l’usage des modèles de langage. Une fatigue diffuse, produite par la répétition du manque, par l’insistance d’un défaut devenu perceptible. Quelque chose martèle, à bas bruit, jusqu’à confondre la migraine et l’ennui. Cette fatigue n’est pas inutile. Elle peut même devenir salvatrice pour qui cherche à écrire. Rien de neuf sous le soleil. Il s’agit d’un apprentissage par la négative. Bien des clowns, bien des moines zen, n’ont pas attendu les machines pour éprouver cela, ni pour en faire un usage rigoureux, depuis longtemps déjà.

Illustration Eugène Atget Photographie de rue où il n’y a pas grand-monde.

Carnets | janvier 2026

15 janvier 2026

La Légende de Liam, est désormais en vente sur Amazon. La version anglaise devant paraître fin de semaine, début de semaine prochaine. Wait and see. C'est encore un paradoxe que ce premier livre de fictions publié soit un livre pour enfants, mais assumé totalement puisque pour la bonne cause. Il fait moins froid, mais malgré cela en allant voir le compte EDF désagréable surprise de constater une augmentation significative de notre consommation alors que nous prenons grand soin de faire attention à tout. Ce qui me met immédiatement de mauvais poil après la légère euphorie de voir ce bouquin publié. Hier j'ai fait quelques tests sur Google Opal en utilisant le vpn de Vivendi, assez déçu par les résultats même si l'application est gratuite, l'aspect usine à gaz pour remplir tous les inputs et connecteurs est rébarbatif. Au final Gemini, gratuit également, est bien plus adapté à mes besoins. J'ai commencé à suivre quotidiennement les textes de Sébastien Bailly en m'inscrivant gratuitement à son Patreon. Aujourd'hui le sujet porte sur le mot "texte" et j'en prélève cet extrait tout à fait pertinent : Revenir au mot texte, le cartographier, en montrer les tensions, ce n’est pas un luxe théorique. C’est une condition pour écrire autrement avec l’IA. Tant que nous traiterons le texte comme un simple livrable, nous continuerons à accuser les prompts. Dès que nous acceptons que le texte est un espace conflictuel — entre forme et pensée, entre pouvoir et exploration, entre norme et voix — l’IA cesse d’être un générateur et devient un révélateur. En passant je me demande combien cela me couterait mensuellement à la fois en temps et en argent de suivre toutes les personnes intéressantes que je suis gratuitement s'il me fallait prendre un abonnement minimal. C'est hors de mes possibilités actuellement. On verra quand j'obtiendrai enfin cette foutue retraite. Le fait de s'endormir en écoutant une émission littéraire avec l'écouteur dans l'oreille n'a rien de bon du tout. Au petit matin un sentiment funeste accompagne des images de vermines rampant sur le sol de l'atelier, des serpents, des rats, des grenouilles et la chatte devenant héroïque succombera à mes côtés ce qui m'attristera et me réveillera avec ce sentiment funeste et ce goût de cendre dans la bouche. Suis allé voir sur Ebay et sur Vinted les prix de vente de Histoire de l'écriture de James Février. C'est hallucinant de constater à quel point la bataille est féroce entre vendeurs. Le point d'achoppement semble être le prix qui s'affiche en gras sur la page additionné au prix du transport, délirant pour un chronopost international. Le coût du transport plus cher que l'ouvrage devenant une pratique. En réfléchissant à la manière de me débarasser respectueusement de tous les livres de mon père idée de créer une nouvelle rubrique "Polars" de manière à écrire un résumé de chaque bouquin, le j'aime ou j'aime pas, une bio de l'auteur etc. Ensuite me suis intéressé à l'aspect "légal" de la pratique. C'est scandaleux je ne trouve pas d'autre mots car globalement au delà de 2000 euros de ventes annuelle le fisc exige un statut de micro entreprise. C'est à dire que ces livres que mon père a acheté au prix fort et qui ont déjà rapporté de la TVA à l'Etat Français si je les revends devront encore être taxés. Quelque chose là-dedans insulte l'intelligence ni plus ni moins. D'autant plus que l'Etat Français étant désormais composé d'individus de plus en plus louches ne montre pas vraiment un comportement exemplaire sur lequel calquer le notre. Hier suis allé à la poste. La machine pour acheter le timbre en panne, file d'attente. Tout au bout derrière le comptoir cette femme ne se départissant pas de son calme de sa bonne humeur. Mélange étonnant entre agacement, colère, et grâce. Placement timide d'un formulaire d'inscription sur la partie descriptif long de la rubrique Atlas*.qui vaut plus comme test qu'autre chose. Concernant la notion de planche, création d'une planche 6 bis Musique sur laquelle j'ai retiré toutes les dates et réorganisé les extraits par catégories invisibles. Avantage certain par rapport à tout le blabla accompagnant les autres planches. À travailler encore la notion d'accrochage de ces extraits. Illustration Henri Cartier Bresson, Derrière la Gare Saint-Lazare, détail, 1932|couper{180}

Carnets | janvier 2026

14 janvier 2026

Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il y a bien quelque chose de la nature du trou, du trop-plein, du vide ou de la béance. Nommer — même arbitrairement, même un inconnu — permet de s'extirper temporairement du maelström de l'indicible. Nommer ne requiert donc pas la notion du juste et du faux, mais de calmer ou pas quelque chose en soi face à une chose. Les idées claires l'un des textes qui attire mon attention lorsque j'effectue une recherche sur le mot "clair", nomme successivement : espoir, dentiste, résistants, chien en laisse. Chaque nomination stabilise provisoirement quelque chose, mais ne résout rien. Le passage d'un bloc à l'autre n'est pas argumentatif. C'est une série de prises, comme en escalade. ( déjà implicitement le mot s'accrocher) On ne voit la ligne qu'après coup. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. Celle-ci peut être opaque, contradictoire, inclure des longueurs, des fausses pistes. Elle ne demande pas à être comprise immédiatement mais d'être traversée. L'injonction à la clarté présuppose un lecteur standard, une compréhension standard, un temps de lecture standard. Elle formate. La clarté peut être un outil de dictature — pas nécessairement au sens politique, mais comme police du lisible. Si l'on écrit un texte pour traverser une confusion, cela ne requiert pas les mêmes outils que pour rejoindre un standard nommé clarté. La plupart du temps nous sommes contraints à être clairs (Boileau). La clarté étant le signe d'un esprit sain qui pense "juste". Mais cette salubrité et cette justesse ne sont encore que des mots possèdant une histoire collective ou personnelle selon qui les emploiera. Quand l'IA pointe un manque de liaison entre les différentes parties du texte, le premier réflexe ressemble beaucoup chez moi à celui d'un écolier pris en faute. Mais très vite autre chose prend le relais : la révolte. C'était déjà ainsi à l'école. Pourquoi l'autre m'impose son point de vue sans prendre la peine d'examiner le mien vraiment, c'est-à-dire sans le crible de l'attendu. C'est contre la dictature de l'attendu que vient ma révolte. Elle se produit tout le temps, que ce soit à l'extérieur dans la cité, dans la rue, comme en moi-même. Pourquoi : parce qu'elle me fige dans une sorte de gelée dans laquelle plus aucun mouvement ne sera possible. Englué dans l'ennui il ne servira à rien de vouloir se débattre. L'expérience mille fois traversée le prouve par un résultat toujours le même : la tristesse, la trempe, l'humiliation. Cette révolte est ce que j'appelle tenir Ne pas lâcher fait référence à une fidélité à quelque chose ou quelqu'un. Peut-être à une image héroïque non pas de moi-même mais du narrateur de tous ces textes, ou d'un auteur fictif prêt lui à aller jusqu'au bout. Le bout étant la fin du texte au minimum. Tenir, c'est refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. Ne pas lâcher, c'est maintenir le regard sur ce qui résiste à être regardé. Un régime de tenue morale incarné dans une tenue formelle.|couper{180}

accrochage atlas dispositif

Carnets | janvier 2026

13 janvier 2026

Ces derniers jours, je travaille beaucoup avec ces outils d’IA, notamment en mettant en place plusieurs agents, chacun avec une fonction précise. Je le fais de manière assez empirique, sans plan arrêté. Ce qui m’a frappé assez vite, c’est à quel point tout dépend des mots que l’on emploie. On parle de “conversation”, mais ce n’en est pas vraiment une. Il s’agit plutôt d’une suite de demandes, d’essais, d’ajustements. On avance, on corrige, on recommence. Rien de très spectaculaire, mais quelque chose se met en place. En travaillant comme ça, je me rends compte que je navigue entre plusieurs états. Par moments, je ne sais pas du tout ce que je cherche et je tâtonne. À d’autres moments, j’ai une idée vague que j’essaie de préciser en la mettant à l’épreuve. Plus rarement, je sais exactement ce que je veux. Ces états ne se succèdent pas vraiment ; ils coexistent. En ce moment, je suis plutôt du côté du tâtonnement, non pas par manque de pistes, mais parce qu’il y en a trop. Ce déplacement m’oblige à regarder autrement ce que j’ai déjà écrit. Jusqu’à récemment, j’écrivais de manière très pulsionnelle. J’écrivais, je publiais, et le site faisait surtout office de dépôt. Les textes s’accumulaient, sans que je me pose vraiment la question de leur tenue d’ensemble. Aujourd’hui, sans que ce soit très clair encore, quelque chose change. Je commence à relire différemment, à faire attention à ce qui revient, à ce qui se répond. Non pas pour organiser ou classer, mais simplement pour ne plus tout laisser se dissoudre dans le flux. C’est souvent à ce moment-là que surgissent certains textes un peu particuliers. Ils ne sont pas plus importants que les autres, ni plus aboutis. Ils ne disent rien de décisif. Mais ils semblent se tenir à un endroit légèrement décalé, comme s’ils regardaient l’ensemble depuis un seuil. Le problème, c’est que je les reconnais rarement sur le moment. Je les écris, je les publie, et ils sont aussitôt absorbés par ce qui suit. J’ai bien essayé de marquer ces textes après coup, notamment avec un mot-clé que j’ai appelé « seuils ». Je l’utilise de temps en temps, mais de façon très intuitive. Il n’y a pas de règle claire. Parfois je sais, parfois je doute, parfois j’oublie complètement. Ce n’est pas très satisfaisant, mais c’est peut-être cohérent avec la nature même de ces textes : ils ne se signalent pas franchement, ils ne demandent pas à être isolés. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce n’est pas tant d’en produire davantage que d’apprendre à les reconnaître un peu mieux. Pas pour les mettre sur un piédestal, mais pour leur laisser un peu plus d’espace, un autre rythme. Peut-être que construire un cadre, finalement, sert aussi à ça : non pas à décider ce qui compte, mais à éviter que tout se perde à la même vitesse. Pour le reste, je n’ai pas de méthode. Juste l’impression d’avoir franchi quelque chose de discret, et d’essayer maintenant de ne pas l’oublier trop vite.|couper{180}

seuils