janvier 2026

Carnets | janvier 2026

24 janvier 2026

Marcher est plus intéressant que de s’arrêter. Je me réveille avec cette phrase, et presque aussitôt il faut que je la note. Est-elle une énigme ou une réponse à une question que je m’étais posée la veille ? Impossible d’en décider avant de l’avoir examinée sous toutes ses coutures. Comme je suis dans l’hébreu jusqu’aux yeux en ce moment, j’aurais tendance à penser à une compression (דְּחִיסוּת, d’hisut). Et comme je flotte avec persévérance entre vérité et mensonge, il y a de grandes chances de percevoir une relation entre ces différents concepts liés au mouvement. Mouvement qui n’est pas un mouvement physique, mais un mouvement de la pensée, de l’esprit, voire de l’âme. La langue hébraïque, par sa structure racinaire et sa densité sémantique, est un outil de compression conceptuelle. Un mot, une racine, contient un champ de significations en puissance. J’admets sans peine que ce mouvement purement psychique est incomplet, et que corrélé à la marche véritable, voire à la course à pied, il bénéficierait d’une toute autre amplitude. Si toutefois le but était de chercher ou de trouver un bénéfice quelconque à un mouvement, quel qu’il soit. L’idée de « bénéfice » présuppose un point d’arrêt, un compte à rendre, une économie. Or, le mouvement dont je parle semble échapper à cette comptabilité. Il est dépense pure. Comme le souffle. Il ne « mène » nulle part ailleurs qu’à sa propre continuation. Cette phrase du réveil, alors, n’est ni énigme ni réponse. Elle est le premier souffle d’une journée de pensée. Et noter cette phrase, c’est accepter de se mettre en route, sans garantie d’arrivée. Peut-être est-ce là le lien ultime entre vérité et mensonge, à travers le mouvement : la vérité serait de consentir à ce cheminement sans fin ; le mensonge, de prétendre en être sorti, d’avoir trouvé le « bénéfice » qui justifierait d’abandonner la marche. Ce texte, maintenant, est lui-même une marche. Le lecteur qui le parcourt refait le chemin avec moi, du réveil à l’insight final, et ressent à son tour ce mouvement de l’esprit qui ne cherche pas à arriver, mais à cheminer. Je pourrais me contenter de cet accomplissement, si, comme d’habitude après tout accomplissement, je n’éprouvais soudain la présence de cette minuscule faille qui me place dans la présence de l’inachevé. Reste à savoir si j’obtempère à l’appel de cette faille, et de plus si j’obtempère de bon gré ou pas. C’est-à-dire qu’il est temps de s’interroger sur le bien-fondé d’une persévérance qui ne cacherait qu’obstination têtue et puérile. À moins que je ne m’interroge pas simultanément que je persévère, que j’écarte au loin la position méta vis-à-vis de ce que j’écris au moment où je l’écris. Que je me dise : gardons le meilleur (ou le pire) pour la fin. Quelle fin ? Celle du texte, la mienne, peu importe. Le tout étant de conserver quelque chose en dehors de ce mouvement se confondant avec la persévérance. Preuve que l’on cherche une preuve, preuve qu’il y a bien un meurtre, en tout cas un délit à vouloir jouer ainsi avec la pensée, l’esprit, voire l’âme. La faille est le lieu où le mouvement prend conscience de lui-même. Et cette conscience est à la fois ce qui le menace d’arrêt et ce qui l’oblige à repartir. Écrire, dès lors, n’est pas raconter la marche. C’est marcher sur la faille. Et puis vient l’épreuve du faire. L’expérience pratico-pratique : se lancer dans la création d’un vrai livre bilingue, naviguer parmi les écueils innombrables que cette petite folie impose. Trop d’outils différents multiplient les points de rupture. Le formatage « Notion-flavored markdown » ne se convertit pas proprement en markdown standard. Les blocs Notion (empty-block, etc.) créent des sauts de ligne imprévisibles. Les balises spéciales (, etc.) polluent le texte exporté. Perte de temps : deux heures à créer des pages inutilisables. On se débat, panique dans les sables mouvants. Création de pages « plaintext » — échec partiel. Même en « plaintext », Notion ajoute du formatage invisible. Donc, écrire avant d’écrire : règles et contraintes. Notion n’est pas un éditeur de texte brut. Le copier-coller vers Obsidian ou tout autre éditeur markdown est imprévisible. La perte de temps est garantie si l’on néglige la structure. Questions à poser avant de courir : Où doit aller le texte final ? (Obsidian, LaTeX, PDF…) Quel format source choisir ? (Notion, markdown pur, texte brut…) Existe-t-il un script de validation ? (comme check_paragraphs.py) Comment adapter la solution au flux de travail existant ? Comment éviter d’imposer un nouveau format intermédiaire ? Privilégier les corrections incrémentales Principe : Petites corrections ciblées valent mieux qu’une réécriture complète. Vérification immédiate après chaque modification. Garder le contrôle des fichiers sources. Outils : Guide de corrections numérotées. Script de validation à exécuter entre chaque étape. Le feedback rapide entretient la motivation. Utiliser les bons outils pour la bonne part du chemin Notion excelle pour : Organiser des notes et des fragments. Créer des bases de données relationnelles. Comparer visuellement des versions (colonnes parallèles). Documenter un processus, comme cette page même. Notion échoue pour : Éditer de longs textes destinés à l’export. Générer un markdown propre et portable. Remplacer un éditeur de texte dédié. Pour l’édition bilingue, la répartition s’impose : Obsidian ou VSCode pour les fichiers .md. Un script Python pour la validation et la cohérence. Notion pour la cartographie du processus et la documentation des choix. Alternance. Dans une respiration, il y a deux phases : l’inspiration, l’expiration. C’est ce que l’on perçoit. Mais on oublie qu’il existe un espace entre ces deux phases. On l’oublie comme on oublie les lettres et les blancs entre les lettres, une fois que l’on a appris à lire. Illustration L'artiste Marcel Duchamp descendant un escalier dans une image à exposition multiple rappelant son célèbre tableau "Nu descendant un escalier".|couper{180}

Autofiction et Introspection Temporalité et Ruptures

Carnets | janvier 2026

23 janvier 2026

La création du livre bilingue est en route. La difficulté principale réside dans le nombre exact de paragraphes dans les deux versions. Après différents essais avec Pandoc et LaTeX, j'ai tenté l’aventure sur Scribus, puis je suis revenu à Pandoc/LaTeX, avant de retourner sur Scribus. Bref, une bonne soirée passée à tester plusieurs solutions. Le problème du formatage des dialogues a été résolu, ainsi que la mise en forme des blocs de citation, grâce à deux scripts : # Remplacer - par — (tiret cadratin) for file in *.md; do sed -i 's/^- /— /' "$file" done cat > quote-italic.tex << 'EOF' \renewenvironment{quote} {\list{}{\rightmargin\leftmargin}\item\relax\itshape} {\endlist} EOF Autre difficulté : trouver la police capable de restituer les caractères en hébreu. Pour le moment, Liberation Serif fait l'affaire. J'ai écrit une nouvelle de plus à partir d'un article que j'ai vu passer : « Le secrétaire d'État, Marco Rubio, a ordonné par une note interne le retrait de la police Calibri de tous les documents officiels du Département d'État. Elle est remplacée par la célèbre Times New Roman (en taille 14). » Si ce n'est pas ce que l'on appelle de la synchronicité... -- « Dis-moi la taille de ta police, je te dirai si tu es un clown. » (C'est un de mes personnages qui pourrait dire ça. Pas moi, bien sûr. Ne me bloquez pas à la frontière mexicaine, les gars.) Sinon, encore les courses. J'ai filé tout mon liquide à la caissière. Tiens, d'ailleurs, pourquoi dire « liquide » ou « espèces » ? La chatte a retrouvé le sourire en même temps que sa pâtée. Ces derniers jours, je délaisse ce carnet au profit de la fiction. Encore que ce journal soit déjà une fiction, mais d'une qualité différente. De l'autofiction. Tout a l'air vrai et ne l'est pas. Alors que dans les fictions de S.F., tout a l'air faux et pourtant tout est vrai — preuves disponibles à l'appui.|couper{180}

Carnets | janvier 2026

22 janvier 2022

Aujourd'hui, j'ai appris que je pouvais créer des guillemets français directement à partir d'un code au clavier sur mon vieil Ubuntu : Ctrl+Maj+u, puis « ab » pour les guillemets ouvrants et « bb » pour les fermants. Une bonne chose de réglée qui m'évite les tirets cadratins, un peu plus longs à faire : Ctrl+Maj+u et 2014. Ceci surtout dans l'éditeur de SPIP, car j'ai désormais paramétré Writer pour que les guillemets et les espaces insécables soient automatiques. Ce genre de petite chose fait que l'on apprend à utiliser de mieux en mieux ses propres outils. Encore une fois, la Providence nous sauve pour janvier alors que nous étions dans le rouge sombre à la banque. Ce qui est fatigant, c'est que tout repart à zéro en février, et ainsi de suite. Fatigue, c'est le mot juste : une érosion lente et progressive, mais qui ne touche pas que nous. Dans ce monde qui ne cache plus sa férocité, piétinant jusqu'aux derniers bastions d'un confort illusoire. Un confort créé de toutes pièces pour qu'on ne se rue pas vers les institutions pour les jeter à bas de dépit. Celles-ci, au demeurant, n'ayant même plus vraiment besoin de nous — les gueux, le peuple — pour s'effondrer sous l'assaut des scandales, de l'abjection et du grotesque qui semblent désormais être les valeurs en poupe des puissants de ce monde. La foire d'empoigne n'a même plus besoin d'être masquée par ces mêmes institutions. On se sert et, de quoi se plaindrait-on au final ? Que le monde soit toujours sous le règne du pouvoir et de l'argent ? Ce serait être bien naïf de l'ignorer à partir d'un certain âge. La justice n'est plus qu'une simple exception confirmant la règle de l'injustice qui règne ici-bas. Quelques nouvelles de plus ajoutées au recueil, ce qui monte l'ensemble à désormais huit textes de 4 500 mots en moyenne. L'idée qui m'est venue est de tout de suite m'occuper des traductions et de pouvoir créer un ouvrage bilingue, les lecteurs de S.F. un peu intellos étant plus nombreux à parler l'anglais que le français. Et puis, puisque le sujet est le langage, tant qu'à faire, c'est plutôt intéressant de voir les mêmes idées traduites en deux langues différentes. Comment dit-on déjà dans le cénacle du développement personnel ? Congruence. Oui, c'est ça. Je n'ai presque pas touché au code depuis deux semaines, trop occupé à écrire mes fictions (enfin !). En revanche, désinvestissement quasi total pour les cours de peinture. Il est vraiment temps que j'arrête à la fin janvier, quitte à trouver un boulot de veilleur de nuit ou à emballer des marchandises à domicile. Peut-être même qu'en m'organisant bien, pourrais-je mener les deux activités de front. S. voudrait tellement de choses, comme par exemple aller chez le coiffeur, voyager, aller à Paris... et moi, je ne veux tellement rien, si ce n'est écrire, seulement écrire, qu'il faut bien à un moment que je me remette en selle avec les contingences. Testé hier la publication d'un carnet low-content : « Carnet des phrases qu’on n’enverra jamais », une cinquantaine de pages, broché. Le bénéfice sera évidemment ridicule, ça doit tourner autour d'un euro et des brouettes de royalties, mais le fait de me dire que je suis aussi capable de faire ce genre d'action repousse l'angoisse... Reçu hier le colis d'Amazon contenant les 15 exemplaires de La Légende de Liam. Bon boulot. Déjà mis 5 de côté pour les personnes qui ne veulent pas acheter sur la plateforme. Il ne fait vraiment pas froid, ce qui est une aubaine car ma bouteille de butane arrive bientôt à la fin. J'ai mis en place une nouvelle habitude : sauter le repas du déjeuner. Non pour des questions financières cette fois, mais tout simplement parce que manger aussi souvent dans une journée me semble absurde. Aussi absurde que de devoir se rendre à la messe le dimanche ou de courir avec son caddie quand on voit une caisse vide s'ouvrir. Illustration Laurent De La Conception|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2026

21 janvier 2026

Si je devais quantifier l’énergie que je perds à m’occuper de ce qui ne me regarde pas, il me faudrait d’abord la mesurer en Joules, l’unité universelle du travail et de la chaleur. Sur le plan biologique, chaque ingérence constitue une véritable fuite métabolique : mon cerveau dissipe des calories précieuses pour alimenter une charge mentale stérile, détournant l’influx nerveux de mes propres priorités. Au-delà de la thermodynamique, ce gaspillage est un coût d’opportunité : chaque unité de tension investie dans la vie d’autrui est soustraite à mon édification. En physique des systèmes, m’immiscer là où je n’ai aucun levier revient à augmenter mon entropie personnelle, transformant une énergie créatrice en simple agitation thermique. Le silence et la discrétion deviennent alors mes meilleures formes d’efficacité énergétique. Cette quête d'économie rejoint mon intérêt pour l'évolution de l'alphabet. Je réalise que le passage de l'humanité du hiéroglyphe au signe, puis à la lettre, calque étrangement mon propre parcours entre l'atelier et le premier étage de ma maison. L'atelier est mon espace hiéroglyphique : celui de la matière brute, de l'objet, du geste qui façonne. Monter à l'étage, c'est quitter le figuratif pour l'abstraction, transformer le poids des choses en la légèreté de la lettre. Pourtant, ce passage n'est pas encore aussi « carré » que je le voudrais — si tant est que je veuille vraiment quoi que ce soit. Peut-être que la véritable fluidité réside justement dans l'abandon de cette volonté de contrôle. Cette recherche de flux guide mes travaux actuels. Hier, j'ai publié cinq nouvelles nées de mes investigations sur le langage et l'alphabet hébraïque, explorant malentendus et théories du complot. Je les ai soumises à une « distillation algorithmique » entre Gemini, Claude et DeepL, une rétro-traduction qui éprouve la solidité de ma pensée. Pour éviter la dispersion, j'ai mis en pause mon second roman pour ados. J'ai décidé d'en supprimer totalement les chapitres pour le refondre en trois actes. C’est une décision d'ingénieur autant que d'écrivain : éliminer les interruptions pour préserver mes Joules et maintenir un flux continu. Le défi reste les dialogues. Privé d'échanges nourris avec M. et L., je dois puiser dans mes souvenirs de cours, des échos d'adolescences lointaines. Il me faudra sans doute styliser ces voix, transformer ces échanges en dynamiques énergétiques plutôt qu'en simples reproductions d'un réel qui se dérobe. De plus en plus ce soucis de comprendre pour qui j'écris ces fictions semble équilibrer l'indifférence de destination avec laquelle j'écris ces carnets. Je ne peux noter que cette recherche perpétuelle de maintient d'équilibre. illustration Malevitch, Quelle audace ! 1915|couper{180}

Autofiction et Introspection Technologies et Postmodernité

Carnets | janvier 2026

20 janvier 2026

Il y a des gens qui sont nés après toi et qui sont morts avant toi. C’est une réflexion qui me vient en lisant la page Wikipédia de Guillaume Dustan. Dans celle-ci, Judith Perrignon écrit : « [Guillaume Dustan] laisse tomber la défroque de l'élite bourgeoise, troque ses prestigieux diplômes contre les tares d'une époque puritaine : il est pédé, séropositif, drogué et le fait savoir. » Et donc, dans l’objet physique intitulé L'Homme qui tua Roland Barthes de Thomas Clerc (un volume broché dont la couverture présente un grammage standard), il est possible de lire une nouvelle intitulée « L'Homme qui tua Guillaume Dustan ». Ce qui place ce nom au même niveau que les autres. On pense immédiatement à une sorte d’égalité ; égalité avec Roland Barthes, Marvin Gaye, Jésus, Édouard Levé, pour ne citer qu'eux. Tout cela pour dire quoi en fin de compte ? Que Thomas Clerc aussi fait partie de cette génération née en 1965 qui n'aime pas prendre son café dans un Starbucks — cet établissement dont l'acoustique est mesurée à 75 décibels et où le café Arabica est extrait à une température constante de 92°C. Il fréquente Neuilly-sur-Seine ou le 16e, zones urbaines où la densité de population est de 20 000 habitants au km². Comme Édouard Levé. Il y a bien entendu aussi dans le livre de Clerc une section titrée « L'Homme qui tua Édouard Levé ». Tout ça pue la camaraderie à plein nez, ai-je envie d'écrire. Mais pas seulement. Vue de loin (à exactement 500 kilomètres de l'épicentre parisien), le mot « cénacle » arrive en TGV avec sa banane en nylon ripstop autour de la taille. Il a les cheveux rejetés vers l'arrière, exactement 4 200 brins collés par une résine acrylique de type polyacrylate, des lunettes rondes dont l’indice de réfraction est de 1.6 sur le nez, l'œil torve de ceux qui savent — quoi, on ne sait pas, on sent que leur rétine capture une fréquence de réalité que toi tu ne perçois pas. Ceci pour correspondre avec ces rêves du petit matin, phase de sommeil paradoxal où l'activité cérébrale affiche des ondes thêta de 4 à 7 Hz. L'impression d'avoir le choix de visiter des mondes ressemble si fort à une simulation neuronale qu'elle en devient suspecte avant d'être résolument erronée, comme une erreur de parallaxe dans un système optique. Et donc aussi, pourquoi ce mépris, cette méchanceté envers des gens que je ne connais pas ? C'est sans doute une espèce de syndrome du survivant. Cette culpabilité de constater que mon propre rythme cardiaque persiste à 72 battements par minute, que ma pression systolique est de 120 mmHg, et que mon organisme continue d'oxygéner des cellules alors que, logiquement, selon la loi des probabilités de cette génération, le stock de temps devrait être épuisé. illustration Edouard Levé, Angoisse, Entrée d’Angoisse, 2000 Photographie, tirage lambda couleur contrecollé sur aluminium — 100 × 100 cm — édition de 5 Collection privée, France. Courtesy Succession Edouard Levé et galerie Loevenbruck, Paris.|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2026

19 janvier 2026

Lecture du journal de décembre de T.C. Cette fois, c’est bien assis dans mon propre corps que je lis. J’ai même pris le temps de nettoyer les verres des lunettes, un petit coup de pschitt et une caresse microfibre recto verso. T.C. est sans doute plus proche de l’idée que je me fais d’écrire un journal. Encore que je ne dise pas que G.V., dont je parlais hier, soit moins bon ou meilleur. Ce n’est pas au niveau de la qualité littéraire que ça se situe. C’est plus une affaire de proximité. Probablement aussi une question d'âge. Je ne dis pas non plus que ce qu’écrivent les plus jeunes est si éloigné de ce que j’écris moi-même. C’est à la fois la même langue et ce ne l’est pas, voilà plutôt ce que je veux dire. Tout cela pour dire que, ne sachant pas dire comme d’habitude, à chaque fois que je reçois un mail de G.V. comme de T.C., mon premier élan est de vouloir dire quelque chose en retour, écrire un commentaire. Puis presque aussitôt je m’en défends. Je recule physiquement, mon siège à roulettes effectuant lui aussi une marche arrière, épousant le recul psychique, si je puis dire. Donc je vais sur le site et je lis les autres commentaires, puis presque aussitôt je pense au mot « groupe » et je recule. Parfois je me demande si je ne devrais pas faire appel une bonne fois pour toutes à un exorciste. Car, de toute évidence, il s’agit réellement d’une barrière, c’est beaucoup plus qu’un empêchement, c’est une interdiction. Mais j’ai aussi ce genre de répulsion face à tout acte administratif. Il suffit que l’on me somme, que je lise le mot obligatoire, pour que soudain je flanque un courrier sur une pile et ne m’en préoccupe plus. Cependant, il n’y a rien d’obligatoire, aucune sommation à poser un like ou à écrire un gentil commentaire. À moins que cette notion d’obligation soit si profondément enfoncée dans mon crâne par je ne sais quelle entité démoniaque que, sitôt que je la perçois, tout le jeu entendu par celle-ci soit de rire de la façon dont je me tortille pour y résister. Sinon le livre pour ados décolle doucement, déjà six ventes en deux jours. Et j’ai également quelques commandes de personnes qui ne veulent pas acheter sur Amazon. Il a donc fallu que je fasse moi aussi une commande pour avoir un petit stock. Autre chose concernant les commentaires : quand je me force à en faire, quand je parviens enfin à en faire, ils tombent toujours à plat, comme si je devais, par ceux-ci, me présenter comme un abruti total. Ou encore j'habite le lieu de l'incommunicable si parfaitement à présent que je ne me rends même plus compte de l'ineptie qui consiste malgré tout à encore vouloir communiquer. Illustrations Walker Evans — Interiors / offices / signage|couper{180}

Auteurs littéraires

Carnets | janvier 2026

18 janvier 2026

J'ai parcouru le carnet de novembre de G.V. et, tout en le parcourant, je me souviens d'être soudain sorti de mon corps et de m'être regardé, depuis plusieurs endroits dans la pièce, en train de lire ledit carnet sur l'écran de mon ordinateur de bureau. Je n'éprouvais pas vraiment d'émotion particulière ou de pensée précise, mais je pouvais recevoir celles du personnage assis devant son écran : une sorte de flux ou plutôt une onde effectuant des trajets tantôt vers des sommets abrupts, tantôt vers des gouffres abyssaux. Une sorte de spectrogramme — mais je n'étais pas sûr qu'il s'agît du bon mot. Et ce doute, pendant l'intervalle de ce que j'ai pensé être une seconde, m'a conduit à examiner tout ce que je savais de l'homme en train de lire G.V., c'est-à-dire comment il avait, en premier lieu, pris connaissance de l'existence de G.V., qui lui en avait parlé la toute première fois, puis la raison qui, à partir de ce ouï-dire, l'avait conduit à se rendre sur le site de G.V., à s'inscrire à sa newsletter et ainsi à recevoir, avec une irrégularité devenant étrangement et par renversement le critère de normalité d'une frange particulière de cette population de blogueurs, les journaux mensuels de G.V. Journaux dont la teneur est a priori, ou en tout cas la première fois, étonnante, mais qui, au bout de plusieurs années de réception, n'apportent rien de plus que ce qu'ils ont toujours apporté depuis le premier jour : c'est-à-dire cet étonnement mêlé de malaise, sans oublier un double mouvement d'attraction-répulsion qui, sans doute, est à l'origine de ce graphique de pics et de chutes que je parvins à capter, cette fois en dehors de moi-même, m'observant avec une neutralité bovine en train de lire le journal de novembre de G.V. Il y a aussi ce rêve qui arrive le matin après une mauvaise nuit : la répétition d'une noyade dans un verre d'eau. Je ne compte plus le nombre de fois où je tombe dans ce verre. Un de ces verres comme autrefois dans les bistrots et dans lesquels, je crois, on versait du blanc-limé. Du gros verre bien épais et à la propreté douteuse. Donc je me tiens là, sur le bord, et d'un seul coup je glisse — chute sans fin dirait-on, mais non : plouf ! Et je coule à pic. Impossible de nager. Le liquide ressemble à de l'eau mais, de toute évidence, ce n'en est pas. Je cherche ce que ça peut bien être, évidemment, tout en continuant mollement à me débattre, en vain. Le dégoût de manger de la viande est arrivé peu après le café du matin. J'avais pourtant sorti des cuisses de canard du congélateur la veille. Je les déballe de leur emballage de plastique transparent pour les passer sous l'eau, et le simple contact de la chair rougeâtre, des petits picots laissés par le grillage des duvets ou des plumes sur la peau, m'a dégoûté. Je les ai malgré tout essuyées, assaisonnées, placées dans du papier de cuisson accompagnées d'oignon et d'herbes, et j'ai emballé à nouveau l'ensemble dans une feuille d'aluminium. Mais sans plaisir, comme je le disais. Avec réticence. Puis j'ai programmé le four pour une durée de quatre heures et je me suis dit qu'il fallait de toute urgence résoudre ce grave problème. Cela revient par intermittence, ce dégoût de la viande. Un coup je salive, un coup la nausée. Ce qui est embarrassant, c'est quand cette nausée arrive devant l'étalage du boucher. J'ai à ce moment-là une sorte de bug. Je m'étais dit, par exemple : « Ah oui, achète des cuisses de poulet fermier si tu peux, pas trop cher. » Je vois donc les cuisses, l'étiquette des prix, le boucher sort de son arrière-salle, arrive au comptoir et me demande : « Et pour le monsieur, ce sera quoi ? » Et là, plouf ! Je suis incapable de dire : « Deux cuisses de poulet fermier. » Et je lève la main comme si j'étais en train de dire : « Attendez, ça va sûrement me revenir. » Mais ça ne me revient pas. Je tourne les talons et je me retrouve dans le rayon conserves à lire les étiquettes des boîtes de petits pois. J'ai vu aujourd'hui une tête d'Inuit et, par ricochet, j'ai pensé que j'avais la même tête. Mais ça ne m'a pas emballé d'avoir à manger du poisson cru. Même si c'était juste pour le mâcher sans l'avaler, pour le cracher ensuite dans ma paume et l'offrir à mes aïeux édentés. D'ailleurs, je suis moi-même devenu un aïeul édenté.|couper{180}

Autofiction et Introspection hors-lieu rêves

Carnets | janvier 2026

17 janvier 2026

Le rien du livre c'est sa lecture (lu dans les Petits traités de Quignard à propos d'une pensée de Flaubert). Et puis, comme pour m'extraire de cette mélasse intellectuelle, vite, la pensée de gagner de l'argent. Je me demande dans quelle mesure gagner de l'argent n'est pas une sorte d'issue de secours, une manière d'esquiver cette zone d'ombre que d'aucuns nomment sans vergogne idiotie. Hier j'ai publié deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. L'euphorie aidant, après avoir constaté cinq commandes concernant le livre pour ados. J'imagine créer une collection de ces carnets, sorte de fond de commerce, avec au moment opportun, des carnets de rupture pour la Saint-Valentin par exemple, ou bien des carnets pour se serrer la ceinture durant les fêtes, ou encore des carnets pour insulter copieusement ses parents le jour de la fête des mères ou des pères. Des carnets que l'on consomme ainsi puis que l'on brûle ou jette comme nous consommons à peu près tout de nos jours. De nos nuits. L'avantage est de s'entraîner à manier le traitement de texte de mieux en mieux, d'apprendre à faire des couvertures très pointues selon des gabarits calculés aux petits oignons selon le nombre de pages. Évasion, mais peut-on plaindre un prisonnier de ne penser qu'à l'évasion. En tous cas je me sens très occupé, j'écris beaucoup, beaucoup trop certainement. Finalement reçu un message de la part d'EDF nous disant blablabla tout en s'excusant blablabla et un nouvel échéancier de paiements. Une sacrée somme à sortir en sus des autres déjà conséquentes. La mutuelle augmente de quarante euros. Enfin j'ai l'impression désormais que c'est carnaval toute l'année. Il faut que je m'intéresse à ces produits végétaux à base d'algues ou de je ne sais quoi, ersatz de viandes : Le seitan est composé de gluten, la protéine du blé. Sa texture, élastique et spongieuse imite celle des différentes viandes. Le seitan est cuit dans un bouillon aromatisé, souvent à base de sauce soja et d'épices afin d'enrichir sa consistance et son arôme. Bon. Si seulement ça pouvait régler le problème de se nourrir chaque jour ce serait bien. En ce moment c'est moi qui suis aux fourneaux, S. étant prise par ses pièces de théâtre. Hier j'ai vite épluché les quatre pommes en train de dépérir pour faire un crumble. L'horreur de jeter des denrées me revient perpétuellement, impossible même de jeter un quignon de pain. Rien. Il me semble que ça doit aussi vouloir dire quelque chose à part ma pingrerie habituelle, mais je ne sais pas quoi. Illustration Photographie, Walker Evans Kitchen corner, Alabama, 1936|couper{180}

Autofiction et Introspection

Carnets | janvier 2026

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. La terre est bleue comme une orange. On pouvait écrire cela sans ironie, sans guillemets défensifs. Le comme ouvrait une brèche. Il n’expliquait rien, il déplaçait. Je suis comme le roi d’un pays pluvieux. Mon amour est comme la fièvre. La vie est comme une histoire racontée par un idiot. Le mot circulait librement, sans badge, sans soupçon. Il liait des réalités incompatibles et personne ne demandait de justificatif. Désormais c’est presque fini. Demain. Avec le temps. Le temps des machines. Le comme sera frappé du sceau de l’approximatif. Il sera lu comme un aveu, un flou non résolu, une paresse syntaxique. On dira : comparaison faible, image générée, procédé automatique. Le comme deviendra un paria. Il devra s’enfuir loin, hors les murs de la ville. Il survivra dans quelques vers anciens, dans des phrases qu’on citera encore — comme un mot en sursis, comme un oiseau d’un autre âge, comme un vol de gerfauts que plus personne n’attend. Il en va de même pour certaines structures de phrase. La structure binaire, autrefois neutre, presque invisible, fonctionne désormais comme un signal d’alarme. Sa netteté, son aspect maîtrisé, parfois même son élégance, suffisent à éveiller le soupçon. On n’y perçoit plus un geste d’écriture, mais l’usage d’un outil. Et ce n’est pas seulement la phrase qui se dévalue alors : c’est l’odeur même de l’outil, devenue trop reconnaissable pour rester innocente. Il y a donc une dépossession. Ce langage appris autrefois, cette langue parlée sans y penser, nous en sommes dépossédés. Dépossédés moins de la langue elle-même que de l’innocence avec laquelle nous l’employions. C’est peut-être là un effet secondaire de l’usage des modèles de langage. Une fatigue diffuse, produite par la répétition du manque, par l’insistance d’un défaut devenu perceptible. Quelque chose martèle, à bas bruit, jusqu’à confondre la migraine et l’ennui. Cette fatigue n’est pas inutile. Elle peut même devenir salvatrice pour qui cherche à écrire. Rien de neuf sous le soleil. Il s’agit d’un apprentissage par la négative. Bien des clowns, bien des moines zen, n’ont pas attendu les machines pour éprouver cela, ni pour en faire un usage rigoureux, depuis longtemps déjà. Illustration Eugène Atget Photographie de rue où il n'y a pas grand-monde.|couper{180}

nommer la chose réflexions sur l’art

Carnets | janvier 2026

15 janvier 2026

La Légende de Liam, est désormais en vente sur Amazon. La version anglaise devant paraître fin de semaine, début de semaine prochaine. Wait and see. C'est encore un paradoxe que ce premier livre de fictions publié soit un livre pour enfants, mais assumé totalement puisque pour la bonne cause. Il fait moins froid, mais malgré cela en allant voir le compte EDF désagréable surprise de constater une augmentation significative de notre consommation alors que nous prenons grand soin de faire attention à tout. Ce qui me met immédiatement de mauvais poil après la légère euphorie de voir ce bouquin publié. Hier j'ai fait quelques tests sur Google Opal en utilisant le vpn de Vivendi, assez déçu par les résultats même si l'application est gratuite, l'aspect usine à gaz pour remplir tous les inputs et connecteurs est rébarbatif. Au final Gemini, gratuit également, est bien plus adapté à mes besoins. J'ai commencé à suivre quotidiennement les textes de Sébastien Bailly en m'inscrivant gratuitement à son Patreon. Aujourd'hui le sujet porte sur le mot "texte" et j'en prélève cet extrait tout à fait pertinent : Revenir au mot texte, le cartographier, en montrer les tensions, ce n’est pas un luxe théorique. C’est une condition pour écrire autrement avec l’IA. Tant que nous traiterons le texte comme un simple livrable, nous continuerons à accuser les prompts. Dès que nous acceptons que le texte est un espace conflictuel — entre forme et pensée, entre pouvoir et exploration, entre norme et voix — l’IA cesse d’être un générateur et devient un révélateur. En passant je me demande combien cela me couterait mensuellement à la fois en temps et en argent de suivre toutes les personnes intéressantes que je suis gratuitement s'il me fallait prendre un abonnement minimal. C'est hors de mes possibilités actuellement. On verra quand j'obtiendrai enfin cette foutue retraite. Le fait de s'endormir en écoutant une émission littéraire avec l'écouteur dans l'oreille n'a rien de bon du tout. Au petit matin un sentiment funeste accompagne des images de vermines rampant sur le sol de l'atelier, des serpents, des rats, des grenouilles et la chatte devenant héroïque succombera à mes côtés ce qui m'attristera et me réveillera avec ce sentiment funeste et ce goût de cendre dans la bouche. Suis allé voir sur Ebay et sur Vinted les prix de vente de Histoire de l'écriture de James Février. C'est hallucinant de constater à quel point la bataille est féroce entre vendeurs. Le point d'achoppement semble être le prix qui s'affiche en gras sur la page additionné au prix du transport, délirant pour un chronopost international. Le coût du transport plus cher que l'ouvrage devenant une pratique. En réfléchissant à la manière de me débarasser respectueusement de tous les livres de mon père idée de créer une nouvelle rubrique "Polars" de manière à écrire un résumé de chaque bouquin, le j'aime ou j'aime pas, une bio de l'auteur etc. Ensuite me suis intéressé à l'aspect "légal" de la pratique. C'est scandaleux je ne trouve pas d'autre mots car globalement au delà de 2000 euros de ventes annuelle le fisc exige un statut de micro entreprise. C'est à dire que ces livres que mon père a acheté au prix fort et qui ont déjà rapporté de la TVA à l'Etat Français si je les revends devront encore être taxés. Quelque chose là-dedans insulte l'intelligence ni plus ni moins. D'autant plus que l'Etat Français étant désormais composé d'individus de plus en plus louches ne montre pas vraiment un comportement exemplaire sur lequel calquer le notre. Hier suis allé à la poste. La machine pour acheter le timbre en panne, file d'attente. Tout au bout derrière le comptoir cette femme ne se départissant pas de son calme de sa bonne humeur. Mélange étonnant entre agacement, colère, et grâce. Placement timide d'un formulaire d'inscription sur la partie descriptif long de la rubrique Atlas*.qui vaut plus comme test qu'autre chose. Concernant la notion de planche, création d'une planche 6 bis Musique sur laquelle j'ai retiré toutes les dates et réorganisé les extraits par catégories invisibles. Avantage certain par rapport à tout le blabla accompagnant les autres planches. À travailler encore la notion d'accrochage de ces extraits. Illustration Henri Cartier Bresson, Derrière la Gare Saint-Lazare, détail, 1932|couper{180}

Carnets | janvier 2026

14 janvier 2026

Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il y a bien quelque chose de la nature du trou, du trop-plein, du vide ou de la béance. Nommer — même arbitrairement, même un inconnu — permet de s'extirper temporairement du maelström de l'indicible. Nommer ne requiert donc pas la notion du juste et du faux, mais de calmer ou pas quelque chose en soi face à une chose. Les idées claires l'un des textes qui attire mon attention lorsque j'effectue une recherche sur le mot "clair", nomme successivement : espoir, dentiste, résistants, chien en laisse. Chaque nomination stabilise provisoirement quelque chose, mais ne résout rien. Le passage d'un bloc à l'autre n'est pas argumentatif. C'est une série de prises, comme en escalade. ( déjà implicitement le mot s'accrocher) On ne voit la ligne qu'après coup. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. Celle-ci peut être opaque, contradictoire, inclure des longueurs, des fausses pistes. Elle ne demande pas à être comprise immédiatement mais d'être traversée. L'injonction à la clarté présuppose un lecteur standard, une compréhension standard, un temps de lecture standard. Elle formate. La clarté peut être un outil de dictature — pas nécessairement au sens politique, mais comme police du lisible. Si l'on écrit un texte pour traverser une confusion, cela ne requiert pas les mêmes outils que pour rejoindre un standard nommé clarté. La plupart du temps nous sommes contraints à être clairs (Boileau). La clarté étant le signe d'un esprit sain qui pense "juste". Mais cette salubrité et cette justesse ne sont encore que des mots possèdant une histoire collective ou personnelle selon qui les emploiera. Quand l'IA pointe un manque de liaison entre les différentes parties du texte, le premier réflexe ressemble beaucoup chez moi à celui d'un écolier pris en faute. Mais très vite autre chose prend le relais : la révolte. C'était déjà ainsi à l'école. Pourquoi l'autre m'impose son point de vue sans prendre la peine d'examiner le mien vraiment, c'est-à-dire sans le crible de l'attendu. C'est contre la dictature de l'attendu que vient ma révolte. Elle se produit tout le temps, que ce soit à l'extérieur dans la cité, dans la rue, comme en moi-même. Pourquoi : parce qu'elle me fige dans une sorte de gelée dans laquelle plus aucun mouvement ne sera possible. Englué dans l'ennui il ne servira à rien de vouloir se débattre. L'expérience mille fois traversée le prouve par un résultat toujours le même : la tristesse, la trempe, l'humiliation. Cette révolte est ce que j'appelle tenir Ne pas lâcher fait référence à une fidélité à quelque chose ou quelqu'un. Peut-être à une image héroïque non pas de moi-même mais du narrateur de tous ces textes, ou d'un auteur fictif prêt lui à aller jusqu'au bout. Le bout étant la fin du texte au minimum. Tenir, c'est refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. Ne pas lâcher, c'est maintenir le regard sur ce qui résiste à être regardé. Un régime de tenue morale incarné dans une tenue formelle.|couper{180}

accrochage atlas dispositif

Carnets | janvier 2026

13 janvier 2026

Ces derniers jours, je travaille beaucoup avec ces outils d’IA, notamment en mettant en place plusieurs agents, chacun avec une fonction précise. Je le fais de manière assez empirique, sans plan arrêté. Ce qui m’a frappé assez vite, c’est à quel point tout dépend des mots que l’on emploie. On parle de “conversation”, mais ce n’en est pas vraiment une. Il s’agit plutôt d’une suite de demandes, d’essais, d’ajustements. On avance, on corrige, on recommence. Rien de très spectaculaire, mais quelque chose se met en place. En travaillant comme ça, je me rends compte que je navigue entre plusieurs états. Par moments, je ne sais pas du tout ce que je cherche et je tâtonne. À d’autres moments, j’ai une idée vague que j’essaie de préciser en la mettant à l’épreuve. Plus rarement, je sais exactement ce que je veux. Ces états ne se succèdent pas vraiment ; ils coexistent. En ce moment, je suis plutôt du côté du tâtonnement, non pas par manque de pistes, mais parce qu’il y en a trop. Ce déplacement m’oblige à regarder autrement ce que j’ai déjà écrit. Jusqu’à récemment, j’écrivais de manière très pulsionnelle. J’écrivais, je publiais, et le site faisait surtout office de dépôt. Les textes s’accumulaient, sans que je me pose vraiment la question de leur tenue d’ensemble. Aujourd’hui, sans que ce soit très clair encore, quelque chose change. Je commence à relire différemment, à faire attention à ce qui revient, à ce qui se répond. Non pas pour organiser ou classer, mais simplement pour ne plus tout laisser se dissoudre dans le flux. C’est souvent à ce moment-là que surgissent certains textes un peu particuliers. Ils ne sont pas plus importants que les autres, ni plus aboutis. Ils ne disent rien de décisif. Mais ils semblent se tenir à un endroit légèrement décalé, comme s’ils regardaient l’ensemble depuis un seuil. Le problème, c’est que je les reconnais rarement sur le moment. Je les écris, je les publie, et ils sont aussitôt absorbés par ce qui suit. J’ai bien essayé de marquer ces textes après coup, notamment avec un mot-clé que j’ai appelé « seuils ». Je l’utilise de temps en temps, mais de façon très intuitive. Il n’y a pas de règle claire. Parfois je sais, parfois je doute, parfois j’oublie complètement. Ce n’est pas très satisfaisant, mais c’est peut-être cohérent avec la nature même de ces textes : ils ne se signalent pas franchement, ils ne demandent pas à être isolés. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce n’est pas tant d’en produire davantage que d’apprendre à les reconnaître un peu mieux. Pas pour les mettre sur un piédestal, mais pour leur laisser un peu plus d’espace, un autre rythme. Peut-être que construire un cadre, finalement, sert aussi à ça : non pas à décider ce qui compte, mais à éviter que tout se perde à la même vitesse. Pour le reste, je n’ai pas de méthode. Juste l’impression d’avoir franchi quelque chose de discret, et d’essayer maintenant de ne pas l’oublier trop vite.|couper{180}

seuils