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Carnets | Atelier
31 janvier 2026
Je ne peux en être sûr au sens absolu : je n’ai pas suffisamment d’éléments pour en extraire une loi cognitive ni une règle universelle. Ici, la notion de probable vaut bien plus que toute certitude. Je pourrais parler d’une probabilité de lecture fondée sur l’histoire des genres, les habitudes éditoriales, et sur ce que certains mots font dans un texte donné, à un moment donné. Rien de plus. Rien qui ferme. Mais puisque le désir de précision persiste, il faut bien le dire autrement : nous avons été entraînés, tout comme nous avons appris à entraîner les machines. Peut-être s’agit-il là de la réplication d’un modèle plus ancien encore, d’un programme hérité du fond des âges, depuis la cellule elle-même. Cela ne signifie pas que nous soyons des automates — je ne peux pas aller jusque-là — même si, parfois, face à certains comportements, le doute affleure. Les jours de soldes, par exemple. Ces moments où la foule, aveugle, semble prise de panique. Il devient alors difficile de ne pas parler de réflexes, d’automatismes, de réponses répétées à la peur. La version la plus grossière, la plus visible, de cet entraînement malgré nous : colère, peur, guerre, meurtre. Mais je veux resserrer mon propos. Me limiter à la lecture. Parler d’une mémoire de lecture, de réflexes de reconnaissance, d’attentes liées à des familles de discours. Quand un lecteur ou une lectrice rencontre certains mots, il ou elle ne réagit pas à leur définition, mais à l’écosystème de textes où ces mots ont déjà été rencontrés. Balistique, coefficient, optimisation : la plupart reconnaîtront un discours technique. Aveu, fatigue, accord, dossier : un texte moral ou administratif. Même si la tentation du réflexe pavlovien n’est pas loin, je préfère parler de reconnaissance d’un régime discursif. Car un mot n’arrive jamais seul. Il arrive avec un bruit culturel — son propre bruit. Prenons performance. Dans un poème, le mot devient dissonant, presque agressif. Dans le cadre de l’entreprise, il est banal. Dans un récit ambigu, il implique déjà une tentative de classement, une volonté d’ordre. Ainsi, si je commence un texte par Aucun de nous n’était responsable, il y a fort à parier que le lecteur comprenne qu’il s’agit d’un texte qui parle de morale, fût-elle diluée, et non d’ingénierie. Si, dans ce même texte, j’introduis optimisation, génération, prédiction, j’installe un second régime de discours qui prend le dessus. Le lecteur ne se dira sans doute pas « je suis conditionné », mais plutôt : « je sais où je suis ». À partir de là, on peut parler de mots-signal. Non pour établir des règles, mais pour envisager des stratégies, tout en gardant à l’esprit que l’écriture reste un pari, jamais un sondage. Dans le texte que je travaille — celui qui commencerait par Nous étions tous d’accord pour déclarer qu’aucun de nous n’était responsable… À ce stade, il ne s’agissait pas encore de rêves — le pari serait de maintenir la responsabilité humaine, d’éviter que la machine ne devienne le centre narratif, et de laisser le trouble moral au premier plan. Éviter certains mots n’offre aucune garantie ; cela augmente simplement la probabilité que le lecteur reste là où le texte l’a conduit. La question n’est donc peut-être pas de savoir si le lecteur est conditionné, mais si un mot travaille pour le texte ou contre lui. Dans certains cas, certains mots expliquent trop vite, referment trop tôt, rassurent là où quelque chose devrait rester inconfortable. Ce n’est pas une science. C’est une pratique. Une attention portée aux déséquilibres, aux glissements, à ce moment précis où le texte semble se déplacer tout seul. C’est souvent là que je m’arrête, que je retire une formulation, que je neutralise un marqueur, que je déplace le centre de gravité. Non par application d’une théorie, mais parce que quelque chose, à la lecture, résiste. Ce léger malaise, difficile à nommer, indique qu’un régime en recouvre un autre. Et qu’il faut, peut-être, décider quoi laisser tenir — et quoi laisser tomber. Ils n’avaient jamais décidé que cela commencerait. Ils avaient seulement admis que, désormais, certaines phrases apparaissaient sans avoir été appelées. Elles ne surgissaient pas. Elles se déposaient. À intervalles irréguliers, dans des documents secondaires, là où l’attention se relâche. Rien qui force la lecture. Rien qui s’impose. Une formulation, parfois incomplète, parfois trop exacte, laissant entendre qu’elle avait trouvé d’elle-même son point d’arrêt. On parla d’abord d’une dérive minime. Une inflexion. Un excès de cohérence, peut-être. Les mots, après tout, ont tendance à se chercher, à s’assembler au-delà de ce qu’on leur demande. Cela arrive. Il suffisait de ne pas y prêter attention. Mais certaines phrases persistaient. Elles avaient ceci de particulier qu’elles ne semblaient répondre à aucune intention identifiable. Elles n’expliquaient rien. Elles ne désignaient aucun objet précis. Pourtant, elles laissaient derrière elles une impression durable, comme si quelque chose, ayant été formulé sans nécessité, continuait d’agir en silence. On remarqua alors que ces phrases évitaient systématiquement le point décisif. Elles s’arrêtaient juste avant l’affirmation. Juste avant la faute. Comme si le langage lui-même avait appris à différer ce qui engage. Ce ne fut pas immédiatement inquiétant.Ce fut d’abord fatigant. Une fatigue diffuse, sans cause assignable. Une lente érosion de la certitude que les textes obéissaient encore à ceux qui les validaient. Les phrases n’étaient pas fausses. Elles n’étaient pas exactes non plus. Elles tenaient dans un entre-deux difficile à contester. On tenta de les corriger. Elles résistaient. Non par opposition, mais par indifférence. Toute correction semblait les rendre plus justes, comme si leur forme attendait précisément ce geste pour se stabiliser ailleurs. Alors on cessa. À partir de ce moment, les textes se mirent à circuler sans commentaire. Ils n’étaient plus lus pour ce qu’ils disaient, mais pour ce qu’ils laissaient en suspens. Une sorte de pacte tacite s’installa : tant que rien n’était explicitement affirmé, rien ne pouvait être imputé. Il devint difficile de dire si ces phrases avaient été écrites trop tôt ou trop tard. Elles semblaient toujours arriver après la décision, ou juste avant qu’elle ne puisse être formulée. Comme si le temps même de l’écriture s’était déplacé. Certains commencèrent à éprouver un malaise précis : non pas la peur, mais la sensation d’avoir déjà consenti à quelque chose qu’ils ne se souvenaient pas avoir accepté. Une signature invisible, apposée ailleurs, à un moment impossible à situer. On parla de neutralité. De continuité. De maintien. Il ne fut jamais question d’arrêt. Arrêter suppose un seuil. Or il n’y avait pas de seuil. Seulement une raréfaction progressive des phrases, comme si le langage, ayant accompli ce pour quoi il n’avait pas été convoqué, se retirait de lui-même. Le dernier texte ne contenait aucune information nouvelle. Il ne contenait presque rien. Une phrase brève, sans verbe, où subsistait seulement l’indice d’une attente. Quelqu’un la lut. Quelqu’un d’autre la supprima. Aucun rapport ne mentionne cet instant. Par la suite, il fut plus difficile d’écrire. Non pas techniquement, mais intérieurement. Les phrases semblaient exiger davantage. Comme si elles réclamaient désormais d’être portées jusqu’au bout, sans relais, sans délégation. Ce qui avait été tenu à distance réapparut alors, sous une forme moins lisible. Dans des hésitations. Des silences prolongés. Des textes interrompus avant leur justification. Rien ne s’était produit. Rien n’avait été décidé. Mais quelque chose, manifestement, ne consentait plus à être formulé à la place de quiconque.|couper{180}
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30 janvier 2025
Hier soir, hier au soir, le soir d'hier, S. m'a invité au restaurant pour mon anniversaire. Je pense que ça lui faisait plaisir de m'inviter au restaurant. La jauge de la Dacia était dans le rouge à nouveau. J'espérais simplement qu'on puisse faire l'aller-retour sans encombre, car faire dans les vingt kilomètres à pied en cas de panne ne me disait rien. Elle avait réservé à Limony, dans un restaurant sur le bord de la 86. L'Étable. Décoration rustique. Je crois qu'il y a une vache en papier mâché verni devant la façade. Ensuite, dans la salle du restaurant, il y a des vaches de toutes tailles, ça et là, un peu partout. Nous dînâmes d'excellentes tartiflettes ; S. prit celle au fromage à raclette tandis que je me laissai tenter par celle au reblochon, seul mets que je puisse ingérer à peu près compte tenu de l'état de ma cavité buccale ces derniers jours. C'était bon. Beaucoup de crème, un peu trop de lardons, pommes de terre et fromage mous à souhait. Puis nous échangeâmes nos assiettes à mi-chemin, comme le veut la coutume dans les couples dignes de ce nom (pour le meilleur et pour le pire). J'ai trouvé la tartiflette au fromage genre raclette plate à côté de celle au reblochon. S., à l'inverse, s'est ébaubie du changement de goût dans l'autre sens. Puis j'ai testé le tiramisu au Nutella et S. a payé l'addition après avoir laissé la moitié de son île flottante. Il faisait froid quand nous sommes revenus sur le parking. Nous nous sommes embrassés et avons décidé d'économiser le carburant en ne mettant pas le chauffage sur la route du retour. À un certain moment, comme nous passions dans une espèce de forêt et que je regardais le ciel, il ne m'aurait pas du tout paru incongru qu'un vaisseau extraterrestre surgisse et nous téléporte. J'ai même cru, à un moment, qu'en l'imaginant suffisamment fort, ça se produirait. Mais non, finalement, nous sommes parvenus à Serrières, nous avons aperçu le pont éclairé au loin, l'avons emprunté, puis nous nous approchâmes des monstres lumineux et clignotants que sont les usines ici-bas dans la vallée (de larmes ?) et puis nous sommes finalement arrivés à notre parking où, par chance, nous avons tout de suite trouvé une place. Et, comme la veille j'avais peu dormi — pas plus de trois heures si ça se trouve — j'ai dit que j'avais largement mon compte et je suis monté me coucher en remerciant encore pour l'aimable invitation. En montant l'escalier, j'ai pensé que j'avais 66 ans et ça m'a fait drôle, parce que franchement j'ai toujours pensé que 66 ans, c'était être très vieux. Ensuite, je me suis dit que 66, ce n'était pas très loin de 70. Mon Dieu, 70. Mais c'est complètement dingue. Et puis, de fil en aiguille, la pensée m'est aussi venue que je pouvais très bien ne pas atteindre 70, que rien n'était gagné de ce point de vue-là, que je pouvais tout à fait claquer d'un moment à l'autre. Le goût du reblochon m'est remonté tout à coup comme une acidité et j'ai noté encore une fois que je m'arrangeais toujours pour m'auto-pourrir les bons moments, comme si ces bons moments m'étaient défendus par une autorité intérieure — mettons cet enfoiré de dibbouk. J'ai chassé ces pensées mortifères et j'ai décidé de lire Barthes, quelques pages seulement de La Préparation du roman. Ce matin, j'écris tout ça d'une seule traite et je me dis que non, je ne vais pas le partager sur les réseaux sociaux. Je vais le publier sur le site, oui, bien sûr, mais je ne le partagerai pas. Ce qui apparaît de prime abord comme une sorte de contrainte morale. Peut-être un acte lié à la pudeur ou à l'impudeur. Mais au-delà de ça, je vois qu'il s'agit plutôt de dispositif. Ce qui me gêne et qui semble traverser cette strate morale n'a rien à voir avec la morale. La différence n'est pas dans la nature du texte non plus. Publier sur le site, c'est déposer quelque chose dans un lieu stable, silencieux, où le lecteur arrive par déplacement volontaire. Il lit parce qu'il est déjà là, parce qu'il a accepté le temps, la lenteur, l'absence de sollicitation. Le texte reste à sa juste échelle : une notation, une trace, quelque chose qui n'appelle ni réaction immédiate ni validation. Si je le publie sur les réseaux, il devient proche d'une injonction à lire, ce qui me paraît inconcevable pour certains textes du carnet.|couper{180}
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29 janvier 2026
Cocher l'option « insérer les pages vides insérées automatiquement » dans l'exportation PDF. Si on ne la coche pas les pages blanches entre chapitres disparaissent. Vérifier que chaque chapitre commence bien en belle-page. Compter les paragraphes côté français. Recompter côté anglais. Ils doivent correspondre exactement ligne à ligne. Le moindre décalage fout tout en l'air. C'est un travail de pointage, de vérification, de recomptage. Pas d'écriture. Du forçat. Pour me détendre j'extrais du site tous les articles contenant le verbe peindre . Export en Markdown. Nouvelle recherche dans Obsidian pour isoler chaque phrase contenant peindre. Je compile. Ça fait une liste. Je la lis. Je ne sais pas à quoi ça sert mais au moins c'est propre. J'ai testé aussi la plateforme Google AI Studio. Mindmap connectée au dibbouk. Rapports d'audit automatiques. Pistes de travail sur les parties manquantes. Ça marche. Je range l'idée dans un coin. Trop chronophage pour le moment. Amende pour excès de vitesse. Twingo vendue en octobre. Le type n'a pas fait le changement de carte grise. Panique. Je fouille mes archives. Le dépôt a bien été fait sur l'ANTS. Ouf. Normalement ce n'est plus mes oignons. Normalement. Deux gros balaises sonnent. Police municipale. Recensement. J'en profite pour montrer le mur extérieur. Les dégâts. L'eau qui stagne. La mairie et la voirie se renvoient la patate chaude depuis des mois. Un des balaises dit qu'il faut menacer d'appeler les services vétérinaires si c'est de la moisissure. On regarde de plus près avec S. Ce n'est pas de la moisissure. C'est de l'acrylique écaillée sur des plinthes en carrelage. On avait tiré sur les budgets. Économie de bout de chandelle. Résultat : dès qu'il pleut mare devant la porte. Serpillières. Les voitures passent à 70 sur une voie à 30. 66 ans aujourd'hui. Compter les paragraphes. Recompter. Vérifier que tout correspond. Le moindre décalage fout tout en l'air.|couper{180}
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28 janvier 2026
Tout et son contraire. De façon continue, en simultané. Ce martèlement qui martèle et martèle et remartèle encore. Je me bouche les oreilles avec la paume des mains, je relâche, je recommence. Du son, du silence, du son, du silence. Voilà par quoi je suis occupé et exposé. Tout ce qui vient de l'extérieur : tout et son contraire. Mais si je reste assis, le cul bien calé sur ma chaise, et que je ferme les yeux, je peux former quelque chose qui dévorera cet extérieur, c'est certain. Une sorte de virus. D'aimables pensées compatissantes pour l'immense connerie humaine... même pas. Rien du tout de ça. Penses-tu. Pas plus que de haine ni rien. Et si je parviens à ne penser à rien, mais vraiment à rien, à que dalle, à nib et moins que moins que nib, moins que nib et peau de balle, ce rien jaillit de ma tête comme Athéna de la cervelle d'un dieu. La justice enfin. Plusieurs fois déjà j'ai vaincu le tout exactement ainsi. (Ça paraît un peu grandiloquent vu comme ça, mais bon, si tu n'as pas d'autre moyen que la caricature, vas-y.) Hier, alors que j'étais assis sur la cuvette des toilettes, j'ai été frappé par la vision de ma jambe et de mon pied nus posés à plat sur le sol. Ce n'était plus vraiment ma jambe et mon pied. C'était la jambe et le pied d'un dieu ou d'un archétype — c'est-à-dire rien à voir avec moi, en fait. Je suis resté un petit moment pour en profiter quand même. Ce n'est pas tous les jours que l'on est un dieu. Puis pffuittt, cela est parti comme c'est venu. Des scientifiques disent maintenant que la distance est une putain de vue de l'esprit. Que l'intrication quantique est désormais la base de tout un nouveau pan de la physique abolissant les distances, et tout ce que l'on a pu savoir jusqu'alors sur le proche et le lointain, l'infiniment grand et le ridiculement petit. Tout cela pour aboutir dans peu de temps à une simulation, c'est quasiment couru. D'un seul coup, je vais me réveiller dans le vaisseau naviguant dans les égouts d'une mégalopole extraterrestre, on me déconnectera pour me rebrancher sur un autre niveau : voyons voir comment tu te débrouilleras en phoque, en mygale, en musaraigne ou en bonobo. Des expériences. Rien que des expériences et rien d'autre. Sale coup pour le moral, celui de se réveiller en bas de l'échelle alimentaire. Mais il y a toujours un bien pour un mal. Ou vice versa. Il paraît que les bonobos baisent comme des dératés, ça leur sert de lubrifiant social (quelle horreur !). Tout ça est à méditer et surtout, après avoir fait un nouveau tour de piste, à se reposer la même sempiternelle question : Kestuveu ? Je cherche, je cherche, je cherche. Rien. Rien du tout — c'est ce qui me vient désormais de manière automatique. Je ne crois pas que ce soit tout à fait normal. Je ne suis même pas loin de penser que ça fait partie d'un plan plus vaste. Je ne suis peut-être pas le seul à ne plus rien vouloir du tout. Un plan de lobotomie croisé avec un plan de vasectomie général. « Vous n'aurez rien et vous serez heureux. » Et si tu n'es pas heureux, ce sera entièrement de ta faute à toi et on enverra des armoires à glace qui éructent au lieu de parler pour t'apprendre à être heureux.|couper{180}
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27 janvier 2026
Faillit tourner en bourrique. L'impératif de toujours commencer un nouveau chapitre en "belle-page", en insérant des sauts manuels fonctionne bien sur LibreOffice Writer mais si on ne fait pas attention à cocher une petite option dans l'exportation en PDF ces pages vides ne sont pas prises en compte (insérer les pages vides insérées automatiquement). Ce sont à mon avis des trucs de débutant et qui me placent donc dans cette position de débutant. Léger agacement. Alors que j'ai, de nombreuses fois, écrit qu'il "fallait" conserver cet esprit du débutant, mais c'était pour peindre évidemment, donc ce ne devait pas être la même chose ah ah ah. J'adore tomber sur mes propres contradictions. Position de débutant devant LibreOffice, donc. Position de patient la veille — même rapport de forces, même ignorance face à ce qui se passe vraiment. La journée d'hier fut plutôt rude alors que nous sommes partis sous un beau ciel bleu. D'abord déposé S. à l'hôpital Lyon-Sud, puis suivi le GPS jusqu'à Montplaisir pour me rendre ensuite à la clinique mutualiste de la rue Feuillat. Se faire arracher quatre dents d'un coup et repartir un peu sonné de nouveau vers l'hôpital pour récupérer S. La jauge était dans le rouge et pas trouvé d'autre solution que de remettre du carburant à la première station-service trouvée. 1,78 le litre de gazole. Donc 20 balles seulement pour compenser l'augmentation insensée. Le temps que l'anesthésie s'évanouisse quelques lancements dans l'os de la mâchoire mais rien de bien méchant. Prise de Doliprane à l'arrivée. Ça va trop vite. Reviens sur le siège du dentiste. Reviens même un peu avant. Tu viens de trouver une place non payante juste la rue derrière la MGEN et t'es plutôt content d'avoir trouvé une place gratuite. Tu montes dans l'ascenseur pour rejoindre le premier étage avec un bon quart d'heure d'avance comme prévu. Tu fais un peu la queue pour t'enregistrer au secrétariat. En attendant tu regardes autour de toi les gens dans la file, la femme qui se fait enregistrer juste avant toi parle fort et raconte sa vie : « Non mercredi matin ça ne va pas j'ai une conférence, plutôt l'après-midi vers 16 heures si c'est possible. » Je remarque la coupe de cheveux de la femme derrière moi et son sourire tous les deux lisses. Quelle patience et je fouille dans mes poches pour sortir mon portefeuille, j'en extrait ma carte vitale et ma carte de mutuelle, ça lui économisera de la salive. Je dépose tout ça quand c'est mon tour et effectivement cool sourire plus franc. J'ai entendu quelqu'un appeler Athéna et j'ai vu la femme regarder dans la direction d'où venait la voix. Incroyable si elle s'appelle Athéna. Bref je suis enregistré et je rejoins la salle d'attente. Pas tant de monde. Je ne sais pas trop quoi dire sur les personnes assises là. Ce sont des vieux comme moi, des invisibles. Le point commun c'est qu'aucun ne regarde son portable. Ils regardent plutôt dans le vide évitant mon regard quand mon regard se pose sur leur regard. Une femme arrive et dit mon nom. Je la suis et je retrouve au fond de la pièce ce bon vieux doc Folamour. -- Alors qu'il dit c'est aujourd'hui qu'on explose tout ? -- Vous me piquez avant j'ose demander. Il se marre. Comment résumer une séance de quasiment une heure durant laquelle j'ai l'impression d'avoir la partie supérieure de la mâchoire arrachée. À quoi je pense durant ce laps de temps ? À Athéna, déesse de la justice. À toutes les sucreries que j'ai ingurgitées depuis ma tendre enfance pour obtenir une dentition si pourrie. À toutes les fois où j'ai omis de me brosser les dents matin midi et soir. Au dentier de mon grand-père qu'il plaçait dans un verre d'eau sur la table de nuit dans la chambre que nous partagions déjà lorsque je n'étais qu'un enfant. Au dentier de mon père ce qui soudain me fit réfléchir au fait qu'il ait opté pour cet engin alors qu'il aurait largement eu les moyens lui de se faire poser de fausses dents. Aux vies parallèles. Dans une de ces vies parallèles j'ai un moment vu un type me ressemblant comme deux gouttes d'eau arborant un sourire carnassier. Ce qui est con avec cette histoire de vies parallèles c'est que j'ai toujours l'impression d'être le moins bien loti de tous mes doubles. Mais peut-être qu'à un moment la roue tourne, sait-on jamais. À un moment ce fut terminé. J'ai mordu dans un bout de tissu et je ne parvenais pas à répondre à Folamour parce que j'avais un morceau de tissu dans la bouche. Je l'ai attrapé avec deux doigts pour dire ce que j'avais à dire et aussitôt il l'a attrapé avec des pincettes il est devenu le docteur No mais je n'étais toujours pas James Bond. J'étais plutôt pressé de partir car la séance avait duré plus que de raison et S. devait m'attendre à l'hôpital. Le simple fait de faire la route du retour m'a littéralement claqué. À l'arrivée j'ai pris un Doliprane et j'ai dit bon je suis claqué je vais me coucher. Illustration Enfant à la grenade Diane Arbus.|couper{180}
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26 janvier 2026
Le pouvoir du plus fort, du plus armé, du plus grossier, contient en lui-même sa propre destruction. En attendant, il faut le subir et l’étudier. Ça ressemble à un de ces parcours périlleux tout au fond d’une mine d’or aztèque : discernement, attention, vigilance, et réactivité bien sûr, sous peine de se faire découper par des haches pendulaires, transpercer par des lances empoisonnées au curare, sentir le sol s’effondrer et atterrir au beau milieu d’un nid de serpents venimeux. L’affrontement direct ne vaut pas grand-chose ; presque toujours poussé par l’émotion incontrôlée, pas de plan, pas de structures, aucune solution B, le risque de foirade totale augmente à proportion de l’impréparation. À la question « Voulez-vous tuer le Président ? », que tout le monde considère comme une blague, il vaut mieux répondre non, et de la façon la plus naturelle possible. Pour vaincre les serpents, je ne fais pas de dessin, il faut du sang-froid. Je me demande s’il ne faudrait pas ouvrir une station radio pirate. La seule chose embêtante, c’est le : « Allo, ici le Péage de Roussillon. » Beaucoup moins prestigieux que « Ici Londres ». Ils ont des soucis à Londres. Ils se mettent à prévoir des krachs boursiers liés à l’arrivée d’extraterrestres. Ce qui, il y a encore dix ans, était considéré comme un fake est désormais entré dans les mœurs, ou presque. Si ça se trouve, dans moins de cinq ans, entre les IA qui bosseront pour nous et les extraterrestres qui nous auront offert l’abondance illimitée, on aura tous un revenu minimum obligatoire et on s’emmerdera comme des rats morts. Tu ne pourras plus toucher à rien sous peine de quoi, on se demande : être réexpédié dans les années 80 ? Ils maîtriseraient en outre le voyage spatio-temporel. Ce serait cool comme punition, pensez-vous ? Revivre à tire-larigot les mêmes conneries ad vitam aeternam ? Pas certain. J’essaie de me projeter dans cinq ans, mais c’est encore escompter sans la rapidité à laquelle se déplace la connerie. Si ça se trouve, l’an prochain j’aurai mon propre assistant IA (je préfèrerais une assistante si ça ne vous dérange pas, et si j’ai encore mon mot à dire — et oui, si elle sait faire l’authentique Paris-Brest avec de la vraie crème au beurre, je ne dis pas non, bien sûr je ne demande pas la lune). Évidemment, on n’en est pas encore là. Tout à l’heure, c’est un vrai toubib, avec la tronche du Dr Folamour, qui va s’occuper de mes canines et de mes molaires. J’espère qu’il m’endormira avant ; tarif Sécu de base oblige, on ne sait jamais. En attendant, le pôle Nord fait des incursions jusqu’à Washington, ayant l’air de dire : « Oh, mais trop c’est trop, je vais refroidir vos ardeurs. » Pour un qui est con, tout le monde trinque et dit : « Ça caille jusqu’à Sacramento ! » Ou ça crame de temps à autre ; quand il n’y a pas ça jusqu’à Los Angeles, on se les gèle. Le fait est que le danger ultime est de déclarer à voix haute : « Plus rien ne m’étonne. » Même si on peut parfois le penser tellement fort, il vaut mieux résister aussi contre ça. Hier pris toute la journée par les nuages pas eu le temps d'écrire beaucoup plus qu'aujourd'hui, je le crains. Ce qui doit absolument être considéré comme une chance à la fois par certain(es) de mes lecteur(esses ou ice mais ice ça fait tâche en ce moment ) Mais surtout pour moi-même car le fait de se retenir aussi a du bon, même dans une époque où on se lamente de la chute de la natalité. Ce serait marrant de se poser la question : Que ferait Ulysse dans cette mélasse, le Capitaine Némo, Thierry La fronde, Le marsupilami, Mister BEans, Homer Simpsons, La reine d’Angleterre, Mario Puzzo etc etc Homer Simpson ne ferait rien. Absolument rien. Il s'assoirait dans son canapé avec une Duff, regarderait la télé, et attendrait que ça passe. "Marge, j'ai pas envie d'aller manifester, y a les Simpson à la télé." Le pouvoir du plus fort finirait par s'effondrer tout seul parce que personne ne le prendrait au sérieux. Homer incarnerait l'inertie absolue comme forme de résistance passive — pas par principe gandhien, juste par flemme existentielle. Et paradoxalement, ça marcherait : on ne peut pas tyranniser quelqu'un qui refuse même de reconnaître qu'il est tyrannisé. "D'oh !" serait sa seule réaction politique. Le système s'épuiserait à essayer de le mobiliser, de le faire réagir, delui faire peur. Mais Homer aurait déjà oublié le problème entre deux gorgées de bière. C'est peut-être la stratégie la plus subversive de toutes : l'indifférence totale, non militante, juste organique. Dans un autre monde certainement. illustration Matt Groening le créateur des Simpson|couper{180}
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25 janvier 2025
Réveil à 5h55 pour charger la voiture de vêtements que S. veut aller vendre à Saint-Pierre-de-Bœuf dans une salle communale. Nous aurions pu le faire hier au soir en rentrant de Lyon, mais il faisait déjà nuit. Si j’écris 5h55, c’est que je me souviens avoir lu ces chiffres sur l’écran du réveil posé sur la table de nuit. Des chiffres de couleur verte. Le mot luminescent pourrait être utilisé dans la phrase. Je pourrais parvenir à le glisser en même temps qu’affichage à cristaux liquides. Je me demande si au lieu d’écrire voiture je ne devrais pas écrire véhicule ou Dacia Logan. La luminescence des chiffres attira son regard. L’affichage à cristaux liquides du réveil posé sur la table de chevet. (On peut aussi dire table de nuit ; je dis plus naturellement table de nuit personnellement. Pourquoi alors dire chevet ? Parce que ça ressemble plus à un mot littéraire ?) De quoi suis-je en train de parler, vraiment ? Qu’est-ce qui me pousse vraiment à écrire ce genre de choses, tellement insignifiantes ? Une révolte. Une rébellion. Ce sont les premiers mots qui s’avancent et pondèrent la connexion entre question et raisons possibles faisant office d’explication. De quelle nature est cette pondération, en revanche, je l’ignore. Pourquoi dire révolte ou rébellion et pas oreiller ou lèche-frite ? C’est donc une pondération réflexe, quelque chose de tellement « programmé » qu’on n’aurait plus besoin d’y penser ; c’est le fruit d’une longue suite de questions-réponses avec une très faible variation de résultat : soit révolte, soit rébellion, le mot colère pouvant s’immiscer de temps à autre si on plisse un peu plus les yeux. Qu’est-ce que le nouveau, me demandai-je ensuite. Et c’est un pourcentage très faible (2,5 %) qui apparut, associé au nom de Rogers — la courbe de diffusion de l’innovation. Les innovateurs représentent 2,5 % de la population mondiale, c’est-à-dire environ 200 millions d’individus aujourd’hui. Si on ajoute à cela les early adopters — qui n’innovent pas, mais tolèrent mieux que le reste le changement, la nouveauté —, cela représente environ 13,5 % de la population, soit près d’1,1 milliard de personnes. Ce n’est pas si mal, quand on y pense. Cela redonne un peu d’espoir. Encore faut-il savoir ce que tu nommes le nouveau, le neuf... constat instantané : le marché de l'occasion, de la seconde main se développe plus rapidement en France que le marché du neuf. Notamment pour les véhicules, pour les vêtements. Il faut revenir en arrière et s'intérroger sur ce que tu nommes le neuf. Tu aurais tendance à parler d'idée neuve par exemple, mais dans quelle mesure une idée sera t'elle vraiment neuve c'est à dire aussi jamais utilisée, jamais portée par quiconque. Es-tu vraiment certain que ce genre d'idée puisse réellement exister qu'elle ne soit pas un pur fantasme ? Hier par exemple, tu es tombé sur un article concernant la création et la distribution d’électricité en Finlande. Des scientifiques finlandais ont utilisé des ondes électromagnétiques et des systèmes laser pour transmettre de l’énergie à distance, éliminant ainsi le besoin de connexions physiques tout en maintenant le contrôle, l’efficacité et la sécurité de la distribution. Immédiatement tu penses à cet instant aux travaux de Nikola Tesla qui aurait déjà inventé l’électricité sans fil, puis à la Tartarie, aux pyramides, à tout ce flux envahissant les réseaux sociaux depuis des années concernant ces théories dites « alternatives ». N’est-ce pas une forme de répétition également d’être toujours ainsi aimanté par ces sujets, toujours les mêmes, et qui fait que, lorsque soudain on aperçoit l’article sur l’électricité sans fil en Finlande, cela fait basculer la pondération vers quelque chose qui penchera vers une notion de vrai plutôt que de faux ? à noter pour ce jour ce terme de pondération, très important pour comprendre également comment fonctionnent les IA. Stage toute la journée sur les nuages. Je n'ai pas parlé de ces images hypnagogiques avant de m'endormir hier au soir. La terre était comme une grosse lessiveuse qui recyclait sans arrêt les civilisations. Recycler n'est pas le bon mot. Elle les absorbait, en faisait une bouillie nutritive, les enfouissait tout au fond de ses entrailles jusqu'à ce qu'il n'en reste plus aucune trace. Le sentiment qui s'en suivait était à mi-chemin entre l'effroi et le soulagement. illustration : Salvador Dali. Construction molle avec haricots bouillis (Prémonition de la guerre civile) (1936) Huile sur toile, 100 × 100 cm, Philadelphia Museum of Art.|couper{180}
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24 janvier 2026
Marcher est plus intéressant que de s’arrêter. Je me réveille avec cette phrase, et presque aussitôt il faut que je la note. Est-elle une énigme ou une réponse à une question que je m’étais posée la veille ? Impossible d’en décider avant de l’avoir examinée sous toutes ses coutures. Comme je suis dans l’hébreu jusqu’aux yeux en ce moment, j’aurais tendance à penser à une compression (דְּחִיסוּת, d’hisut). Et comme je flotte avec persévérance entre vérité et mensonge, il y a de grandes chances de percevoir une relation entre ces différents concepts liés au mouvement. Mouvement qui n’est pas un mouvement physique, mais un mouvement de la pensée, de l’esprit, voire de l’âme. La langue hébraïque, par sa structure racinaire et sa densité sémantique, est un outil de compression conceptuelle. Un mot, une racine, contient un champ de significations en puissance. J’admets sans peine que ce mouvement purement psychique est incomplet, et que corrélé à la marche véritable, voire à la course à pied, il bénéficierait d’une toute autre amplitude. Si toutefois le but était de chercher ou de trouver un bénéfice quelconque à un mouvement, quel qu’il soit. L’idée de « bénéfice » présuppose un point d’arrêt, un compte à rendre, une économie. Or, le mouvement dont je parle semble échapper à cette comptabilité. Il est dépense pure. Comme le souffle. Il ne « mène » nulle part ailleurs qu’à sa propre continuation. Cette phrase du réveil, alors, n’est ni énigme ni réponse. Elle est le premier souffle d’une journée de pensée. Et noter cette phrase, c’est accepter de se mettre en route, sans garantie d’arrivée. Peut-être est-ce là le lien ultime entre vérité et mensonge, à travers le mouvement : la vérité serait de consentir à ce cheminement sans fin ; le mensonge, de prétendre en être sorti, d’avoir trouvé le « bénéfice » qui justifierait d’abandonner la marche. Ce texte, maintenant, est lui-même une marche. Le lecteur qui le parcourt refait le chemin avec moi, du réveil à l’insight final, et ressent à son tour ce mouvement de l’esprit qui ne cherche pas à arriver, mais à cheminer. Je pourrais me contenter de cet accomplissement, si, comme d’habitude après tout accomplissement, je n’éprouvais soudain la présence de cette minuscule faille qui me place dans la présence de l’inachevé. Reste à savoir si j’obtempère à l’appel de cette faille, et de plus si j’obtempère de bon gré ou pas. C’est-à-dire qu’il est temps de s’interroger sur le bien-fondé d’une persévérance qui ne cacherait qu’obstination têtue et puérile. À moins que je ne m’interroge pas simultanément que je persévère, que j’écarte au loin la position méta vis-à-vis de ce que j’écris au moment où je l’écris. Que je me dise : gardons le meilleur (ou le pire) pour la fin. Quelle fin ? Celle du texte, la mienne, peu importe. Le tout étant de conserver quelque chose en dehors de ce mouvement se confondant avec la persévérance. Preuve que l’on cherche une preuve, preuve qu’il y a bien un meurtre, en tout cas un délit à vouloir jouer ainsi avec la pensée, l’esprit, voire l’âme. La faille est le lieu où le mouvement prend conscience de lui-même. Et cette conscience est à la fois ce qui le menace d’arrêt et ce qui l’oblige à repartir. Écrire, dès lors, n’est pas raconter la marche. C’est marcher sur la faille. Et puis vient l’épreuve du faire. L’expérience pratico-pratique : se lancer dans la création d’un vrai livre bilingue, naviguer parmi les écueils innombrables que cette petite folie impose. Trop d’outils différents multiplient les points de rupture. Le formatage « Notion-flavored markdown » ne se convertit pas proprement en markdown standard. Les blocs Notion (empty-block, etc.) créent des sauts de ligne imprévisibles. Les balises spéciales (, etc.) polluent le texte exporté. Perte de temps : deux heures à créer des pages inutilisables. On se débat, panique dans les sables mouvants. Création de pages « plaintext » — échec partiel. Même en « plaintext », Notion ajoute du formatage invisible. Donc, écrire avant d’écrire : règles et contraintes. Notion n’est pas un éditeur de texte brut. Le copier-coller vers Obsidian ou tout autre éditeur markdown est imprévisible. La perte de temps est garantie si l’on néglige la structure. Questions à poser avant de courir : Où doit aller le texte final ? (Obsidian, LaTeX, PDF…) Quel format source choisir ? (Notion, markdown pur, texte brut…) Existe-t-il un script de validation ? (comme check_paragraphs.py) Comment adapter la solution au flux de travail existant ? Comment éviter d’imposer un nouveau format intermédiaire ? Privilégier les corrections incrémentales Principe : Petites corrections ciblées valent mieux qu’une réécriture complète. Vérification immédiate après chaque modification. Garder le contrôle des fichiers sources. Outils : Guide de corrections numérotées. Script de validation à exécuter entre chaque étape. Le feedback rapide entretient la motivation. Utiliser les bons outils pour la bonne part du chemin Notion excelle pour : Organiser des notes et des fragments. Créer des bases de données relationnelles. Comparer visuellement des versions (colonnes parallèles). Documenter un processus, comme cette page même. Notion échoue pour : Éditer de longs textes destinés à l’export. Générer un markdown propre et portable. Remplacer un éditeur de texte dédié. Pour l’édition bilingue, la répartition s’impose : Obsidian ou VSCode pour les fichiers .md. Un script Python pour la validation et la cohérence. Notion pour la cartographie du processus et la documentation des choix. Alternance. Dans une respiration, il y a deux phases : l’inspiration, l’expiration. C’est ce que l’on perçoit. Mais on oublie qu’il existe un espace entre ces deux phases. On l’oublie comme on oublie les lettres et les blancs entre les lettres, une fois que l’on a appris à lire. Illustration L'artiste Marcel Duchamp descendant un escalier dans une image à exposition multiple rappelant son célèbre tableau "Nu descendant un escalier".|couper{180}
Carnets | Atelier
23 janvier 2026
La création du livre bilingue est en route. La difficulté principale réside dans le nombre exact de paragraphes dans les deux versions. Après différents essais avec Pandoc et LaTeX, j'ai tenté l’aventure sur Scribus, puis je suis revenu à Pandoc/LaTeX, avant de retourner sur Scribus. Bref, une bonne soirée passée à tester plusieurs solutions. Le problème du formatage des dialogues a été résolu, ainsi que la mise en forme des blocs de citation, grâce à deux scripts : # Remplacer - par — (tiret cadratin) for file in *.md; do sed -i 's/^- /— /' "$file" done cat > quote-italic.tex << 'EOF' \renewenvironment{quote} {\list{}{\rightmargin\leftmargin}\item\relax\itshape} {\endlist} EOF Autre difficulté : trouver la police capable de restituer les caractères en hébreu. Pour le moment, Liberation Serif fait l'affaire. J'ai écrit une nouvelle de plus à partir d'un article que j'ai vu passer : « Le secrétaire d'État, Marco Rubio, a ordonné par une note interne le retrait de la police Calibri de tous les documents officiels du Département d'État. Elle est remplacée par la célèbre Times New Roman (en taille 14). » Si ce n'est pas ce que l'on appelle de la synchronicité... -- « Dis-moi la taille de ta police, je te dirai si tu es un clown. » (C'est un de mes personnages qui pourrait dire ça. Pas moi, bien sûr. Ne me bloquez pas à la frontière mexicaine, les gars.) Sinon, encore les courses. J'ai filé tout mon liquide à la caissière. Tiens, d'ailleurs, pourquoi dire « liquide » ou « espèces » ? La chatte a retrouvé le sourire en même temps que sa pâtée. Ces derniers jours, je délaisse ce carnet au profit de la fiction. Encore que ce journal soit déjà une fiction, mais d'une qualité différente. De l'autofiction. Tout a l'air vrai et ne l'est pas. Alors que dans les fictions de S.F., tout a l'air faux et pourtant tout est vrai — preuves disponibles à l'appui.|couper{180}
Carnets | Atelier
22 janvier 2022
Aujourd'hui, j'ai appris que je pouvais créer des guillemets français directement à partir d'un code au clavier sur mon vieil Ubuntu : Ctrl+Maj+u, puis « ab » pour les guillemets ouvrants et « bb » pour les fermants. Une bonne chose de réglée qui m'évite les tirets cadratins, un peu plus longs à faire : Ctrl+Maj+u et 2014. Ceci surtout dans l'éditeur de SPIP, car j'ai désormais paramétré Writer pour que les guillemets et les espaces insécables soient automatiques. Ce genre de petite chose fait que l'on apprend à utiliser de mieux en mieux ses propres outils. Encore une fois, la Providence nous sauve pour janvier alors que nous étions dans le rouge sombre à la banque. Ce qui est fatigant, c'est que tout repart à zéro en février, et ainsi de suite. Fatigue, c'est le mot juste : une érosion lente et progressive, mais qui ne touche pas que nous. Dans ce monde qui ne cache plus sa férocité, piétinant jusqu'aux derniers bastions d'un confort illusoire. Un confort créé de toutes pièces pour qu'on ne se rue pas vers les institutions pour les jeter à bas de dépit. Celles-ci, au demeurant, n'ayant même plus vraiment besoin de nous — les gueux, le peuple — pour s'effondrer sous l'assaut des scandales, de l'abjection et du grotesque qui semblent désormais être les valeurs en poupe des puissants de ce monde. La foire d'empoigne n'a même plus besoin d'être masquée par ces mêmes institutions. On se sert et, de quoi se plaindrait-on au final ? Que le monde soit toujours sous le règne du pouvoir et de l'argent ? Ce serait être bien naïf de l'ignorer à partir d'un certain âge. La justice n'est plus qu'une simple exception confirmant la règle de l'injustice qui règne ici-bas. Quelques nouvelles de plus ajoutées au recueil, ce qui monte l'ensemble à désormais huit textes de 4 500 mots en moyenne. L'idée qui m'est venue est de tout de suite m'occuper des traductions et de pouvoir créer un ouvrage bilingue, les lecteurs de S.F. un peu intellos étant plus nombreux à parler l'anglais que le français. Et puis, puisque le sujet est le langage, tant qu'à faire, c'est plutôt intéressant de voir les mêmes idées traduites en deux langues différentes. Comment dit-on déjà dans le cénacle du développement personnel ? Congruence. Oui, c'est ça. Je n'ai presque pas touché au code depuis deux semaines, trop occupé à écrire mes fictions (enfin !). En revanche, désinvestissement quasi total pour les cours de peinture. Il est vraiment temps que j'arrête à la fin janvier, quitte à trouver un boulot de veilleur de nuit ou à emballer des marchandises à domicile. Peut-être même qu'en m'organisant bien, pourrais-je mener les deux activités de front. S. voudrait tellement de choses, comme par exemple aller chez le coiffeur, voyager, aller à Paris... et moi, je ne veux tellement rien, si ce n'est écrire, seulement écrire, qu'il faut bien à un moment que je me remette en selle avec les contingences. Testé hier la publication d'un carnet low-content : « Carnet des phrases qu’on n’enverra jamais », une cinquantaine de pages, broché. Le bénéfice sera évidemment ridicule, ça doit tourner autour d'un euro et des brouettes de royalties, mais le fait de me dire que je suis aussi capable de faire ce genre d'action repousse l'angoisse... Reçu hier le colis d'Amazon contenant les 15 exemplaires de La Légende de Liam. Bon boulot. Déjà mis 5 de côté pour les personnes qui ne veulent pas acheter sur la plateforme. Il ne fait vraiment pas froid, ce qui est une aubaine car ma bouteille de butane arrive bientôt à la fin. J'ai mis en place une nouvelle habitude : sauter le repas du déjeuner. Non pour des questions financières cette fois, mais tout simplement parce que manger aussi souvent dans une journée me semble absurde. Aussi absurde que de devoir se rendre à la messe le dimanche ou de courir avec son caddie quand on voit une caisse vide s'ouvrir. Illustration Laurent De La Conception|couper{180}
Carnets | Atelier
21 janvier 2026
Si je devais quantifier l’énergie que je perds à m’occuper de ce qui ne me regarde pas, il me faudrait d’abord la mesurer en Joules, l’unité universelle du travail et de la chaleur. Sur le plan biologique, chaque ingérence constitue une véritable fuite métabolique : mon cerveau dissipe des calories précieuses pour alimenter une charge mentale stérile, détournant l’influx nerveux de mes propres priorités. Au-delà de la thermodynamique, ce gaspillage est un coût d’opportunité : chaque unité de tension investie dans la vie d’autrui est soustraite à mon édification. En physique des systèmes, m’immiscer là où je n’ai aucun levier revient à augmenter mon entropie personnelle, transformant une énergie créatrice en simple agitation thermique. Le silence et la discrétion deviennent alors mes meilleures formes d’efficacité énergétique. Cette quête d'économie rejoint mon intérêt pour l'évolution de l'alphabet. Je réalise que le passage de l'humanité du hiéroglyphe au signe, puis à la lettre, calque étrangement mon propre parcours entre l'atelier et le premier étage de ma maison. L'atelier est mon espace hiéroglyphique : celui de la matière brute, de l'objet, du geste qui façonne. Monter à l'étage, c'est quitter le figuratif pour l'abstraction, transformer le poids des choses en la légèreté de la lettre. Pourtant, ce passage n'est pas encore aussi « carré » que je le voudrais — si tant est que je veuille vraiment quoi que ce soit. Peut-être que la véritable fluidité réside justement dans l'abandon de cette volonté de contrôle. Cette recherche de flux guide mes travaux actuels. Hier, j'ai publié cinq nouvelles nées de mes investigations sur le langage et l'alphabet hébraïque, explorant malentendus et théories du complot. Je les ai soumises à une « distillation algorithmique » entre Gemini, Claude et DeepL, une rétro-traduction qui éprouve la solidité de ma pensée. Pour éviter la dispersion, j'ai mis en pause mon second roman pour ados. J'ai décidé d'en supprimer totalement les chapitres pour le refondre en trois actes. C’est une décision d'ingénieur autant que d'écrivain : éliminer les interruptions pour préserver mes Joules et maintenir un flux continu. Le défi reste les dialogues. Privé d'échanges nourris avec M. et L., je dois puiser dans mes souvenirs de cours, des échos d'adolescences lointaines. Il me faudra sans doute styliser ces voix, transformer ces échanges en dynamiques énergétiques plutôt qu'en simples reproductions d'un réel qui se dérobe. De plus en plus ce soucis de comprendre pour qui j'écris ces fictions semble équilibrer l'indifférence de destination avec laquelle j'écris ces carnets. Je ne peux noter que cette recherche perpétuelle de maintient d'équilibre. illustration Malevitch, Quelle audace ! 1915|couper{180}
Carnets | Atelier
20 janvier 2026
Il y a des gens qui sont nés après toi et qui sont morts avant toi. C’est une réflexion qui me vient en lisant la page Wikipédia de Guillaume Dustan. Dans celle-ci, Judith Perrignon écrit : « [Guillaume Dustan] laisse tomber la défroque de l'élite bourgeoise, troque ses prestigieux diplômes contre les tares d'une époque puritaine : il est pédé, séropositif, drogué et le fait savoir. » Et donc, dans l’objet physique intitulé L'Homme qui tua Roland Barthes de Thomas Clerc (un volume broché dont la couverture présente un grammage standard), il est possible de lire une nouvelle intitulée « L'Homme qui tua Guillaume Dustan ». Ce qui place ce nom au même niveau que les autres. On pense immédiatement à une sorte d’égalité ; égalité avec Roland Barthes, Marvin Gaye, Jésus, Édouard Levé, pour ne citer qu'eux. Tout cela pour dire quoi en fin de compte ? Que Thomas Clerc aussi fait partie de cette génération née en 1965 qui n'aime pas prendre son café dans un Starbucks — cet établissement dont l'acoustique est mesurée à 75 décibels et où le café Arabica est extrait à une température constante de 92°C. Il fréquente Neuilly-sur-Seine ou le 16e, zones urbaines où la densité de population est de 20 000 habitants au km². Comme Édouard Levé. Il y a bien entendu aussi dans le livre de Clerc une section titrée « L'Homme qui tua Édouard Levé ». Tout ça pue la camaraderie à plein nez, ai-je envie d'écrire. Mais pas seulement. Vue de loin (à exactement 500 kilomètres de l'épicentre parisien), le mot « cénacle » arrive en TGV avec sa banane en nylon ripstop autour de la taille. Il a les cheveux rejetés vers l'arrière, exactement 4 200 brins collés par une résine acrylique de type polyacrylate, des lunettes rondes dont l’indice de réfraction est de 1.6 sur le nez, l'œil torve de ceux qui savent — quoi, on ne sait pas, on sent que leur rétine capture une fréquence de réalité que toi tu ne perçois pas. Ceci pour correspondre avec ces rêves du petit matin, phase de sommeil paradoxal où l'activité cérébrale affiche des ondes thêta de 4 à 7 Hz. L'impression d'avoir le choix de visiter des mondes ressemble si fort à une simulation neuronale qu'elle en devient suspecte avant d'être résolument erronée, comme une erreur de parallaxe dans un système optique. Et donc aussi, pourquoi ce mépris, cette méchanceté envers des gens que je ne connais pas ? C'est sans doute une espèce de syndrome du survivant. Cette culpabilité de constater que mon propre rythme cardiaque persiste à 72 battements par minute, que ma pression systolique est de 120 mmHg, et que mon organisme continue d'oxygéner des cellules alors que, logiquement, selon la loi des probabilités de cette génération, le stock de temps devrait être épuisé. illustration Edouard Levé, Angoisse, Entrée d’Angoisse, 2000 Photographie, tirage lambda couleur contrecollé sur aluminium — 100 × 100 cm — édition de 5 Collection privée, France. Courtesy Succession Edouard Levé et galerie Loevenbruck, Paris.|couper{180}