17 janvier 2026
Le rien du livre c’est sa lecture (lu dans les Petits traités de Quignard à propos d’une pensée de Flaubert). Et puis, comme pour m’extraire de cette mélasse intellectuelle, vite, la pensée de gagner de l’argent. Je me demande dans quelle mesure gagner de l’argent n’est pas une sorte d’issue de secours, une manière d’esquiver cette zone d’ombre que d’aucuns nomment sans vergogne idiotie.
Hier j’ai publié deux carnets sous pseudonyme sur Amazon KDP. L’euphorie aidant, après avoir constaté cinq commandes concernant le livre pour ados. J’imagine créer une collection de ces carnets, sorte de fond de commerce, avec au moment opportun, des carnets de rupture pour la Saint-Valentin par exemple, ou bien des carnets pour se serrer la ceinture durant les fêtes, ou encore des carnets pour insulter copieusement ses parents le jour de la fête des mères ou des pères. Des carnets que l’on consomme ainsi puis que l’on brûle ou jette comme nous consommons à peu près tout de nos jours. De nos nuits.
L’avantage est de s’entraîner à manier le traitement de texte de mieux en mieux, d’apprendre à faire des couvertures très pointues selon des gabarits calculés aux petits oignons selon le nombre de pages.
Évasion, mais peut-on plaindre un prisonnier de ne penser qu’à l’évasion. En tous cas je me sens très occupé, j’écris beaucoup, beaucoup trop certainement.
Finalement reçu un message de la part d’EDF nous disant blablabla tout en s’excusant blablabla et un nouvel échéancier de paiements. Une sacrée somme à sortir en sus des autres déjà conséquentes. La mutuelle augmente de quarante euros. Enfin j’ai l’impression désormais que c’est carnaval toute l’année. Il faut que je m’intéresse à ces produits végétaux à base d’algues ou de je ne sais quoi, ersatz de viandes :
Le seitan est composé de gluten, la protéine du blé. Sa texture, élastique et spongieuse imite celle des différentes viandes. Le seitan est cuit dans un bouillon aromatisé, souvent à base de sauce soja et d’épices afin d’enrichir sa consistance et son arôme.
Bon. Si seulement ça pouvait régler le problème de se nourrir chaque jour ce serait bien. En ce moment c’est moi qui suis aux fourneaux, S. étant prise par ses pièces de théâtre. Hier j’ai vite épluché les quatre pommes en train de dépérir pour faire un crumble. L’horreur de jeter des denrées me revient perpétuellement, impossible même de jeter un quignon de pain. Rien. Il me semble que ça doit aussi vouloir dire quelque chose à part ma pingrerie habituelle, mais je ne sais pas quoi.
Illustration Photographie, Walker Evans Kitchen corner, Alabama, 1936
Pour continuer
Carnets | janvier 2026
16 janvier 2026
Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. La terre est bleue comme une orange. On pouvait écrire cela sans ironie, sans guillemets défensifs. Le comme ouvrait une brèche. Il n’expliquait rien, il déplaçait. Je suis comme le roi d’un pays pluvieux. Mon amour est comme la fièvre. La vie est comme une histoire racontée par un idiot. Le mot circulait librement, sans badge, sans soupçon. Il liait des réalités incompatibles et personne ne demandait de justificatif. Désormais c’est presque fini. Demain. Avec le temps. Le temps des machines. Le comme sera frappé du sceau de l’approximatif. Il sera lu comme un aveu, un flou non résolu, une paresse syntaxique. On dira : comparaison faible, image générée, procédé automatique. Le comme deviendra un paria. Il devra s’enfuir loin, hors les murs de la ville. Il survivra dans quelques vers anciens, dans des phrases qu’on citera encore — comme un mot en sursis, comme un oiseau d’un autre âge, comme un vol de gerfauts que plus personne n’attend. Il en va de même pour certaines structures de phrase. La structure binaire, autrefois neutre, presque invisible, fonctionne désormais comme un signal d’alarme. Sa netteté, son aspect maîtrisé, parfois même son élégance, suffisent à éveiller le soupçon. On n’y perçoit plus un geste d’écriture, mais l’usage d’un outil. Et ce n’est pas seulement la phrase qui se dévalue alors : c’est l’odeur même de l’outil, devenue trop reconnaissable pour rester innocente. Il y a donc une dépossession. Ce langage appris autrefois, cette langue parlée sans y penser, nous en sommes dépossédés. Dépossédés moins de la langue elle-même que de l’innocence avec laquelle nous l’employions. C’est peut-être là un effet secondaire de l’usage des modèles de langage. Une fatigue diffuse, produite par la répétition du manque, par l’insistance d’un défaut devenu perceptible. Quelque chose martèle, à bas bruit, jusqu’à confondre la migraine et l’ennui. Cette fatigue n’est pas inutile. Elle peut même devenir salvatrice pour qui cherche à écrire. Rien de neuf sous le soleil. Il s’agit d’un apprentissage par la négative. Bien des clowns, bien des moines zen, n’ont pas attendu les machines pour éprouver cela, ni pour en faire un usage rigoureux, depuis longtemps déjà. Illustration Eugène Atget Photographie de rue où il n'y a pas grand-monde.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
15 janvier 2026
La Légende de Liam, est désormais en vente sur Amazon. La version anglaise devant paraître fin de semaine, début de semaine prochaine. Wait and see. C'est encore un paradoxe que ce premier livre de fictions publié soit un livre pour enfants, mais assumé totalement puisque pour la bonne cause. Il fait moins froid, mais malgré cela en allant voir le compte EDF désagréable surprise de constater une augmentation significative de notre consommation alors que nous prenons grand soin de faire attention à tout. Ce qui me met immédiatement de mauvais poil après la légère euphorie de voir ce bouquin publié. Hier j'ai fait quelques tests sur Google Opal en utilisant le vpn de Vivendi, assez déçu par les résultats même si l'application est gratuite, l'aspect usine à gaz pour remplir tous les inputs et connecteurs est rébarbatif. Au final Gemini, gratuit également, est bien plus adapté à mes besoins. J'ai commencé à suivre quotidiennement les textes de Sébastien Bailly en m'inscrivant gratuitement à son Patreon. Aujourd'hui le sujet porte sur le mot "texte" et j'en prélève cet extrait tout à fait pertinent : Revenir au mot texte, le cartographier, en montrer les tensions, ce n’est pas un luxe théorique. C’est une condition pour écrire autrement avec l’IA. Tant que nous traiterons le texte comme un simple livrable, nous continuerons à accuser les prompts. Dès que nous acceptons que le texte est un espace conflictuel — entre forme et pensée, entre pouvoir et exploration, entre norme et voix — l’IA cesse d’être un générateur et devient un révélateur. En passant je me demande combien cela me couterait mensuellement à la fois en temps et en argent de suivre toutes les personnes intéressantes que je suis gratuitement s'il me fallait prendre un abonnement minimal. C'est hors de mes possibilités actuellement. On verra quand j'obtiendrai enfin cette foutue retraite. Le fait de s'endormir en écoutant une émission littéraire avec l'écouteur dans l'oreille n'a rien de bon du tout. Au petit matin un sentiment funeste accompagne des images de vermines rampant sur le sol de l'atelier, des serpents, des rats, des grenouilles et la chatte devenant héroïque succombera à mes côtés ce qui m'attristera et me réveillera avec ce sentiment funeste et ce goût de cendre dans la bouche. Suis allé voir sur Ebay et sur Vinted les prix de vente de Histoire de l'écriture de James Février. C'est hallucinant de constater à quel point la bataille est féroce entre vendeurs. Le point d'achoppement semble être le prix qui s'affiche en gras sur la page additionné au prix du transport, délirant pour un chronopost international. Le coût du transport plus cher que l'ouvrage devenant une pratique. En réfléchissant à la manière de me débarasser respectueusement de tous les livres de mon père idée de créer une nouvelle rubrique "Polars" de manière à écrire un résumé de chaque bouquin, le j'aime ou j'aime pas, une bio de l'auteur etc. Ensuite me suis intéressé à l'aspect "légal" de la pratique. C'est scandaleux je ne trouve pas d'autre mots car globalement au delà de 2000 euros de ventes annuelle le fisc exige un statut de micro entreprise. C'est à dire que ces livres que mon père a acheté au prix fort et qui ont déjà rapporté de la TVA à l'Etat Français si je les revends devront encore être taxés. Quelque chose là-dedans insulte l'intelligence ni plus ni moins. D'autant plus que l'Etat Français étant désormais composé d'individus de plus en plus louches ne montre pas vraiment un comportement exemplaire sur lequel calquer le notre. Hier suis allé à la poste. La machine pour acheter le timbre en panne, file d'attente. Tout au bout derrière le comptoir cette femme ne se départissant pas de son calme de sa bonne humeur. Mélange étonnant entre agacement, colère, et grâce. Placement timide d'un formulaire d'inscription sur la partie descriptif long de la rubrique Atlas*.qui vaut plus comme test qu'autre chose. Concernant la notion de planche, création d'une planche 6 bis Musique sur laquelle j'ai retiré toutes les dates et réorganisé les extraits par catégories invisibles. Avantage certain par rapport à tout le blabla accompagnant les autres planches. À travailler encore la notion d'accrochage de ces extraits. Illustration Henri Cartier Bresson, Derrière la Gare Saint-Lazare, détail, 1932|couper{180}
Carnets | janvier 2026
14 janvier 2026
Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il y a bien quelque chose de la nature du trou, du trop-plein, du vide ou de la béance. Nommer — même arbitrairement, même un inconnu — permet de s'extirper temporairement du maelström de l'indicible. Nommer ne requiert donc pas la notion du juste et du faux, mais de calmer ou pas quelque chose en soi face à une chose. Les idées claires l'un des textes qui attire mon attention lorsque j'effectue une recherche sur le mot "clair", nomme successivement : espoir, dentiste, résistants, chien en laisse. Chaque nomination stabilise provisoirement quelque chose, mais ne résout rien. Le passage d'un bloc à l'autre n'est pas argumentatif. C'est une série de prises, comme en escalade. ( déjà implicitement le mot s'accrocher) On ne voit la ligne qu'après coup. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. Celle-ci peut être opaque, contradictoire, inclure des longueurs, des fausses pistes. Elle ne demande pas à être comprise immédiatement mais d'être traversée. L'injonction à la clarté présuppose un lecteur standard, une compréhension standard, un temps de lecture standard. Elle formate. La clarté peut être un outil de dictature — pas nécessairement au sens politique, mais comme police du lisible. Si l'on écrit un texte pour traverser une confusion, cela ne requiert pas les mêmes outils que pour rejoindre un standard nommé clarté. La plupart du temps nous sommes contraints à être clairs (Boileau). La clarté étant le signe d'un esprit sain qui pense "juste". Mais cette salubrité et cette justesse ne sont encore que des mots possèdant une histoire collective ou personnelle selon qui les emploiera. Quand l'IA pointe un manque de liaison entre les différentes parties du texte, le premier réflexe ressemble beaucoup chez moi à celui d'un écolier pris en faute. Mais très vite autre chose prend le relais : la révolte. C'était déjà ainsi à l'école. Pourquoi l'autre m'impose son point de vue sans prendre la peine d'examiner le mien vraiment, c'est-à-dire sans le crible de l'attendu. C'est contre la dictature de l'attendu que vient ma révolte. Elle se produit tout le temps, que ce soit à l'extérieur dans la cité, dans la rue, comme en moi-même. Pourquoi : parce qu'elle me fige dans une sorte de gelée dans laquelle plus aucun mouvement ne sera possible. Englué dans l'ennui il ne servira à rien de vouloir se débattre. L'expérience mille fois traversée le prouve par un résultat toujours le même : la tristesse, la trempe, l'humiliation. Cette révolte est ce que j'appelle tenir Ne pas lâcher fait référence à une fidélité à quelque chose ou quelqu'un. Peut-être à une image héroïque non pas de moi-même mais du narrateur de tous ces textes, ou d'un auteur fictif prêt lui à aller jusqu'au bout. Le bout étant la fin du texte au minimum. Tenir, c'est refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. Ne pas lâcher, c'est maintenir le regard sur ce qui résiste à être regardé. Un régime de tenue morale incarné dans une tenue formelle.|couper{180}