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19 janvier 2026 — Le dibbouk

##Construire # 03 | mathesis singularis

Exercice d’écriture à partir d’un livre de Thomas Clerc, L’homme qui tua Roland Barthes. Ouvrage composé de 18 nouvelles et dont l’axe central pourrait-être la mise à mort du sens par le détail.

L’équation de lestage de l’Ouse

L’opération de retrait du monde ne fut pas un abandon, mais une étude de balistique inversée menée avec une rigueur de géomètre. Le 28 mars 1941, le sol du Sussex ne proposait pas de tragédie, mais une offre minérale variée que Virginia W. examina avec la froideur d’une prospectrice. Son choix se porta sur des nodules de silex noir, cette roche sédimentaire dont la dureté de sept sur l’échelle de Mohs garantissait une intégrité absolue face à l’érosion immédiate de l’eau. Elle sélectionna des pierres dont le diamètre n’excédait pas les quatorze centimètres, afin de respecter la capacité d’accueil des poches de son manteau de laine bouillie. Le contact du silex, avec sa croûte calcaire blanche et rugueuse qui laissait un dépôt crayeux sous ses ongles, constituait le premier point de singularité tactile de la matinée. C’était le grain brut du minéral venant s’opposer à la porosité de la peau humaine, un contraste de textures que la science n’enregistre d’ordinaire que dans les rapports de fouilles.

L’introduction des pierres dans le vêtement modifia instantanément la structure du corps. Le manteau cessa d’être une protection thermique pour devenir un dispositif de pesée. On pouvait observer la tension critique exercée sur les coutures à double point, le fil de coton brun subissant une force de traction qui en éprouvait la résistance à la rupture. Le centre de gravité de la marcheuse subit une translation vers le bas, transformant sa démarche en une mécanique lourde, une soumission volontaire aux lois de la pesanteur avant même l’entrée dans le fleuve. L’usage de la poche, cet espace traditionnellement réservé à la légèreté d’un mouchoir ou d’un étui à cigarettes, se trouvait détourné vers une fonction de stockage de masse, un glissement de sens qui rendait l’accessoire de mode monstrueux par sa nouvelle efficacité technique.

À l’entrée dans l’Ouse, le principe d’Archimède devint l’unique moteur de la scène. Il n’y avait plus de conscience, seulement un calcul de forces opposées : la poussée verticale exercée par l’eau du Sussex contre la masse volumique du silex et de la laine imprégnée. La laine bouillie, par sa structure fibreuse, commença à boire le fleuve, augmentant son poids de manière exponentielle tandis que les bulles d’air s’échappaient du tissu dans un léger sifflement acoustique. Le corps ne "coulait" pas au sens romantique du terme ; il subissait une neutralisation de sa flottabilité. Le spectacle final se jouait sous la surface, là où la température de l’eau à neuf degrés figeait les processus biologiques. Le punctum visuel n’était plus le visage de l’écrivaine, mais la déformation géométrique du manteau au fond du lit de la rivière, la pointe d’un silex noir dessinant sous le tissu mouillé une excroissance anguleuse, une dernière signature matérielle triomphant de la fluidité du courant.

La réduction porcine du Maréchal

L’étonnement premier ne provenait pas de l’acte lui-même, mais d’une dissonance radicale dans la nomenclature des sens : comment une apparence aussi angélique, une structure osseuse aussi fine protégée par un épiderme diaphane proche du parchemin de limbe, pouvait-elle dégager, sous l’action lente de la chaleur, un tel fumet ? Ce n’était plus un corps que l’on brûlait, c’était un terroir entier qui s’évaporait dans l’air confiné du donjon. L’odeur s’établissait d’abord comme une réminiscence précise du Périgord, où l’on identifiait le point de fusion des graisses du Cul-noir du Limousin, ce suidé rustique dont la couche de lard, une fois exposée à une chaleur de cent quatre-vingts degrés, libère des aldéhydes caractéristiques du sous-bois et de la noisette rance.

Mais la dérive sensorielle ne s’arrêtait pas à cette frontière provinciale ; elle traversait la mer pour convoquer le Nustrale des montagnes corses. Le souvenir déplaçait alors Gilles vers l’épisode des thermes romains, le contact du travertin sous la plante des pieds et cette sensation de satiété absolue où, le corps délassé par la vapeur calcaire, il se gavait de chair de porc nourri au gland. L’accompagnement devenait alors une donnée technique incontournable, un vin rouge tannique, probablement un cépage Sciaccarello dont l’astringence venait couper le gras saturé des mets. La salivation du Maréchal, dans l’ombre de la tour, n’était plus qu’une mécanique glandulaire, un réflexe pavlovien déclenché par la proximité de la protéine grillée qui rappelait, par une association de souvenirs de guerre, le Kintoa de Navarre. Ce gros goret basque à la robe bicolore était l’étalon de mesure de sa faim. Dans l’âtre, la viande ne subissait plus un supplice mais une réaction de Maillard, une transformation savante des sucres et des acides aminés en une croûte brune et odorante qui flattait l’odorat.

Le spectacle atteignait alors une beauté mathématique par le jeu des contrastes chromatiques sur la plaque de marbre de Carrare, dont la blancheur froide et la réflectance parfaite servaient de fond neutre à la silhouette sombre qui s’y trouvait déposée. On observait le trajet balistique de chaque scorie de carbone, ces fragments de chêne incandescents qui sautaient de la grille pour venir s’écraser sur le blanc du minéral. Chaque flammèche rouge ajoutait une ponctuation vibrante à la fixité de la scène, transformant le crime en une nature morte cinétique, une simple expérience sur la résistance des matériaux et la persistance des odeurs de cuisine dans le silence d’une architecture féodale.

La rupture cinétique de la veuve M

L’exécution de Madame Mac-Miche par le jeune Charles ne fut pas un acte de rébellion enfantine, mais une application rigoureuse des lois de la statique et de la résistance des polymères naturels. Le dispositif de mise à mort s’articulait autour d’un objet central : l’escalier de bois ciré, dont le coefficient de friction fut délibérément modifié par l’application d’une couche de savon de Marseille. La mathesis ici n’est plus culinaire ou minérale, elle est cinématique. On observe avec une précision de physicien la rencontre entre la semelle de cuir rigide de la veuve et la surface hydrophile du savon, entraînant une rupture immédiate de l’équilibre postural.

Le corps de Madame Mac-Miche n’est plus perçu comme une entité humaine, mais comme une masse inerte soumise à l’accélération de la pesanteur. On détaille la structure de sa coiffe en dentelle d’Alençon, dont l’empois rigide craque sous le choc, et la raideur de sa robe en mérinos noir qui, par son volume, crée une traînée aérodynamique absurde lors de la culbute. La chute se décompose en une série de percussions acoustiques : le crâne contre le nez de marche, le fémur contre le balustre en chêne tourné. Chaque impact est une donnée de dureté, un choc entre la fragilité du système calcique humain et la densité du bois de construction.

Le punctum de la scène se situe dans le détournement des accessoires de la vie domestique. Le martinet, l’instrument habituel de la terreur Mac-Miche, devient un objet résiduel, une simple lanière de cuir dont on analyse la texture tannée tandis qu’il gît, inutile, au sommet des marches. La fin de la veuve n’est pas un drame, c’est une vérification de la loi des corps tombants. On observe la dilatation des pupilles sous l’effet de la sidération nerveuse, tandis que le silence retombe sur le vestibule, seulement troublé par l’odeur persistante du savon et de la cire d’abeille. La beauté du spectacle réside dans cette géométrie du chaos, où le corps de la vieille femme finit par dessiner au pied de l’escalier une forme fracturée, une ponctuation sombre sur le damier de marbre du hall, achevant ainsi la démonstration par une preuve d’immobilité définitive.

Illustration Karl Blossfeldt botanicals

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