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17 février 2026 — Le dibbouk

## construire #06 | codicille domestique

On entre. C’est une chambre sourde, une pièce à vivre dont on a oublié l’usage. Le premier mot qui vient, c’est poudroiement. C’est un mot de spectateur. Il donne l’illusion que la saleté n’est qu’une question de lumière, quelque chose qui danse dans le seul rai traversant le volet clos. On regarde ces milliers de particules en suspension comme une nébuleuse. Tant que cela flotte, rien n’est grave. L’œil glisse sur les volumes, gomme les angles, et s’arrête un instant sur une forme imprécise, une bosse grise posée sur l’étagère du milieu. On ne sait pas encore ce que c’est — un chien, un chat, un vestige.

On reste sur le pas de la porte. On tergiverse. On dresse un rempart de vocabulaire pour retarder l’assaut. On invoque les puissances anciennes, les noms de marques comme des incantations : O-Cedar, Pliz. On convoque l’image d’une domesticité disparue, celle qui se jetait à plat ventre pour faire briller les parquets jusqu’à l’obscène. On rêve de peau de chamois animale et de microfibres cliniques. Ce sont des mots-écrans. On cite Céleste Albaret ou les valets de Kant pour se convaincre que le ménage est une activité de l’esprit, alors que ce n’est qu’une fuite devant le seau de javel.

Puis le regard tombe. Il quitte les surfaces éclairées pour les angles morts, là où le poudroiement s’est mué en bourre. Sous le radiateur en fonte, derrière le pied de la commode, la saleté a pris du poids. Ce sont des moutons massifs, des agrégats de cheveux, de fibres et de peaux mortes qui tremblent au moindre courant d’air. La bourre n’est plus une métaphore, c’est un sédiment organique. On réalise que la pièce a tricoté son propre oubli. Il va falloir cesser de nommer. Il va falloir se baisser.

Le choc du seau contre le fond de l’évier est un bruit sec. L’eau coule, chaude, et l’odeur de la javel monte aussitôt, brutale, décapant la nostalgie. On plonge les mains. La peau se crispe sous l’attaque chimique. À plat ventre sur le lino, on subit la durée dans les vertèbres. On va chercher la bourre derrière les tuyaux, on ramène à soi des lambeaux humides. Le corps transpire. Une goutte de sueur pique la tempe, mais les mains sont noires, gantées de cette boue de nettoyage. On frotte, on rince, on essore. Le geste se répète jusqu’à l’engourdissement.

On revient alors à la forme sur l’étagère. On s’en saisit. L’objet est lourd, encroûté dans sa gangue. On pose le pouce, on appuie, on tire. Sous la traction du chiffon, la taupe de cendre se déchire en un crissement léger. Le blanc surgit, violent, une porcelaine d’hôpital qui n’a plus l’habitude du jour. On entre dans les détails : le creux des oreilles, la commissure des pattes, la courbe de la queue — c’est un chien, finalement. On racle le millimètre de gris qui s’obstine dans les rainures. Sous le doigt, la surface devient lisse, froide, d’une nudité qui dérange. On a enlevé le voile. L’objet est rendu à sa matérialité de série.

On se redresse. Les muscles tirent. Le silence de la pièce a changé : il n’est plus étouffé, il est tranchant. On regarde ses propres mains, la peau blanchie par le chlore, les ridules soulignées de noir. Le chiffon n’est plus qu’une loque saturée de gris. Sur l’étagère, le chien brille d’une lumière agressive. On ne bouge plus. On reste là, immobile, à écouter le bruit de l’eau qui finit de s’écouler dans les canalisations.