réflexions sur l’art

Ici, l’art n’est pas un objet figé mais un lieu de pensée en mouvement. Peinture, écriture, regard : tout devient matière à interrogation, parfois ludique, parfois grave. Ces réflexions empruntent autant à la philosophie qu’au souvenir de gestes, à l’anecdote d’atelier, à la mélancolie ironique. Peindre, c’est parfois rater ; dire, c’est souvent déformer ; l’œuvre est résidu de tentatives accumulées. L’artiste-écrivain avance en hésitant, creusant les mots comme la toile. Il ne cherche pas à expliquer l’art, mais à habiter ce qui se dérobe dans l’acte de créer. Chaque texte trace un sentier incertain, où l’intensité prime sur la clarté, où la seule vérité possible est celle de l’élan.

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Lectures

Comment la comtesse de Ségur m’a pourri la vie

Il m’a fallu longtemps pour comprendre ce que certaines lectures d’enfance avaient fait de moi. Longtemps pour admettre qu’un livre peut agir à retardement, non pas comme un souvenir attendri, mais comme une disposition durable face au monde. Parmi ces lectures, il y a les livres de la Comtesse de Ségur, et en particulier Un bon petit diable. Je les ai lus avec plaisir, avec une forme de jubilation tranquille, sans imaginer qu’ils déposaient en moi quelque chose qui ne se refermerait pas. Ce que j’y ai trouvé, je le formulerais aujourd’hui ainsi : une connivence silencieuse contre le monde des adultes. Non pas une révolte ouverte, ni une haine déclarée, mais une intelligence partagée de leur bêtise, de leur rigidité, de leur suffisance. Les adultes y parlent beaucoup, punissent souvent, moralisent à tout va. Et pourtant, on sent bien que l’autrice ne se tient pas vraiment de leur côté. Elle regarde avec l’enfant, pas au-dessus de lui. Elle ne protège pas. Elle n’explique pas. Elle constate. Cette position est redoutable. Elle n’apprend pas à devenir sage. Elle apprend à devenir lucide. Et la lucidité, lorsqu’elle arrive trop tôt, n’est pas toujours un cadeau facile à porter. Elle oblige à composer. À faire semblant parfois. À parler une langue que l’on comprend très bien, mais que l’on n’habite jamais complètement. À accepter que beaucoup de discours adultes soient moins des paroles que des dispositifs. Je crois que c’est là que la comtesse de Ségur m’a, au sens propre, pourri la vie. Elle m’a rendu incapable d’adhérer franchement. Incapable de croire à la maturité comme valeur suprême. Incapable aussi de mépriser complètement. Elle m’a appris l’hypocrisie non comme vice, mais comme stratégie. Non pas mentir, mais masquer. Non pas contester, mais attendre. Regarder. Tenir. L’institution scolaire, elle, n’y a vu que des livres pour enfants. Une morale apparente. Des punitions, des récompenses, un ordre rétabli. Elle s’est peut-être laissée leurrer. Ou elle a fait semblant. Toujours est-il qu’elle a neutralisé ce qu’il y avait de plus dangereux dans ces textes : la confiance accordée à l’intelligence du lecteur enfant, sans filet, sans commentaire, sans discours surplombant. Avec le temps, je me suis aperçu que cette manière de lire avait façonné ma manière d’écrire. Une écriture sans destination claire, sans public désigné, sans volonté d’enseigner. Une écriture qui suppose une complicité préalable, ou rien. Qui fait le pari que le lecteur saura voir ce qu’il y a à voir, ou qu’il passera son chemin. Une écriture qui ne cherche pas à convaincre, mais à tenir une position légèrement décalée. On pourrait objecter que tout cela paraît dérisoire aujourd’hui. Les enfants et les adolescents lisent désormais des livres bien plus vastes, plus sombres, plus complexes que ceux de mon enfance. Des sagas entières, peuplées de morts, de guerres, de responsabilités écrasantes. Ils traversent des mondes où l’on affronte le mal, où l’on choisit son camp, où l’on apprend à devenir quelqu’un. Mais il me semble que ces lectures, si puissantes soient-elles, relèvent d’un autre régime. Elles accompagnent un passage. Elles racontent une initiation. Elles promettent, d’une manière ou d’une autre, une appartenance future. Les livres de la comtesse de Ségur, eux, ne promettaient rien. Ils n’ouvraient pas sur un monde plus vaste, mais sur un regard plus étroit, plus précis, plus ironique sur le monde tel qu’il est. Ils n’enseignaient pas à grandir, mais à observer. À composer. À survivre dans un univers adulte déjà là, sans croire entièrement à ce qu’il affirme être. La différence n’est pas une question de maturité du contenu, mais de position dans la langue. Ce que j’y ai appris n’était pas de l’ordre de l’aventure, mais de la défiance. Et cela, quelle que soit l’époque, reste une expérience minoritaire. En ce sens, la comtesse de Ségur ne m’a pas transmis une enfance. Elle m’a transmis une distance. Une politesse ironique face au monde adulte. Et cela ne se perd pas. Cela ne se répare pas non plus. Ce n’est pas une plainte. C’est un constat. Certaines lectures ne vous élèvent pas, elles vous déplacent. Et une fois déplacé, on ne revient pas exactement au point de départ. On vit un peu à côté. On parle la langue commune, mais on n’y habite jamais tout à fait. Si c’est cela avoir été pourri, alors je le dois en grande partie à elle. Et je ne suis pas certain, malgré tout, d’avoir envie de m’en plaindre.|couper{180}

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Carnets | janvier 2026

16 janvier 2026

Avec le temps. Ce mot tant chéri. Jadis. La terre est bleue comme une orange. On pouvait écrire cela sans ironie, sans guillemets défensifs. Le comme ouvrait une brèche. Il n’expliquait rien, il déplaçait. Je suis comme le roi d’un pays pluvieux. Mon amour est comme la fièvre. La vie est comme une histoire racontée par un idiot. Le mot circulait librement, sans badge, sans soupçon. Il liait des réalités incompatibles et personne ne demandait de justificatif. Désormais c’est presque fini. Demain. Avec le temps. Le temps des machines. Le comme sera frappé du sceau de l’approximatif. Il sera lu comme un aveu, un flou non résolu, une paresse syntaxique. On dira : comparaison faible, image générée, procédé automatique. Le comme deviendra un paria. Il devra s’enfuir loin, hors les murs de la ville. Il survivra dans quelques vers anciens, dans des phrases qu’on citera encore — comme un mot en sursis, comme un oiseau d’un autre âge, comme un vol de gerfauts que plus personne n’attend. Il en va de même pour certaines structures de phrase. La structure binaire, autrefois neutre, presque invisible, fonctionne désormais comme un signal d’alarme. Sa netteté, son aspect maîtrisé, parfois même son élégance, suffisent à éveiller le soupçon. On n’y perçoit plus un geste d’écriture, mais l’usage d’un outil. Et ce n’est pas seulement la phrase qui se dévalue alors : c’est l’odeur même de l’outil, devenue trop reconnaissable pour rester innocente. Il y a donc une dépossession. Ce langage appris autrefois, cette langue parlée sans y penser, nous en sommes dépossédés. Dépossédés moins de la langue elle-même que de l’innocence avec laquelle nous l’employions. C’est peut-être là un effet secondaire de l’usage des modèles de langage. Une fatigue diffuse, produite par la répétition du manque, par l’insistance d’un défaut devenu perceptible. Quelque chose martèle, à bas bruit, jusqu’à confondre la migraine et l’ennui. Cette fatigue n’est pas inutile. Elle peut même devenir salvatrice pour qui cherche à écrire. Rien de neuf sous le soleil. Il s’agit d’un apprentissage par la négative. Bien des clowns, bien des moines zen, n’ont pas attendu les machines pour éprouver cela, ni pour en faire un usage rigoureux, depuis longtemps déjà. Illustration Eugène Atget Photographie de rue où il n'y a pas grand-monde.|couper{180}

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Carnets | Enfances

#enfances #10 | podcast

Ce texte ( l'ensemble des textes n'en faisant qu'un ) propose une exploration sensorielle et mélancolique des souvenirs d'une enfance marquée par la solitude. À travers une succession de tableaux, l'auteur revisite des moments fondateurs, de la naissance prématurée en couveuse aux découvertes tactiles faites dans la nature ou à l'école. Le récit met en lumière des objets symboliques comme les chambres à air, les boîtes de couleurs ou les vieux meubles, qui deviennent des ancres pour la mémoire. Des portraits de figures disparues et des évocations de voix fantomatiques soulignent une quête permanente pour combler un sentiment de vide initial. Cette œuvre constitue ainsi un prologue intime où le passé est reconstitué par les odeurs, les sons et les textures du quotidien. Écouter l'entrée du carnet : Votre navigateur ne supporte pas ce lecteur. Ouvrir le PDF|couper{180}

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Lectures

Moutarde après dîner

Il y a des réflexions qui vous montent au nez avec un temps de retard. On lit une phrase le matin, on croit l’avoir oubliée à midi, et puis, le soir venu, elle pique encore. J’ai croisé ainsi l’idée — que l’on retrouve parfois chez Paul Valéry ou d'autres esprits jaloux de leur pureté — que l’histoire de nos aïeux serait un territoire interdit à la haute littérature, une sorte de facilité pour esprits en mal d’inspiration. Sur le moment, la sentence m'a fait l'effet d'une porte que l'on ferme. On nous suggère, du haut d'un certain piédestal intellectuel, que se pencher sur ses racines serait un exercice « mineur », une nostalgie de notaire dont l'écrivain véritable devrait s'écarter par principe. Certes, l’homme de métier en ferait ses choux gras. Il y chercherait l'anecdote, le décor, la petite émotion bien ficelée pour remplir ses pages. Mais l’homme de l’art, lui ? Le poète ? Bien sûr que non. Le poète ne se rue sur rien. Il ne cherche pas à exploiter un héritage comme une matière première, il essaie d'habiter un silence. Écrire sur ceux qui nous ont précédés n'est pas une manœuvre, c'est une respiration nécessaire pour celui qui refuse de marcher seul dans le vide. C'est ramasser une pierre que les siècles ont polie pour voir si elle a encore quelque chose à nous dire de notre propre chair. On peut trouver cela démodé, ou sans intérêt pour le présent. On peut s'en détourner, et même s'en désabonner. Mais le murmure des anciens reste plus profond que le bruit des sentences. J’ai refermé l’article, j’ai souri à mon fantôme, et j’ai repris ma plume. Il y a des fidélités qui se passent très bien de l’approbation des vivants.|couper{180}

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Carnets | creative writing

Podcast-La honte comme boussole créative

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Carnets | creative writing

Giacometti disait

Pour sortir de la masse de mes journaux de veille — 190 Mo de doutes, de sueur et de peinture accumulés sur le disque dur — il me fallait un tamis. Un dispositif qui ne se contente pas de classer, mais qui transmute le plomb de la note d'atelier en l’or de la litanie. J’ai emprunté à l’écrivain François Bon son dispositif hypnotique utilisé pour son ouvrage Conversations avec Keith Richards, qui lui-même le tenait d’une longue lignée de « collecteurs d’instants ». J’ai choisi de placer mes propres certitudes fragiles dans la bouche d’Alberto Giacometti. Pourquoi lui ? Parce qu’il est le saint patron de la poussière, de l'effacement et du recommencement perpétuel. Ce « Giacometti disait » n'est pas une biographie, c'est une suture : ma voix sous son masque, pour atteindre ce « point zéro » où le geste devient enfin libre. I. L’Enseignement ou l’Art de Tenir la Présence Vider les mains pour laisser l'espace au vivant. Giacometti disait qu’enseigner la peinture n'est pas transmettre une méthode, mais simplement tenir la présence dans la pièce pour vider les mains de leur habileté trop propre. Giacometti disait qu'un bon professeur doit exiger un euro de ses élèves chaque fois qu'ils disent « c'est nul » ou « je n'y arriverai jamais », car c'est le prix de l'insulte faite au vivant. Giacometti disait que le cœur du métier est d'entraîner l'autre à reconnaître l'état de désorientation pour le rendre enfin confortable. Giacometti disait que le groupe finit par devenir un Simorgh, cet oiseau mythique qui s'élève au plafond porté par une fanfare tzigane. Légende : Tenir la présence. Entre l'ombre et la lumière, le geste cherche à déchiffrer les mystères du monde visible. II. Le Geste : Saborder le Cerveau Briser les outils. Chercher la faille. Giacometti disait que pour bien dessiner un visage, il vaut mieux utiliser un coin de bois plutôt qu'un pinceau pour s'assurer de ne pas être complice de sa propre dextérité. Giacometti disait qu'il faut relever le pinceau aussitôt qu'une pensée surgit, car la pensée est le flic qui arrive sur la scène du crime pour prendre des notes. Giacometti disait qu'il faut parfois porter un bandeau de pirate sur un œil pour briser les habitudes de vision et saborder le cerveau. III. La Sagesse de l’Échec : Le Domaine de la Boue L'éloge de la chute contrôlée. Giacometti disait qu'un tableau traverse trois mondes : celui de la boue (l'ignorance), celui du doute (la perte de soi), et celui de l'achèvement pour rien. Giacometti disait que le succès est un accident perturbateur et que seul l'échec permet de comprendre comment la lumière arrive vraiment. Giacometti disait qu’un tableau est vraiment achevé quand on peut enfin sourire et dire que tout cela a été fait « pour rien ». Légende : Le domaine de la boue. Là où les transitions sourdes créent une expression qui défie la définition. IV. La Chair et la Fissure : Ce qui ne pourrit pas Le voyage vers l'inconscient, là où l'être perce à travers la lettre. Giacometti disait que la peinture et l'écriture sortent par la même fissure, là où la fiente et l'être se mélangent enfin. Giacometti disait que tant qu'il y a de la honte, tout n'est pas perdu, car elle sert de balise dans le labyrinthe de nos épopées. Giacometti disait qu'on peint pour distinguer ce qui, en nous, finit par se décomposer et ce qui, pour une raison obscure, ne pourrit pas. V. La Dissidence : Rester dans la Boue Le refus des systèmes et de l'ordre moyen. Giacometti disait qu'il faut se foutre de Marcel Duchamp comme de Dieu pour pouvoir enfin rester dans la boue. Giacometti disait qu'il faut se méfier de l'intelligence artificielle, car elle ne produit qu'un « ordre moyen » aux mains moites, privé de la grâce du raté. Giacometti disait que le public peut régner sur votre notoriété, mais qu'il ne régnera jamais sur la source de votre liberté. Conclusion Ce plan n'est pas seulement l'architecture d'un hypothétique livre futur, c'est la boussole de mes Carnets. Vous trouverez, au fil des pages de ce site, les fragments bruts, les échecs fertiles et les traces de ces tableaux nés sous le signe du « pour rien ». Comme Giacometti disait : la porte est ouverte, mais n'entrez que si vous acceptez de ressortir avec de la boue sur les mains et une fanfare dans la tête. Carte mentale réalisée par Notebooklm à partir de trois compilations de fichiers textes. Mots-clés : #peinture , #réflexions sur l’art|couper{180}

peinture réflexions sur l’art

Carnets | atelier

début, milieu, fin

Ce matin, une phrase m’est venue devant un pot à cuillères : la beauté change avec la lumière, et je ne sais pas toujours si ça “veut dire” quelque chose. Entre Jules Verne (début, milieu, fin), Scribus (table des matières) et Rabelais (Thélème), je tourne autour d’une même question : comment tenir une forme sans glisser vers le poison de la reconnaissance et les mondanités.|couper{180}

réflexions sur l’art

Lectures

Le prix de la clarté

Je crois que ce qui m’obsède dans les films de mafia, surtout chez Scorsese et dans cette zone des années 1950 où tout se recompose, ce n’est pas la violence comme spectacle, c’est la manière dont la parole s’y tient, ou plutôt la manière dont elle n’a presque plus besoin d’exister pour agir. Une promesse n’y est pas une phrase bien tournée, c’est un engagement tacite, compact, appuyé sur un ordre social où chacun sait ce qu’il risque, et où l’ambiguïté n’est pas un charme mais une faute. Ce monde a des règles strictes, et ce qui trouble c’est qu’elles sont simples : tu dois, tu rends ; tu respectes, on te protège ; tu trahis, tu sors du cercle. Tout ce qui ressemble chez nous à une discussion, un “malentendu”, une “explication”, une “nuance”, devient là-bas une faiblesse, un signe de flottement, une manière de gagner du temps, donc une menace. Le plus glaçant, c’est que ça ne passe même pas par la colère : quand ça déraille, on ne t’explique pas que tu as déçu, on ne t’accorde pas l’espace de raconter, on ne te demande pas ton intention ; on te classe, et le classement suffit. Cette radicalité a quelque chose de séduisant, et c’est précisément pour ça que j’ai peur de ce que je vais trouver en moi en regardant ces films : la fatigue de vivre dans un monde où tout est négociable, où la parole s’éparpille en messages, en justifications, en précautions, en sourires, en formulations “soft” qui maintiennent une porte de sortie ; un monde rempli de chausses-trappes, où ce que tu dis peut être retourné, où ton silence est interprété, où ton enthousiasme est suspect, où l’honnêteté est pénalisée parce qu’elle ne sait pas se vendre, où la loyauté devient un outil de carrière. Et je sais que cette tentation de la netteté ne vient pas seulement du cinéma. Je connais cette logique depuis plus longtemps que ces films. Avant les arrière-salles, il y a eu la maison. Avant le code, il y a eu une humeur. J’ai grandi avec l’idée qu’une parole pouvait être sanctionnée sans explication, pour un oui, pour un non. J’ai vu l’injustice à l’œuvre, et j’ai appris aussi quelque chose de tordu mais très clair : qu’on peut parler exprès, dire trop, dire n’importe quoi, pour attirer les coups, pour détourner sur soi l’orage qui tombe sur une autre, pour prendre sur soi les humeurs d’un père. Il m’en reste un dégoût profond, et une nostalgie qui fatigue — non pas nostalgie de la violence, mais d’une forme de monde où les actes avaient un poids immédiat, où le flou ne durait pas, où l’on savait à quoi s’en tenir, même quand c’était injuste. Alors oui, j’ai développé un radar. Je repère vite les promesses en l’air, les phrases qui servent à se couvrir, les loyautés de façade. Mais ce radar s’est construit dans la peur, et parfois il continue de tourner même quand il n’y a plus de danger, comme si l’époque entière parlait avec la même voix molle que celle qui, jadis, précédait la claque. Et quand j’étends cette sensation au monde artistique, je vois une version civile, feutrée, parfaitement tolérable socialement, du même mécanisme de contrôle : tant que tu loues, tant que tu signes des préfaces, tant que tu applaudis aux bons endroits, tant que tu fais circuler les bons noms et que tu “reconnais” les gens qui doivent être reconnus, tu es dans le groupe, tu as ta place, tu es invité, tu existes. Ce n’est pas forcément un complot, c’est pire : c’est une habitude collective, une monnaie d’échange devenue automatique. Et le jour où tu commences à observer le manège, pas même à l’attaquer, juste à le regarder en face, à vouloir t’en extraire, à ne plus jouer la comédie des adhésions obligatoires, quelque chose se retourne. On ne te tombe pas dessus frontalement, justement : ce serait trop clair, trop risqué, trop “caractériel”. On fait mieux, on fait plus efficace : on salit ta réputation à bas bruit, on laisse traîner des sous-entendus, on te colle une intention, on te prête des arrière-pensées, on raconte que tu es difficile, amer, instable, “pas fiable”, et comme rien n’est dit de façon attaquable, tu ne peux pas répondre ; si tu réponds, tu confirmes ; si tu ne réponds pas, tu laisses faire. Là, la parole silencieuse trouve son équivalent propre : pas de balle, pas de sang, mais une condamnation par suggestion. Et ce poison-là ne s’arrête pas aux arts. Les arts ont simplement l’impudeur d’afficher des valeurs de liberté, de vérité, de singularité, ce qui rend l’écart plus visible quand ils fonctionnent comme n’importe quel groupe humain : par appartenance, par rang, par réseaux, par services rendus, par dettes symboliques. Dans une organisation, une entreprise, une famille, un cercle amical même, il y a toujours une économie de l’accès : qui ouvre, qui ferme, qui recommande, qui décommande ; et donc il y a toujours un moyen de punir sans avoir l’air de punir. Je crois que la grande différence entre le monde “dur” des mafieux de cinéma et le monde “mou” où nous évoluons, ce n’est pas l’existence d’un code, c’est le degré d’aveu. Chez eux, le code est assumé et brutal : il protège le groupe et il se paie immédiatement. Chez nous, le code est dénié : tout le monde prétend agir par principes, par esthétique, par sens moral, par “valeurs”, alors que l’essentiel se joue souvent dans des gestes très simples, très bas : plaire, se couvrir, appartenir, ne pas perdre sa place. On appelle ça diplomatie, sociabilité, intelligence, et parfois ça l’est, bien sûr ; mais le même geste, répété, devient une capitulation sans même s’en rendre compte. Et c’est là que la mollesse devient dangereuse : non pas la gentillesse, non pas la prudence, mais cette facilité à préférer l’insinuation à la clarté, à préférer la rumeur à la critique, à préférer la petite lâcheté répétée à une parole qui tiendrait debout. Parce qu’une parole qui tient debout coûte quelque chose : elle te met en porte-à-faux, elle te prive de certains avantages, elle te rend moins manipulable, et elle rend les autres nerveux, non pas parce qu’ils sont “mauvais”, mais parce que tu introduis de l’imprévisible. Dans beaucoup de groupes, l’imprévisible est perçu comme une agression. Alors on le corrige, et on le corrige par le seul outil qui ne demande ni courage ni preuve : le soupçon. Je crois que c’est ça, au fond, mon sujet : la nostalgie d’un monde où la parole ferait foi, et la découverte que ce désir de netteté peut glisser vers quelque chose de très dangereux. Car la parole qui ne ment pas parce qu’elle est adossée à une sanction, ce n’est pas la vérité, c’est l’obéissance. Et la parole qui ment parce qu’elle veut rester acceptable, ce n’est pas seulement la manipulation, c’est parfois la peur de perdre sa place, la peur de déplaire, la peur d’être seul. Entre les deux, il doit exister une troisième posture, plus difficile, moins spectaculaire : refuser la lèche, refuser le sous-entendu, refuser aussi la tentation de trancher pour se sentir fort. Tenir une parole simple sans la convertir en arme. Dire oui quand c’est oui, non quand c’est non, et accepter le coût social de ce minimum-là. Accepter aussi que le monde restera compliqué, rempli de pièges, et que la solution n’est pas de fantasmer un code de voyous “plus vrai” que nous, mais de retrouver, à notre échelle, une forme de droiture qui ne passe ni par la menace ni par la comédie. Et je sais aussi ceci : si moi j’arrive à percevoir la dangerosité de cette nostalgie, d’autres ne la verront pas. Ils ne verront pas le piège parce qu’il ne se présente pas comme un piège. Il se présente comme un soulagement. On vient leur vendre, avec des phrases bien tournées, l’idée qu’un monde simple est à portée de main, qu’il suffirait de “remettre de l’ordre”, de “rétablir l’autorité”, de “dire les choses”, et que tout redeviendrait clair. C’est une promesse très efficace, parce qu’elle ressemble à une hygiène : moins de nuances, moins de débats, moins de lenteur, moins d’explications. Mais ce que ces promesses cachent souvent, c’est le prix exact de cette clarté : on ne simplifie pas seulement les problèmes, on simplifie les êtres humains ; on remplace la vérité par la discipline, la justice par la punition, la parole par le slogan. Le danger, ce n’est pas de vouloir une parole qui tienne. Le danger, c’est de croire que la parole tiendra mieux si on lui retire la complexité, si on la débarrasse du doute, si on lui donne un ennemi et une solution immédiate. Et c’est là que ma fascination devient un signal d’alarme : non pas parce que je serais déjà du côté de la dureté, mais parce que je reconnais en moi la fatigue qui rend la dureté séduisante. Je n’écris pas contre la complexité : j’écris contre ceux qui s’en servent pour mentir, et contre ceux qui promettent de l’abolir pour dominer. Je ne sais pas si j’en suis capable tous les jours, mais je sais au moins ceci : si je continue à regarder ces films, ce n’est pas pour apprendre à tuer, c’est pour comprendre ce qui en moi approuve quand une phrase tombe sans trembler, et décider, lucidement, ce que je veux en faire. Illustration Les mains de Frank Costello . L’entrée de la mafia dans l’ère de la visibilité. Costello refuse d’être filmé pleinement, et les caméras se concentrent sur ses mains — c’est littéralement l’implicite rendu visible.|couper{180}

La mort réflexions sur l’art violence

textes autour de la honte

Honte comme « organe » de survie

Liste de textes en relation avec plusieurs types de hontes. Trois familles de récits avec pour chacun de ces textes un angle + un dispositif, pour l' essentiel une contrainte formelle simple qui “installe” l’entre-deux sans psychologie. première série de textes Honte comme « organe » de survie (micro-panique, ridicule, effacement) 1041 — Courroucer les dieux pour avoir du foin. (2021-04-12) Tant qu’il y a de la honte, tout n’est pas perdu : elle sert de plan, de balises et de griffures pour se repérer dans le labyrinthe qu’avec l’âge on baptise épopée, histoire de quitter ce monde sans regret, en croyant lui avoir donné un sens et, qui sait, devenir soi-même un peu sensé. Angle : la honte non comme morale, mais comme preuve de vie (tant qu’elle pique, on n’est pas entièrement anesthésié). Dispositif : refrain qui revient 4–5 fois avec une nuance (“tant qu’il y a…”) + une scène minuscule qui contredit le refrain. 1879 — Explorer le ridicule (2022-09-17) Toutes ces choses que l’on s’empêcherait de faire juste en raison d’une peur d’apparaître ridicule. N’a-t-on jamais envie de l’écarter cette peur ? De lui dire va t’en, tu es la chose la plus pénible, la plus ennuyeuse que je connaisse ici-bas sur la terre. Mais non. Elle se tient toujours ici ou là comme une lancinante blessure qui se rouvre encore et encore. Et, ce même quand on pense en avoir fini avec elle. Angle : peur du ridicule = peur d’être assigné à une forme (donc déjà mort socialement). Dispositif : liste d’actions “ridicules” + à chaque item, un contre-item “héroïque” qui est en fait plus ridicule. 3218 — paupière tombante (2025-07-28) Voir la honte au moment même où elle vous prend, c’est voir par en-dessous. Par défaut. À rebours. Ce n’est plus une image, c’est un voile. Angle : honte comme filtre optique (le monde “bistre”, opaque) : la honte altère la perception avant d’altérer le récit. Dispositif : narration par dégradations visuelles (net → brouillé → écran) sans expliquer “pourquoi”. 551 — Relecture de la honte (2024-12-08) En lisant Ernaux, Duras, Woolf ou même Cioran, je vois que leur honte est aussi la mienne. Que leurs failles sont les miennes. Et c’est peut-être ça, la plus grande leçon de mes lectures : écrire, ce n’est pas guérir. C’est habiter ce qui nous fait mal. C’est brûler, un peu moins seul. Angle : la honte revient comme une mise à jour (pas un souvenir, un patch). Dispositif : 3 couches : (1) scène brute, (2) note de marge froide, (3) “erreur système” (une phrase très sèche). 742 — 8 février 2025 (2025-02-08) Des fois, j’ai honte, des fois non. Ça dépend de la résonance du monde. Si j’ouvre la fenêtre et que j’entends les oiseaux, oui. Si j’entends le camion-poubelle, non. La honte ne dépend pas que de moi. C’est la résultante d’une mise en scène, à la fois côté cour et côté jardin. Il est assez rare d’avoir honte assis dans une salle de cinéma. Cela ne m’est arrivé que trois fois, au collège, lorsqu’on m’infligea la vision d’Auschwitz, le père Kolbe se sacrifiant à la place d’un autre. Mais honte pour nous tous. Pour l’espèce. Angle : honte variable selon la “résonance du monde” : tu poses la honte comme un phénomène physique. Dispositif : trois reprises de la même phrase, chaque fois avec un paramètre différent (lieu / heure / témoin). 1968 — Blocage (2022-10-16) Se bloquer, se braquer, à ban donner, saut poser, se rat masser, se re croque vriller, s’enfouir, fuite, fuguer, ne plus rien vouloir savoir, détourner le regard, panser autre chose que ça l’impensable, paniquer, aller dans tous les sens à partir du point d’impact, circonvolutions alambiquées, l’esprit bat la campagne sans autre but que de battre la campagne, diverger, être paralysé simultanément le corps ici ou là, la tête ailleurs, faire attention impossible, humiliation éprouvée aussi comme réflexe, impression d’être idiot, de ne pas valoir tripette, s’en vouloir de ne pas être comme les autres qui comprennent au quart de tour, les détester pour exister tout de même, les réinventer pires encore qu’ils sont, et se réinventer en creux par la même occasion, se distraire pour oublier. Enchaîner les échecs. Perdre confiance, se mésestimer, se haïr, s’isoler, vouloir mourir. Manquer d’humilité. Être orgueilleux, prétentieux, vaniteux. Marcher à côté de ses pompes. Ne pas vouloir rentrer dans le moule. Angle : blocage = stratégie honteuse pour ne pas faire face à une conséquence. Dispositif : dictionnaire personnel (entrée “bloquer”) → exemples → une seule scène qui prouve que le dictionnaire ment. 910 — 02 novembre 2023 (2023-11-02) Les chemises blanches. Relire Barthes — "Saponides et détergents". Cette blancheur idéalisée, médiatisée. Paic, Omo, Persil : les marques ressurgissent avec leurs parfums. Mais rien n’était jamais aussi blanc qu’à la télévision. Sauf les chemises de mon père. Le col, les poignets. Mais à quel prix. Ma mère, au-dessus de l’évier, frottant, K2R en main. Le blanc impeccable était une ascension. Une victoire quotidienne. Angle : la honte “arrive” comme un événement météo (sans cause claire), donc perplexité active immédiate. Dispositif : temps réel + interruptions (micro-coupures, comme un Zoom qui freeze). [149 — 02 juin 2024 (2024-07-26) Vertige de la chute, ralentissement du temps, des lueurs dans l’obscurité, chaleureuses, aimantes et qui ont le pouvoir de soulager la gravité. Des anges. Qu’as-tu fait de ta vie ? Et c’est la projection d’un film en accéléré, un évier qui se vide. Rien. « Ne te juge pas si sévèrement », me dit l’une avec gentillesse, « il y a aussi tout ce que tu ne dis pas, le silence entre les images. » Au réveil, l’interstice est le gibier que j’entrevois à peine qu’il s’enfuit doucement dans le sous-bois. Angle : honte + témoin (réel ou imaginaire) : tu peux en faire une mécanique de tribunal intérieur. Dispositif : “procès-verbal” : phrases courtes, constat, aucune psychologie, seulement des faits et des formulations. Illustration André Fougeron Massacre à Sakiet (Tryptique de la honte III), 1958. Huile sur toile, 97 x 195 cm, Tate Modern London|couper{180}

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Rembardes

J’ai longtemps eu un refus presque viscéral des protocoles, dans la peinture comme dans l’écriture. Ils m’apparaissaient faux, artificiels, parce que je n’arrivais pas à leur associer un but qui ne soit pas faux lui aussi, d’une certaine manière. Pour moi, un protocole ressemblait à un processus industriel : une suite d’étapes destinées à reproduire toujours la même chose, consommable, sans autre. C’est pourquoi j’ai résisté. Je croyais que le protocole ne pouvait produire que de la performance, ou de la répétition. Ce qui a changé la donne, ce sont certaines lectures — ou plutôt l’intuition qu’elles ont ouverte en moi : l’idée qu’un protocole peut être une rambarde, non pas pour fabriquer, mais pour empêcher de dériver, pour tenir une forme qui laisse passer moins l’ego, moins l’envie de paraître, et, quand elle monte, la honte nue. Je voudrais être assez savant pour remonter aux premiers temps des récits et comprendre leur utilité. Cette utilité, je ne peux que la deviner depuis la place que j’occupe, depuis mes habitudes de lecteur et d’écrivain. Ce que je veux dire, c’est qu’une certaine lassitude me vient à la lecture de formes que je crois connaître : ce moment où je me dis, presque malgré moi, oh non, encore la même chose. Je ne veux pas le dire n’importe comment. Je voudrais trouver une méthode suffisamment rigoureuse et reproductible afin de m’en servir à nouveau lorsque j’éprouverai la même lassitude devant d’autres formes. Pour cela j’aimerais remonter le temps, revenir au temps des tout premiers conteurs, pouvoir les questionner sur l’importance qu’ils attribuaient à la mémoire et à l’oralité. Non, pas “par exemple” : essentiellement. Je cherche un protocole où le mot à mot et la mémoire fabriquent un moyen de traduire le réel — l’interpréter, non pas mot à mot étrangement, mais par le mot à mot. Un protocole auquel le mot à mot appartient, et qui, comme une rambarde, empêcherait le conteur de s’égarer dans ses propres affects, sa propre imagination, son égotisme : autant d’égarements, probablement, dans le seul but de briller en public. Je voudrais revenir à une forme poétique qui se fiche de ce genre d’égarement, qui le tient pour quantité absolument négligeable. Une poésie qui joue son vrai rôle : interprète du réel par images, par symboles, reliés à quelque chose de plus ancien — je n’ose pas dire quelque chose de primordial. Et pourtant, plus j’y pense, plus je me dis que le pari est ailleurs : si je parviens à remonter vers cette origine du récit, je verrai peut-être que le but n’est pas seulement de traduire le réel, mais d’entrer en contact avec ce qui le produit, ou plutôt avec ce qui le co-produit — c’est-à-dire : ce que le monde fait de nous, et ce que nous faisons du monde, puisque nous sommes dans l’affaire. Le récit, alors, ne serait pas une copie du monde : il serait une manière d’y participer, une façon de toucher le mécanisme, d’approcher la source, de négocier avec elle. J’emploie “métaphysique” faute de mieux, au sens d’une question sur ce qui produit le réel, pas au sens d’un credo. Je repense alors à une partie de la littérature contemporaine : elle travaille avec des protocoles, parfois avec une rigueur impressionnante, mais elle ne parle presque jamais de métaphysique. Je ne crois pas que ce soit seulement un évitement. J’ai l’impression qu’elle rend présente une absence, qu’elle la tient devant nous comme on tient une forme vide, et que cette absence n’est pas forcément “à vide” : elle est peut-être ce qu’il reste, ce qui insiste, ce qui fait signe. Et peut-être que cette absence, quand on la regarde assez longtemps, ressemble à une nostalgie — non pas de la religion, mais de ce contact avec ce qui produit le réel dont je parlais plus haut. Je repense aussi à une scène archaïque : un homme se fait attacher pour entendre un chant qu’il ne peut pas rejoindre. La force de ce chant tient à son défaut, à sa promesse qui se retire au moment même où elle appelle. Le protocole n’est pas une performance : c’est ce qui rend possible l’approche sans se perdre. Et s’il y a, derrière tout ça, des noms qui me viennent — Guénon pour l’idée de rigueur, Ibn ʿArabî pour l’idée de poésie comme intermédiaire — je ne les invoque pas comme des autorités : c’est une intuition, un appel. Au fond, c’est peut-être cela que je cherche à travers les protocoles, qu’ils soient rigoureux ou poétiques : l’intuition, ce qui jaillit et demeure dans le domaine de l’esprit, et qui résiste au mot tout en le réclamant. Illustration Magasin d'apothicaire, Marrakech 2010|couper{180}

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27 novembre 2025

angle : tu es en train de découvrir que ce qui t’intéresse n’est plus le flux ou la “grande forme”, mais la coupe, la réduction, et que cette “compression” n’est pas un renoncement mais une manière de survivre (éviter le naufrage) et de toucher à quelque chose qui échappe aux catégories prose/poésie. Montagnes russes : quelques moments de joie, beaucoup de nausée. Juin 2019 se résume à peu de choses, et ce peu me sert maintenant de terrain d’exercice pour aller vers encore moins, d’où cette sous-partie “compression” en juillet. Après plusieurs mois de réécriture presque automatique, à corriger ici ou là des textes passés à la moulinette de l’IA, une fatigue s’est installée. Au début, je croyais qu’elle venait d’elle, de sa manière de tout raconter, mais je me suis rendu compte qu’elle révélait surtout la mienne : mon propre bavardage, grossi, caricaturé, comme vu à la loupe. Et c’est très bien ainsi. Je cherchais ça, confusément : une caricature de ma manière de faire, comme celles que je demande aux élèves pour qu’ils comprennent une ressemblance en portrait. Cette fatigue déclenche la compression sans effort : on coupe parce qu’on n’en peut plus. Elle m’aide aussi à comprendre pourquoi les textes de C.me retiennent : cette façon de laisser apparaître un vide lisible entre les phrases, une respiration où l’émotion passe sans commentaire. À partir de là, la vieille question revient, prose ou poésie, alors que je sens bien qu’elle ne sert qu’à bordurer quelque chose que je n’arrive pas encore à nommer, faute de force ou d’envie. Le même mouvement se retrouve dans le choix de partager ou non ces textes sur les réseaux. La fatigue joue là aussi : elle me pousse à laisser tomber la première impulsion, celle qui voudrait publier trop vite, se rassurer, cocher la case. Les premières idées ont presque toujours cette odeur dont parle Artaud, l’odeur de merde ; on s’y accroche par peur de lâcher la planche glissante au-dessus de l’eau. Tout semble aller vers le naufrage, c’est vrai. Mais il arrive aussi que la mer vous rejette sur une plage, contre votre gré. Reste alors cette question, la seule qui vaille peut-être : qu’est-ce qu’on garde avec soi sur ce bout de sable, et qu’est-ce qu’on laisse repartir avec la vague suivante ? compression Juin 2019 tient en peu, et ce peu me sert à une chose : compresser. À force de réécrire des textes passés par l’IA, une fatigue s’est installée. Elle ne vient pas seulement de la machine, mais de moi : mon bavardage, agrandi comme en caricature. C’est utile. C’est le même principe que pour un portrait : exagérer pour voir enfin ce qui coince. De là, couper devient facile. Je comprends mieux pourquoi les textes de C. m’accrochent : ce vide volontaire entre les phrases, cette réserve qui laisse passer l’émotion. Prose ou poésie ? La question revient pour tenter de ranger quelque chose qui échappe encore. Le partage sur les réseaux obéit au même mouvement : la fatigue m’aide à renoncer à la première idée, celle qui pue la complaisance. On s’agrippe à des planches glissantes par peur de couler, alors que, parfois, la mer vous rejette sur une plage. La vraie question n’est peut-être plus de savoir comment appeler ce qu’on écrit, ni où le publier, mais quoi garder avec soi une fois qu’on a touché le sable. Plus tard en fin d'après-midi Plutôt que d'avoir à payer pour lire les articles de X ou d' Y, comme il va en être de plus en plus l'usage, tenté ce soir de me désabonner de tout . Dans le fond je me heurte à mon incapacité à soutenir qui que ce soit car je ne me sens même pas capable de me soutenir moi-même. C'est, encore une fois cette phrase qui revient : "charité bien ordonnée commence par soi-même" et qui n'a rien à voir avec de l'égoïsme mais plutôt avec un principe de réalité. illustration beyond the appareances, huile sur toile pb 2019|couper{180}

réflexions sur l’art

Carnets | Atelier

25 novembre 2025

Travaillé hier soir et ce matin pour comprendre l’intention de la proposition numéro 10 de l’atelier d’écriture en cours. Celle-ci arrivant évidemment au « bon moment ». De là à songer aux interconnexions psychiques entre les divers éléments d’un groupe, même si je me considère souvent à la marge de tout groupe. L’idée de Michaux, dans Face aux verrous, est de se placer devant ce qui bloque, derrière la surface d’un texte lisse, ce qui correspond à ma situation actuelle avec les textes de 2019. Je sens très bien le malaise qui subsiste en les retravaillant avec l’IA et en inventant quantité de subterfuges censés m’aider à aborder quoi… les verrous logés dans mes textes justement. Ce n’est pas une question de bien ou mal écrire les phrases, ça ne se loge pas dans la syntaxe apparente. C’est ce qui produit telle ou telle syntaxe qui est dans le viseur. Et l’interrogation vient de là : la perception souvent malaisante, douloureuse, de voir à quel point je vise à côté. C’est presque un dispositif en soi. C’est un dispositif en soi. Reste à trouver comment rendre compte de ce dispositif qui m’était invisible, qui l’est encore en partie, pour qu’il soit perceptible par un lecteur « moyen ». Par exemple : j’avais écrit ça : Ce serait dommage de ne pas évoquer le cerisier japonais juste là, devant la porte. On l’a déjà vu perdre ses feuilles deux fois depuis qu’on est arrivé là. On ignore que ces arbres faisaient partie du projet d’origine : offrir un peu de beauté, un peu d’air, à ceux qui rentraient de l’usine au pied du Mont-Valérien. On l’a admiré, on a eu les larmes au bord des yeux tellement c’était beau. On ne peut pas vraiment dire en quoi voir tous ces pétales roses au sol déclenche ce type d’émotion. On ne cherche pas trop non plus à le savoir, on n’a pas vraiment le temps. Puis, avec la proposition Michaux, j’ai essayé de lui répondre en « Non », non pas pour faire joli, mais pour voir ce que le texte cachait derrière le cerisier. Non, ce ne serait pas dommage de ne pas l’évoquer, le cerisier : c’est justement lui qui sert d’alibi, de petit sucre poétique posé sur le texte pour le faire passer. Non, il ne fait pas que « perdre ses feuilles deux fois », il rappelle chaque année qu’on est resté planté là comme lui, sans projet d’origine. Non, ce n’est pas « offrir un peu de beauté, un peu d’air » : ici la beauté est planifiée, distribuée comme un calmant, et c’est précisément ce qui donne la nausée. Non, les larmes ne viennent pas « tellement c’est beau » : elles montent parce que ce rose au sol ne colle pas avec le reste, et que le texte préfère se taire là-dessus. Hier, le 24, j’ai enchaîné les réécritures de février et mars 2019. En fait, l’image qui me vient après coup, c’est celle de pelleteuses qui détruisent des habitations. Je vois des immeubles vaciller, des murs s’effondrer, des tonnes de gravats, des terrains vagues. Ce ne sont pas des constructions à l’extérieur. C’est une ville, des villes, un pays, des pays, un monde entier à l’intérieur de moi. Étrangement, ce « non » de Michaux dans Face aux verrous est l’écho exact du même non que je prononce face aux textes que me pondent les IA quand je leur demande de réécrire mes textes. Ce non parfois désespéré, parfois rageur, car il m’indique la distance encore à parcourir pour parvenir à un oui, sans doute. illustration Photographie, ruines romaines, Théâtre, Taragonne 2025|couper{180}

réflexions sur l’art Technologies et Postmodernité