avril
Carnets | avril
28 avril 2019
J’aurais pu m’agenouiller et, comme un gosse mal élevé, arracher la fleur et la porter à ma bouche, la croquer pour sentir le goût de sa fraîcheur, répéter le vieux geste qui confond beauté et possession. À la place, je me suis retrouvé à genoux dans le jardin des moines, les genoux humides, l’appareil collé au visage, à cadrer l’iris sous les gouttes de rosée. Ce n’est plus la bouche qui s’avance, c’est le troisième œil de l’objectif. Je regarde dans le viseur et, pendant un instant, je ne sais plus très bien où se termine la fleur et où je commence : l’iris, le verre, ma pupille sont pris dans le même axe. Le diaphragme s’ouvre et se referme en un claquement sec, 1/60e de seconde, presque rien, et pourtant c’est là que tout se joue : un morceau de présent est cueilli, ni pour être dévoré ni pour être gardé comme un trophée, mais parce qu’il a eu lieu une fois entre cette fleur-là et moi, dans ce coin de jardin. Nous sommes à l’unisson sous la rosée, l’iris et moi, moi et l’iris, peu importe l’ordre ; ce qui compte, c’est que pendant ce temps minuscule le monde n’est plus découpé en sujet qui regarde et objet qu’on regarde. Le reste, les grands mots sur l’éternité, le sens, l’œuvre, viendront toujours assez tôt ; sur le moment, il n’y a qu’un clic, un souffle, une fleur violette qui apparaît ensuite sur l’écran et rappelle que, l’espace d’un battement de paupières, nous avons occupé le même présent. illustration Iris dans le Jardin des Moines/ Prieuré de Salaise sur Sanne|couper{180}
Carnets | avril
24 avril 2019
Il arrive parfois qu’une chose se présente comme si on la voyait pour la première fois alors qu’on la côtoie depuis des années. On ouvre un livre au hasard, on lit trois lignes et quelque chose claque, sans que l’on sache dire quoi ; on regarde une image dans un bac de révélateur, sous la lampe rouge, et au moment où les ombres sortent du papier, une sorte de vertige se produit : ce n’est plus “une photo”, c’est une scène qui nous regarde. La sensation est familière et impossible à nommer ; on sait qu’à vouloir la saisir trop vite avec des mots, on la fera fuir. C’est comme si, pendant une seconde, tout ce que l’on traîne de passé se taisait, et qu’il ne restait plus que ce point-là, net, au milieu du présent. Le propre de ces instants, c’est de nous rendre la vue, très brièvement : une fraction de seconde qui a la densité d’une éternité minuscule. Ils nous sortent de la croûte des habitudes, de la durée qui déroule toujours les mêmes pensées, les mêmes gestes, et nous laissent face à un morceau de monde sans commentaire. Quand je regarde en arrière ce que j’ai fait en photo, en peinture, en écriture, il me semble que je n’ai poursuivi que ça : retrouver ce type d’accrocs, ces moments où l’ordinaire se fendille. Je ne crois pas beaucoup à “l’originalité” au sens où on l’entend d’habitude ; je n’ai jamais été sûr que le banal existe autrement que comme une manière de ne plus voir ce qui est là. On parle de nouveauté pour désigner ce qui change à l’extérieur, alors que ce qui se produit vraiment se joue dedans : une légère torsion du regard, une façon de poser le point de netteté ailleurs. Parfois, il suffit d’un clignement de paupière pour que tout bascule : la rue n’est plus un décor traversé sans y penser, mais un ensemble de volumes, de couleurs, de corps, comme si quelqu’un avait monté le contraste. Ce fil qui relie ces instants, je peux l’appeler étrangeté faute de mieux. Au début, elle a quelque chose d’inquiétant : on a l’impression d’être décalé par rapport aux autres, d’habiter à côté. Avec les années, quand on s’est un peu fatigué à courir après le “nouveau” et l’“avoir”, on finit par s’asseoir et par laisser venir ce qui vient. Alors reviennent des choses très simples : un chant d’oiseau qu’on n’entendait plus, l’odeur d’herbe coupée en bord de champ, le vent qui passe sur la joue, un verre d’eau dont on sent vraiment le goût. Ce ne sont pas des révélations en grande tenue, juste des signes que quelque chose s’est déplacé. L’étrangeté, à ce moment-là, n’est plus un choc mais une présence discrète : le monde n’est pas devenu plus exotique, c’est nous qui avons cessé, pour un instant, de le traverser en étrangers. illustration huile sur toile, série esprit végétal, pb 2019|couper{180}
Carnets | avril
22 avril 2019
D’un côté, ce petit bonhomme debout devant la toile, les mains qui tremblent de colère et de peur, de l’autre, la surface blanche qui attend. Entre les deux, il n’y a pas un “projet”, il y a la mort. Tant que tu n’as pas vraiment compris que tu vas crever, tu peux jouer à peindre, tu peux faire de jolies choses, mais tu ne touches pas cette zone de folie tranquille qui met l’acte créatif en mouvement. On m’a vendu l’amour comme moteur, j’ai envie de dire que c’est du décor : ce qui pousse vraiment, c’est la trouille et l’obsession, la hantise de disparaître sans trace. Alors on se raconte que l’œuvre sauvera quelque chose, qu’elle survivra quand le corps ne sera plus là, qu’elle fera rempart au néant, ne serait-ce qu’en adoucissant un peu le goût amer de la certitude. On va même jusqu’à croire, certains jours, qu’on a fait le compte, que c’est suffisant, que le travail est “accompli” et qu’il ne reste plus qu’à attendre le coup de grâce en paix. Ça ne dure jamais longtemps. J’ai essayé une autre voie : vaincre la mort en la devançant, me réduire à néant avant qu’elle ne s’en charge. La vie a répondu sans discours, comme une eau qui remonte par les fissures : elle est revenue farouchement, sans demander mon avis, par des chemins très simples. Il suffit qu’un printemps approche pour sentir la queue se lever, la sève remonter d’on ne sait où, des entrailles profondes et noires, et l’espoir bête revient avec. Tu peux décider ce que tu veux, écrire toutes les résolutions, la vie s’accroche comme une ronce, dure et tendre à la fois. L’acceptation, je la vois désormais comme une petite pièce avant la vraie salle, une antichambre où il faut passer, d’où sont balayées en une fois un certain nombre d’illusions. On s’y regarde sans pitié quelques instants, puis on finit par saisir le fil de compassion qu’on tend à soi-même pour ne pas rester cloué au sol. Ce fil-là doit traverser le chas d’une aiguille pour que la vie continue plus calmement. Longtemps, je n’ai pas voulu de ce calme-là, que j’imaginais destructeur de forces. Je refusais aussi la docilité aux choses, même après plusieurs vies de couple usées par les passions et le quotidien. J’ai tout essayé pour esquiver le passage : renâcler, tricher, mentir, voler, trahir, partir loin. Ça finit toujours par te rattraper. À un moment, il faut traverser le chas ou se tirer une balle, et au-delà d’un certain âge, se prendre pour James Dean devient simplement grotesque, tellement romantique que ça en donne envie de rire, ou de pleurer de rire. Pendant qu’on fait ses comptes, derrière la cloison, quelque chose d’autre piaffe. C’est une joie qu’on ne justifie pas, qui frappe du sabot contre la paroi comme une jument en chaleur, flancs vibrants, impatiente de partir. Elle n’attend que le moment où le mur cédera, où quelqu’un aura enfin le courage de la monter pour un galop dans la steppe sous un ciel de presque été. La vie ressemble peut-être à cette voie étroite dont parle André Beuchat, ce passage dans la nuit entre deux murs de pierre, diagonale dans le paysage, fuite en avant sans objectif clair ni retour possible. On ne sait pas très bien d’où l’on part ni où l’on va, mais on entend, tout près, le souffle chaud de la bête qui attend qu’on ouvre la porte. illustration 656 La voie étroite André Beuchat|couper{180}
Carnets | avril
21 avril 2019
Il y a d’abord cette cruauté d’enfant qu’on rebaptise plus tard “innocence” pour pouvoir la regretter en paix. Elle m’a longtemps accompagné au bord de l’eau : retirer l’hameçon planté dans la gueule d’un poisson, le voir se débattre une seconde de trop ; couper un ver en deux pour qu’il tienne mieux sur la ligne ; piquer des bonbons à l’épicière sans la moindre honte. C’était le jeu, le monde allait de soi. Un jour, sous la pression de la morale, tout cela a changé de nom : ce n’était plus de la curiosité ou de la gourmandise, c’était du “péché”. On m’a expliqué le bien, le mal, la faute, la culpabilité. J’ai mis du temps à comprendre ce qui se passait : on me demandait de devenir poisson après avoir été pêcheur. Se retrouver de l’autre côté de l’hameçon ne s’est pas fait sans casse, ça m’a arraché la gueule et fendu en deux. La peinture est arrivée dans ce moment-là. Je ne dirai pas qu’elle m’a “sauvé”, mais elle m’a offert un terrain où je pouvais revenir au mélange sans demander la permission à personne. Sur la toile, tout commence par un chaos : taches, lignes incertaines, masses vaguement posées. C’est un état où rien n’est encore décidé, où tout se mélange naturellement. C’est sale, brouillon, indéterminé, et c’est précisément là que ça m’intéresse. Ensuite seulement vient le besoin de sens, la nécessité d’organiser ce foutoir : rejeter ici, accentuer là, donner du poids à telle couleur plutôt qu’à telle autre, faire monter une forme en laissant les autres se dissoudre. Je range, j’ordonne, mais à partir d’un désordre que je ne prétends pas dominer. Dans la tête, c’est pareil : plusieurs niveaux de conscience s’allument et s’éteignent comme des étages dans un entrepôt, et je passe mon temps à monter et descendre les escaliers pour recompter, vérifier l’inventaire, comme un magasinier obsédé qui a peur d’avoir perdu quelque chose. C’est là que le hasard se mêle au travail : rencontres, coïncidences, signaux qu’on croit adresser à soi. On appelle ça “synchronicités” maintenant, comme si le mot suffisait à domestiquer ce qui nous échappe. J’ai appris à me méfier de cette tentation de transformer le hasard en système, en martingale secrète. Chaque fois que je veux “maîtriser” ce qui arrive, ça se retourne. Ce que j’appelle lâcher prise n’a rien d’une retraite confortable : c’est plutôt une chute contrôlée, un moment où les choses s’effondrent, où les justifications ne tiennent plus, et où il faut accepter qu’une part de soi soit recadrée, remise en place, parfois brutalement. Dans cette histoire, la peinture et la pêche ont toujours été liées au désir. Attraper un poisson, viser une forme sur la toile, chercher un corps : c’est la même main qui se tend. On veut saisir un sein, une chatte, un cul, une bite, comme on veut saisir un reflet dans l’eau ou une tache qui nous échappe sur le tableau. On avance avec une conscience embarrassée de boue, chargée de couches, de dépôts, de tout ce que le petit moi a laissé dans le lit au fil des années. Il a fallu, à un moment, tirer sur d’autres fils : dégonfler la figure de la mère idéale ou maudite, abattre l’ogre paternel qu’on promène dans sa tête, brûler ces deux silhouettes et enterrer leurs cendres pour voir un peu mieux ce qui reste. On ne sort pas pour autant de la solitude, et on n’en finit pas non plus avec la masturbation, qu’elle soit sexuelle ou conceptuelle : on peut très bien se caresser avec des idées, tourner en rond dans des théories pour éviter de sentir un désir vivant. Ce sont des désirs de façade, des poupées russes qu’il faut ouvrir une à une jusqu’à tomber sur le noyau. Au bout du compte, quand on a renoncé à accuser les poissons, les parents, les hasards, la société et tout le reste, il ne reste plus qu’un dernier adversaire à abattre : soi-même, dans ce qu’on a de pourri, de mensonger, de fabriqué. C’est seulement là, dans ce tri final, qu’on commence à distinguer ce qui, en nous, finit toujours par se décomposer, et ce qui, pour une raison obscure, ne pourrit pas.|couper{180}
Carnets | avril
15 avril 2019
L’habitude s’est installée si profondément que même la porte de l’atelier ne compte plus : je l’ouvre, je la referme, je passe sans la voir. Ce matin, pourtant, quelque chose a accroché. La main sur la poignée, j’ai pris le temps de sentir le métal froid, le jeu léger dans le mécanisme, le grincement familier des gonds. De l’autre côté, une odeur de feu de bois mêlée à la térébenthine traînait encore dans l’air, et sous l’auvent de la vieille scierie quelques merles s’étaient posés, comme d’habitude, mais cette fois je les ai vus. Cette porte, je l’ai franchie des centaines de fois sans y penser ; la plupart du temps, mon attention est déjà devant les toiles de la veille ou sur celles que je devrai reprendre, coincée dans hier ou dans tout à l’heure. En face d’elle, ce matin, j’ai dû admettre que je n’étais presque jamais là, et pas seulement au seuil de l’atelier. J’ai rebroussé chemin jusqu’à la cuisine pour me servir un café et vérifier si je savais encore regarder quelque chose d’aussi banal qu’une tasse. C’est un vestige d’une autre vie, un service qu’on m’avait offert quand j’ai quitté la Suisse pour revenir à Lyon ; il n’en reste plus qu’elle, blanche avec des petits chats peints, un bord légèrement ébréché. Je sais très bien que cette cassure est un nid à bactéries, mais je continue à la remplir chaque matin, incapable de la jeter. J’ai dosé le café avec une dosette pour une fois, au lieu de verser la poudre au jugé comme d’habitude, ces fois-là le breuvage pourrait réveiller un âne mort. Le sucre s’est dissous lentement, de petites bulles remontaient à la surface et éclataient en silence pendant que la cuillère tournait, dessinant un petit maelström brun. La première gorgée a apporté le mélange d’amertume et de douceur, la chaleur qui descend dans la gorge et détend un peu la poitrine. C’est en goûtant que j’ai pensé à mon grand-père, à ces morceaux de sucre imbibés de café qu’il me tendait en douce, et déjà je n’étais plus dans la cuisine mais dans une autre cuisine, à un autre âge. Une minute plus tard, une autre fuite : “Demain, il faut que je monte au Bessat chercher des tableaux”, et je me voyais déjà sur la route, l’atelier ouvert, les toiles dans le coffre. Entre la porte, la tasse et la route du lendemain, la journée avait à peine commencé que j’avais réussi à la quitter deux fois. Je me moque volontiers de ceux qui vendent l’“instant présent” comme une solution miracle, slogans à l’appui, mais je constate malgré moi que les rares moments où j’arrive à rester avec une poignée, une odeur de térébenthine, une tasse ébréchée ou le trajet d’une gorgée de café sont aussi les seuls où quelque chose de neuf se glisse dans ce que je croyais connaître par cœur. Le reste du temps, passé et avenir tirent chacun sur la manche, et l’instant où je vis réellement devient une pièce minuscule coincée entre deux couloirs. Ce matin, au moins, j’aurai ouvert une porte et bu un café en étant là pour de bon, quelques secondes, avant de repartir dans mes habitudes. C’est peu, mais c’est là que se logent les petites joies dont je ne peux confier la garde ni à hier ni à demain.|couper{180}
Carnets | avril
14 avril 2019_2
Est-ce vraiment nécessaire, pour vendre quelques toiles, de se fabriquer une légende d’artiste ? Tout le monde semble répondre oui, et c’est précisément là que je bloque. On sait comment ça fonctionne : on ne parle plus seulement de Picasso, de Dalí ou de Modigliani comme de peintres, mais comme de personnages, silhouettes répétées jusqu’à l’icône, entourées d’anecdotes polies par les livres, les catalogues, les marchands. Une enfance pauvre ici, un scandale là, une amante sacrifiée, un atelier mythique ; à force, l’œuvre devient une illustration de la légende, et non l’inverse. On appelle ça “storytelling” pour faire moderne, on colle le mot à tout : lessives, ONG, expositions. Il faut une histoire, un secret à dévoiler, une énigme à promettre, sinon le public ne resterait pas. YouTube regorge désormais de peintres qui racontent “leur parcours” avant de montrer la moindre couleur sur une toile. J’ai joué le jeu moi aussi. J’ai passé des heures à rédiger ma “bio”, mon récit d’artiste : l’enfance, la première fois que j’ai senti que le dessin comptait, les années d’école, les ateliers, les échecs, les crises diverses. Des pages et des pages pour essayer de mettre de l’ordre, de donner un sens après coup. Une fois le texte terminé, je l’ai relu plusieurs fois avec l’impression tenace de tenir surtout un roman arrangé. Qui suis-je pour prétendre détenir la vérité de ce qui s’est passé ? Il suffirait de demander à ceux qui m’ont connu pour obtenir des versions discordantes, parfois contradictoires. Ma “bio” mettait bout à bout des souvenirs triés, reliait entre eux des épisodes qui, sur le moment, n’avaient aucun lien. Elle fabriquait une cohérence qui, au fond, ne satisfaisait que moi. Publier ça sur un site, l’offrir comme “mon histoire”, m’a soudain paru une tricherie de plus. J’ai fermé le fichier, je l’ai rangé dans un dossier du disque dur et je n’y ai plus touché. Ce n’est ni par honte ni par fierté. C’est une fatigue plus sourde : celle d’avoir trop parlé de moi, trop détaillé, jusqu’à produire cette sensation de “faux propre” qu’on respire dans une laverie, quand le linge sent fort la lessive industrielle mais qu’on devine la crasse juste en dessous. L’expression “laver son linge en public” décrit assez bien ce que j’étais en train de faire, en me donnant en plus le beau rôle, celui du chevalier cabossé qui aurait traversé mille épreuves. À la vérité, je suis moins Don Quichotte que Sancho Panza : j’avance au pas, je grogne, je porte les bagages, et je me méfie des grands récits où l’on se sacre soi-même héros de sa vie. Aujourd’hui, si je devais me présenter, je n’aurais pas beaucoup mieux à offrir que des faits secs : une date de naissance sur un acte d’état civil, quelques diplômes, des actes notariés de mariages et de divorces, la liste de mes expositions, le nombre de tableaux sortis de l’atelier. Le reste, ce que j’ai ressenti, raté, espéré, les petites lâchetés et les rares moments de courage, je préfère les laisser infuser dans les toiles plutôt que les détailler dans un texte qui prétendrait tout expliquer. Peut-être qu’on y perd en “accroche” pour le chaland, peut-être que c’est une erreur dans un monde où l’on exige de chacun qu’il se raconte sans cesse ; mais je soupçonne que l’excès d’aveux finit par tuer la suggestion, et qu’un peu de silence autour d’une œuvre vaut mieux qu’une biographie fignolée qui prend toute la place.|couper{180}
Carnets | avril
14 avril 2019
Je suis Connor MacLeod, je vis depuis quatre siècles et demi et je ne peux pas mourir : la phrase revient parfois, avec la musique de Highlander dans le fond, comme si elle ouvrait une porte secrète. Dans le film, il y a ce moment précis où Russell Nash, l’antiquaire, finit par dire à Brenda Wyatt qui il est vraiment ; à partir de là, on ne doute plus, ni lui ni nous : cet homme a traversé les siècles. Il y a sans doute en chacun de nous un fragment de cette scène, un désir de trouver quelqu’un à qui lâcher, un soir, non pas une révélation grandiose sur notre immortalité, mais le secret beaucoup moins glorieux autour duquel on a construit notre petite légende. Ce secret-là n’est pas anodin : il tient la place du cœur, il façonne la façon dont on se voit, il nous sert de colonne vertébrale en même temps qu’il nous tord. On se persuade que si on l’ouvre, si on l’expose, il ne restera plus rien de nous. Alors on le garde sous scellés, on le protège à coups de mensonges minuscules, de silences, de pirouettes, comme un dictateur en réduction qu’on abrite dans un coin de la tête et qui continue à donner des ordres. Il faut parfois une circonstance extérieure pour que ça lâche : un excès d’alcool, un amour où l’on baisse la garde, une nuit trop longue. La Providence a ce génie discret : elle fabrique des situations où, malgré nous, nous cédons un peu de terrain, nous laissons filer trois mots de trop, un aveu qui nous échappe, et soudain la légende se fendille. Ce n’est jamais spectaculaire comme au cinéma, il n’y a pas d’éclairs et de musique de Queen, seulement le silence après la phrase dite, le visage de l’autre, la honte, et puis, parfois, un allègement minuscule dans la poitrine. À ce moment-là, la question revient : que vaut ce rôle d’immortel que nous nous sommes écrit, notre roman intérieur, dans le monde réel où l’on vieillit, où l’on tombe malade, où l’on perd les gens, où l’on lit les chiffres de famine et d’injustice sans pouvoir les convertir en geste ? Nous aimons nous croire à part, élus d’un scénario secret, mais nous partageons avec les autres la même exposition au malheur, à la peur, à la faute. Dire nos secrets n’efface pas la misère du monde, n’empêche pas les catastrophes, mais cela fissure au moins la petite tyrannie intime qui nous tenait à distance des autres. Peut-être que le seul “Prix” accessible, à nous qui ne sommes pas Connor MacLeod, ressemble à ça : arrêter de jouer les immortels dans notre coin, ouvrir la porte à ce qu’il y a de misère commune en nous, accepter d’être pris dans le même destin de mortels que les autres. Cela n’a rien d’héroïque, mais c’est là, parfois, que l’on éprouve une forme de soulagement brutal : ne plus avoir à tenir la pose, ne plus protéger le secret comme s’il contenait notre vie entière, découvrir qu’il reste encore quelque chose après l’aveu. Et que ce quelque chose, précisément parce qu’il finira, a peut-être plus de valeur que toutes nos légendes.|couper{180}
Carnets | avril
13 avril 2019
Instiller le doute, ce n’est pas seulement un réflexe de dictature lointaine, c’est une technique de gouvernement au quotidien. On commence par répéter que personne ne sait plus très bien ce qui est vrai, qu’il y a “des versions”, qu’il faut se méfier de tout, des images, des chiffres, des voisins ; le sol se met à bouger, et la peur remonte, une peur basse, animale, qui cherche une sortie. La violence arrive là, comme issue de secours improvisée : casse, insultes, coups échangés, et déjà le décor est en place pour justifier ce qui vient derrière. Le pouvoir sait très bien travailler ce désordre qu’il a contribué à installer. L’insécurité devient la matière première des discours, le chaos un mot-étendard, et il faut alors des réponses nettes, des chiffres ronds sur les bandeaux rouges, des pourcentages qui tombent sans virgule. Plus de nuances, plus de demi-teintes : on promet des lois rapides, des peines automatiques, des opérations “coup de poing”. Pour rallier les plus apeurés, rien ne vaut une suite de décisions martelées, répétées jusqu’à devenir des évidences : couvre-feu ici, interdiction là, nouvelles armes ailleurs. La force de l’ordre est appelée comme si elle avait encore ce nom-là, mais elle n’est plus qu’une force de gestion de la peur, brutale et aveugle comme ceux qu’elle affronte, prise dans une logique de réponse mécanique : un pavé, un tir ; une vitrine brisée, une charge. Quand la confiance dans les institutions s’est usée à ce point, il ne reste plus que des couches successives de justifications. On enlève une peau, puis une autre, comme sur un oignon ; au centre, on tombe sur ce germe minuscule et blanc qu’on feignait de ne pas voir : la haine. Elle n’a pas besoin de raison sophistiquée, elle pousse dans l’humiliation, la peur entretenue, les promesses non tenues, les chiffres brandis comme des armes. On avait cru enfermer ce noyau dans une construction propre, une “démocratie” entourée de procédures, de lois, de discours lisses, comme on coule du béton autour d’une charge radioactive. On se rassure en parlant de “cadre”, de “valeurs”, de “vivre ensemble”. Puis les fissures apparaissent : insultes banalisées, rumeurs qui valent preuves, slogans qui remplacent toute pensée. Les accidents ne sont plus des exceptions, mais le fonctionnement normal du système. On peut toujours monter des commissions, faire des plateaux pour “comprendre ce qui s’est passé”, mais la vraie casse se voit ailleurs : dans la langue. À force de jouer avec le doute et la peur, les mots de la démocratie se chargent de crasse, reprennent les termes du rejet, de la suspicion, de la vengeance. Le jour où ceux qui sont censés protéger l’espace commun parlent avec la même grammaire que les pires commentateurs anonymes, on n’a plus besoin de régime d’exception : la défaite est déjà passée dans les phrases.|couper{180}
Carnets | avril
11 avril 2019
En ce moment, deux choses reviennent obstinément quand je travaille : les Védas et les peintures aborigènes. Ça n’a rien de très exotique quand on enlève la couche de légende : ce sont d’abord des systèmes pour ne pas oublier. Dans un coin de la table, un volume des Védas traîne, pages annotées, sanskrit sur la colonne de gauche, traduction à droite ; sur l’écran, des reproductions de toiles d’Australie, constellations de points, pistes, silhouettes à peine esquissées. Les premiers textes ont été fixés des siècles avant notre ère, à l’entrée du Kali Yuga, comme si quelqu’un avait décidé qu’il fallait enfin écrire ce qui jusque-là passait seulement de bouche à oreille. Les chants, mis en forme, deviennent un mode d’emploi du monde où chacun, brahmane ou mendiant, trouve sa place et son morceau de phrase à retenir. De l’autre côté, les peintres aborigènes reprennent toujours les mêmes histoires d’ancêtres qui marchent, dorment, se battent, se métamorphosent, et les déposent en cercles, en lignes, en nappes de points. Les familles se répartissent les fragments du grand récit, chacune responsable d’un morceau de rêve à garder vivant. Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agit pas seulement de croyances, mais d’anti-sèches pour les vivants : un réseau de signes pour se rappeler d’où l’on vient, à qui l’on doit quoi, comment habiter un territoire visible et invisible à la fois. Le sanskrit lui-même est une langue fabriquée pour ça, taillée pour porter des sons précis, des formules qu’on doit pouvoir répéter sans les user. Les toiles, elles, sont faites pour être chantées autant que regardées ; celui qui peint sait qu’il devra, un jour, redire à voix haute ce qu’il a posé en points et en lignes. C’est cette fonction d’aide-mémoire qui me touche, bien plus que le folklore : l’idée qu’un dessin, un mot, une suite de sons puissent tenir lieu de nœud dans la trame, empêcher que tout se défasse trop vite. Je peins très loin de ces mondes-là, dans un coin de France où personne ne parle du Dreamtime, mais je sens confusément que mon affaire n’est pas si différente : revenir toujours aux mêmes formes, aux mêmes gestes, pour ne pas perdre le fil. Le français, lui aussi, porte des restes de cette vieille couture : sutra et suture ne sont pas si éloignés, et je n’ai aucun mal à voir dans “soutirer” une manière de tirer doucement sur un fil coincé dans le tissu. Soutirer au mystère juste de quoi avancer quelques pas, pas plus. Quand j’ouvre ces livres, quand je regarde ces peintures, je n’y cherche plus des réponses, encore moins une doctrine ; j’y reconnais surtout une obsession commune : laisser à ceux qui viennent après quelque chose comme un fil d’Ariane, une marque sur le bord du labyrinthe pour dire que d’autres sont passés par là avant nous.|couper{180}