poésie du quotidien
Écrire le quotidien, ce n’est pas le figer. C’est au contraire chercher les plis, les accidents, les débords.
Ce mot-clé regroupe des textes qui partent d’un détail, d’un moment, d’une parole anodine, d’un geste à peine esquissé — et qui, peu à peu, laissent remonter ce qu’il y a dessous : une fatigue, une inquiétude, un souvenir, ou simplement un souffle.
Il ne s’agit pas ici de faire de la "poésie" au sens noble. Il s’agit plutôt de capter ce qui insiste, dans le banal, ce qui résiste, ce qui fait que ce moment-là — un bus en retard, un repas en silence, un regard dans une cuisine — reste.
La poésie du quotidien, c’est ce qui n’est pas dit, mais que le texte laisse affleurer. Une forme d’attention, sans jugement, sans projet. Une manière d’habiter le temps comme on marche lentement dans une ville qu’on connaît trop bien — ou pas assez.
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Carnets | mars 2023
ça voir
ça voir un mot nuage chien passage entre deux aveuglements, deux verrues, thé ça cri ça crée ça corde ça lie ça peur ça va ça vient ça va voir ce que ça va voir en rose en noir la vie la vue le corps le mot le corps beau le corps y fait le corps mot rend le corps à cris le corps y dort le corps pusse l’index ça voir le fond de la fondue au fromage de Gruyère ça voir le trou le chas l’aiguille ça voir de fil en aigle île Bonne à part aparté une poire Sainte-Hélène ça voir le bicorne et la lie corne ça licorne l’hallali l’alléluia et l’azalée alizés lisez Alonzo allons-y ça ça ça voir mignon mignonne si la rose et la rosse et cætera d’Hamelin la flûte de Brême les musiciens ça lu Anne chère Anne mâchez ma chère ne voit rien venir ma chair faible ça voir une peau pleine de pores des polypores, des lanternes chinoises, des photophores, des mots sortant de bouches d’or de gens bons Chrysostomes ça voir l’atome et en être baba atone le Teuton tâtonne le ciel tonne les heures viennent à la tienne Étienne sous le pont le Zouave ça voir qu’il prend l’eau par le pied de nez se mire à beau ça voir comme elle coule la Seine et la fondue au Gruyère le petit bruit de l’œuf cassé sur le comptoir des tiens. Galapagos, Brocéliande, Irlande, Cercle Arctique, Papouasie, Bornéo, Malaisie, Pondichéry, Ceylan, Lac de Côme, Mandelieu, Mondello, Aiguebelette, Léman, Lausanne En corps implants d’habitude de dire de voir de dormir Fracasser (comme le capitaine) Isidore Ducasse impair et passe Les particules de poussière dansent dans le rai de lumière glissant par la fente de fer du volet à rabat. joie. L’eau la lumière le vin la nuit l’amour la mort Décousu Dès coups su sur le bout des doigts par cœur Dés à coudre pour en découdre avec le fer la pointe de l’aiguille La jeune femme ravissante enfile sa robe de mariée sans un cri un froufrou froissement d’étoffe à côté un grand dadais dodeline de la tête un d’Inde on dirait un dindon. Des cous de poulets grillés des cous de poulets mis en valeur par des nœuds-pape la pomme d’Adam monte et descend dans la prononciation du Patenôtre Au son des Sirtaki des métèques. de vieux pingouins aux cous de poulets des cornichons à tête de veau. Décor en carton bouilli le cou du père François le cou du lapin le cou et le licou la tête et le reste tenu par le cou parle cou ça voir ça vaut le cou une voix de gorge une voix de crécelle une voix de tête une voix de stentor une voix de garage une voix avinée une voix sans issue une voix il était une voix et tout commencera recommencera ira de commencement en commencement On appuie sur l’interrupteur un mot pour l’ombre l’autre pour la lumière Avant tout un mot pour nommer du rien un mot vient de rien vient le mot qui fait tout le fait-tout où mijotent les cous de poulets de mijaurées de vieilles taupes avec quelques ruts à Baga des taupins d’Hambourg une parmi 8000 espèces de ver jaune fil de fer qui grignote la terre Je ne suis pas fou j’observe le fait-tout la soupape qui siffle ça va bientôt être à point. ça voir Avant le cri les préparatifs du cri|couper{180}
Carnets | octobre 2022
Neuf
Neuf possibilités de relations dans le couple. Et une portée de trois lignes. Un peu de silence entre les notes. Nature, intellect, reconnaissance de l’autre en tant que personne et donc de soi. Rare que cela s’accorde dans l’immédiateté par paire exacte. Encore tout un cheminement dans la nuit avant d’atteindre l’aube.|couper{180}
Carnets | mai 2022
Notule 43
L’esclavage. On ne saurait dire à quel point il est toujours présent. Sous différentes formes souvent insidieuses. Par exemple la bonne pensée serait de lire chaque jour tout ce que chacun des abonnés de ce blog publie. Il y a des jours où je me demande si cette bonne pensée n’est pas un joug aussi serré finalement que les fers anciens auquel on attachait les boulets. En parallèle bien sûr la mauvaise pensée, qui est cette rébellion permanente depuis l’enfance envers toute forme d’autorité. 1848 la date de l’abolition de l’esclavage … croit-on. Entre les deux, cet espace, un aquarium où vit le poisson rouge. Le voici le voilà qui monte à la surface pour plaquer ses lèvres contre la membrane ténue du moment. Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. Et puis l’envie furieuse et jouissive de dire merde à l’algorithme, associée à celle, séduisante, de repartir une fois encore de zéro.|couper{180}
Carnets | janvier 2022
Nirvana olfactif
Parfois je me dis qu'il faut que j'arrête de fumer, je me le dis dans le fond du creux d'la vague oh la nostalgie des odeurs d'herbe sèche. et celle de tes cheveux parfumés comme un été dans la boucle, la spirale, le danger je divague Alors naturellement j'allume une sèche. Je m'assois un instant sur cette pierre Pour me remplir les yeux du paysage de ton absence. Fumer pour rester là, tenir dans cette absence le temps qu'il faut, le temps qu'il faudra Privé de ce bonheur de l'éternel été. Car, si je replongeais, en renonçant au goudron, aux saletés cancérigènes à la nicotine je sais que c'est vers toi immédiatement Ma douce Circée ma triste Ondine Mon nirvana olfactif que j'irais tout entier. Je serais alors perdu pour le monde restant J'irais à quatre pattes renifler tous les culs en espérant toujours retrouver le tien. En espérant toujours, en vain.|couper{180}
Carnets | décembre 2021
Un nouvel exercice
Bien, j’ai acheté un nouveau chauffage — à gaz, cette fois. Vous n’aurez plus ce prétexte de dire que vous n’y arrivez pas à cause du froid. Il fait vingt degrés, le café coule ; on peut travailler. Aujourd’hui, format carte postale : période des étrennes, puis des vœux. On reste propre : scotch autour, marge d’environ cinq millimètres. Si vous n’avez pas de ruban de masquage, prenez un crayon. Pas la règle : on va voir si la main tient la route. Maintenant, un fond à l’acrylique. Deux couleurs maximum. Trois si vous comptez le mélange, je vous le rappelle. Laissez vivre les traces, ne cherchez pas l’aplat impeccable : les coups de pinceau sont les bienvenus. Faites-en trois, ça évite de stagner ; pendant que l’une sèche, vous attaquez l’autre. Avec la chaleur, ça va vite. C’est bon ? Vous avez vos trois fonds ? Parfait. Je vais chercher le café. Voilà des feutres noirs à pointe fine. On regarde ce qu’on a fait, et on entoure tout ce qu’on voit : la moindre forme, le moindre accident, une différence de valeur, un bord, une tache. Il faut y aller franchement mais sans écraser la pointe : on glisse, on n’appuie pas. Non Mireille, on ne décide pas d’avance ce que ça doit devenir. On regarde. Et je te préviens : chaque “je suis perdue”, c’est un euro. Rires. Vous entourez, vous entourez encore. Vous voyez une forme ? Vous en voyez dix autres autour. C’est bon ? Pas encore ? Très bien, je sers le café. Toujours pas de sucre, Simone et Catherine ? Ensuite, on passe à l’intérieur des formes. Avec les mêmes feutres, vous fabriquez les valeurs : hachures, points, ronds, chiffres, lettres, signes bizarres, tout ce qui vous tombe sous la main. Oui Huguette, des étoiles si tu veux. Et n’oubliez pas : quand vous remplissez une forme, vous en faites apparaître une autre à côté ; regardez ce qui se passe entre vos traits autant que vos traits eux-mêmes. Christine demande si ce ne sera pas difficile de trouver le négatif. Rires. Qui a fini ? Lucie ? Attends, je regarde. Non, ce n’est pas fini : tu as laissé des zones muettes. Reprends ton fond, cherche encore. Il reste des choses que tu n’as pas vues. Continue. On prend le temps de regarder jusqu’au bout, même si ça agace, même si ça fatigue. Voilà. On part d’un fond un peu sauvage et on le pousse à parler. Ce n’est pas un tableau à accrocher au musée, on s’en fout. Ici, on travaille. Et si, au passage, ça vous remet à votre place et que vous voyez un peu mieux ce que vous faites, tant mieux. Allez, buvez votre café pendant qu’il est chaud, et reprenez vos feutres.|couper{180}
Carnets | novembre 2021
Comme c’est romantique !
Comme un con j’avais acheté des fleurs au dernier moment, à l’angle de sa rue. Je dis « comme un con » parce que vous savez ce que je pense des fleurs coupées, toutes ces dégueulasseries permanentes que représente l’accumulation de meurtres comme de preuves. Bref, j’avais mon petit bouquet à la main, j’avais accéléré le pas pour parvenir à sa porte, et là elle s’ouvre, et me voyant avec mon trophée, comme si ça jaillissait de nulle part : « Comme c’est romantique ! Vous m’apportez des fleurs. » Elle savait y faire pour provoquer l’agacement ; elle était douée, naturellement. Tout se termina à quatre pattes, évidemment, comme des bêtes. Comment diable les choses auraient-elles pu se terminer autrement ?|couper{180}
Carnets | novembre 2021
Elle et moi.
illustration : Asger Jorn "Looking for a goog tyrant" 1969 Elle voulait m’attendrir comme un boucher attendrit la viande. Je m’arcboutais des quatre fers sans bien savoir pourquoi, sinon le danger. Quand je retrouvais un peu de solidité, je plissais les yeux pour gommer le superflu, les détails distrayants. Elle voulait ma peau, c’était clair. Alors, de sang-froid, je dégrafais sa robe : elle tomba comme des milliers de voiles légers, toute cette légèreté, et le corps nu enfin, ce silex à l’odeur de feu sur lequel s’écorcher toujours, comme l’océan aux falaises de craie, s’écorcher en vain pour créer une durée. La même tendresse dans le regard, œil pour œil, dent pour dent. « Et si on arrêtait ? » dit-elle. « Si on arrêtait ce petit jeu. Si on s’aimait comme des adultes. » Nouveau piège, évidemment ; je mimai la lassitude. Nous éclatâmes de rire de concert, puis nous tordîmes le cou aux poulets du poulailler, égorgeâmes quelques lapins, et les fîmes rôtir en prenant soin que, sous le croustillant, la viande fût encore bien juteuse.|couper{180}
Carnets | septembre 2021
Le fragile et le fort
Tu dis c'est fort ou c'est fragile sans connaitre. Tu le dis par reflexe, par habitude, poussé par les on-dit. Tu devrais te taire. Et vivre le silence fracassant qui suit à son début. Qui brise toutes les murailles par sa fréquence assourdissante. Et te laisse là éventré, ébloui, tout en même temps. Enfin prêt à rebattre toutes les cartes et les redistribuer La dernière étape est de repousser la pensée pour laisser le souffle aller. Sans même y penser.|couper{180}
Carnets | juillet 2021
Quand tout est fichu
De pas de côté en pas de côté j’ai glissé doucement vers le bord de la nappe. Une jolie nappe vichy Je me suis bouché les oreilles mais j’entendais toujours Il faut tu dois etc. Et soudain boum suis tombé C’est là que j’ai senti que j’avais des ailes pour voler Sinon jamais je n’aurais jamais osé y penser.|couper{180}
Carnets | juillet 2021
Oiseau momifié
On dirait des bandelettes mais il s’en fout L’oiseau momifié Il voyage dans l’immobile L’œil ouvert dans l’ombre brûlée par les étoiles|couper{180}
Carnets | mai 2021
Pour Gaston.
Cette violence, la pensée voulant la dompter est pire. supplice de la délicatesse de l'élégance. J'ai saisi tout d'un coup la brutalité comme une beauté dans une pierre tachée de couleur laissée derrière lui par Gaston. Une sainte horreur des manières me monte aux lèvres comme un effroi me rend muet.|couper{180}
Carnets | mai 2021
Retrait
Il y a ressentir et puis le retrait. Un concert dans un kiosque au bord du soir, quelques chaises désordonnées dans le jardin du Luxembourg. Leurs cris de fer sous le ciel vaste lorsqu'on les arrache soudain à l'attente. Ressentir tout cela des années après comme si tout était là présent. Une douleur ou une joie si je me leurrais encore sur la douleur la joie. j'écoute le vent dans les feuillages. J'essaie d'apercevoir la musique. de sentir tout cela au plus juste à l'instant du retrait. Pour tracer un trait neuf.|couper{180}