## construire #02 | nuages

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, les nuages courent sur l’azur sombre et vaste, de gros nuages gris roulent sur le ciel terne, la chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres, des nuées d’orage s’amassent au ciel, dark clouds are mustering o’er the silent hills, I bring fresh showers for the thirsting flowers, a drop fell on the apple tree, ma seule étoile est morte et mon luth constellé, un nuage incertain flotte sur mon avenir.

L’amoncellement, proche d’un mouvement que l’on pourrait percevoir depuis un point fixe, n’existe sans doute pas. À moins que le point fixe ne soit lui-même qu’une vue de l’esprit, une illusion. Vivre dans un amoncellement déjà établi me paraît être proche de ce sentiment d’étrangeté, ce sentiment d’entendre des personnes s’exprimer sur à peu près tout et n’importe quoi tout autour de moi. Encore que moi soit un terme bien abstrait. Tout cela me traverse de part en part et c’est certainement pour cette raison qu’à certains moments de ma vie j’ai eu l’impression d’être dans un lieu semblable à un point fixe.

Ce point fixe apparaît, puis ressurgit, bouchon coloré flottant à la surface du Cher. De temps en temps, je le perds de vue. Sans doute par distraction : il suffit d’un moment d’inattention pour le perdre. Autrement, les jours de grande concentration, je vis avec lui le moindre de ses tremblements à peine perceptible. À certains moments, la concentration déborde même de son cadre et il m’est alors possible de prévoir, presque dans une simultanéité ahurissante, l’instant précis où, dans le fond, l’appât sera avalé par un poisson qu’il me faudra ferrer presque comme un archer lâche sa corde, d’une intuition au-delà de toute pensée.

Je ne me sentais bien que là, je m’en souviens, dans cet état de concentration sans effort, que l’on pourrait prendre pour de la rêverie ou du relâchement, et que souvent je pris moi-même pour cela. Quelque chose pourtant s’exerçait en silence, quelque chose d’innommable, d’indéfinissable, sans tension apparente. Une relation avec la profondeur à partir d’un point flottant à la surface du monde. L’eau de la rivière offrait cette surface, mobile, instable, et c’est depuis elle que tout se jouait. Rien ne demandait à être forcé. Il fallait seulement rester là, attentif sans intention, présent sans projet. Le moindre déplacement, le plus léger frémissement devenait lisible. Ce n’était pas une pensée, ni même une attente, mais une disponibilité exacte, un ajustement continu. Et c’est dans cet état, que je confondais autrefois avec l’absence ou la distraction, que je me sentais pleinement accordé, sans effort, à ce qui se tenait au fond.

C’est vrai que je suis toujours un peu décalé. Mais jamais à ce moment où il s’agit de ferrer ce que ma ligne emportée dans la profondeur par le courant accroche, branche morte ou poisson, anguille, aucune importance, il y a quelque chose de beaucoup plus fort que moi et qui parait vivre dans mon bras dans mon poignet et qui se propage jusque dans ces abysses vaseux. Le courant est trompeur mais pas l’instinct c’est ce que je note longtemps après quand je vois s’amonceler au dessus de ma tête les nuages, le temps de chien qui se prépare. Souvent d’ailleurs on parle faussement de l’arrivée comme du départ des choses mais je pense que ces expressions proviennent plutôt de notre ignorance. Ce ne sont pas les choses qui vont et viennent, c’est nous tout simplement. Et si elles vont et viennent ainsi c’est en raison d’un ennui de plomb qui nous fait inventer des leurres.

Pourtant, une fois, nous allâmes au cirque, un soir d’orage, mon père et moi. Je fus mon père un jour comme il fut moi exactement. Et nous vîmes le spectacle sans parvenir à en rire. En ressortant, la toile du chapiteau était trempée et nous accumulâmes de la boue à nos chaussures de ville. Nous ne nous parlions pas sur le chemin du retour. Lui devait fixer son point, comme moi le mien, dans des silences parallèles, formés par l’espérance que la géométrie mente.

Illustration Gustave Le Gray — La grande vague, Sète (1857)

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Carnets | Construire

## Construire #01 Prologue.

En compagnonage silencieux des Ateliers de F.B : le training. On continue à se maintenir comme un musicien continue à faire ses gammes 1-ça a débuté comme ça Vous n'y comprenez rien. On vous parle, on vous montre du doigt, quelqu'un parfois prononce un prénom et vous avez un peu de difficultés à savoir que c'est à vous que l'on s'adresse. Je n'ai jamais aimé mon prénom. Ça a débuté comme ça. Est-ce qu'un début peut s'arrêter à une opinion, à un jugement, certainement pas. Mon père utilisait la manière forte pour que ça rentre. Lui en tant que bricoleur du dimanche avec son marteau et ses clous je le revois encore au haut de son escabeau en train de cacher la misère de nos vieux murs à grands renforts de lambris. Il a même passé l'ensemble au vernis. C'était une odeur entêtante. Presque autant que celle des pots d'échappement que je reniflais avidement au garage Renard, au carrefour du Lichou. C'est à dire qu'il faut bien à un moment, quand tout s'effondre, se rabattre sur quelque chose. Les odeurs ne mentent pas. Quand ça pue ça pue c'est ça. Et quand d'autres disent que ça pue, moi je dis c'est entêtant. Il y a aussi les mots bien sûr, ceux que tout le monde utilise et qui appartiennent à la fois à tout le monde et à personne. Moi je n'étais pas bien vaillant après toutes ces trempes il fallait que je m'accroche à quelque chose de personnel qu'on ne pourrait pas me retirer pour me punir par exemple. Je crois que dans le lot ça a commencé comme ça par des répétitions, par certaines définitions personnelles associées à certains mots, à certaines odeurs entêtantes. Entre le monde tel qu'il est imposé et ce que j'en comprends de mon côté il y a un malentendu. Pourtant j'ai longtemps conservé l'ouïe fine. C'est d'une autre espèce d'entendement que je veux parler. Des règles, des limites, des frontières, du bien et du mal, ça peut se résumer ainsi. Nous n'étions pas sur la même fréquence. Cela ne veut pas dire qu'il y a une bonne et une mauvaise, non je ne veux pas dire ça. Simplement parallèles, sans intersections. Ce qui est étrange lorsque j'y pense à nouveau c'est cette intimité avec les objets, les lieux, le jardin, les arbres, les champs, les collines. Une intimité sans justification. Avec pour ainsi dire des échanges à la loyale. Je porte une attention à une qualité d'écorce, elle m'ouvre un monde fantastique que je peux explorer du regard, ce genre d'échange. En revanche avec les gens autour que de difficultés. Que veulent-ils donc que je fasse, je n'en sais rien, je cherche encore. Au bout d'un certain temps vous vous apercevez que tout effort est vain. On ne vous accepte pas c'est la réalité, il va falloir faire avec. Et donc vous vous inventez d'autres types de relations. J'ai déjà parlé de l'environnement, mais il y a aussi des personnages intérieurs tout à fait inventés comme on me le disait. Arrête d'inventer. Je ne sais pas si on peut inventer à partir de rien. J'en doute. Comme il n'y a pas de fumée sans feu, je crois que ces personnages existent et que je n'ai fait qu'en capter l'essence. L'essence des choses, voilà un mot entêtant. Ces personnages vivent aussi sur une fréquence particulière mais eux vraisemblablement ont la possibilité de se faufiler dans d'autres fréquences. Encore faut-il avoir l'ouïe suffisamment fine pour repérer leur chuchôtement. Au bout de quelques années d'efforts intenses, et avec des résultats toujours aussi décevants, j'ai fini par ouvrir mon chakra du tympan, ou mes chakras des tympans pour être plus rigoureux, et là j'ai entendu toute une foule de gens chuchôter c'est vrai, mais pas que des gens, les objets, les lieux, les bâtiments, les arbres, les insectes, l'inerte et le vivant, tout. Une sacrée cacophonie. On aurait dit qu'ils avaient profité soudain d'une oreille attentive et que tous s'y étaient engouffrés en même temps. Des années ensuite à démêler la voix de qui de quoi, je ne les compte plus.|couper{180}

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