19 janvier 2026
Lecture du journal de décembre de T.C. Cette fois, c’est bien assis dans mon propre corps que je lis. J’ai même pris le temps de nettoyer les verres des lunettes, un petit coup de pschitt et une caresse microfibre recto verso. T.C. est sans doute plus proche de l’idée que je me fais d’écrire un journal. Encore que je ne dise pas que G.V., dont je parlais hier, soit moins bon ou meilleur. Ce n’est pas au niveau de la qualité littéraire que ça se situe. C’est plus une affaire de proximité. Probablement aussi une question d’âge. Je ne dis pas non plus que ce qu’écrivent les plus jeunes est si éloigné de ce que j’écris moi-même. C’est à la fois la même langue et ce ne l’est pas, voilà plutôt ce que je veux dire. Tout cela pour dire que, ne sachant pas dire comme d’habitude, à chaque fois que je reçois un mail de G.V. comme de T.C., mon premier élan est de vouloir dire quelque chose en retour, écrire un commentaire. Puis presque aussitôt je m’en défends. Je recule physiquement, mon siège à roulettes effectuant lui aussi une marche arrière, épousant le recul psychique, si je puis dire. Donc je vais sur le site et je lis les autres commentaires, puis presque aussitôt je pense au mot « groupe » et je recule. Parfois je me demande si je ne devrais pas faire appel une bonne fois pour toutes à un exorciste. Car, de toute évidence, il s’agit réellement d’une barrière, c’est beaucoup plus qu’un empêchement, c’est une interdiction.
Mais j’ai aussi ce genre de répulsion face à tout acte administratif. Il suffit que l’on me somme, que je lise le mot obligatoire, pour que soudain je flanque un courrier sur une pile et ne m’en préoccupe plus. Cependant, il n’y a rien d’obligatoire, aucune sommation à poser un like ou à écrire un gentil commentaire. À moins que cette notion d’obligation soit si profondément enfoncée dans mon crâne par je ne sais quelle entité démoniaque que, sitôt que je la perçois, tout le jeu entendu par celle-ci soit de rire de la façon dont je me tortille pour y résister.
Sinon le livre pour ados décolle doucement, déjà six ventes en deux jours. Et j’ai également quelques commandes de personnes qui ne veulent pas acheter sur Amazon. Il a donc fallu que je fasse moi aussi une commande pour avoir un petit stock.
Autre chose concernant les commentaires : quand je me force à en faire, quand je parviens enfin à en faire, ils tombent toujours à plat, comme si je devais, par ceux-ci, me présenter comme un abruti total. Ou encore j’habite le lieu de l’incommunicable si parfaitement à présent que je ne me rends même plus compte de l’ineptie qui consiste malgré tout à encore vouloir communiquer.
Illustrations Walker Evans — Interiors / offices / signage
Pour continuer
Carnets | janvier 2026
18 janvier 2026
J'ai parcouru le carnet de novembre de G.V. et, tout en le parcourant, je me souviens d'être soudain sorti de mon corps et de m'être regardé, depuis plusieurs endroits dans la pièce, en train de lire ledit carnet sur l'écran de mon ordinateur de bureau. Je n'éprouvais pas vraiment d'émotion particulière ou de pensée précise, mais je pouvais recevoir celles du personnage assis devant son écran : une sorte de flux ou plutôt une onde effectuant des trajets tantôt vers des sommets abrupts, tantôt vers des gouffres abyssaux. Une sorte de spectrogramme — mais je n'étais pas sûr qu'il s'agît du bon mot. Et ce doute, pendant l'intervalle de ce que j'ai pensé être une seconde, m'a conduit à examiner tout ce que je savais de l'homme en train de lire G.V., c'est-à-dire comment il avait, en premier lieu, pris connaissance de l'existence de G.V., qui lui en avait parlé la toute première fois, puis la raison qui, à partir de ce ouï-dire, l'avait conduit à se rendre sur le site de G.V., à s'inscrire à sa newsletter et ainsi à recevoir, avec une irrégularité devenant étrangement et par renversement le critère de normalité d'une frange particulière de cette population de blogueurs, les journaux mensuels de G.V. Journaux dont la teneur est a priori, ou en tout cas la première fois, étonnante, mais qui, au bout de plusieurs années de réception, n'apportent rien de plus que ce qu'ils ont toujours apporté depuis le premier jour : c'est-à-dire cet étonnement mêlé de malaise, sans oublier un double mouvement d'attraction-répulsion qui, sans doute, est à l'origine de ce graphique de pics et de chutes que je parvins à capter, cette fois en dehors de moi-même, m'observant avec une neutralité bovine en train de lire le journal de novembre de G.V. Il y a aussi ce rêve qui arrive le matin après une mauvaise nuit : la répétition d'une noyade dans un verre d'eau. Je ne compte plus le nombre de fois où je tombe dans ce verre. Un de ces verres comme autrefois dans les bistrots et dans lesquels, je crois, on versait du blanc-limé. Du gros verre bien épais et à la propreté douteuse. Donc je me tiens là, sur le bord, et d'un seul coup je glisse — chute sans fin dirait-on, mais non : plouf ! Et je coule à pic. Impossible de nager. Le liquide ressemble à de l'eau mais, de toute évidence, ce n'en est pas. Je cherche ce que ça peut bien être, évidemment, tout en continuant mollement à me débattre, en vain. Le dégoût de manger de la viande est arrivé peu après le café du matin. J'avais pourtant sorti des cuisses de canard du congélateur la veille. Je les déballe de leur emballage de plastique transparent pour les passer sous l'eau, et le simple contact de la chair rougeâtre, des petits picots laissés par le grillage des duvets ou des plumes sur la peau, m'a dégoûté. Je les ai malgré tout essuyées, assaisonnées, placées dans du papier de cuisson accompagnées d'oignon et d'herbes, et j'ai emballé à nouveau l'ensemble dans une feuille d'aluminium. Mais sans plaisir, comme je le disais. Avec réticence. Puis j'ai programmé le four pour une durée de quatre heures et je me suis dit qu'il fallait de toute urgence résoudre ce grave problème. Cela revient par intermittence, ce dégoût de la viande. Un coup je salive, un coup la nausée. Ce qui est embarrassant, c'est quand cette nausée arrive devant l'étalage du boucher. J'ai à ce moment-là une sorte de bug. Je m'étais dit, par exemple : « Ah oui, achète des cuisses de poulet fermier si tu peux, pas trop cher. » Je vois donc les cuisses, l'étiquette des prix, le boucher sort de son arrière-salle, arrive au comptoir et me demande : « Et pour le monsieur, ce sera quoi ? » Et là, plouf ! Je suis incapable de dire : « Deux cuisses de poulet fermier. » Et je lève la main comme si j'étais en train de dire : « Attendez, ça va sûrement me revenir. » Mais ça ne me revient pas. Je tourne les talons et je me retrouve dans le rayon conserves à lire les étiquettes des boîtes de petits pois. J'ai vu aujourd'hui une tête d'Inuit et, par ricochet, j'ai pensé que j'avais la même tête. Mais ça ne m'a pas emballé d'avoir à manger du poisson cru. Même si c'était juste pour le mâcher sans l'avaler, pour le cracher ensuite dans ma paume et l'offrir à mes aïeux édentés. D'ailleurs, je suis moi-même devenu un aïeul édenté.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
17 janvier 2026
Le rien du livre c'est sa lecture (lu dans les Petits traités de Quignard à propos d'une pensée de Flaubert). Et puis, comme pour m'extraire de cette mélasse intellectuelle, vite, la pensée de gagner de l'argent. Je me demande dans quelle mesure gagner de l'argent n'est pas une sorte d'issue de secours, une manière d'esquiver cette zone d'ombre que d'aucuns nomment sans vergogne idiotie. Hier j'ai publié deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. L'euphorie aidant, après avoir constaté cinq commandes concernant le livre pour ados. J'imagine créer une collection de ces carnets, sorte de fond de commerce, avec au moment opportun, des carnets de rupture pour la Saint-Valentin par exemple, ou bien des carnets pour se serrer la ceinture durant les fêtes, ou encore des carnets pour insulter copieusement ses parents le jour de la fête des mères ou des pères. Des carnets que l'on consomme ainsi puis que l'on brûle ou jette comme nous consommons à peu près tout de nos jours. De nos nuits. L'avantage est de s'entraîner à manier le traitement de texte de mieux en mieux, d'apprendre à faire des couvertures très pointues selon des gabarits calculés aux petits oignons selon le nombre de pages. Évasion, mais peut-on plaindre un prisonnier de ne penser qu'à l'évasion. En tous cas je me sens très occupé, j'écris beaucoup, beaucoup trop certainement. Finalement reçu un message de la part d'EDF nous disant blablabla tout en s'excusant blablabla et un nouvel échéancier de paiements. Une sacrée somme à sortir en sus des autres déjà conséquentes. La mutuelle augmente de quarante euros. Enfin j'ai l'impression désormais que c'est carnaval toute l'année. Il faut que je m'intéresse à ces produits végétaux à base d'algues ou de je ne sais quoi, ersatz de viandes : Le seitan est composé de gluten, la protéine du blé. Sa texture, élastique et spongieuse imite celle des différentes viandes. Le seitan est cuit dans un bouillon aromatisé, souvent à base de sauce soja et d'épices afin d'enrichir sa consistance et son arôme. Bon. Si seulement ça pouvait régler le problème de se nourrir chaque jour ce serait bien. En ce moment c'est moi qui suis aux fourneaux, S. étant prise par ses pièces de théâtre. Hier j'ai vite épluché les quatre pommes en train de dépérir pour faire un crumble. L'horreur de jeter des denrées me revient perpétuellement, impossible même de jeter un quignon de pain. Rien. Il me semble que ça doit aussi vouloir dire quelque chose à part ma pingrerie habituelle, mais je ne sais pas quoi. Illustration Photographie, Walker Evans Kitchen corner, Alabama, 1936|couper{180}
Carnets | janvier 2026
16 janvier 2026
Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. La terre est bleue comme une orange. On pouvait écrire cela sans ironie, sans guillemets défensifs. Le comme ouvrait une brèche. Il n’expliquait rien, il déplaçait. Je suis comme le roi d’un pays pluvieux. Mon amour est comme la fièvre. La vie est comme une histoire racontée par un idiot. Le mot circulait librement, sans badge, sans soupçon. Il liait des réalités incompatibles et personne ne demandait de justificatif. Désormais c’est presque fini. Demain. Avec le temps. Le temps des machines. Le comme sera frappé du sceau de l’approximatif. Il sera lu comme un aveu, un flou non résolu, une paresse syntaxique. On dira : comparaison faible, image générée, procédé automatique. Le comme deviendra un paria. Il devra s’enfuir loin, hors les murs de la ville. Il survivra dans quelques vers anciens, dans des phrases qu’on citera encore — comme un mot en sursis, comme un oiseau d’un autre âge, comme un vol de gerfauts que plus personne n’attend. Il en va de même pour certaines structures de phrase. La structure binaire, autrefois neutre, presque invisible, fonctionne désormais comme un signal d’alarme. Sa netteté, son aspect maîtrisé, parfois même son élégance, suffisent à éveiller le soupçon. On n’y perçoit plus un geste d’écriture, mais l’usage d’un outil. Et ce n’est pas seulement la phrase qui se dévalue alors : c’est l’odeur même de l’outil, devenue trop reconnaissable pour rester innocente. Il y a donc une dépossession. Ce langage appris autrefois, cette langue parlée sans y penser, nous en sommes dépossédés. Dépossédés moins de la langue elle-même que de l’innocence avec laquelle nous l’employions. C’est peut-être là un effet secondaire de l’usage des modèles de langage. Une fatigue diffuse, produite par la répétition du manque, par l’insistance d’un défaut devenu perceptible. Quelque chose martèle, à bas bruit, jusqu’à confondre la migraine et l’ennui. Cette fatigue n’est pas inutile. Elle peut même devenir salvatrice pour qui cherche à écrire. Rien de neuf sous le soleil. Il s’agit d’un apprentissage par la négative. Bien des clowns, bien des moines zen, n’ont pas attendu les machines pour éprouver cela, ni pour en faire un usage rigoureux, depuis longtemps déjà. Illustration Eugène Atget Photographie de rue où il n'y a pas grand-monde.|couper{180}