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12 janvier 2026 — Le dibbouk

12 janvier 2026

Dans de grandes profondeurs, descendre.
Lesté par le dégoût de plus en plus pesant des hommes, descendre, chaque jour encore un peu plus bas. Et je n’oublie pas le mien. Mon propre dégoût vis-à-vis de moi-même.
Ce moi-même qui peu à peu se détache : écailles, peaux mortes, restes de vieux fiel, glaires et pituites.
Nu, descendre encore plus bas.
Ne pas chercher un sol sur quoi poser le pied. Descendre sans illusion de sol à atteindre.
Flotter tout en bas, avec toute la pression qui appuie sur chaque centimètre de ce corps physique, mais plus encore sur ce vieux corps constitué de pensées obsolètes.
Descendre et se délivrer, muer.

Elle avait le mot amour sur les lèvres. De temps en temps, elle s’arrêtait devant une glace et s’en remettait une couche, comme on remet du rouge.
Intérieurement, je trouvai cela révoltant. Si elle avait été moche, je l’aurais sans doute dit plus franchement. Peut-être. Les moches aussi ont droit à un peu de compassion.
Mais la manière dont elle usait du mot amour l’enlaidissait de jour en jour, toute belle qu’elle était.

J’ai toujours été déçu par cela : cette beauté extérieure s’opposant à une sorte de ruine mentale. Comme si mon intelligence, ou ma sensibilité, se trouvaient blessées par ce hiatus entre l’aspect plastique et l’imbécillité intérieure. Et, pour avouer totalement ma lâcheté, j’ai souvent fait l’impasse sur l’humiliation pour me repaître de chaleur humaine, parce que celle-ci m’était inconnue, donc d’autant plus convoitée.

Quand on atteint un tel degré d’épuisement face aux bons sentiments, on ne dit plus grand-chose. On se tait. Toute parole inconsidérée ne ferait que nous révéler sous notre pire apparence.

illustration Duane Michals

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