Les listes de sites amis

Il fut un temps où les listes de « sites amis » sur Internet m’ont paru aller de soi. J’y voyais un geste simple, presque candide : dire publiquement ce que l’on lisait, ce qui comptait pour nous, les voix avec lesquelles quelque chose se jouait. Une forme d’amitié virtuelle, fragile, mais sincère. J’y ai cru. Et j’en ai fait.

Sur mes anciens blogs, j’ai constitué ce genre de listes. Très naïvement, je le reconnais aujourd’hui. J’y mettais des sites que je suivais réellement, parfois depuis longtemps, des personnes que je lisais avec attention, dont les textes m’accompagnaient. Je pensais que la réciprocité était secondaire, que l’essentiel était le geste : signaler une présence, un compagnonnage discret, une fidélité de lecteur.

Avec le temps, j’ai compris que ce n’était pas ainsi que ces listes fonctionnaient. Ou plutôt : que ce n’était pas seulement cela.

Les listes de sites amis ne sont pas de simples gestes de gratitude ou d’affection. Ce sont aussi — et parfois surtout — des instruments de positionnement. Elles disent moins ce que l’on lit que l’endroit depuis lequel on parle. On y affiche des noms qui rassurent, qui confirment une place, qui ne mettent pas en danger. On se relie à ce qui est déjà reconnu, déjà légitimé, déjà validé ailleurs.

Ce mécanisme n’est pas forcément cynique. Il est souvent inconscient. Mais il est réel. Citer un écrivain reconnu, un site installé, une figure déjà visible, ne coûte rien symboliquement. Citer quelqu’un de plus isolé, plus latéral, plus difficilement classable, c’est s’exposer un peu. Et cette exposition, beaucoup la refusent, même sans le formuler.

C’est là que la phrase « on ne prête qu’aux riches » prend tout son sens. Non pas comme une plainte, mais comme un constat. Les liens visibles circulent selon des logiques de sécurité. Ils consolident ce qui l’est déjà. Ils stabilisent des réseaux, plus qu’ils ne rendent compte des lectures réelles, de la durée, de l’attention silencieuse.

Ce qui blesse parfois, ce n’est pas de ne pas être cité. C’est de constater le décalage entre une attention vécue — des années de lecture, parfois — et son absence totale de trace publique. Comme si le temps partagé n’avait jamais existé. Comme si la relation ne comptait que lorsqu’elle était montrable.

Aujourd’hui, je n’ai plus de liste de sites amis sur ledibbouk. Ce n’est pas un oubli. C’est un choix. Non par amertume, ni par posture, mais parce que je ne crois plus à la capacité de ces listes à dire quelque chose de juste sur les relations, les lectures, les affinités réelles. Elles figent. Elles hiérarchisent. Elles transforment des liens mouvants, fragiles, parfois asymétriques, en vitrines.

Bien sûr qu’il existe de l’amitié, de la reconnaissance, de la fidélité dans les lectures en ligne. Mais elles ne passent pas nécessairement par des listes. Elles passent par le temps, par le retour silencieux, par la lecture sans attente de réciprocité. Par le fait de continuer à lire quelqu’un même quand cela ne rapporte rien.

Les listes de sites amis donnent l’illusion de dire la vérité des relations. En réalité, elles disent surtout ce qui peut être montré sans risque. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas tout. Et ce n’est peut-être même pas l’essentiel.

Illustration Lewis Baltz Façades anonymes, parcs d’activités, bâtiments sans âme

Carnets | Le carnet noir

10 décembre 2025

Le 8 décembre 2025, j’étais connecté à mon serveur, prêt à sélectionner tout le répertoire www, le dossier qui contient l’intégralité de mon site, et à le supprimer. La fenêtre de Filezilla était ouverte, tous les fichiers listés, mon doigt approchait la touche Suppr. À ce moment-là, une notification est apparue en haut de l’écran : nouvelle vidéo de L.S. J’ai cliqué. L.S. présentait la nouvelle IA de Notion. En l’écoutant, j’ai immédiatement pensé qu’on pouvait s’en servir pour faire un livre à partir de ce qui dormait déjà dans les archives. J’ai ouvert Notion, activé l’essai, importé un fichier CSV avec mes 3747 articles, lancé la commande. Une heure plus tard, un manuscrit sur l’écriture était apparu dans une page, composé uniquement de textes que j’avais déjà publiés. Depuis quelques jours, j’ai du mal à croire à ce que j’écris, ni même à ce que je lis. Je ferme un livre sur une seule phrase qui sonne faux, je supprime plusieurs pages de carnet pour deux ou trois bévues qui me sautent aux yeux. Ce que j’appelle exigence ressemble parfois à autre chose, quelque chose de plus ancien. Enfant, je mettais le feu au poulailler, je partais en douce pour des fugues ratées, je volais des bonbons à l’épicerie du coin, je mentais, je tapais trop fort sur mon petit frère. À chaque fois, la suite était prévisible : engueulade, punition, gifles. Au moins, il se passait quelque chose de clair. Ce que j’ai appris plus tard, c’est une sanction qui ne fait pas de bruit : le silence. Quand je publie un texte, que je le signale, puis que je regarde les statistiques et que je vois qu’il a été lu trois ou quatre fois, parfois pas du tout, j’appelle ça la sanction. Ce n’est jamais totalement vide, mais ça y ressemble. Je n’ai mis ni forum ni lien de contact sur le site ; je me suis arrangé pour que la réponse, le plus souvent, soit ce silence-là. Il dure, il s’accumule, il finit par compter autant que les textes. Ce soir-là, sur l’écran, j’avais encore la fenêtre de Suppr ouverte, le manuscrit généré par Notion, et la courbe presque plate de mes visites. Avec ça, il faut bien continuer à écrire un peu, sans tout effacer. illustration Manège à Aubervilliers, années 80, pb|couper{180}

depuis quelle place écris-tu ? Essai sur la fatigue