9 janvier 2026
Fatigué de ce monde, je ferme les yeux, je m’en vais. Il n’est pas nécessaire de chercher quoi que ce soit. Il faut juste se détendre. L’autre monde est là, juste sous la fine épaisseur des paupières. La première forme si monstrueuse soit-elle est le portail. Il suffit de s’y engouffrer sans perdre le temps de se demander quoi que ce soit.
Souvent ces formes me font penser à ces créatures grotesques de la mythologie hindoue. C’est un moment rugueux à traverser. Il ne faut pas chercher à les fuir mais plutôt à les regarder bien en face et tenir dans la peur, encore qu’avec le temps la peur soit un grand mot. Non il s’agit plus de traverser un boyau désagréable durant lequel l’apparition de ces monstres n’est pas agréable, c’est plus grotesque que désagréable. Le reflet qui est renvoyé est cette partie grotesque de soi-même que l’on a alors en vis à vis. Puis ensuite il est souvent question de paysages liés à la façon dont aura traversé ce premier boyau. S’il reste encore quelques scories de grotesque en soi alors celles-ci joueront un rôle dans la composition, la construction imaginaire de ces paysages. Pour le moment la pensée est mise à l’écart donc je n’en parle pas. Il s’agit plus d’une physiologie du regard qui impacte l’imagination du créateur de mondes.
Il est possible que l’on puisse tout à fait faire de même les yeux grands ouverts. Le fait d’accepter de voir les choses comme elles apparaissent en premier lieu semble toujours être plus ou moins rugueux. Ce sont des choses dérangeantes, que l’on pourrait nommer désagréables, ridicules, grotesques, affreuses. Le fait de les qualifier cependant ne les fait pas disparaître pour autant. Persister à les regarder telles qu’elles sont sans entretenir d’avis, d’opinion ou de pensées est à mon sens la même méthode à adopter que dans ce moment de méditation évoqué plus haut.
Cela me rappelle beaucoup les exercices parcourus dans A Course in Miracles qui requiert une certaine posture, appelons-la neutralité vis-à-vis des lieux, des objets, des êtres afin de commencer à voir qu’il existe autre chose que notre vision ordinaire de ces éléments que nous nommons la réalité.
Ainsi par exemple si j’en reviens au site je sentais que je tournais obsessionnellement autour de quelque chose sans parvenir à le définir vraiment.
Ces derniers jours, je me suis retrouvé à parler longuement avec une machine. Pas pour obtenir des réponses, mais pour éprouver une chose simple : comment ça tient quand on enlève le centre. Nous avons commencé par des mots isolés, pris un à un : écrire, temps, attente, silence, attention. Puis d’autres séries, plus physiques : commencer, hésiter, franchir, tomber, tenir. Il ne s’agissait pas de comprendre, encore moins d’expliquer. Seulement d’avancer mot après mot et de voir si quelque chose persistait.
Très vite, j’ai reconnu ma propre manière de faire. Une écriture par voisinage. Une phrase ne découle pas d’une idée, elle s’installe à côté de la précédente. Elle n’éclaire rien, elle tient — ou pas. J’ai toujours su que mes textes ne s’organisaient pas autour d’un centre, mais je n’avais jamais vraiment pris au sérieux les conséquences de ce choix lorsqu’il s’agit de les assembler.
À un moment, un mot est apparu. Il n’apportait aucune solution. Il déplaçait simplement la question : accrochage. Je suis peintre. Accrocher des œuvres ne consiste pas à raconter une histoire. Il s’agit de régler des distances, d’accepter des silences, de ménager des seuils, de supporter des déséquilibres. Un tableau n’explique pas le suivant. Il tient à côté, ou il disparaît.
Je me suis alors rendu compte que c’est exactement ce que je fais déjà ici. Les carnets ne convergent vers rien. Ils forment un parcours discontinu. On y entre, on s’arrête, on passe, on revient. Certains textes ouvrent, d’autres suspendent, d’autres fatiguent volontairement. Ce n’est pas un livre en cours. C’est un accrochage qui se modifie.
Ce qui m’a longtemps gêné venait sans doute d’un modèle appris trop tôt : rassembler autour d’un centre, d’un thème, d’un sens à produire. Or ici, il n’y a pas de centre. Il y a des zones : des seuils, des dérives, de l’usure, des restes. La seule question valable n’est pas ce que cela veut dire, mais si cela tient à côté.
Le mot accrochage m’a permis de regarder autrement ce que j’écris. Non comme un ensemble à ordonner, mais comme une réserve de pièces à disposer. Certaines prennent place. D’autres non. C’est leur voisinage qui décide.
Ce site n’est sans doute pas un journal. C’est un espace d’exposition. On y circule sans obligation de totalité. Et la forme que je cherchais depuis longtemps pour assembler sans trahir était peut-être là depuis le début, suspendue à ce mot.
Accrochage.
Illustration Goya, "Le sommeil de la raison produit des monstres" (planche 43 des Caprichos)