atlas
mot-clé destiné à regrouper tous les articles nécessitant des coordonnées géographiques à l’aide des champs extra "lat" et "lon" pour latitude et longitude. Ceci en vue de la création des cartes topographiques interactives.
articles associés
musique
Planche 6-bis -Musique
Montage par accrochage. Les extraits dialoguent par tensions, échos, retournements. La musique n'est pas le contraire du silence, c'est son révélateur. Comme l'accent de Valentine : ce n'est pas du français raté, c'est une langue autre qui pointe vers l'origine. …disparaître, parce que la musique, dans cette région de source et d'origine, avait elle-même disparu plus complètement qu'en aucun autre endroit du monde… Et puis, il y a la musique. Une musique que je n'ai pas choisie, qui s'infiltre dans la cour, qui s'impose. Un coup de poing sonore. Du rap. Des basses qui cognent. Une voix saccadée, mâchée, agressive. Quand je me suis tourné vers la musique, c'est l'étrangeté qui m'a retenu, sa texture, sa forme, la surprise qu'elle déposait en moi. Une musique sans instrument, apaisante, sensée. Quand il descend il la prend dans ses bras et ils restent ainsi un petit moment bien au chaud l'un dans l'autre. Elle ne dit rien, elle fourre sa tête sous son bras à lui et ils dansent un peu sans musique. Cet excessif respect face à toute musique désormais après en avoir tâté et reconnu cette inaptitude. Après m'être fourré cette sensation d'inaptitude. Emprunter la musique me procure l'illusion de pouvoir y poser mes propres paroles. La musique aide à exprimer l'imagination sur des thèmes communs en espérant trouver une mélodie personnelle. Ce qui manque au bruit pour devenir musique, c'est la promotion. Je passais là des journées entières, vides au bon sens du mot. J'écoutais sans choisir : les cris des enfants, le roulement des poussettes sur le gravier, le jet d'eau qui insistait au milieu comme une respiration régulière. Et dans ce demi-sommeil une autre musique apparaissait, faite de tout ça ensemble. Grande musique, chansonnette à cinq sous, quelle différence vraiment ? Il arrive un moment où plus rien ne se distingue. En animant des ateliers de dessin, je suis parvenu à un plateau où tous les critères s'étaient effondrés. Ce qui comptait : qu'un geste ait eu lieu. Au fil des années, j'ai réduit mon vocabulaire à trois mots pour parler de peinture : copier, interpréter, créer. De temps à autre, l'un ou l'autre des deux techniciens émet des bruits que je ne comprends pas. Ce qui m'intéresse, c'est le moment où, dans l'atelier, un silence se fait. Sans lui, aucune musique ne se compose, aucun tableau ne prend forme. Hier soir, achevé de recopier l'atelier été 2023. En le relisant : c'est un type énervé qui écrit. L'énervement tient à la musique des phrases. Parfois je met de la musique et je joue sur le volume… Dérouter l'attention pour qu'elle laisse l'inconscient s'exprimer dans la peinture. D. avait de ces silences qui sont parfois plus terribles que les mots. Le boulot principal du studio était la photographie d'instruments de musique. C'est comme ça que j'ai appris l'éclairage des instruments de musique, exactement. Composer, sachant que la salle est vide, une musique si obstinée qu'elle fait presque oublier le silence. La salle est vraiment sombre, la musique sirupeuse, ça sent la sueur, le parfum et, je crois bien, encore un peu le tabac. Des oiseaux se tenaient comme des griffures mobiles, et leurs cris, stridents mais non sans une musique d'enfance, zébraient l'air. Entre les notes le silence qui permet la musique. Entre les espaces le vide qui est aussi un espace.|couper{180}
Fictions liées à l’Atlas
Le cadastre des refus
Je ne sais pas exactement ce que je note, les suggestions reviennent, je les vois passer, je les refuse parfois mais sans certitude, et cette nuit le cadastre est une ville, ou la ville prétend être un cadastre, cinquante-trois rues, chacune porte le nom d’un refus, Rue Trouille-Cul, Boulevard de la Transition Manquante, Impasse du Registre Incohérent, j’habite Rue Trouille-Cul, au numéro 7, le numéro varie, l’immeuble est vide, les fenêtres sont ouvertes, je monte les escaliers, à chaque étage un écran ou rien, et quand il y a un écran le même texte défile, le texte du 11 janvier, jamais identique, une version accepte les suggestions, une autre les refuse, une autre les accepte puis les retire, une autre n’a jamais commencé, je continue à monter, les escaliers durent, une voix parle, elle vient d’en haut ou du bâtiment lui-même, elle dit que le cadastre n’est pas une liste mais un corps, que chaque refus est une vertèbre, que la colonne tient parce qu’elle refuse de s’effondrer, les marches tremblent légèrement, juste assez pour rendre la montée pénible, arrivé en haut il n’y a pas de révélation, seulement une fenêtre, et par la fenêtre la ville apparaît, les rues dessinent un squelette mal ajusté, Boulevard de la Convention coupe Rue du Chien en Laisse, Place des Résistants débouche sur le Jardin du Dentiste, au centre un carrousel tourne, lentement, trop lentement, les chevaux n’ont pas de cavaliers, sur chacun un mot est gravé, Espoir, Dentiste, Résistants, Chien, les mots tournent sans destination, je redescends, je traverse la ville, elle est déserte, personne n’habite dans un cadastre, c’est un plan, une abstraction, pourtant une présence se fait sentir, non celle des gens mais celle de leurs absences, j’arrive au carrousel, il tourne seul, je pose le pied sur un cheval, le Dentiste ou un autre, tout s’arrête sans bruit, les mots se détachent, ils flottent un instant puis s’éloignent, pas selon une logique claire, Espoir part, Dentiste aussi, Résistants, Chien, la place reste vide, la voix revient, partout à la fois, elle dit que le cadastre des refus ne cartographie rien, qu’à chaque refus un mot s’échappe, que la géographie ne se dessine pas mais se défait, je me réveille, l’ordinateur reste allumé, un message demande si je veux sauvegarder les modifications, je ne me souviens pas avoir écrit, je clique sur Annuler, le document se ferme, je ne sais pas ce qu’il contient, depuis je ne refuse plus les suggestions mais je ne les accepte pas non plus, je reste là, je les regarde, parfois je fais autre chose, j’écris un mot sans lien, Carousel, Convention, Vertèbre, l’IA ne comprend pas, elle signale une transition manquante entre le rêve et le dentiste, je réponds que le dentiste est un cheval, elle passe à la suggestion suivante, un jour un mail arrive, une maison d’édition, intéressée par le cadastre des refus, elle demande le manuscrit complet, je relis le message, quel manuscrit, je n’ai écrit aucun manuscrit, j’ouvre un dossier, les fichiers sont là mais leurs noms ont changé, Espoir devient Nord, Dentiste Est, Résistants Sud, Chien Ouest, j’ouvre Nord, le texte est presque vide, une seule ligne indique qu’un mot est parti vers le nord et n’est pas revenu, Est parle d’une douleur déplacée, Sud parle de tenir sans résister, Ouest décrit une laisse sans chien, je ferme les fichiers, je réponds que le manuscrit n’existe pas, qu’il n’y a que des directions et un carrousel vide, que s’ils veulent le publier il faudra l’écrire eux-mêmes, ils répondent que c’est exactement cela, aujourd’hui je n’écris plus vraiment, je regarde les suggestions défiler, Manque de transition, Phrase trop longue, Registre incohérent, je les lis comme des noms de rues, Impasse du Registre, Boulevard de la Transition, Place de la Phrase Trop Longue, je me promène dans le cadastre, au centre une statue se dresse, un homme écrit, sa main flotte au-dessus du papier, elle ne touche pas, entre la main et le papier il y a le vide exact d’un refus, je m’assois, je regarde, je ne conclus rien, je reste dans cet espace, entre accepter et refuser, dans cet instant où le mot peut partir dans n’importe quelle direction, Rue Trouille-Cul, numéro 7, ou ailleurs, là où rien n’est encore décidé.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
14 janvier 2026
Les choses n'existent que parce qu'on les nomme. Ce n'est pas tout à fait vrai ni tout à fait faux. Avant le nom il y a bien quelque chose de la nature du trou, du trop-plein, du vide ou de la béance. Nommer — même arbitrairement, même un inconnu — permet de s'extirper temporairement du maelström de l'indicible. Nommer ne requiert donc pas la notion du juste et du faux, mais de calmer ou pas quelque chose en soi face à une chose. Les idées claires l'un des textes qui attire mon attention lorsque j'effectue une recherche sur le mot "clair", nomme successivement : espoir, dentiste, résistants, chien en laisse. Chaque nomination stabilise provisoirement quelque chose, mais ne résout rien. Le passage d'un bloc à l'autre n'est pas argumentatif. C'est une série de prises, comme en escalade. ( déjà implicitement le mot s'accrocher) On ne voit la ligne qu'après coup. L'accrochage ne vise pas la clarté mais la tenue. Celle-ci peut être opaque, contradictoire, inclure des longueurs, des fausses pistes. Elle ne demande pas à être comprise immédiatement mais d'être traversée. L'injonction à la clarté présuppose un lecteur standard, une compréhension standard, un temps de lecture standard. Elle formate. La clarté peut être un outil de dictature — pas nécessairement au sens politique, mais comme police du lisible. Si l'on écrit un texte pour traverser une confusion, cela ne requiert pas les mêmes outils que pour rejoindre un standard nommé clarté. La plupart du temps nous sommes contraints à être clairs (Boileau). La clarté étant le signe d'un esprit sain qui pense "juste". Mais cette salubrité et cette justesse ne sont encore que des mots possèdant une histoire collective ou personnelle selon qui les emploiera. Quand l'IA pointe un manque de liaison entre les différentes parties du texte, le premier réflexe ressemble beaucoup chez moi à celui d'un écolier pris en faute. Mais très vite autre chose prend le relais : la révolte. C'était déjà ainsi à l'école. Pourquoi l'autre m'impose son point de vue sans prendre la peine d'examiner le mien vraiment, c'est-à-dire sans le crible de l'attendu. C'est contre la dictature de l'attendu que vient ma révolte. Elle se produit tout le temps, que ce soit à l'extérieur dans la cité, dans la rue, comme en moi-même. Pourquoi : parce qu'elle me fige dans une sorte de gelée dans laquelle plus aucun mouvement ne sera possible. Englué dans l'ennui il ne servira à rien de vouloir se débattre. L'expérience mille fois traversée le prouve par un résultat toujours le même : la tristesse, la trempe, l'humiliation. Cette révolte est ce que j'appelle tenir Ne pas lâcher fait référence à une fidélité à quelque chose ou quelqu'un. Peut-être à une image héroïque non pas de moi-même mais du narrateur de tous ces textes, ou d'un auteur fictif prêt lui à aller jusqu'au bout. Le bout étant la fin du texte au minimum. Tenir, c'est refuser de céder sur la langue quand la langue pourrait adoucir. Ne pas lâcher, c'est maintenir le regard sur ce qui résiste à être regardé. Un régime de tenue morale incarné dans une tenue formelle.|couper{180}
Fictions liées à l’Atlas
L’homme du multivers-cinq variations
Exercices de style sur le thème du pouvoir Version 1 : Cela avait commencé un mardi matin, devant le café. Il s'était arrêté, la main sur la poignée de la porte. Entrer ou ne pas entrer. Une question banale. Mais au moment où il avait franchi le seuil, il s'était vu rester dehors. Pas comme une image mentale. Comme une réalité parallèle, aussi nette que celle qu'il vivait. L'homme qui était entré dans le café commandait un expresso au comptoir. L'homme qui était resté dehors remontait la rue vers la gare. Les deux hommes étaient lui. Les deux scènes existaient. Il avait fermé les yeux, secoué la tête. Quand il les avait rouverts, il tenait un expresso fumant entre ses mains. Mais il voyait toujours l'autre version de lui-même, celle qui marchait vers la gare, les mains dans les poches, le col relevé contre le froid. Au début, il avait cru à une fatigue passagère. Un dédoublement visuel. Quelque chose qui passerait. Mais ça ne passait pas. Chaque décision, même minime, le multipliait. Prendre le bus ou marcher. Répondre au téléphone ou laisser sonner. Acheter du pain ou rentrer directement. À chaque fois, il voyait les deux versions se dérouler simultanément. L'homme qui prenait le bus et l'homme qui marchait. L'homme qui répondait et l'homme qui laissait sonner. L'homme qui achetait du pain et l'homme qui rentrait les mains vides. Ils étaient tous lui. Tous aussi réels. Le plus étrange, ce n'était pas de les voir. C'était de les vivre. Quand il prenait le bus, il sentait aussi la marche à pied — le froid sur son visage, le rythme de ses pas, le bruit de la ville. Quand il répondait au téléphone, il entendait aussi le silence de l'appartement où il avait laissé sonner. Il n'était plus un homme qui vivait une vie. Il était un homme qui vivait toutes ses vies possibles en même temps. Au début, il avait pensé que c'était un don. Voir toutes les conséquences de ses choix. Savoir ce qui se passerait s'il tournait à gauche ou à droite. S'il disait oui ou non. S'il partait ou restait. Mais très vite, il avait compris que ce n'était pas un don. C'était une malédiction. Parce que si toutes les versions existaient, alors aucune ne comptait vraiment. Il avait essayé de faire des choix importants, pour voir. Un matin, il s'était dit : je quitte mon travail. Ou je reste. Ou je demande une mutation. Trois possibilités. Il s'était vu dans les trois versions. L'homme qui démissionnait, soulagé mais angoissé. L'homme qui restait, résigné mais stable. L'homme qui demandait une mutation, entre les deux. Les trois hommes vivaient leur journée. Les trois étaient lui. À la fin de la semaine, il ne savait plus lequel il était vraiment. Avait-il démissionné ? Était-il resté ? Avait-il demandé une mutation ? La réponse était : les trois à la fois. Il avait consulté un médecin. Puis un psychiatre. Puis un neurologue. Personne ne voyait ce qu'il voyait. Les examens ne révélaient rien. "Stress", disait le médecin. "Troubles dissociatifs", disait le psychiatre. "Rien d'anormal au scanner", disait le neurologue. Mais lui continuait de se multiplier. Chaque consultation avait produit trois versions : l'homme qui parlait au médecin, l'homme qui se taisait, l'homme qui partait avant la fin. Il les vivait toutes. Le pire, ce n'était pas les grandes décisions. C'était les petites. Choisir une chemise le matin : trois couleurs, trois versions de lui. Choisir un plat au restaurant : cinq options, cinq versions. Choisir un mot dans une phrase : dix synonymes, dix versions. À chaque instant, il se multipliait. Les versions s'accumulaient. Il voyait des centaines de lui-même vivre des centaines de vies légèrement différentes, toutes aussi réelles, toutes aussi fausses. Il avait essayé de ne plus choisir. Pendant une semaine, il s'était laissé porter. Il faisait toujours la même chose. Café noir. Même trajet. Même repas. Même réponse à chaque question : "Je ne sais pas." Mais même le fait de ne pas choisir créait des versions. L'homme qui ne choisissait pas activement. L'homme qui aurait pu choisir mais ne l'avait pas fait. L'homme qui regrettait de ne pas avoir choisi. Il n'y avait pas d'échappatoire. Un jour, il avait rencontré une femme dans un café. Elle lui avait souri. Il avait vu trois versions se déployer : l'homme qui lui souriait en retour, l'homme qui détournait les yeux, l'homme qui sortait du café sans rien dire. Mais cette fois, quelque chose d'étrange s'était produit. La femme avait continué de le regarder. Dans les trois versions. Comme si elle le voyait, lui, pas juste une des versions. Il s'était assis en face d'elle. Ou il était parti. Ou il avait commandé un café au comptoir. Les trois en même temps. Elle avait dit : "Vous aussi ?" Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. Trois prénoms, selon la version. Mais c'était la même femme. Elle voyait ce qu'il voyait. Les versions multiples. Les vies parallèles. Le vertige des choix qui n'en sont plus. "Ça a commencé quand ?" avait-il demandé. "Il y a deux ans. Ou cinq. Ou dix. Je ne sais plus." Elle parlait lentement, comme si chaque mot pouvait créer une nouvelle bifurcation. "Est-ce que ça s'arrête ?" "Je ne crois pas." Ils s'étaient revus. Ou pas. Ou une seule fois. Ou des dizaines de fois. Dans certaines versions, ils restaient ensemble. Dans d'autres, ils se séparaient après quelques jours. Dans d'autres encore, ils ne se revoyaient jamais après cette première rencontre. Mais toutes les versions existaient. Il vivait la relation qui durait et celle qui s'arrêtait. Il vivait le bonheur et la rupture. Il vivait l'amour et l'absence. Et Claire — ou Léa, ou Anne — vivait la même chose de son côté. "On ne peut pas vraiment être ensemble", avait-elle dit. Ou : "On est ensemble dans toutes les versions." Ou : "Ça ne change rien, de toute façon." Les trois phrases à la fois. Il avait fini par accepter. Il était l'homme qui travaillait et l'homme qui avait démissionné. L'homme qui vivait avec Claire et l'homme qui vivait seul. L'homme qui avait pris le bus et l'homme qui avait marché. L'homme qui avait souri et l'homme qui avait détourné les yeux. Toutes ces vies existaient. Aucune n'était plus vraie que les autres. Il n'avait plus de vie unique. Il avait un nuage de vies, une constellation de possibles qui se déployaient en permanence, se ramifiaient, se multipliaient. Chaque matin, en se réveillant, il voyait des dizaines de versions de lui-même se lever, se rendormir, rester au lit, se lever puis se recoucher. Chaque soir, en s'endormant, il voyait des centaines de versions de sa journée — toutes vécues, toutes réelles, toutes aussi insignifiantes. Un jour, il avait eu une idée. Et si toutes les versions finissaient par converger ? Si, à force de se multiplier, il revenait au même point ? Il avait essayé de trouver une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Un point fixe. Un ancrage. Mais il n'y en avait pas. Même mourir créait des versions. L'homme qui mourait, l'homme qui survivait, l'homme qui était presque mort mais s'en sortait. Il n'y avait pas de fin. Juste une multiplication infinie. Aujourd'hui, il ne sait plus qui il est. Il est l'homme qui écrit cette histoire et l'homme qui ne l'écrit pas. L'homme qui la lit et l'homme qui ne la lira jamais. L'homme qui comprend et l'homme qui ne comprend rien. Il est tous les hommes qu'il aurait pu être. Et aucun en particulier. Le pouvoir de choisir s'est dissous dans l'infinité des possibles. Il vit toutes les vies. Mais il n'en vit aucune vraiment. C'est ça, le multivers. Pas un don. Une paralysie. Version 2 : C'était un mardi. Il s'était arrêté devant le café. La main sur la poignée, une seconde d'hésitation. Puis il était entré. Mais il s'était aussi vu rester dehors. Pas une image mentale. Une vision nette, précise. L'homme qui entrait commandait un expresso. L'autre remontait vers la gare, col relevé. Les deux hommes étaient lui. Il avait secoué la tête. Rien à faire. L'expresso fumait entre ses mains et l'autre version marchait toujours vers la gare. Ça ne passait pas. Chaque décision le dédoublait. Le bus ou la marche. Répondre au téléphone ou non. Pain ou pas de pain. Les versions s'accumulaient comme des calques superposés. Il voyait tout, vivait tout. Ça avait commencé petit. Maintenant c'était devenu ingérable. Il avait consulté. Médecin, psychiatre, neurologue. Rien au scanner. "Stress", diagnostic vague. Mais les versions continuaient de proliférer. Chaque consultation en avait produit trois nouvelles. Le pire, c'étaient les petites décisions. Chemise bleue, grise ou blanche : trois versions. Plat du jour : cinq. Synonymes dans une phrase : dix. Multiplication exponentielle. Il avait tenté l'immobilité. Une semaine identique. Café noir, même trajet, même repas. Réponse unique : je ne sais pas. Échec. Même ne pas choisir créait des versions. Puis il avait rencontré Claire dans un café. Elle avait souri. Trois scénarios : il souriait, détournait les yeux, sortait. Mais elle continuait de le regarder. Dans les trois versions. "Vous aussi ?" Elle voyait. Claire, Léa ou Anne selon les versions. Même femme. Elle vivait ça depuis deux, cinq ou dix ans. Elle ne savait plus. "Ça s'arrête ?" "Non." Ils s'étaient revus ou pas. Ensemble ou séparés. Toutes les versions existaient. Il vivait la relation qui durait et celle qui s'arrêtait. Le bonheur et la rupture. Il avait fini par accepter. Travail ou démission. Claire ou solitude. Bus ou marche. Tout existait. Rien ne comptait plus que le reste. Chaque matin : dix versions de lui se levaient ou restaient au lit. Chaque soir : cent versions de la journée. Toutes vécues. Toutes insignifiantes. Il avait cherché une convergence. Un point fixe. Aucun. Même la mort se multipliait. L'homme qui mourait, survivait, s'en sortait de justesse. Multiplication infinie. Aujourd'hui il ne savait plus. Il écrivait cette histoire ou non. La lisait ou non. Comprenait ou non. Le pouvoir de choisir s'était dissous dans l'infinité des possibles. C'était ça, le multivers. Une paralysie. Version 3 : C'était un mardi matin. Il s'était arrêté devant le café. La main sur la poignée. Il regardait la poignée. Puis il était entré. Mais il s'était aussi vu rester dehors. Très nettement. L'homme qui était entré commandait un café. L'homme qui était resté dehors remontait la rue. C'étaient deux versions de lui-même. Il avait fermé les yeux. Puis les avait rouverts. L'expresso était là, entre ses mains. L'autre version marchait toujours vers la gare. Cela avait continué. Chaque décision le multipliait. Le bus. La marche. Répondre au téléphone. Ne pas répondre. Il voyait les deux versions. Puis les vivait. C'était devenu difficile. Il avait consulté un médecin. Le médecin ne voyait rien. Puis un psychiatre. Le psychiatre ne voyait rien non plus. Puis un neurologue. Le scanner était normal. Mais lui continuait de se multiplier. Le pire, c'étaient les petites choses. Le matin, choisir une chemise. Trois couleurs possibles. Trois versions. Au restaurant, cinq plats. Cinq versions. Il s'accumulait. Il avait essayé de ne plus choisir. Pendant une semaine il avait fait exactement la même chose. Café noir. Même trajet. Même repas. À chaque question il répondait : je ne sais pas. Mais même cela créait des versions. Un jour, dans un café, une femme lui avait souri. Il avait vu trois versions. Lui qui souriait. Lui qui détournait les yeux. Lui qui sortait. Mais elle continuait de le regarder. Dans les trois versions. Elle avait dit : vous aussi ? Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. C'était la même femme. Elle voyait ce qu'il voyait. Depuis deux ans. Ou cinq. Ou dix. Ils s'étaient revus. Ou pas. Dans certaines versions ils restaient ensemble. Dans d'autres ils se séparaient. Dans d'autres encore ils ne se revoyaient pas. Il vivait toutes ces versions. Il avait fini par accepter. Il était l'homme qui travaillait et l'homme qui avait démissionné. L'homme avec Claire et l'homme seul. Chaque matin il voyait des dizaines de versions de lui se lever. Ou rester au lit. Ou se lever puis se recoucher. Chaque soir il voyait des centaines de versions de sa journée. Il avait cherché un point fixe. Une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Il n'y en avait pas. Même mourir créait des versions. Aujourd'hui il ne savait plus qui il était. Il était l'homme qui écrivait cette histoire. Et l'homme qui ne l'écrivait pas. Et l'homme qui la lisait. Et l'homme qui ne la lisait pas. Le pouvoir de choisir s'était dissous. Il vivait toutes les vies. Mais aucune vraiment. Version 4 : Ce que je m'apprête à consigner ici dépassera, j'en ai la certitude terrible, les limites de ce que l'esprit humain peut concevoir sans sombrer dans l'abîme de la démence. Et pourtant, il me faut témoigner de l'horreur indicible qui s'est abattue sur moi ce mardi matin, devant l'entrée d'un café dont je tairai le nom par égard pour ceux qui pourraient être tentés d'y retourner. J'avais posé la main sur la poignée de cuivre — ce détail anodin me hante encore — lorsque la Révélation s'est produite. Non pas une vision, non pas une hallucination passagère telle que peuvent en connaître les esprits affaiblis par la fatigue ou l'abus de substances délétères, mais une déchirure dans le voile même de la réalité, une fissure à travers laquelle j'ai pu contempler l'architecture abominable de l'univers. Car je me suis vu — et ce verbe lui-même trahit l'inadéquation du langage humain face à ce que j'ai perçu — je me suis vu franchir le seuil, commander un expresso au comptoir avec cette banalité horrifiante du quotidien. Et simultanément, avec une clarté qui me glace encore le sang, je me suis vu faire demi-tour, remonter la rue vers la gare, le col relevé contre un froid qui n'était pas celui de janvier mais celui des espaces intersidéraux. Les deux hommes étaient moi. Les deux scènes coexistaient dans une géométrie non-euclidienne de la réalité que je n'aurais jamais dû pouvoir percevoir. J'ai tenté, dans les jours qui suivirent, de me convaincre qu'il ne s'agissait là que d'un incident isolé, d'une anomalie passagère dans le fonctionnement de ma conscience. Vaine illusion ! Car la malédiction — et je ne peux employer d'autre terme — ne fit que s'amplifier. Chaque décision, du plus insignifiant choix vestimentaire à la plus grave résolution professionnelle, me confrontait à cette multiplication obscène de moi-même. Les médecins que j'ai consultés — pauvres créatures limitées par leur rationalisme étroit — n'ont rien trouvé. Leurs instruments grossiers ne peuvent mesurer ce qui se situe au-delà des dimensions perceptibles par nos sens atrophiés. "Stress", ont-ils diagnostiqué avec cette suffisance qui caractérise ceux qui n'ont jamais entrevu les abysses. Mais ce qui me terrorise le plus, ce qui m'arrache des cris silencieux dans la nuit lorsque je contemple l'étendue de mon affliction, c'est la compréhension progressive qui s'est emparée de mon esprit : je ne suis pas victime d'un dysfonctionnement. Je perçois simplement ce qui a toujours existé. L'univers n'est pas une ligne narrative, une succession linéaire d'événements. C'est un grouillement infini de possibilités simultanées, un pandémonium de réalités qui coexistent dans une cacophonie cosmique. Et nous, pauvres humains, nous ne percevons qu'une seule ligne, croyant en notre arrogance que nos choix ont un sens, que notre volonté façonne la réalité. Quelle risible prétention ! Tous les choix existent déjà, se déploient simultanément dans les dimensions que notre cerveau primitif ne peut appréhender. J'ai rencontré une femme — Claire, Léa ou Anne selon la version que l'on considère — qui partage cette malédiction. Ou cette révélation. La distinction même entre ces deux termes s'est dissoute dans l'horreur de notre condition. Elle voyait ce que je voyais. Nous étions deux témoins d'une vérité cosmique que l'humanité n'aurait jamais dû découvrir. Nous nous sommes revus, ou pas, ou une fois, ou mille fois. Toutes ces versions coexistent dans le maelström de possibilités. Et cette coexistence même, cette impossibilité de distinguer une réalité unique, constitue peut-être la véritable malédiction : non pas de percevoir les multivers, mais de réaliser que le concept même d'identité, de continuité, de choix, n'est qu'une illusion rassurante que notre espèce s'est construite pour ne pas sombrer dans la folie. Car si tous les choix existent, si toutes les versions de moi-même vivent simultanément leurs vies divergentes, alors qu'est-ce que "je" ? Où se situe le siège de ma conscience ? Suis-je l'observateur de ce pandémonium ou suis-je le pandémonium lui-même ? J'écris ces lignes en sachant qu'elles ne seront peut-être jamais lues, ou qu'elles le seront par des milliers de versions de lecteurs dans des milliers d'univers divergents. J'écris pour témoigner de l'horreur cosmique qui se cache derrière le voile rassurant de la réalité quotidienne. Le pouvoir de choisir n'existe pas. Il n'a jamais existé. Nous sommes les marionnettes d'une mécanique universelle infiniment plus complexe et plus terrible que tout ce que nos philosophes ont jamais imaginé. Ce n'est pas une paralysie. C'est pire. C'est la révélation que la paralysie et le mouvement, le choix et l'absence de choix, coexistent dans une dimension que nous ne devrions pas pouvoir percevoir. Que Dieu — s'il existe, et dans combien d'univers existe-t-il ? — nous préserve de cette lucidité. Version 5 : Je ne demande pas qu'on me croie. Je ne demande même pas qu'on me comprenne. Mon esprit — ce pauvre esprit qui fut autrefois le mien — est désormais si fragmenté, si dispersé dans les méandres de ces réalités parallèles, que je doute moi-même de la véracité de ce que je vais relater. Et pourtant, il me faut écrire. Il me faut fixer sur le papier l'histoire de ma damnation avant que la dernière parcelle de raison ne m'abandonne définitivement. Cela commença — si tant est qu'on puisse parler de commencement lorsqu'il s'agit d'un phénomène qui semble avoir toujours existé, latent, tapi dans les recoins les plus obscurs de mon être — cela commença, dis-je, par un malaise d'abord imperceptible. Un mardi matin, devant l'entrée d'un café que je fréquentais depuis des années, j'éprouvai soudain une étrange hésitation. Ma main, posée sur la poignée de la porte, refusait d'accomplir le geste familier. Ce n'était pas une paralysie physique. C'était quelque chose de plus profond, de plus insidieux : une multiplication vertigineuse de ma volonté elle-même. Car je me vis — et ici commence le véritable cauchemar — je me vis franchir le seuil et commander mon habituel expresso. Mais dans le même instant, avec une netteté qui me fit vaciller, je me vis également faire demi-tour et remonter la rue vers la gare. Ces deux actions, ces deux destinées, ces deux moi, coexistaient avec une égale réalité. Je n'étais plus un. J'étais deux. Et bientôt, je le compris avec effroi, je serais légion. Au début, je me persuadai qu'il ne s'agissait là que d'une fatigue passagère, d'un dédoublement visuel sans conséquence. Mais l'illusion ne pouvait durer. Chaque choix, du plus insignifiant au plus grave, me multipliait. Je me voyais prendre le bus et marcher. Répondre au téléphone et laisser sonner. Sourire et détourner les yeux. Et ce qui rendait cette malédiction insupportable, c'est que je ne me contentais pas de voir ces versions de moi-même : je les vivais. Je sentais le froid sur le visage de celui qui marchait pendant que celui qui prenait le bus ressentait la chaleur étouffante de l'habitacle. J'étais tous ces hommes à la fois. J'étais un essaim, un grouillement d'identités qui se ramifiaient à l'infini. Les nuits devinrent un supplice. Car même le sommeil ne m'apportait aucun répit. Je me voyais m'endormir, me réveiller, rester éveillé, me lever, me recoucher. Chaque possibilité se déroulait dans ma conscience fracturée. Je vivais toutes les nuits en même temps. Et chaque matin, lorsque j'ouvrais les yeux — mais lesquels ? ceux de quelle version ? — je découvrais avec horreur que le nombre de mes doubles s'était encore accru pendant mon sommeil. Je consultai des médecins. Ils ne trouvèrent rien. Comment auraient-ils pu ? Leurs instruments ne mesurent que le corps. Ils ignorent tout des méandres de l'âme, de ces dédoublements monstrueux qui sont peut-être le prix secret que nous payons pour l'illusion du libre arbitre. Car c'est cela, n'est-ce pas, que j'avais découvert : le libre arbitre n'est qu'un mensonge. Chaque choix que nous croyons faire existe déjà, s'est déjà réalisé dans quelque dimension parallèle de l'être. Nous ne choisissons pas. Nous nous contentons de prendre conscience, fugitivement, d'une des mille voies que nous empruntons simultanément. Mais ce qui acheva de me précipiter dans l'abîme — et je dois l'avouer, même si cet aveu me coûte les derniers lambeaux de ma dignité — ce fut la rencontre avec cette femme. Elle s'appelait Claire. Ou Léa. Ou Anne. Son nom lui-même semblait fluctuer selon les versions de la réalité. Mais ce n'était pas cela qui me troubla le plus. Non. Ce qui me glaça le sang, ce fut de réaliser qu'elle voyait ce que je voyais. Qu'elle vivait ce que je vivais. Que nous étions deux damnés contemplant ensemble l'architecture maudite de l'univers. "Depuis combien de temps ?" lui demandai-je, ou plutôt, l'une de mes versions lui demanda, car déjà je ne savais plus lequel de mes doubles parlait vraiment. "Je ne sais plus. Deux ans ? Cinq ans ? Dix ans ? Le temps lui-même s'est fragmenté. Je vis toutes les durées à la fois." Nous devînmes amants. Ou nous ne nous revîmes jamais. Ou nous nous quittâmes après quelques jours. Toutes ces histoires se déroulèrent simultanément. J'aimais cette femme dans certaines versions et la détestais dans d'autres. Je vivais avec elle et je vivais seul. Je la voyais vieillir à mes côtés et je la voyais disparaître le lendemain de notre première rencontre. Et elle, de son côté, subissait le même supplice : elle m'aimait et me haïssait, restait et partait, vivait et mourait, dans un tourbillon de possibilités qui nous emportait tous les deux vers une dissolution complète de nos identités. Je cherchai désespérément un point fixe, une décision qui aurait la même conséquence dans toutes les versions. Une ancre dans ce maelström de réalités. Mais il n'y en avait pas. Même la mort — cette ultime certitude que l'humanité s'est toujours offerte comme consolation — même la mort se multipliait. Je me voyais mourir de mille façons différentes. Et dans chacune de ces morts, une partie de moi survivait, continuait de se ramifier, de se multiplier, de vivre toutes les vies que je n'avais pas vécues. Alors j'ai compris. J'ai compris que je n'avais jamais été un. Que l'unité du moi n'était qu'une fiction, une illusion nécessaire pour ne pas sombrer dans la folie. Mais cette illusion, je l'avais perdue. Ou plutôt, le voile s'était déchiré, et j'avais aperçu ce qui se cachait derrière : un grouillement infini de possibilités, une multiplication monstrueuse de l'être, un essaim d'identités dont aucune ne pouvait prétendre être la véritable, l'originale, l'authentique. Je suis l'homme qui écrit ces lignes. Mais je suis aussi l'homme qui ne les écrit pas. Je suis celui qui les lit et celui qui ne les lira jamais. Je suis celui qui comprend et celui qui refuse de comprendre. Je suis tous ces hommes à la fois, et je n'en suis aucun vraiment. Le pouvoir de choisir ? Il s'est dissous dans l'infinité des choix simultanés. Et avec lui s'est dissoute mon identité, ma conscience, mon âme même. Je ne suis plus qu'un écho, une réverbération infinie de possibilités qui se répercutent dans les chambres vides de mon esprit fracturé. Et le plus terrible — car il y a toujours quelque chose de plus terrible encore — c'est que je soupçonne que nous sommes tous ainsi. Que chaque être humain est cette multiplication monstrueuse de possibilités. Mais que la plupart ont la grâce de ne percevoir qu'une seule version, une seule ligne narrative. Moi, j'ai été maudit avec la vision de toutes. Et cette vision m'a détruit. Que celui qui lit ces lignes — si quelqu'un les lit jamais, dans quelque version de la réalité — se détourne rapidement. Qu'il n'approfondisse pas ces pensées. Qu'il ne cherche pas à percer le voile. Car derrière l'illusion réconfortante de l'unité du moi, il n'y a que le chaos, la multiplication infinie, la dissolution dans le néant des possibles. Je suis le multivers. Et le multivers est ma tombe. Note de l'auteur Genèse Ce texte s'inscrit dans le travail en cours sur Pouvoir, une exploration systématique du mot "pouvoir" dans huit années d'écriture autofictive (2018-2026). L'analyse des occurrences a révélé un mécanisme récurrent : la multiplication des possibles jusqu'à la paralysie. Si tous les choix existent simultanément, alors aucun ne compte vraiment. Le pouvoir de choisir se dissout dans l'infinité des versions. Plutôt que de rester dans l'analyse, j'ai voulu transposer ce mécanisme en fiction — transformer la découverte critique en récit. Le personnage de l'homme du multivers incarne littéralement ce que les textes des carnets ne faisaient qu'esquisser : voir tous les chemins possibles et ne pouvoir en emprunter aucun. La variation stylistique n'est pas un simple habillage : chaque style transforme l'histoire. Le multivers vu par Toussaint (lenteur, neutralité) n'est pas le même que le multivers vu par Poe (damnation gothique) ou par Lovecraft (horreur cosmique). La forme modifie le sens. Lien avec l'Atlas Mnémosyne Ce texte croise plusieurs planches de l'Atlas : Planche 3 (Accent) : La multiplication des voix, l'impossibilité de choisir une seule version de soi Planche 7 (Silence) en préparation : Le silence comme paralysie, l'épuisement face à l'infinité des choix Planche 8 (Fatigue) en préparation : "Une saine fatigue qui débarrasse de tout ce qui ne convient pas" — ici, inversée : une fatigue qui multiplie au lieu de dépouiller La fiction transpose en réalisme magique français ce que l'Atlas travaille en analyse : comment le pouvoir se dissout dans la prolifération des possibles. Comment le narrateur à chaque fois voyant tous les chemins, ne peut en emprunter aucun. Illustration Duane Michals-Build a pyramid|couper{180}
Pouvoir
L’ironie de l’impuissance productive
Le paradoxe central Le narrateur écrit énormément sur l'impuissance. Il a un pouvoir d'écriture considérable pour décrire son absence de pouvoir. Cette contradiction n'est jamais résolue dans les textes. Elle fonctionne comme un moteur : l'impuissance génère l'écriture, l'écriture prouve une capacité, mais il ne reconnaît jamais cette capacité comme un pouvoir. Exemple — 13 juin 2022 : Récapituler progressivement les événements, les personnages, les décors afin de se donner une maigre chance de pouvoir les réduire en poudre. [1](https://ledibbouk.net/13-juin-2022.html) L'écriture comme destruction, pas comme construction. "Une maigre chance" : même en écrivant massivement, le narrateur maintient la posture de l'impuissance. Citation clé "L'impuissance à rester trop longtemps dans le superficiel avait, par contrecoup, créé une sorte de pouvoir : un talent triste pour l'analyse et l'introspection." Ici le narrateur le nomme explicitement : l'impuissance produit du pouvoir, mais un pouvoir "triste", un pouvoir de lucidité qui ne change rien. Le talent triste "Triste" est le mot crucial. Le pouvoir qui naît de l'impuissance n'est pas un pouvoir joyeux, affirmatif, constructif. C'est un pouvoir négatif : Pouvoir de voir (mais pas d'agir) Pouvoir de comprendre (mais pas de transformer) Pouvoir d'analyser (mais pas de décider) Exemple — 10 décembre 2019 : Il y a, dans l'impuissance, une forme de soulagement : laisser tomber l'effort qui ne servirait qu'à s'illusionner encore un peu. À certains moments, accepter son impuissance ressemble à une clé — non plus pour survivre, mais pour accéder à une vie réelle, quel que soit ce qu'on met derrière ce mot. [...] L'impuissance à rester trop longtemps dans le superficiel avait, par contrecoup, créé une sorte de pouvoir : un talent triste pour l'analyse et l'introspection. Un pouvoir qui contrebalançait l'abandon, se disait-il. [2](https://ledibbouk.net/10-decembre-2019.html) La citation centrale. Le narrateur nomme explicitement le paradoxe : l'impuissance produit du pouvoir, mais un pouvoir "triste" qui ne change rien. L'impuissance comme condition de l'écriture L'œuvre du narrateur repose sur ce paradoxe : s'il avait du pouvoir (au sens d'une capacité d'agir dans le monde), il n'aurait peut-être pas besoin d'écrire. L'écriture est ce qui reste quand on ne peut pas faire autrement. Mais cette écriture est elle-même une action massive, un travail considérable, une production textuelle importante. Comment ne pas voir là une forme de pouvoir ? Exemple — 4 juillet 2019 : Adolescent prépubère, avide de connaissances, je pérorais sur les philosophes sans rien y comprendre. Je lançais des noms, des citations mal digérées, je m'écoutais parler. [...] Le savoir, je l'ai cherché comme une richesse, comme un pouvoir. J'ai empilé les livres, dévoré des bibliothèques, changé de boulot à répétition, traversé des lits et des couples, jusqu'à me retrouver vers la quarantaine de nouveau seul, avec l'impression d'avoir tout essayé sauf l'essentiel. [3](https://ledibbouk.net/4-juillet-2019.html) Production massive (livres, textes, expériences) motivée par une quête de pouvoir qui reste inassouvie. Le savoir accumulé n'a pas comblé le manque. Mais cette quête elle-même a produit une œuvre considérable. Le refus de reconnaissance Le narrateur refuse de reconnaître ce pouvoir d'écriture comme un pouvoir "réel". Comme si seul le pouvoir d'agir dans le monde social, politique, économique comptait. L'écriture reste dans la catégorie du "talent triste" — une consolation, pas une victoire. Exemple — 18 avril 2025 : Écrire, c'est prendre le pouvoir. Ce qui fait déjà une bonne raison pour ne pas être prophète en son pays, en sa famille. Les familles n'aiment pas les autobiographies. [4](https://ledibbouk.net/essai-sur-la-fatigue-944.html) Rare moment où le narrateur nomme explicitement le pouvoir d'écriture. Mais immédiatement associé à l'exclusion, au rejet familial. Le pouvoir d'écrire est un pouvoir qui isole, qui exclut, qui sépare. Reconnaître ce pouvoir, c'est accepter d'être coupé de la famille, du "pays". C'est pourquoi il préfère le nier. Illustration : Samuel Beckett photographié par Richard Avedon 1979|couper{180}
Pouvoir
Le pouvoir comme objet-paradis perdu
Entre 2018 et 2026, le mot "pouvoir" fonctionne dans les carnets autofictifs comme un objet perdu — quelque chose qu'on n'a jamais vraiment eu, ou qu'on a perdu, et dont l'absence définit la position du narrateur dans le monde. Le pouvoir n'est jamais traité comme une capacité intrinsèque qu'on développe. C'est toujours quelque chose qu'on possède ou ne possède pas, comme un bien matériel. Cette extériorisation le rend aliénable : on peut l'avoir eu, l'avoir perdu, en être dépossédé. 2018-2019 Le père de ma mère était peintre. [...] Peut-être que ma mère petite fille, tout comme moi, imaginait également que la peinture était un pouvoir magique dont il serait comme une évidence d'hériter. Elle avait ce don : ranger, ordonner, classer. Les objets, les actions, même ses sentiments. Lui, non. Ce n'était pas tant l'envie de lui voler son pouvoir. Adolescent prépubère, avide de connaissances, je pérorais sur les philosophes sans rien y comprendre. Je lançais des noms, des citations mal digérées, je m'écoutais parler. [...] Le savoir, je l'ai cherché comme une richesse, comme un pouvoir. J'ai empilé les livres, dévoré des bibliothèques, changé de boulot à répétition, traversé des lits et des couples, jusqu'à me retrouver vers la quarantaine de nouveau seul, avec l'impression d'avoir tout essayé sauf l'essentiel.* Les métaphores se multiplient : coffres remplis d'or, godillots magiques, héritage du grand-père peintre, "dernier pouvoir" comme dernière possession. La peinture comme "pouvoir magique dont il serait comme une évidence d'hériter", le don de ranger comme pouvoir qu'on pourrait "voler", le savoir cherché "comme une richesse, comme un pouvoir" — autant de formulations qui placent le pouvoir hors du sujet. Le narrateur se place presque toujours du côté de celui qui n'a pas le pouvoir. Les figures de pouvoir sont toujours les autres. 2019-2021 Son père surtout : architecte sans diplôme DPLG, Sicile, Tunisie, cours du soir, échelons gravis, bras droit du patron, puis Marseille, tout à recommencer plus bas parce que le titre manque — un homme d'exigence et de survie ; quand elle parlait de lui je sentais sa peur et son amour en même temps, et je voulais le rencontrer, être vu par lui, obtenir son attention comme on veut une preuve. [...] Sa mère à elle : femme au foyer sicilienne, cuisine, ménage, banquier à la fin du mois, endurance humble et pouvoir** de Mama. En ce sens les hommes de pouvoir possèdent ce privilège tout au contraire du gueux que je fus. On leur répond. Comme si devant moi s'étendaient des coffres bourrés de ducats, de louis d'or, de lingots et de bijoux et que la posture à laquelle je m'accrochais m'interdisait d'y fourrer les doigts. Il en va de même pour tout pouvoir. Pouvoir et richesses semblent depuis le début les écueils qu'il faut repérer soigneusement afin de vite s'en écarter. Avoir la foi ce serait donc posséder un pouvoir en quelque sorte qui te permettrait de tout traverser sans gravité vraiment parce que tu serais certain qu'au bout t'attend quelque chose.* Il y a une tension constante entre deux pôles. D'un côté, le désir de pouvoir : "Le savoir, je l'ai cherché comme une richesse, comme un pouvoir", "Voir quelqu'un perdre sa prudence donne l'impression qu'on a du pouvoir. Cette idée-là, 'j'ai du pouvoir', est une drogue." De l'autre, le refus éthique : coffres dont "la posture à laquelle je m'accrochais m'interdisait d'y fourrer les doigts", "Pouvoir et richesses semblent depuis le début les écueils qu'il faut repérer soigneusement afin de vite s'en écarter". Le narrateur semble coincé entre envie et répulsion. Beaucoup d'extraits situent le pouvoir dans un passé révolu. 2020-2025 [...] Comme si le fait de s'être lâché avait eu le pouvoir** d'abolir toutes ces années d'application, et surtout ce personnage de peintre qui ne lui convient pas, il s'en rend compte. Ce qu'on appelle possible ou impossible dépend souvent de ce qu'on accepte d'entendre. [...] Il a suffi qu'un type, quelque part, n'écoute pas trop bien – ou pas au bon moment – pour courir en 3 min 59. Après lui, d'autres ont suivi, comme si la barrière n'avait jamais existé. Ce miracle n'en était pas un : c'était juste une phrase qui perdait son pouvoir. L'odeur chimique se colle aux souvenirs, et le temps se met à flotter, comme si la chambre noire avait le pouvoir de faire de la vie un présent interminable.* Le pouvoir apparaît comme quelque chose qu'on a eu dans un autre temps, ou qu'on aurait pu avoir si les choses avaient été différentes. L'adolescent qui "pérorais sur les philosophes", la peinture du grand-père, les moments où "on avait le pouvoir" avant de le perdre : le personnage de peintre qui s'abolit, la phrase qui perd son pouvoir après Roger Bannister, D. qui "avait perdu tout pouvoir sur moi". 2025-2026 C'est comme si les choses s'accéléraient. Comme si la crainte, l'inquiétude, qui ne me quittent plus depuis des jours, avaient le pouvoir** non seulement de créer le temps mais de l'accélérer brutalement. D. avait de ces silences qui sont parfois plus terribles que les mots. [...] C'est comme ça que j'ai appris l'éclairage des instruments de musique, exactement. Une fois j'ai fait une grosse bêtise. C'est bien la première fois que j'ai vu hurler D. Mais là il avait perdu tout pouvoir sur moi je crois. Je sentais parfois, dans les réponses de cet homme, un ton qui me heurtait [...] je le provoquais pour qu'il réponde, pour qu'il se découvre, pour qu'il perde un peu de sa prudence, parce que voir quelqu'un perdre sa prudence donne l'impression qu'on a du pouvoir. Cette idée-là, "j'ai du pouvoir", est une drogue.* Le paradoxe le plus productif : le narrateur passe huit ans à consigner l'absence de pouvoir, la dépossession, l'impuissance — en écrivant. Tous les jours. Des milliers de pages. Il développe une langue, affine son regard, construit une pensée, archive son expérience. Mais il ne compte jamais ça comme un pouvoir. L'écriture est traitée comme une activité en attendant. En attendant quoi ? Le vrai pouvoir, celui qu'ont les autres. Le pouvoir "légitime", visible, reconnu, incontestable. Pendant ce temps, le narrateur exerce quotidiennement un pouvoir qui ne dit pas son nom : transformer l'expérience brute en langue, rendre lisibles les dispositifs, créer des archives, construire une œuvre qui traverse huit années, nommer ce que d'autres ne voient pas. En avril 2025, il écrit : "Écrire, c'est prendre le pouvoir." Il nomme enfin ce qu'il fait depuis des années sans le reconnaître. Mais même après cette phrase, la structure narrative ne change pas. Comme si nommer ne suffisait pas à habiter cette position. Le narrateur sait désormais que l'écriture est un pouvoir, mais il ne se voit toujours pas comme quelqu'un qui possède du pouvoir. Le pouvoir que le narrateur cherche partout est exactement celui qu'il exerce sans le reconnaître.|couper{180}
Pouvoir
Pouvoir : quand l’impuissance devient méthode
Pendant quatre ans (2018-2022), le narrateur des carnets autofictiifs écrit sur le pouvoir sans pouvoir en sortir. Chaque occurrence du mot ramène à la même impasse : ne pas pouvoir agir, ne pas pouvoir choisir, ne pas pouvoir tenir. L'écriture tourne en rond. Elle accumule les formules négatives et conditionnelles comme autant de variations sur un même blocage. L'inquiétude devient un pouvoir qu'on exerce sur l'autre. L'égo refuse de ne pas pouvoir décider. Le pouvoir et la richesse sont des écueils à éviter. Mais rien ne bouge. Le narrateur consigne sa propre paralysie, et la consigne encore, sans trouver d'issue. 2018-2022 Si l'on considérait que tout ce que l'on touche, regarde, mange ou boit était une manifestation du divin ou de l'univers, si l'on accordait notre esprit et notre cœur à cette évidence magistrale — alors la vie deviendrait si simple, si limpide, que je crains de ne pas encore pouvoir soutenir une telle simplicité. [...] elle aussi, elle a découvert une impuissance inattendue chez elle à pouvoir utiliser la logique pour me convaincre d'y retourner. Bien que les cours rapportent assez d'argent l'amputation de nos ressources par le paiement du loyer mensuel nous préoccupait, il y avait ce risque perpétuel de ne plus parvenir à pouvoir honorer nos dettes. Ce sentiment intense de vivre et cette impossibilité de pouvoir le partager en mot ou en geste avec tout ce qui existait sur cette terre l'avait comme paralysé depuis ses plus jeunes années. Il se sentait impuissant comme lorsqu'on rêve de courir dans un rêve et que l'on découvre ne pouvoir faire que du sur-place. [...] il ne semblait pas pouvoir supporter de s'adresser à qui que ce soit d'autre. Comme s'il désirait adresser convenablement son effort que ce soit celui de placer ses produits ou de se déverser sa colère à la bonne personne. — Je ne vais plus pouvoir tenir bien longtemps, me souffle-t-elle par la pensée. Le piège, c'est de croire que cette impuissance relève du caractère, de la psychologie individuelle. Tant que le pouvoir reste une affaire personnelle — mon manque de volonté, mon incapacité à m'affirmer, ma peur de l'échec — il devient un tonneau des Danaïdes textuel. On peut écrire indéfiniment sur ce qu'on ne peut pas faire sans jamais changer de plan. La sortie ne vient pas d'une résolution intérieure. Elle vient d'un déplacement du regard. Entre 2023 et 2025, quelque chose se produit : le narrateur cesse de lire le pouvoir comme un attribut personnel (que j'ai ou que je n'ai pas) pour commencer à le voir comme un dispositif. La tradition devient pouvoir. Le savoir devient pouvoir. Le silence, la voix, la nourriture deviennent pouvoir. Ce ne sont plus des traits de caractère ni des accidents biographiques, mais des techniques — des manières d'organiser les rapports entre les gens, de distribuer la parole, de contrôler le temps, de fabriquer de la hiérarchie. 2024 Et, était-ce aussi dans un rêve, au plus profond de la nuit noire, entre des draps glacés par la fièvre, que j’aperçus pour la toute première fois, c’était hier, ces horribles créatures, à vingt bras ou tentacules, vivant dans les profondeurs abyssales sous les glaces du pôle Sud. Si horribles de prime abord, ces créatures me devinrent rapidement familières. Comme si moi, j’étais l’une d’elles, nageant auprès d’elles. Mais frappé d’une étrange malédiction : celle de pouvoir prendre du recul pour voir l’ensemble. Et la migraine arrive presque aussitôt quand je me pose la question : quel ensemble ? Cette lutte intérieure, c’est ce qui m’a poussé à abandonner la peinture pour l’écriture il y a quatre ans. Dans ma fiction, je pensais pouvoir projeter mes angoisses, mes doutes, trouver une catharsis. Mais aujourd’hui, je me demande si en écrivant, je ne fais pas qu’ajouter des couches à mon propre labyrinthe de mensonges. Peut-être que la fiction n’est qu’une autre manière de me dissimuler, de fuir la réalité crue et désarmante. Peut-être que cette quête d’authenticité n’était qu’une illusion, une autre forme d’autotromperie. K. évoque une sensation de fendre l’eau lors de l’écriture du Procès ce qui est troublant car me donne aussitôt cette vision de quelqu’un à la barre de quelqu’un d’actif —un capitaine de navire doté de raison du pouvoir de décision (par exemple) alors que d’expérience personnelle cette impression d’être inspiré avalé par un vortex de ne rien pouvoir décider vraiment semble bien être tout le contraire C'est en 2025 que le basculement devient visible. Le narrateur lit Lovecraft, le steampunk, les essais politiques, et tout à coup le vocabulaire change : "l'ingénierie du pouvoir", "la langue du pouvoir inaudible", "les hiérarchies fabriquées pour et par le pouvoir". Ce n'est plus : "je ne peux pas". C'est : "ceux qui ont le pouvoir parlent une langue que plus personne ne comprend". 2025 Écrire, c’est prendre le pouvoir. Ce qui fait déjà une bonne raison pour ne pas être prophète en son pays, en sa famille. Les familles n’aiment pas les autobiographies. Les archives départementales pas bien non plus. Un texte digne de ce nom doit pouvoir survivre au minimum cinquante ans en milieu hostile. Mourrez, attendez cinquante ans, repassez nous voir, disent les archives départementales. Et alors, en 2026, les scènes du quotidien se mettent à briller autrement. La psychanalyste à la voix lente n'est plus un souvenir flou, une impression vague d'inconfort. Elle devient lisible : "C'était sa manière de dominer ses interlocuteurs je crois. [...] Ainsi on était donc en mesure d'imposer une temporalité, une emprise par la voix." Le silence pédagogique de D., le photographe, n'est plus une anecdote sur un homme difficile. C'est une scène où le pouvoir se construit par le contrôle de la parole — jusqu'au moment où le cri fait tout s'effondrer : "Mais là il avait perdu tout pouvoir sur moi je crois." La nourriture préparée par le père ou par la compagne n'est plus seulement de l'amour. C'est un "théâtre où se jouent les rapports de pouvoir". Le narrateur n'a pas changé de vie. Il n'a pas pris le pouvoir. Il a changé de grille de lecture. Et ce changement lui permet enfin d'écrire sur le pouvoir sans s'y embourber, parce qu'il ne cherche plus à résoudre son impuissance personnelle. Il cherche à décrire les dispositifs — à rendre visible ce qui, sans ce regard, passerait pour de la nature ("elle parle lentement", "il est comme ça", "c'est de l'amour"). Ce qu'on appelle ici "politisation", ce n'est donc pas une adhésion idéologique, ni une conversion militante. C'est un déplacement méthodologique : passer de "pourquoi je ne peux pas ?" à "comment ça fonctionne ?". Et c'est ce déplacement qui fait sortir l'écriture de la répétition. Parce qu'une fois qu'on cesse de lire le pouvoir comme un problème intérieur, on peut enfin le voir à l'œuvre partout — dans les voix, dans les silences, dans les cuisines, dans les ateliers, dans les alliances invisibles entre Niel et Marchand, dans les costumes impeccables de ceux qui prétendent savoir. Le pouvoir n'est plus alors ce qu'on n'a pas. C'est ce qui organise le monde, et qu'on peut décrire.|couper{180}
Pouvoir
Introduction de la rubrique Pouvoir
Une chose me frappe en relisant tous ces textes où le mot pouvoir apparaît, c'est l'ambiguité du narrateur de ces carnets autofictifs vis à vis de ce mot. Il voudrait pouvoir mais il ne peut pas. La seule chose qu'il peut c'est écrire. Il a le pouvoir d'écrire. C'est d'ailleurs le seul pouvoir qu'il a. On peut se demander dans quelle mesure ce pouvoir là lui suffit. L'écriture comme possibilité de comblement perpétuel d'une absence, d'un manque perpétuels , sorte de métaphore du Tonneau des Danaïdes. Avec en sous-tâche cette question : que faire d'un tel pouvoir qui se présente en premier lieu comme une absurdité, voire même l'incarnation du grotesque. On est assez proche du burlesque comme du fantastique, les frontières sont très fines. Cette rubrique a sa place dans l'Atlas. Elle va servir à la fois à me placer dans une lignée et en même temps de m'en distinguer. Non je ne veux pas me distinguer pour être vu, ce n'est pas ça, mais plutôt pour apporter ma propre pierre à l'édifice, oui c'est plus ça. Car j'ai lu ceux de ma lignée. Pascal Quignard bien sur ses petits traités m'ont fait un effet comment dire jubilatoire voilà c'est le mot. Barthes aussi je l'ai lu, comment pas. L'idée de cartographier une passion par la langue m'a bien plu. Même si je n'ai pas ses connaissances ou son talent de sémiologue. Et puis j'aime mieux marcher dans la boue que d'être sur les gradins, c'est sûr. Je pourrais vous présenter ma lignée toute entière mais ça risquerait de prendre du temps, de me faire gonfler les chevilles donc non, je vous fais confiance, vous saurez, le public ne se trompe jamais. Mais comme je le disais j'ai un petit truc différent La métaphore de l'Auguste : aucun d'eux ne formule aussi clairement le rapport comique/tragique à l'impuissance Le travail sur UN MOT à la fois : c'est plus radical que Barthes (qui travaille sur des figures), plus systématique que Quignard L'auto-analyse en direct : je ne raconte pas après coup, nous, le narrrateur et votre serviteur, pensons en temps réel notre propre méthode Je crois que c'est suffisant comme introduction et qu'il faut s'arrèter avant que ce ne le soit vraiment.|couper{180}
Voix
voix de pouvoir
Je ne me souviens pas vraiment de tout, juste de cette voix. Les traits du visage deviennent flous, la couleur des cheveux, la taille, plutôt grande et svelte je dirais, et sa fonction : psychanalyste. Le décor, c'était dans son appartement, une grande pièce lumineuse, boisée, parquet et moulures au plafond, peut-être une espèce de lustre au-dessus de nos têtes. Elle buvait du thé. Elle portait un parfum qui me rappelait les parfums des années 70. Peut-être un fond de patchouli. Mais ce que je n'ai pas oublié c'est la lenteur avec laquelle elle s'exprimait. C'était sa manière de dominer ses interlocuteurs je crois. Parfois j'avais de drôles de flashs qui me traversaient l'esprit. Une sacrée envie de la secouer. Crache-la ta valda merde. Mais non je restais là bouche bée n'en croyant pas mes oreilles. Ainsi on était donc en mesure d'imposer une temporalité, une emprise par la voix. Et soudain tout s'est éclairé. Les dictateurs aux allures énervées n'étaient rien à côté. Pour un peu on ne s'en rendrait même pas compte. On dirait c'est sa nature, elle parle lentement. Voilà. Dans la cour de l'école primaire de ce petit village de l'Isère où je donne des cours de dessin une fois par semaine, les ATSEM s'égosillent sur les gamins. Et ça ne leur fait rien du tout aux gamins. Ils s'en fichent. C'est comme s'ils n'entendaient rien. Sûr que ce n'est pas la bonne méthode je me dis en voyant ça. Puis c'est mon tour. Il faut y aller les enfants. Je m'asseois à une table, j'attends. Il y a bien sûr du chahut. J'attends. Une petite fille me demande quand est-ce qu'on va commencer à dessiner. Une autre me demande qu'est-ce que l'on va dessiner. Je les regarde et je parle tout doucement, presque un chuchotement. Le chahut s'atténue, d'autres enfants s'approchent intrigués sans doute. C'est comme ça que mon premier cours a commencé. J'étais apprenti à l'époque, à 25 ans. Je n'étais pas payé, je faisais ça parce que je voulais apprendre. Et D. m'avait fait cette fleur de m'accepter. J'étais déjà très brouillon, tête en l'air, mal organisé. Je ne faisais que des conneries. Le boulot principal du studio était la photographie d'instruments de musique. Principalement des guitares Vigier, du bon matos. D. avait de ces silences qui sont parfois plus terribles que les mots. Lorsque j'avais fait une bêtise il venait se planter devant la catastrophe, il plaçait ses mains sur ses hanches et comme c'était un gros homme on aurait pu imaginer une grosse jatte comme celles qu'on imagine je crois dans les bazars des mille et une nuits. On s'attendait bien sûr à en prendre pour son grade mais non, il regardait l'éclairage, il regardait les balcars puis il me regardait et là il ne disait rien, il levait les yeux au ciel, il émettait un soupir puis il repartait. C'est comme ça que j'ai appris l'éclairage des instruments de musique, exactement. Une fois j’ai fait une grosse bêtise. C’est bien la première fois que j’ai vu hurler D. Mais là il avait perdu tout pouvoir sur moi je crois. Très peu de temps après je suis parti.|couper{180}
Voix
Des voix reconnaissables
Soudain dans la rue j'entends sa voix. Je tourne la tête dans la direction d'où vient cette voix et je vois un groupe d'hommes de dos qui s'éloignent. J'examine leurs dos en tentant d'identifier celui que je pourrais d'emblée associer à cette voix, mais rien ne colle. Je reste là avec ce souvenir tellement précis de cette voix et je me demande si je n'ai pas rêvé. Il fait froid. Peut-être ne neigera-t-il pas aujourd'hui. J'ai gardé quelque temps le téléphone portable de mon père. Après sa mort. De temps à autre j'appelais son numéro et j'écoutais le répondeur. Je ne pourrais pas dire l'effet que ça me fait de l'entendre encore. La ligne depuis a été coupée mais le souvenir de cette voix sur répondeur persiste. Dans quelques années je ne sais pas ce qui restera de cette voix qui résonne encore dans mon crâne. Peut-être bien qu'elle sera complètement déformée comme ces vieilles rengaines qu'on écoutait autrefois sur des cassettes à bande magnétique. Je ne sais pas si les voix enregistrées sur des supports numériques tiendront plus longtemps. Je me souviens que l'on disait que l'avenir était dans les CD puis dans les DVD. Mais à la vérité j'ai encore ces piles de CD et de DVD et je ne les utilise jamais. Une fois j'ai voulu tenter le coup mais ça ne fonctionnait plus, j'ai perdu des centaines de données. Je crois que c'est parce que les machines ont évolué. J'ai encore le vieux téléphone de mon père. C'est un Nokia, un vieux modèle. Il est au fond d'un tiroir. Rare aussi que je le prenne en main. Je ne dispose pas de ce genre de nostalgie, je ne l'ai plus. J'essaie de me souvenir du quartier parisien où j'habitais à l'époque, mais c'est difficile, j'ai habité dans tous les quartiers de cette ville. Les voix des enfants d'une cour d'école montaient jusqu'à ma fenêtre et faisaient écho à celles des martinets dans le ciel. Au printemps je laissais la fenêtre entrouverte pour les écouter. Parfois j'ajoutais un fond sonore de musique classique ou bien d'Erik Satie. Je trouvais que c'était propice pour écrire ce que j'écrivais à cette époque. Il y a du vent et je marche en forêt. Les voix qui viennent vers moi et me dépassent sont évidemment une construction de mon imaginaire. Tout comme les arbres ont des bouches grandes ouvertes à cause des nœuds dans les troncs et des bras lancés vers le ciel. C'est encore l'hiver et j'avance, le sol est un peu glissant, de l'eau s'écoule dans le creux des talus. Parfois mon père est là avec sa chienne, un peu plus loin ils marchent devant moi. J'entends les jappements, j'entends des voix, il y a du vent, un vent léger et il fait froid.|couper{180}
Carnets | janvier 2026
01 janvier 2026
Silence pesant Je ne sais pas très bien comment en parler sans donner l’impression d’en faire une théorie. Pourtant je le reconnais tout de suite : le silence qui arrive après une phrase de trop. Dans cette pièce, rien ne change, la lumière non plus, et malgré tout quelque chose se resserre. Je sens la poitrine plus haute, le souffle plus court. Je me demande toujours si j’invente ce resserrement, si je le projette, ou si ce silence a vraiment une consistance. Je n’ai pas de preuve. J’ai le corps. Je me dis parfois que tous les silences se valent, que c’est juste l’absence de mots. Et puis non. Il y a le silence de cette salle d’attente. Les chaises, le prospectus plié, le radiateur qui se déclenche puis retombe, et moi qui me surprends à écouter ce qui ne se dit pas. Personne ne parle ; ou bien quelques mots tombent, s’éteignent aussitôt, trop légers pour tenir. Je ne sais pas si ce silence vient de la peur, de la politesse, de la fatigue, ou d’un accord tacite : ne pas ajouter ma propre inquiétude à celle des autres. Il est plein de micro-gestes : un raclement de gorge retenu, une jambe qui bouge sans raison, une respiration trop audible, un regard qui se fixe sur un point pour éviter celui d’en face. Je me demande si j’invente cette densité, si j’ai besoin de la sentir pour donner une forme à l’attente. Pourtant le corps répond : nuque raide, mains inutiles, souffle compté. Et puis il y a d’autres silences, plus simples, moins dramatiques, quand on n’a rien à ajouter, quand on ne veut pas forcer. Je n’arrive pas à les classer, je peux juste les reconnaître. Ce qui me trouble, c’est qu’en présence de quelqu’un, le silence semble rarement neutre. Il peut vouloir dire « j’attends », ou « je n’y arrive pas », ou « je te laisse », ou « je ne veux pas ». Parfois je me trompe complètement. Parfois je crois que l’autre comprend et je vois bien que non. Je me contente de noter que ça passe avant les mots : par le regard, par le rythme, par le souffle, par la posture. Une compréhension immédiate, et une marge énorme d’erreur. Quand j’écris, c’est encore plus visible. Il y a des phrases qui sortent toutes seules, des réflexes. Et puis il y a celles qui résistent. Celles-là me font douter : est-ce que je cherche vraiment, ou est-ce que je retarde, est-ce que je m’écoute trop, est-ce que je dramatise ? Je coupe, je reviens, je laisse un blanc. J’attends. Je ne suis pas certain que le silence « prépare » quelque chose, mais je sais qu’il est le seul endroit où la phrase change de direction. Je repense alors à Merleau-Ponty. Pas pour m’abriter derrière lui, plutôt pour mettre un nom sur une sensation. L’idée, si je la comprends bien, c’est que le silence n’est pas l’envers du langage : il en fait partie. Parler serait un geste du corps, et le silence aussi. Chaque mot sort d’un fond muet et y retourne. Ça me paraît juste, certains jours. D’autres jours, je trouve ça trop propre, trop sûr. Je reste avec une évidence fragile : parler, c’est être-au-monde avec le corps. Se taire, ce n’est pas sortir du monde. C’est y être autrement. Et il y a des moments où le silence, au lieu de manquer, tient tout — même si je ne sais pas exactement ce qu’il tient.|couper{180}
Carnets | atelier
L’Épreuve des formes
On commence toujours par la tentation du monument. On se croit de taille à bâtir une somme, un de ces remparts de mots qui vous posent un homme dans la clarté du savoir. On appelle à la rescousse le spectre de Hambourg, ce Warburg qui déchiffrait les astres dans les replis d'une robe de soie, et l'on se jure d'épuiser sa méthode. On veut de l'ordre, une architecture, une parade contre le froid qui vient. Mais l'édifice s'effondre avant même la première pierre. On sent bien que l'érudition n'est qu'un manteau de théâtre jeté sur une nudité. On se tourne alors vers la machine. On la somme de simuler nos vertiges. On pousse ses feux jusqu'à ce point de rupture où la raison s'embrume, là où le calcul devient vision. On cherche dans le métal ce que Warburg chercha dans les murs de sa clinique de Bellevue : le moment où l'image cesse d'être une preuve pour devenir un démon. On regarde ce miroir noir nous renvoyer l'image d'un monde où tout est déjà écrit, déjà compté, déjà mort. C’est le grand effroi de ce siècle : s’apercevoir que l’on n’invente rien, que l’on ne fait que rejouer des probabilités. Car le socle est là, immuable. C'est le temps qui se fige en fin d'année. C’est cette certitude de la fin qui rend toute gesticulation dérisoire. Alors, on redescend. On quitte les hautes cimes de la théorie pour le plus humble, le plus rustique. On revient à ce qui pèse, à ce qui résiste sous le doigt. On délaisse l'Atlas des savants pour l'inventaire des restes. On cherche dans le chaos des visages oubliés, des lambeaux de papier qui sont comme les dernières empreintes d'un passage sur terre. C’est là que se joue le vrai travail : non plus expliquer, mais recueillir. Ce dimanche n'est pas une étude, c'est une halte devant le gouffre. On fouille la matière du silence pour y trouver de quoi tenir. On ne cherche plus la vérité universelle, mais la justesse d'un seul fragment. On se tient là, dans la pénombre d'une pièce qui n'attend plus rien, et l'on décide que sauver une seule forme de l'oubli, une seule, suffit à justifier que l'on ne cède pas encore au noir.|couper{180}