poésie du quotidien

Écrire le quotidien, ce n’est pas le figer. C’est au contraire chercher les plis, les accidents, les débords.
Ce mot-clé regroupe des textes qui partent d’un détail, d’un moment, d’une parole anodine, d’un geste à peine esquissé — et qui, peu à peu, laissent remonter ce qu’il y a dessous : une fatigue, une inquiétude, un souvenir, ou simplement un souffle.

Il ne s’agit pas ici de faire de la "poésie" au sens noble. Il s’agit plutôt de capter ce qui insiste, dans le banal, ce qui résiste, ce qui fait que ce moment-là — un bus en retard, un repas en silence, un regard dans une cuisine — reste.

La poésie du quotidien, c’est ce qui n’est pas dit, mais que le texte laisse affleurer. Une forme d’attention, sans jugement, sans projet. Une manière d’habiter le temps comme on marche lentement dans une ville qu’on connaît trop bien — ou pas assez.

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Carnets | janvier 2026

12 janvier 2026

Dans de grandes profondeurs, descendre. Lesté par le dégoût de plus en plus pesant des hommes, descendre, chaque jour encore un peu plus bas. Et je n’oublie pas le mien. Mon propre dégoût vis-à-vis de moi-même. Ce moi-même qui peu à peu se détache : écailles, peaux mortes, restes de vieux fiel, glaires et pituites. Nu, descendre encore plus bas. Ne pas chercher un sol sur quoi poser le pied. Descendre sans illusion de sol à atteindre. Flotter tout en bas, avec toute la pression qui appuie sur chaque centimètre de ce corps physique, mais plus encore sur ce vieux corps constitué de pensées obsolètes. Descendre et se délivrer, muer. Elle avait le mot amour sur les lèvres. De temps en temps, elle s’arrêtait devant une glace et s’en remettait une couche, comme on remet du rouge. Intérieurement, je trouvai cela révoltant. Si elle avait été moche, je l’aurais sans doute dit plus franchement. Peut-être. Les moches aussi ont droit à un peu de compassion. Mais la manière dont elle usait du mot amour l’enlaidissait de jour en jour, toute belle qu’elle était. J’ai toujours été déçu par cela : cette beauté extérieure s’opposant à une sorte de ruine mentale. Comme si mon intelligence, ou ma sensibilité, se trouvaient blessées par ce hiatus entre l’aspect plastique et l’imbécillité intérieure. Et, pour avouer totalement ma lâcheté, j’ai souvent fait l’impasse sur l’humiliation pour me repaître de chaleur humaine, parce que celle-ci m’était inconnue, donc d’autant plus convoitée. Quand on atteint un tel degré d’épuisement face aux bons sentiments, on ne dit plus grand-chose. On se tait. Toute parole inconsidérée ne ferait que nous révéler sous notre pire apparence. illustration Duane Michals|couper{180}

poésie du quotidien

Carnets | janvier 2026

7 janvier 2026

Tout est dans la formulation, dit le commentateur. Si tu demandes à un robot de te tirer dessus, il ne le fera pas. Vas-y, essaie, tu vas voir. — Tire-moi dessus. Tu vois : il ne se passe rien. — OK, mais si tu lui dis que c’est un jeu de rôle… — BAM ! Cette histoire de formulation me travaille. Parce que, dans ma vie de tous les jours, je suis tout à fait semblable à ce robot : suivant les cadres, suivant les mots autorisés et les mots interdits dans ces cadres, je fais ceci, je m’interdis cela, et avec le bon décor, la bonne consigne, je peux très bien devenir moi aussi un meurtrier. Et me revoilà au Louvre, soudain, dans les chiottes tout au fond à gauche de la Grande Galerie. Encore bouchées chez les femmes. Toujours. La Grande Galerie est là, juste derrière, avec ses pas feutrés, ses reflets, ses corps qui glissent, et ici c’est la porte qui résiste, l’air tiède, la cuvette qui déborde, le sol glissant. À cause des tampons, des serviettes qu’on flanque dans la porcelaine au lieu de la poubelle prévue pour ça, et surtout à cause de ce petit luxe instantané : l’anonymat. Dans les toilettes d’un musée, on devient une silhouette sans nom ; on fait un geste qu’on ne ferait pas chez soi ; on se dit que ça disparaîtra avec la chasse, que la machine avalera, que quelqu’un d’autre s’en occupera. Personne ne saura qui a laissé glisser son Tampax au fond, personne ne saura qui a tiré la chasse comme si c’était un acte bénin. Et si elles sont dix à la suite à profiter de cette disparition, eh bien c’est Bibi qui traversera la Grande Galerie avec sa ventouse planquée contre sa guibole pour aller déboucher les chiottes. Et pourquoi donc Bibi fait-il ça ? N’est-ce pas quelque chose d’affligeant, de déboucher des chiottes juste après le petit déj ? Bien sûr que oui, c’est affligeant. C’est même carrément dégueu. Mais le cadre est le suivant : Bibi doit payer chaque mois son loyer, et c’est l’unique job qu’il a trouvé pour associer ses études au fait de gagner de quoi. Voilà le contrat, voilà la consigne, voilà ce qui met le corps en route. Donc Bibi n’est pas tout à fait un robot ; il peut imaginer qu’il n’en est pas tout à fait un. Ce sont les cadres qui l’obligent, avec plus ou moins de bonne volonté, à commettre lui aussi des actes qu’un individu normal, civilisé considérerait comme répugnants, voire contre nature. Oui, mais maintenant considérons cet individu soi-disant civilisé, et acceptons qu’un individu ne soit pas systématiquement de sexe masculin : qu’un individu puisse être une femme, bien habillée, bien maquillée, avec un certain niveau d’éducation, peut-être médecin, universitaire, cheffe d’entreprise. Que fait cette femme de son tampon dans les toilettes du Musée du Louvre : le fourre-t-elle dans la poubelle, ou le laisse-t-elle glisser au fond de la cuvette en tirant la chasse comme si ce n’était rien ? Grande question, responsabilité morale individuelle, n’est-ce pas. Sauf que cette responsabilité, elle aussi, a besoin d’un cadre pour tenir debout : elle tient mieux dans un pays où chacun mange à sa faim, dort sous un toit, ne possède pas d’arme, dans un pays où l’on peut se payer le luxe d’être vertueux. Mais si l’on est dans un pays en guerre, où n’importe qui en face de vous peut pointer une arme et vous descendre ? Vous pourrez essayer de placer votre responsabilité morale comme bouclier : essayez… BAM ! vous êtes mort. Au fond, ça se résume à ça : qu’est-ce que je veux ? Vivre comme un robot, ou mourir comme un être humain. Et je bute tout de suite sur la suite : c’est quoi, un être humain, maintenant — et dans quel cadre ça tient.|couper{180}

poésie du quotidien

Carnets | Atelier

18 juin 2025

Réveil tôt. Acheté hier un petit carnet Clairefontaine, noir. Ainsi qu’un répertoire, noir aussi. Deux boîtes de Bic, noirs et bleus. Spécialement dédié à N. Nova et à ses exercices d’observation. Si j’avais encore les carnets Clairefontaine, c’est exactement ce que je faisais à 30 ans, sans le savoir. Donc parfois je me dis : mais comment sais-tu ça ? J’oublie que je l’ai déjà fait. Je n’attache pas d’importance à ce que j’ai fait. C’est sans doute là une faille. Que ce soit en photographie, en peinture, dans l’écriture, j’ai des aptitudes dans l’instant présent. Certaines. Je récolte, j’empile, mais il est rare que je compile. Et encore, il faudrait voir comment je compile. Autre chose : il faut revenir souvent à ce que l’on note, sinon ça ne sert pas à grand-chose. Or moi, je ne reviens pas. Je note, et hop. Je note, et hop. Et quarante ans passent ainsi — comme une journée. Panique en y pensant. Dépôt de la Dacia chez le mécano, hier soir à 17 h. Revenu avec S. Pas mis les pieds dans l’atelier. Ce qui me flanque un peu la honte. Et de me souvenir combien de fois j’ai rêvé à ce grand atelier. Et de me dire combien de personnes rêveraient d’en avoir un. Et de voir que moi, je passe mes journées désormais à l’éviter. Il faut remonter à la raison de tout ça. Comment ça a vraiment commencé. Avec le Covid, le confinement, l’interdiction de travailler, de se déplacer, l’obligation de se faire vacciner — sinon rien. J’aurais pu en profiter vraiment pour peindre, à ce moment-là. Mais non. Le fait qu’on m’empêche de travailler m’a fichu dans une telle colère… un désespoir. C’est à ce moment-là que j’ai accéléré avec l’écriture. Je me suis jeté là-dedans comme on plonge de plus en plus profond pour échapper à quelque chose, sans doute. Sans savoir qu’en plongeant ainsi, j’allais me rejoindre à l’autre bout. Gros Jean comme devant. C’est pour ça que j’ai acheté ces petits carnets. Pour reprendre ces exercices d’observation. Parce qu’en même temps, ils m’entraîneront à prendre des photos, à dessiner. Ce ne sera pas que du texte. La situation matérielle n’est pas au beau fixe, ce qui crée quelques frictions. Personne ne s’est inscrit au stage de juin. Ça m’ennuie de parler de ça, finalement.|couper{180}

affects Esthétique et Expérience Sensorielle poésie du quotidien rêves

Carnets | avril 2023

04 avril 2023

Lecture de Rabelais, souvenir de Musil, pensée du chat maigre et digestion lente du désastre : ce journal du 3 avril explore la perte de repères, la fragmentation, le doute, avec l’humour grave d’un homme à l’écoute du monde — même quand il est en miettes.|couper{180}

Auteurs littéraires Narration et Expérimentation poésie du quotidien

Carnets | Atelier

05 mai 2025

Depuis que j’ai de nouvelles lunettes, j’ai plus de mal à lire. Il est possible que l’imagination en soit la plus grande responsable. Le fait d’avoir acquis ces lunettes au rabais, pour ainsi dire : monture sécu, verres non traités pour éviter le surcoût inévitable. Cette nuit, j’ai même roulé dessus. Il a fallu que je redresse les branches doucement pour ne pas les péter. Durant trois ans, je me suis contenté de simples loupes que j’achetais un peu partout où j’en trouvais : Action, Gifi, supermarchés de tout acabit — presque jamais aucune en pharmacie. J’en achetais plusieurs paires à la fois et j’avais une sensation d’opulence. Je pouvais en laisser une à l’atelier, une sur la table de nuit, une dans le bureau, une sur mon front, et le surplus, tout emballé encore, dans un tiroir. Et pourtant, malgré la profusion, il était assez rare que j’en brise une. En fait, j’éprouve une colère de tous les instants à comprendre à quel point je vieillis mal. Parfois, je me dis qu’il faudrait que je trouve la fameuse pilule rose ; puis, quelques secondes après m’être imprégné de l’imbécillité dans laquelle je ne manquerais pas, à mon avis, de pénétrer une fois ingurgitée, un ricanement s’empare de moi, me flanque au sol. — Tu penses que tu vas t’en tirer aussi facilement que ça ? une voix me dit — la voix de ma conscience ? Aiguë et aigrelette, faussement naïve, moqueuse. Du coup, non, bien sûr que non, je me dis qu’il faudra aller jusqu’au bout du film. Je connais déjà l’ennui de m’y rendre, évidemment, mais ça ne me flanquera pas la paix avant le générique de fin. Ce qui est une grosse différence par rapport à il y a encore un an, où je me disais encore beaucoup de balivernes. La phrase « il faut boire la coupe jusqu’à la lie » me rappelle le café turc et toute une série d’autres expériences, toutes plus idiotes les unes que les autres. Parfois, je pourrais écrire des histoires romantiques, amusantes, légères — je me disais encore ça l’année dernière. Mais, à vrai dire, non, je n’éprouve aucune envie de divertir : ni divertir autrui, ni moi-même. Illustration Huile sur bois d'après Serge Poliakoff / P.B 2025|couper{180}

Autofiction et Introspection poésie du quotidien

fictions

j’ai continué son portrait en silence

Dans une atmosphère ordinaire, les cris d'une jeunesse déchaînée résonnent comme ceux d'animaux. Les mots se transforment, s'érodent sous l'influence des modes, laissant un homme désemparé face à ce qu'il ne comprend plus. Entre fascination et résignation, il observe, impuissant, cette nouvelle réalité.|couper{180}

écriture fragmentaire poésie du quotidien

Carnets | septembre 2024

11 septembre 2024

Dans un café, un groupe d’individus commente la fuite de la foule et l’action des désespérés qui s’agitent dans la rue. À travers des discussions banales, l’auteur se perd dans une réflexion sur l’espoir, le désespoir, et la manière dont chacun cherche un sens, même dans l’inutilité des révoltes collectives. Un texte fragmentaire qui entrelace les événements publics et la solitude intime.|couper{180}

bistrot de la Bérézina écriture fragmentaire poésie du quotidien

Carnets | Mars 2024

1er mars 2024

Comment échapper à l’écoulement ordonné du temps et des pensées ? Par la danse, par le chaos, par la folie douce de l’écriture. En un ballet de fragments, on suit l’auteur à la poursuite d’une liberté fugace, dans un monde qui cherche à tout aligner.|couper{180}

écriture fragmentaire poésie du quotidien
Scène hyperréaliste avec une palette de couleurs froides et atténuées, inspirée des séries criminelles scandinaves, mettant en avant une fresque ancienne de Crète

Carnets | août 2023

06 août 2023

Sous la pluie, au réveil d’un matin orageux, se déroule une journée entre méditation silencieuse et gestes du quotidien. Entre la mer qui embrasse la côte et l’espace confiné d’une maison, le narrateur se perd dans des réflexions sur l’absence d’opinion, la mobilité de l’être, et le mystère des îles. Un récit fragmenté où chaque geste devient une pensée, et le silence , des mots.|couper{180}

écriture fragmentaire poésie du quotidien

Carnets | août 2023

05 août 2023

Partir sans carte, guidé par un GPS réglé « sans péages » et découvrir l’Italie en franchissant les Alpes jusqu’à l’Adriatique. De là, une traversée sous la pluie vers la Croatie, avec des marchés d’un autre temps et des réflexions sur l’écriture contemporaine. Entre Balzac, la création d’un nouveau blog et la question de l’effacement des souvenirs, ce voyage devient autant physique qu’introspectif.|couper{180}

carnet de voyage poésie du quotidien

Carnets | juin 2023

Un peu plus loin près de toi

Photo de Letizia BattagliaMinime damorun minimum d'amour Toi c'est ce livre, quelque chose de moi s'y accroche encore. Pourtant il ne paie pas de mine, il convoque ce que je ne montre jamais vraiment, ce que je dissimule. Peut-être que c'est cela l'intime, peut-être que ça ressemble à ça, à ce que l'on retient, ce silence qu'on ne peut dire. Que l'on ne veut jamais dire. Parce qu'on sait bien que ça ne sert à rien. Essayer de le dire c'est riper à côté presque en même temps. C'est comme vouloir d'un Jésus économiser les tranches bien trop fines, la lame glisse sur le boyau devenu trop dur, ce n'est plus bien droit, plus bien régulier comme on voudrait. On fini par dépit à trancher de travers ou carrément de guingois. ça fini en charpie. Je ne t'ai pas repris dans les mains depuis des années, Tu est là sur un rayon de la bibliothèque, anonyme parmi les anonymes quand je n'ai pas les lunettes sur le nez. Les titres autrement sont devenus flous comme les auteurs, une bibliothèque floue comme mes souvenirs de lecture à présent peuvent l'être. Il me reste juste le même silence, une impression, quelques images récurrentes me permettant vaguement de me rappeler. De me rappeler celui que je fus à cette lecture, mais très vaguement. Un livre c'est un peu ça aussi, c'est une étape dans le temps, c'est du passé bien souvent. On pourrait se dire qu'il suffit de rouvrir la couverture, de remettre le nez dedans, on pourrait se dire tant de choses mais on se demande rarement à quoi ça servirait. A quoi ça servira vraiment. Pourtant toi, tu es toujours là, aussi longtemps que moi je serai là je crois que tu seras là. Il me reste cette pauvre croyance vois-tu. Ce que tu es, ce que je suis, on ne le sait pas, c'est juste du silence qui jour après jour se creuse un peu plus profondément, et qui n'est plus gênant on fini par être un peu plus domestiqué par ce silence de jour en jour.|couper{180}

poésie du quotidien

Carnets | mai 2023

Comme

Comme la mer qui cavale vers le mont Saint-Michel comme si elle allait lui faire sa fête, l’engloutir tout entier en deux coups, les gros. L’air du temps me rattrape et je me mettrais bien à courir comme un dératé dans l’espoir de trouver une hauteur. En vain. C’est comme Waterloo, morne plaine, dans le coin. Encore pire depuis qu’il fait beau. Le soleil ne rend pas le monde plus beau : il nous aveugle, c’est tout. Pire : je cours, mais je fais du sur-place. La poisse comme le sable, la poisse comme les sables mouvants. Et la mer monte, bon sang, comme elle monte vite, et je m’enfonce lentement. Comme un ange passe en tutu qui joue de la trompette, mais mal. La fausse note m’excite, me fait dresser les poils. « Ta gueule, l’ange », je dis, et ça m’extrait d’un coup des sables. Me v’là qui lévite. Comme par enchantement. L’ange se marre. Genre : t’inquiète, j’ai toujours raison, le con. Que t’aies la foi ou pas n’a aucune espèce d’importance. Comment on en est arrivé là ? Aucune idée. J’ai juste dit « comme » au début, et puis ensuite j’ai laissé filer pour arriver à la fin.|couper{180}

poésie du quotidien