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27 février 2026 — Le dibbouk

La poursuite

Maintenant qu’il se retrouve seul il s’entraîne à le dire nous étions une famille. Il le dit le matin devant la glace en se rasant et il le dit le soir en éteignant la lumière. Le fait de le dire ne lui fait pas du bien ni du mal, cela lui rappelle qu’il n’a pas toujours été l’homme qu’il est devenu. Est-ce qu’un poulet éprouverait de la nostalgie de sa coquille d’œuf ? Non bien sûr que non. Et fort à parier qu’il ne s’en lamenterait pas non plus ni ne s’en réjouirait. Un poulet dans les brefs moments où son existence se déroule sans terreur expérimente probablement une version adaptée à sa nature de l’équanimité la plus authentique qu’il soit.
Puis vient le moment d’entreprendre ce petit rituel d’ancrage à l’instant présent. Il pose les mains bien à plat sur la surface de la table. Les paumes entrent en contact avec la fraîcheur du bois. Il ne pense à rien il décrit minutieusement tout ce sur quoi se pose le regard. Le temps n’existe pas. Il le sent. En regardant le pot en terre dans lequel il range ses oignons il perd quelque chose au fur et à mesure que la stupéfaction surgit. C’est très net. Une grande ombre se détache et vaque à d’autres préoccupations qu’il ignore. Il ne cherche pas à s’y intéresser. Le regard s’accroche à l’argile du pot, un lien s’établit et il devient l’un des oignons. Il peut sentir toutes les couches jusqu’au germe dont il est constitué et plus encore il peut éprouver ce vide entre chaque molécule d’oignon qui est le même vide situé entre ses propres molécules. Impressions de plus en plus constituées d’étrangeté, au fur et à mesure que l’emprise des pronoms possessifs s’évanouit.
La voix dit alors qu’il faut l’écouter en étant sourd. Qu’une seule seconde d’inattention à cette surdité peut faire perdre le fil du récit. Et c’est exactement ce qui s’est produit. J’ai relevé la tête de ma feuille, j’ai regardé par la fenêtre, et j’ai pensé que ce que je venais d’écrire n’avait aucun sens. C’est à ce moment précis que je me suis retrouvé bloqué.
Le choix est difficile. J’essaie d’imaginer à quel monde renoncer. Car ce sont à chaque fois des bulles qui naissent, tentent de survivre un instant, s’épuisent sur je ne sais quoi, puis meurent. Mais ce n’est pas le choix qui les fait mourir. C’est plutôt cette faiblesse à ne pas savoir renoncer vraiment. À toujours vouloir ménager toutes les bulles en même temps. Comme si cette expression "en même temps" était une sorte de rappel de quelque chose de plus vaste et qui me dépasse.
La voix dit que c’est peut-être lucide. Elle émet une possibilité et celle-ci reste en suspens comme tout le reste. Nous n’avons plus le temps de nous accrocher à cette lucidité dit le chœur.
Je suis le texte dit le texte. Le texte est aveuglé par la poursuite. Vous m’éclairez trop ! Régisseur ralentis tes chevaux ! Un rat vêtu d’une redingote traverse la scène. C’est un vieux rat car malgré cette volonté de rapidité qu’il semble poursuivre on voit bien qu’il boite, qu’il n’a plus l’entrain, ni un corps jeune et souple de rat prêt à dévorer toutes les poubelles de la ville.

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