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Carnets | Atelier
19 janvier 2026
Lecture du journal de décembre de T.C. Cette fois, c’est bien assis dans mon propre corps que je lis. J’ai même pris le temps de nettoyer les verres des lunettes, un petit coup de pschitt et une caresse microfibre recto verso. T.C. est sans doute plus proche de l’idée que je me fais d’écrire un journal. Encore que je ne dise pas que G.V., dont je parlais hier, soit moins bon ou meilleur. Ce n’est pas au niveau de la qualité littéraire que ça se situe. C’est plus une affaire de proximité. Probablement aussi une question d'âge. Je ne dis pas non plus que ce qu’écrivent les plus jeunes est si éloigné de ce que j’écris moi-même. C’est à la fois la même langue et ce ne l’est pas, voilà plutôt ce que je veux dire. Tout cela pour dire que, ne sachant pas dire comme d’habitude, à chaque fois que je reçois un mail de G.V. comme de T.C., mon premier élan est de vouloir dire quelque chose en retour, écrire un commentaire. Puis presque aussitôt je m’en défends. Je recule physiquement, mon siège à roulettes effectuant lui aussi une marche arrière, épousant le recul psychique, si je puis dire. Donc je vais sur le site et je lis les autres commentaires, puis presque aussitôt je pense au mot « groupe » et je recule. Parfois je me demande si je ne devrais pas faire appel une bonne fois pour toutes à un exorciste. Car, de toute évidence, il s’agit réellement d’une barrière, c’est beaucoup plus qu’un empêchement, c’est une interdiction. Mais j’ai aussi ce genre de répulsion face à tout acte administratif. Il suffit que l’on me somme, que je lise le mot obligatoire, pour que soudain je flanque un courrier sur une pile et ne m’en préoccupe plus. Cependant, il n’y a rien d’obligatoire, aucune sommation à poser un like ou à écrire un gentil commentaire. À moins que cette notion d’obligation soit si profondément enfoncée dans mon crâne par je ne sais quelle entité démoniaque que, sitôt que je la perçois, tout le jeu entendu par celle-ci soit de rire de la façon dont je me tortille pour y résister. Sinon le livre pour ados décolle doucement, déjà six ventes en deux jours. Et j’ai également quelques commandes de personnes qui ne veulent pas acheter sur Amazon. Il a donc fallu que je fasse moi aussi une commande pour avoir un petit stock. Autre chose concernant les commentaires : quand je me force à en faire, quand je parviens enfin à en faire, ils tombent toujours à plat, comme si je devais, par ceux-ci, me présenter comme un abruti total. Ou encore j'habite le lieu de l'incommunicable si parfaitement à présent que je ne me rends même plus compte de l'ineptie qui consiste malgré tout à encore vouloir communiquer. Illustrations Walker Evans — Interiors / offices / signage|couper{180}
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18 janvier 2026
J'ai parcouru le carnet de novembre de G.V. et, tout en le parcourant, je me souviens d'être soudain sorti de mon corps et de m'être regardé, depuis plusieurs endroits dans la pièce, en train de lire ledit carnet sur l'écran de mon ordinateur de bureau. Je n'éprouvais pas vraiment d'émotion particulière ou de pensée précise, mais je pouvais recevoir celles du personnage assis devant son écran : une sorte de flux ou plutôt une onde effectuant des trajets tantôt vers des sommets abrupts, tantôt vers des gouffres abyssaux. Une sorte de spectrogramme — mais je n'étais pas sûr qu'il s'agît du bon mot. Et ce doute, pendant l'intervalle de ce que j'ai pensé être une seconde, m'a conduit à examiner tout ce que je savais de l'homme en train de lire G.V., c'est-à-dire comment il avait, en premier lieu, pris connaissance de l'existence de G.V., qui lui en avait parlé la toute première fois, puis la raison qui, à partir de ce ouï-dire, l'avait conduit à se rendre sur le site de G.V., à s'inscrire à sa newsletter et ainsi à recevoir, avec une irrégularité devenant étrangement et par renversement le critère de normalité d'une frange particulière de cette population de blogueurs, les journaux mensuels de G.V. Journaux dont la teneur est a priori, ou en tout cas la première fois, étonnante, mais qui, au bout de plusieurs années de réception, n'apportent rien de plus que ce qu'ils ont toujours apporté depuis le premier jour : c'est-à-dire cet étonnement mêlé de malaise, sans oublier un double mouvement d'attraction-répulsion qui, sans doute, est à l'origine de ce graphique de pics et de chutes que je parvins à capter, cette fois en dehors de moi-même, m'observant avec une neutralité bovine en train de lire le journal de novembre de G.V. Il y a aussi ce rêve qui arrive le matin après une mauvaise nuit : la répétition d'une noyade dans un verre d'eau. Je ne compte plus le nombre de fois où je tombe dans ce verre. Un de ces verres comme autrefois dans les bistrots et dans lesquels, je crois, on versait du blanc-limé. Du gros verre bien épais et à la propreté douteuse. Donc je me tiens là, sur le bord, et d'un seul coup je glisse — chute sans fin dirait-on, mais non : plouf ! Et je coule à pic. Impossible de nager. Le liquide ressemble à de l'eau mais, de toute évidence, ce n'en est pas. Je cherche ce que ça peut bien être, évidemment, tout en continuant mollement à me débattre, en vain. Le dégoût de manger de la viande est arrivé peu après le café du matin. J'avais pourtant sorti des cuisses de canard du congélateur la veille. Je les déballe de leur emballage de plastique transparent pour les passer sous l'eau, et le simple contact de la chair rougeâtre, des petits picots laissés par le grillage des duvets ou des plumes sur la peau, m'a dégoûté. Je les ai malgré tout essuyées, assaisonnées, placées dans du papier de cuisson accompagnées d'oignon et d'herbes, et j'ai emballé à nouveau l'ensemble dans une feuille d'aluminium. Mais sans plaisir, comme je le disais. Avec réticence. Puis j'ai programmé le four pour une durée de quatre heures et je me suis dit qu'il fallait de toute urgence résoudre ce grave problème. Cela revient par intermittence, ce dégoût de la viande. Un coup je salive, un coup la nausée. Ce qui est embarrassant, c'est quand cette nausée arrive devant l'étalage du boucher. J'ai à ce moment-là une sorte de bug. Je m'étais dit, par exemple : « Ah oui, achète des cuisses de poulet fermier si tu peux, pas trop cher. » Je vois donc les cuisses, l'étiquette des prix, le boucher sort de son arrière-salle, arrive au comptoir et me demande : « Et pour le monsieur, ce sera quoi ? » Et là, plouf ! Je suis incapable de dire : « Deux cuisses de poulet fermier. » Et je lève la main comme si j'étais en train de dire : « Attendez, ça va sûrement me revenir. » Mais ça ne me revient pas. Je tourne les talons et je me retrouve dans le rayon conserves à lire les étiquettes des boîtes de petits pois. J'ai vu aujourd'hui une tête d'Inuit et, par ricochet, j'ai pensé que j'avais la même tête. Mais ça ne m'a pas emballé d'avoir à manger du poisson cru. Même si c'était juste pour le mâcher sans l'avaler, pour le cracher ensuite dans ma paume et l'offrir à mes aïeux édentés. D'ailleurs, je suis moi-même devenu un aïeul édenté.|couper{180}
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17 janvier 2026
Le rien du livre c'est sa lecture (lu dans les Petits traités de Quignard à propos d'une pensée de Flaubert). Et puis, comme pour m'extraire de cette mélasse intellectuelle, vite, la pensée de gagner de l'argent. Je me demande dans quelle mesure gagner de l'argent n'est pas une sorte d'issue de secours, une manière d'esquiver cette zone d'ombre que d'aucuns nomment sans vergogne idiotie. Hier j'ai publié deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. L'euphorie aidant, après avoir constaté cinq commandes concernant le livre pour ados. J'imagine créer une collection de ces carnets, sorte de fond de commerce, avec au moment opportun, des carnets de rupture pour la Saint-Valentin par exemple, ou bien des carnets pour se serrer la ceinture durant les fêtes, ou encore des carnets pour insulter copieusement ses parents le jour de la fête des mères ou des pères. Des carnets que l'on consomme ainsi puis que l'on brûle ou jette comme nous consommons à peu près tout de nos jours. De nos nuits. L'avantage est de s'entraîner à manier le traitement de texte de mieux en mieux, d'apprendre à faire des couvertures très pointues selon des gabarits calculés aux petits oignons selon le nombre de pages. Évasion, mais peut-on plaindre un prisonnier de ne penser qu'à l'évasion. En tous cas je me sens très occupé, j'écris beaucoup, beaucoup trop certainement. Finalement reçu un message de la part d'EDF nous disant blablabla tout en s'excusant blablabla et un nouvel échéancier de paiements. Une sacrée somme à sortir en sus des autres déjà conséquentes. La mutuelle augmente de quarante euros. Enfin j'ai l'impression désormais que c'est carnaval toute l'année. Il faut que je m'intéresse à ces produits végétaux à base d'algues ou de je ne sais quoi, ersatz de viandes : Le seitan est composé de gluten, la protéine du blé. Sa texture, élastique et spongieuse imite celle des différentes viandes. Le seitan est cuit dans un bouillon aromatisé, souvent à base de sauce soja et d'épices afin d'enrichir sa consistance et son arôme. Bon. Si seulement ça pouvait régler le problème de se nourrir chaque jour ce serait bien. En ce moment c'est moi qui suis aux fourneaux, S. étant prise par ses pièces de théâtre. Hier j'ai vite épluché les quatre pommes en train de dépérir pour faire un crumble. L'horreur de jeter des denrées me revient perpétuellement, impossible même de jeter un quignon de pain. Rien. Il me semble que ça doit aussi vouloir dire quelque chose à part ma pingrerie habituelle, mais je ne sais pas quoi. Illustration Photographie, Walker Evans Kitchen corner, Alabama, 1936|couper{180}
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16 janvier 2026
Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. La terre est bleue comme une orange. On pouvait écrire cela sans ironie, sans guillemets défensifs. Le comme ouvrait une brèche. Il n’expliquait rien, il déplaçait. Je suis comme le roi d’un pays pluvieux. Mon amour est comme la fièvre. La vie est comme une histoire racontée par un idiot. Le mot circulait librement, sans badge, sans soupçon. Il liait des réalités incompatibles et personne ne demandait de justificatif. Désormais c’est presque fini. Demain. Avec le temps. Le temps des machines. Le comme sera frappé du sceau de l’approximatif. Il sera lu comme un aveu, un flou non résolu, une paresse syntaxique. On dira : comparaison faible, image générée, procédé automatique. Le comme deviendra un paria. Il devra s’enfuir loin, hors les murs de la ville. Il survivra dans quelques vers anciens, dans des phrases qu’on citera encore — comme un mot en sursis, comme un oiseau d’un autre âge, comme un vol de gerfauts que plus personne n’attend. Il en va de même pour certaines structures de phrase. La structure binaire, autrefois neutre, presque invisible, fonctionne désormais comme un signal d’alarme. Sa netteté, son aspect maîtrisé, parfois même son élégance, suffisent à éveiller le soupçon. On n’y perçoit plus un geste d’écriture, mais l’usage d’un outil. Et ce n’est pas seulement la phrase qui se dévalue alors : c’est l’odeur même de l’outil, devenue trop reconnaissable pour rester innocente. Il y a donc une dépossession. Ce langage appris autrefois, cette langue parlée sans y penser, nous en sommes dépossédés. Dépossédés moins de la langue elle-même que de l’innocence avec laquelle nous l’employions. C’est peut-être là un effet secondaire de l’usage des modèles de langage. Une fatigue diffuse, produite par la répétition du manque, par l’insistance d’un défaut devenu perceptible. Quelque chose martèle, à bas bruit, jusqu’à confondre la migraine et l’ennui. Cette fatigue n’est pas inutile. Elle peut même devenir salvatrice pour qui cherche à écrire. Rien de neuf sous le soleil. Il s’agit d’un apprentissage par la négative. Bien des clowns, bien des moines zen, n’ont pas attendu les machines pour éprouver cela, ni pour en faire un usage rigoureux, depuis longtemps déjà. Illustration Eugène Atget Photographie de rue où il n'y a pas grand-monde.|couper{180}
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15 janvier 2026
La Légende de Liam, est désormais en vente sur Amazon. La version anglaise devant paraître fin de semaine, début de semaine prochaine. Wait and see. C'est encore un paradoxe que ce premier livre de fictions publié soit un livre pour enfants, mais assumé totalement puisque pour la bonne cause. Il fait moins froid, mais malgré cela en allant voir le compte EDF désagréable surprise de constater une augmentation significative de notre consommation alors que nous prenons grand soin de faire attention à tout. Ce qui me met immédiatement de mauvais poil après la légère euphorie de voir ce bouquin publié. Hier j'ai fait quelques tests sur Google Opal en utilisant le vpn de Vivendi, assez déçu par les résultats même si l'application est gratuite, l'aspect usine à gaz pour remplir tous les inputs et connecteurs est rébarbatif. Au final Gemini, gratuit également, est bien plus adapté à mes besoins. J'ai commencé à suivre quotidiennement les textes de Sébastien Bailly en m'inscrivant gratuitement à son Patreon. Aujourd'hui le sujet porte sur le mot "texte" et j'en prélève cet extrait tout à fait pertinent : Revenir au mot texte, le cartographier, en montrer les tensions, ce n’est pas un luxe théorique. C’est une condition pour écrire autrement avec l’IA. Tant que nous traiterons le texte comme un simple livrable, nous continuerons à accuser les prompts. Dès que nous acceptons que le texte est un espace conflictuel — entre forme et pensée, entre pouvoir et exploration, entre norme et voix — l’IA cesse d’être un générateur et devient un révélateur. En passant je me demande combien cela me couterait mensuellement à la fois en temps et en argent de suivre toutes les personnes intéressantes que je suis gratuitement s'il me fallait prendre un abonnement minimal. C'est hors de mes possibilités actuellement. On verra quand j'obtiendrai enfin cette foutue retraite. Le fait de s'endormir en écoutant une émission littéraire avec l'écouteur dans l'oreille n'a rien de bon du tout. Au petit matin un sentiment funeste accompagne des images de vermines rampant sur le sol de l'atelier, des serpents, des rats, des grenouilles et la chatte devenant héroïque succombera à mes côtés ce qui m'attristera et me réveillera avec ce sentiment funeste et ce goût de cendre dans la bouche. Suis allé voir sur Ebay et sur Vinted les prix de vente de Histoire de l'écriture de James Février. C'est hallucinant de constater à quel point la bataille est féroce entre vendeurs. Le point d'achoppement semble être le prix qui s'affiche en gras sur la page additionné au prix du transport, délirant pour un chronopost international. Le coût du transport plus cher que l'ouvrage devenant une pratique. En réfléchissant à la manière de me débarasser respectueusement de tous les livres de mon père idée de créer une nouvelle rubrique "Polars" de manière à écrire un résumé de chaque bouquin, le j'aime ou j'aime pas, une bio de l'auteur etc. Ensuite me suis intéressé à l'aspect "légal" de la pratique. C'est scandaleux je ne trouve pas d'autre mots car globalement au delà de 2000 euros de ventes annuelle le fisc exige un statut de micro entreprise. C'est à dire que ces livres que mon père a acheté au prix fort et qui ont déjà rapporté de la TVA à l'Etat Français si je les revends devront encore être taxés. Quelque chose là-dedans insulte l'intelligence ni plus ni moins. D'autant plus que l'Etat Français étant désormais composé d'individus de plus en plus louches ne montre pas vraiment un comportement exemplaire sur lequel calquer le notre. Hier suis allé à la poste. La machine pour acheter le timbre en panne, file d'attente. Tout au bout derrière le comptoir cette femme ne se départissant pas de son calme de sa bonne humeur. Mélange étonnant entre agacement, colère, et grâce. Placement timide d'un formulaire d'inscription sur la partie descriptif long de la rubrique Atlas*.qui vaut plus comme test qu'autre chose. Concernant la notion de planche, création d'une planche 6 bis Musique sur laquelle j'ai retiré toutes les dates et réorganisé les extraits par catégories invisibles. Avantage certain par rapport à tout le blabla accompagnant les autres planches. À travailler encore la notion d'accrochage de ces extraits. Illustration Henri Cartier Bresson, Derrière la Gare Saint-Lazare, détail, 1932|couper{180}
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14 janvier 2026
Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il y a bien quelque chose de la nature du trou, du trop-plein, du vide ou de la béance. Nommer — même arbitrairement, même un inconnu — permet de s'extirper temporairement du maelström de l'indicible. Nommer ne requiert donc pas la notion du juste et du faux, mais de calmer ou pas quelque chose en soi face à une chose. Les idées claires l'un des textes qui attire mon attention lorsque j'effectue une recherche sur le mot "clair", nomme successivement : espoir, dentiste, résistants, chien en laisse. Chaque nomination stabilise provisoirement quelque chose, mais ne résout rien. Le passage d'un bloc à l'autre n'est pas argumentatif. C'est une série de prises, comme en escalade. ( déjà implicitement le mot s'accrocher) On ne voit la ligne qu'après coup. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. Celle-ci peut être opaque, contradictoire, inclure des longueurs, des fausses pistes. Elle ne demande pas à être comprise immédiatement mais d'être traversée. L'injonction à la clarté présuppose un lecteur standard, une compréhension standard, un temps de lecture standard. Elle formate. La clarté peut être un outil de dictature — pas nécessairement au sens politique, mais comme police du lisible. Si l'on écrit un texte pour traverser une confusion, cela ne requiert pas les mêmes outils que pour rejoindre un standard nommé clarté. La plupart du temps nous sommes contraints à être clairs (Boileau). La clarté étant le signe d'un esprit sain qui pense "juste". Mais cette salubrité et cette justesse ne sont encore que des mots possèdant une histoire collective ou personnelle selon qui les emploiera. Quand l'IA pointe un manque de liaison entre les différentes parties du texte, le premier réflexe ressemble beaucoup chez moi à celui d'un écolier pris en faute. Mais très vite autre chose prend le relais : la révolte. C'était déjà ainsi à l'école. Pourquoi l'autre m'impose son point de vue sans prendre la peine d'examiner le mien vraiment, c'est-à-dire sans le crible de l'attendu. C'est contre la dictature de l'attendu que vient ma révolte. Elle se produit tout le temps, que ce soit à l'extérieur dans la cité, dans la rue, comme en moi-même. Pourquoi : parce qu'elle me fige dans une sorte de gelée dans laquelle plus aucun mouvement ne sera possible. Englué dans l'ennui il ne servira à rien de vouloir se débattre. L'expérience mille fois traversée le prouve par un résultat toujours le même : la tristesse, la trempe, l'humiliation. Cette révolte est ce que j'appelle tenir Ne pas lâcher fait référence à une fidélité à quelque chose ou quelqu'un. Peut-être à une image héroïque non pas de moi-même mais du narrateur de tous ces textes, ou d'un auteur fictif prêt lui à aller jusqu'au bout. Le bout étant la fin du texte au minimum. Tenir, c'est refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. Ne pas lâcher, c'est maintenir le regard sur ce qui résiste à être regardé. Un régime de tenue morale incarné dans une tenue formelle.|couper{180}
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13 janvier 2026
Ces derniers jours, je travaille beaucoup avec ces outils d’IA, notamment en mettant en place plusieurs agents, chacun avec une fonction précise. Je le fais de manière assez empirique, sans plan arrêté. Ce qui m’a frappé assez vite, c’est à quel point tout dépend des mots que l’on emploie. On parle de “conversation”, mais ce n’en est pas vraiment une. Il s’agit plutôt d’une suite de demandes, d’essais, d’ajustements. On avance, on corrige, on recommence. Rien de très spectaculaire, mais quelque chose se met en place. En travaillant comme ça, je me rends compte que je navigue entre plusieurs états. Par moments, je ne sais pas du tout ce que je cherche et je tâtonne. À d’autres moments, j’ai une idée vague que j’essaie de préciser en la mettant à l’épreuve. Plus rarement, je sais exactement ce que je veux. Ces états ne se succèdent pas vraiment ; ils coexistent. En ce moment, je suis plutôt du côté du tâtonnement, non pas par manque de pistes, mais parce qu’il y en a trop. Ce déplacement m’oblige à regarder autrement ce que j’ai déjà écrit. Jusqu’à récemment, j’écrivais de manière très pulsionnelle. J’écrivais, je publiais, et le site faisait surtout office de dépôt. Les textes s’accumulaient, sans que je me pose vraiment la question de leur tenue d’ensemble. Aujourd’hui, sans que ce soit très clair encore, quelque chose change. Je commence à relire différemment, à faire attention à ce qui revient, à ce qui se répond. Non pas pour organiser ou classer, mais simplement pour ne plus tout laisser se dissoudre dans le flux. C’est souvent à ce moment-là que surgissent certains textes un peu particuliers. Ils ne sont pas plus importants que les autres, ni plus aboutis. Ils ne disent rien de décisif. Mais ils semblent se tenir à un endroit légèrement décalé, comme s’ils regardaient l’ensemble depuis un seuil. Le problème, c’est que je les reconnais rarement sur le moment. Je les écris, je les publie, et ils sont aussitôt absorbés par ce qui suit. J’ai bien essayé de marquer ces textes après coup, notamment avec un mot-clé que j’ai appelé « seuils ». Je l’utilise de temps en temps, mais de façon très intuitive. Il n’y a pas de règle claire. Parfois je sais, parfois je doute, parfois j’oublie complètement. Ce n’est pas très satisfaisant, mais c’est peut-être cohérent avec la nature même de ces textes : ils ne se signalent pas franchement, ils ne demandent pas à être isolés. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, ce n’est pas tant d’en produire davantage que d’apprendre à les reconnaître un peu mieux. Pas pour les mettre sur un piédestal, mais pour leur laisser un peu plus d’espace, un autre rythme. Peut-être que construire un cadre, finalement, sert aussi à ça : non pas à décider ce qui compte, mais à éviter que tout se perde à la même vitesse. Pour le reste, je n’ai pas de méthode. Juste l’impression d’avoir franchi quelque chose de discret, et d’essayer maintenant de ne pas l’oublier trop vite.|couper{180}
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12 janvier 2026
Dans de grandes profondeurs, descendre. Lesté par le dégoût de plus en plus pesant des hommes, descendre, chaque jour encore un peu plus bas. Et je n’oublie pas le mien. Mon propre dégoût vis-à-vis de moi-même. Ce moi-même qui peu à peu se détache : écailles, peaux mortes, restes de vieux fiel, glaires et pituites. Nu, descendre encore plus bas. Ne pas chercher un sol sur quoi poser le pied. Descendre sans illusion de sol à atteindre. Flotter tout en bas, avec toute la pression qui appuie sur chaque centimètre de ce corps physique, mais plus encore sur ce vieux corps constitué de pensées obsolètes. Descendre et se délivrer, muer. Elle avait le mot amour sur les lèvres. De temps en temps, elle s’arrêtait devant une glace et s’en remettait une couche, comme on remet du rouge. Intérieurement, je trouvai cela révoltant. Si elle avait été moche, je l’aurais sans doute dit plus franchement. Peut-être. Les moches aussi ont droit à un peu de compassion. Mais la manière dont elle usait du mot amour l’enlaidissait de jour en jour, toute belle qu’elle était. J’ai toujours été déçu par cela : cette beauté extérieure s’opposant à une sorte de ruine mentale. Comme si mon intelligence, ou ma sensibilité, se trouvaient blessées par ce hiatus entre l’aspect plastique et l’imbécillité intérieure. Et, pour avouer totalement ma lâcheté, j’ai souvent fait l’impasse sur l’humiliation pour me repaître de chaleur humaine, parce que celle-ci m’était inconnue, donc d’autant plus convoitée. Quand on atteint un tel degré d’épuisement face aux bons sentiments, on ne dit plus grand-chose. On se tait. Toute parole inconsidérée ne ferait que nous révéler sous notre pire apparence. illustration Duane Michals|couper{180}
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11 janvier 2026
Cette période correspond à l'épuisement d'un solde. Quelque chose accumulé en silence pendant des années. Sans forme précise. Sans débouché clair. Des versions possibles d'un désir que je ne savais pas dire autrement. Le chat a servi à cela. Non pas à les accomplir. À les dépenser. Peut-être même à les dilapider. Cela s'est fait progressivement. Sans rupture nette. À force de phrases envoyées. D'attentes. De reprises. De silences. À force de ces échanges sans suite, quelque chose s'est vidé. Pas le désir en général. L'imaginaire qui l'accompagnait. Après ce fut terminé. J'ai bien essayé de revenir. Une ou deux fois. Le chat avait changé. Plus policé. Les pseudos n'avaient plus la même fonction. Les phrases allaient plus vite. Tout semblait trop attendu. L'attente ne produisait plus rien. Je suis reparti sans insister. Avec le temps j'ai compris que quelque chose s'était réglé là. Pas résolu. Pas expliqué. Réglé. Une part de l'imaginaire s'était consumée d'elle-même. Sans drame. Sans éclat. Elle avait trouvé son usage. Une fois cet usage épuisé elle n'appelait plus rien. Cela aurait pu se passer ainsi. J'aurais choisi un pseudo sans y penser. Dans le profil. Avant même d'entrer dans les salons. Je l'aurais laissé tel quel. J'aurais écrit quelques phrases le soir. Lentement. En regardant l'écran s'éclairer dans une pièce ordinaire. J'aurais attendu les réponses sans trop y tenir. Quand ça aurait mordu j'aurais échangé encore un peu. Puis j'aurais fermé la fenêtre. Je n'aurais rien attendu de plus. Ni suite. Ni preuve. Ni voix. Le désir aurait circulé un moment dans la langue. Puis se serait retiré sans laisser de trace. Avec le recul cela m'aurait rappelé une séance de pêche à la ligne. L'installation. L'attente. Les signes incertains. Parfois rien. Parfois une touche. Une fois que ça avait mordu l'essentiel aurait déjà eu lieu. On pouvait rentrer. On ne cuisinerait rien. On passerait à autre chose. Mais ce ne fut pas ainsi. Le pseudo se choisissait dans le profil. Avant d'entrer dans les salons. Avant de lire quoi que ce soit. Il fallait remplir une case. Le reste pouvait rester vide. J'ai laissé l'âge en blanc. La région aussi. J'ai tapé un mot court. Presque neutre. Je l'ai validé. La page suivante s'est ouverte sans transition. Une liste de salons. Des lignes qui défilaient. Je n'ai rien écrit tout de suite. J'ai lu. Les phrases passaient vite. Je regardais surtout les pseudos. Certains glissaient sans effet. D'autres retenaient un peu plus longtemps. Sans raison claire. Un mot. Une coupe. Une allusion possible. Quand l'un d'eux accrochait je cliquais. La fenêtre privée s'ouvrait. Le champ de saisie était vide. J'hésitais toujours une seconde. Puis j'écrivais une phrase simple. Rien de direct. Juste de quoi ouvrir. Je relisais avant d'envoyer. J'effaçais parfois. Je modifiais un mot. Quand j'envoyais enfin je quittais l'écran des yeux. La table. La fenêtre. Le verre posé à côté du clavier. J'attendais. Quand la réponse arrivait le son bref me ramenait. On parlait de peu de choses. L'heure. La fatigue. Ce qu'on faisait là. Les phrases étaient courtes. Parfois incomplètes. Je faisais attention à ne pas conclure trop vite. Une phrase trop nette fermait quelque chose. À un moment l'autre a écrit être allongée. Juste ça. J'ai continué comme si de rien n'était. Mais une image s'était formée. Sans que je l'aie cherchée. Je n'ai pas demandé de détails. Je n'en ai pas donné non plus. Il y avait des silences. Je ne les comblais pas. J'attendais. Quand la réponse revenait elle suffisait. Je ne cherchais pas à relancer à tout prix. La conversation avançait par petites touches. On m'a demandé mon âge. J'ai hésité une seconde. J'ai ajouté deux ans. J'ai envoyé. Il n'y a pas eu de commentaire. Plus tard on m'a demandé ce que je portais. J'ai regardé mes vêtements avant de répondre. J'ai écrit quelque chose d'approchant. Pas faux. Pas exact. La conversation s'est arrêtée sans formule de fin. Plus rien. J'ai attendu un peu. Puis j'ai fermé la fenêtre. J'ai rangé l'ordinateur. Je me suis levé sans y penser davantage. Avec le recul cela ressemblait à une séance de pêche à la ligne. On observait la surface. On choisissait un endroit. On lançait une phrase. On attendait. Parfois rien. Parfois une touche. Une fois que ça avait mordu l'essentiel avait déjà eu lieu. On pouvait rentrer. Cette fois-là, je laissai la fenêtre ouverte. Je venais de cliquer sur un pseudo comme je l'avais déjà fait des dizaines de fois. Rien ne le distinguait vraiment. J'ouvris la fenêtre privée, tapai la phrase d'ouverture, l'envoyai. Je reculai légèrement ma chaise, comme je le faisais toujours, et attendis. La réponse arriva presque immédiatement. Je la lus, répondis sans relire, puis restai les mains sur le clavier. Je notai que je n'avais pas regardé autour de moi avant d'écrire. Je ne me levai pas. Je ne bus pas d'eau. Je continuai. Les messages s'enchaînèrent. Je répondis à chacun. Je ne laissai pas de blancs. À deux reprises, je tapai une phrase plus longue que d'habitude. Je la raccourcis légèrement avant de l'envoyer. Je supprimai un "peut-être". Je le remplaçai par rien. À un moment, je précisai un détail inutile. Je m'en rendis compte aussitôt, mais trop tard. Le message était parti. Il y eut un silence. Je restai immobile, les yeux fixés sur l'écran. Quand la réponse arriva, elle ignorait ce détail. Je continuai comme si cela avait été prévu. On me demanda où je me trouvais. Je répondis. Je ne savais pas pourquoi. J'ajoutai le quartier. Je n'effaçai pas. J'envoyai. Je regardai l'heure. Il était tard. J'aurais pu fermer la fenêtre. Je posai la main sur la souris, mais je ne cliquai pas. Un message arriva. Je le lus. J'y répondis. Les réponses devinrent plus espacées. Je relus les dernières lignes. J'écrivis une phrase. Je l'effaçai. J'en écrivis une autre, plus courte. Je ne l'envoyai pas. Je laissai le curseur clignoter. Je restai ainsi plusieurs minutes. Puis je cliquai sur fermer. Je ne rangeai pas l'ordinateur. Je ne me levai pas tout de suite. Je restai assis, les mains sur les cuisses, à regarder l'écran éteint. Je sus alors, sans le formuler, que je venais de faire quelque chose que je ne faisais pas d'habitude. Le lendemain, je revins. Je n'avais pas de raison précise. La journée s'était déroulée normalement. J'avais travaillé, mangé, marché un peu. Rien ne m'avait conduit là, sinon l'heure. J'allumai l'ordinateur, lançai le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran, exactement comme la veille. Je parcourus les salons sans lire les phrases. Je regardais les pseudos. Certains me semblaient familiers sans que je puisse dire pourquoi. Je n'en cherchais aucun en particulier. Celui de la veille n'était pas là, ou peut-être si, mais cela n'avait pas d'importance. J'attendis un peu. Puis je cliquai sur un autre. J'ouvris une fenêtre privée. Je n'écrivis pas tout de suite. Je restai quelques secondes devant le champ vide. Puis je tapai une phrase courte. Je l'envoyai. Je ne me reculai pas. Je restai penché vers l'écran. La réponse mit plus de temps à arriver que la veille. Je la lus attentivement. J'y répondis. Je fis attention à ne pas aller trop vite. Pourtant, je ne quittai pas l'écran des yeux. Les messages s'échangèrent. Lentement. Je répondis à chacun. À un moment, je consultai la liste des conversations ouvertes. J'en fermai une. Puis une autre. Je laissai celle-ci, sans raison particulière. Je continuai à écrire. Je remarquai que je ne regardais plus l'heure. On me posa une question que je n'avais pas entendue la veille. Une question simple. Je répondis. La réponse était exacte. Je n'ajoutai rien. Je n'effaçai pas. Il y eut un silence. Je ne fis rien pour le combler. Je restai là. Quand la réponse arriva, je ressentis un léger soulagement. Je répondis immédiatement, comme si cela allait de soi. À un moment, je pensai fermer. J'en eus même le geste. Puis je me ravisai. J'écrivis une phrase de plus. Elle n'était pas nécessaire. Je l'envoyai quand même. La conversation se termina sans rupture nette. Les réponses cessèrent. Je restai devant l'écran. Je regardai la dernière phrase envoyée. Je la relus. Elle ne disait rien de particulier. Je fermai enfin la fenêtre. Puis le navigateur. Puis l'ordinateur. Je restai assis un moment dans le silence. Je compris que je reviendrais. Non pour retrouver quelqu'un, mais parce que le geste lui-même avait pris forme. Je me levai alors. Je me rendis compte que cela faisait désormais partie de la soirée. Je n'y pensais pas pendant la journée. Ce n'était pas une attente. Ce n'était même pas une décision. Le soir venu, après avoir mangé, je débarrassai la table, passai un coup d'éponge rapide, puis j'allumai l'ordinateur. J'ouvris le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran, comme toujours. Je ne m'y arrêtai pas. Je restai un moment sur la page d'accueil. Je cliquai ensuite dans un salon. Les phrases défilaient. Je ne les lisais pas vraiment. Je regardais les pseudos. Certains me semblaient déjà vus. D'autres non. Je n'en retenais aucun. J'ouvris une fenêtre privée. J'écrivis une phrase courte. Je l'envoyai. Sans attendre la réponse, j'en ouvris une seconde. Puis une troisième. Je refermai la première fenêtre. Je laissai les deux autres ouvertes. Une réponse arriva. J'y répondis. Une autre arriva ailleurs. Je répondis aussi. Les conversations se ressemblaient. Elles tenaient quelques phrases, parfois davantage. Je ne cherchais pas à les orienter. Je continuais simplement à répondre. À un moment, je m'aperçus que je n'avais pas quitté ma chaise depuis un certain temps. Je me redressai légèrement, posai les deux mains à plat sur la table, puis je repris. Les silences ne me gênaient plus. Ils faisaient partie du rythme. Je n'avais plus besoin de les interpréter. Je fermai une fenêtre sans lire la dernière réponse. J'en laissai une autre ouverte. J'écrivis encore une phrase. Je la supprimai. J'en envoyai une plus courte. Je ne relus pas. Quand je regardai l'heure, elle ne me surprit pas. Il était tard. Je fermai les fenêtres les unes après les autres. Il n'en resta aucune. Je quittai le navigateur. J'éteignis l'ordinateur. La pièce était silencieuse. Rien n'avait changé. Je me levai, allai jusqu'à la fenêtre, regardai dehors sans chercher à distinguer quoi que ce soit. Ce n'était plus un geste exceptionnel. C'était devenu une manière de passer par là. Ce soir-là, une phrase ne passa pas. J'avais suivi le même enchaînement que les autres soirs. Le repas, la table débarrassée, l'ordinateur allumé. J'ouvris le navigateur, accédai au chat. Mon pseudo s'affichait en haut de l'écran. Je n'y prêtai pas attention. J'entrai dans un salon. Les phrases défilaient. Je regardais les pseudos. J'en choisis un sans raison particulière. J'ouvris une fenêtre privée. J'écrivis la phrase d'ouverture, celle que j'utilisais presque toujours. Je l'envoyai. Je restai penché vers l'écran. La réponse arriva rapidement. Je la lus une première fois, puis une seconde. Elle n'avait rien d'inhabituel. Pourtant, je ne répondis pas tout de suite. Je laissai passer quelques secondes. Je relus encore. Je commençai à écrire. J'effaçai. Je repris. La phrase que je tapais ne me satisfaisait pas. Elle me semblait trop plate. J'en essayai une autre, plus précise. Elle me parut excessive. Je supprimai. Le champ resta vide. Une seconde réponse arriva. Je la lus. Elle poursuivait, comme si de rien n'était. Je sentis une légère gêne. Je répondis enfin, avec une phrase courte, neutre. Elle passa. La conversation continua. Normalement, en apparence. Mais je me surpris à relire chaque message plus longtemps que d'habitude. Un mot revenait. Une tournure. Rien de clair. Simplement quelque chose qui insistait. À un moment, je reçus une phrase qui me fit m'arrêter net. Elle n'était ni directe ni déplacée. Elle disait peu de chose. Pourtant, je ne sus pas comment y répondre. Je relus. Je restai immobile. Je regardai le curseur clignoter. Je tapai une réponse. Je la supprimai. J'en tapai une autre. Je la relus. Elle me sembla fausse. Pas fausse par rapport à l'autre, mais par rapport à moi. Je la supprimai aussi. Le silence s'installa. Je n'y faisais plus attention. J'étais occupé par la phrase que je n'arrivais pas à écrire. Quand une nouvelle réponse arriva, je ressentis une forme d'agacement. Elle ne réglait rien. Je fermai la fenêtre sans répondre. Je restai un moment devant l'écran. Puis j'en ouvris une autre. J'écrivis la phrase d'ouverture. Je l'envoyai. La réponse arriva. Je répondis sans difficulté. Je continuai ainsi encore un peu. Mais le rythme était rompu. Quelque chose avait glissé. Je regardai l'heure. Il était tard. Je fermai les fenêtres. J'éteignis l'ordinateur. Debout dans la pièce, je compris que ce n'était pas la conversation qui avait résisté, mais la langue elle-même. Une phrase avait fait obstacle. Elle n'appelait ni suite ni répétition. Je savais que je reviendrais. Mais je savais aussi que cela ne passerait plus toujours. Les soirs suivants, je continuai. Je repris les mêmes gestes. Le même horaire. La même table. L'ordinateur allumé, le navigateur ouvert, le chat affiché. Mon pseudo apparaissait en haut de l'écran. Je ne le regardais pas. J'entrai dans un salon. Je choisis un pseudo. Puis un autre. Je refermai la première fenêtre avant même d'écrire. J'en ouvris une seconde. Le champ de saisie était vide. Je restai quelques secondes sans taper. Puis j'écrivis la phrase d'ouverture. Je l'envoyai. La réponse arriva. Je la lus rapidement, puis de nouveau, plus lentement. J'y répondis avec une phrase courte. Trop courte peut-être. Je le sus aussitôt, mais je ne corrigeai pas. Je laissai passer. La conversation se poursuivit. Elle avançait sans difficulté. Les phrases s'enchaînaient. Rien ne résistait. Pourtant, je me sentais attentif d'une manière inhabituelle. Pas concentré — surveillant. Je guettais les mots avant même qu'ils ne s'écrivent. Je supprimais certains termes avant de les avoir complètement tapés. Quand une phrase prenait un peu trop de place à l'écran, je la réduisais. Quand une réponse semblait appeler autre chose, je coupais. Je préférais répondre trop peu que trop juste. Cela demandait un effort constant. Je m'en rendais compte à la tension dans les épaules, à la façon dont je restais penché vers l'écran. À un moment, je réalisai que je ne lisais plus vraiment ce qu'on m'écrivait. Je vérifiais seulement que cela restait praticable. Que je pouvais répondre sans m'arrêter. Que ça passait. Les silences ne m'inquiétaient plus. Ils m'obligeaient simplement à rester là. Il m'arriva d'écrire une phrase entière, puis de l'effacer sans la relire. J'en envoyai une autre, plus vague. Elle reçut une réponse. Je répondis. Le fil se maintenait. Rien ne se produisait. Je regardai l'heure. Elle ne signifiait rien. Je continuai encore un peu. J'ouvris une nouvelle fenêtre. J'envoyai la même phrase d'ouverture. La réponse arriva. Je répondis. Je fermai la fenêtre presque aussitôt. Quand je fermai enfin l'ordinateur, je ressentis une fatigue particulière. Pas celle d'avoir trop fait, mais celle d'avoir retenu. Comme si j'avais passé la soirée à empêcher quelque chose d'advenir, sans savoir exactement quoi. Je restai debout quelques instants, sans bouger. Je compris que je pouvais continuer ainsi longtemps. Mais je compris aussi que rien, dans ce mouvement, ne viendrait plus jamais à ma rencontre. Il y avait des questions qu'on ne posait pas. On l'apprenait sans qu'on nous le dise. À force de réponses qui arrivaient ou non. À force de silences qui n'étaient pas des absences mais des retraits. La description physique faisait partie de ces questions. Pas parce qu'elle était indécente, mais parce qu'elle faisait basculer l'échange ailleurs. Ce soir-là, je le savais. Je le savais très bien. La conversation avançait normalement. Rien de remarquable. Les phrases tenaient. Les réponses arrivaient avec un léger décalage. Le rythme suffisait. Je n'attendais rien de précis. J'écrivais. Je lisais. Je répondais. Puis, sans raison claire, la tentation est apparue. Pas brusquement. Comme une solution. Une manière de trancher. De faire cesser quelque chose qui tournait à vide. Je me suis dit que poser la question réglerait tout. Qu'elle désamorcerait l'imaginaire, ou au contraire lui donnerait une forme plus stable. Je savais aussi que ce n'était pas une question comme les autres. Je n'ai pas demandé frontalement. J'ai essayé d'y venir. Une phrase intermédiaire. Une allusion. Je l'ai effacée. J'en ai écrit une autre. Plus neutre. Elle ne faisait que préparer le terrain. Je l'ai envoyée. La réponse est arrivée. Elle ne disait rien de particulier. Elle laissait la place. J'ai senti que c'était maintenant ou jamais. J'ai tapé la question. Une seule phrase. Simple. Directe. Je l'ai relue. Elle ne contenait rien d'explicite. Pourtant, je savais qu'elle changeait tout. Je l'ai envoyée. Il n'y a pas eu de réponse immédiate. Le curseur clignotait. Je suis resté immobile. Je n'ai pas essayé de corriger. Je n'ai pas envoyé de message pour atténuer. La question était là. Elle faisait son travail. Quand la réponse est arrivée, elle était courte. Polie. Elle ne refusait pas clairement. Elle ne répondait pas vraiment non plus. Elle contournait. Elle revenait à autre chose. Comme si la question n'avait pas été posée. J'ai compris alors que le jeu était terminé. Pas parce que j'avais transgressé une règle. Mais parce que j'avais changé de niveau sans prévenir. Je n'ai pas insisté. J'ai répondu à la dernière phrase. Elle a répondu à la mienne. Puis plus rien. La conversation s'est arrêtée là, sans heurt, sans conflit. Comme si elle avait simplement cessé de tenir. J'ai fermé la fenêtre. Je savais ce que j'avais fait. Je n'avais pas cherché à connaître un corps. J'avais cherché à forcer une réponse. Et le langage, cette fois, s'était retiré. Après cela, je continuai à venir. Pas tous les soirs. Pas avec la même régularité. Mais je revenais. J'ouvrais l'ordinateur, accédais au chat, voyais mon pseudo s'afficher. Rien n'avait changé, et pourtant tout était différent. Je n'attendais plus vraiment de réponse. Je regardais. Je parcourais les salons sans m'y attarder. Les phrases défilaient. Les pseudos aussi. Je reconnaissais les formes, les intentions, les rythmes. Je savais à peu près ce qui allait suivre telle phrase, telle autre. Cela ne me lassait pas. Au contraire. Je restais là, attentif, comme si quelque chose pouvait encore se produire. Je n'ouvrais presque plus de fenêtres privées. Quand je le faisais, c'était sans élan. Une phrase, parfois. Puis je laissais passer. Je fermais. Ce n'était pas de la prudence. C'était autre chose. Une manière de rester à proximité. J'avais le sentiment d'avoir aperçu un mécanisme. Non pas une règle, ni un secret formulable. Plutôt une évidence : tout cela ne se jouait jamais entre deux personnes, mais dans l'espace entre les phrases. Chacun parlait seul, depuis son propre imaginaire, et le langage se chargeait de faire croire à une rencontre. Je ne m'en indignais pas. Je trouvais cela fascinant. Il m'arrivait de lire un échange sans y participer, de suivre quelques lignes, puis de quitter le salon. Rien ne subsistait. Pas de trace. Pas de reste. Pourtant, je sentais que quelque chose avait eu lieu, mais uniquement pour moi, dans ce temps précis de lecture. Je compris peu à peu que rien de véritable ne circulait jamais. Pas au sens où on l'entend d'ordinaire. Il n'y avait pas d'objet commun, pas de mémoire partagée, pas de suite possible. Chaque échange était un plan imaginaire autonome, qui se refermait aussitôt qu'il avait été traversé. Et pourtant, je revenais. Parce que j'avais l'impression que quelque chose était là, à portée de main. Une intensité, une clarté brève. Comme si le langage avait laissé entrevoir sa propre limite. Je savais que je ne pourrais jamais la franchir. Mais je ne pouvais plus faire comme si je ne l'avais pas vue. Je restais parfois longtemps devant l'écran sans rien écrire. Je regardais les phrases apparaître, disparaître. J'éteignais ensuite l'ordinateur sans avoir participé. Cela suffisait. Je savais alors que cette histoire ne laisserait aucune trace réelle. Aucun échange véritable. Rien qui puisse être repris, transmis, continué. Elle se déroulait entièrement dans un espace imaginaire, propre à chacun, et se défaisait aussitôt. C'est peut-être pour cela qu'elle continuait à exercer cette attraction étrange. Parce que rien n'y était jamais perdu. Mais rien n'y était jamais vraiment gagné non plus. Je n'y entrais plus vraiment. Il m'arrivait encore d'ouvrir le navigateur, de taper l'adresse, de regarder la page apparaître. Le geste était précis. Inchangé. Je connaissais la suite par cœur. Il suffisait d'un clic. Je ne le faisais pas toujours. Parfois, je restais là. La page ouverte. Rien d'autre. Je regardais les champs, les menus, les zones vides. Je pouvais imaginer ce qui s'y déroulait. Les phrases, les pseudos, les rythmes. Je n'avais pas besoin d'y être. D'autres fois, je me connectais. Mon pseudo s'affichait. Je le reconnaissais sans y prêter attention. Je n'entrais dans aucun salon. Je laissais l'écran ainsi quelques instants. Puis je fermais. Il m'arrivait aussi d'écrire une phrase. Pas dans le chat. Ailleurs. Dans un document vide, ou simplement dans ma tête. Une phrase qui aurait pu fonctionner autrefois. Je la relisais. Elle ne me demandait rien. Je la laissais là. Je ne cherchais plus à retrouver quoi que ce soit. Pourtant, je continuais à répéter certains gestes. Comme si le corps se souvenait mieux que l'intention. Comme si quelque chose insistait, sans objet précis. Une fois, j'ai ouvert une fenêtre privée. J'ai écrit une phrase d'ouverture. Je l'ai laissée dans le champ de saisie. Je n'ai pas appuyé sur "envoyer". J'ai attendu quelques secondes. Puis j'ai fermé la fenêtre. Rien ne s'est produit. Et c'était exactement ce que j'attendais. Je savais désormais que l'intensité première ne reviendrait pas. Non parce qu'elle avait été détruite, mais parce qu'elle appartenait à un moment où le langage croyait encore à ce qu'il faisait naître. Ce qui restait n'était ni le désir, ni son absence. C'était une forme de persistance sans enjeu. Un mouvement qui se répétait sans illusion. Je refermai le navigateur. Il me sembla alors que je continuais moins par attente que par fidélité à un ancien rythme, devenu presque abstrait. Comme on reproduit un geste longtemps après qu'il a cessé d'être nécessaire. Je compris que ce qui revenait encore n'était pas l'envie. C'était son ombre. Il n'y eut pas de décision. Je cessai simplement de venir. Ou plutôt : je cessai de faire ce geste-là de manière reconnaissable. L'ordinateur restait éteint. Le navigateur ne s'ouvrait plus par réflexe. Les soirs se déroulaient autrement, sans que cela demande un effort particulier. Pourtant, quelque chose persistait. Il m'arrivait encore de formuler intérieurement une phrase. Pas une phrase adressée. Une phrase possible. Elle apparaissait sans contexte précis, puis disparaissait. Je ne cherchais pas à la retenir. Je savais qu'elle n'appelait plus rien. Je ne pensais plus au chat. Pas comme à un lieu. Pas comme à une pratique. Mais certaines structures demeuraient. Une manière d'attendre sans objet. Une façon de mesurer le temps entre deux phrases. Une attention portée à ce qui pourrait advenir, sans qu'aucune scène ne soit désormais disponible. Je compris alors que tout cela n'avait jamais produit d'échange véritable. Rien qui puisse être conservé, transmis, repris. Et pourtant, quelque chose avait bien eu lieu. Pas entre les autres et moi. Dans la langue elle-même, à l'endroit exact où elle avait cru pouvoir faire exister une rencontre. Ce qui subsistait n'était ni une nostalgie, ni un manque. C'était une forme de clarté. Je savais désormais ce que le langage pouvait promettre — et jusqu'où. Je savais aussi ce qu'il ne pouvait pas tenir. Cette connaissance n'était pas amère. Elle n'appelait aucune réparation. Parfois, en lisant une phrase ailleurs, dans un livre ou sur un écran, je reconnaissais quelque chose. Un rythme. Une attente suspendue. Cela passait aussitôt. Je n'y revenais pas. Il ne restait rien à épuiser. Seulement cette certitude tranquille : ce qui avait été cherché là ne demandait plus à l'être. Illustration Automat, Edward Jopper, 1927|couper{180}
Carnets | Atelier
10 janvier 2026
Nous sommes en voiture pour aller installer le vide-grenier à J. Par la fenêtre je regarde le paysage maussade, usines fumantes, arbres dénudés, nuages s'effilochant là-bas au-dessus du Pila. L’épuisement m’érode. Je voudrais seulement rester à ma table et écrire, m’évader. Mais la vie quotidienne n’est pas d’accord avec moi. J'essaie de pénétrer dans la zone neutre. Celle où j'abandonne tout ce que j'étais en train de faire, tout ce qui occupait mon esprit, toutes ces choses si différentes de celles que j'ai dû faire et que je dois encore faire lorsque nous avons quitté la maison après le déjeuner. Charger la voiture s'est bien passé, j'avais déjà largement déconnecté. Il pleuvait, le genre de petite bruine qui s'infiltre, désagréable en diable. Mais comme j'étais entré en zone neutre, je n'en tenais pas compte. J'ai attrapé les cartons les uns après les autres pour les fourrer dans la Dacia. Je me suis même appliqué pour que ça s'emboîte joliment, du Tetris sans les couleurs. Puis, arrivé là-bas, le gros homme en tee-shirt nous a montré la place, trois tables recouvertes d'un papier rouge sang. La pluie tombait toujours par intermittence, j'ai entrepris de décharger la voiture. J'ai délaissé le chariot car trop de passages. Les autres exposants avaient de lourds engins encombrants et d'un coup d'œil je me suis dit que j'irais plus vite à décharger tout manuellement. Le gymnase était truffé de pancartes publicitaires pour les magasins du bled. Il y avait même une pancarte Crédit Mutuel accrochée seule sur un mur et juste à côté "Halte à la violence", j'ai trouvé que c'était gonflé, mais j'ai gardé ça pour moi. J'ai tout déchargé et j'ai aidé S. à installer ses bricoles puis je me suis assis et j'ai feuilleté un livre sur le Lyonnais. Intéressant de découvrir qu'au XIVe siècle Lyon possédait plus d'ateliers d'imprimerie que Paris. Intéressant aussi de lire quelques pages sur l'industrie minière à Saint-Étienne. Et de voir le déplacement de celle-ci déjà vers 1800, date de l'utilisation de machines à vapeur. Jusque-là le charbon était utilisé dans des ateliers, par des artisans, on ne pouvait pas vraiment parler d'usines. Je me suis dit que c'était dommage de vendre ce livre. Je l'ai posé sur un coin de table en me promettant de l'emporter avec moi, mais au dernier moment, par pure distraction, je l'ai oublié. Les gens du bled ont des gueules qui ne me reviennent pas plus que la mienne ne leur revient, on dirait bien. Ils me regardent en biais et je soutiens leur regard franchement. Franchement je n'ai peur de rien. Prêt à affronter n'importe qui du regard et plus s'il le faut. Je me dis merde, j'aurais pu être un de ces péquenots, si j'étais resté dans mon village de l'Allier, sûr que j'aurais moi aussi cette manie de glisser des regards de biais. Puis on est repartis. Je n'ai presque pas quitté ma zone neutre, à part pour ces quelques pensées méchantes envers les gens de ce bled. Mais si j'y pense, en ville, ce n'est pas mieux. Impression de robots habitants les lieux, des personnages non joueurs comme dans des jeux vidéos. Mais au final c'est peut-être moi le PNJ tout bêtement. Illustration : August Sander Gens du 20ème siècle. 1920|couper{180}
Carnets | Atelier
9 janvier 2026
Fatigué de ce monde, je ferme les yeux, je m’en vais. Il n’est pas nécessaire de chercher quoi que ce soit. Il faut juste se détendre. L’autre monde est là, juste sous la fine épaisseur des paupières. La première forme si monstrueuse soit-elle est le portail. Il suffit de s’y engouffrer sans perdre le temps de se demander quoi que ce soit. Souvent ces formes me font penser à ces créatures grotesques de la mythologie hindoue. C'est un moment rugueux à traverser. Il ne faut pas chercher à les fuir mais plutôt à les regarder bien en face et tenir dans la peur, encore qu'avec le temps la peur soit un grand mot. Non il s'agit plus de traverser un boyau désagréable durant lequel l'apparition de ces monstres n'est pas agréable, c'est plus grotesque que désagréable. Le reflet qui est renvoyé est cette partie grotesque de soi-même que l'on a alors en vis à vis. Puis ensuite il est souvent question de paysages liés à la façon dont aura traversé ce premier boyau. S'il reste encore quelques scories de grotesque en soi alors celles-ci joueront un rôle dans la composition, la construction imaginaire de ces paysages. Pour le moment la pensée est mise à l'écart donc je n'en parle pas. Il s'agit plus d'une physiologie du regard qui impacte l'imagination du créateur de mondes. Il est possible que l'on puisse tout à fait faire de même les yeux grands ouverts. Le fait d'accepter de voir les choses comme elles apparaissent en premier lieu semble toujours être plus ou moins rugueux. Ce sont des choses dérangeantes, que l'on pourrait nommer désagréables, ridicules, grotesques, affreuses. Le fait de les qualifier cependant ne les fait pas disparaître pour autant. Persister à les regarder telles qu'elles sont sans entretenir d'avis, d'opinion ou de pensées est à mon sens la même méthode à adopter que dans ce moment de méditation évoqué plus haut. Cela me rappelle beaucoup les exercices parcourus dans A Course in Miracles qui requiert une certaine posture, appelons-la neutralité vis-à-vis des lieux, des objets, des êtres afin de commencer à voir qu'il existe autre chose que notre vision ordinaire de ces éléments que nous nommons la réalité. Ainsi par exemple si j'en reviens au site je sentais que je tournais obsessionnellement autour de quelque chose sans parvenir à le définir vraiment. Ces derniers jours, je me suis retrouvé à parler longuement avec une machine. Pas pour obtenir des réponses, mais pour éprouver une chose simple : comment ça tient quand on enlève le centre. Nous avons commencé par des mots isolés, pris un à un : écrire, temps, attente, silence, attention. Puis d’autres séries, plus physiques : commencer, hésiter, franchir, tomber, tenir. Il ne s’agissait pas de comprendre, encore moins d’expliquer. Seulement d’avancer mot après mot et de voir si quelque chose persistait. Très vite, j’ai reconnu ma propre manière de faire. Une écriture par voisinage. Une phrase ne découle pas d’une idée, elle s’installe à côté de la précédente. Elle n’éclaire rien, elle tient — ou pas. J’ai toujours su que mes textes ne s’organisaient pas autour d’un centre, mais je n’avais jamais vraiment pris au sérieux les conséquences de ce choix lorsqu’il s’agit de les assembler. À un moment, un mot est apparu. Il n’apportait aucune solution. Il déplaçait simplement la question : accrochage. Je suis peintre. Accrocher des œuvres ne consiste pas à raconter une histoire. Il s’agit de régler des distances, d’accepter des silences, de ménager des seuils, de supporter des déséquilibres. Un tableau n’explique pas le suivant. Il tient à côté, ou il disparaît. Je me suis alors rendu compte que c’est exactement ce que je fais déjà ici. Les carnets ne convergent vers rien. Ils forment un parcours discontinu. On y entre, on s’arrête, on passe, on revient. Certains textes ouvrent, d’autres suspendent, d’autres fatiguent volontairement. Ce n’est pas un livre en cours. C’est un accrochage qui se modifie. Ce qui m’a longtemps gêné venait sans doute d’un modèle appris trop tôt : rassembler autour d’un centre, d’un thème, d’un sens à produire. Or ici, il n’y a pas de centre. Il y a des zones : des seuils, des dérives, de l’usure, des restes. La seule question valable n’est pas ce que cela veut dire, mais si cela tient à côté. Le mot accrochage m’a permis de regarder autrement ce que j’écris. Non comme un ensemble à ordonner, mais comme une réserve de pièces à disposer. Certaines prennent place. D’autres non. C’est leur voisinage qui décide. Ce site n’est sans doute pas un journal. C’est un espace d’exposition. On y circule sans obligation de totalité. Et la forme que je cherchais depuis longtemps pour assembler sans trahir était peut-être là depuis le début, suspendue à ce mot. Accrochage. Illustration Goya, "Le sommeil de la raison produit des monstres" (planche 43 des Caprichos)|couper{180}
Carnets | Atelier
8 janvier 2026
Encore une fois de plus j'avais espèré et j'étais déçu --Bien sûr puisque le but final est d'être déçu. Mais non je me suis tu. C'est terrible de s'entraîner une vie entière à la déception de cette manière là. D'ailleurs quand on l'atteint enfin pour de bon est-ce que ça solutionne quoi que ce soit ? --Peut-être que c'est une façon de tuer le temps. On sent bien qu'il y a quelque chose de louche avec le temps. Possible que ce soit un bug, ce fameux phénomène de glitch. Mais si on y regarde bien le temps est utile pour vivre ici-bas. Qui parle ? Il y a quelqu'un ? Il est possible qu'il n'y ait personne comme il est possible que le temps soit une sorte d'invention de mouvement. Il est possible que je sois mort et que chaque jour que je m'invente soit nécéssaire pour vivre un enfer, un purgatoire, un paradis. En tout cas ce matin la neige recouvre le paysage. Une grande paix ouatée m'est tombée dessus en traversant la cour pour aller nourrir le chat. Souvenirs lointains de longues marches dans la neige pour me rendre à l'écôle primaire. Au collège. Au lycée. J'ai plus de peine à me souvenir de trajets semblables pour me rendre à l'université. Mes souvenirs parisiens s'éffacent à fortiori où je sais que tout souvenir est reconstruit. Tout souvenir est une fiction. Mais si tout ce dont je peux encore me souvenir est un mensonge de quoi est-ce que je peux me souvenir vraiment. Et ai-je vraiment besoin de me souvenir de quoi que ce soit. Qui parle Bon Dieu ? Je pourrais m'évanouir de me sentir si seul soudain sans appui sans rien. Mais je ne me sens pas abandonné, j'ai quitté ce n'est pas la même chose. Un jour j'ai quitté. Il faudrait que j'écrive ça. Il faudrait que je l'écrive pour bien m'enfoncer dans le crâne que c'est un mensonge, une fiction ça aussi. ça rappelle un peu le feuilleton des années 70 le prisonnier avec Patrick McGoohan. Tu crois que tu t'évades tu te frottes déjà les mains de satisfaction. Et non la grosse boule s'amène. Les boules. sinon dans la fiction que je me fabrique quotidiennement du dehors : Le ronron des castastrophes qu'on nous assène pour que nous nous jetions sur du sucre ou du gras. 40 morts en Suisse, jingle, votre jt vous a été présenté par Milky Way, buvez Caca collé etc Tu sais qui est-ce qui parle toi ? Tais-toi laisse-moi dormir encore un peu dit le dibbouk.|couper{180}