##Construire # 03 | mathesis singularis

Exercice d’écriture à partir d’un livre de Thomas Clerc, L’homme qui tua Roland Barthes. Ouvrage composé de 18 nouvelles et dont l’axe central pourrait-être la mise à mort du sens par le détail.

L’équation de lestage de l’Ouse

L’opération de retrait du monde ne fut pas un abandon, mais une étude de balistique inversée menée avec une rigueur de géomètre. Le 28 mars 1941, le sol du Sussex ne proposait pas de tragédie, mais une offre minérale variée que Virginia W. examina avec la froideur d’une prospectrice. Son choix se porta sur des nodules de silex noir, cette roche sédimentaire dont la dureté de sept sur l’échelle de Mohs garantissait une intégrité absolue face à l’érosion immédiate de l’eau. Elle sélectionna des pierres dont le diamètre n’excédait pas les quatorze centimètres, afin de respecter la capacité d’accueil des poches de son manteau de laine bouillie. Le contact du silex, avec sa croûte calcaire blanche et rugueuse qui laissait un dépôt crayeux sous ses ongles, constituait le premier point de singularité tactile de la matinée. C’était le grain brut du minéral venant s’opposer à la porosité de la peau humaine, un contraste de textures que la science n’enregistre d’ordinaire que dans les rapports de fouilles.

L’introduction des pierres dans le vêtement modifia instantanément la structure du corps. Le manteau cessa d’être une protection thermique pour devenir un dispositif de pesée. On pouvait observer la tension critique exercée sur les coutures à double point, le fil de coton brun subissant une force de traction qui en éprouvait la résistance à la rupture. Le centre de gravité de la marcheuse subit une translation vers le bas, transformant sa démarche en une mécanique lourde, une soumission volontaire aux lois de la pesanteur avant même l’entrée dans le fleuve. L’usage de la poche, cet espace traditionnellement réservé à la légèreté d’un mouchoir ou d’un étui à cigarettes, se trouvait détourné vers une fonction de stockage de masse, un glissement de sens qui rendait l’accessoire de mode monstrueux par sa nouvelle efficacité technique.

À l’entrée dans l’Ouse, le principe d’Archimède devint l’unique moteur de la scène. Il n’y avait plus de conscience, seulement un calcul de forces opposées : la poussée verticale exercée par l’eau du Sussex contre la masse volumique du silex et de la laine imprégnée. La laine bouillie, par sa structure fibreuse, commença à boire le fleuve, augmentant son poids de manière exponentielle tandis que les bulles d’air s’échappaient du tissu dans un léger sifflement acoustique. Le corps ne "coulait" pas au sens romantique du terme ; il subissait une neutralisation de sa flottabilité. Le spectacle final se jouait sous la surface, là où la température de l’eau à neuf degrés figeait les processus biologiques. Le punctum visuel n’était plus le visage de l’écrivaine, mais la déformation géométrique du manteau au fond du lit de la rivière, la pointe d’un silex noir dessinant sous le tissu mouillé une excroissance anguleuse, une dernière signature matérielle triomphant de la fluidité du courant.

La réduction porcine du Maréchal

L’étonnement premier ne provenait pas de l’acte lui-même, mais d’une dissonance radicale dans la nomenclature des sens : comment une apparence aussi angélique, une structure osseuse aussi fine protégée par un épiderme diaphane proche du parchemin de limbe, pouvait-elle dégager, sous l’action lente de la chaleur, un tel fumet ? Ce n’était plus un corps que l’on brûlait, c’était un terroir entier qui s’évaporait dans l’air confiné du donjon. L’odeur s’établissait d’abord comme une réminiscence précise du Périgord, où l’on identifiait le point de fusion des graisses du Cul-noir du Limousin, ce suidé rustique dont la couche de lard, une fois exposée à une chaleur de cent quatre-vingts degrés, libère des aldéhydes caractéristiques du sous-bois et de la noisette rance.

Mais la dérive sensorielle ne s’arrêtait pas à cette frontière provinciale ; elle traversait la mer pour convoquer le Nustrale des montagnes corses. Le souvenir déplaçait alors Gilles vers l’épisode des thermes romains, le contact du travertin sous la plante des pieds et cette sensation de satiété absolue où, le corps délassé par la vapeur calcaire, il se gavait de chair de porc nourri au gland. L’accompagnement devenait alors une donnée technique incontournable, un vin rouge tannique, probablement un cépage Sciaccarello dont l’astringence venait couper le gras saturé des mets. La salivation du Maréchal, dans l’ombre de la tour, n’était plus qu’une mécanique glandulaire, un réflexe pavlovien déclenché par la proximité de la protéine grillée qui rappelait, par une association de souvenirs de guerre, le Kintoa de Navarre. Ce gros goret basque à la robe bicolore était l’étalon de mesure de sa faim. Dans l’âtre, la viande ne subissait plus un supplice mais une réaction de Maillard, une transformation savante des sucres et des acides aminés en une croûte brune et odorante qui flattait l’odorat.

Le spectacle atteignait alors une beauté mathématique par le jeu des contrastes chromatiques sur la plaque de marbre de Carrare, dont la blancheur froide et la réflectance parfaite servaient de fond neutre à la silhouette sombre qui s’y trouvait déposée. On observait le trajet balistique de chaque scorie de carbone, ces fragments de chêne incandescents qui sautaient de la grille pour venir s’écraser sur le blanc du minéral. Chaque flammèche rouge ajoutait une ponctuation vibrante à la fixité de la scène, transformant le crime en une nature morte cinétique, une simple expérience sur la résistance des matériaux et la persistance des odeurs de cuisine dans le silence d’une architecture féodale.

La rupture cinétique de la veuve M

L’exécution de Madame Mac-Miche par le jeune Charles ne fut pas un acte de rébellion enfantine, mais une application rigoureuse des lois de la statique et de la résistance des polymères naturels. Le dispositif de mise à mort s’articulait autour d’un objet central : l’escalier de bois ciré, dont le coefficient de friction fut délibérément modifié par l’application d’une couche de savon de Marseille. La mathesis ici n’est plus culinaire ou minérale, elle est cinématique. On observe avec une précision de physicien la rencontre entre la semelle de cuir rigide de la veuve et la surface hydrophile du savon, entraînant une rupture immédiate de l’équilibre postural.

Le corps de Madame Mac-Miche n’est plus perçu comme une entité humaine, mais comme une masse inerte soumise à l’accélération de la pesanteur. On détaille la structure de sa coiffe en dentelle d’Alençon, dont l’empois rigide craque sous le choc, et la raideur de sa robe en mérinos noir qui, par son volume, crée une traînée aérodynamique absurde lors de la culbute. La chute se décompose en une série de percussions acoustiques : le crâne contre le nez de marche, le fémur contre le balustre en chêne tourné. Chaque impact est une donnée de dureté, un choc entre la fragilité du système calcique humain et la densité du bois de construction.

Le punctum de la scène se situe dans le détournement des accessoires de la vie domestique. Le martinet, l’instrument habituel de la terreur Mac-Miche, devient un objet résiduel, une simple lanière de cuir dont on analyse la texture tannée tandis qu’il gît, inutile, au sommet des marches. La fin de la veuve n’est pas un drame, c’est une vérification de la loi des corps tombants. On observe la dilatation des pupilles sous l’effet de la sidération nerveuse, tandis que le silence retombe sur le vestibule, seulement troublé par l’odeur persistante du savon et de la cire d’abeille. La beauté du spectacle réside dans cette géométrie du chaos, où le corps de la vieille femme finit par dessiner au pied de l’escalier une forme fracturée, une ponctuation sombre sur le damier de marbre du hall, achevant ainsi la démonstration par une preuve d’immobilité définitive.

Illustration Karl Blossfeldt botanicals

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## construire #02 | nuages

Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, les nuages courent sur l’azur sombre et vaste, de gros nuages gris roulent sur le ciel terne, la chair est triste, hélas, et j’ai lu tous les livres, des nuées d’orage s’amassent au ciel, dark clouds are mustering o’er the silent hills, I bring fresh showers for the thirsting flowers, a drop fell on the apple tree, ma seule étoile est morte et mon luth constellé, un nuage incertain flotte sur mon avenir. L’amoncellement, proche d’un mouvement que l’on pourrait percevoir depuis un point fixe, n’existe sans doute pas. À moins que le point fixe ne soit lui-même qu’une vue de l’esprit, une illusion. Vivre dans un amoncellement déjà établi me paraît être proche de ce sentiment d’étrangeté, ce sentiment d’entendre des personnes s’exprimer sur à peu près tout et n’importe quoi tout autour de moi. Encore que moi soit un terme bien abstrait. Tout cela me traverse de part en part et c’est certainement pour cette raison qu’à certains moments de ma vie j’ai eu l’impression d’être dans un lieu semblable à un point fixe. Ce point fixe apparaît, puis ressurgit, bouchon coloré flottant à la surface du Cher. De temps en temps, je le perds de vue. Sans doute par distraction : il suffit d’un moment d’inattention pour le perdre. Autrement, les jours de grande concentration, je vis avec lui le moindre de ses tremblements à peine perceptible. À certains moments, la concentration déborde même de son cadre et il m’est alors possible de prévoir, presque dans une simultanéité ahurissante, l’instant précis où, dans le fond, l’appât sera avalé par un poisson qu’il me faudra ferrer presque comme un archer lâche sa corde, d’une intuition au-delà de toute pensée. Je ne me sentais bien que là, je m’en souviens, dans cet état de concentration sans effort, que l’on pourrait prendre pour de la rêverie ou du relâchement, et que souvent je pris moi-même pour cela. Quelque chose pourtant s’exerçait en silence, quelque chose d’innommable, d’indéfinissable, sans tension apparente. Une relation avec la profondeur à partir d’un point flottant à la surface du monde. L’eau de la rivière offrait cette surface, mobile, instable, et c’est depuis elle que tout se jouait. Rien ne demandait à être forcé. Il fallait seulement rester là, attentif sans intention, présent sans projet. Le moindre déplacement, le plus léger frémissement devenait lisible. Ce n’était pas une pensée, ni même une attente, mais une disponibilité exacte, un ajustement continu. Et c’est dans cet état, que je confondais autrefois avec l’absence ou la distraction, que je me sentais pleinement accordé, sans effort, à ce qui se tenait au fond. C'est vrai que je suis toujours un peu décalé. Mais jamais à ce moment où il s'agit de ferrer ce que ma ligne emportée dans la profondeur par le courant accroche, branche morte ou poisson, anguille, aucune importance, il y a quelque chose de beaucoup plus fort que moi et qui parait vivre dans mon bras dans mon poignet et qui se propage jusque dans ces abysses vaseux. Le courant est trompeur mais pas l'instinct c'est ce que je note longtemps après quand je vois s'amonceler au dessus de ma tête les nuages, le temps de chien qui se prépare. Souvent d'ailleurs on parle faussement de l'arrivée comme du départ des choses mais je pense que ces expressions proviennent plutôt de notre ignorance. Ce ne sont pas les choses qui vont et viennent, c'est nous tout simplement. Et si elles vont et viennent ainsi c'est en raison d'un ennui de plomb qui nous fait inventer des leurres. Pourtant, une fois, nous allâmes au cirque, un soir d’orage, mon père et moi. Je fus mon père un jour comme il fut moi exactement. Et nous vîmes le spectacle sans parvenir à en rire. En ressortant, la toile du chapiteau était trempée et nous accumulâmes de la boue à nos chaussures de ville. Nous ne nous parlions pas sur le chemin du retour. Lui devait fixer son point, comme moi le mien, dans des silences parallèles, formés par l’espérance que la géométrie mente. Illustration Gustave Le Gray — La grande vague, Sète (1857)|couper{180}

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## Construire #01 Prologue.

En compagnonage silencieux des Ateliers de F.B : le training. On continue à se maintenir comme un musicien continue à faire ses gammes 1-ça a débuté comme ça Vous n'y comprenez rien. On vous parle, on vous montre du doigt, quelqu'un parfois prononce un prénom et vous avez un peu de difficultés à savoir que c'est à vous que l'on s'adresse. Je n'ai jamais aimé mon prénom. Ça a débuté comme ça. Est-ce qu'un début peut s'arrêter à une opinion, à un jugement, certainement pas. Mon père utilisait la manière forte pour que ça rentre. Lui en tant que bricoleur du dimanche avec son marteau et ses clous je le revois encore au haut de son escabeau en train de cacher la misère de nos vieux murs à grands renforts de lambris. Il a même passé l'ensemble au vernis. C'était une odeur entêtante. Presque autant que celle des pots d'échappement que je reniflais avidement au garage Renard, au carrefour du Lichou. C'est à dire qu'il faut bien à un moment, quand tout s'effondre, se rabattre sur quelque chose. Les odeurs ne mentent pas. Quand ça pue ça pue c'est ça. Et quand d'autres disent que ça pue, moi je dis c'est entêtant. Il y a aussi les mots bien sûr, ceux que tout le monde utilise et qui appartiennent à la fois à tout le monde et à personne. Moi je n'étais pas bien vaillant après toutes ces trempes il fallait que je m'accroche à quelque chose de personnel qu'on ne pourrait pas me retirer pour me punir par exemple. Je crois que dans le lot ça a commencé comme ça par des répétitions, par certaines définitions personnelles associées à certains mots, à certaines odeurs entêtantes. Entre le monde tel qu'il est imposé et ce que j'en comprends de mon côté il y a un malentendu. Pourtant j'ai longtemps conservé l'ouïe fine. C'est d'une autre espèce d'entendement que je veux parler. Des règles, des limites, des frontières, du bien et du mal, ça peut se résumer ainsi. Nous n'étions pas sur la même fréquence. Cela ne veut pas dire qu'il y a une bonne et une mauvaise, non je ne veux pas dire ça. Simplement parallèles, sans intersections. Ce qui est étrange lorsque j'y pense à nouveau c'est cette intimité avec les objets, les lieux, le jardin, les arbres, les champs, les collines. Une intimité sans justification. Avec pour ainsi dire des échanges à la loyale. Je porte une attention à une qualité d'écorce, elle m'ouvre un monde fantastique que je peux explorer du regard, ce genre d'échange. En revanche avec les gens autour que de difficultés. Que veulent-ils donc que je fasse, je n'en sais rien, je cherche encore. Au bout d'un certain temps vous vous apercevez que tout effort est vain. On ne vous accepte pas c'est la réalité, il va falloir faire avec. Et donc vous vous inventez d'autres types de relations. J'ai déjà parlé de l'environnement, mais il y a aussi des personnages intérieurs tout à fait inventés comme on me le disait. Arrête d'inventer. Je ne sais pas si on peut inventer à partir de rien. J'en doute. Comme il n'y a pas de fumée sans feu, je crois que ces personnages existent et que je n'ai fait qu'en capter l'essence. L'essence des choses, voilà un mot entêtant. Ces personnages vivent aussi sur une fréquence particulière mais eux vraisemblablement ont la possibilité de se faufiler dans d'autres fréquences. Encore faut-il avoir l'ouïe suffisamment fine pour repérer leur chuchôtement. Au bout de quelques années d'efforts intenses, et avec des résultats toujours aussi décevants, j'ai fini par ouvrir mon chakra du tympan, ou mes chakras des tympans pour être plus rigoureux, et là j'ai entendu toute une foule de gens chuchôter c'est vrai, mais pas que des gens, les objets, les lieux, les bâtiments, les arbres, les insectes, l'inerte et le vivant, tout. Une sacrée cacophonie. On aurait dit qu'ils avaient profité soudain d'une oreille attentive et que tous s'y étaient engouffrés en même temps. Des années ensuite à démêler la voix de qui de quoi, je ne les compte plus.|couper{180}

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