10 janvier 2026
Nous sommes en voiture pour aller installer le vide-grenier à J. Par la fenêtre je regarde le paysage maussade, usines fumantes, arbres dénudés, nuages s’effilochant là-bas au-dessus du Pila. L’épuisement m’érode. Je voudrais seulement rester à ma table et écrire, m’évader. Mais la vie quotidienne n’est pas d’accord avec moi. J’essaie de pénétrer dans la zone neutre. Celle où j’abandonne tout ce que j’étais en train de faire, tout ce qui occupait mon esprit, toutes ces choses si différentes de celles que j’ai dû faire et que je dois encore faire lorsque nous avons quitté la maison après le déjeuner. Charger la voiture s’est bien passé, j’avais déjà largement déconnecté. Il pleuvait, le genre de petite bruine qui s’infiltre, désagréable en diable. Mais comme j’étais entré en zone neutre, je n’en tenais pas compte. J’ai attrapé les cartons les uns après les autres pour les fourrer dans la Dacia. Je me suis même appliqué pour que ça s’emboîte joliment, du Tetris sans les couleurs. Puis, arrivé là-bas, le gros homme en tee-shirt nous a montré la place, trois tables recouvertes d’un papier rouge sang. La pluie tombait toujours par intermittence, j’ai entrepris de décharger la voiture. J’ai délaissé le chariot car trop de passages. Les autres exposants avaient de lourds engins encombrants et d’un coup d’œil je me suis dit que j’irais plus vite à décharger tout manuellement. Le gymnase était truffé de pancartes publicitaires pour les magasins du bled. Il y avait même une pancarte Crédit Mutuel accrochée seule sur un mur et juste à côté "Halte à la violence", j’ai trouvé que c’était gonflé, mais j’ai gardé ça pour moi. J’ai tout déchargé et j’ai aidé S. à installer ses bricoles puis je me suis assis et j’ai feuilleté un livre sur le Lyonnais. Intéressant de découvrir qu’au XIVe siècle Lyon possédait plus d’ateliers d’imprimerie que Paris. Intéressant aussi de lire quelques pages sur l’industrie minière à Saint-Étienne. Et de voir le déplacement de celle-ci déjà vers 1800, date de l’utilisation de machines à vapeur. Jusque-là le charbon était utilisé dans des ateliers, par des artisans, on ne pouvait pas vraiment parler d’usines. Je me suis dit que c’était dommage de vendre ce livre. Je l’ai posé sur un coin de table en me promettant de l’emporter avec moi, mais au dernier moment, par pure distraction, je l’ai oublié. Les gens du bled ont des gueules qui ne me reviennent pas plus que la mienne ne leur revient, on dirait bien. Ils me regardent en biais et je soutiens leur regard franchement. Franchement je n’ai peur de rien. Prêt à affronter n’importe qui du regard et plus s’il le faut. Je me dis merde, j’aurais pu être un de ces péquenots, si j’étais resté dans mon village de l’Allier, sûr que j’aurais moi aussi cette manie de glisser des regards de biais. Puis on est repartis. Je n’ai presque pas quitté ma zone neutre, à part pour ces quelques pensées méchantes envers les gens de ce bled. Mais si j’y pense, en ville, ce n’est pas mieux. Impression de robots habitants les lieux, des personnages non joueurs comme dans des jeux vidéos. Mais au final c’est peut-être moi le PNJ tout bêtement.
Illustration : August Sander Gens du 20ème siècle. 1920